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lundi 27 juillet 2026

Golgotha tenement blues (DTRH17)

 (13 Juillet 2025) Maintenant que je me suis laissé détourner jusqu’au bout par cette pas si petite recherche généalogique, il est temps pour moi de mettre à plat mon analyse conceptuelle. Je l’ai dit déjà : le rabbithole est une expérience commune. Aussi commune que l’expérience de l’ennui à me lire. Les rares unhappyfews qui me suivent ne me contrediront pas.


Des nœuds au cerveau

Dès lors qu’on laisse de côté ces histoires de radio, d’Iran et de Clinton, et qu’on s’intéresse à ce qu’est le rabbithole pour nous sur le web, qu’en dire ? Que le terme renvoie à l’expérience d’une errance numérique. Errer sur le net : rien de plus commun. On se connecte, avec en tête un certain truc à faire, et pendant qu’on le fait, mais le plus souvent, plutôt que de le faire, on se retrouve malgré nous à faire tout autre chose. Ainsi lit-on dans Charlie Hebdo :

S’il y a bien une expérience commune à tous les utilisateurs d’Internet, c’est celle de tomber dans un rabbit hole (« terrier du lapin »). En clair, cela signifie se rendre sur la Toile pour regarder quelque chose de précis (ses mails, par exemple) et se retrouver deux heures plus tard à visionner un documentaire sur la reproduction des étoiles de mer. Avec l’arrivée des réseaux sociaux, tomber dans un rabbit hole est de plus en plus fréquent.

Mouais. Sauf qu’Alice, avant le lapin, elle faisait rien, pas même consulter ses mails. Mais même en admettant ça, ouvrir un second onglet, faire trois choses en même temps, dont deux qu’on n’avait pas prévues, c’est commun, c’est pas du rabbithole. Ici, rabbithole n’est justifié que par la bizarrerie à laquelle on aboutit : « un documentaire sur la reproduction des étoiles de mer ». Le rabbithole, donc, c’est une errance numérique qui nous fait aboutir à une étrangeté et exprime l’idée selon laquelle, sans trop savoir comment, nous nous égarons sur internet, entraînés un peu trop loin dans une partie troublante du réseau dont on ne soupçonnait pas l’existence. Et, comme Alice se retrouvant dans le terrier du lapin blanc, nous nous sentons perdus, et sans repères, face à ce que nous y découvrons. Et incapables d’expliquer comment on en est arrivé là. Enfin, je dis « sans trop savoir comment », mais pour Charlie Hebdo comme pour les autres journaux, depuis que l’Union Européenne a TikTok dans le collimateur, la raison est toute trouvée : l’algorithme. L’algorithme, c’est notre équivalent du malin génie. Il nous fait vivre des trucs à notre insu et tout effort qu’on fasse pour voir que l’esclavage, bah c’est l’esclavage, il ne cesse pas de nous faire imaginer que non, c’est la liberté. BFM explique :

Cette expression [l’effet rabbithole] est en effet employée pour désigner la tendance du réseau social à enfermer ses jeunes utilisateurs dans des univers virtuels en leur recommandant des vidéos autour d’un seul et même intérêt. Un phénomène plus extrême que les « bulles de filtre » des autres réseaux sociaux, qui a déjà été pointé du doigt dans des études. Après avoir proposé une première série de vidéos à un utilisateur, Tiktok détermine rapidement ses intérêts en fonction de son engagement sur celles-ci et s’affine de plus en plus. Autrement dit, une fois que l’algorithme de la plateforme connaît les intérêts de l’utilisateur, il lui recommande des vidéos toujours plus spécifiques.

Des vidéos plus spécifiques, moins vues, plus délirantes, plus dangereuses. L’expression est là, ok, mais : j’ai un doute quand-même. Ils parlent vraiment de rabbithole là ? Pas d’un autre truc ? Genre, ce que ça dit de TikTok, pour moi c’est du Doomscroll, pas vrai ? Il suffit de lire l’article que Le Monde consacre à l’effet rabbithole sur TikTok : il y est question d’une jeune étudiante qui regarde une vidéo, « les 5 signes qui montrent que vous êtes autiste », et qui se retrouve à passer tout son temps à scroller des vidéos sur l’autisme, de plus en plus délirantes, au point de se convaincre que tout son comportement est symptomatique. D’autres utilisatrices, par les mêmes logiques, sont poussées au suicide ou développent des troubles alimentaires. Un scrolling infini qui aboutit à un profond mal-être. Doomscroll. Doomscroll et rabbithole, c’est la même chose ? Pas la même chose ?

Moi, je suis un peu débile vous savez, dans la mesure où j’ai deux mots, je veux deux idées. L’habitude tout petit de mettre l’idée- forme carré rouge dans le mot-trou carré rouge, l’idée-forme rond bleu dans le mot-trou rond bleu et pareil pour le triangle vert. C’est le problème avec les concepts flottants, ils veulent dire trop de trucs, ils veulent dire le même truc que d’autres trucs qui sont pourtant pas pareils et ça, ça me casse le crane. Dans quel trou je met quoi ? En général, dans le doute, je jette tout dans le même trou : la poubelle. Mais là je peux pas, le rabbithole, c’est réel.

Si avant internet, Rabbithole renvoyait surtout au passage d’un monde à un autre, dans ces journaux on a le sentiment que ce qui est visé par l’expression, c’est surtout le goulet d’étranglement, le puits vertical dans lequel on chute. Sans qu’il aboutisse nulle part. Or, dans le rabbithole, oui y a l’idée d’un univers qu’on découvre et qui nous perturbe, et d’une sorte de tunnel qui nous pousse à nous focaliser sur un truc qui souvent n’en vaut pas le trop le coup, mais y a quand-même l’idée d’une recherche active, d’une exploration prolongée. Comme Alice, une fois dans le rabbithole, on observe, on expérimente, on essaye de comprendre. En un mot : on enquête. Quand on suit les chaînes youtube spécialisées dans les rabbitholes, ceux qui les animent ne se contentent pas de se laisser guider par les algorithmes comme sur un toboggan. Ils cherchent les sites, les infos, demandent à droite à gauche, mettent en commun, etc. Y a un sub reddit,/rabbitholes, qui propose cette définition, qui a le mérite de faire apparaître un peu cette dimension-là :

To enter into a situation or begin a process or journey that is particularly strange, problematic, difficult, complex or chaotic, especially one that becomes increasingly so as it develops or unfolds

L’expression décrirait le fait de « rencontrer une situation ou de se lancer dans une exploration particulièrement étrange, problématique, difficile, complexe, ou chaotique, plus particulièrement qui devient telle à mesure qu’on progresse ou que la situation se développe ».

Mais là encore, je ne suis pas des plus convaincus. Parce qu’à suivre cette définition, la moindre démarche administrative sur internet serait un rabbithole. Et perso j’irai pas jusque là. Alors oui : une démarche administrative sur internet, c’est un « process problematic » qui devient de plus en plus « complex ». Mais la démarche administrative je suis désolé on n’y comprend rien. C’est un labyrinthe de sites dans lequel on repasse systématiquement par les mêmes pages sans jamais trouver ce qu’on cherche, ce qui semble être fait pour épuiser notre endurance et forcer notre abandon. On en sort avec aucune clarté sur les arcanes secrètes de l’administration, ni sur le fonctionnement des sites officiels à moitié cassés, juste avec une frustration accrue et un risque plus élevé de faire une crise cardiaque à 50 ans. Rien d’autre. À la fin, c’est un conseiller téléphonique qui nous débloque la situation, juste en cochant une case sur son logiciel et nous laisse seul face à nos questions et notre perplexité. C’est un enfer, oui. Un rabbithole, pas sûr.

Si je devais résumer, je dirai que l’expression désigne l’expérience d’une errance numérique caractérisée par le sentiment d’une fuite du temps, voire d’une perte de temps (on se rend compte après coup qu’on a perdu trois heures) d’une perte de maîtrise (on se demande après coup comment on en est arrivé là) et qui nous fait découvrir un contenu étrange et inattendu. Mais par extension, le terme désigne aussi un sujet suffisamment vaste et tordu, le plus souvent lié aux cultures numériques (ARG, sites suspects, discussions sur des message boards, séries de vidéos, etc.), pour qu’on puisse s’y plonger pendant des heures sans trop s’ennuyer, ainsi que le récit par lequel un internaute relate son exploration personnelle de ce sujet.


Les formes d’errances numériques

Sauf que des formes d’errances, on a pu le voir, y en a plus d’une. À côté du rabbithole, j’ai déjà évoqué le doomscroll, BFM les bulles de filtre, et y en a sans doute plein d’autres. Le plus dur sans doute n’est pas de les lister, mais d’établir des outils pour les distinguer clairement. Parmi ces errances, certaines donnent vraiment le sentiment d’avoir perdu du temps, d’autres de l’avoir passé avec un profit relatif ; certaines tiennent à notre volonté de poursuivre une recherche qui échappe de son cadre initial, d’autres tiennent à l’algorithme qui décide des contenus qui nous seront proposés. On peut donc déjà essayer de les distinguer en fonction de ces deux axes : x) un plus ou moins de liberté, y) un plus ou moins de récompense.

Y a de la récompense dans le rabbithole ? Plutôt, ouais. Ne serait-ce que le sentiment d’avoir découvert un mystère ou un fait étonnant. Des émotions assez fortes (surprise, sidération, inquiétude, terreur) qui rendent l’expérience vivante. Cette expérience, elle, est libre, dans la mesure où nous recherchons par nous mêmes les éléments et où nous pouvons nous arrêter à tout moment.
Rien ne nous force à continuer, si ce n’est une avide curiosité mêlée de crainte.

Dans le doomscroll, qui consiste à circuler d’un contenu proposé à un autre, souvent des vidéos courtes qui s’enchaînent (mais, aussi des liens hypertextes, des « recommandations », etc.), on n’est pas vraiment libre : c’est l’algorithme qui décide, il nous propose ce contenu en fonction de ce qu’ils sait de nos goûts et cherche à maintenir notre intérêt. La récompense y est immédiate, c’est tout le problème, mais sur le long terme, le sentiment d’avoir perdu son temps et d’en sortir essoré, voire détruit, donne plutôt l’idée d’un gâchis de temps et d’une expérience vide ou désastreuse. Alors : récompense ou pas ?

