Tu ne l'as pas demandé,
tu n'en tireras rien, mais je vais tout de même le faire. Je vais te
donner un cours de philo.
Parce que ça me manque un peu déjà, que
je suis curieux de savoir ce que ça donnerait, un cours, maintenant
que je ne suis plus prof, que je ne le suis plus depuis 6 ans. Et que
je t'ai sous la main. Alors bien sûr, commencer un cours de philo en
parlant de philo, c'est clicheton. On fait tous ça je crois. On
pontifie sur l'amour de la sagesse, et la sagesse c'est quoi ?
Et l'amour c'est quoi ? Eros Agapè Philia quelle
différence ? Et c'est avoir et manquer. De la merde. Moi je
m'emmerde à faire ça. Alors je vais clichetonner, mais je vais
essayer de ne pas trop clichetonner non plus, de m'amuser un peu. Et
de répondre à une question qui m'anime depuis un moment. J'ai
jamais abandonné la philo. À côté j'ai été libraire, hôte de
caisse, employé de magasin. Tous métiers dans lesquels je sais qui
sont mes collègues. Je sais les relations d'entente, d'entraide et
de concurrence dans lesquelles je suis pris avec eux. Mais en tant
que je philosophe, à ma mesure toute petite, qui sont mes
collègues ? Ça c'est une question, laissons-la de côté pour
le moment, qui va faire que c'est pas tant la philo que je veux
définir, mais le philosophe. C'est quoi un philosophe et qu'est-ce
qu'il fait ? Si on arrivait à s'entendre là-dessus, ou à être
entendu quand on en parle, ça se saurait : plus personne ne
penserait que la question se pose. Et les cours de philo
commenceraient autrement que comme un cours sur la philo. Y a un truc
à la Sisyphe là-dedans, chaque année, pousser ce boulet, définir,
expliquer, justifier ce que c'est, et quand on nous remet dans les
dents que personne ne sait ce que c'est, qu'il suffit de raconter ce
qui nous passe par la tête et on a 18, que tout est philo, respirer
déjà c'est philo, ce boulet nous glisse des doigts et dégringole.
Et nous derrière lui qui y sommes attachés comme un prisonnier à
son boulot, on tombe de haut. En hurlant de rage. Casser des cailloux
plutôt que de le pousser, ça paraîtrait presque désirable. En un
sens c'est ce que je fais, je m'établis comme on disait avant, et je
suis heureux comme un pape. Je regarde de loin, très détaché, tous
ces gens, tous très différents, trop différents, qui font des
trucs très différents, parfois carrément opposés, qui pourtant se
disent tous ou sont dits philosophes. J'essaye en les regardant de me
faire une idée de ce qu'est la philo, en mode néophyte, ou
dilettante, et je suis pau-mé. Comment une même chose, la philo,
peut prendre des formes si différentes, si opposées, sembler suivre
des principes ou des méthodes contradictoires entre elles et malgré
ça résister à l'éclatement ? C'est comme si le mot
philosophie ne recoupait pas une réalité unique, ou unifiable, mais
un chaos de pratiques disparates qu'on appelle ainsi faute de mieux.
Qu'on pourrait tout aussi bien appeler ce truc. Et ceux qui s'y
adonnent des truqueurs ?
Maintenant qu'on a bien
ri, singeons la méthode :
On peut bien entendu
vouloir écarter certaines de ces pratiques et réduire l'extension
de la notion, rejeter hors de la philo certaines choses qui se font
sous ce nom, dénier à certains le droit de se dire philosophes,
distribuer les bons points et l'anathème. À ce moment-là c'est
sûr, on obtiendrait une idée claire de ce que c'est, mais selon
quels critère adouber et écarter ? Il n'est pas sûr que nos
critères soient assez sûrs ni assez fiables pour discriminer avec
justesse. Le risque est grand de faire preuve de trop de subjectivité
en la matière, de promouvoir ce qui nous plaît, ceux qui nous
plaisent, ce qui s'approche de ce que l'on fait soi-même ou de ce
que l'on aime, de refuser de reconnaître des trucs pourtant bien
plus légitimes et ainsi de jeter, poussé par souci de clarté, plus
d'obscurité et de perplexité qu'il n'y en a déjà.
Du coup, moi, je
balance : soit tout ce qui se dit philo est philo, mais alors il
n'est pas certain que l'on puisse encore définir ce qu'est la philo
et il me faudra bien assumer l'éclatement du truc et dire à quoi il
tient. Et accepter de ne pas pouvoir parler de ce à quoi j'ai
consacré ma vie pendant plus de 15 ans.
