Affichage des articles dont le libellé est Actu. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Actu. Afficher tous les articles

mercredi 1 avril 2020

Encore une chose à propos d'angoisse


Histoire de feuilletoner moi aussi, une chose encore, ou deux, pour suite de la note sur Roger Pol-Droit. Non pas pour le sauver, je suis pas assez bon dialecticien pour ça, mais pour enfoncer le clou dans sa tête de bois.

Déjà, sa mention intimidante du Concept d'Angoisse de Kierkegaard. Je me demande ce qu'il a lu au juste, sans doute un extrait dans une anthologie, parce que le propos de K. porte moins sur l'angoisse et la peur que sur le péché et la culpabilité et l'angoisse n'y est pas vue en mauvaise part, contrairement à ce que laisse penser Roger. Mais si on laisse tout ça de côté pour regarder dans le concret ce qui se passe, on voit s'articuler tout autrement l'angoisse et la peur.

« La peur naît d’une menace dans la réalité avec laquelle il faut compter mais contre laquelle on peut lutter de façon aussi réelle et efficace que possible, comme le font aujourd’hui tous les soignants, tout le corps médical, et, finalement, une immense partie de la population. »

Je crois qu'il veut nous dire que les soignants sont dans la peur, mais surmontant la peur et usant des moyens qui sont les leurs, ils luttent contre le virus et sont donc dans le courage. Le courage étant la peur surmontée. Il développe pas comme ça Roger mais je pense pas déformer son idée. D'accord admettons que les soignants et médecins soient du côté du courage ; ça explique pourquoi on en fait des figures héroïques en ce moment. Mais quand il rentre chez lui, le médecin, le soignant, il angoisse. Il angoisse à l'idée de contaminer ses proches, ses enfants, ses parents, si bien que certains ont préféré les envoyer loin plutôt que de courir ce risque. Mais les autres rentrent chez eux la boule au ventre. Nos héros sont angoissés comme nous, c'est déjà dégueulasse de fantasmer sur leur dos un courage collectif et franchement mythique, c'est pire encore que de leur dénier leur humanité la plus simple. L'angoisse, c'est peut-être ce que l'on a de plus purement humain à partager en ce moment. Transformer cette angoisse en peur et tombe dans l'inhumanité. La peur, c'est l'angoisse du virus rejetée sur le voisin, transformée en peur de l'autre. Ainsi ces lettres anonymes qu'on voit s'afficher partout contre le personnel soignant, écrites par des voisins apeurés, qui leur demandent pour le bien de tous de déguerpir en quatrième vitesse de l'immeuble, sans toucher les poignées de porte ni l'élastique de leur slip et ce pour le bien-être et la santé mentale et physique de tous. Ça c'est la peur sans le courage. Parce que le contaminé, le soignant, le voisin qui sort trop souvent s'acheter des clopes ou promener le chien, c'est un objet extérieur, identifié, qu'on voit, qu'on sent, qu'on peut craindre donc, dont on peut avoir peur. Que la peur ait un objet n'en fait pas une chose rationnelle.

Encore un mot et j'arrête de m'intéresser à ce plouc. Ce n'est pas la peur qui a libéré les gens de leur angoisse. Le confinement n'a révélé à personne, si ce n'est aux rédacteurs de tribunes dans le Monde, que notre mode de vie était délirant. Ceux qui le disent aujourd’hui le disaient déjà hier.

« Elle [l'épidémie] dit de nous que nous n’arrêtions pas de bouger d’abord dans nos têtes. Que nous n’arrêtions pas de nous divertir, de nous occuper à l’écran, avec des jeux vidéo, avec des séries. Mais je crois qu’avec ce bouleversement de la vie quotidienne, des déplacements, cela change aussi nos cartes mentales. Autrement dit, c’est une sorte d’expérience philosophique absolument gigantesque où notre vie quotidienne change. »

ça faut m'expliquer quand-même, parce que, les gens ne réfléchissent pas plus, ils s'insurgent, mais la colère est divertissement, c'est-à-dire évitement, contournement de l'angoisse. L'épidémie ne nous dit pas que nous n'arrêtions pas de bouger, elle nous fait pester contre les inconscients qui ne suivent pas les règles. Elle nous fait applaudir aux fenêtres à 20h, comme un rituel collectif contre l'angoisse. Mieux vaut taper des deux mains collectivement que se ronger les ongles seul dans son coin. On a l'air con, certes, mais au moins on cogite pas. On fait des chansons à la con chaque jour qui passe parce qu'autrement on se sent crever de l'intérieur. Et là dessus les bouffons de la télé, les Bruel et consorts, sont pas mieux logés que les ménagères. Ils ont juste plus de followers et moins le sens du ridicule. Les gens simples évitent de casser les pieds de leurs concitoyens et regardent d'autant plus de films, de séries, d'écrans. Écrans sur lesquels ils voient les Bruel et autres bouffons chanter et se moquent d'eux sur d'autres écrans encore.
Ce que toutes les plate-formes et entreprises ont bien compris en donnant qui plus de Giga-Octets de données mobiles, qui un accès gratuit à films et séries, qui des accès premium, parce qu'il est bien certain que quand on reste le cul chez soi et qu'on n'a pas trop le choix, bah, on va pas sauter sur l'occasion comme un Descartes des temps modernes pour réfléchir sur la condition humaine et reconstruire à nouveaux frais tout l'édifice de la connaissance. Déjà parce que le reste du temps les gens s'abrutissent assez de travail pour se sentir pousser ce genre de désir inepte, ensuite parce que, maintenant qu'ils sont bien détendus et tournent comme des lions en cage à la recherche d'une activité quelconque et gratifiante à réaliser, dans laquelle se réaliser, bah ils savent pas quoi faire, ils sont paumés. Parce qu'à part turbiner et bouffer de l'écran, pour l'essentiel, les gens savent pas trop quoi faire, on leur a pas donner la chance de faire autre chose de leur temps. Donc ils s'angoissent, pris de vertige face à une liberté nouvellement acquise qui peine à choisir, qui s'avère être impuissante à choisir, écrasée par l'éventail trop large des possibilités qui pour une fois s'offre à elle. Du coup ils font ce qu'ils ont toujours fait : bouffer de l'écran. Et plutôt que de se bouffer les doigts jusqu'au sang, ils sortent applaudir. Ils se lamentent sur le nombre de morts et se demandent quand ça va finir. Ils gueulent contre les gens qui sortent, contre les présidents qui serrent des pognes, leur rejettent la faute dessus, craignent les voisins et maudissent dans leur dos, parce que tout divertissement est bon à prendre finalement. Aucune carte mentale n'est changée. Aucune expérience philosophique n'est vécue. Il faudrait pour cela supporter l'angoisse, supporter de la regarder en face, donc l'identifier même déjà et pour cela, il faudrait avoir les mots pour la nommer, ce qu'on ne donne pas aux braves gens, aux braves gens, on donne un tiède idéal de vie, fait de travail, d'enfants, de prêts immobiliers et de lectures circonspectes de Roger Pol-Droit sur France Culture ou Le Point. Appointé pour leur dire qu'ils vivent une expérience hors du commun. Chose qu'ils ne comprendront que dans quelques mois quand ils diront qu'ils ont été bêtes, qu'ils auraient dû profiter du confinement pour faire ceci ou cela, qu'ils ont toujours rêvé de faire ou qu'ils ont toujours repoussé à plus tard, oubliant, ce faisant, les conditions objectives d'abattement, de désœuvrement et d'angoisse dans lesquelles ils étaient plongés. Et alors pour de bon on saura que le confinement n'a strictement rien changé à rien, si ce n'est politiquement, en pire.

lundi 30 mars 2020

ROGER EST UN CON


C'est con un philosophe parfois. C'est con quand ça accepte de commenter l'actualité et que ça ne trouve que des platitudes à dire. En même temps c'est le métier de certains : élever la platitude à hauteur de philosophie, ou abaisser la philosophie au niveau de la plus très « brève de comptoir ». Deux manières de dire la même chose.
Je vais pas trop leur jeter la pierre, je me suis moi aussi livré à cet exercice ingrat. Ici même. Mais le plus souvent à un vrai comptoir. Je suis pourtant du genre scrupuleux. Je n'ai encore rien écrit sur Polanski, parce que je ne suis pas tout à fait sûr d'être ultra pertinent, rien encore sur le virus. Encore que sur Polanski c'est pas tellement sur Polanski, c'est surtout sur les débats auxquels on a eu droit, la question qui revient toujours sur l'homme et l'artiste. Avec l'idée que c'est pas le cinéma et l'art, mais les entreprises aussi qui font l'objet d'une surveillance morale et politique de la part des citoyens, des associations, etc. Une simple remise en contexte, contexte plus large de l'affaire. Alors là-dessus je suis sûr de moi, là où j'avance sur des œufs, c'est quand je demande si un cinéaste doit être considéré d'emblée comme un artiste, avec cela comporte d'intimidant. Le cinéma, après tout, n'est-ce pas d'abord de l'industrie ? Avec le virus, je me suis détourné totalement des infos. J'en ai marre chaque matin d'être douché par la connerie des autres. À-dessus, je pense avoir assez donné. Donc j'écris pas beaucoup, je parle encore moins, j'écoute personne, et je m'en porte pas plus mal.

D'autres n'ont pas mes scrupules. Ils ont des mots clés. Qui débloquent des discours prémâchés disponibles quelque soit la circonstance. Petite citation à la clé. Ainsi Roger Pol-Droit, sur le site de France Culture.

Il commence par dire d'abord que nos certitudes s'effondrent à cause de l’événement, de la pandémie, et que cela ruine nos anciennes certitudes, certitudes non fondées. En est-on bien sûrs ? Où voit-on les personnes au pouvoir dire qu'elles ont merdé ? Qu'elles savent pas quoi faire ? Que les choses auraient pu être mieux gérées ? Où voit-on sur internet les mecs se remettre en question ? Tout le monde préfère jeter la faute sur l'autre, vitupérer, gueuler, etc. plutôt que de vivre le doute comme une libération. D'autant qu'en temps de guerre et de crise, l'heure n'est pas à battre sa coulpe, à chercher des responsabilités, mais il faut aller de l'avant, lutter, d'un même mouvement, être solidaires etc., toutes conneries écœurantes soit-dit en passant. Même Pol-Droit est encore gavé de certitudes bien confortables, à nous abreuver de petite philosophie. Un mec qui s'avoue qu'il sait rien, qu'il sait plus rien, il se tait. Ou il dit clairement que la philosophie, dans ces conditions, soit sert la raison, les pouvoirs, appelle au calme, soit intensifie la crise morale dans laquelle chacun est plongé. Une philosophie du doute n'est pas là pour nous calmer les nerfs par le doux ronron d'un professeur vieillissant. Elle est là pour nous déchirer en deux, et citer Nietzsche en passant là-dedans, c'est moche. Très moche.

Mais y a pire :

« Cette crise ne réveille-t-elle pas un sentiment que nous avions oublié : la peur ? Et une peur collective ?
« Une peur qui est individuelle et collective. Je lisais l’autre jour Kierkegaard, Le concept d’angoisse, une lecture de circonstance. Il explique que l’angoisse, ce n’est pas la peur. L’hypocondriaque, dit-il, ne cesse de s’affoler tout le temps des moindres choses. Mais quand il y a un danger réel, quand une maladie effective est là, alors on arrête de fantasmer. On arrête de prendre l’imagination pour le réel. On a peur. Mais cette peur a des objets. L’angoisse n’a pas d’objet, elle est diffuse. Elle vient du dedans. La peur naît d’une menace dans la réalité avec laquelle il faut compter mais contre laquelle on peut lutter de façon aussi réelle et efficace que possible, comme le font aujourd’hui tous les soignants, tout le corps médical, et, finalement, une immense partie de la population. »

Une immense partie de la population aurait donc peur du virus. Comme si le virus était une sorte de malfrat absolu qui se serait rendu maître des rues et auquel on pourrait échapper en courant vite, en rusant, ou en le poignardant dans le dos, en un mot, réalité « contre laquelle on peut lutter de façon aussi réelle et efficace que possible ». Alors les soignants, le corps médical, admettons. Mais « une immense partie de la population », vraiment ? Pour cette immense partie de la population, le virus est chose « diffuse », il a beau ne pas venir de l'intérieur, il est invisible, omniprésent et pour certains encore comment on l'attrape, c'est peut-être pas très intégré, mais pour l'immense majorité c'est clair : c'est pas le virus qui nous prend, c'est nous-mêmes qui, par notre manque de vigilance, attrapons le virus. C'est le croyant qui l'attrape, en léchant les barreaux en fer pour montrer, espèrent-ils, que Dieu est plus grand que le virus, c'est un certain président de la république qui serre des pognes à tout le monde pendant des heures à Mulhouse et qui après va contaminer tout le monde sur son passage.
La contamination n'est donc pas le fait d'un événement extérieur face auquel on ne peut rien, c'est le fait d'une action propre face à laquelle on ne ressent aucune peur, mais bel et bien de l'angoisse. Oui, les gens sont angoissés, angoissés parce qu'ils découvrent que leur corps leur échappe systématiquement dans des gestes inconscients, on se touche le visage sans le savoir, sans s'en rendre compte, et ce sont ces gestes inconscients qui nous rendent malades.
Du coup, pour éviter de tomber malade, on se rend malade à se scruter en permanence. On s'angoisse. À lutter contre nous-mêmes. On s'angoisse. Pris entre l'impossibilité de rester à l'intérieur et les risques auxquels expose une sortie. Alors on s'angoisse en allant faire les courses, parce que sortir inquiète mais qu'on ne se voit pas non plus crever de faim enfermé chez soi. L'inquiétant est omniprésent, le monde redevient menaçant, et le moindre geste que l'on esquisse dans cet enfer risque de nous tuer. Ça c'est l'angoisse, fondé en raison ou en imagination, c'est l'angoisse.