Dans la bulle de filtre, là non plus nous ne sommes pas libres. L’algorithme ne nous montre que ce qui correspond à nos orientations politiques et à nos croyances. Nous dérivons progressivement dans un espace, un enclos, où, pour ainsi dire la surprise n’existe plus, puisque tout nous y conforte dans nos idées. Nous adhérons ainsi entièrement au contenu qui nous est proposé, ce qui n’est pas forcément le cas dans les autres errances. Je ne sais pas si c’est une récompense ou pas, mais je ne connais pas grand monde qui s’en plaint ; sans doute parce qu’ils ne s’en rendent pas compte. Mais partons du principe que c’est une récompense. On se retrouve avec deux récompenses, bien distinctes : surprise et adhésion.

Et à partir de maintenant, petits tableaux :

Ce tableau il est bien sympa, mais il est pas complet. Dans le rabbithole, on adhère au contenu qu’on trouve ou pas ? Dans le doomscroll ? Et la surprise, c’est la même dans les deux ?

Dans le rabbithole, le fait même de dire que l’exploration est déstabilisante suffit à dire qu’il n’y a pas adhésion avec le contenu découvert. Surtout si on ajoute que l’exploration est « étrange, problématique, difficile, complexe ou chaotique ». Ce que le rabbithole nous fait découvrir nous perturbe et bouscule nos croyances. Mais si tout y est désagréable, pourquoi ça nous plaît tant ? Rappelons le tout de suite, on tombe malgré nous dans le rabbithole. Et c’est une mauvaise surprise. Du coup, une fois qu’on s’en rend compte, on devrait en sortir au plus vite, vu à quel point c’est déplaisant ou perturbant. Or, ce n’est pas toujours ce que nous faisons. Alors, oui, parfois, on va juste consulter nos mails, pour « se retrouver deux heures plustard à visionner un documentaire sur la reproduction des étoiles demer ». Arrivé là, souvent on se dit « wow, comment j’en suis arrivé là ? », et on préfère retourner à nos mails plutôt que de continuer. Mais parfois on continue, on creuse plus loin. Parce que ce qu’on trouve nous intrigue trop et qu’on sent qu’il y a plus encore à découvrir. Le plaisir tiré ne tient alors pas tant à ce qui est découvert, même s’il y a un vrai plaisir esthétique, lié aux émotions qui découlent de ces découvertes. Mais il y a un plaisir plus essentiel, et continu, qui est le plaisir pris à l’enquête, au fait de découvrir une étrangeté et de la dénouer. Le rabbithole est donc bien en partie une exploration hasardeuse, elle naît d’un hasard et on ne sait jamais ce qu’on découvrira, mais elle est une expérience concertée, prolongée volontairement dans le temps. Cette continuité, qu’on peut à bon droit appeler une enquête, va lier entre eux les contenus de manière logique (l’ordre des liens et des preuves) et narrative (l’ordre dans lequel on a découvert les faits ou les présente) si bien qu’on pourra expliciter le lien entre deux contenus pourtant très éloignés en apparence l’un de l’autre, par exemple roblox, un réseau-social/plateforme de jeux pour enfants et jeunes ados, et … une secte. Ou un système de recrutement dans des groupes néonazis (wire et theguardian). Dérouler ce fil d’Ariane du bizarre et permettre à d’autres d’emprunter le même chemin est un plaisir en soi, esthétique et social.

Dans le doomscroll, l’expérience est au contraire purement solitaire. Personne d’autre ne peut faire exactement le même trajet, pas même nous-mêmes, et la question de l’adhésion est double. Il y a d’abord une adhésion comportementale : les propositions de l’algorithme collent à notre usage, on se voit toujours proposer des vidéos qui ressemblent à ce qu’on a commencé à regarder. Mais cette adhésion n’est pas une adhésion morale : on peut regarder par ennui, avec une distance apathique (idlewatch), comme je le fais avec les shorts sur facebook, par pure curiosité ou par hatewatch, l’essentiel de ma consommation de X/Twitter, c’est du hatewatch. Pourtant, on le voit, ce qui commence avec distance peut parfois aboutir à une vraie adhésion : loin d’être indifférent, on est touché intimement et on finit par projetter ce qu’on voit sur soi et sur le monde, avec les problèmes que cela peut poser. Pour ce qui est de la surprise, elle est maximale, elle est activement recherchée comme un shoot de dopamine. Mais le contenu qui donne ce shoot est décorrélé de tout contexte et n’entretient aucun lien réel avec qui précède ou suit, si ce n’est un thème commun. Ainsi, la surprise perd rapidement toute signification et tout effet. Elle s’annihile. Ce qui produit un effet, c’est l’accumulation, qui accable et enferme là où, dans le rabbithole, la surprise, préparée, attendue et espérée, va être significative, parce qu’elle sera le signe que quelque-chose s’est passé : elle marque une découverte, d’un sujet, d’un monde, elle est la marque d’une révélation.

Ces réflexions étoffent mon petit tableau. Par contre, comme ce sera évident à y regarder, y a des trucs sur lesquels je ne sais pas trop quoi penser. En tout cas j’agrémente de nouvelles errances : le tunnel et le nerdism.


Errances et dépendances

Rabbitholes

Sur Youtube, les chaînes qui présentent des rabbitholes, y en a plein. Feldup, l’étrange voyage, Nexpo, etc. On ne peut que reconnaître l’effort de recherche fourni, ils évoquent souvent le temps que ça leur prend de les mener et parfois, les surprises, soit excellentes, soit déroutantes, soit franchement perturbantes auxquelles ces recherches ont abouties. Il n’est pas rare que L’étrange Voyage mette en garde à ce sujet ses spectateurs : on ne sait jamais ce sur quoi on va tomber et on ne sait donc pas à l’avance si on va être en mesure de supporter la chose. Quand ils évoquent des découvertes significatives, elles viennent changer la nature du récit, elles modifient l’objet de l’exploration, le regard que l’on porte sur ce qui est exploré. Ce en quoi ces surprises sont significatives, mais elles ne viennent jamais par hasard. Elles arrivent dans le fil logique de l’exploration. D’où, souvent, le découpage en plusieurs chapitres, qui permet de garder une continuité narrative et de marquer la différence entre l’approche superficielle et la compréhension profonde. Enfin, ces youtubers ne sont pas forcément en parfaite adhésion avec ce qu’ils dévoilent d’internet. Cela est surtout vrai pour l’étrange voyage, qui exprime parfois sa gêne, ses scrupules ou son dégoût.
On a donc bien là une exploration libre, dont l’opportunité se présente après avoir erré, caractérisée par une forte continuité, qu’on peut retracer, qui apporte un grand lot de surprises, qui amènent à reconsidérer la nature de ce que l’on découvre, mais dans laquelle on ne se départit pas d’une certaine distance, critique ou émotionnelle.

Nerdism

Je serai tenté d’appeler « recherche encyclopédique » ou « exhaustive » le travail effectué par des chaînes comme Summoning Salt, et d’une manière générale les explorations sur internet qui visent à épuiser un sujet. Mais il y a un terme plus clair pour ça : le nerdisme. Ici aussi, la recherche est active, le lien entre les éléments découverts est clair, peut être raconté et rejoué, la recherche est affinitaire, menée sur un sujet en fonction de l’intérêt qu’il peut présenter pour celui qui la mène (savoir de quoi il retourne, savoir quoi en penser), ou par pur plaisir. Cette recherche, caractérisée par sa gratuité et son exhaustivité est très proche du rabbithole : la seule différence, c’est que ce qu’on y trouve ne s’éloigne pas tant de ce à quoi on s’attendait à trouver au départ. On peut aller très en profondeur dans le sujet, s’intéresser pendant des heures à des détails, aucune découverte ne nous perturbera au point de nous faire sentir qu’on est projeté dans un tout autre monde ou qu’on a affaire à un tout autre sujet que le sujet de départ. Sauf à sortir du nerdism pour entrer dans un rabbithole. On explore, au contraire, le monde qu’on s’est donné et qu’on connaît, souvent, déjà bien, et on peut y passer des heures entières parfois à ne rien glaner d’exceptionnel.

Doomscroll

Face à ces deux errances actives, les errances passives soumises aux aléas des algorithmes. Le doomscroll consiste à faire défiler des vidéos, des pages, du contenu, en se laissant guider par les propositions des plateformes. Les contenus ainsi consommés n’ont pas forcément de liens entre eux, ce qui les relie, c’est la conjonction d’un geste et d’un algorithme. Cette absence de continuité fait qu’il est presque impossible de retrouver un contenu aperçu mais non sauvegardé. Ce chaos d’images va trouver une certaine unité en fonction de notre comportement : en fonction de notre appréciation (commentaires, likes, temps passé à voir ou revoir une vidéo), nous allons être profilé et rapidement ne nous sera plus proposé que ce qui plaît à ceux qui ont le même profil que nous, avec le risque de voir du contenu de plus en plus spécifique, de niche, exagéré ou grave, puisque le but est à la fois de nous donner toujours la même chose, mais en même temps de nous surprendre, de nous garder attentif. Pour ne pas dire : captif. Cette recherche de plaisir immédiat et rapide peut se prolonger longtemps et mener à une sorte d’apathie, de fatigue informationnelle voir de détresse. On est là face à une réelle errance numérique, là où, dans les formes actives, nous étions plutôt face à des formes d’enquête.

