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jeudi 2 avril 2020

TOOL 10 000 DAYS (10)


Il est temps d'attaquer le plat de résistance. Parce que c'est un gros morceau et qu'il me résiste. Parce que c'est au moins la cinquième fois que je m'y essaye et parce qu'on a déjà passé assez de temps comme ça sur cet album. Au départ j'étais parti juste pour écrire trois ou quatre notes. Pas plus … Donc bon, voilà : Right In Two.


On a là une des plus belles chansons de l'album. Avec elle, je l'ai déjà dit, on s'élève au niveau du divin, musicalement autant qu'en texte et disons-le franchement, c'est lyrique. L'éclate définitive. On abandonne le niveau individuel (vicarious), clanique (jambi-wings for mary), on arrête d'errer, de fausse issue en mauvaise solution (the pot-rosetta stoned), on abandonne même l'humanité (intension) pour adopter un point de vue véritablement cosmique. C'est dire qu'on tangente les sommets.
Notre interprétation délirante de Intension nous menait des instruments brisés, de la musique terrestre et sans âme au divin, à la voix des anges. La voix des anges, ça y est on y est : c'est Right in Two. Mais pas directement, il faut être Sainte Cécile pour les entendre directement, mais c'est la voix des anges, malgré tout, rapportée à la troisième personne.
Pour éviter de dire trop de conneries, trop de platitudes sur cette chanson, il faudrait éviter les envolées délirantes et tenter, pour bien restituer ma gêne, de provoquer une sorte de vertige. Créer un double mouvement à la fois d'élévation et de chute. Car vraiment avec cette chanson on est pris dans deux mouvements opposés. Une vision surplombante sur une humanité défectueuse et, malgré tout, puisque cette chanson existe pour dénoncer nos travers, un mouvement d'élévation de notre abaissement vers une sorte d'état angélique et apaisé. On est donc pris à la fois dans la détestation et l'abaissement, dans la condamnation de ce que nous sommes, puisque cette chanson s'adresse à nous et pas aux anges, puisqu'elle nous invite à nous regarder nous mêmes de haut et à nous juger, mais en même temps on est pris dans un mouvement d'élévation, d'éloignement vis à vis de ce qu'il y a de plus bas en l'humanité. D'une certaine manière, en prenant le point de vue des anges, la chanson fait de nous des anges. Elle nous fait voir une vérité, notre inhumanité, contre laquelle on ne peut rien, elle nous fait vivre une perfection, celle des anges, qu'on ne peut, a priori, pas réaliser. Cette chanson devrait donc être une torture, elle devrait nous humilier doublement. Mais elle nous ravit. Sa musique nous ravit, les paroles nous ravissent, la voix nous ravit. Elle nous arrache à notre inhumanité et dans la contemplation esthétique fait de nous des anges : sans jugement, sans volonté, sans souffrance. Elle nous montre donc une perfection non seulement que l'on pourrait atteindre mais que l'on atteint de fait, dans la contemplation esthétique, en s'arrachant à la vie. Et si cette perfection est à notre portée, c'est que notre inhumanité n'est pas une fatalité, que l'on peut s'améliorer, individuellement et collectivement. Elle nous humilie cette chanson, oui. Et en même temps nous grandit. C'est ce double mouvement qu'il faudrait traduire à chaque parole.
Hélas, je ne me sens pas le souffle lyrique pour cela. Je ne crois pas non plus à l'inspiration comme les poètes grecs. Donc je vais pas aller chialer ma muse. Du coup je me sens un peu baisé, à savoir quoi faire tout en me sachant incapable de le faire, à devoir le faire malgré tout parce que personne le fera à ma place. À défaut d'être lyrique et vertigineux, si j'arrivais à être précis et, avec de la chance, profond, ce sera déjà bien assez.


Une anthropologie conflictuelle


Là où Intension présentait nos conflits comme des accidents de l'histoire qui auraient pu être évités, Right In Two reprend ces mêmes conflits mais en les inscrivant dans la nécessité. Ici, il est question de les enraciner, encore, dans une nature humaine. C'est parce que nous sommes tels que nous sommes, peut-être parce que nous ne pourrions pas être autrement, que nous nous combattons les uns les autres. Il est dans notre nature de nous battre ; et toute anthropologie doit être une éristologie, une science des conflits, de la discorde, une étude de l'hostilité. On dira donc d'abord deux mots des conflits dans lesquels l'humanité est engagée avant de dire deux trois mots de la manière, très classique, dont est dépeinte l'humanité dans cette chanson.

Ici la guerre est permanente, elle est le fait essentiel de l'homme. L'hostilité est plus que générale : elle est universelle et polymorphe. Mais ce qui est au principe de cette hostilité universelle n'est pas tellement clair. C'est cette absence de clarté, ce trouble, qui va nous mener au vertige, qui va ôter le sol sous nos pieds pendant que nous cheminerons dans notre interprétation.
Ce qui est certain, en tout cas, c'est que nous nous battons. Nous nous divisons et nous nous opposons les uns aux autres. Nous nous séparons en groupes égaux, nous fabriquons des massues, nous forgeons des épées, et nous massacrons nos frères.

« Silly monkeys give them thumbs they forge a blade
and where there's one they're bound to divide it right in two (...)
Silly monkeys give them thumbs they make a club and beat their brother down »

Il y a bien là l'idée d'une même humanité divisée, coupée en deux parties égales, en deux camps opposés. On aurait beau jeu de se lamenter sur la folie des hommes et de rater là-dedans le mot le plus important dans ces évocations de luttes : « bound to ». « Where there's one you're bound to divide it right in two ». « Là où il y a quelque chose vous êtes assurés de la couper en deux ». « Là où règne l'unité vous êtes assurés de créer la contrariété ». Je dis « assurés » parce qu'ainsi je ne m'engage pas dans une analyse, je reste le plus neutre, le plus en surface possible. Et je parle d'unité et de contrariété pour rester vague, ce qui pour le moment est nécessaire. Préciser, sortir de la neutralité, ce serait déjà interpréter et s'engager dans l'un des mouvements, d'ascension ou de chute, au choix. Demandons-nous d'abord à quoi tient cette certitude (pourquoi sommes nous assurés de diviser) et essayons de déterminer ce qui nous empêche d'agir autrement.

D'une certaine manière on est contraint de se faire la guerre. « Bound to ». Intension l'avait montré à sa façon : dès lors qu'on se rassemble pour former un groupe, l'humanité est divisée en deux, right in two : entre eux et nous, entre l'étranger et le voisin et l'étranger, eux, l'autre, etc. est une menace. Par sa seule présence il menace la solidité du groupe. Soit de l'extérieur—il est dangereux : s'il s'aventure loin de chez lui c'est pour piller ; soit de l'intérieur—si la vie hors du groupe est possible, pourquoi ne tenterai-je pas ma chance ? Parce que l'humanité est divisée en groupes, ces groupes s'entre-déchirent et vivent dans la crainte de l'effraction et de l'éclatement. À cause de cette crainte, pas de fraternité entre frères humains. Contrainte historique donc, qui impose aux individus ses cadres de pensée, mais surtout contrainte naturelle, instinctive, corporelle.
C'est par la forme de notre corps, par les actions que cette forme entraîne, que nous fabriquons des armes pour nous entre-tuer. D'où cette obstination à nous rappeler notre basse extraction simiesque, d'où ce lien de cause à effet entre les « pouces » et les armes.

« Talking monkeys (…) Silly old monkeys (...) Monkey killing Monkey (...) Silly Monkey »

« Silly monkeys give them thumbs, they forge a blade, première conséquence, and where's there one they're bound to divide it », seconde conséquence. Le pouce, la main, symbole de l'intelligence pratique et de l'inventivité humaine depuis Aristote, mène aux armes et les armes à la séparation et à l'opposition : on l'a vu, c'est l'arme qui fait de l'étranger un ennemi. L'unité brisée ici est celle de l'humanité. Unité brisée par la technique, fille du pouce opposable, de notre conformité physique. De notre humanité animale, type accompli du vieux singe méchant, ironique, mu par un instinct agressif.
Tous nos malheurs nous viennent du pouce. On comprendra donc que c'est pas notre faute.
On aurait cependant tort de limiter la conflictualité à la guerre. La conflictualité des corps se double de la conflictualité des esprits et avant d'en venir aux mains on se dispute, on débat, on « fight over ». On s'oppose pour s'opposer, à propos de tout et de rien, de la moindre chose, le moindre truc ouvre à interprétations contradictoires. C'est comme cela, aussi, qu'il faut comprendre le « where's there one you're bound to divide it right in two » : là où il n'y a qu'une seule chose vous êtes contraints d'en produire deux. Et dans la chanson, on se prend vraiment la tête sur tout, on « se dispute à propos des nuages, du vent, du ciel, de la vie, du sang, de l'air et de la lumière, de l'amour, du soleil (même Brian Molko veut se battre pour le soleil, c'est dire), on se bat même pour pouvoir continuer à se battre, pour l'instant on se bat pour l'élu ou pour dieu ou juste pour se révolter », etc.

« Fight over the clouds, over wind, over sky and
Fight over life, over blood, over air and light
Over love, over sun, over another
Fight for the time, for the one, for the rise »

Deux remarques ici s'imposent.

Si on peut se disputer quant à la nature du soleil, c'est parce que Dieu, nous dit la chanson, nous a fait don de certaines qualités spirituelles qui sont autant de bénédictions. Par elles, nous devrions être divins, participer du divin donc. Ces qualités sont, dans l'ordre du texte, le libre arbitre ou la libre volonté (Why did father give these humans free-will), la raison (Father blessed them all with reason) et la « capacité à lever un œil vers les cieux conscients du peu de temps que nous passerons sur terre ». Traduit conceptuellement, c'est la spiritualité, à la fois conscience de la mort et sentiment religieux. Donc quand on se dispute à propos du ciel, du soleil, des nuages, on se dispute à propos des choses sacrées et élevées. Il entre du divin, par là, dans nos conflits. Mais comment y entre-t-il ? Ce serait étonnant qu'un don de Dieu soit à l'origine d'incessantes querelles, un tel don ne devrait-il pas participer de notre félicité ? Faire notre bonheur ? Peut-être que ces bénédictions divines sont perverties par une faculté animale, purement naturelle : le langage. Ne sommes-nous pas, après tout, des « talking monkeys » ? Ce langage, animal, naturel, fruit de hasards successifs, obscurcirait notre raison et notre liberté en leur donnant comme objet non ce qui est, réalité sensible en nous et hors de nous, mes des abstractions vagues qui nous détourneraient des choses, nous éloigneraient de la réalité, nous égareraient dans le vide. Le langage, ce mauvais guide, nous perdrait et à cause de lui nous gâcherions de manière répugnante ce qu'il y a de plus pur en nous, de plus élevé : notre part de divinité. La théorie est belle. Dommage qu'elle soit fausse.
Ce n'est pas à cause de notre animale, querelleuse et bavarde, que nous nous égarons de la sorte et nous lançons dans ces conflits sans fin. C'est bien à cause de ces bénédictions divines :

« Why did Father give these humans free-will, NOW they're all confused »

C'est la liberté elle-même qui nous arrache à notre animalité et nous égare. Il aurait mieux valu à ce compte-là qu'on reste des singes, mais le mal, parce que c'est bien un mal visiblement, est fait. Cette liberté nous égare, nous pousse à ne pas écouter notre raison :

« Father blessed them with reason and this is what they choose ».