Soit il nous faut
discriminer et distinguer, et rejeter hors de la philosophie
certaines choses qui se font sous ce nom. Mais en l'absence de
critères solides sur lesquels s'entendre, cet effort risque d'être
vain et de jeter un trouble plus grand : si on n'arrive pas à
s'entendre sur ce qu'est la philo et à la définir, on va passer
pour des débilos. Et de fait, on passe, collectivement, pour des
débilos et la philo pour n'être rien, rien qu'un truc vide et
prétentieux. Et si on peut échapper à ça, ce serait pas mal.
Tu vas me dire que je suis débilos et qu'elle est con ma question. Et d'ailleurs tu ne t'en gênes pas. Si des types se disent philosophes, c'est bien qu'ils le sont. Tu ne vois pas trop pourquoi ils le diraient sinon. Ou laisseraient le dire.
Baaaah, chais pas. Peut-être pour se donner un genre, justement ? Obtenir un prestige intellectuel, un ascendant sur les autres qu'ils n'auraient pas en se présentant autrement ? Se dire philosophe, c'est plus classe que se dire chroniqueur radio. Ou pauvre bourgeois parachuté là où il est. Un peu comme les sophistes du temps de Platon, qui se prétendaient philosophes et se faisaient ridiculiser par Socrate.
Peut-être, diras-tu. Et t'attaques : d'une, les sophistes étaient des philosophes. Simplement, Platon n'était pas d'accord avec leur pensée, qui est essentiellement une pensée des effets du langage, là où Platon veut calcifier le langage autour de l'être et le rendre univoque. Il faut lire là dessus L'effet Sophistique de Barbara Cassin. Donc des gens différents qui sont philosophes tout pareil, c'est pas nouveau et tu devrais bien le savoir. de deux, aujourd'hui, plus personne n'en a rien à foutre des philosophes. Niveau statut, ça n'apporte plus rien. Les sophistes d'aujourd'hui ne se disent plus philosophes, ils se disent coachs en développement personnel. Ils sont influenceurs. Ils sont stars de la téléréalité, énergéticiens, shamans qui se gargarisent avec leur pisse et appellent ça amaroli pour pas qu'on voit avec trop d'évidence que ce sont des bouffons. Donc s'ils le disent, franchement, c'est qu'ils le sont. Sinon c'est trop con. Et si ce ne sont que des cons, autant les laisser dire.
Admettons. mais non, en fait non, j'admets pas. Prends le tennis par exemple. J'adorais regarder Nadal jouer contre Federer. Parce que les deux, clairement, ne jouent pas le même tennis, regarder Federer c'est pas regarder Nadal. Et pourtant, au delà de leur différence de jeu, ils pratiquent le même sport et font les mêmes trucs : ils se mettent sur la ligne de fond, ils lancent la balle en l'air, la frappent avec force, la frappent quand elle leur revient et cherchent, par force ou ruse, à ce qu'elle ne revienne plus. Mais on ne peut pas en dire autant des philosophes : clairement, ils ne font pas la même chose du tout.