Bulle de filtre

La bulle de filtre fonctionne un peu comme le doomscroll, mais de manière plus claire et sur une temporalité plus grande. En fonction de notre comportement, les algorithmes vont cesser de nous montrer ce qui s’oppose à nos goûts, à nos croyances et à nos convictions politiques pour ne plus que nous montrer ce qui nous conforte dans nos idées. Le principe est le même que lors du doomscroll, à ceci près qu’ici, c’est toute l’expérience numérique qui peut se retrouver filtrée, et qu’elle n’intervient pas alors que l’on cherche à passer le temps sur un site, mais qu’elle agit tout le temps. On subit ainsi sans le voir un phénomène de dérive, qui nous conforte dans des positions de plus en plus radicales et nous donne le sentiment que ce que l’on croit est vrai puisque massivement repris sans contradiction. Au fond, la bulle de filtre, c’est du doomscroll sans effet de surprise et étalé dans le temps. La temporalité des phénomènes est donc aussi importante que les éléments déjà exposés et ça mériterait sans doute une entrée supplémentaire dans le tableau. (EDIT : ça, c'est finalement assez inexact, vu que ceux qui sont amenés par ces bulles vers des positions plus extrêmes et intolérantes sont très souvent en contact avec du contenu qui les rendent furieux, qui sont contraires à leurs convictions. Donc dans le détail, ce que je dis des bulles de filtres, qui est un concept qui tend à être abandonné, est douteux)

Le tunnel

Le tunnel, c’est particulier. Je ne m’attendais pas à ne lui donner que du vert, j’ai l’impression que du coup, c’est l’expérience la plus positive qu’on puisse faire sur internet, au sens où rien ne nous y contraint et où rien ne nous en rejette. C’est sans doute aussi la plus commune, plus commune encore que le rabbithole. Ça me laisse penser qu’il doit bien y avoir en vis-à-vis une expérience purement négative d’internet. Mais laissons ça de côté. Le tunnel, c’est quoi ? C’est quand on va sur internet pour s’intéresser à un truc, et que, parce qu’on s’intéresse à ce truc, on nous ouvre des accès vers d’autres sujets, qui sont pas les mêmes, qui sont tout à fait autre chose, mais qui y sont liés. Personne ne nous y pousse, pas même un algorithme, mais ce sujet est là à la marge de ce qui nous intéresse et quand on commence à se pencher dessus, wow, c’est fou ce qu’on découvre et qu’on nous cache. Mais à la marge de ce second sujet, y en a un troisième, et encore un autre, et à la fin, vous l’avez compris, on affirme que la lune est un hologramme. Merde mais comment on arrive à ça ? Mais parce qu’on s’intéresse au bouddhisme par exemple, et à la méditation. Fatalement au bout d’un moment, entre les contenus universitaires, les discours de coachs en bien-être, on trouve aussi des gens, pseudo-thérapeutes et gourous new-age qui parlent de chakra, d’énergie, des bienfaits de la méditation et qui partagent un langage commun avec ceux qu’on a commencé à suivre. Sauf que eux, ils te parlent de « médecine holistique », qui prennent en compte l’intégralité de la personne dans une recherche de santé intérieur comme extérieur, bien-être et être bien. Et comment soignent-ils ? Avec des pierres, des odeurs, des appositions des mains, des prières et c’est facile d’aller bien qu’ils te disent. Pas besoin de médecin, pas besoin d’une pomme quotidienne et d’un bon lancer, juste de la gratitude et des huiles essentielles. Alors pas de problème, a priori, si cela amène juste à prendre soin de soi dans ses routines quotidiennes, mais fatalement, en s’intéressant à ça, on tombe aussi sur du contenu qui sous prétexte de médecine douce attaque la médecine vraie. La médecine « allopathique » et parler de « médecine allopathique », c’est redflag déjà. Que disent-ils là-dessus ? Qu’elle vise non la santé mais la maladie, que le médecin a tout intérêt à nous rendre malade, parce que si on est guéri, on lui rapporte rien. Sérieux, si on est mort non plus, mec. Donc il a quand-même bien intérêt à nous soigner efficacement, le médecin. Mais ça, ça ne rentre pas dans leurs discours, c’est du doute, du mental et faut lâcher prise. Faut surtout lâcher la thune. Et la prise de médicaments. par contre, la peur des vaccins qui rendraient autistes, ou morts, ou cyborguisés, oui, ça ça rentre dans leurs discours. Une fois qu’on est là dedans, on achète encore plus d’améthystes et on se demande pourquoi les médecins font ça sérieux ??? Nouvel accès, nouvelle branche du tunnel par où on découvre la guerre intergalactique entre pléadiens et reptiliens dont on est l’objet et le besoin absolu de participer à l’élévation spirituelle de la terre pour atteindre la 5e dimension, là où on vibre très vite et très fort et où on s’éveille tous à notre plus grande félicité collective, libérés des élites pédosatanistes qui ne sont que les clones des humano-reptiliens de Rotschild, qui dirigent les médias, les Etats et la médecine.
Voilà c’est quoi un tunnel : c’est ce qui te fait passer d’une recherche sur les postures de yoga aux livres de David Hicke et sur l'adn cristalin sans que tu te dises que c’est de la couille. Parce que t’es comme la grenouille dans la casserole : on te fait cuire à feu doux. Pire, personne ne t’impose rien, mais tous t’invitent à « faire tes propres recherches ». Ce pourquoi cette errance est libre, volontaire, continue : on y va pour trouver des réponses aux questions qu’on se pose à force d’être exposé à des discours à la marge de ce qui nous intéresse. Alors on découvre des idées, des contenus, auxquels on adhère, puisque ceux qui les tiennent partagent une base idéologique avec nous, parlent un langage qu’on comprend et qu’on pratique en partie, et parce qu’il y a un effet esthétique fort, de découverte, de sidération, le sentiment d’une plus grande compréhension des choses et d’une sorte d’élection personnelle. Y en a d’autres des tunnels :


Le docu Mascus, infiltration chez les hommes qui détestent les femmes, en évoque un autre. Y a ce mec qui raconte qu’il voulait apprendre à accoster les filles, mais que dans ces réseaux de coach en séduction, il y a des discours qui tournent disant que quoi que tu fasses pour séduire, tu seras jamais en couple, parce que les féministes t’émasculent, te volent à leur profit ce qui te rendrait attirant, alors il faut que tu regagnes ça, ta puissance virile, et puis même alors t’arriveras à rien parce que les noirs et les arabes ils ont plus de cosmo-énergie que t’en auras jamais, ils sont sauvages, prédateurs, toi t’es trop émasculé par les féministes. Alors faut que tu les combattes. Et de sois séducteur, tu finis par entendre sois fasciste. Comme si l’un et l’autre étaient liés. Voilà, ça, c’est un autre tunnel. Le mec en est revenu en se disant au bout d’un moment que c’était absurde, que lui il voulait être en couple, et pas participer à un nettoyage ethnique. Il est sorti du tunnel, et en sortant du tunnel il a trouvé ce qu’il cherchait. Kudos ! Le tunnel, c’est un rabbithole sans distance critique, sans analyse ni compréhension de ce qui se passe. C’est une bulle de filtre dont on est le héro.

Maintenant qu’on a un concept, l’errance numérique, sous lequel subsumer et distinguer entre elles les différentes formes d’errances, on peut quitter un peu le champ du seul concept pour s’intéresser au rabbithole comme expérience particulière et voir comment il est vécu. Et pour ça, et bien, il faut le considérer comme un « process », que l’on peut découper en plusieurs étapes. Ces étapes, ça n’étonnera personne je crois, suivent précisément l’histoire d’Alice au Pays des Merveilles : lure, fall, lost, rise.

The Lure

« Alice se dressa d’un bond, car, tout à coup, l’idée lui était venue qu’elle n’avait jamais vu de lapin pourvu d’une poche de gilet (…) dévorée de curiosité, elle traversa le champ en courant à sa poursuite »

Au début du roman, Alice s’ennuie. Elle n’a rien à faire, elle reste à côté de sa sœur, qui lit, et n’arrive pas à s’intéresser à cette lecture. Elle voit passer un lapin, un lapin qui éveille sa curiosité : ce lapin en effet porte veste et gousset. Et parle. Alice sait que les lapins ne parlent pas et qu’ils ne portent pas de montres. Elle décide donc de le suivre sans se poser de question et ce faisant arrive dans le terrier. Ainsi au départ du rabbithole, il y a le désœuvrement, donc un ennui dans lequel un truc va, seul, attirer notre attention et c’est souvent pour se sauver soi-même de l’ennui qu’on va le suivre. Mais pourquoi on le suit ? Parce qu’on voit bien qu’il y a un truc qui cloche ou un truc qui promet. Ce n’est donc pas seulement l’ennui, mais à la fois une certaine connaissance (les lapins ne sont pas censés porter des vêtements), et en même temps une certaine ignorance qui se mue en curiosité : on le suit avec une question en tête, une question qui devrait facilement trouver réponse. Pourquoi est-il habillé ? Pourquoi si pressé ? Moi, vous le savez, je m’emmerdais ferme sur le net parce que je n’avais pas grand chose à faire à l’époque, et j’ai vu passer une citation que je savais fausse. Je me suis demandé de quand elle datait et de quand datait l’erreur. C’est ça qui m’a appâté.

The Fall

« puis le sol s’abaissa brusquement, si brusquement qu’Alice, avant d’avoir pu songer à s’arrêter, s’aperçut qu’elle tombait dans un puits très profond »

Une fois dans le terrier, ce dernier plonge brutalement et Alice tombe dans une sorte de puits qui n’en finit pas. Cette chute l’inquiète, elle spécule sur ce qui se passe, se demande là où elle va se retrouver, mais, sous le coup d’une sorte d’hébétude, est incapable de penser droit et de comprendre ce qui se passe. De plus, elle remarque sur les parois du puits des meubles, des étagères, empilés les uns sur les autres, comme si le monde avait basculé et changé d’axe, détruisant tous ses repères. Cette chute, dans le rabbithole, elle est physique. Vous connaissez cette sensation en voiture, quand on accélère dans une descente et qu’on sent son ventre se vider. C’est ça. Avec la tête qui nous tourne. La chute, elle arrive à l’occasion d’une première découverte qui est tellement folle et inattendue, et tellement perturbante, qu’on sent tout de suite qu’on a changé de monde. Et de mood. On est plus dans une petite poursuite joyeuse, dans une escapade, on est face à un gros truc. Qui va nous prendre du temps. Qui va nous prendre de l’énergie. Alors on s’arrête, encore sous le coup de l’émotion, on hésite à poursuivre et je suis persuadé qu’il y en a plein qui s’arrêtent là. Parce que déjà il faut y avoir été attiré, il faut avoir senti qu’il pouvait y avoir un truc, et faut avoir du temps devant soi. Sans ça, on repousse, on rebrousse chemin. Moi, du temps, je n'avais que ça devant moi, alors j'ai plongé tête baissée ...