Les dons de Dieu seraient eux-mêmes la cause de nos querelles, de nos guerres ? De nos conflits permanents ? Les anges alors demanderaient à juste titre pourquoi ces facultés nous ont été données vu l'usage qu'on en fait. À quoi bon être libre si c'est pour prendre les pires décisions qui soient ? À quoi bon la raison si elle n'est jamais écoutée ni suivie, pire, si elle se met à la remorque du langage pour raisonner à vide sur des abstractions creuses, si elle se met à la remorque de notre nature animale pour servir ses intérêts au lieu de les surmonter ? On voit ainsi que peut-être, espérons-le, ces facultés spirituelles ne sont pas en cause, que ce qui est en cause, ce sont leur mauvais guide : notre nature simiesque et bavarde. Pourquoi permettre que nous soyons misguided, pourquoi ne pas laisser la raison seule agir en nous ? Pour que nous soyons responsables de nos choix et par là sujets au blâme et à l'éloge.

La seconde remarque est destinée à balayer tout ce qui vient d'être dit d'un revers de la main. Ce n'est pas à cause d'un mésusage de notre raison qu'on est en désaccord sur les choses. C'est grâce au contraire à un bon usage, à un usage actif et efficace de nos facultés. Celui qui ne raisonne pas ne peut s'opposer à personne, à aucune raison, à aucun raisonnement. Il est donc condamné à toujours être d'accord avec tout. Ce qui n'est jamais une bonne chose. Si nous voulons utiliser correctement les dons qui sont les nôtres, nos facultés, nous sommes « bound to », nous sommes obligés de poser les contraires dans l'unité des choses sur lesquelles nous raisonnons. Notons bien ici que l'obligation n'est pas la contrainte. L'obligation est une exigence morale et rationnelle, et non une pression instinctive, qui nous conduit à faire les choix que nous faisons. Choix pratiques, décisions, mais aussi choix théoriques, interprétations. La raison est une machine à produire de la différence. Une machine à combiner les idées et à voir, en une chose, non la chose même mais une tout autre. Prenons deux exemples :

Le soleil est ce qui éclaire et illumine ; il fait voir. Mais il est aussi ce qui aveugle et éblouit ; il empêche de voir. La raison nous permet d'affirmer les deux : le soleil fait voir, le soleil empêche de voir. Imaginons qu'on se batte à ce propos les deux camps auront raison. Seulement, par liberté, ils n'envisageront pas le soleil du même point de vue et s'interdiront de le considérer du point de vue de l'autre. La connaissance sera atteinte dans un second temps, après que le conflit ait donné naissance à toutes les idées rationnelles du soleil, une fois que toutes auront été intégrées dans une théorie unitaire et achevée. On aurait tort de rêver atteindre cette théorie définitive sans conflit. Pareil en ce qui concerne le vent. On n'en connaîtrait rien si, voyant le vent, on se contenterait de dire ce qu'il paraît être, un souffle. Quand nous soufflons, nous produisons les mêmes effets que le vent, dans des proportions moindres. De là l'idée que le vent est un souffle produit par la bouche démesurée d'un dieu. Ça a beau être con, à une époque, c'était tout ce qu'il y avait de plus rationnel : c'était diviser le vent comme cause (Eole) du vent comme effet (souffle). Étant entendu qu'il n'y a pas d'effet sans cause. Aujourd’hui on fait pareil, on divise et on projette de l'altérité dans l'unité. Le vent n'est plus pour nous souffle, événement pneumatique, mai événement thermique : il est le mouvement que produit la rencontre de deux masses d'air de température différentes. C'est par cet effort pour contredire les données sensibles, grâce à des abstractions, que nous progressons dans la connaissance, en envisageant les choses sous les divers angles possibles. Puis en unifiant les visions qui, dans un premier temps, ne peuvent que s'opposer. Notre manie de toujours nous battre peut bien être une imperfection, mais c'est une imperfection qui n'est pas une fatalité : elle se corrige d'elle-même dans un processus historique. Cela est vrai aussi dans l'ordre pratique et, pratiquement, nos querelles incessantes ont pour vocation un apaisement : sans doute nous faut-il d'abord en passer par la guerre, par l'opposition, connaître ce malheur et cette souffrance, pour aspirer durablement à la paix et en organiser les moyens.

C'est donc faire un bon usage des facultés spirituelles que de se battre ainsi et de chercher à l'emporter à toute force, c'est s'approcher du divin que de se livrer à ces activités que les anges réprouvent. Mais les anges peuvent-ils seulement condamner quelque-chose de bien ? Dire cela, n'est-ce pas affirmer l'impossible, à savoir que les anges sont imparfaits ? C'est le but de l'angélologie critique que de nous amener à comprendre dans quelle mesure les anges de la chanson peuvent faire fausse route.

Une angélologie critique


Ce que l'homme acquière dans le temps, à travers un processus historique, à savoir sagesse et connaissance, les anges le possèdent dans l'instant et de toute éternité. C'est pourquoi quand ils regardent l'humanité en contre-bas, ils n'y discernent pas les progrès que nous faisons, ne voient que nos imperfections. Comme la perfection est un absolu, on ne peut pas en être plus ou moins éloigné ; du point de vue des anges, plus ou moins parfait, ça n'a pas de sens. Ainsi, une minute est tout aussi éloignée de l'éternité qu'un million d'années. L'éternité ne s'atteint pas en additionnant les siècles, mais en sautant hors du temps. La perfection des anges leur fait juger les hommes depuis une position que ces derniers n'atteindront jamais, dont pourtant ils ne cesseront jamais de s'approcher. Mais comme toute distance, même infime, est infinie depuis le point de vue infini des anges, ces derniers ne verront jamais de l'homme que sa folie. C'est pourquoi ils confondent fatalement le positif qui en nous est en train de se réaliser avec le négatif dont nous nous libérons. Mais n'est-ce pas là une vision incorrecte des anges ? N'est-il pas contradictoire, s'ils sont parfaits, qu'ils puissent se tromper de la sorte et juger en mauvaise grâce ce que nous sommes ? Sans doute. C'est peut-être qu'on les a qualifiés un peu trop vite de « parfaits ». À aucun moment la chanson ne dit une telle chose. Elle nous permet pourtant de savoir un certain nombre de choses à leur sujet. Mais pas qu'ils sont parfaits.
Ils ont ainsi des émotions, ils sont « puzzled and amused », perplexes, intrigués, déconcertés et confus, désorientés, cela, justement, parce qu'ils ne sont pas omniscients, ne savent pas tout : il y a pour eux, du mystère dans notre condition, dans notre survie.

« How they survived so misguided is a mystery »

La bible nous en dit un peu plus sur eux : les anges possèdent raison, libre arbitre, volonté et personnalité (ils portent des noms, possèdent leur caractère, accomplissent des tâches distinctes, etc.).
En un mot et c'est un peu bizarre à dire, ils sont très exactement comme les hommes. Ils sont tout à fait humains et les mêmes mots sont utilisés pour les uns comme pour les autres. Comme les anges les humains ont libre-arbitre et volonté (free-will), raison (reason) et personnalité (ils sont brothers et non pas clones). On peut ajouter, c'est sous-entendu, qu'anges et humains parlent.
Anges et humains sont « confused », désorientés et confus, ils s'étonnent et s'interrogent (les humains en méditant sur la mort, les anges en se demandant quand nos guerres cesseront). La seule différence apparente réside seulement en ceci : les anges sont patients et nous nous sommes répugnants. Mais pourquoi sommes-nous répugnants aux yeux des anges ? Parce que nous avons décidé de nous salir les mains dans le processus historique, d'évoluer. Étant entendu que l'évolution toujours passe par du conflit, des épreuves, du sang et de la douleur. Les anges sont, eux, restés sur la touche, ils se sont mis à l'écart (« on the sideline ») et se tiennent éloignés de tout progrès, de toute évolution.
Ce ne sont donc pas des êtres parfaits, ni supérieurs, ailés et auréolés de gloire, apparaissant en habits de lumière aux meilleurs d'entre nous. Ce sont des êtres craintifs, nos semblables et ils font ce que nous-mêmes faisons toujours : briser en deux l'unité du genre humain, poser en son sein une différence entre les uns et les autres, les anges et les singes, de telle sorte à ce que la conscience de leur identité soit perdue. Dès lors les anges ne souffrent plus du spectacle qu'ils regardent de loin sans y prendre part, puisqu'ils ne se sentent pas concernés par ce qui arrive. Ils sont, très exactement, Vicarious, ils s'émeuvent par procuration des errements de l'homme, non réellement des errements mais de ce qu'ils perçoivent être tels, qui ne sont en fait que la longue marche vers la perfection, une perfection réelle qui est élévation et non pas stagnation. Car enfin, d'où vient l'éternité de ces anges ? Ce n'est pas celle de Dieu ; c'est celle de la bête, de l'animal, qui n'est pas entré dans l'histoire et manifeste en tout une nature qui, sans être absolument mauvaise, doit pourtant être surmontée. Parce qu'en l'état, elle s'abaisse au niveau le plus bas, au niveau de l'humanité égoïste et aveugle de la première chanson. État que l'album a depuis longtemps dépassé. Et nous avec.

Quelles conclusions tirer de cette angélologie critique ?
Une première, d'abord, rassurante : nous sommes déjà des anges. Plus exactement, l'humain se révèle être un composé d'ange et de singe et doit l'être : l'ange séparé ou le singe séparé ne réalisent pas l'humanité, se tiennent chacun en deçà ou au delà du processus de perfectionnement, chacun se tenant dans une éternité figée et qui n'est parfaite qu'en apparence, qui n'est en fait qu'aveuglement. Les anges ne sont pas l'image de la perfection vers laquelle nous nous acheminons, mais l'image d'une humanité figée dans l'instant présent, bloquée, en quelque sorte, comme l'axolotl, en néoténie. La deuxième conclusion, plus inquiétante, en découle directement. Si les anges sont en dessous de nous, c'est qu'il n'y a pas de perfection que nous puissions espérer atteindre. Les progrès de l'homme sont des progrès indéfinis, toujours accomplis mais jamais achevés, susceptibles à chaque instant d'être perdus. Mais indéfinis, ils pourraient très bien être illusoires : jamais sans doute, l'ange en nous ne supprimera le singe, jamais, c'est à craindre, les sentiments élevés ne viendront à bout de la bestialité. Jamais donc nous ne sortirons, si rien ne peut nous assurer une sortie hors du singe, du problème de l'insociable sociabilité et de la violence qui nous agite depuis le début.