Et donc ? Me demandes-tu. Tu ne vois pas où est le problème. Platon, justement, Spinoza, Nietzsche, zéro point commun entre ce qu'ils font, et pourtant ça fait pas un pli que ce sont des philosophes. Bien, là-dessus t'as raison. À ceci près : ils étaient des philosophes. Ils ont écrit et pensé à des époques différentes et la manière dont ils écrivent, les pensées qu'ils ont développées, dépendent, en grande partie, des possibilités offertes par leurs époques respectives. La philosophie, ce n'est pas vraiment la même chose dans l'antiquité, à l'époque moderne et contemporaine. Pour Platon, elle accompagne la révolution conceptuelle (rejet des explications mythologisantes) et politiques (démocratie). C'était un peu ce que je racontais quand j'enseignais. Le dialogue présente la philosophie comme une pratique démocratique, une arène publique dans laquelle chacun peut venir présenter ses arguments et les défendre ; ce qui est retors, vu que le but de Platon est de promouvoir l'aristocratie. Spinoza rédige l’Éthique comme une démonstration mathématique, Descartes l'avait devancé dans ce style avec ses réponses aux objections et personne en Grèce n'aurait songé je crois à présenter les choses ainsi. Le but est d'atteindre à la même rigueur et à la même solidité que les mathématiques (c'est aussi un projet cartésien) et montre l'influence majeure des sciences sur la philosophie à l'époque. Nietzsche au XIXe siècle a reçu une solide formation philosophique et philologique mais quitte l'université, lieu pourtant de la production du savoir : dès ce siècle, les grands philosophes de plus en plus sont professeurs et développent leur pensée en l'enseignant, comme Hegel, comme d'autres. Nietzsche, lui, se fait plutôt essayiste, contraint, d'une certaine manière, de se distinguer éditorialement parlant, pour exister hors des cadres universitaires. D'où les aphorismes, la virulence du propos, et le positionnement critique : là où des philosophes comme Hegel construisent, bâtissent, érigent ; lui démolit. Donc on ne peut pas vraiment s'appuyer ici sur leurs différences : Platon aurait été déplacé aux temps de Spinoza et de Nietzsche et ce dernier se serait contenté de se branler dans une amphore au temps des cyniques. Il s'agit donc de se pencher sur les vivants, les vivants seulement, afin de déterminer les formes de philosophie conformes à notre époque. Et écarter … ce qui s'en écarte. À commencer par les coachs en développement personnel, les influenceurs, les stars de la téléréalité, les énergéticiens et autres shamans qui boivent leur pisse.
Ah ! T'as une question ! Est-ce que je ferai la même chose pour la littérature ? Genre, dire : les écrivains ils écrivent pas tous pareil leurs romans, t'en lis deux c'est deux choses radicalement différentes, alors je m'en vais chercher un critère pour dire qui est écrivain et qui ne l'est pas ? Ce serait absurde que je te réponds et t'es d'accord, ce que je fais est absurde. Bien sûr, il y a la différence entre le roman et la littérature, qui n'est peut-être qu'un outil de distinction élitiste, mais entre les romanciers, on ne va pas s'amuser à distinguer. Qui écrit un roman est romancier, que ce soit du policier—et là-dedans, que de différences entre un whodunit et un roman noir, et entre ceux-là et une romance estivale. Niveau littérature, c'est pire ! La littérature étant justement le lieu de toutes les idiosyncrasie. C'est bien simple, un texte est littérature dès lors qu'il est écrit comme jamais personne d'autre n'a jamais écrit : rien de commun entre Proust, Raymond Roussel, Pierre Guyotat et Beckett. Si ce « rien de commun » fait la valeur de la littérature, pourquoi ne ferait-il pas la valeur de la philosophie ?
Je ne sais vraiment pas quoi te répondre. Peut-être simplement parce que c'est pas la même chose ?
La philosophie, c'est pas la littérature. Je me sens bête à le dire, mais enfin, faut en passer par ces évidences. Le roman raconte une intrigue avec des personnages, une situation initiale perturbée, des péripéties, une résolution. Le tout en essayant de ne pas ennuyer le lecteur. Le philosophe ne cherche pas à raconter une histoire. Ce qu'il cherche à faire, je suis tenté de le garder pour plus tard. Les romans sont généralement imaginaires, ils inventent des histoires qui ne sont pas vraies ; ils peuvent chercher le réalisme, mais ne peuvent s'en tenir aux fait. Le roman n'est pas le journalisme. Sauf peut-être chez Jaenada. Le philosophe, sans être aussi précautionneux et attaché au réel qu'un journaliste, prétend cependant parler du réel et l'éclairer. Enfin, côté littérature, ce n'est pas tant la singularité d'un style, d'une plume, ou d'une structure narrative, que recherche le philosophe. Mais, peut-être, la singularité d'une pensée. Si tant est qu'il y ait recherche d'une singularité. Intrigue, personnages, style d'écriture, structure narrative : rien de tout ça n'est au cœur de la philosophie, qui est certes une pratique d'écriture, mais pas celle-là. Cela, même pas besoin de développer, on le sent tout de suite en ouvrant n'importe quel livre de philosophie.
Mais du coup : c'est quoi qui est au cœur de la philosophie ?
Ça … On va essayer de le dire. Positivement, maintenant qu'on a un peu dit ce que c'était pas. On va le faire, sans présupposer de ce qu'elle doit être, sans exclure par avance des gens qui, pourtant, se disent philosophes et sont reconnus comme tels. Et maintenant qu'on a singé l'approche philosophique, on va singer, assez mollement, les approches sociologiques.
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