The Lost

« Je regrette presque d’être entrée dans ce terrier … Et pourtant … et pourtant … le genre de vie que je mène est vraiment très curieux ! »

Une fois arrivée en bas, Alice est tellement perdue que le lapin blanc est le cadet de ses soucis. Ce qu’elle découvre dépasse de loin ce seul animal : elle rencontre des personnages tous plus bizarres les uns que les autres (dont le Dodo, qui est censé être mort), des phénomènes auxquels elle ne comprend rien (la course au caucus), elle mange des trucs qui la font grandir trop, qui la font rapetisser trop, elle dit des choses qui choquent, blessent, outragent, et finit, à force de récupérer des petits éléments de savoir, par maîtriser un peu les choses : elle se donne toujours une taille appropriée, se retient de dire des bêtises, etc. Elle comprend de plus en plus la logique étrange de ce monde dans lequel elle évolue. Comme Alice, dans le rabbithole, on est paumé. Ce qui nous y a amené n’entre plus en ligne de compte, alors on loot, on cherche frénétiquement d’abord, méthodiquement ensuite, toutes les infos, tous les éléments qu’on peut trouver, afin d’y voir plus clair, de trouver à s’orienter, de comprendre la nature et l’étendue de ce qu’on découvre.

The Rise

« —Oh, quel rêve bizarre je viens de faire ! S’exclama Alice. Et elle se mit à raconter, autant qu’elle pouvait se les rappeler, toutes les étranges Aventures que vous venez de lire »

à la fin, forte de son savoir, elle confronte le procès inique auquel elle est contrainte d’assister et produit ainsi une réaction en chaîne qui la sort de cet univers inquiétant où l’on perd si facilement la tête : elle sort littéralement grandie de cette expérience et s’éveille du songe avec une histoire à raconter qu’elle s’empresse de partager avec sa sœur. Sa sœur fait, et la chose la plus extraordinaire du roman, l’anamnèse du rêve d’Alice. Elle rattache chaque élément du rêve, chaque personnage, chaque situation à un bruit de la campagne environnante : c’est elle qui dispose des clés du rabbithole, de l’explication définitive. Cette supériorité de la sœur montre que, pour tomber dans le rabbithole, il ne faut pas seulement des connaissances, qui se heurtent à l’inconnu, mais une candeur, qui tient à une ignorance réelle ou jouée (face à un ARG, ou à une vidéo truquée, faire comme si c’était vrai), et cette candeur tranche furieusement avec l’ironie un peu snob, qui prétend tout survoler avec distance et ne se laisse jamais emporter. Elle nous montre surtout que sortir du rabbithole, c’est certes l’avoir exploré de bout en bout, l’avoir cartographié, avoir compris des trucs. Mais sortir du rabbithole c’est surtout raconter le rabbithole aux autres, les inviter à le parcourir aussi, fut-ce de manière seconde, à travers nos yeux et notre récit, comme au train fantôme, autres qui, parce qu’extérieurs, peuvent en détenir les clés, offrir une explication distanciée et éclairante sur ce qui a été vu dans le rabbithole. On ne sort pas seul du rabbithole : pris dans le terrier, si personne n’accepte de le partager, s’il ne devient pas un phénomène social, il est une obsession, un délire, une lubie, pas un rabbithole.


Voilà. J’ai fait le tour de ce que j’avais à dire. J’ai produit un concept général, sous lequel j’ai subsumé le rabbithole et les phénomènes approchants, que j’ai distingués les uns des autres à l’aide de quelques données simples. Enfin j’ai décrit le rabbithole dans sa dimension propre, à travers les étapes qui le structurent et le déterminent comme expérience. Ce faisant, j’ai fait ce qu’il ne faut pas faire : descendre sur une notion collective comme un dieu, avec une vérité à révéler qui aurait échappé à tout le monde. Donc crucifiez-moi si je me plante, dans le projet, dans l’idée, dans la moindre de ses étapes, mais alors, surtout, corrigez, ajustez, modifiez, en un mot, faites mieux. Éclairez-moi le chemin, vous qui le connaissez si bien.

Et bordel, sortez-moi de cette saleté de trou dans lequel je suis tombé !


vendredi 4 octobre 2019

Radicalité 5 : cartographies de l'impossible (Marx)


Ce que l'on vient de faire avec l’État, situer entre elles, plus ou moins bien, les diverses positions qu'il est possible de tenir, des plus aux moins radicales, il faudrait, pour s'assurer que ce soit vraiment utile, le faire avec tout le reste. Tous les chantiers, tous les champs, tous les lieux où il y a conflit en cours pour savoir quoi penser, quoi dire, quoi faire, en un mot sur toutes les luttes, mais même sur ces trucs pour lesquels on dit pas qu'il y a lutte, juste débat, donc même là où le débat n'est pas encore devenu ouvertement et manifestement une lutte.

Cela pour une raison très simple : personne n'est par nature radical, personne n'exprime une radicalité absolue et définitive sur chaque sujet, à moins de parvenir à ramener tous les maux d'une société à une cause unique. Mais sinon, certains seront plutôt conservateurs sur la famille (pas de GPA, pas de mariage pour tous) mais radicalement contre l’État (parce que les impôts, tout de même …). C'est pourquoi malheureusement sur certains combats certains se surprennent à être soutenus par des personnes qui en fait sont, profondément, des ennemis politiques. Ces confusions, ces rapprochements sporadiques sont même recherchés activement par l'extrême droite, qui peuvent, sur certains sujets, flirter avec des positions de gauche, s'en approcher ; il suffit pour découvrir la supercherie d'élargir un peu la focale. Ainsi du combat féministe, arboré comme un étendard par certains à droite, à droite de la droite même, à la dernière extrémité de l'extrême droite—comme Bellatrix, site féminin de Suavelos—à seul fin d'opposer la femme blanche et libre au crevard maghrébin ; à coup de discours sur le harcèlement de rue, sans un mot jamais sur Michel Sapin et le sexisme de la publicité ou des beaux-quartiers. Comme si on pouvait considérer la femme blanche, ou qui que ce soit d'ailleurs, de libre. Le capitalisme aussi est coutumier du fait, les dénonciations du greenwashing et autres pratiques publicitaires douteuses le montre bien.
Mais mesurer ainsi une sorte de coefficient de radicalité à tout de l'activité policière. Là n'est pas le but, le but est plus exactement sur chaque combat repérer les positions les plus radicales possibles. Pas pour désigner des personnes qui les tiennent, peut-être plutôt les groupes, tendances, mouvements ou partis, mais même ça n'est pas tellement l'enjeu. L'enjeu est vraiment de donner un contenu déterminé à la radicalité sur les divers terrains où elle intervient et quels sont ses moyens. En ce moment par exemple, autour de Extinction-Rébellion, on entends très souvent dire qu'ils ont une approche plus radicale. La question est simple : que veut-on dire par là (le plus souvent : on veut faire autre chose que manifester dans la rue, marcher d'un point à un autre avec banderoles et slogan) et est-ce un usage en accord avec le contenu du concept. C'est ma seule ambition théorique ici.

L'idée d'une telle cartographie n'est pas neuve ; Marx déjà s'y livrait en son temps, mais avec cet avantage que seul l'intéressait la constitution du prolétariat en classe. Ce qui réduisait son champ ; il soumet les question de famille, de rapports entre les sexes, de rapport à l'étranger à la lutte contre la domination bourgeoise, ramenant chaque point à une conséquence de l'organisation capitaliste de la société. Aujourd'hui, pour beaucoup en tout cas, ce cadre a explosé. Donc, sans doute, sommes-nous contraints pour le réimposer, ou pour se convaincre définitivement qu'il est dépassé, ce cadre général et, disons-le, anticapitaliste, faire le travail à l'envers : cartographier des luttes sectorielles pour reconstituer le puzzle de la domination bourgeoise. Ou tout autre dessin d'ensemble qui apparaîtrait ainsi.


Marx et le champ de la radicalité

Dans le Manifeste du parti communiste, après avoir exposé les fondements théoriques et le programme politique des communisme, Marx établit ce qu'il convient d'appeler un champ de la radicalité. Il liste les forces en présence, les positions diverses qui peuvent être tenues, commentant chacune d'elle. Une n'est pas développée : la sienne, qui fait l'objet de tout le reste du livre. Il s'agit dans la troisième partie, littérature socialiste et communiste, et dans la suivante, position des communistes à l'égard des divers partis d'opposition, d'établir les liens stratégiques possibles avec certains camps et de poser des frontières entre communisme et ennemis du communisme ; ennemis qui ne se révèlent tels qu'après analyse, qui semblent à première vue être des alliés.

C'est là une leçon importante qu'il nous donne : c'est pas parce qu'on s'accorde sur un point avec quelqu'un qu'on est nécessairement alliés et toute union contrenature est catastrophique. Il nous invite au soupçon. Marx nous oblige aussi tout à la fois à distinguer scrupuleusement la radicalité théorique (littérature) de la radicalité pratique (partis d'opposition) et à les lier ensemble : à ses yeux, la littérature radicale n'est qu'utopie réactionnaire si 1) elle ne s'ancre pas dans la situation présente 2) n'aide en rien à structurer et orienter l'action du prolétariat. Pour nous les termes de ce deuxième point changeraient certainement, mais l'idée reste la même : une pensée qui ne vise pas l'action ou qui ne permet pas d'envisager d'action n'est pas une pensée radicale.
Enfin … ne pourrait-on pas dire qu'elle est radicale mais pas révolutionnaire ? L'aspect révolutionnaire serait dès lors dans le domaine de l'action ce que la radicalité est dans le domaine théorique. Mais ce serait oublier que si on désigne la racine d'un mal, du genre l'Etat ou la propriété privée, on sous-entend déjà une certaine action. Par exemple, si on dit avec Marx « la condition la plus essentielle de l'existence et de la domination de la classe bourgeoise est l'accumulation de la richesse entre les mains de particuliers », si on affirme en plus que c'est de cette domination de classe que tous les problèmes découlent, la conclusion du syllogisme est évidente : « renversement de la domination de la bourgeoisie » d'une part, « abolition de la propriété privée » d'autre part. Les deux étant rigoureusement la même chose. La pensée de Marx est donc bien radicale en même temps que révolutionnaire. Elle est révolutionnaire parce que radicale.