Et Roger est un con.
Il a plus de 50 ans de philosophie derrière lui mais ne pas voir l'angoisse qui saisit ses contemporains les humbles, l'écraser en dessous de platitudes philosophiques fossilisées, exposées sans réflexion, c'est se montrer con.

mardi 22 octobre 2019

La reprise (l'affaire Moix, encore)


Je vais revenir un peu sur l'affaire Moix.
Suite à la chronique que j'ai publiée sur le livre Orléans, on m'a fait savoir que ma position sur l'affaire, malgré sa prétention à la distance et à l'objectivité, était partisane. J'adopte le point de vue des accusateurs de Moix, je critique celle de ses défenseurs. Depuis mon article ici, la grand-mère maintenant intervient, le frère menace de procès. Bref, l'affaire se poursuit, les camps sont partagés, les défenses cependant semblent maintenant être largement de mise. Troisième temps qui s'étire, qui s'étirera jusqu'à oubli ou rédemption.

Reste moi. Dans mon article sur les Suppliantes, j'affirme que le rôle du philosophe, lorsqu'il parle de l'actualité, consiste à analyser le débat et le faire comprendre, non pas à y prendre part, mais à situer et juger le débat en tant qu'objet. Cela malheureusement n'est possible qu'une fois le débat clos, qu'à partir du moment où tous les éléments permettant de comprendre ce qui se passe sont disponibles à l'analyse. Ici, il faudrait donc établir déjà qui dit vrai et qui ment pour pouvoir trancher. Dans un débat en cours, analyser le débat, c'est y prendre part. Qu'on le veuille ou non, on est embarqué. Le signe de cela, c'est l'absence de conditionnel : par ce manque de rigueur, je trahis ma position idéale en m'associant à un camp, en m'opposant à l'autre. La philosophie, la hauteur, deviennent des outils rhétoriques pour faire valoir un point de vue qui, au final, se réduit à ça : Moix ne vaut rien. C'était pas le but. Cela pour dire une chose : l'actualité est un objet inaccessible.

Cela m'ennuie : l'actualité, j'y reviendrai à un autre moment, c'est malgré moi l'objet unique qui m'intéresse aujourd'hui. Je ne peux donc pas tellement me satisfaire d'un tel constat. Dire qu'au fond je suis condamné à m'intéresser à l'actualité comme concept et non pas comme fait me dérange évidemment. Ce serait se retirer du monde, et si j'avoue que c'est une tentation, c'est aussi je le sais une impasse. À moins qu'il ne faille considérer qu'on ne l'atteint d'abord qu'en s'immergeant en elle, quitte à se tromper, pour ensuite comprendre les raisons de ses propres errements. Il faudrait alors que je me jette délibérément dans l'outrance, que je prenne des positions tranchées, que je fasse preuve, sans doute, d'une certaine complaisance. Temporaire, mais malgré tout gênante.
Car c'est bien cette complaisance que l'on reproche aux éditorialistes, à une certaine presse sensationnaliste, à des hommes politiques trop peu avares de leur parole. Complaisance qui les autorise finalement à jamais rendre des comptes. L'idéal serait bien sûr d'avoir tous les éléments, de pouvoir juger d'en haut, avec superbe et distance. Mais comme pour tout, l'idéal …

Le premier élément qui rend instable la position que j'ai essayé de prendre sur l'affaire Moix, sur les Suppliantes, que je m'apprêtais à prendre sur le nouveau débat sur le voile, c'est, intuition que m'a laissée un récent colloque universitaire, la fictionalisation de l'actualité. On ne peut s'empêcher de « raconter » l'événement, les écoles de journalistes d'ailleurs apprennent à écrire avec cet espèce de schéma actanciel ancré dans l'esprit : qui fait quoi, où, quand, comment, à qui, pourquoi, etc (les anglais parlent des « 5 w »). On transforme les « acteurs », le mot en dit déjà long, en personnages, voire en caricatures, on réduit à une trame simple, on se livre, fatalité (les informations ne viennent pas toutes en même temps, les articles ouvrent à contestations, vérifications et approfondissements) ou stratégie (il faut tenir en halène), à un feuilletonage de l'information, comme autant de « chapitres » ou d'« épisodes », on saute sur les « rebondissements » et les « coups de théâtre » pour relancer l'intérêt, sans oublier, au moins pour l'information TV, qu'on joue, trop, sur les sentiments. Il est typique en ce sens que plusieurs films récemment aient fait le récit de grands scoops. Plus que les événements, c'est maintenant le traitement médiatique et le travail de mise en forme journalistique des événements qui devient la matière des films. Reconnaissance, de la part du cinéma, de la nature fictionnelle, romanesque, du journalisme. Ambiguïté réalité/fiction que l'on retrouve du reste dans l'affaire Moix : « c'est un roman ; tout y est vrai ». Ambiguïté qui converge vers l'obsession de la fake news et de la post-vérité qui établit la métaphysique de notre temps : un fait peut être faux ; ce qui le rendra vrai, c'est l'adhésion collective au récit dans lequel il s'inscrit. Le postmodernisme a ainsi trouvé à restructuré le monde, plutôt à le suturer. En absence de grand récit imposé par la tradition, c'est la guerre des micro-récits. De la cohue certains se massifient, se densifient, fédèrent. Ils deviennent vrais non pas parce qu'ils l'étaient, mais parce qu'on les rend tels en ne les contestant pas. Ce pourquoi même le faux peut devenir factuel.
Prendre la parole au milieu d'un débat, c'est faire pencher le vrai, qu'on le veuille ou non, sur la base du peu qu'on croit savoir, d'un côté ou de l'autre. Ce pourquoi il est plus facile de parler après-coup : mais alors on ne fera que valider la « fiction réalisée » et les identifications opérées, distribuer les bons points. Ou la contester, mais ce faisant, on est dans le débat non au dessus.

La seconde difficulté, c'est que la réalité est une masse dans laquelle on découpe. Or ce découpage n'a rien d'évident, oblige à laisser des éléments de côté, on ne peut pas tout voir, tout traiter, tout aborder d'un coup. Choisir un angle—est-il si vrai qu'on le choisisse d'ailleurs ? Revient à se situer par rapport à la réalité qu'on prétend traiter et donc à ne dire que ce que cet angle permet de dire. Les mises sous silence sont sans doute aussi importantes que ce qui est dit. Reprenons l'affaire Moix, qu'est-ce que j'essayais de faire ? De traiter cette chose comme événement médiatique (mon évocation ici de l'affaire) et comme événement littéraire (mon analyse du roman comme auto-hagiographie ratée). Mais c'est aussi tout autre chose. Un événement familial, et je suis pourtant bien placé pour savoir que les relations entre frères sont pénibles, douloureuses et que les rancœurs ont de tenace. C'est aussi un événement psychologique ou psychosocial : comment on se construit en étant battu, en ayant des « parents toxiques », quelles conséquences à long terme dans la vie, etc. Sans doute peut-on en voir encore d'autres, un événement micro-historique sur les mentalités et la vie quotidienne dans la ville d'Orléans au milieu des années 70, événement à construire à partir d'autres témoignages et de fouilles dans les archives. À ne vouloir parler du plus inhumain, littérature et médias, je ne fais finalement que me plier à ce que ma position revendiquée (celle de philosophe) m'impose : je traite de tout ça comme je traite des idées et des textes. Mais l'humain ? Je le laisse à d'autres, mais il va sans dire que ce qu'un psychologue bien informé dirait mettrait sans doute à mal ce que j'écris et m'obligerait à me réviser. D'ailleurs, dans mon analyse du livre, je dis bien qu'on est plus proche de la mise en texte d'une mémoire traumatique que d'un roman à proprement parler. N'est-ce pas là déjà la reconnaissance d'une faille dans mes analyses ? Que sous un autre angle un tout autre événement m'apparaîtrait ?

Que faire alors ? Ne rien écrire ou assumer le fait d'écrire des choses dont j'aurai à me repentir, qui mettront à mal l'idée que je me fais de moi-même et de ma capacité à comprendre les choses, des choses qui, à la réflexion, me révolteront contre moi-même. Ne rien écrire ou écrire et s'en vouloir d'avoir écrit. À tout prendre, tant pis pour mon sentiment de toute-puissance et d'infaillibilité, ne rien écrire serait pire : cela m'ôterait toute occasion de me reprendre, donc de penser mieux, d'agir mieux. Toute occasion d'opérer des identifications et donc toute possibilité de les briser. Or c'est un des enjeux du débat, identifier les acteurs, leur rôle, en construire le récit. Moix-victime n'ouvre pas au même récit que Moix-bourreau. Croire en ces identifications, ce n'est pas faire le même récit que lorsqu'on les conteste avec violence : non pas proposer un Moix-victime-bourreau ou Moix-bourreau-victime, mais un Moix-tout-autre (ce vers quoi je tendais, en isolant un Moix-marchadise, mais d'autres sont possibles). Car opérant cette reprise, je me rend compte que plus important que tout ce que j'ai écrit sur Orléans, ce qui fait que ce livre est un signe de ce qu'est notre époque actuelle, c'est bien qu'en lui comme autour de lui ce noue la fusion du réel et du fictif : « c'est un roman, tout y est vrai » est une parole de plateau que finalement j'aurai dû savoir prendre tout à fait au sérieux.

mercredi 2 octobre 2019

L'aveuglement tragique


Le 25 mars dernier, la représentation des Suppliantes, pièce d'Eschyle, par la compagnie Demodokos, est bloquée par des associations étudiantes, jugeant la mise en scène raciste. Depuis, le débat s'installe, après avoir fait rage. Des concours d'anathèmes et d'invectives, on passe à des débats de fond, parfois centrés sur l'affaire, parfois très éloignés. Débats qui se font le plus souvent sans les premiers concernés, troupe de théâtre ou militants, par commentateurs interposés. Je ne vais malheureusement pas déroger à la règle. Je mène cette réflexion à partir des éléments que j'ai pu retirer des nombreux articles, comptes rendus et interventions diverses que j'ai lus depuis le début de l'affaire. Qui date maintenant, qui sans doute est complètement oubliée.


Le philosophe a un rôle primordial dans les débats de société, qui le condamne à ne jamais être entendu. Il n'a pas à intervenir dans le débat. Ça, c'est le rôle des premiers concernés, associations militantes d'un côté, troupe de théâtre et gestionnaires du lieu de l'autre. C'est aussi le rôle des éditorialistes, des auteurs de tribunes, des citoyens pris à parti. Le philosophe doit bien se garder de participer de cette cacophonie, son rôle est ailleurs. Il doit intervenir non dans le débat, mais sur le débat, pour en déterminer les positions possibles, leurs faiblesses, leur pertinence, montrer par l'exemple que le débat se dissipe pour peu que l'on prenne en compte la position de l'autre, ce que ne font jamais ceux qui prennent part au débat : quel militant, au milieu de la controverse, se demande si son action est bien fondée ? Quel artiste, voyant son œuvre insultée et empêchée d'exister, dans sa colère et son indignation, peut essayer de voir ce qu'il y a à sauver, à accepter, dans les propos de ses accusateurs ? Cet aveuglement est tragique : en ce sens qu'il nous empêche à proprement parler de vivre ensemble, dans le même monde, et nous coupe fatalement de ceux que l'on s'efforce pourtant de convaincre ; il est tragique surtout parce que ce genre de malentendu est l'essence même du spectacle tragique, dans lequel on meurt de n'avoir pas assez vu la précarité de ses propres certitudes et la menace qu'elles font peser sur la démocratie.