On comprend, dans ces conditions, l'outro en forme de pied de nez. Si le problème est insoluble, autant le fuir à l'anglaise que de continuer d'échouer à le résoudre.

mercredi 7 août 2019

TOOL 10 000 DAYS (9)


Mais en quoi est-ce la faute de la pierre et de la maison tout ça ? L'homme n'a-t-il pas été ainsi déjà dès le paléolithique, dès les temps les plus reculés ? Il suffit de regarder la Guerre du feu : tout n'y est que viols, meurtres, violence absurde comme dans une version trash des Flintstones. Et même les premières traces d'humanité, le rire, y sont grotesques : la première forme d'humour c'est définitivement le slapstick : ce qui y déclenche les rires, c'est une pierre jetée sur la tête d'un autre, c'est dire le niveau …



Spark becomes a flame
Flame becomes a fire
Light the way or warm this
Home we occupy

Spark becomes a flame
Flame becomes a fire
Forge a blade to slay the stranger
Take whatever we desire

Deuxième partie de chanson, il y est question du feu et de la forge. Alors le feu, c'est une très vieille invention, on l'utilise régulièrement depuis -400 000 ans, et pour faire court je dirai qu'elle nous a raccourci la mâchoire. Cela pour dire que l'homme, dans son corps même, est le produit de sa technique. J'avais fait de longues recherches sur les manières de faire du feu, mais j'ai pas envie de trop m'éloigner de la chanson elle-même. Disons simplement que depuis le début on connaît deux manières de faire, soit par frottement, en faisant tourner un bâton sur un bout de bois plus tendre, soit par percussion, non pas en utilisant deux silex, ça ça marche pas, mais en frappant un silex sur de la pyrite, afin d'enflammer par une étincelle de l'amadou ou toute autre substance inflammable. Ce feu est à la fois chaleur et lumière et sert donc à tout puisque on a besoin de chaleur et de lumière pour pas mal de choses. On se réchauffe, on cuit les aliments, on fabrique des outils, on s'éclaire, on éloigne les prédateurs, etc. Dans les films on cautérise même les plaies à la flamme, mais je ne sais pas si nos lointains ancêtres se sentaient l'âme d'un Rambo. De toute façon Maynard ne veut pas nous faire un cours sur les divers usages du feu, mais là encore sur sa profonde ambivalence : on est tiraillé, mis en tension entre des usages bienveillants, on éclaire le chemin pour éviter les dangers et on rend le foyer chaleureux, et d'autres malveillants en créant des armes pour aller piller le voisin. Ici on pourrait vraiment croire à une alternative entre les deux types d'usage, mais ce ne serait pas raccord avec ce qu'on a déjà dit. On aurait du mal pourtant à défendre l'idée qu'il y a là une conséquence entre les deux : ce n'est pas parce qu'on a un foyer chaleureux qu'on va aller massacrer les autres pour prendre ce qu'ils ont, un foyer chaleureux inviterait plutôt à rester chez soi. On est contraint de dire qu'à ce moment de la chanson l'homme est devenu fou avide de richesses, qu'il est prêt à tous les crimes et qu'il abandonne toute raison, tout ça parce qu'un type un jour a construit une fichue maison, s'est approprié définitivement une partie du monde et à rendu tout le monde sédentaire. Comme l'écrivait Rousseau :

« Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire : ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d'horreurs n'eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou combattant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d'écouter cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n'est à personne. Mais il y a grande apparence, qu'alors les choses en étaient déjà venues au point de ne pouvoir plus durer comme elles étaient ; car cette idée de propriété, dépendant de beaucoup d'idées antérieures qui n'ont pu naître que successivement, ne se forma pas tout d'un coup dans l'esprit humain. »

Pour Rousseau comme pour Tool, dès qu'il y a des maisons de construites, des lopins de terre distribués, des entraves au mode de vie nomade, c'est la guerre et c'est plus qu'une question de temps avant la levée des armes. D'ailleurs, parlant d'armes, qu'entendre au juste par « blade » ? Car des lames, il y en a déjà sur les outils, couteaux et autres, qui servent d'abord à la chasse et aux diverses travaux et ne sont pas directement des armes. Sans doute est-ce là une métonymie classique : par « lame », il faudrait entendre « épée ». Dans tous les cas, il nous faut nous demander à quelle époque est-ce que les premières armes ont été inventées et si l'homme, avant cela, était déjà criminel. Ça permettra de résoudre notre problème : si les hommes s’entre-tuaient avant même d'avoir les armes pour le faire, alors la thèse que l'on développe ici, à savoir que l'homme est violent à cause des objets techniques dont il s'entoure, ici la maison, tomberait à l'eau.

Contrairement à ce que l'on pourrait croire, l'homme n'a pas toujours été violent. Il est pas du tout méchant par nature, irrécupérable et du genre à mettre les chats dans des sacs et les sacs dans la rivière. La violence n'est pas inscrite dans notre code génétique ou ancrée dans notre nature. Le film de Jean-Jacques Annaud est sans doute un peu mensonger là-dessus, mais n'oublions pas qu'il est tiré d'un livre datant de 1911, écrit par un auteur de science-fiction, et qu'à l'époque la préhistoire s'écrit à coups de fantasmes exotiques plus qu'autre chose. Pour l'essentiel, tout porte à croire qu'au paléolithique, l'homme était paisible et soucieux de son semblable ; vivant en petits groupes nomades, il avait tout intérêt à avoir des rapports cordiaux avec les autres groupes, ne serait-ce que pour faire circuler les femmes—comme disent les anthropologues, et éviter ainsi un inceste galopant qui aurait rendu trop bizarres les repas collectifs au coin du feu et du reste, rapports paisibles d'autant plus facilités que les ressources existaient en abondance dans de vastes territoires peu peuplés dans lesquels il était toujours plus simple de s'éloigner des gêneurs que de se lancer dans un conflit dont l'issue aurait été plus qu'incertaine. On était bons au début, « pure as we begin » au milieu d'un « Eden assez vaste et assez riche pour tous » (Right in Two).
C'est en tout cas ce que nous révèle Marylène Patou-Mathis, Directrice de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), département préhistoire du Muséum national d’histoire naturelle (Paris), dans un article du Monde Diplomatique : « Non, les hommes n'ont pas toujours fait la guerre. »

« au cours du néolithique, le besoin de nouvelles terres à cultiver entraînera des conflits entre les premières communautés d’agropasteurs, et peut-être entre elles et les derniers chasseurs-cueilleurs (…) Une crise profonde semble marquer cette période, comme en témoigne aussi le nombre plus élevé de cas de sacrifices humains et de cannibalisme.
Alors que les sédentaires peuvent accumuler des biens matériels, les chasseurs-cueilleurs nomades disposent d’une richesse nécessairement limitée, ce qui réduit également les risques de conflit. De plus, l’économie de prédation, à la différence de l’économie de production, qui apparaît avec la domestication des plantes et des animaux, ne génère pas de surplus. L’histoire a montré que les denrées stockées et les biens pouvaient susciter des convoitises et provoquer des luttes internes ; butin potentiel, ils risquent d’entraîner des rivalités entre communautés et de mener à des conflits. »

C'est étonnant de voir à quel point Rousseau avait pu tomber juste, lui qui prétendait pourtant « écarter tous les faits ». Les guerres, l'inquiétude généralisée, la violence, le cannibalisme—ça c'est fou, les maladies aussi parce que les stocks attirent les rongeurs et qu'on se retrouve à vivre entouré de nuisibles, tout ça vient de ce qu'on a décidé de construire des maisons. Alors, oui, pas seulement, en fait on a construit des maisons sans doute parce qu'on a décidé de rester près des cours d'eau, dans les régions fertiles où l'on pouvait se livrer à l'agriculture, les maisons fixes n'étant qu'une conséquence de cela. Mais la chanson parle pas de la culture des champs, alors zappons. Gardons en tête que l'homme paléolithique est nomade et paisible, quand le néolithique lui est sédentaire et ultraviolent. La question qui reste à soulever, de quand datent les premières armes, trouve tout de suite sa réponse. Elles datent du néolithique. Elle est l’œuvre du sédentaire ensauvagé.


Mais d'abord une distinction s'impose. Il ne faut pas confondre l'arme par destination de l'arme par nature. L'arme par destination est une arme accidentelle. C'est un objet naturel ou un artefact que l'on détourne de son usage afin de tuer quelqu'un quand la nécessité ou l'occasion se présente. Ainsi d'une corde, d'un trophée, qui ne sont pas conçus pour tuer mais qu'on peut utiliser pour ça. Ainsi de la tronçonneuse et de la tondeuse à gazon. Ainsi de la pierre, du couteau, de l'outil agricole et de l'arc de chasse que les paléolithiques ont bien dû utiliser parfois pour tuer, même si la chose semble rare. L'arme par nature, elle, est conçue dès le départ pour tuer et ne sert absolument qu'à ça. Les armes par nature apparaissent très tardivement. Dans Par les Armes, Anne Lehoërff nous dit que :

« les objets les plus anciens, datables du début de la fin du IIIe millénaire et du IIe millénaire avant notre ère (le bronze ancien) qui se rapprochent le plus de l'épée, et pourraient être à l'origine de son développement, sont des lames triangulaires courtes de deux types : des lames avec une poignée dont la manipulation n'est pas sans rappeler l'épée. Ce sont des poignards ; des lames triangulaires fixées par rivetage sur un manche vertical et que l'on appelle des hallebardes. Ces deux catégories morphologiques dans lesquelles on peut déceler les prémices des épées existent au IIIe millénaire, dans un autre matériau, la pierre et tout particulièrement le silex. »

Apparition tardive qui peut avoir des causes sociales, il faut attendre un long développement pour que la société se stratifie jusqu'à produire une classe de travailleurs dévolus entièrement à la protection des villes, et par là à l'agression des autres villes, qui peut avoir aussi des causes techniques. Une arme doit pouvoir certes tuer, mais doit aussi pouvoir parer. Or les outils en pierre et les haches en bronze du néolithique ne le permettent que trop peu. Il faut un patient travail pour trouver les bons alliages de métaux ainsi que les bonnes méthodes pour fabriquer des lames solides et sans défauts, des lames donc qui ne se briseront pas quand on les frappe. C'est en tout cas ce qu'affirme Anne Lehoërff dans son livre. Pour donner une idée de ces obstacles techniques, l'épée en fer n'apparaîtra qu'entre le IXe et le VIIIe siècle, et avec elle on pourra commencer à voir naître les guerres homériques, les guerres de rapine et de déprédation qui forment la trame humaine des mythes grecs. Il est important de noter que si à la base ces armes ont été conçues pour la défense de la ville, il était inévitable que, tôt ou tard, elles servent à l'agression. Encore une étape dans l'évolution de la mentalité de l'homme en route vers une sauvagerie définitive. Cela parce que l'arme transforme les situations et les êtres qui y sont pris. L'arme transforme l'autre en ennemi et soi en héro. Wolfgang Sofsky nous le dit dans son Traité de la Violence :