Les socialismes

Je n'aborderai guère que la littérature, que la radicalité théorique. Il n'évoque évidemment pas les positions bourgeoises, c'est pas le but du manifeste. Mais opposé à la bourgeoisie, il y a donc le socialisme. Le prolétariat qui s'érige, grâce au communisme, en classe, peut-il trouver un soutien dans le socialisme, peut-il espérer trouver un appui théorique ou pratique dans l'un ou l'autre des courants, peut-être des familles, je ne sais comment appeler ça, du socialisme ? Même si en France Marx reconnaît, dans le Parti démocrate socialiste de Ledru-Rollin un allié, il ne présente en fait, en terme de Socialisme littéraire, que des socialismes négatifs.
Un petit mot sur la manière dont je vais les exploiter : je vais les traiter comme des courants littéraires, des courants de pensée, en accord avec ce que fait Marx, mais aussi comme des idées de classe et comme des classes, comme des forces en présence. Ce que fait Marx à certains moment, quand il affirme que tout anti-bourgeois qu'ils sont, les aristocrates appuient les bourgeois dès qu'il s'agit d'écraser les aspirations révolutionnaires du prolétariat, ce qu'il ne fait pas quand il affirme que plus personne ne défend le socialisme du point de vue de la petite-bourgeoisie. Parce qu'il doit bien y avoir encore une petite-bourgeoisie qui s'efforce de vivre politiquement, s'associe avec les uns ou avec les autres. Simplement il n'en dit rien, ne s'intéresse qu'à leur littératures, leurs écrits, leurs idées.

Les aristocrates et les religieux sont les grands perdants de la lutte des classes. Vaincus par la bourgeoisie révolutionnaire, ils n'ont plus d'autre moyen pour s'opposer encore à elle que de s'en remettre au prolétariat en lutte. C'est en cela qu'ils produisent une littérature socialiste, certes, mais réactionnaire : la solution qu'ils proposent aux prolétaires est de réinstaurer les conditions féodales d'exploitation, puisque c'était la période bénie où le prolétariat n'était pas opprimé. Socialisme réactionnaire, donc, et de pure façade : dès qu'il le faut, c'est-à-dire dès qu'il s'agit de prendre des mesures contre le mouvement révolutionnaire, les aristocrates sont les alliés objectifs de la bourgeoisie.

Le socialisme réactionnaire possède aussi une composante petite-bourgeoise—on parlerait aujourd'hui de classes moyennes. Pris entre le marteau et l'enclume, écrasés par la bourgeoisie capitaliste et craignant le déclassement, la prolétarisation. Marx reconnaît la pertinence de leurs critiques du capitalisme, mais déplore la pauvreté de leurs réponses, qui se réduisaient peu ou prou à un retour à l'ancien monde.

Le socialisme conservateur s'oppose aux positions réactionnaires, même s'il en partage certains traits. Il veut maintenir le statu quo, corriger administrativement les inégalités et empêcher à tout prix toute révolution prolétarienne. Ce socialisme, qui est au fond le socialisme du parti socialiste aujourd'hui, veut les conditions de vie capitalistes sans les révolutions violentes qu'il ne peut que générer. Réformiste, il s'oppose forcément au communisme. Marx dans le Manifeste, ne nous dit pas comment les considérer. Ils ne sont pas radicaux c'est certain, là où les aristocrates pourraient l'être, qui sont des radicaux de droite, quoi. Mais les socialistes conservateurs sont des modérés, eux. Sont-ils donc des alliés potentiels, suivant les moments, ou des ennemis plus dangereux encore ? Marx nous dit que les aristocrates ne bluffent personne quand ils essayent de jouer les socialistes. Mais les conservateurs, en cherchant à améliorer la situation des prolétaires sans changer les rapports de domination, est peut-être le plus grand danger que doit affronter la révolution. C'est le propos en tout cas de Marcuse dans L'homme unidimensionnel. Le prolétaire, ayant accédé à la consommation et au confort, par l'organisation du capitalisme de loisir, n'a plus possibilité de lutter, ne peux plus guère lutter que pour plus de confort : ce que veulent justement les socialistes conservateurs. Ce qui tue la révolution.

Enfin, le socialisme utopique, dépassé historiquement, qui ne veut pas se mouiller dans la lutte politique et ne peut prospérer et se payer de mots qu'à l'ombre des puissants. Le prolétariat n'a rien à en attendre, donc.

Cartographie temporaire

Comment organiser tout cela organiser, cartographier ? Il faudrait peut-être chercher à les situer sur divers axes. On sait, par les développements théoriques de la première partie du manifeste, que la bourgeoisie est révolutionnaire : elle est intrinsèquement révolutionnaire. On peut donc penser un premier axe structuré entre d'un côté la révolution, de l'autre son contraire, la réaction. Mais ça ne peut pas suffire : bourgeoisie capitaliste et prolétariat communiste sont tous deux révolutionnaires. Que choisir comme second axe ? Là j'ai longtemps hésité, j'hésite encore du reste. Jacques Julliard affirme que la gauche en France est née de la rencontre entre l'idée de progrès (axe révolution-réaction) et de l'idée de justice. Faut-il opposer Justice et iniquité ? Ça me paraît déjà très partisan, les capitalistes sans doute voient une grande justice dans l'accumulation qu'ils font du capital ; n'ont-ils pas travaillé pour ça ? N'ont-ils pas mérité leur richesse ? Ne donnent-ils pas à la collectivité méritante par bienfaisance ? Ne contraignent-ils pas les faignants improductif au travail ? Peut-être un axe égalité-intérêt est plus pertinent, en attendant mieux. Sauf que la notion d'intérêt laisse un peu à désirer ; toute classe ne cherche-t-elle pas d'abord son intérêt de classe ? Si le prolétariat à une mission messianique (réaliser l'égalité parfaite de tous avec chacun), c'est d'abord avant dans son propre intérêt qu'elle se révolte. Quelle que soit la teneur de cet axe il doit permettre en tout cas de séparer franchement capitalistes et communistes et même certainement de mieux localiser les factions en présence les unes par rapport aux autres.

Les bourgeois capitalistes sont pour la révolution et contre la justice/égalité. Révolutionnaires, mais pour la justice et l'égalité : le prolétariat communiste. On a là le haut du tableau. Tout en bas, les aristocrates, qui ne sont pas pour l'égalité et recherchent leur intérêt de classe ; ils sont du même côté que les capitalistes. Les socialistes conservateurs eux, sont pour l'égalité, même si ce n'est pour eux qu'un moyen d'éviter une révolution armée. Ils sont un peu pour le progrès, un peu pour l'égalité. Ils se retrouvent dans la même case que le prolétariat, mais plus bas, plus proche du centre du tableau. La question reste posée pour les petit-bourgeois. Eux je sais pas, je suis pas assez versé dans la littérature marxiste pour pouvoir le dire encore.
L'autre limite, c'est qu'il faudrait ancrer, c'est le deuxième temps, ces positions théoriques dans la réalité historique. C'est-à-dire aller voir, dans la seconde république et après pendant le second empire, quels sont les partis politiques qui existent et voir lesquels incarnent politiquement ces positions théoriques, lesquels portent publiquement les revendications de telle ou telle classe.

mardi 1 octobre 2019

Heidegger et les voyous


Voyou, voyou
C'est tellement bien quand tu joues
Qu'on est tous, tous comme des fous.
Tu mets le désordre partout.
Voyou, voyou
C'est tellement beau quand tu joues
Qu'on se fout tous tout d'un coup
De cette vie qui fait de nous
Des voyous.
Danse avec les mots qui sont au fond de nous,
Et la force qu'il y a dessous.
Tape sur nos destins comme on tape sur un clou,
Vas-y, vas-y venge nous.
Michel Berger, Voyou

Vincent Cespédès veut faire retirer Heidegger des programmes de philosophie de terminale. Au double motif que l'Etat ne devrait pas promouvoir la lecture d'un nazi. Et qu'un philosophe ne saurait être nazi. De ce que j'ai compris, à la lecture de son fil tweeter, cela semble participer de sa lutte contre la propagande d'extrême droite. Avant d'entrer dans le vif du truc, à savoir 1) la lecture d'un idéologue du nazisme est-elle recommandée par l'Etat ? 2) qu'est-ce que le nazisme de Heidegger ?, un peu d'échauffement ad hominem.

C'est que Cespédès, j'ai croisé son nom à deux reprises dans ma vie, la première m'a laissé dubitatif : il vendait un « tarot philosophique » fumeux, la seconde m'a rendu plus perplexe encore sur le bonhomme : il vendait une méthode « voyoute » aux lycéens pour avoir « 15/20 au bac ». Sa méthode ? Un concentré de tous les écueils contre lesquels on met en garde nos élèves toute l'année. Donc à chaque fois qu'il intervient sur ce qui se passe au lycée, il semble que ce soit à fin promotionnelle. Parce qu'on ne l'entend pas prendre position sur l'enseignement en lui-même, se faire l'écho des inquiétudes ou des combats des professeurs. Le virage néolibéral de l'école semble lui plaire, après tout, ça permet d'écouler des méthodes voyoutes … il n'a de toute façon pas un grand amour pour les profs, qui sont soit des jaloux (depuis le succès de son premier livre) soit des « sombres crétins ». Tout de même, à propos du bac, du bac qu'on va imposer aux terminales l'an prochain, il y aurait tout autre chose à dire.