Comment prendre position sur le débat ? Quelle perspective emprunter afin de s'assurer un maximum d'impartialité ? Après un ensemble de réflexions très partisanes, à chaud, mes lectures, mes recherches me permirent de voir les limites de ma première position et c'est finalement l'intervention de Louis-Georges Tin sur France Culture qui m'a donné l'occasion de tout revoir à nouveau frais. Moins ses propos d'ailleurs que son évocation simpliste de l'école de Constance, de « l'esthétique de la réception », que j'ai trouvé pour le moins faible et ineffective. Cette esthétique il faut d'une part la radicaliser et d'autre part l'ouvrir au maximum afin d'obtenir un outil, semble-t-il efficace, pour gérer les débats de ce type. D'abord radicaliser, parce qu'on ne peut pas se contenter d'une évocation aussi vague à l'école de Constance, dont les figures de proue avaient d'ailleurs tendance à concevoir le lecteur comme un lecteur érudit qui maîtrise les codes de l’œuvre qu'il reçoit et qui accepte d'en jouer le jeu. Ce qui n'aide en rien à saisir ce qui se joue dans cette affaire ; à l'esthétique de la réception, il faut préférer une approche plus radicale et s'appuyer plutôt sur une sociologie de la réception. Ouvrir au maximum enfin parce que se contenter de cette approche ne nous donnerait accès qu'à une vision partiale du débat ; il faut la mettre en balance avec une approche située plutôt du côté d'une esthétique de la création, pour saisir la position adverse, ainsi qu'avec une lecture de l’œuvre controversée qui s'accorde à en exposer la logique interne, lecture qui permettra de faire tampon entre les deux autres positions (esthétique de la réception, esthétique de la création). Cette troisième lecture est nécessaire pour permettre de voir les faiblesses de chaque position, de les corriger à partir de l'autre et de construire ainsi une vision juste et complète de l’œuvre en débat.


Esthétique de la création

L'esthétique de la création part non pas de l’œuvre achevée ou de sa réception, mais des artistes et du travail qu'ils engagent. Elle peut revêtir un aspect psychologisant ou biographique, en cherchant des explications dans l'esprit et dans le passé de l'artiste, ou sociologique et historisant, en les cherchant dans l'époque et la société contemporaines de l’œuvre. Le plus intéressant, de loin, et de chercher les explications dans le travail effectif lui-même, dans son élaboration progressive analysée comme une lutte, un marchandage constant entre des intentions d'une part et une matière qui résiste d'autre part, médiatisées par le talent et les aptitudes de l'artiste. Cela, simplement, demande plus de travail, plus de recherches. Donc plus de temps. Car si on peut tricher en dessinant de grandes fresques historiques ou sociales, on ne le peut pas en s'appuyant précisément sur le travail de l'artiste. Or, que voulait faire Philippe Brunet ? Nous le savons : reproduire le plus exactement possible un spectacle tragique antique afin de faire vivre aux spectateurs le choc esthétique que, supposons-nous, connaissaient les grecs de l'antiquité, afin de mettre le public contemporain en présence d'un théâtre total qui bouscule absolument nos habitudes, tant le théâtre antique est différent de notre théâtre contemporain. Ce travail, initié avec le Théâtre du Soleil d'Ariane Mnouchkine, s'appuyant sur la linguistique, l'histoire, l'archéologie, est un travail de longue haleine, de lecture patiente du texte antique, de mise en scène précise.

Or, c'est là un travail qui s'élabore sur un temps long, un an, qui affronte des difficultés techniques et philologiques : la représentation devant se faire avec masques, comment avoir une idée pendant les répétitions du résultat final sans avoir les masques ? Peut-on se contenter de laisser les visages nus ? Ne devons-nous pas essayer de nous approcher du rendu des masques ? Comment le faire ? Le choix a été fait de partir temporairement sur un maquillage bronze. Ce qui a fait crier au black-face des étudiants militants dans diverses associations de la Sorbonne. Mais comment, du point de vue du metteur en scène et de l'équipe, engagés dans un processus de création, ne pas hausser un sourcil en se voyant accusé de la sorte de vouloir se moquer, consciemment ou inconsciemment, des noirs !
Problèmes philologiques enfin : le texte parle de danses sauvages. Qu'entendaient les grecs par là ? Est-ce que l'on entend par « sauvage » la même chose qu'eux et comment, par un travail des corps, restituer l'idée que les athéniens se faisaient de la sauvagerie en oubliant, justement, les images d’Épinal du sauvage que notre passé colonial nous a léguées ?
Les discussions qui auraient dû s'ouvrir ici publiquement, au bénéfice de tous, auraient été passionnantes et auraient permis à chacun de mieux saisir l’œuvre et la nature du travail engagé. D'offrir aussi un sentiment de la sauvagerie libéré de tout soupçon raciste. Si les grecs voulaient dire par « sauvages » que les danses étaient « non grecques », on ne peut plus les suivre. Pas par bon sentiment, mais par cosmopolitisme réalisé. « Sauvage » alors pourrait vouloir dire soit « désordonnée », comme les marches stupides des Monty Pythons, soit « livrées à la violence de l'émotion ». Quelle émotion est mise en jeu ici, comment la représenter par une danse ?


Les critiques adressées au spectacle

Les critiques ont-ils vu cela ? Non. Ils n'ont pas cherché à embrasser le travail de création, à le saisir dans son propre mouvement et sa propre logique, mais emprisonnés dans une approche qui tient de l'esthétique de la réception, ils se sont contentés de dire : « on peut y voir du black-face, donc il s'y trouve ». À partir de là, les accusations ne pouvaient que braquer Brunet et son équipe. Ainsi que toute une partie de l'opinion publique. Les communiqués de Mélanie Luce de L'unef, de l'AMECAS, de la BAFFE dans une moindre mesure, de la BAN pour autant que j'ai pu en juger, toutes ces interventions montrent un refus obstiné de connaître ce qu'ils prétendent interdire et il est dès lors difficile de les suivre.

Ainsi le communiqué de l'AMECAS affirme :

« Nous avons pris connaissance de la réponse du service culturel de l'université, qui invitait les plaignants à venir voir la pièce « pour mieux comprendre de quoi parle cette fabuleuse pièce ». Nous nous passerons d'une telle invitation. Nous invitons plutôt le service culturel de notre université à se pencher sur l'histoire et l'héritage de la pratique du « black-face ».
Si la réalisatrice [???] souhaitait faire un parallèle avec l'actualité migratoire, il aurait été préférable d'engager des acteurs noirs pour les rôles concernés. »

Je parlerai du Black-face dans une autre note, dont l'histoire est plus sinueuse que ce qu'on en dit aujourd'hui. Évocation d'ailleurs hors de propos puisque dans les suppliantes, il est question, à travers les danaïdes, de lointaines descendantes grecques au teint hâlé, pas du tout de « noires » au sens où ils l'entendent. Mais ce qui met à bon droit en colère, c'est que le but de la représentation n'est pas d'offrir un commentaire sur l'actualité, comme l'a fait à ce propos Elfriede Jelinek avec Les Suppliants, mais de jouer la pièce au plus proche de comment elle se jouait pendant l'antiquité, dans une démarche historique et théâtrale coupée du contexte migratoire et politique contemporain. Ne pas le reconnaître revient à avouer, pour les membres de l'AMECAS, qu'ils ne savent pas ce qu'ils interdisent, ne veulent pas le savoir. Peu importe les raisons. Dès lors, proposer d'engager des acteurs noirs, comme le fera aussi l'UNEF, revient à tirer profit de la représentation pour alerter sur le manque de visibilité des acteurs noirs ; c'est un combat nécessaire, mais ici déplacé.

Le fil twitter de l'UNEF donnait :
« Une fois la « nouvelle mise en scène présentée », on nous parle de masques pour représenter des personnes racisées OR ces masques sont caricaturaux : cela montre bien la problématique de caricaturer des personnes noires.
Après 200 ans d'histoire de la caricature des personnes noires, de tels procédés ne sont pas anodins (et cela quel que soit le niveau d'exagération des masques dans la Grèce antique).
Le recours à une pratique fondamentalement liée au racisme alors que la pièce aurait pu être réalisée en embauchant des personnes noires, dans une période où le racisme continue à gangrener notre société, ce n'est pas neutre ! »

Comment dire que le niveau d'exagération des masques grecs ne doit pas être pris en compte alors même que le but est d'être fidèle au maximum à ces masques ? Mettre en avant l'état de la société actuelle pour condamner une pièce qui cherche à s'en affranchir revient aussi à faire un faux procès. D'autant plus qu'il y à là une méconnaissance du texte (les danaïdes sont grecques) et de l'histoire des masques grecs. Le masque blanc n'y est pas symbole du blanc opposé au noir ou au racisé, mais de féminité ou de vieillesse, en un mot, de faiblesse. Les masques non blanc représentaient aussi bien grecs que non grecs.


L'esthétique de la réception

Si on ne regarde les choses que du point de vue de la création, les associations ne peuvent qu'avoir tort. Mais il faut aussi regarder les choses de leur point de vue.
Elles se placent du côté d'une esthétique de la réception. Leurs membres s'érigent en spectateurs outrés d'une œuvre achevée ou jugée telle qui, qu'on le veuille ou non, échappe toujours à son créateur pour exister dans un espace social qui n'est jamais neutre, reçue par des personnes qui elles aussi ne sont pas neutres. Quand des catholiques intégristes perturbent la représentation de « Golgotha Picnic », attaquent « Piss-Christ », ils le font au nom de leur intégrisme. Quand les images de presse de l'attentat de Charlie Hebdo font l'objet d'une vague importante de suspicion, c'est au nom d'une défiance envers tout discours médiatique et officiel, qui s'explique, comme l'intégrisme, par les outils de la sociologie. Pareil quand des étudiants empêchent la représentation des Suppliantes à la Sorbonne. C'est au nom d'une position de militant, position que la sociologie de la réception peut éclairer.
La sociologie de la réception postule en effet que le sens d'une œuvre ne dépend pas que d'elle mais se construit dans sa rencontre avec des publics, que ce dernier soit expert, qu'il accepte comme présupposé personnel et grille de lecture le sens de l’œuvre que l'artiste ou l'histoire de l'art retient, ou qu'il soit dans un rapport plus ambigu, plus conflictuel avec l’œuvre, produisant des sens inattendus, mais qui, dans cette optique, se justifient tout autant que l'analyse experte. La difficulté étant sans doute dans cette idée de lecture justifiée : qu'elle soit justifiée ne veut pas dire qu'elle soit juste, cela veut dire qu'il faut en rendre compte et l'envisager sérieusement comme un sens possible, non comme le sens.
Les œuvres aujourd'hui n'existent plus seulement dans leur espace d'exposition ou de représentation. Elles existent dans des espaces décontextualisés, sous des formes partielles. Ici, l'interprétation de la pièce s'est jouée entièrement sur twitter sur la base d'une photographie représentant une actrice au visage recouvert d'un maquillage cuivré. C'est moins la représentation que cette image sans contexte, sans commentaire, qui a orienté la lecture militante du spectacle. Le Tweet qui a lancé l'affaire était entre la demande d'information et l'invective : il demandait des éclaircissements à la Sorbonne sur le spectacle, mais affirmait d'emblée que le spectacle était un « spectacle raciste ». Twitter est le lieu du commentaire brut de l'actualité immédiate, de la mise en réseau immédiate de la parole sans filtre et de l'écho immédiat des combats autant que des scandales. Ce n'est pas étonnant que les associations, les militants, les partis politiques, les journaux et journalistes s'y trouve tous et y soient très actifs. Après ce Tweet, très tôt, les demandes de soutient ont été lancées à des personnalités publiques noires. Il leur était demandé de prendre la parole contre la représentation. Twitter n'est pas un lieu d'analyse et les réponses de la Sorbonne (la photo montre un maquillage de répétition en attendant d'avoir les masques) montrent que les responsables n'ont pas du tout perçu ce qui se passait ni à quel niveau (la réception) les accusations portaient. Ils se défendaient du côté d'une esthétique de la création et d'une réception lisse des œuvres. Leur défense a manqué de pertinence. Quand les photos de masques ont commencé à circuler, là encore déconnectées de la pièce en elle-même, il était impossible des les recevoir autrement que comme des « masques de noirs ». Cela était inévitable sur un réseau où quand une photo montre un blanc au visage grimé en noir, cela soulève immédiatement un scandale, des pressions sociales fortes, des excuses enfin. Les photos d'Antoine Griezman et Justin Trudeau nous le montrent bien. La photo des répétitions ne pouvait qu'être rattachée à ces photos là, comme énième exemple d'une pratique raciste, signe d'un mépris de race pour la souffrance passée et présente des noirs, comme dernier relent d'un orientalisme occidental : parce qu'objectivement, arrachée à son contexte de création, montrée sur twitter, cette photo ne pouvait qu'être lue ainsi. Donc quand les masques sont apparus ils ont été lus comme des masques raciaux, dans la droite lignée de la première photo. Or c'est sur cette première photo, non sur la pièce, que tout s'est joué.