« L'arme est instrument et signe de mort. C'est pourquoi elle modifie la situation de l'homme dans le monde et change ses rapports avec l'espace et le temps, avec autrui et avec lui-même. […] La conscience de sa force entraîne une prédisposition à la violence. L'arme donne du courage, elle fournit aux intentions un objectif et une forme. »

Ainsi les pulsions de l'individu, ces désirs informes qui bouillonnent et pousse à l'action quelle qu'elle soit, vont avec l'arme et à partir d'elle se modeler autour de l'idée de tuer, de menacer, d'exercer sa force, son courage, sa domination et incitera l'individu armé à faire usage de son arme. Sans elle, ces pulsions se seraient manifestées autrement, se seraient donné d'autres objets et d'autres buts. Wolfgang Sofsky le dit bien :

« Sans armes, pas de violence. L'arme rend la violence possible et la limite. […]
Non seulement l'objectif est à la recherche de ses moyens, mais les moyens eux-mêmes cherchent des objectifs. L'arme à la main, le fauteur de violence est à l'affût de cibles nouvelles. Il répugne à laisser passer les occasions d'agir que son arme l'aide à trouver. Inversement, il pousse résolument à l'invention incessante d'armes nouvelles répondant à ses ambitions. C'est cette circulation—technique, intention, action—qui confère à l'arme sa valeur d'usage. »

Ce qui nous permet d'affirmer que dès que l'homme conçoit les premières armes par nature, c'est nécessairement que l'usage des armes par destination est important, massif même et normalisé, à tel point que leurs limites sont parfaitement connues comme le besoin d'armes nouvelles venant compenser leurs défauts. Besoin qui mènera à la fabrication des poignards, des hallebardes et enfin des épées, ces armes par excellence.



Nous pouvons donc affirmer plusieurs choses :
D'abord, que la haine en nous a beau être ancienne, elle n'est pas pour autant naturelle et 10 000 Days nous offre un résumé light mais pas faux des étapes par lesquelles elle s'est enracinée en nous. Ensuite, et pour ce qui est d'aujourd'hui, que la possession d'une arme pousse à l'utiliser. Ce qui se sait : c'est aux USA, le pays qui délivre le plus de permis de port d'arme, qu'il y a le plus de mort par arme à feu avec une moyenne de 28 homicides par jour. L'an passé, il y a eu 10 129 morts par armes à feu, des suicides en majorité qui d'après ce que l'on a dit n'auraient pas eu lieu sans la présence de l'arme. Qu'on leur mette des guitares dans les mains plutôt. On a compté 254 tueries de masse l'an passé, on en a déjà 297 cette année. C'est tout bonnement ahurissant. On pourra accuser les jeux vidéos, le cinéma, les discours de Trump, la principale cause en fait est simplement la circulation des armes à feu, qui se trouvent des débouchés à travers le désespoir des uns et les idées géopolitiques des autres.

J'ai pas souvenir que Tool ait écrit sur les armes, Maynard est de toute façon connu pour adorer les armes à feu. Il s'est même fait offrir un fusil mitrailleur en hommage à un soldat mort, fan de Tool, qui avait écrit sur le sien ces paroles tirées de Vicarious : « the universe is hostile. So impersonal. Devour to survive. So it is so it's always been ». Alors plutôt que de rester sur Tool, on va mettre un titre génial de Ugly Mus-tard. Un vieux groupe de rock indus américain, le leader est farouchement anti-armes, ce qui est drôle pour un mec qui vit au Texas (à sa décharge, il vit à Austin, c'est un peu hippie là-bas) et les paroles de la chanson, la dernière de l'album, sont du genre glaçantes, comme la musique, qui reprend le leitmotiv de Downward spiral.




Cette chanson c'est le monologue d'un jeune qui se fait marcher dessus et qui une fois qu'il découvre une arme, vit un truc très puissant avec, le présente comme son « ami », le présente aux gens autour de lui et prend ainsi sa revanche sur eux, mais surtout il devient à ses propres yeux « un homme », il ressent sa puissance pour la première fois et a enfin accès à tout ce qui lui manquait avant : « la tranquillité, de l'importance, quelque chose à faire, l'amour, la force », il dit même que son « ami ne lui permet pas de faire quoi que ce soit d'autre » : que menacer, tuer, ruiner la vie des autres et à la fin se tuer : « Je ne mérite pas cette vie, je ne l'ai jamais méritée, mon ami m'emportera vers un monde meilleur ». Ambiance.

TOOL 10 000 DAYS (8)


The story so far ...


Il serait peut-être temps de reprendre nos réflexions là elles ont été abandonnées. Parce que, mine de rien, le prochain album, il arrive très bientôt. Le 30 août. Ce serait bien d'avoir fini avant qu'il sorte. Et on est franchement loin d'être au bout de notre effort. Souvenons-nous : nous nous demandions pourquoi l'homme est méchant, pourquoi il éprouve une telle haine envers son prochain et pourquoi, malgré cette haine, il persiste à vouloir vivre en société. Notre première hypothèse a pris du plomb dans l'aile. On était parti du principe qu'il était mauvais par nature, mais cette notion de nature s'est révélée fumeuse pour deux raisons : la première, c'est qu'on ne voit pas en quoi elle nous pousserait plus à la haine qu'à l'amour, plus à la méfiance qu'à la confiance, quelle que soit la manière dont on l'envisage. La seconde parce qu'il est possible de s'amender. De changer. C'est ce que montre le film Gran Torino, que j'ai enfin vu ce matin, c'est ce que montre Le Retour du Jedi, c'est ce à quoi cet album de musique nous invite. À se faire amour. C'est pas étonnant de la part d'un punk qui a vécu une expérience d'amour cosmique entouré de hippies dans sa jeunesse. Il raconte ça dans A Perfect Union of Contradictory Things, tout le passage autour du « Rainbow gathering » dans les Smoky Mountains. C'est ça qu'on a vu dans notre espèce d'immense digression, dans notre effort pour évoquer la structure de l'album et la signification des diverses chansons, jusqu'à notre extraordinaire envolée lyrique autour de Sainte Cécile. Si on peut changer, c'est qu'en nous, la nature n'est rien, la culture est tout, ceci dit pour parler comme un vieux con de prof de philo.
Continuons là-dessus pour le moment. La haine sans doute nous vient de notre « Kultur », c'est-à-dire de l'état de notre culture collective, tant matérielle que spirituelle, l'ensemble donc du monde constitué par nos techniques, notre organisation sociale, notre morale, notre droit, l'ensemble des choses faites collectivement et dans lesquelles nous naissons et évoluons, ensemble d'éléments donc qui nous constituent intimement parce que nous y baignons depuis toujours. Puisque notre monde est haïssable—il suffit d'ouvrir son journal le matin pour s'en rendre compte, pas étonnant qu'on soit très vite des paquets de nerfs prêts à se jeter à la gorge les uns des autres. Ce qui nous en ferait sortir serait cette autre culture qu'est la « Bildung », l'autoformation morale de l'individu à travers les expériences qu'il traverse et par lesquels il puise dans ce que la Kultur lui offre pour construire son propre jugement, ses valeurs, sa personne. C'est dire que la Bildung passe nécessairement par une critique des manières de vivre et de penser de sa propre communauté. D'où l'importance dans ce processus des œuvres d'arts : les artistes étant par nature des outsiders, leurs productions sont un bon point d'appui pour voir les choses autrement et pour vivre autrement. Des œuvres d'art, et des rassemblements hippie dans les Smoky Mountains.

Si j'avais un marteau, je taperai le jour


Les deux dernières chansons de l'album nous permettent à la fois de préciser et de remettre en cause notre hypothèse d'une origine culturelle de la haine et des paradoxes dans lesquels elle nous plonge. Intension évoque quelques moments clés des débuts de l'humanité pendant lesquels la violence de l'homme se déchaîne. Mais l'ambiguïté y est de mise : on ne sait pas l'origine de la violence : repose-t-elle en nous, en notre volonté de faire le mal, nos désirs, notre « intention », ou vient-elle de la présence autour de nous d'outils particuliers qui nous mettent dans la situation délicate d'avoir à choisir entre amour et haine, accueil et rejet, qui opposent donc une nature bonne mais corruptible à un environnement qui appelle mécaniquement la violence. Right in Two ne semble pas tellement nous permettre de décider, même si elle propose une théorie de l'homme—somme toute classique, la chanson se contentant de décrire la violence des hommes vue du point de vue, extérieur et distancié, des anges ; elle soulève de nouvelles contradictions, oui, mais se dispense de les résoudre. Charge à nous, donc, de le faire. Mais plus tard ça, d'abord, faut creuser Intension.


Moved by will alone


Intension évoque deux moments clés des débuts de l'humanité : la sédentarisation et la création des premières armes. Ces deux moments en eux-mêmes tendent à faire dire que l'origine de la haine nous vient de nos outils et de nos modes de vie. Mais c'est pas si simple. Peut-on vraiment dire que l'existence des armes produit en nous l'envie de tuer ? Notez que c'est là tout le débat autour des armes à feu aux USA. Ne faut-il pas pour avoir l'idée de créer des armes avoir déjà l'intention de tuer ? Ne peut-on pas posséder une arme sans jamais l'utiliser ? A-t-elle vraiment la force de nous transformer en assassin ? Pour éviter de nous laisser perdre, notons d'abord qu'ici, il n'est plus question de regarder l'individu mais l'espèce humaine en général. C'est de ce point de vue qu'il faut lire ces deux chansons et ce n'est qu'ensuite que l'on pourra regarder ce qu'il en est de l'individu. Que lui arrive-t-il à cette humanité d'après la chanson ?