Mais lui nous sort Heidegger. Alors soit, Heidegger.


Le programme de philosophie

L’État recommande-t-il sa lecture ? Non. Heidegger apparaît bien dans la liste des auteurs, donnée à titre indicatif, au bulletin officiel. Le programme de philosophie donne un certain nombre d'auteurs en plus des notions et des repères. À quoi sert-elle ? D'abord, l’œuvre à étudier au cours de l'année doit être l’œuvre d'un de ces auteurs. Normal, ils constituent une culture commune et le correcteur est censé savoir plus ou moins ce que pense tel ou tel. Malgré cela, chaque année, des élèves arrivent avec des livres d'auteur hors liste dont le correcteur ne connaît rien mais rien du tout. Ce qui n'aide pas l'élève. En ce sens, mieux vaut donner à lire Heidegger que Cespédès à ses terminales.
Ensuite, il est souhaitable que l'élève ait entendu parler de ces auteurs au cours de l'année. Parce que ce sont des auteurs importants—preuve en est on en parle encore, indépendamment de leurs idées : Platon dans l'antiquité était antirépublicain, Thomas d'Aquin au Moyen-âge a théorisé la guerre juste, Alain à l'époque contemporaine était antisémite, bonjour le marigot puant !). Mais là déjà deux remarques : il y a des auteurs (saint Thomas, Saint Anselme, Averroès, Heidegger sur qui on fait assez souvent l'impasse, faute de connaissance). Heidegger, son répertoire d’œuvres complètes exploitables est mince. À part « qu'est-ce qu'une œuvre d'art ? » et « l'essence de la technique », je vois pas dans quoi un collègue pourrait vouloir se lancer.

Pourquoi ce n'est pas une recommandation ?
Le programme de philosophie n'est pas donné à titre d'édification et d'élévation spirituelle ; la IIIe République, c'est fini. Le programme est là pour permettre aux élèves de ressortir de leur année avec en tête quelques grands jalons de l'histoire de la philosophie, quelques éclaircissements sur de grands problèmes classiques.
Heidegger est-il important pour comprendre l'histoire de la philosophie ? Oui. Tout nazi qu'il soit. D'une part parce qu'il a un point de vue original sur l'histoire de la pensée : la question de l'être, posée par les premiers penseurs (poème de Parménide), est vite éclipsée et toute l'histoire de la pensée humaine est l'histoire de cette occultation puis de cette redécouverte. On peut la critiquer, mais elle réunit d'une part les grandes visions totalisantes du XIXe et la tentation critique de Nietzsche. Il jouit aussi d'une profonde influence sur toute une partie du XXe siècle—le déplorer ne changera rien à l'affaire. Influence sur des personnalités et des pensées très diverses : Sartre, Lévinas, Deleuze, Derrida, Lacoue-Labarthe, Jean-Luc Nancy, pour n'en citer que quelques uns (que je lis ou ai lu). Dois-je rajouter quelques uns de ses élèves ? Arendt, Jonas, Anders. Doit-on effacer Heidegger de l'histoire, de l'histoire mouvementée du XXe siècle, comme on effaçait les visages des apostats de la révolution sur les photos d'archive ? Ce révisionnisme épidermique et moralisateur de l'histoire de la philosophie a quelque-chose de facile et de grotesque.
Parce que, en plus d'être important pour saisir les filiations entre auteurs et pensées, Heidegger est représentatif de son époque.



L'époque Heidegger

C'est là qu'on va se demander ce que ça signifie pour Heidegger d'être nazi, et pourquoi il l'est devenu. N'oublions pas que son livre le plus important, Être et Temps, date de 1927. Avant Hitler, avant les nazis donc. Il faut replacer Heidegger dans son époque pour comprendre comment on peut être et philosophe et nazi.

Le XXe siècle est un siècle de guerre et de mort. La première guerre a fauché plus que des vies. Elle a fauché l'espoir même de vivre une vie humaine. Elle a plongé le siècle et toute une jeunesse dans les ténèbres. Le but était d'en sortir. Il y a eu Dada qui disait merde, le surréalisme lancé dans sa quête d'un tout autre, l'écriture blanche qui se voue au silence et à la mort. Il y a eu wittgenstein, ébranlé par la guerre, écrivant pendant les combats son tractatus. Il y a eu Georges Bataille, ravagé par ce qu'il a vécu. Et Heidegger, qui assoit son questionnement philosophique sur les décombres, en vue de tout rebâtir. C'est comme ça qu'on peut comprendre ces nombreux passages où il affirme que la philosophie ne cherche pas à donner des réponses mais à approfondir l'inquiétude, l'angoisse, à creuser les questions jusqu'à ce que, au moment où tout nous lâche, la réponse vienne. Non pas d'un exercice rationnel, de la philosophie, mais du plus profond de nous, quand angoissé on n'a plus rien, pas même la philosophie, à laquelle se rattraper. Ce qui se révèle en nous alors est ce qu'il y a en nous de plus authentique et si philosophie on doit faire, c'est à partir de ça qu'on doit la construire. Car c'est la dernière chose à laquelle on est lié quand plus rien ne justifie de vivre une vie convenue. Un truc en nous qui résiste et refuse de crever. Bataille en refusant de crever s'est fait joyeux cynique, auteur d'une pensée du rire et de l'ivresse. Wittgenstein a voulu se faire moins que rien : après avoir résolu le problème fondamental de la philosophie (de quoi peut-on parler?), l'essentiel (« le mystique ») restait pleinement posé : qu'est-ce que le monde et que dois-je y faire ? Cela, la philosophie ne peut que le taire. C'est ce dont on ne peut parler. C'est pourquoi il voulait mener une vie simple, de petit prof, et ne plus parler. C'est pourquoi il voulait répondre de cet essentiel avec sa vie. Heidegger, comme beaucoup d'autres, a essayé de développer une philosophie des décombres, qui ne soit pas là pour donner les réponses (qu'est-ce que la vie bonne, qu'est-ce que le monde, qui virer du programme de philo, etc.), mais pour indiquer dans quelle direction il avait lancé sa vie et donner à voir aux autre comment lancer la leur dans sa direction propre. La vie de Heidegger, avant d'être nazie, est une vie paradoxale de refus au cœur même de l'acceptation.

On le voit, la philosophie, dans toute la première moitié du XXe siècle, est une lutte avec les mots pour transcrire ce qui ne peut qu'échapper au langage ; là dessus Wittgenstein avait raison. C'est une philosophie de l'engagement entier, de l'engagement de tout son être dans les tourments de l'époque, pour arracher aux mots ce qu'ils ne peuvent que manquer d'exprimer. Même lutte jusque chez Sartre, Lévinas. Il faudra attendre le structuralisme pour voir abandonner ces affres et ces gouffres, pour entendre dire à nouveau qu'il est possible de parler.



D'accord, mais et son nazisme ?

L'Allemagne au tournant du XXe siècle est farouchement antisémite. Heidegger, qui a grandit dans un milieu catholique, est culturellement mais foncièrement antisémite. C'est l'époque ; c'est pas le dédouaner de dire ça, les idées nous viennent bien de quelque part. Ce ne sont pas leurs raisonnements qui produisent l'antisémitisme, mais bien l'environnement dans lequel ils ont évolué et qui constitue à nos yeux leur impensé. Cet antisémitisme en Allemagne est resté très présent, pendant la grande guerre, la république de Weimar, jusqu'au IIIe Reich, et encore aujourd'hui. Heidegger est-il resté fidèle à ce catholicisme ? Le livre de Farias—c'est bien de l'évoquer, c'est mieux de le lire—semble dire que non : marié à une protestante, père d'un fils non baptisé, coupé des milieux catholiques (en raison de son mariage, mais aussi à des fins stratégiques), il mène une vie peu catholique (il trompe tout de même sa femme avec une élève juive, je réclame explication). Mais il reste fidèle à l'esprit des mouvements de jeunesse catholiques auxquels il a participé : il manifestera toujours un attachement exclusif au terroir, à l'arrière-pays, à la nature, condamnera toujours toute civilisation matérialiste, les villes et la vie urbaine, le progrès dont, avec un pessimisme certain, il ne verra que le pire (d'une certaine manière, c'était un décroissant). Or cet amour du terroir, de la tradition, de l'archaïsme, est un des deux versants du romantisme allemand, le versant nationaliste, qui l'a emporté au XIXe face à l'autre, universaliste.
Il conservera d'ailleurs une grande proximité avec les associations de jeunesse, dont celles qui imposeront le nazisme dans les universités. Avec la montée du nazisme, il va réinterpréter ses concepts à la lumière du mouvement, les utilisant afin de servir la propagande nazie, d'insuffler l'amour de la patrie, le sentiment d'appartenance à un peuple (une unité ethnique), le goût de l'abnégation au service du pouvoir. Victor Farias montre bien comment, à partir du nazisme, on peut expliquer la conception que se fait Heidegger à l'époque de ce qu'est la vie authentique et de la manière dont elle s'inscrit dans l'histoire. Ce qu'on peut en tirer c'est que oui, les concepts heideggeriens peuvent être utilisés pour prôner le nazisme, ils ont sans doute amené Heidegger au nazisme quand ce dernier à commencé à faire parler de lui (c'est un sympathisant de la première heure). Mais la question que je pose, que je me pose encore, c'est si ça fait du texte de 1927 un texte nazi avant l'heure et s'il n'est pas possible de rendre compte, avec les mêmes termes, d'une existence authentiquement communiste. Victor Farias semble dire qu'à cette époque Heidegger lui-même n'était pas tellement fixé sur le sens de son texte.