La Sorbonne et la compagnie Demodokos auraient dû prendre en compte ce contexte nouveau de réception des œuvres, où tout le monde peut s'emparer d'images partielles non pour leur faire dire ce qu'on veut, mais pour extraire un sous-texte des images qui objectivement s'y trouve, et l'exploiter à diverses fins (lutter contre le racisme, le sexisme, moquer un adversaire, alerter, diffamer, etc.).


La logique des œuvres

La belle affaire si tout le monde a raison et tort à la fois. Dans ces conditions, il n'est pas étonnant que personne ne se soit compris ; d'un côté un travail voulait être reconnu, de l'autre des sensibilités blessées voulaient être prises en compte. Deux esthétiques irréconciliables. C'est cela même l'essence du spectacle tragique. Les tragédies présentent le plus souvent des personnes qui, parce qu'elles sont dans leur bon droit, s'enferment dans leur subjectivité, dans leur point de vue particulier, refusent de prendre en compte le point de vue autre que dans leur intransigeance elles érigent en position adverse. La scène de théâtre, dans son dispositif, est un espace commun par lequel une conciliation peut être obtenue. Certes plus souvent dans l'esprit du spectateur que sur la scène elle-même. Il faut donc un espace commun pour que ces deux esthétiques s'accordent et cessent d'entrer en conflit. Ce terrain d'entente est la logique de l’œuvre. Ce n'est que par elle que l'on peut dire que l'intention initiale de l'artiste se perd ou réussit, qu'on peut mesurer la distance entre l'intention, le travail engagé, et le résultat final. Ce n'est que par cette analyse logique que l'on peut décider si les interprétations d'un public non spécialiste sont légitimes ou non. Ce n'est qu'au travers d'une telle coopération qu'un travail de création peut se corriger et qu'une réception émotionnelle peut s'informer de ce à quoi elle réagit.
Ici par exemple, l'intention est de créer un spectacle au plus proche de ce qu'était le spectacle tragique : mais il y a des actrices. C'est une entorse, seuls les mâles jouaient pendant l'antiquité. Plus exactement un compromis. À partir de là, d'autres sont possibles. En interrogeant l'écart entre l'intention initiale et la direction prise. Comment veut-il faire apparaître les danaïdes, comme des grecques ou comme des égyptiennes ? comment le montre-t-il et pourquoi ? comment envisage-t-il la sauvagerie de leur danse ? que faire passer à travers les masques, à quel point est-on fidèle aux masques grecs ? ensemble de questions que Brunet s'est posé forcément, mais qu'il doit se poser aussi du point de vue de ceux qui recevront le spectacle. Autour desquelles surtout il faut communiquer. À l'ère d'internet, il n'est plus possible de se retrancher du monde, il est dangereux de ne pas accompagner les images d'informations sur leur contenu, sur la manière dont on a élaboré et pensé ce qui est montré. Il faut les accompagner d'une analyse, sans quoi, la première analyse risque d'imposer sa grille de lecture, aussi impropre soit-elle, et d'empêcher toute autre grille de lecture possible : les artistes, quand ils expliquent leurs choix, sont renvoyés à un « racisme inconscient » qu'il est malheureusement impossible de confirmer ou d'infirmer, qui ne peut donc qu'être un outil d'intimidation.

mardi 1 octobre 2019

Heidegger et les voyous


Voyou, voyou
C'est tellement bien quand tu joues
Qu'on est tous, tous comme des fous.
Tu mets le désordre partout.
Voyou, voyou
C'est tellement beau quand tu joues
Qu'on se fout tous tout d'un coup
De cette vie qui fait de nous
Des voyous.
Danse avec les mots qui sont au fond de nous,
Et la force qu'il y a dessous.
Tape sur nos destins comme on tape sur un clou,
Vas-y, vas-y venge nous.
Michel Berger, Voyou

Vincent Cespédès veut faire retirer Heidegger des programmes de philosophie de terminale. Au double motif que l'Etat ne devrait pas promouvoir la lecture d'un nazi. Et qu'un philosophe ne saurait être nazi. De ce que j'ai compris, à la lecture de son fil tweeter, cela semble participer de sa lutte contre la propagande d'extrême droite. Avant d'entrer dans le vif du truc, à savoir 1) la lecture d'un idéologue du nazisme est-elle recommandée par l'Etat ? 2) qu'est-ce que le nazisme de Heidegger ?, un peu d'échauffement ad hominem.

C'est que Cespédès, j'ai croisé son nom à deux reprises dans ma vie, la première m'a laissé dubitatif : il vendait un « tarot philosophique » fumeux, la seconde m'a rendu plus perplexe encore sur le bonhomme : il vendait une méthode « voyoute » aux lycéens pour avoir « 15/20 au bac ». Sa méthode ? Un concentré de tous les écueils contre lesquels on met en garde nos élèves toute l'année. Donc à chaque fois qu'il intervient sur ce qui se passe au lycée, il semble que ce soit à fin promotionnelle. Parce qu'on ne l'entend pas prendre position sur l'enseignement en lui-même, se faire l'écho des inquiétudes ou des combats des professeurs. Le virage néolibéral de l'école semble lui plaire, après tout, ça permet d'écouler des méthodes voyoutes … il n'a de toute façon pas un grand amour pour les profs, qui sont soit des jaloux (depuis le succès de son premier livre) soit des « sombres crétins ». Tout de même, à propos du bac, du bac qu'on va imposer aux terminales l'an prochain, il y aurait tout autre chose à dire.

Mais lui nous sort Heidegger. Alors soit, Heidegger.


Le programme de philosophie

L’État recommande-t-il sa lecture ? Non. Heidegger apparaît bien dans la liste des auteurs, donnée à titre indicatif, au bulletin officiel. Le programme de philosophie donne un certain nombre d'auteurs en plus des notions et des repères. À quoi sert-elle ? D'abord, l’œuvre à étudier au cours de l'année doit être l’œuvre d'un de ces auteurs. Normal, ils constituent une culture commune et le correcteur est censé savoir plus ou moins ce que pense tel ou tel. Malgré cela, chaque année, des élèves arrivent avec des livres d'auteur hors liste dont le correcteur ne connaît rien mais rien du tout. Ce qui n'aide pas l'élève. En ce sens, mieux vaut donner à lire Heidegger que Cespédès à ses terminales.
Ensuite, il est souhaitable que l'élève ait entendu parler de ces auteurs au cours de l'année. Parce que ce sont des auteurs importants—preuve en est on en parle encore, indépendamment de leurs idées : Platon dans l'antiquité était antirépublicain, Thomas d'Aquin au Moyen-âge a théorisé la guerre juste, Alain à l'époque contemporaine était antisémite, bonjour le marigot puant !). Mais là déjà deux remarques : il y a des auteurs (saint Thomas, Saint Anselme, Averroès, Heidegger sur qui on fait assez souvent l'impasse, faute de connaissance). Heidegger, son répertoire d’œuvres complètes exploitables est mince. À part « qu'est-ce qu'une œuvre d'art ? » et « l'essence de la technique », je vois pas dans quoi un collègue pourrait vouloir se lancer.

Pourquoi ce n'est pas une recommandation ?
Le programme de philosophie n'est pas donné à titre d'édification et d'élévation spirituelle ; la IIIe République, c'est fini. Le programme est là pour permettre aux élèves de ressortir de leur année avec en tête quelques grands jalons de l'histoire de la philosophie, quelques éclaircissements sur de grands problèmes classiques.
Heidegger est-il important pour comprendre l'histoire de la philosophie ? Oui. Tout nazi qu'il soit. D'une part parce qu'il a un point de vue original sur l'histoire de la pensée : la question de l'être, posée par les premiers penseurs (poème de Parménide), est vite éclipsée et toute l'histoire de la pensée humaine est l'histoire de cette occultation puis de cette redécouverte. On peut la critiquer, mais elle réunit d'une part les grandes visions totalisantes du XIXe et la tentation critique de Nietzsche. Il jouit aussi d'une profonde influence sur toute une partie du XXe siècle—le déplorer ne changera rien à l'affaire. Influence sur des personnalités et des pensées très diverses : Sartre, Lévinas, Deleuze, Derrida, Lacoue-Labarthe, Jean-Luc Nancy, pour n'en citer que quelques uns (que je lis ou ai lu). Dois-je rajouter quelques uns de ses élèves ? Arendt, Jonas, Anders. Doit-on effacer Heidegger de l'histoire, de l'histoire mouvementée du XXe siècle, comme on effaçait les visages des apostats de la révolution sur les photos d'archive ? Ce révisionnisme épidermique et moralisateur de l'histoire de la philosophie a quelque-chose de facile et de grotesque.
Parce que, en plus d'être important pour saisir les filiations entre auteurs et pensées, Heidegger est représentatif de son époque.



L'époque Heidegger

C'est là qu'on va se demander ce que ça signifie pour Heidegger d'être nazi, et pourquoi il l'est devenu. N'oublions pas que son livre le plus important, Être et Temps, date de 1927. Avant Hitler, avant les nazis donc. Il faut replacer Heidegger dans son époque pour comprendre comment on peut être et philosophe et nazi.

Le XXe siècle est un siècle de guerre et de mort. La première guerre a fauché plus que des vies. Elle a fauché l'espoir même de vivre une vie humaine. Elle a plongé le siècle et toute une jeunesse dans les ténèbres. Le but était d'en sortir. Il y a eu Dada qui disait merde, le surréalisme lancé dans sa quête d'un tout autre, l'écriture blanche qui se voue au silence et à la mort. Il y a eu wittgenstein, ébranlé par la guerre, écrivant pendant les combats son tractatus. Il y a eu Georges Bataille, ravagé par ce qu'il a vécu. Et Heidegger, qui assoit son questionnement philosophique sur les décombres, en vue de tout rebâtir. C'est comme ça qu'on peut comprendre ces nombreux passages où il affirme que la philosophie ne cherche pas à donner des réponses mais à approfondir l'inquiétude, l'angoisse, à creuser les questions jusqu'à ce que, au moment où tout nous lâche, la réponse vienne. Non pas d'un exercice rationnel, de la philosophie, mais du plus profond de nous, quand angoissé on n'a plus rien, pas même la philosophie, à laquelle se rattraper. Ce qui se révèle en nous alors est ce qu'il y a en nous de plus authentique et si philosophie on doit faire, c'est à partir de ça qu'on doit la construire. Car c'est la dernière chose à laquelle on est lié quand plus rien ne justifie de vivre une vie convenue. Un truc en nous qui résiste et refuse de crever. Bataille en refusant de crever s'est fait joyeux cynique, auteur d'une pensée du rire et de l'ivresse. Wittgenstein a voulu se faire moins que rien : après avoir résolu le problème fondamental de la philosophie (de quoi peut-on parler?), l'essentiel (« le mystique ») restait pleinement posé : qu'est-ce que le monde et que dois-je y faire ? Cela, la philosophie ne peut que le taire. C'est ce dont on ne peut parler. C'est pourquoi il voulait mener une vie simple, de petit prof, et ne plus parler. C'est pourquoi il voulait répondre de cet essentiel avec sa vie. Heidegger, comme beaucoup d'autres, a essayé de développer une philosophie des décombres, qui ne soit pas là pour donner les réponses (qu'est-ce que la vie bonne, qu'est-ce que le monde, qui virer du programme de philo, etc.), mais pour indiquer dans quelle direction il avait lancé sa vie et donner à voir aux autre comment lancer la leur dans sa direction propre. La vie de Heidegger, avant d'être nazie, est une vie paradoxale de refus au cœur même de l'acceptation.

On le voit, la philosophie, dans toute la première moitié du XXe siècle, est une lutte avec les mots pour transcrire ce qui ne peut qu'échapper au langage ; là dessus Wittgenstein avait raison. C'est une philosophie de l'engagement entier, de l'engagement de tout son être dans les tourments de l'époque, pour arracher aux mots ce qu'ils ne peuvent que manquer d'exprimer. Même lutte jusque chez Sartre, Lévinas. Il faudra attendre le structuralisme pour voir abandonner ces affres et ces gouffres, pour entendre dire à nouveau qu'il est possible de parler.



D'accord, mais et son nazisme ?