D'abord, elle apparaît, elle commence. « Pure as we begin » : elle est innocente dans tous les sens du terme : simple, naïve peut-être, moralement bonne et n'est pas souillée par des désirs ou des actes négatifs. Aucune haine, donc, aucune envie de meurtre, aucun plaisir pris à la souffrance d'autrui. Il est dit aussi qu'elle est « moved by will alone ». La forme passive ici est irritante. La volonté est une force active, c'est un pouvoir dont l'homme dispose, une de ses facultés. Par elle il est capable de contrôler ses pensées, ses désirs, ses décisions (ainsi si je pense que Régis est un con, je peux me dire que c'est pas très Charlie et me retenir de le dire, même me forcer à changer d'idée à son sujet), de les orienter vers un objet (ex : « elle voudrait enfin si je le permets, déjeuner en paix »), de s'efforcer enfin à réaliser sa volonté ; ce qu'on appelle faire preuve de volonté (« L'Amérique, je la veux et je l'aurais »). L'humanité semble donc être libre, ce que la chanson suivante confirme par ailleurs. Mais à la forme passive, c'est comme si l'homme subissait cette volonté de l'extérieur et n'était pas libre du tout. Ainsi l'humanité pourrait essayer de contrôler ses idées (en se disant que la guerre c'est mal, en célébrant les armistices et non les déclarations de guerre), s'efforcer d'agir en ce sens (en créant l'ONU et les conventions de Genève par exemple), elle serait condamnée à vouloir un objet particulier, ici, la violence plutôt que la paix, la mort des autres plutôt que leur survie (la guerre est toujours brandie comme l'instrument de la paix, la violence l'emporte donc toujours). Cela est bizarre mais tout à fait compréhensible si on donne son sens plein à « moved » et en marquant sa différence avec « ruled ». La conduite de l'homme n'est pas réglée par la volonté, l'humanité ne jouit pas d'une liberté de chaque instant, elle ne peut pas s'autodéterminer. L'autodétermination étant une des composante de la liberté, l'humanité n'est donc pas libre, elle n'est pas « guidée par sa seule volonté ». Contradiction apparente : c'est qu'on subit collectivement une sorte d'inertie morale, le poids d'habitudes acquises que l'on a pourtant contracté librement, mais qui nous contraignent maintenant. Difficile en effet de changer du tout au tout un comportement chaque jour plus ancien et plus profondément ancré en nous. L'homme a été mis en mouvement par la volonté, mais il est prisonnier aujourd'hui d'un choix passé, qui ne cesse de déployer ses conséquences.


Quel est ce choix primitif ?
Je serai tenté de dire la technique, mais comme je ne veux pas me lancer dans tout un développement sur l'ustensilité du monde naturel, je me contenterai de dire pour gagner du temps : la sédentarisation. Et c'est elle qui a contraint l'homme a forger des armes. Tous nos maux viendraient de là et cette fois il ne suffira pas de marcher 30 minutes par jours pour contrer ses effets délétères. Mais prenons les choses dans l'ordre : quand et pourquoi nous sommes-nous laissés aller à choisir ce mode de vie catastrophique ? Le mode de vie nomade qui était le notre avant était-il si paisible que ça ? Après tout, les Mongols sont un peuple nomade et ils ont bien ravagé le continent de la chine jusqu'à chez nous alors bon ...

« Pure as we begin
Here we have a stone,
Gaver, place and raise, so
Shelter turns to home. »
Pure as we begin
Here we have a stone,
Throw to stay the stranger,
Swore to crush his bones. »

Il semble au premier regard que la sédentarisation vient du fait que l'homme a découvert un outil, la pierre, et face à cet outil il est placé face à une alternative entre deux intentions, deux desseins, deux buts et deux actes techniques par lesquels accomplir ces derniers : soit les empiler pour fabriquer des maisons, soit les jeter pour tuer les autres. Mais nos connaissances sur les débuts de l'humanité nous permettent de dire que ces deux couplets ne posent pas une alternative, mais une conséquence. C'est parce que nous avons érigé des maisons que nous nous retrouvons à devoir jeter des pierres sur les étrangers. L'outil donc nous impose par lui-même un certain comportement sur lequel nous n'avons plus la maîtrise.

Il est question au début du passage d'un mode d'habitation à un autre, de la « transformation de l'abri en maison ». Cette transformation porte un nom : la sédentarisation. Elle commence vraiment entre 9000 et 5000 avant notre ère, marquant le début du néolithique. Les traces les plus anciennes remontent jusqu'à 12 000 avant notre ère, dans la vallée du Jourdain. Ce serait de là qu'elle se serait par la suite étendue vers l'Europe et le reste du monde. L'abri, par définition temporaire, est caractéristique du paléolithique. Et contrairement aux idées reçues, c'était rarement des cavernes. Patrick Nuttgens, dans son Histoire de l'Architecture, nous apprend qu'il y a deux principales manières de construire un habitat, « soit en posant un bloc sur un autre, soit en confectionnant une armature ou un squelette ensuite recouvert d'un revêtement » apte à protéger du vent, du froid et de la pluie. Comme une tente. Si l'habitat paléolithique est surtout de ce deuxième type, réalisé avec les matériaux trouvés sur place, parfois des os de mammouth, la maison néolithique est typiquement de l'autre type : un empilement de pierres ou de blocs d'argile ou de brique. « Gaver, place and raise » renvoie évidemment à la technique architecturale, on réunit, installe les pierres et ainsi érige la maison (ronde, avec un toit en forme de dôme), mais aussi aux personnes qui vont l'habiter : on réunit les personnes, on leur donne un rang social, une place parmi les autres, on élève les enfants. Mais cette éducation et ce rang n'ont plus rien à voir avec ce qu'ils étaient lorsqu'on était nomades. Ainsi, avec l'apparition de la maison, on assiste à une transformation complète des modes de vie, des idées, de l'organisation sociale, etc. L'homme est intégralement modifié. C'est ce que Jean Guilaine évoque dans « Du Proche-Orient à l'Atlantique. Actualité de la recherche sur le Néolithique » lorsqu'il écrit :

« Certains auteurs estiment que le fondement du Néolithique repose prioritairement sur une sorte de domestication sociale des individus : avec la sédentarisation, la maison devient le cœur de nouveaux rapports sociaux; toute personne va devenir un élément contrôlé dans un système de relations qui finira par générer l’apparition de groupes dominants. »

Ce contrôle des individus et de leur comportement passe par une série de distinctions : faibles et forts, nobles et roturiers, autochtones et étrangers. Or cette labellisation s'accompagne d'idées toutes faites : l'étranger ne peut être qu'une menace. Ce pourquoi on lui jette des pierres, ce pourquoi on « jure de lui briser les os », comme un Bane de base rêvant de Batman. C'est quelque-chose que l'on voit avec les sociétés primitives, qui entretiennent entre elles des rapports de cordiale animosité et prennent mille précautions pour échanger entre elles, comme en atteste la pratique du « troc à la muette », échange qui s'opère sans rencontre en déposant puis récupérant les marchandises dans une plaine ou un endroit neutre, chaque tribu posant et récupérant les marchandises quand l'autre ne s'y trouve pas. On pourrait aussi citer Jared Diamond, qui écrit dans « Le Monde Jusqu'à Hier » :

« S'il vous arrive de croiser un inconnu sur votre territoire, vous devez le supposer potentiellement dangereux parce qu'il est probable (étant donné les dangers d'un voyage en des régions non familières) que cette personne soit en fait un éclaireur chergé de préparer une razzia ou un massacre contre votre groupe, un intrus parti à la chasse ou en quête de ressources à voler ou encore qui désire enlever une femme en âge d'être épousée. »

Et ceci, qui fait écho au Race et Civilisation de Claude Levi-Strauss :

« Les locuteurs du dialecte !kung du centre de la région Nyae Nyae se désignent entre eux commes des jũ/wãsi, jũ signifiant « personne », si étant le suffixe du pluriel et wã signifiant à peu près : « vrai, bon, honnête, propre, inoffensif ». Dans la région, les échanges de visites entre personnes apparentées créent des liens personnels de familiarité qui unissent les dix-neuf bandes et leur millier environ de membres et en font tous des jũ/wãsi. L'antonyme jũ/dole (où dole a le sens de « mauvais, inconnu, dangereux ») s'applique à tous les blancs, tous les bantous et même aux!Kung qui parlent le même dialecte mais appartiennent à un groupe éloigné avec lequel vous n'aviez ni parents ni connaissances. Comme les membres d'autres petites sociétés, les!Kung se méfient des étrangers ».

Voilà qui permet de comprendre comment la maison transforme les mentalités : tous ceux qui y vivent ou vivent suffisamment proche pour pouvoir y venir régulièrement sont pas seulement familiers, mais bons, propres, honnêtes, inoffensifs. Ce qui veut dire que tous les autres sont mauvais, sales, fourbes et dangereux. D'où le besoin de leur jeter des pierres. Mais on ne leur jette pas des pierre par haine pour eux, c'est cela le pire, mais par amour pour les siens. C'est pour protéger qu'on attaque. Qu'on jure de briser les os de l'autre. C'est pas parce qu'on pense à mal, mais parce qu'on a une manière expéditive de faire le bien. Et c'est cela encore que l'on voyait dans Vicarious, la première chanson de l'album. La télé ne nous donne pas à voir le sort de nos proches : le téléphone, le bar, facebook y suffit. La télé nous montre le sort d'inconnus que l'on met à distance de soi parce qu'on n'a pas l'habitude de les voir. À la télé, par exemple, tous les Afghans sont soit des talibans qu'il faut exterminer, soit de lâches pleurnichards qui ne défendent pas assez leur pays. Point. Avec une telle vision du monde, pas étonnant qu'on puisse se réjouir de leur mort. On comprend mieux ainsi où réside le nœud de la contradiction : c'est dans la mesure exacte où on tisse des liens avec des personnes que l'on va être tenté de faire preuve d'animosité envers les inconnus, c'est dans la mesure même où l'on s'identifie à certains que l'on va se distinguer violemment des autres, si bien qu'amour et haine sont indissolublement liés et qu'on ne peut pas opposer sociabilité et asociabilité. Les deux vont de paire ce qui arrange pas vraiment nos affaires.


lundi 22 avril 2019

TOOL 10 000 DAYS (7)


Intension semble être à la fois hors du temps et hors de l'album, prise dans une parenthèse musicale et temporelle. Suspendue au milieu des autres chansons elle nous transporte ailleurs, dès les premières secondes. Elle ne tranche pas avec le reste, comme le fait The Pot, qui est un titre frénétique, ironique et incisif, qui est un titre virulent. Intension met à distance. Elle met à distance le reste de l'album, finissant de le disloquer après la première parenthèse que constitue le tryptique Lipan Conjuring, Lost Keys et Rosetta Stoned. Elle met à distance l'auditeur, l'arrachant du sol. Pendant plus d'une minute, il n'est presque pas question de musique. Raclements métalliques, sons diffusés à l'envers dans une sorte d’apesanteur, propos diffusés à l'envers qui résonnent comme les paroles d'un rituel magique, percussion ronde comme une bulle d'air qui remonte à la surface puis le chant, calme, posé, presque traînant, comme une prière ou une lamentation. On est plus proche, dans cette ambiance, avec le son des tambourins, l'effet sur la voix qui transforme le chant d'un seul en chant collectif, du côté du rituel musical, rituel de conjuration, que de la chanson métal. Comme si on décollait, emportés loin d'un monde où la violence rampe au sol. Afin de la contempler et de la resituer dans un contexte plus vaste. Afin de lui redonner sa juste échelle. Et il est bien question de hauteur dans cette chanson, ainsi que dans la suivante, de hauteur de vue, du jugement supérieur, de vision synoptique que seule apporte prise de distance métaphysique.
Intension, c'est l'expérience d'une sortie hors du corps, musicalement assistée.