Ensuite, n'oublions pas ce fait étrange : c'est que, dès lors que les SA ont été écrasés (ils étaient trop extrêmes et Hitler devait s'en débarrasser pour s'allier les grands industriels), Heidegger condamna Hitler : ce dernier n'était plus à la hauteur de sa mission, il avait manqué au véritable nazisme que Heidegger défendait dans ses textes et qu'incarnaient les SA. À ne pas rentrer dans ces arguties on perd en finesse historique, on s'interdit de comprendre des choses. Il ne s'est pas opposé à Hitler, il ne l'a pas combattu, il était seulement sur une autre ligne plus radicale et pleine de dépit envers Hitler. Comme nous le disions : refus au sein de l'acceptation. Cela nous amène tout de même à interroger : Hegel n'avait-il pas vu dans Napoléon l'incarnation de l'esprit du temps ? Être philosophe à ses yeux, cela ne revenait-il pas à tailler un costard intellectuel à cet empereur ? À l'enrubanner d'idées ? À lui imposer une mission historique grandiose ? Virer Heidegger, c'est s'interdire de questionner le rapport que les philosophes entretiennent avec l'histoire (et pour nous l'histoire, c'est d'abord la révolution), la guerre, les hommes politiques. Cette histoire n'a rien de simple, pousser des cris d’orfraie sur twitter et lancer des pétitions grandiloquentes sur Change n'aide en rien. Nous devons éviter les simplismes et faire confiance aux enseignants, qui, loin de toute autopromotion et forts de leur liberté académique, peuvent utiliser non seulement les textes de Heidegger, mais sa personne même, pour soulever des problèmes importants qui sont encore d'actualité. Après tout, le problème mérite d'être posé : comment des philosophes embarqués par l'histoire, poussé par les traditions dans lesquelles ils ont grandi, peuvent/pourraient en pensant l'histoire qui se joue devant s'en extraire et la juger impartialement ? Peut-on même s'extraire du cours des choses ? Ne reproche-t-on pas à Sartre de n'avoir pas résisté ?

mercredi 25 septembre 2019

Radicalité 4 : la radicalité en pratique


Je peux être content. J'ai forgé un beau concept de radicalité. Mais il ne suffit pas qu'il soit beau, et utile et clair comme on l'a vu ; il faut encore qu'il puisse être appliqué à la réalité et cette belle théorie de la radicalité, encore sommaire, mais j'espère convaincante, doit se doubler d'une approche pratique. Pas juste une application de la théorie à la réalité. Mais une observation de ce qu'est la radicalité en pratique pour voir l'écart ou l'accord qui peut exister entre elle et la théorie. Pour cette série d'articles, je me contenterai de suivre le propos tenu lors de la conférence ; mais par la suite, en lien aussi avec ce que j'ai écrit sur la convergence des luttes, cela servira à lire les radicalités présentes.

Comment définir la radicalité dans la pratique ?
Rappelons-le : elle n'est pas une population, pas une série d'actions, pas des paroles, etc. Il n'est même pas certain qu'on puisse simplement la réduire à de simples idées. Lors de la conférence, je proposais une sorte de bourdieusisme simplifié, qui consistait à dire que la radicalité se présente pratiquement comme « une position fortement polarisée dans un champ ». Ce qui oblige à dire rapidement ce qu'est un champ, ce qu'est une position. Ce qui oblige à montrer comment ce champ se polarise.


La clé des Champs

Disons qu'il y a deux manières d'envisager la société. Comme un ensemble d'individus libres, qui développent librement leurs idées, leurs désirs, leurs projets ; la société serait le résultat d'ensemble de toutes ces démarches individuelles. En ce sens, la société est ce qu'on en fait, ce qu'on participe à en faire. Mais c'est oublier trop vite que nous sommes avant tout ce que la société fait de nous. Nos idées, désirs et projets sont certes individuels, mais il se construisent à partir de la position que nous occupons dans la société, position qui nous préexiste et dépend de personne, qui est un pur effet de structure. Or on ne se place pas n'importe comment dans une structure. Chaque place est réservée à certains, interdite à d'autres. On peut comprendre la notion de Champ ainsi. De même que la limaille de fer ne se place pas n'importe où autour des deux pôles de l'aimant, mais s'organise en fonction du champ magnétique qui détermine quelles positions peuvent être occupées et quelles zones doivent rester vides, les individus, en fonction des oppositions qui parcourent la société et de leur place initiale au sein de cette dernière, vont s'orienter d'une certaine manière déterminée, prendre une position qui statistiquement était plus ou moins faite pour eux. C'est dire que la notion de champ est utile surtout pour décrire les oppositions, les lignes de tension qui traversent la société et les positions qu'il est possible de prendre relativement aux objets en débat. Bourdieu parle de « conflits de légitimité », et essaye de rendre compte dans ces conflits des raisons pour lesquelles untel va opter pour l'une des diverses positions en présence, en quoi elles prétendent toutes à une certaine légitimité, essaye d'expliquer ce qui fait que certains s'unissent parfois, ou cherchent à se distinguer.

Prenons comme exemple les cours au Collège de France réunis dans son Manet. Ils donnent une image très claire de ce qu'est un champ, appliqué au domaine de l'art. On voit en effet s'affronter au XIXe siècle l'académisme, peinture officielle, faite de normes, d'écoles, d'épreuves, de salons, déterminant une hiérarchie et une certaine idée du mérite et de la réussite, et les avant-gardes, qui refusent tout ce qui définit l'académisme et se revendiquent être la vraie peinture : celle qui invente les règles, laisse place à la subjectivité du peintre, s'autorise l'humour, le pastiche, l'irrévérence et la création d'un nouveau langage. Ce nouveau langage deviendra, après Manet et grâce à lui, l'impressionnisme. Il sera amené à renverser l'académisme. Mais pas tellement parce qu'il a plus raison, pas parce qu'il correspond à la vraie peinture, mais pour des raisons sociales, économiques, techniques, historiques.
À ce conflit prennent part des peintres, évidemment, mais aussi des journalistes, des écrivains, des collectionneurs, qui vont prendre plus ou moins parti pour ou contre, se situer diversement les uns par rapport aux autres et ainsi polariser le champ. À partir d'un conflit d'école, c'est toute la société qui de débat en scandale va s'orienter, se positionner, s'allier contre l'ennemi. Une position polarisée n'est ici rien d'autre que ce qui permet de structurer le champ, c'est une position opposée à d'autres positions exprimée autour d'une question et qui cherche à s'imposer comme légitime. On voit ainsi déjà que décrivant le champ, on s'interdit de juger les positions qui polarisent le champ, on se contente de reconnaître leur existence, de mesurer leur force, de lister, de classer les arguments en leur faveur, les actions menées en leur nom. Ce n'est qu'après éventuellement que l'on peut espérer pouvoir les juger (pertinence des arguments, conséquence des actions, solidité historique, etc.) mais les juger c'est déjà prendre part, or on prend part en situation, en fonction de sa place sociale. C'est à partir sa place qu'on se positionne ; juger ainsi n'est pas juger, c'est prêter allégeance.



Le champ de la radicalité

Simplifions encore. Le plus schématiquement possible, la radicalité n'est pas d'abord une position extrême dans un quelconque champ en tension, dans un quelconque problème névralgique en discussion. La radicalité se polarise elle-même, construit logiquement, mécaniquement, ses adversaires, ses divisions, ses tensions, si bien qu'il n'est pas interdit de penser qu'une même structure pourra être relevée dans chaque cas de radicalité, pour chaque position radicale quelle que soit la question en jeu. Ainsi, on peut construire dans l'abstrait un champ de la radicalité :

Radicalisme
Mal à extirper, à détruire
→
Réformisme
Imperfection à corriger
←
Conformisme
Tout est très bien

Ces trois positions se polarisent, se scindent, sont en tension, dès lors qu'il s'agit d'agir, de mettre, justement, la radicalité en pratique. Ce qui autorise des rapprochements entre les différentes positions, des glissements : entre action immédiate, progressive et réaction. Il y aura toujours très schématiquement au moins ces trois positions, qui se sécrètent les unes les autres.

Radicalisme
Mal à extirper, à détruire
→
Réformisme
Imperfection à corriger
←
Conformisme
Tout est très bien
Action immédiate,
radicale
←
→

Action progressive ou
mesurée
→
←
Réaction,
violente ou mesurée
Refus de prendre part

Ici, les catégories d'action sont plus mouvantes, dépendent des actions, de l'opinion publique, des personnes concernées et de la question qui est en jeu. Mais disons très schématiquement que les radicaux sont plus susceptibles d'une action immédiate (celle que l'on dit justement radicale) que les réformistes ou les conformistes. Mais le radicalisme agit aussi sur le temps long, opte aussi pour des démarches légales, vise aussi la transformation de la société et agit parfois de concert avec les réformistes. L'action radicale n'est pas fatalement immédiate et violente, elle vise juste à remonter à la racine du mal : parfois cela passe par des actions au long cours. Mais parfois les actions radicales vont échauder les réformistes qui seront alors tentés de délégitimer les radicaux : l'association avec les conformistes, pour périlleuse qu'elle soit, s'impose alors. Il suffit de voir les marches pour le climat : le cortège de tête se forme, la répression policière s'abat lourdement comme le couperet d'une guillotine sur tous les manifestants, sur les passants, etc. Mais c'est pas la police que certains accusent, mais le cortège de tête, affirmant qu'ils y réfléchirons à deux fois maintenant avant d'organiser des manifestations et qu'ils chercheront d'autres manières d'agir. La volonté d'une action modérée, le désespoir face à l'action radicale, forme bloc avec les position réactionnaires, qui défendent par nature l'ordre et le statu quo.
Mais on peut aller encore plus loin.

Radicalisme
Mal à extirper, à détruire
→
Réformisme
Imperfection à corriger
←
Conformisme
Tout est très bien
Action immédiate,
radicale
←
→

Action progressive ou
mesurée
→
←
Réaction,
violente ou mesurée
Refus de prendre part
Propagande par le fait (action individuelle non organisée )
Révolte
(action collective organisée et non finalisée)
Rejet du monde, fuite
Révolution
(action collective organisée et finalisée)
Subversion
(infiltration des structures en vue de les renverser)
Propagande par l'éducation,
presse

J'aurai aimé rendre ce tableau des actions radicales plus clair, mais difficile ici, sauf à photographier mes dessins préparatoires illisibles. Le souci c'est que ces actions peuvent, pour certaines, être utilisées par tous, ou se justifier sur cinq registres différents : le rejet du monde par exemple peut se faire au nom du radicalisme (rejet du capitalisme), comme propagande par le fait (faites comme moi), comme révolte (y en a marre!), comme réaction (vivre comme avant) ou comme refus de prendre part (qu'ils s’entre-tuent, pourvu qu'on me laisse tranquille). Pareil pour l'éducation : on parle bien de lepénisation des esprits, c'est bien que la propagande est aussi une arme réactionnaire. Pareil pour le coup de force : l'action individuelle non organisée et l'action collective organisée ne sont pas l'apanage des forces progressistes, on en sait quelque-chose.