L'Allemagne au tournant du XXe siècle est farouchement antisémite. Heidegger, qui a grandit dans un milieu catholique, est culturellement mais foncièrement antisémite. C'est l'époque ; c'est pas le dédouaner de dire ça, les idées nous viennent bien de quelque part. Ce ne sont pas leurs raisonnements qui produisent l'antisémitisme, mais bien l'environnement dans lequel ils ont évolué et qui constitue à nos yeux leur impensé. Cet antisémitisme en Allemagne est resté très présent, pendant la grande guerre, la république de Weimar, jusqu'au IIIe Reich, et encore aujourd'hui. Heidegger est-il resté fidèle à ce catholicisme ? Le livre de Farias—c'est bien de l'évoquer, c'est mieux de le lire—semble dire que non : marié à une protestante, père d'un fils non baptisé, coupé des milieux catholiques (en raison de son mariage, mais aussi à des fins stratégiques), il mène une vie peu catholique (il trompe tout de même sa femme avec une élève juive, je réclame explication). Mais il reste fidèle à l'esprit des mouvements de jeunesse catholiques auxquels il a participé : il manifestera toujours un attachement exclusif au terroir, à l'arrière-pays, à la nature, condamnera toujours toute civilisation matérialiste, les villes et la vie urbaine, le progrès dont, avec un pessimisme certain, il ne verra que le pire (d'une certaine manière, c'était un décroissant). Or cet amour du terroir, de la tradition, de l'archaïsme, est un des deux versants du romantisme allemand, le versant nationaliste, qui l'a emporté au XIXe face à l'autre, universaliste.
Il conservera d'ailleurs une grande proximité avec les associations de jeunesse, dont celles qui imposeront le nazisme dans les universités. Avec la montée du nazisme, il va réinterpréter ses concepts à la lumière du mouvement, les utilisant afin de servir la propagande nazie, d'insuffler l'amour de la patrie, le sentiment d'appartenance à un peuple (une unité ethnique), le goût de l'abnégation au service du pouvoir. Victor Farias montre bien comment, à partir du nazisme, on peut expliquer la conception que se fait Heidegger à l'époque de ce qu'est la vie authentique et de la manière dont elle s'inscrit dans l'histoire. Ce qu'on peut en tirer c'est que oui, les concepts heideggeriens peuvent être utilisés pour prôner le nazisme, ils ont sans doute amené Heidegger au nazisme quand ce dernier à commencé à faire parler de lui (c'est un sympathisant de la première heure). Mais la question que je pose, que je me pose encore, c'est si ça fait du texte de 1927 un texte nazi avant l'heure et s'il n'est pas possible de rendre compte, avec les mêmes termes, d'une existence authentiquement communiste. Victor Farias semble dire qu'à cette époque Heidegger lui-même n'était pas tellement fixé sur le sens de son texte.

Ensuite, n'oublions pas ce fait étrange : c'est que, dès lors que les SA ont été écrasés (ils étaient trop extrêmes et Hitler devait s'en débarrasser pour s'allier les grands industriels), Heidegger condamna Hitler : ce dernier n'était plus à la hauteur de sa mission, il avait manqué au véritable nazisme que Heidegger défendait dans ses textes et qu'incarnaient les SA. À ne pas rentrer dans ces arguties on perd en finesse historique, on s'interdit de comprendre des choses. Il ne s'est pas opposé à Hitler, il ne l'a pas combattu, il était seulement sur une autre ligne plus radicale et pleine de dépit envers Hitler. Comme nous le disions : refus au sein de l'acceptation. Cela nous amène tout de même à interroger : Hegel n'avait-il pas vu dans Napoléon l'incarnation de l'esprit du temps ? Être philosophe à ses yeux, cela ne revenait-il pas à tailler un costard intellectuel à cet empereur ? À l'enrubanner d'idées ? À lui imposer une mission historique grandiose ? Virer Heidegger, c'est s'interdire de questionner le rapport que les philosophes entretiennent avec l'histoire (et pour nous l'histoire, c'est d'abord la révolution), la guerre, les hommes politiques. Cette histoire n'a rien de simple, pousser des cris d’orfraie sur twitter et lancer des pétitions grandiloquentes sur Change n'aide en rien. Nous devons éviter les simplismes et faire confiance aux enseignants, qui, loin de toute autopromotion et forts de leur liberté académique, peuvent utiliser non seulement les textes de Heidegger, mais sa personne même, pour soulever des problèmes importants qui sont encore d'actualité. Après tout, le problème mérite d'être posé : comment des philosophes embarqués par l'histoire, poussé par les traditions dans lesquelles ils ont grandi, peuvent/pourraient en pensant l'histoire qui se joue devant s'en extraire et la juger impartialement ? Peut-on même s'extraire du cours des choses ? Ne reproche-t-on pas à Sartre de n'avoir pas résisté ?

mercredi 11 septembre 2019

L'affaire Moix


Je m'étais juré mi-août de ne plus lire la presse jusqu'à la mi-septembre afin d'échapper à tous les articles plus ou moins navrants sur l'école et la rentrée. J'ai changé d'avis pour pouvoir suivre l'affaire Yann Moix. Non pas que ce type me plaise ou rien mais j'avais décidé de l'utiliser dans une de mes nouvelles : un type écrit un manifeste, veut pousser tout le monde à un suicide altruiste (tuons-nous ça sauvera la nature). Mais ce type c'est personne. Alors il veut l'envoyer à un mec célèbre qui portera ses idées. Trois ou quatre étaient envisagés, dont Moix, sniper de talk-show vite écarté car avec lui ça tournerait trop vite à la farce. Voilà l'avis que j'avais sur le bonhomme, et que j'ai toujours. Pas sérieux.
Pas assez pour que je m'y intéresse en tout cas. Mais toute cette histoire c'est quelque-chose. Voilà un feuilleton médiatique tout en rebondissements qui soulève plein de questions intéressantes et les laisse retomber au sol comme de la merde irrésolue.

D'abord, la question c'était celle de la frontière entre le roman et le récit, l'affabulation et le souvenir, la littérature et la confession. « Récit » des sévices subis durant son enfance, avec témoignages des amis de l'époque, très évasifs, venant s'opposer aux propos tenus par le frère et le père. C'est au cours de l'enquête sur ce passé, sur la véracité des faits, que sont ressortis les numéros du fanzine négationniste dans lequel Moix a écrit et dessiné. Alors vient le second moment, très confus : a-t-il été antisémite ? À cette question pas de vraie réponse mais une série de fuites, d'esquives. Il n'aurait fait que des dessins et même s'ils sont antisémites, lui ne l'était pas, juste un paumé. Quand on fait remarquer publiquement qu'il a écrit des pages et des pages ouvertement négationnistes, il reconnaît la chose, mais ne s'excuse bizarrement que pour les dessins, et quant à ses accointances, il botte en touche. Enfin on en arrive au troisième temps où des personnalités prennent ouvertement sa défense.


L'affaire Claire Nouvian


Pour l'essentiel, les débats consistent à prendre position pour ou contre Moix et c'est là le piège même de ce type de débat : parler de lui en mal concourt malgré tout à en faire un personnage incontournable, important, et à donner envie de lire son livre, de s'intéresser à lui. Pour éviter cet écueil il faudrait plutôt s'intéresser au cadre dans lequel cela se passe.
Prenons d'abord un autre exemple :

Quand Claire Nouvian, après être passée, sans s'être informée sur l'émission, son format, son ton, etc. dans l'émission de Pascal Praud, « l'heure des pro », s'alarme à juste titre de ce qu'elle a vécu, on en fait un débat sur le sexisme et le climato-scepticisme. Ce serait affirmer que Pascal Praud a des convictions. C'est vraiment trop préjuger du bonhomme. En l'attaquant lui, en relançant la discussion sur le sexisme et l'enjeu climatique, on fait de Pascal Praud un interlocuteur. Il fallait faire le débat de l'information télévisée et dénoncer cet oxymore intenable.
Pourquoi sommes-nous systématiquement pris entre un Bourdin, un Praud, qui malmène l'invité et l'agresse ostensiblement et des poseurs de questions vaporeux qui ne montent jamais au créneau quand on leur débite des horreurs ? Pas parce que les uns sont des crétins et les autres des fachos mais parce que la télé est une structure qui impose, en 3 minutes de séquence, soit le plan-plan soit l'outrance. Question de standing de chaîne et de créneau horaire. Or là fallait quand-même se rendre compte qu'on était chez Bolloré. Le mec a dégommé le zapping, a dégommé les émissions d'investigation, c'est-à-dire de journalisme, sur une chaîne info c'est quand-même la base, mais a gardé Praud ! Quand on se dit ça on se doute que ça va être plus gonzotainement qu'infotainement ! Typiquement le genre d'endroit que Bourdieu conseillait de fuir …

Mais plus généralement, de toute façon, l'info et le sérieux à la télé, c'est par tranches millimétrées entre le sujet suivant et la guerre à la bonne vanne que se livrent les chroniqueurs. C'est pire dans les émissions de débat, genre Praud justement, ou le débat est réduit à une foire d'empoigne entre les partisans du bon-sens égrillard et les mecs qui rament pour dire deux phrases sensées. Après tout, il est toujours plus facile de creuser dans les ornières que de se creuser les méninges et pour cela il n'est pas besoin d'avoir des convictions, juste d'avoir envie de garder sa place à la télé.

C'est si vrai d'ailleurs que malheureusement je crois que c'est Gilbert Collard qui a le mieux compris l'info télé et qui en use le plus adéquatement : en se vautrant dans la fange … Il arrive sur un plateau, insulte les uns et les autres, lâche une bombe, un truc monstrueusement faux, invective et repart. Il a dit son truc, sans réplique—ce qui donne l'impression qu'il a raison, et a fourni une séquence courte, mouvementée, calibrée pour les réseaux sociaux. C'est de la merde intégrale mais c'est ça qui marche. Et tant que ça sera ainsi, il sera pas possible de faire valoir des points de vue progressistes dans les émissions d'information, parce qu'il y a toujours ce besoin de creuser dans les ornières, pour pas fatiguer le téléspectateur qui consomme l'information comme un produit détente. Là encore c'est pas de la faute au spectateur, mais à ce vaste complexe organique qu'est la télévision.

L'affaire Moix



Au delà des questions de personne, on a aussi ici affaire à des débats purement structurels.
Sont en jeu le rôle, la nature des écrivains aujourd'hui et les liens qu'ils entretiennent entre eux, conflit ou entraide. En jeu aussi la place et l'usage des luttes dans les grands médias. Si pour l'épisode Nouvian il aurait fallut relire Sur la télévision de Bourdieu et La fabrication du consentement de Chomski, ici c'est plutôt Dernières nouvelles du spectacle (ce que les médias font à la littérature) de Vincent Kaufmann qu'il faut rouvrir.

Kaufmann nous dit que les médias se sont repliés sur eux-mêmes et ne se nourrissent plus que de ce qu'il y a dans les médias. Ils ne sont plus un moyen d'apporter au grand public ce qui est digne d'intérêt et qu'il ignorerait sans ça, mais ils sont devenus l'outil de leur propre visibilité : d'où l'intérêt immense de ces émissions, ces talk-show, dans lesquels on commente à la télé ce qui a été diffusé … à la télé. Or ces médias ont permis l'émergence d'une économie de la visibilité dans laquelle ce qui compte le plus est ce qui est le plus partagé, le plus vu, le plus diffusé. L'auteur en subit nécessairement les conséquences : pour continuer à exister, il doit se métamorphoser. Les essayistes l'ont fait : ce sont les « nouveaux philosophes », qui ont inventé le style publicitaire en philosophie, et en ce qui concerne la littérature, c'est l'autofiction qui a permis de réinventer l'auteur, d'ermite soucieux du travail de la langage en personnalité publique. Or ce monde régi par l'attention est un monde ultra-compétitif où l'écrivain est en concurrence avec tous ceux qui passent devant une caméra. Les autres écrivains donc, mais aussi les Chtis à Mikonos et les plats de nouilles dans le slibard.