C'est à partir de cette chanson que la structure de l'album se dévoile pour de bon. Intension est à la fois un choc esthétique et une révélation.
Cet album est un chemin de croix, une volonté répétée de guérir l'homme de sa haine, qui échoue toujours mais se renouvelle à chaque fois. La haine exprimée dans Vicarious est d'abord exorcisée par l'expérience du deuil et de la mort ; vivant personnellement ce traumatisme, on est moins tenté de s'en réjouir quand il arrive aux autres. Mais après l'espoir qu'offrent Jambi et Wings For Mary, The Pot vient tout ruiner. Cette chanson, contre l'hypocrisie des discours religieux, radicalise des éléments déjà présents dans Wings for Mary, mais se détourne entièrement de l'expérience de la douleur, ignore la manière dont elle nous transfigure et nous élève, pour n'en tirer qu'un nouveau motif de haine et de moquerie.
Lipan Conjuring vient rabattre les cartes, mais l'espoir d'obtenir une vision cosmique des choses par les drogues mène rapidement à une impasse (rosetta stoned). Le groupe a toujours eu, dans les paroles de ses chansons, un regard critique là-dessus. Lipan Conjuring, ce pur rituel, lost keys et Rosetta Stoned est un second cycle, sans progression, qui saute et balbutie, et un second échec.
Intension semble reprendre Lipan Conjuring, mais plutôt que de simplement reprendre le rituel tel quel, comme un élément culturellement étranger, la chanson l'assimile, l'intègre musicalement et rationnellement. Ce n'est plus un rituel indien, c'est un rituel musical, avec des paroles concertées qui en reproduisent l'effet tout en en maîtrisant les moyens. Il ne mène pas dans un rechute violente dans le corps, comme Rosetta Stoned, qui en revient toujours au détail scato pour évoquer la redescente (« goddamn, shit the pants »), mais ouvre à une compréhension plus large du monde : Right In Two, où l'on s'élève au niveau des anges.
L'album là dessus s'achève sur une conclusion mystérieuse, tant dans son titre que dans son contenu, conclusion qui nous laisse démuni, incapable de savoir s'il s'agit d'un nouvel échec (23 est le signe de la discorde érigée en divinité dans un livre mystique parodique, Principia discordia) ou à une victoire définitive sur la haine (le 23 peut renvoyer à l'arcane 23 du tarot de Thot, qui renvoie à l'acquisition de connaissance et à l'élévation spirituelle par l'effort et le travail) ou n'est finalement qu'une simple manière humoristique d'achever le cd, en laissant tout en suspens (23 skidoo est une manière argotique de dire qu'on part en vitesse).

Autre élément ambivalent, les paroles passées à l'envers. Elles se moquent évidemment de ceux qui croient que des messages de haine sont diffusés à l'envers dans les disques de rocks, invitant à vénérer Satan ou à se suicider. Elles sont positives au possible, presque naïves : « écoute ta mère, ton père à raison, vas à l'école, ne prend pas de drogues ». Elles se moque aussi des fans du groupe qui surinterprètent tout et se persuadent à la fin que les chansons regorgent de messages cachés, mais elles servent surtout peut-être de solution métaphorique au problème de la haine.

Diffuser un message à l'envers, c'est l'orienter vers le passé, c'est remonter le temps afin de changer les anciens événements et les attitudes préjudiciables. Une sorte de retour vers le futur ; de la même manière que Marty est transformé par les voyages et les messages temporels, devient un jeune homme responsable et pas cette tête brûlée incapable de se contenir qu'il était au départ, nous devrions pouvoir être transformés rétroactivement par l'écoute de ces paroles conciliatrices. En corrigeant des attitudes de séparation, en invitant tôt à l'union et à la concorde, à l'écoute de l'autre, peut-être y a-t-il possibilité de prévenir les grandes fractures qui divisent la société. Or c'est justement ça que se propose de faire Intension : remonter aux premières causes des fractures sociales, des oppositions entre les hommes aujourd'hui devenues insurmontables et voir s'il était possible de les corriger, voir si une autre histoire pour l'homme aurait été possible. Il ne faut donc pas se laisser à dire, comme beaucoup, que cette chanson retrace l'histoire de l'humanité. C'est une ânerie. Il n'y est question que de quelques moments critiques pendant lesquels tout encore est possible, non pas d'une histoire continue mais de deux moments qui ont décidé de toute la suite de l'histoire. Le titre, Intension, est à la fois intention, expression d'une volonté, et In Tension, en tension, dans le sens d'être tiraillé entre deux choix, deux directions, sans pouvoir décider, mais sans pouvoir s'abstenir de choisir. Il traduit l'état de stress que l'on subit quand on doit décider en toute urgence entre deux options toutes deux catastrophiques.
Ainsi, dans les paroles, l'homme balance toujours entre amour et haine, accueil et rejet. Le stress vient du fait que l'on ne peut choisir l'un sans tomber dans l'autre : si je construit un foyer, je le fais par amour, mais je dois le protéger, et donc développer des sentiments négatifs, méfiance ou haine, envers l'étranger qui menace l'unité et la paix du foyer. De même, cet amour devient la justification des haines que l'on peut éprouver et une raison confortable de les laisser éclater. La chanson semble dire que cette situation est due entièrement à nos innovations technologiques et non à une nature particulièrement belliqueuse. Il ne faut pas se laisser abuser par l'omniprésence de la volonté (will) dans les paroles ; ce n'est pas une intention continue, une volonté libre de tuer qui s'exprime ici, mais une volonté contrainte. La chanson dit bien « moved by will alone », mis en mouvement et non pas « ruled », réglé, dirigé par la volonté. La volonté libre, l'intention pure a donné la pichenette au départ, a mis en mouvement l'humanité au tout début, mais la volonté ne dirige plus l'homme, l'habitude maintenant agit en nous collectivement. Nous sommes prisonniers d'un choix passé qui agit en nous et contre lequel nous ne pouvons rien. Prisonniers d'un inconscient que la chanson met au jour. Le contenu de la chanson ne nous concerne pas directement, le choix mis en scène n'est pas le nôtre, mais nous devons comprendre que nous sommes embarqués dans le destin technologique, que nous sommes condamnés par lui à la violence dès lors que l'on veut agir et user de ces technologies. Nous n'y pouvons rien. Nous ne pouvons plus corriger cela. D'où les échecs précédents et la fuite hors du temps et de l'espace que nous propose maintenant le groupe comme issue finale.

23 skidoo, voilà la solution : une fuite hors du monde qui nous arrache au chaos, mais qui exige pour cela que nous abandonnions tout espoir d'agir contre ce qui arrive, de combattre la haine. C'est une contemplation pure qui nous est offerte comme solution. Ici bien sûr je pourrai évoquer Schopenhauer, qui considère que tout le malheur du monde vient de l'expression de la volonté et du désir et que le bonheur réside dans la sainteté et dans la contemplation artistique qui met le soi, le désir, la volonté, entre parenthèse. En ce sens, écouter 10 000 est faire œuvre de paix. Mais cette chanson n'est pas la traduction d'une philosophie—et je voulais finir là-dessus, elle est la transcription d'un tableau. J'ai parlé d'expérience hors du corps, il faudrait plus exactement parler d'extase. L'extase est bien une sortie hors de soi, mais vers une vérité qui frappe par son évidence et sa simplicité et vers une bonté sans limite qui nous submerge. Or il est remarquable que la chanson qui suit Intension se place du point de vue des anges, véhicules de la vérité et de la bonté divine. Intension est ce pont entre le chaos, le mal, l'abysse et la plénitude divine. Entre les deux, donc, une chanson tiraillée entre les deux directions, entre le haut et le bas, un juste milieu fragile autant qu'un passage de l'un à l'autre, juste milieu et et passage entièrement concentré dans la voix merveilleuse d'un Maynard transfiguré en Sainte Cécile, sainte patronne des musiciens, à moins que ce ne soit en Raphaël.


Dans ce tableau, L'extase de Sainte Cécile, nous voyons tout en bas de l'image, au premier plan, des instruments usés, un triangle, un lirone, un tambour crevé. La sainte elle-même cesse de jouer, les tuyaux de son orgue tombent tandis qu'elle élève le regard. On croirait voir les sons de cette introduction, cymbales et triangles qui tombent, pluie d'instruments, non violemment et bruyamment comme dans disgustipated, la dernière chanson de Undertow, non avec haine, mais comme s'ils s'abandonnaient eux-mêmes. Ils se désintègrent. Et de cette musique qui tombe, seule la voix au dessus des orgues s'efforce de s'élever, les intonations finales s'envolant comme des questions. En haut, les anges chantent, leur musique se passe d'instrument et Sainte Cécile, les écoutant, est illuminée et sereine. L'orgue dans ses mains, instrument de la musique sacrée par excellence, montre qu'elle jouait afin d'emporter l'âme dans un état de contemplation, dans un état « d'extase musicale », et non seulement pour faire plaisir. Il est vrai que la musique est l'art le plus insidieux en cela qu'il pénètre en nous qu'on le veuille ou non, qu'il nous émeut malgré nous et modifie notre état bien plus directement et facilement que n'importe quel autre art. Il peut nous faire croire à Dieu malgré nous. Son orgue est le pendant des rythmes tribaux exploités par Tool, ils en ont le même but, le même effet : emporter notre âme dans la contemplation de vérités qui nous dépassent et qui ne peuvent pas s'exprimer adéquatement à travers des instruments. Cette musique qui s'entend au delà de la musique, Raphaël la restitue par un chœur d'anges chantant. D'où la sortie hors de la chanson, dans un au-delà, donc, où les anges eux-mêmes chantent.