La radicalité en pratique (l’État)

Glosons un peu sur chacun de ces types d'action.
Disons qu'on considère l’État. C'est pas la joie en ce moment on le voit : désengagement complet du social, destruction de tous les services publics, cadeaux fiscaux aux riches, répression policière violente et aveugle, arrestations sommaires, etc. Scandale évidemment. Oui, mais que faire ?

Renforcer le pouvoir de l’État, de la police et lui donner des outils répressifs et préventifs pour lutter contre la radicalité. Position conformiste (c'est déjà ce qu'on fait depuis un moment, ça s'est accéléré depuis 2015) ou réactionnaire (à entendre ici en réaction à ce qui se passe pour maintenir les choses en l'état). Les partis de l'ordre marchent sur des œufs entre critique du gouvernement en place, condamnation des violences et défense de l'action policière. Wauquiez (LR) dit sobrement que le gouvernement doit se donner les moyens d'agir, Bardella (RN) que le gouvernement laisse volontairement les black blocs discréditer le mouvement écolo et des gilets jaunes.
On peut aussi estimer que le problème n'est pas la violence des émeutiers, mais, profondément, l’État. On pourra dire alors avec Bakounine : « l’État, c'est le mal ». Un mal historiquement nécessaire ajoutait-il, aussi nécessaire que le sera sa destruction. On sera anarchiste. C'est une position radicale. Notons que les marxistes aussi veulent abolir l’État. Ce dernier est pour eux l'outil de pouvoir de la classe dominante et abolir les classes doit amener à la suppression de son outil de domination : l’État. Marx remarque que le prolétariat ne peut pas se contenter de prendre l’État pour lui faire servir ses propres intérêts de classe. Déjà parce que l’État en lui-même est bourgeois, il faut donc d'abord le transformer intégralement, afin qu'il cesse de servir les intérêts de la classe dominante (ce qu'ils semble bien faire en ce moment). C'est ça la « dictature du prolétariat » qui fait tant trembler dans les chaumières : la transformation de l’État de telle sorte à ce qu'il détruise les avantages indus et rétablisse une parfaite équité dans la société. Ensuite parce que le but n'est pas d'avoir le pouvoir, mais de détruire le pouvoir. L’État n'est pas pour le marxiste la racine du mal, qui serait plutôt la domination de classe, mais il est bien le mal le plus grand.
Les réformistes, eux, ne veulent pas supprimer l’État, mais l'améliorer. L'idée étant que les problèmes rencontrés ne sont pas l'effet d'une nature immuable et mauvaise de l’État, comme outil de domination ou mal historique, mais simplement le contrecoup de sa mauvaise gestion ou organisation. Qui peuvent être traités par la réforme. Dans la pratique la question n'est pas tellement de savoir s'ils ont raison que de voir à quoi servent leurs discours : dans la mesure où tous les appels à une VIe République sont sans effet, ils ne servent qu'à détruire les services publics, à renforcer le pouvoir coercitif, à jeter dans la plus grande misère une masse toujours plus importante de citoyens.
Ah, c'est donc qu'il faut combattre ! Oui d'accord, mais comment ? Nouvelles tensions, nouvelles fractures. Laissons de côté le camp de la réaction pour envisager juste le camp radical.
Certains voudront une action immédiate. Loin de s'entendre entre eux, ils vont se répartir et s'opposer. Les uns seront partisans d'une révolution immédiate, mais en dehors de conditions historiques particulières, ce n'est qu'un rêve. L'action stratégique, collective et violente ne se décrète pas. D'autres d'actions insurrectionnelles, faites de révoltes sporadiques, d'émeutes. Le but étant d'épuiser l’État, de mobiliser une part toujours plus grande de la population dans les mouvements radicaux. C'est le cortège de tête, fait de techniques du black bloc et de slogans populaires ; qui ne fait pas l'unanimité (j'ai connu des mecs de Lutte Ouvrière, marxistes, qui grinçaient des dents face à cet anarchisme) mais s'avère en partie payant. D'autres préféreront peut-être une action violente et immédiate, plus solitaire : l'attentat. C'est la grande peur en ce moment, que la lutte écologique se radicalise au point que des actions écoterroristes soient menées dans le pays. Notez que c'est une raisons invoquées pour justifier la tuerie d'El Paso. Au XIXe siècle on appelait ça la propagande par le fait. On volait pour militer contre la propriété privée, fomentait des attentats contre les élus pour lutter contre l’État et contre le capitalisme, les journaux anarchistes dressaient des listes de grands patrons à abattre (on le voit, on est loin de El Paso, dont le tireur a essayé de verdir son racisme). Tout ça a été balayé à l'époque par les lois scélérates, mais la vogue de la désobéissance civile est une forme de propagande par le fait : enfreindre une loi pour en montrer le caractère arbitraire et injuste, comme aider les réfugiés, entre dans ce cadre. Certains encore vont simplement préférer partir, tout quitter pour construire de nouveaux rapports humains ailleurs. Eric Dupin nous en offre quelques exemples dans son livre Les Défricheurs. Ce dernier mode consiste à montrer que l'on vit mieux sans l'Etat, en s'éloignant le plus possible des institutions et en menant une vie en marge. Ce qui n'a jamais réellement marché à lire les témoignages recueillis par le journaliste).
En face, parfois farouchement opposés aux premiers, les partisans d'une action progressive vont préférer se lancer dans l'éducation d'une part et dans la subversion de l'autre. L'éducation consistera en la propagande des idées révolutionnaires par l'éducation, le journalisme, des associations, la subversion pourra consister en une infiltration des appareils d’État par des révolutionnaires qui brigueront des postes de directeurs d'école, de professeur, d'élus, de collecteurs d'impôts, etc. de telle sorte à être en mesure de perturber le bon fonctionnement de l’État jusqu'à ce qu'il s'effondre de lui-même et de diffuser massivement les idées révolutionnaires jusqu'à ce que ses partisans soient si nombreux qu'une révolution devienne envisageable. Ce que la RAF appelait la « longue marche à travers les institutions ».


Pas de degrés dans la radicalité

Ce ne seront donc pas les mêmes personnes qui occuperont ces positions puisqu'elles s'opposent les unes aux autres. Un travail sociologique et non plus philosophique consisterait à déterminer les raisons sociologiques, historiques, qui président à l'accord avec telle ou telle d'entre elles. Mais ce n'est pas mon objet. Mon objectif, beaucoup plus limité, était de dresser un champ pratique de la radicalité, et de le plaquer sur un objet en tension : l’État, sans chercher à en épuiser le champ. Je ne dis rien du mouvement ultralibéral des seashore states, je ne dit rien de certaines positions d'extrême droite qui se veulent anarchistes, etc. J'en reste à un niveau de généralité sans doute trop grand, mais approfondir et appliquer plus finement l'analyse à la situation contemporaine demanderait un travail que je ne me vois pas accomplir dans l'immédiat.
Par contre, on peut essayer de savoir s'il est possible de réserver l'usage du terme de radicalité à un seul de ces modes d'action. C'est une possibilité pour réduire drastiquement l'usage pléthorique qui est fait du mot. On aurait tendance à le réserver à la branche illégale des actions. C'est d'ailleurs ce qui se fait souvent. Mais ce serait oublier d'une part que l'extrémisme n'est pas la radicalité (la tuerie de El Paso : extrémisme et pas radicalité, les attentats contre les populations ne sont pas radicaux) et que la lutte radicale (qui cherche à remonter à la racine d'un mal) n'est pas par nature illégale ni violente. On peut donc être radical et s'en tenir aux limites de la loi. On est tenté face à ça de dire qu'on est alors « moins radical ». Mais est-ce vraiment une question de degré ? Ça le pourrait, mais il faudrait préciser. Degré de conviction ? La radicalité alors serait au moins en partie une affaire de psychologie. Il s'agirait de se demander ce qui fait qu'on s'accroche plus qu'on ne s'accorde à une idée. Mais ça, c'est pas un un attachement radical, mais un attachement désespéré à une idée, radicale ou non. La question reste cependant posée : est-on radical quand on n'est que modérément convaincu par les idées radicales qu'on professe mollement ? Il semble bien que non. La forte conviction semble donc bien être un critère, mais commun aux diverses formes d'action, aux diverses convictions. Cela ne peut pas être d'un grand secours. Degré d'engagement ? Les ressors tiendraient plus à la théorie de l'action politique. Celui qui agit est-il nécessairement plus radical que celui qui écrit ? Degré de violence ? Ce serait alors une question juridique. Mais plus instrumentale que descriptive : utile pour juger, non pour classifier. On en revient en effet à dire que l'extrémisme n'est pas la radicalité et on n'est pas plus avancé pour autant.
Pour le moment, donc, la radicalité est une position théorique qui consiste à remonter à la racine d'une conviction et une position pratique, coordonnée à la position théorique, qui vise à combattre un mal en l'attaquant à la racine. Les actions qui peuvent être envisagées pour ce faire, qu'on peut à juste titre dire « radicales », sont multiples, parfois opposées entre elles et tendent à rendre confuse la notion de radicalité. Mais on aurait tort de chercher à designer des positions plus radicales que d'autres : est radicale l'action qui vise à combattre un mal à la racine, radicale la théorie qui désigne cette racine, propose des moyens de la combattre, quels que soient ces moyens, développe des raisons pertinentes, justifiées, fortes de la combattre (sans quoi on verse dans l'extrémisme).
Il faut ainsi se garder absolument de confondre radicalité et violence, radicalité et extrémisme.