Le spectacle selon Debord se donne comme le seul bien possible, comme désirable. Mais pourquoi l'est-il, pourquoi est-il devenu désirable pour tous, pourquoi non seulement les marchands mais les individus—et les auteurs en particulier—se battent-ils pour quelques poussières d'attention, pourquoi autant d'individus sont-ils prêts aux sacrifices les plus surprenant et souvent les plus repoussants pour obtenir leur place au soleil ou plus exactement devant une caméra ? (p63)



L'aveu, l'authenticité, la comparution : « grammaire du spectacle »


Or l'écrivain en quête de gloire doit pour passer à la télé se soumettre à l'exigence de transparence, doit parler de lui avant tout : c'est que « le spectacle, c'est également une culture de l'aveu. »

C'est par l'aveu, par l'exhibition de son intimité que le sujet se transforme le plus immédiatement et le plus facilement en marchandise. Payer de sa personne, dans le cadre d'une économie de la visibilité, cela veut dire très souvent avouer, se confesser, jeter son intimité en pâture aux spectateurs ou aux lecteurs. (p105)

Du coup quand Moix, qui a toujours voulu être écrivain, toujours voulu être de ceux qui en sont, dit qu'il ne trouve pas désirables les femmes de son âge mais préfère les jeunes, derrière le topos sexiste, il n'y a ni l'abjection ni le courage de dire son désir tel qu'il est, simplement la marchandisation d'un écrivain qui doit pour exister non pas écrire mais parler de lui en permanence et se forger une image de marque. Or qu'attendre de plus d'un type qui sans s'étouffer dans sa connerie affirme être le dernier punk français ? Tout ça c'est image et distinction et sans doute, comme avec Praud, est-on ici face à a un homme sans conviction. Un homme qui se contente de faire ce qu'il faut pour être là où il faut, sous le feu des projecteurs. D'où sa volonté arrivé à Paris de rencontrer BHL. De se mettre sous son aile. D'où la nécessité pour lui d'écrire sur son enfance, d'exhiber encore plus son intimité.

Mais comment avouer avoir martyriser son frère, avoir été tyran, alors qu'on se donne pour être le grand défenseur de la veuve et de l'orphelin, qu'on se vante d'avoir été le premier et le seul écrivain, le seul intellectuel à avoir fait vaciller Macron, à l'avoir jeté dans les cordes à propos de sa gestion des migrants ? Facile : il suffit de passer cela sous silence et de voler la vie d'un autre, de se livrer à un « plagiat psychique » (c'est de cela que Camille Laurens accusait Marie Darrieussecq après que cette dernière ait elle aussi écrit sur un enfant mort-né, mais sans avoir vécu la chose. Elle l'accusait de lui avoir volé son expérience et ses affects, mettant en avant non les qualités littéraires mais l'authenticité de l'expérience). Et bien là aussi il y a apparemment vol d'expérience intime : en se donnant comme victime alors qu'il aurait été bourreau, il vole l'expérience intime d'un être qu'il cherche à faire disparaître à tout prix et s'invente un récit qui lui donne le bon rôle, celui, justement, de l'écrivain : un homme sauvé par la lecture et par son éditeur, un homme qui a fui une enfance horrible pour n'exister plus que par les œuvres audacieuses qu'il dévorait. C'est un beau récit mais à l'ère de l'authenticité à tout prix cet escamotage ne peut pas passer. Pas même en jouant sur les mots (un roman dans lequel on dit que tout est vrai est une autofiction et on y veut la vérité). Parce que la machine exige qu'on se livre absolument, qu'on dise la vérité telle qu'elle est, qu'on s'exhibe et quand on ne le fait pas, c'est la comparution immédiate.

Tout commence avec la comparution, avec l'entrée dans le spectacle, qui a toujours quelque chose de l'entrée dans un tribunal. Apparaître dans le spectacle, c'est comparaître, c'est y apparaître pour y être jugé, non pas parce qu'on aurait commis un crime, mais simplement parce qu'on y revendique une place. Qu'avez-vous à dire pour votre défense, c'est-à-dire pour justifier votre présence, qu'avez-vous fait pour mériter la visibilité dont nous vous créditons, la place que vous prenez implicitement à un autre ? Au nom de quoi revendiquez-vous votre petite tranche de visibilité ? Quel prix êtes-vous prêt à payer pour qu'on vous accorde du temps et de l'attention, quelles sanctions, quelles humiliations êtes-vous prêt à subir ? […]
Inversement, serez-vous capable à votre tour de vous transformer en juge, de participer à la curée s'il le faut, d'envoyer des vannes et d'autres invités dans les cordes ? Quelles humiliations infligerez-vous à d'autres aspirants à la gloire, de qui vous moquerez-vous, qui dénoncerez-vous, qui accuserez-vous si vous en avez l'occasion ? L'économie de la visibilité est hypercompétitive parce que fondamentalement exclusive. (…) Par conséquent c'est aussi une économie fondamentalement agressive, et le spectacle est la mise en scène de cette agressivité. (pp102-103)

Et c'est piquant de voir ce juge de plateau comparaître, la queue entre les jambes et déconfit, tout en dénégations, comme un Clinton en plein Lewinsky-gate. C'est piquant—et cela montre la justesse des analyses de Kaufmann—de voir que France 2 a jugé l'émission d'ONPC dans laquelle Moix s'excusait trop complaisante, pas assez saignante. Cela montre aussi qu'il n'y a pas à croire en une reconversion de Moix et s'il a été antisémite il l'est encore : ses ruptures d'amitié avec les négationnistes encombrants, c'est stratégique, sa lutte contre l'antisémitisme aussi. Tout est question de montrer le moins de faiblesses possibles et d'attaquer le plus durement. Or l'article du Monde Diplomatique, Antisémitisme, l'arme fatale montre bien que l'attaque en antisémitisme, dont Moix était coutumier, c'est une attaque contre laquelle on ne peut pas se défendre même, et surtout, quand elle est délirante. C'est aussi une arme dont abuse … BHL. Son mentor. Car si on doit exister par l'aveu, dans le cirque médiatique, on a plus facile aussi à y exister par l'engagement, même de façade. Sa participation à ONPC, comme sniper, a certainement été pour lui une formidable incitation dans cette voie. Ainsi de Natacha Polony lancée dans une quête frauduleuse pour la liberté d'expression et la pluralité d'opinion avec son comité Orwell—excusez du peu. Après avoir snipé dans ONPC. Comme Zemmour, découvert par ONPC, pris dans un gourbis d'extrême droite avec Marion-Maréchal LePen. Et on pourrait en citer plusieurs encore. Mais avec ce que dit Kaufmann, on comprend mal la douceur fraternelle avec laquelle Onfray, BHL, parlent de Moix, la douceur des juges de ONPC. C'est facile : Onfray, BHL et FOG sont tous chez Grasset ...


lundi 22 avril 2019

Notre-Dame des Riches




le 20 avril, Le Monde publie dans ses pages un article de Nicole Vulser : « suspicions autour d'un élan de générosité », repris ensuite sur le site sous le titre : « l'élan de générosité décrié des grandes entreprises pour Notre-Dame de Paris ». Cet article vise très clairement à défendre les grandes richesses face aux accusations qu'elles essuient. Ce n'est pas le seul article du Monde qui va dans ce sens. Ainsi en va-t-il de la réaction indignée (« pourquoi opposer les causes ? » de Frédéric Lenoir (ancien directeur du Monde des Religions) deux jours après :

« Cette communion nationale commence toutefois à se fissurer à travers diverses polémiques concernant les sommes colossales annoncées pour le coût de la reconstruction de la cathédrale. Tout est parti de la contribution des plus grandes fortunes françaises à sa reconstruction. Que les familles Arnault, Bettencourt et Pinault souhaitent donner plusieurs centaines millions d'euros, on ne peut que s'en réjouir, et il n'y a qu'en France qu'une telle polémique peut se développer, tant notre rapport à l'argent est paradoxal : la plupart des français souhaitent s'enrichir, mais ils détestent les riches. Peu importe, me semble-t-il, les motivations de ces milliardaires : leur geste est utile ... »

Plus loin, il balaye d'un revers de la main les revendications populaires qui exigent qu'autant d'argent soit mis dans les causes humanitaires et pour venir en aide aux plus pauvres. C'est, à ces yeux, un « faux problème », qu'il justifie par une comparaison et de la preuve de son absolue niaiserie :

« Cela me fait penser à ceux qui refusent de s'engager dans la lutte pour l'amélioration du bien-être animal sous prétexte qu'il y a encore trop à faire pour aider les humains. Comme si notre cœur n'était pas assez grand pour aimer et protéger les humains et les animaux. Je trouverais plus juste, par contre, si les dons dépassent les besoins pour la reconstruction (ce qui me semble très probable), que les sommes inutilisées servent à construire des logements pour les plus déshérités ».

Donc d'abord, les gilets jaunes, les syndicats de gauche, les associations caritatives et militantes manquent de cœur, n'ont pas un cœur assez grand, pour aimer et les pierres autant que les hommes, et les riches autant que les pauvres, mal qui recoupe cette haine purement française des riches, qui est irrationnelle puisque visiblement on déteste les riches quoi qu'ils fassent. Lenoir ne le dit pas mais on le sent, ce qu'il veut dire, c'est que tous ceux qui hurlent sont des égoïstes jaloux : s'ils n'ont pas le cœur assez grand, c'est qu'ils n'aiment que deux choses, l'argent et eux-mêmes. C'est sûr, vu comme ça, les pauvres méritent qu'on ne s'occupe d'eux que par surcroît, méritent de s'arracher les miettes, les "sommes inutilisées".
Cette condamnation morale rejoint la condamnation intellectualisante proférée par Nicole Vulser, qui pour défendre les riches s'appuie sur Marcel Mauss, qu'elle déforme et trahit éhontément :

« Donner, c'est à la fois prouver sa richesse, sa générosité, sa solidarité et sa puissance tout en améliorant son image et en faisant le bien. Dans son Essai sur le Don, Marcel Mauss, en 1925, expliquait que « donner, recevoir et rendre » a longtemps constitué la source des échanges dans la société. »

Le don, preuve de richesse, de générosité, de solidarité et de puissance, amélioration de l'image, bienfaisance ? Ce n'est ni un commentaire crédible de l'essai de Mauss, ni de l'actualité présente.
Mauss fait référence à une forme de don agonistique et ritualisée. C'est une guerre qui se mène contre l'adversaire avec des offrandes. Il n'est pas question de faire œuvre de bienfaisance ou de solidarité envers lui, mais de l'humilier, d'attaquer son honneur. De générosité non plus puisque ces rivalités plongeaient les Kwakiutls dans un tel état de transe qu'ils en venaient parfois non pas à donner mais à détruire leurs richesses. C'était là assurer son prestige et son pouvoir. Oui, mais comment exactement ? Est prestigieux celui qui n'est pas attaché à sa richesse et peut, après s'en être débarrassé, la reconstituer par son propre travail. Et c'est là que le bât blesse. Comment est-ce qu'au service économie du Monde on s'aveugle au point de ne pas voir qu'en régime capitaliste, ce don ne peut plus exister et qu'il est donc vain de salir le nom de Mauss, et qu'il est vain, même, de justifier le don des grandes richesses. Car le capitaliste n'est pas riche de son travail, mais de l'appropriation du travail des autres, donc autant de la force, des ressources des travailleurs que du produit de leur activité. Il faudrait dire à Frédéric Lenoir que c'est pour cela qu'il y a des déshérités qui crient au scandale : parce qu'ils sont déshérités, c'est parce que leur travail et celui de leurs pères leur sont retirés. Ils pourraient bien se retourner vers cet autre père, la « patrie », mais lui aussi les déshérite, en ne leur redistribuant pas les richesses appropriés qui s'accumulent dans les mains de quelques grandes familles, riches du travail d'individus qu'ils mettent au chômage et jettent dans la plus grande précarité. Mais Nicole Vulser oublie aussi qu'en régime capitaliste, tout change de nature, tout est transformé pour devenir un business, un moyen de s'enrichir plus. Marx était admiratif de la grande puissance des capitalistes, « les premiers à montrer ce dont est capable l'activité des hommes », de leur capacité à transformer les réel, même si c'était pour le pire, ou en tout cas avec les pires intentions du monde, le profit. Il faut rappeler les formules qu'il utilise dans le « manifeste du Parti Communiste », ces « eaux glacées du calcul égoïste », et cette douche froide, quand il dit que la bourgeoisie, qui « n'a laissé subsister d'autre lien entre l'homme et l'homme que l'intérêt tout nu » « a transformé le médecin, le juriste, le prêtre, le poète, l'homme de science, en salariés à ses gages ». Il manque là-dedans les homme d'état, président, ministres, députés.

Car c'est bien de cela qu'il s'agit. Non pas d'une opposition entre riches et pauvres, entre pierres et hommes. Mais entre entre charité et impôt, c'est-à-dire, entre un État « fondé de pouvoir du capital », au service des grandes richesses, qui agit dans le but de les enrichir encore plus, État qui s'appauvrit en les servant, et un État qui est au service de tout le peuple, qui par un juste prélèvement de l'impôt (de chacun selon ses moyens ...) et une juste redistribution (… à chacun selon ses besoins) fait ce que l'on est en droit d'estimer être son travail. Cela, Emmanuel Lévy nous le fait bien sentir dans un article récent de Marianne. Il y dénonce l'aubaine fiscale que représente le mécénat pour ces grands groupes et ces grandes familles et les malversations qui leurs permettent de s'enrichir en donnant le sentiment de donner.