Daniel Arasse affirme que Raphaël a traduit dans ce tableau la « conception néo-platonicienne de la triple nature de la musique ». Au premier plan, la musica instrumentalis, au centre, la musica humana, musique de l'âme, enfin, la musica mundana, la musique cosmique. Citant Chastel, il affirme que la musique est ici « reliée à tous les étages de l'être, qu'elle touche à la fois la basse conscience, liée à la nature physique, la conscience éclairée qui jouit de la beauté du nombre [j'imagine, les harmonies et les accords, qui sont des rapports mathématiques] et la conscience supérieure qui saisit un univers transfiguré ».
Dans le tableau, les instruments usés et rendus inutilisables montrent l'impuissance de ces instruments, qui flattent les sens, à jouer la musique céleste, à élever l'âme à la vérité. Cela parce qu'ils appartiennent au règne chaotique de la basse matérialité et sont vouée à la destruction. Tout le contraire d'une spiritualité intemporelle à laquelle nous accédons dans la vision béate.
C'est ce monde-là que fuit Tool à partir de cette chanson, abandonnant les destins particuliers des titres précédents qui gisent maintenant au sol, pour s'élever au niveau de l'humanité entière, pour proposer une musica humana, un chant de l'humanité qui prépare l'âme à de nouvelles révélations mais qui doit quand même passer par la médiation d'instruments, d'instruments plus dignes certes, de rythmes et d'harmonies plus pures, images d'une nature centrale et ordonnée, mélange de corps et d'esprits, mais qui ne pourra jamais égaler la musique purement sacrée, immatérielle, des anges (qui dans leur multiplicité sont les prototypes parfaits de tout ce qui se réalisera dans la nature). Ces anges se passent d'instrument, images d'une vérité qui frappe directement l'âme, chant intérieur qui illumine et béatifie et qui, sans doute, ne peut s'entendre que dans l'intimité d'une écoute solitaire ; ces anges qui chantent en lisant ressemblent à des fans de Tool qui se laissent imprégner des paroles pour en recueillir le sens, un sens qui nous frappe comme une révélation soudaine et que l'on peine à retranscrire avec des mots, qui dans leur matérialité ne peuvent que trahir la pensée qu'ils s'efforcent d'exprimer. Cette musique de conversion et d'accord profond avec le monde ne peut résonner qu'en nous et vient nous saisir en un éclair quand nous écoutons avec intelligence et sensibilité la musique qui flatte nos sens et les paroles qui émeuvent notre âme. Quand, en un mot, on se laisse pénétrer entièrement par ce qu'on écoute.

jeudi 28 février 2019

TOOL 10 000 Days (6)


C'était vraiment pas la peine d'aller chercher si loin pour contester l'idée d'une nature humaine déterminée et d'une guerre inévitable de tous contre chacun. Il y suffisait d'écouter le reste de l'album. En particulier deux chansons : intension et right in two.

Right in two montre l'humanité regardée de haut par les anges et moquée pour son inconséquence. Maynard y chante clairement l'idée que l'homme est libre, et donc, que nous ne sommes pas condamnés à suivre une nature aveugle et méchante. Ce qui ne veut pourtant pas dire—pas encore, que nous pourrions sortir de cette situation conflictuelle, et afflictuelle tiens, inventons des mots, car si « Dieu nous a donné le libre-arbitre », cela nous a « égarés » :

« Why did Father give these humans free will?
Now they're all confused »

Ce « free will » se retrouve d'ailleurs dans Intension : « ruled by will alone ». Puisque nous ne sommes dirigés que par notre propre volonté, au double sens de dominés et de guidés, nous ne pourrions que nous en prendre à nous-mêmes, individuellement et collectivement. Si j'agis mal, si je suis méchant, si je cause du mal, si mon peuple est criminel, c'est d'une part parce que je le veux, parce que j'en ai l'intention, d'autre part parce que collectivement nous sommes une majorité à le vouloir (dans l'idée un peu délirante où nous compterions tous pour 1, où la volonté des uns égalerait celle des autres, ce qui est faux. La vie politique n'est pas égalitaire et la volonté de quelques uns vaut plus que celle de beaucoup d'autres, ce n'est pas un jeu de dames ; une image confortable parce que fausse parle d'échiquier, il y aurait des pièces intrinsèquement plus fortes que d'autres, ces dernières devant être utilisées pour ne pas entraver les pièces maîtresses et appuyer leur stratégie ; on parle ainsi d'échiquier politique. La vérité est que la vie politique est un plateau de Go, c'est la position des uns et des autres qui détermine leur force et leur ascendant, et même un Tuche, ou, disons le, un Trump, est puissant placé là où il ne devrait jamais l'être).
Ces deux chansons, donc, semblent nous dire une chose : nous sommes les artisans de notre propre déchéance. À cause de notre libre volonté, de notre raison (« father blessed them with reason and this is what they choose »). Mais là où Right in two est bel et bien une chanson accusatrice, pleine de fiel envers l'homme qu'elle traite de « singe imbécile », qu'elle trouve « répugnant », Intention semble plus vaporeuse et rumine la nostalgie d'une époque initiale, primitive, au cours de laquelle l'homme vivait en parfaite harmonie avec le monde et les autres, vivait un vrai paradis qu'il a fini par perdre. Cette nostalgie est rendue par le « pure as we begin » scandé tout au long de la chanson, par des voix superposées qui sussurent et chuchotent derrière le chant, donnant l'impression d'être dans le gaz, d'entendre un fondu enchaîné qui nous plongerait dans une sorte de rêverie, de laquelle nous tirerions cette intuition splendide et une sorte de vision onirique du destin de l'homme. Je me laisse égarer sans doute, mais ce qu'on peut dire avec certitude et sans lyrisme, c'est que cette chanson retrace les instants de crise à travers lesquels nous nous sommes conduit comme des imbéciles et avons commencé de vivre dans un monde de merde, pour paraphraser Full Metal Jacket.

Mais si tout était parfait au départ, si tout était aussi pur que des sensations lactées, comment ça se fait que tout soit parti en live de la sorte ? Que nous finissions ainsi, loin de toute pureté, confus et violents, répugnants au point de diviser le monde en deux catégories égales, ceux qui ont le pistolet chargé et ceux qui creusent pour se terrer dans un trou ? Si nous étions déjà raisonnables et rationnels, partant d'un état stable et parfait, il n'y a aucune raison pour que nous ayons tout gâché en prenant des décisions désastreuses. Sauf à considérer la possibilité d'une révolte métaphysique, que rien n'indique dans les chansons de Tool, qui aurait conduit l'homme, pour se libérer du Bien promu par la religion, à faire le mal en toute occasion parce qu'il en avait la liberté. Ce sont plutôt des situations, des moments précis de crise qui nous ont fait basculer, crises que restitue Intension :

Here we have a stone
Gather, place and raise, so
Shelter turns to home
Here we have a stone
Throw to slay the stranger
Swore to crush his bones
Spark becomes a flame
Flame becomes a fire
Light the way or warm this
Home we occupy
Spark becomes a flame
Flame becomes a fire
Forge a blade to slay the stranger
Take whatever we desire

In Tension peut vouloir dire être tiraillé entre deux positions, deux décisions contradictoires. Ce que l'on a dans la chanson. Il y est question de deux directions opposées, amour et peur, accueil et rejet, mais qui sont, c'est cela qui est dérangeant, inséparables l'une de l'autre. Dès que nous avons une pierre, dès que l'outil est inventé, nous avons tout à la fois le foyer, la maison, le silex qui par percussion produit étincelles puis feu, et enfin arme. Les aspects positifs de l'outil sont indissociables de ses conséquences désastreuses, tant et si bien qu'il est délicat encore de dire que cela est de notre faute. Ce serait donc l'outil, l'objet technique qui, bien plus que notre raison et notre libre-arbitre, nous aurait rendus mauvais les uns envers les autres.
Mais Intention est aussi le but, le dessein, et on le voit : une pierre indifférente, un objet naturel sans spécificité aucune, devient un outil en fonction du but que l'on se donne, de notre intention. Ce n'est pas la pierre qui nous pousse à la lancer pour tuer, à l'empiler pour bâtir. C'est notre désir de bâtir et de tuer qui nous pousse à considérer la pierre, mais tout aussi bien l'arbre, l'os et que sais-je encore, comme un outil exploitable. Ce serait donc bien de notre faute … Et pourtant on ne peut se déprendre de l'idée que oui, peut-être, l'objet nous aurait perverti, que la pierre, une fois prise en main, ne laisse pas beaucoup d'autre choix que de la lancer. Tôt ou tard sur quelqu'un. Mais dire cela revient à nier le libre-arbitre ... À contester l'empire que la raison exerce sur nous. Donc à dire que nous ne sommes pas dirigés par notre seule volonté. Donc à faire mentir la chanson-même que nous essayons d'interpréter. Il y a là une tension, une contradiction, au moins une difficulté qu'il va nous falloir tirer au clair : la pierre fait-elle l'assassin, ou bien est-ce l'assassin qui tire profit de la pierre pour réaliser son dessein meurtrier ?

Pour répondre, il va d'abord falloir rendre compte de ce « pure as we begin », de l'idée qu'au départ l'homme était bon et heureux. Car si l'homme était bon au départ, l'espoir est permis de le voir le redevenir, mais surtout cela oblige à trouver une origine et un fondement à sa méchanceté. Si cette idée s'avère absolument fausse, s'il s'avère que l'homme a toujours été méchant, alors sans doute vaut-il mieux arrêter d'écouter Tool et de lire de livres pour suivre des cours d'autodéfense.

L'idée selon laquelle à l'aube de son histoire l'humanité aurait été paisible n'a rien d'évident, tant peut être tenace le mythe de l'hominidé primitif, tirant sa femelle par la tignasse pour assouvir violemment un rut bestial, tel qu'on peut le voir dans le film, magnifique mais terriblement inadéquat, de Jean-Jacques Annaud, La guerre du feu. Ce qui n'est pas étonnant. Ce film est tiré d'un livre publié en 1911, époque à laquelle la préhistoire est plus proche de la projection de fantasmes exotiques que de la discipline académique. Pour l'essentiel, tout porte à croire qu'au paléolithique, l'homme était paisible et soucieux de son semblable ; vivant en petits groupes nomades, il avait tout intérêt à avoir des rapports paisibles avec les autres groupes, ne serait-ce que pour « la circulation des femmes » qui permet d'éviter un inceste galopant qui aurait rendu vraiment bizarres les repas collectifs au coin du feu et du reste, rapports paisibles d'autant plus facilités que les ressources existaient en abondance dans de vastes territoires peu peuplés dans lesquels il était toujours plus simple de s'éloigner un peu des gêneurs que de se lancer dans un conflit dont l'issue aurait été plus qu'incertaine. On était bons au début, « pure as we begin », pure signifiant ici bon, moral.
C'est en tout cas ce que nous révèle Marylène Patou-Mathis, Directrice de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), département préhistoire du Muséum national d’histoire naturelle (Paris), dans un article du Monde Diplomatique : Non, les hommes n'ont pas toujours fait la guerre.
Mais la question reste entière, qu'est-ce qui nous a fait sortir de ce paradis nomade que chacun portait en lui ? Ce qui est intéressant, c'est que cet article finalement donne raison à un philosophe qui parlant des débuts de l'humanité prétendait pourtant « écarter tous les faits ». Car pour Marylène Patou-Mathis comme pour Jean-Jacques Rousseau, c'est la sédentarisation et l'émergence de la propriété privée, l'accumulation des richesses qui a rendu possibles les premières guerres et la naissance de sentiments profonds d'hostilité.