« la formule est simple et magique : tout don entraîne plus de 60 % de déductions fiscales sur l'impôt sur les sociétés. Si simple et magique qu’on ne compte plus une firme du CAC 40 sans sa fondation d’entreprise maison. Le mécénat est devenu la vitrine par excellence des multinationales soucieuses de se faire passer pour les Médicis du XXIe siècle. […] Résultat : en 2017, la déduction fiscale réalisée au titre du mécénat par 60.000 entreprises frôle le milliard d’euros, contre à peine 235 millions dix ans auparavant. Cela correspond a des dons atteignant le montant total d’1,6 milliard d’euros. »

Puis des chiffres étourdissants : on y apprend que les 10 plus gros bénéficiaires de ces réductions, donc de ces dépenses d’État, pompent plus du tiers du coût total (369 des 990 millions d'euros alloués), que les 100 plus gros s'en partagent la moitié et que 99% des entreprises touchent un crédit d'impôts de moins de 4000 euros. Outre ces chiffres, deux éléments inquiètent plus que tout. D'abord le fait que Eiffage, qui s'enrichit déjà considérablement avec la concession des autoroutes, facture ses prestations de « mécénat de compétence » (participer à un chantier d'utilité publique sans toucher de marge de bénéfice) non au coût de revient, mais au coût de catalogue, donc avec la marge, ce qui est « écrit noir sur blanc dans un rapport officiel de la cours des comptes », sans que cela « donne lieu ni à une enquête du parquet, ni à un redressement fiscal. » Ensuite le fait que nos députés sont aussi impuissant à agir contre ces dérives et soient empêchés de fermer le robinet :

« Ces dérives n’ont pas plu du tout à certains députés qui ont tenté de mettre la pédale douce sur le dispositif, lors de l’examen du budget 2019. C’est le cas de Gilles Carrez, député LR du Val-de-Marne, mais aussi de Joël Giraud, élu LREM des Hautes-Alpes et rapporteur général du budget. Mais les lobbys ont tonné, et il leur a fallu reculer… »

On fait donc face à des entreprises passées maîtres dans l'optimisation fiscale, dont les patrons partent vivre à l'étranger, qui détournent les aident à la recherche et au développement, qui tirent profit des mécénats, des partenariats privé-public, qui suppriment des emplois pour délocaliser là où la main d'oeuvre est moins cher, qui font pression sur le président pour que l'impôt sur la fortune saute, qui assèchent donc considérablement les caisses de l'état et s'arrangent pour que les aides aux entreprises soient maintenu telles quelles, de telle sorte à ce que ce soit les services publics, hôpitaux, écoles, allocations diverses et chantiers de rénovation qui se voient dès lors menacés, faute d'argent. Le grand risque à terme, c'est que l'Etat incapable de payer quoi que ce soit se rabatte entièrement sur le privé, et que ce soit lui du coup qui décide des urgences sociales, qui décide quelles causes doivent être soutenues et quelles causes abandonnées. En fonction du profit à en tirer. N'oublions pas que si Carlos Ghosn a pu se marier à Versailles, c'est grâce au mécénat, c'est une contrepartie du financement, déduit des impôts, d'une partie de la rénovation du Palais de Versailles. On a beau jeu du coup de venir dire que l'aide des entreprises et fortunes privées est nécessaire à la reconstruction de Notre-Dame de Paris, étant donné que c'est de leur faute si l'État est incapable de financer seul la reconstruction. 
Versailles et Notre-Dame on rénove, quels magnifiques cadres pour la promotion de l'entreprise, pour accueillir les actionnaires ou pour faire de belles photos de mariage. Le logement social, les centres d'accueils pour sans abris, pour demandeurs d'asile, quel "intérêt" ? Frédéric Lenoir a tort. Il n'est pas vain d'opposer les causes. On voit qu'il n'y a pas le même empressement pour l'une comme pour l'autre. En décembre, pour essayer de mettre un terme aux manifestations des gilets jaunes, Macron a demandé aux grands patrons, à ses proches amis rappelons-le, de faire un geste pour les français, d'octroyer une prime à leurs employés. La vraie générosité aurait été de revaloriser durablement et en conséquence les salaires, afin d'améliorer réellement le quotidien de ces travailleurs, mais non. Une prime. Autrement dit rien. Rappelons ce qu'est la générosité. C'est la « disposition à donner plus qu'on n'est tenu à le faire ». Mais elle suppose déjà que l'on donne ce que l'on doit. C'est-à-dire qu'elle passe d'abord et avant tout par l'impôt et un juste salaire.

jeudi 18 avril 2019

Le désordre républicain (sur la privatisation d'ADP)


Les députés ont adopté le texte de la loi pacte par 147 voix pour, 50 contre et 8 abstentions. L'opposition s'efforce de lancer un référendum d'initiative partagée pour contrer le projet de loi, essentiellement à cause de sa mesure la plus controversée : la privatisation d'Aéroport de Paris (au profit de Vinci Aviation) et de la Française des jeux. Bruno Le Maire, ministre de l'économie, au cœur du débat, affirme qu'un référendum d'initiative partagée menacerait la démocratie représentative et que ceux qui le proposent font le jeu des populismes en alimentant la contestation de la démocratie parlementaire.

Son intervention est typique des prises de parole dont nous abreuvent les membres de la République en Marche et du gouvernement depuis le début de la présidence de Macron. Elle s'inscrit dans une longue série de disqualifications de l'opposition, systématiquement accusée de populisme rouge-brun, et de requalification en miroir du gouvernement et du parti présidentiels comme étant les seuls défenseurs du « meilleur modèle politique à notre [leur ?] disposition ». Phrase qui mériterait toute une exégèse, mais passons pour le moment.
Bruno Le Maire n'innove en rien, il ne fait que dérouler le récit confortable qui est un des mythes du macronisme. Il articule ensemble un populisme conçu comme un levier politique utilisé sans précaution par une opposition aux aboies, affaiblie, exsangue, qui en appelle pour exister encore au populisme de la rue. Là où le populisme de la rue menace « l'ordre républicain », le populisme des partis menace lui la démocratie représentative, c'est-à-dire, pour dramatiser, la république elle-même. Ce qui fait des opposants aux populismes, à savoir le gouvernement et la République en marche, les seuls garants de la république, de la démocratie, de notre modèle politique, qui soyons en certains, est le meilleur. Le meilleur pour eux ou le meilleur pour nous, ça, ils se gardent bien de clarifier la chose.

Mais qu'est-ce que le populisme ? L'ordre républicain ? Cela ils se gardent toujours de les définir, ce serait détruire le récit qu'ils construisent en en dévoilant fatalement les lacunes, les manques, les fraudes et les mensonges. Le mythe fonctionne en tant que mythe, en tant que récit, sur l'efficacité des oppositions et des égalités qui le sous-tendent et qui sont hors discussion. Il nous faut donc bien les discuter, tenter de les définir, afin de dénoncer les mensonges (ces récits masquent des décisions politiques, masquent le fondement idéologique et les conséquences prévisibles de ces dernières), et le caractère frauduleux de ces discours (qui détruisent le sens des mots et donc la possibilité même de toute politique possible basée sur des échanges de parole. À ce compte là, ne reste que le bourre-pif).

POPULISMES
Le monde diplomatique consacre son magazine Manière de Voir au populisme, cet anathème incontournable de la politique aujourd'hui. Je ne chercherai pas à le définir maintenant (je dois d'abord me replonger dans le livre de Jan-Werner Müller, consacré à la question), je me contenterai de résumer ici ce qui en est dit le plus souvent.
Populisme est un mot d'autant plus offensif qu'il n'est que très peu descriptif, et d'autant plus efficace qu'il est malléable et donc adaptable à toute situation. Il peut ainsi servir à attaquer n'importe quel adversaire, et ce d'autant plus quand l'adversaire s'oppose au nom même de la démocratie. Un démocrate qui n'en démord pas deviendra donc, par la seul force d'un mot sans signification, d'un mot insignifiant, l'ennemi même de la démocratie. Un populiste le démocrate, le chaînon manquant entre Hitler et Orban, Mussolini et Trump. Ce mot ne sert donc qu'à une chose ; en rendant incompréhensibles les positions et les intentions des acteurs, à figer et justifier une opposition intransigeante entre partis et personnes et à se donner le bon rôle à peu de frais, à opposer violemment « eux » et « nous ». Comment en effet se défendre d'être populiste si personne n'est en mesure de définir la notion ? Celui qui le brandit le premier est ainsi assuré de gagner. Que la République en Marche abuse de cet épouvantail est ainsi passablement comique, puisqu'ils prétendaient, comme Salvini en Italie (qu'ils traitent de populiste), dépasser les clivages et prendre les bonnes idées d'où qu'elles viennent. On voit qu'avec une telle pratique, le clivage est renforcé, généralisé, et que la politique s'en trouve malmenée, au bas mot, si ce n'est évacuée de l'affaire, réduite à un style de discours qui doit provoquer l'assentiment des foules. Politique des effets, non des espoirs.

CARTE SOMMAIRE
Mais essayons, si ce n'est de définir précisément, au moins de donner un contenu minimal à la notion. Serait populiste celui qui se présente comme étant proche du peuple, dans ses manières (il « fait peuple », il est « populeux », « populacier ») ou dans ses préoccupations (il est « populaire », ses mesures sont « populaires »). Le peuple, de son côté, serait l'ensemble des gens simples, les « français moyens », comme on dit. À partir de là, quelles oppositions se dessinent ?
on voit que s'oppose au populiste le démocrate, qui partage réellement les préoccupations du peuple et d'autre part et le technocrate, qui ne masque pas la distance qui existe entre lui et le peuple, mais prétend savoir mieux que lui ce qu'il lui faut, prétend répondre aux vrais besoins du peuple, Le technocrate ne s'oppose donc pas aux préoccupations populaire qu'il gère et rationalise de haut, sauf quand elles entrent en conflit avec ses « vrais besoins », ses besoins dictés, enfin à l'élitiste, dont les manières et les intérêts correspondent à la frange supérieure de la population (économiquement, culturellement), le reste pouvant, grosso modo, aller crever.

RIONS-UN PEU
Où placer Macron, la République en Marche, les membres du gouvernement ? Pour les autres je sais pas, mais force est de constater que Macron est populiste. Sa promotion de la « société civile » contre les politiciens de carrière est une manière de s'identifier au « vrai peuple », exclu mais compétent, audacieux : peuple élu de CSP+, d'entrepreneurs, de start-uppers, d'actifs bien côtés. En Avril 2018 sur Fox News il parlait de « son peuple », malgré les consonances bibliques, les traversées du désert et les meurtres du père que cette formule suppose, comme pour rendre clair un lien religieux, sacré, clanique, entre sa personne et son peuple élu ». ses « petites phrases » aussi sont "peuple", éructées dans un style très populaire : « qu'ils viennent me chercher ! ». « On met un pognon de dingue dans les minimas sociaux et les gens sont quand même pauvres » digne des brèves de comptoir. Je pense qu'un livre très drôle, très grinçant pourrait être fait à partir de ces phrases pour dévoiler l'idée qu'il a de la france, entre « gaulois réfractaires », "cyniques et fénéants" et autres qui foutent le bordel au lieu d'aller voir pour trouver du travail. La France T-shirt/autocars, opposée à la france Costard/TGV et avions jets.

PLUS SÉRIEUSEMENT
N'oublions pas qu'il n'hésitait pas à dire au Journal du Dimanche, en mars 2017 : « si être populiste, c'est parler au peuple de manière compréhensible sans passer par le truchement des appareils, je veux bien être populiste », puis en 2018 devant les maires : « nous sommes les vrais populistes, nous sommes avec le peuple ». Les propos de 2017 montrent qu'en refusant les « appareils », les partis et autres, en voulant parler directement et sur un pied d'égalité aux français, il prétend incarner le peuple plutôt que le représenter, abolir la distance entre lui et les électeurs et incarner personnellement leur dynamisme, être dynamique pour eux, charge à eux de suivre, plutôt que d'organiser le cadre dans lequel le dynamisme de chacun pour s'élancer dans sa direction propre. Non, là, faut marcher en rangs serrés. C'est cette rhétorique quasi-fasciste de l'homme providentiel, du guide, qui justifie les interventions dans les écoles, bien plus qu'un technocratisme pédagogique comme on pourrait le penser. C'est le bourrage de mou, qui vise à macroniser les esprits malléables.