« au cours du néolithique, le besoin de nouvelles terres à cultiver entraînera des conflits entre les premières communautés d’agropasteurs, et peut-être entre elles et les derniers chasseurs-cueilleurs (…) Une crise profonde semble marquer cette période, comme en témoigne aussi le nombre plus élevé de cas de sacrifices humains et de cannibalisme.
Alors que les sédentaires peuvent accumuler des biens matériels, les chasseurs-cueilleurs nomades disposent d’une richesse nécessairement limitée, ce qui réduit également les risques de conflit. De plus, l’économie de prédation, à la différence de l’économie de production, qui apparaît avec la domestication des plantes et des animaux, ne génère pas de surplus. L’histoire a montré que les denrées stockées et les biens pouvaient susciter des convoitises et provoquer des luttes internes ; butin potentiel, ils risquent d’entraîner des rivalités entre communautés et de mener à des conflits. »

Ce qui donne une valeur considérable aux diatribes de Rousseau :
« Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire : ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d'horreurs n'eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou combattant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d'écouter cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n'est à personne. Mais il y a grande apparence, qu'alors les choses en étaient déjà venues au point de ne pouvoir plus durer comme elles étaient ; car cette idée de propriété, dépendant de beaucoup d'idées antérieures qui n'ont pu naître que successivement, ne se forma pas tout d'un coup dans l'esprit humain. »

Ainsi ce qui nous a avili n'est pas à proprement parler des événements, mais des transformations progressives, des mutations de notre pensée et de notre rapport au monde, qui, aboutissant à des conséquences monstrueuses, ne trouvent leur origine que dans des idées qui semblent anodines et sans conséquence. Mais d'où viennent ces idées ? D'un développement autonome de notre raison ou des suites d'un développement technologique ? Doit-on avec Intention blâmer la pierre ou avec Right in two blâmer l'homme seul ?

samedi 26 janvier 2019

TOOL 10 000 Days (5)


Bon. Tout ce que j'ai dit sur la méchanceté et la nature humaine, il va falloir le jeter aux orties. D'abord, parce qu'on ne peut rien espérer démontrer en s'appuyant sur l'idée de nature humaine. Ensuite parce que, comme on l'a dit, ce n'est pas du tout ce qu'entend dire le groupe à travers sa musique. Un groupe qui affirme dans cet album que l'homme est libre, qui insiste autant dans ses textes sur l'idée de transformation, qui dans sa musique même s'efforce de lutter contre les évidences et de sortir systématiquement des sentiers battus, bref, de changer la donne, peut difficilement affirmer sans se contredire que l'homme est fatalement méchant, que c'est comme ça et puis tant pis. Mais gardons ça pour plus tard.

Affirmons d'abord qu'on ne peut rien démontrer sur l'idée de nature parce que malheureusement, celle-ci permet de prouver tout et son contraire. Si bien qu'à la fin, c'est l'idée même de nature qui s'évanouit comme un rêve dont on se réveillerait tout hébété. Si notre nature passionnelle nous pousse à haïr les uns, force est de constater qu'elle nous pousse tout autant à aimer les autres. Ainsi, pour Spinoza, l'amour est l'exact opposé de la haine, à savoir la joie associée associée à l'idée de cause extérieure. Autrement dit, une joie que l'on ressent grâce aux autres, qui nous poussent à les aimer, à ressentir à leur égard amour, reconnaissance, gratitude, etc. Et il ne s'agit pas ici d'avoir une pensée grotesque, simpliste, qui consisterait à prétendre haïr ceux qui se comportent mal à notre égard et à aimer ceux qui nous aident, tant il est vrai que l'on peut haïr quelqu'un pour ses bienfaits, pour sa sollicitude, si on sent que cette aide nous écrase, nous avilit, nous prive de notre puissance d'agir et qu'à l'inverse, comme le dit Nietzsche, on peut ressentir de la gratitude et de l'amitié pour nos ennemis puisqu'ils nous poussent à nous dépasser. Ce qui est assez proche d'ailleurs de l'esprit sportif, tel, en tout cas, qu'on le retrouve chez Maynard lui-même :

« You can be a warrior on the field, on the mat, on the track, but at the end of the day, it really is'nt about pummeling your opponent. It's about understanding how much better you can do (…)
I always thought you should go at the end of the event and thank those people for giving you the opportunity for another step toward finding your strengths or limitations. You should recognize that the hurdle is you, and then acknowledge the person's rôle in your learning about yourself. »

Si notre nature passionnelle nous pousse indifféremment à haïr et à aimer, on peut faire un constat similaire quant à la nature darwinienne, qu'on la dise génétique ou physique importe peu. Le struggle for life, la survie des plus aptes, pousse les espèces à une compétition féroce et au sein des espèces, pousse les individus à un combat sans merci. Ce qui justifierait que l'on se réjouisse des morts, des tragédies, pour peu qu'on y survive. Mais c'est oublier que déjà, cette lutte entraîne des stratégies différentes, le biomimétisme, en est une, qui consiste pour une espèce à se camoufler dans le décor, mais la ruse en général est un moyen tout aussi répandu que la force. Mais ce n'est pas là le plus important. Darwin avait remarqué que nombre de choix évolutifs ne sont pas du tout orientés par les mécanismes de sélection naturelle, mais par des mécanismes de sélection sexuelle qui sont en contradiction avec les premiers. Ainsi du paon qui fait la roue pour impressionner les femelles, mais qui se désigne ce faisant comme une cible facile pour ses prédateurs. Il a reconnu aussi très vite des mécanismes d'entraide qui loin d'opposer les espèces, les unissait en vue d'une survie commune. Le concept même d'écosystème n'est rien d'autre qu'un vaste réseau d'entraide naturelle entre espèces animales, étant entendu que dans un écosystème, l'équilibre est tel que la survie d'une espèce conditionne celle des autres, et qu'à l'inverse la disparition d'une espèce perturbe immédiatement l'équilibre et menace la survie des autres. Et ce qui vaut dans la nature vaut à plus juste titre dans nos sociétés.

Même le plus isolé des rageux n'est pas un être à part, séparé du reste de l'humanité, mais le fruit de l'activité globale de toute l'humanité. Les tomates qu'il achète en magasin sont cultivées dans le sud de l'Espagne par des travailleurs immigrés, son café vient du Brésil et le chocolat qui l'accompagne, n'en déplaise aux suisses, provient du cacao récolté en Côte d'Ivoire. Si les applications sur son portable sont conçues en Californie, le portable en lui-même est fabriqué en Chine avec des métaux récupérés au Congo, ses vêtements viennent du Bengladesh, son essence d'Arabie Saoudite et le gaz avec lequel il se chauffe et cuisine (sur un équipement fabriqué en Pologne) vient de Norvège. On pourrait continuer comme cela longtemps cette cartographisation des objets dont on s'entoure, des denrées que l'on consomme, qui font de chacun de nous des êtres cosmopolites. Voilà donc ce qui fait la trame d'une existence : l'effort concerté de toute l'humanité, et voilà l'étrangeté la plus totale dans laquelle notre société globalisée nous jette : dès qu'il s'agit de mes conditions de vie, de ma survie, le sort de mon voisin de pallier, aussi sympa soit-il, m'est plus indifférent que le sort d'un parfait inconnu travaillant de manière anonyme à l'autre bout du monde. C'est pourquoi il n'y a pas de tragédie lointaine dont on puisse se réjouir, c'est pourquoi la mort de n'importe quel humain nous touche fatalement, nous « impacte », comme on dit maintenant. Mais ça, le rageux qui rit du malheur des autres ne peut pas s'en rendre compte par lui-même, difficilement, parce que pour lui, des barbus dans un désert qui meurent sous un tapis de bombes ne sont que ça, des barbus dans un désert, et des ouvrier qui agonisent sous les décombres d'un immeuble ou disparaissent sous une vague géante ne sont qu'une série de chiffres sur le bandeau qui défile en continu en bas de l'écran sur BFMTV. Autrement dit pas grand chose.

Tout l'album d'une certaine manière vise à nous amener à cette idée. À cette vérité plus essentielle de la nécessaire entraide entre tous, de l'inévitable solidarité, solidarité organique dirait Durkheim, fondée sur la division du travail et la complémentarité des êtres. Ainsi, si dans la première chanson, on s'amuse des tragédies des autres, dans la seconde, on subit une tragédie personnelle. Plus question de rire ici. Les choses vont plus loin encore avec 10 000 days, dans laquelle la personne morte prend elle-même la parole. Ces chansons inévitablement condamnent et corrigent Vicarious.
Jambi restitue le sentiment de détresse qui suit la perte d'un proche. Le narrateur y affirme y avoir toujours eu ce qu'il souhaitait, avoir tout obtenu et jouir de tous les plaisirs de la vie.

« Here from a kings mountain view
Here from the wild dream come true
Feast like a sultan, I do
On treasures and flesh never few (…)
Prayed like a martyr dusk to dawn
Begged like a hooker all night long
Tempted the devil with my song
And got what I wanted all along »

Mais tout cela ne le protège pas du deuil, du désespoir. Le titre, Jambi, peut faire référence au génie de l'émission de Pee-Wee, qui offrait la réalisation d'un souhait par émission et se moquait souvent de l'avidité de Pee-Wee qui réclamait plusieurs souhaits. Cette référence laisse sous-entendre que le narrateur ayant souhaité la réussite, se retrouve démuni, sans rien, quand, en deuil, il se surprend à souhaiter revoir la personne et qu'il se rend compte que cette personne était son "centre", au contraire des biens qu'il accumulait, qui n'étaient que des distractions, des divertissements qui lui masquaient l'imminence de la mort et de la perte derrière l'impression, forcément illusoire, d'être comblé. Il donnerait, c'est une platitude, mais elle vaut ce qu'elle vaut, tout, tout ce qu'il a, pour la revoir. 


« But I, I would
If I could, then I would
Wish it away, wish it away
Wish it all away
Wanna wish it all away
No prize that could hold sway
Or justify my giving away my center » 


C'est ça la tragédie sans doute, la perte irrémédiable et inévitable, d'un être irremplaçable. La perte que l'on sait nécessaire sans jamais pourtant la prévoir ni la prévenir. Une fois ce sentiment de la tragédie acquis, difficile encore de se repaître de son spectacle quand il en vient à toucher les autres. Or ne plus se repaître des tragédies des autres, ne plus les considérer comme extérieures, c'est, assurément, se montrer plus humain qu'on ne l'était. On peut dégager à partir de ces considérations une nouvelle hypothèse sur la méchanceté humaine. Elle ne dépendrait pas de la nature mais de la culture, elle viendrait d'un manque d'expérience individuelle, une mauvaise compréhension de l'autre et du monde dans lequel on vit. On peut dégager également un idéal à atteindre : une sorte de cosmopolitisme éclairé vers lequel font signe les dernières chansons de l'album. Cet idéal une fois défini, il sera possible de voir ce qui nous empêche de le réaliser.