RÉFLÉCHISSONS
Mais si Macron—même lui, se revendique populiste, il devient impossible de déterminer, même vaguement, non plus seulement un sens, mais même déjà un usage correct, plus convenable que les autres, du mot ! Populiste est-il un motif de fierté ou une insulte, une position à revendiquer ou à disqualifier ? Et comment Macron peut user des deux registres sans jamais se prendre le boomerang sémantique dans les dents ? 
On s'en sortira en distinguant peut-être, comme le faisait Hal Draper avec le socialisme, en distinguant un populisme par en haut et un populisme par en bas, un populisme des chefs et un des masses. Macron se situe du côté du populisme des chefs et d'en haut (qu'il oppose au populisme des partis d'opposition, ce n'est pas le même). Il suffit d'écouter le discours d'inauguration de la station F en 2017 : il dresse un parallèle parfait entre sa vie politique et la vie d'un patron de start-up, sa proximité donc avec une « France Xavier Niel » qui à ses yeux est toute la France : « start-up nation », « entrepreneur is the next France ». C'est bien simple, c'est plus la France, c'est la Franglish et malheur aux « illétrées de Gad » qui ne maîtrisent déjà pas le Français digne, c'est mort pour elle en ce qui concerne l'anglobish. Pas toute la France, donc, la France, et quiconque se réclame de l'autre France est un populiste d'en bas, de l'encarté de syndicat qui parle au nom d'une masse dangereuse qui ne veut pas le « changement mais le chaos » et donc qui sans cesse menace de « renverser l'ordre républicain » à grands coups de lattes dans l'arc de Triomphe.

Sauf que si on ne me dit pas, à moi, ce qu'est l'ordre républicain, j'ai aucune raison de ne pas vouloir qu'il chavire ...

L'ORDRE REPUBLICAIN
Quel est cet ordre républicain dont on se félicite de la préservation chaque fois que les gilets jaunes ne cassent pas trop ? À minima, la république est un régime dans lequel le peuple élit ses représentants. La république alors n'est rien d'autre que la démocratie représentative et l'ordre n'est rien d'autre que l'absence de contestation hors cadre de ces derniers par le peuple. Mais on ne peut pas se contenter de cette définition tant est vraie la formule de Marcuse : « Le fait de pouvoir élire librement des maîtres ne supprime ni les maîtres ni les esclaves ». Donnons le passage en entier :

« Réglementée par un ensemble répressif, la liberté peut devenir un instrument de domination puissant. La liberté humaine ne se mesure pas selon le choix qui est offert à l'ndividu, le seul facteur décisif pour la déterminer c'est ce que peut choisir et ce que choisit l'individu. Le critère d'un choix libre ne peut jamais être absolu, mais il n'est pas non plus tout à fait relatif. Le fait de pouvoir élire librement des maîtres ne supprime ni les maîtres ni les esclaves. Choisir librement parmi une grande variété de marchandises et de services, ce n'est pas être libre si pour cela des contrôles sociaux doivent peser sur une vie de labeur et d'angoisse—si pour cela on doit être aliéné. »

Ainsi, en adaptant le propos, ce n'est pas réellement une république si le contrôle exercé sur les citoyens est tel que tout un ensemble de possibles se retrouve exclu du choix, ou maintenu seulement de manière cosmétique. Par exemple, le fait de changer intégralement la constitution est hors de propos, de faire partir les projets de loi de discussions entre citoyens concernés non plus (sauf quand ça vient des citoyens cac40). De même, certains partis sont maintenus sans aucune possibilité d'être élus, tant est puissant le contrôle qui les présente d'emblée comme des partis peu sérieux. Ou dangereux, et on sait bien que le « votez pour qui vous voulez mais votez Macron » est un outil de contrôle social, autant que les éditoriaux du Figaro contre Lutte Ouvrière.
Mais au delà de ça, un autre problème surtout se pose quand on sait, en lisant par exemple l'article du Monde « le blues des technos de la République » ou L'Etat de Bourdieu que ceux qui travaillent pour l'Etat ne sont pas du tout élus ; ils sortent des grandes écoles (ENA, Polytechnique), cultivent l'entre-soi, partagent le même langage et les mêmes convictions, demeurent en place quand les gouvernements s'effondrent et vivent entièrement coupés du reste du monde. Dans ces conditions, lire que :

« La Macronie est intrinsèquement technocratique. Une grande partie du programme de Macron était d’ailleurs dans les cartons de Bercy depuis dix ans » attendant un ministre convaincu ou qui, sans idées, veut faire son trou facilement, n'est pas forcément rassurant.

L'ordre républicain est alors une demi-démocratie, ou une démocratie de façade, et dans ces conditions, le désordres est certainement souhaitable.

Mais la république, c'est surtout le règne de la loi, à l'opposé d'un régime qui distribue allègrement les privilèges, règne de la loi fragile assuré par un principe fort : la séparation des pouvoirs. L'ordre républicain est alors synonyme d'une part de hiérarchie des normes, d'autre part de mise en respect mutuelle des divers pouvoirs. Mais est-ce bien ainsi que le gouvernement entend l'ordre républicain ? Ne l'entend-il pas plutôt comme un calme, une léthargie politique qui laisse les coudées franches à un exécutif en majesté pour mener à bien son projet, indépendamment de tout contrôle et au mépris des principes les plus essentiels de la république ?

La loi anti-casseur en est un exemple. Dans cette volonté de limiter les libertés publiques et de passer au-dessus des juges en accordant des pouvoirs au préfet. Certes, l'article 3 a été censuré, mais pas du tout dans son principe : donner au préfet la possibilité d'interdire de manifestation un citoyen sans recours possible auprès d'un juge administratif à cause de simples questions de délais trop court, aurait été accepté par le conseil constitutionnel si les raisons de cette interdiction avaient été plus étroitement liées à une infraction. Il est vrai que l'exécutif voulait avoir la possibilité d'interdire de manifestation des personnes ayant été présentes à une manifestation violente ou partageant des idées radicales. Mais on doit surtout dénoncer les pressions exercées sur les députés LREM, menacés d'exclusion en cas de vote contraire aux projets de l'exécutif, ce qui, étant donné que LREM dispose d'une majorité absolue, à réduire considérablement le rôle de contre-pouvoir de l'assemblée nationale. Au moment de la loi Asile et Immigration, « Richard Ferrand, avait mis une forte pression sur les députés, menaçant d'exclure du groupe tout élu du parti votant contre le texte, assénant d'une formule: «Abstention, péché véniel, vote contre, péché mortel». » (Libération) et, on s'en souvient, Jacqueline Gourault s'emportait contre les députés LR qui exigeaient d'elle des réponses à leurs questions, disant qu'ils usaient de « méthodes autoritaires » qui « ne sont pas acceptables dans une démocratie ». Autre manière de faire rendre les armes aux contre-pouvoirs. Attaques contre le législatif, contre le juridique, mais en élargissant, contre le « quatrième pouvoir », Macron ayant accusé les journalistes, en pleine affaire Benalla, de vouloir se substituer à la justice, de ne pas faire leur travail, uniquement parce qu'ils enquêtaient sur un de ses proches et levaient de sacrés lièvres. On attend de voir comment la loi contre la « manipulation de l'information » va entraver le travail des journalistes mais tout ça semble peu réjouissant.

Et bien sûr, il y a le mépris des instances internationales, Conseil de l'Europe et ONU, qui condamnent l'utilisation massive de la force par les policiers et invitent à mener une enquête rigoureuse sur chaque cas. On connaît la réponse du président : refus de reconnaître une violence démesurée, refus de reconnaître aux mutilés et aux morts leur statut de victimes de la violence policière. Ainsi, quand Macron affirme qu'il n'y a eu aucun mort à cause d'une intervention policière depuis le début de la crise des gilets jaunes et refuse de parler de répression, refuse de recevoir des leçons de républicanisme, il ment effrontément et outrage tout, sa fonction, l'ONU et nous tous. Car la réalité est loin d'être ce qu'en dit Macron, comme le révèle David Dufresne à France Inter :

« nous sommes passés à une phase d’industrialisation de la violence. Et je pèse mes mots ! Quand on en est à 500 blessures, plus de 200 personnes frappées à la tête dont 110 par des tirs de LBD, 110 cas complètement interdits parce qu’on ne doit absolument pas viser la tête, 23 personnes qui ont perdu un œil, cinq une main »

ainsi que Libération de son côté :

C’est toutefois dans le cadre de l’intervention des forces de l’ordre en marge d’une manifestation de gilets jaunes, que la dixième victime, l’octogénaire Zineb Redouane, a été touchée au visage par une grenade lacrymogène alors qu’elle fermait ses volets, le 1er décembre 2018 à Marseille, près de la Canebière. »
« Selon le témoignage d’une voisine recueilli par Libération, la victime, encore consciente avant d’être transportée à l’hôpital, avait déclaré avoir été visée : «Quand je suis arrivée, raconte ce témoin, elle sortait de la salle de bains une serviette en sang sur la mâchoire. Elle criait : "Ils m’ont visée, ils m’ont visée !" L’appartement était rempli d’une fumée noire. Elle m’a raconté que deux policiers en tenue se trouvaient sur le trottoir d’en face de la Canebière et lui ont tiré dessus.»Dans l’Express, le secrétaire régional du syndicat de policiers Alliance, Jean-Marie Allemand, évoque des «tirs en courbe» dont l’un a «pu atteindre le quatrième étage».


LA HIÉRARCHIE DES NORMES
Mais il y a peut-être pire. La volonté de faire passer passer des lois qui vont à la fois contre les intérêts du pays et contre la constitution. La République considère en effet un certain nombre de textes auxquels elle confère un statut constitutionnel, c'est le bloc de constitutionnalité que tout projet de loi doit respecter. La hiérarchie des normes place ces textes au dessus des textes de loi qui doivent nécessairement s'y conformer. Ces textes qui servent de cadre à l'action du gouvernement sont la constitution de la Cinquième, le préambule de la constitution de la Quatrième, la déclaration universelle des droits de l'homme et du citoyen, la charte de l'environnement.

Or, en voulant privatiser ADP au profit de Vinci aviation, en détournant le principe des concessions (des concessions sont offertes à des entreprises privées lorsqu'elles investissent et participent directement à un chantier public, afin de leur permettre de se rembourser avant de céder la concession à l'Etat) : en lui donnant une extension jamais vue (70 ans) et en permettant à Vinci d'acquérir un aéroport déjà construit, ce qui est déjà absurde, et surtout rentable et bien géré.
Or, le préambule de la constitution de 1946 affirme au paragraphe 9 :

Tout bien, toute entreprise, dont l'exploitation a ou acquiert les caractères d'un service public national ou d'un monopole de fait, doit devenir la propriété de la collectivité.

Or, c'est bien d'un monopole dont il est question ici : Si Vinci récupère ADP, il possèdera les aéroports parisiens, la majorité des aéroports français, une partie des alternatives à l'avion avec les autoroutes. Il est déjà évident que l'Etat va y perdre de l'argent, mais on ne sait même pas encore la somme qu'il lui faudra débourser à la fin de la concession pour récupérer ADP. En toute logique, après cette transaction, On se retrouvera avec beaucoup moins d'argent qu'en gardant l'aéroport, sans avoir l'assurance que les bénéfices iront aux salaires et infrastructures plutôt que dans la poche des actionnaires, c'est-à-dire qu'on n'a aucun moyen de savoir dans quel état on va retrouver l'aéroport si on le récupère, vu qu'il est prévu de permettre une vente définitive une fois la période finie.

Déjà que le texte a l'air calamiteux, mais il n'est peut-être même pas conforme au droit français. Donc, si tout cela s'avère pas trop inexact : on a un président tout ce qu'il y a de plus populiste, qui se la joue populeux avec nous, mais aux yeux de qui le seul vrai peuple, c'est le peuple de la grande richesse et le peuple de la richesse numérique, peuple d'entrepreneurs, réunis dans une petite « start-up nation ». Et tant pis pour ceux qui start down. Eux, ma foi, ils resteront tout en bas à faire des livraisons à vélo toute la nuit. Cela le force à jongler. Car sa nation n'aime pas l'Etat, n'aime pas l'impôt, n'aime pas qu'on lui impose des choses. C'est à elle d'en imposer. On n'amasse pas des milliards génération après génération pour se faire marcher sur les pieds par un président qui peut nous remercier et qui dégagera dans 5 ans. C'est pour ça que Hollande aide Bolloré à obtenir le port de Kribi au Cameroun, alors même que le projet de l'entreprise avait été mis à la poubelle rapidement. De même, la suppression de l'ISF, et la volonté de le faire très tôt, vient surtout du « cercle des économistes » et de l'Afep, une association où les patrons du Cac40 sont très représentés qui on exigé que la réforme se fasse et se fasse vite. Peut-importe les conséquences sur la masse. Et là je ne sais plus où je suis : ploutocratie, oligarchie, carnavalerie. Peut importe, mais République démocratique, là ….