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jeudi 2 avril 2020

TOOL 10 000 DAYS (10)


Il est temps d'attaquer le plat de résistance. Parce que c'est un gros morceau et qu'il me résiste. Parce que c'est au moins la cinquième fois que je m'y essaye et parce qu'on a déjà passé assez de temps comme ça sur cet album. Au départ j'étais parti juste pour écrire trois ou quatre notes. Pas plus … Donc bon, voilà : Right In Two.


On a là une des plus belles chansons de l'album. Avec elle, je l'ai déjà dit, on s'élève au niveau du divin, musicalement autant qu'en texte et disons-le franchement, c'est lyrique. L'éclate définitive. On abandonne le niveau individuel (vicarious), clanique (jambi-wings for mary), on arrête d'errer, de fausse issue en mauvaise solution (the pot-rosetta stoned), on abandonne même l'humanité (intension) pour adopter un point de vue véritablement cosmique. C'est dire qu'on tangente les sommets.
Notre interprétation délirante de Intension nous menait des instruments brisés, de la musique terrestre et sans âme au divin, à la voix des anges. La voix des anges, ça y est on y est : c'est Right in Two. Mais pas directement, il faut être Sainte Cécile pour les entendre directement, mais c'est la voix des anges, malgré tout, rapportée à la troisième personne.
Pour éviter de dire trop de conneries, trop de platitudes sur cette chanson, il faudrait éviter les envolées délirantes et tenter, pour bien restituer ma gêne, de provoquer une sorte de vertige. Créer un double mouvement à la fois d'élévation et de chute. Car vraiment avec cette chanson on est pris dans deux mouvements opposés. Une vision surplombante sur une humanité défectueuse et, malgré tout, puisque cette chanson existe pour dénoncer nos travers, un mouvement d'élévation de notre abaissement vers une sorte d'état angélique et apaisé. On est donc pris à la fois dans la détestation et l'abaissement, dans la condamnation de ce que nous sommes, puisque cette chanson s'adresse à nous et pas aux anges, puisqu'elle nous invite à nous regarder nous mêmes de haut et à nous juger, mais en même temps on est pris dans un mouvement d'élévation, d'éloignement vis à vis de ce qu'il y a de plus bas en l'humanité. D'une certaine manière, en prenant le point de vue des anges, la chanson fait de nous des anges. Elle nous fait voir une vérité, notre inhumanité, contre laquelle on ne peut rien, elle nous fait vivre une perfection, celle des anges, qu'on ne peut, a priori, pas réaliser. Cette chanson devrait donc être une torture, elle devrait nous humilier doublement. Mais elle nous ravit. Sa musique nous ravit, les paroles nous ravissent, la voix nous ravit. Elle nous arrache à notre inhumanité et dans la contemplation esthétique fait de nous des anges : sans jugement, sans volonté, sans souffrance. Elle nous montre donc une perfection non seulement que l'on pourrait atteindre mais que l'on atteint de fait, dans la contemplation esthétique, en s'arrachant à la vie. Et si cette perfection est à notre portée, c'est que notre inhumanité n'est pas une fatalité, que l'on peut s'améliorer, individuellement et collectivement. Elle nous humilie cette chanson, oui. Et en même temps nous grandit. C'est ce double mouvement qu'il faudrait traduire à chaque parole.
Hélas, je ne me sens pas le souffle lyrique pour cela. Je ne crois pas non plus à l'inspiration comme les poètes grecs. Donc je vais pas aller chialer ma muse. Du coup je me sens un peu baisé, à savoir quoi faire tout en me sachant incapable de le faire, à devoir le faire malgré tout parce que personne le fera à ma place. À défaut d'être lyrique et vertigineux, si j'arrivais à être précis et, avec de la chance, profond, ce sera déjà bien assez.


Une anthropologie conflictuelle


Là où Intension présentait nos conflits comme des accidents de l'histoire qui auraient pu être évités, Right In Two reprend ces mêmes conflits mais en les inscrivant dans la nécessité. Ici, il est question de les enraciner, encore, dans une nature humaine. C'est parce que nous sommes tels que nous sommes, peut-être parce que nous ne pourrions pas être autrement, que nous nous combattons les uns les autres. Il est dans notre nature de nous battre ; et toute anthropologie doit être une éristologie, une science des conflits, de la discorde, une étude de l'hostilité. On dira donc d'abord deux mots des conflits dans lesquels l'humanité est engagée avant de dire deux trois mots de la manière, très classique, dont est dépeinte l'humanité dans cette chanson.

Ici la guerre est permanente, elle est le fait essentiel de l'homme. L'hostilité est plus que générale : elle est universelle et polymorphe. Mais ce qui est au principe de cette hostilité universelle n'est pas tellement clair. C'est cette absence de clarté, ce trouble, qui va nous mener au vertige, qui va ôter le sol sous nos pieds pendant que nous cheminerons dans notre interprétation.
Ce qui est certain, en tout cas, c'est que nous nous battons. Nous nous divisons et nous nous opposons les uns aux autres. Nous nous séparons en groupes égaux, nous fabriquons des massues, nous forgeons des épées, et nous massacrons nos frères.

« Silly monkeys give them thumbs they forge a blade
and where there's one they're bound to divide it right in two (...)
Silly monkeys give them thumbs they make a club and beat their brother down »

Il y a bien là l'idée d'une même humanité divisée, coupée en deux parties égales, en deux camps opposés. On aurait beau jeu de se lamenter sur la folie des hommes et de rater là-dedans le mot le plus important dans ces évocations de luttes : « bound to ». « Where there's one you're bound to divide it right in two ». « Là où il y a quelque chose vous êtes assurés de la couper en deux ». « Là où règne l'unité vous êtes assurés de créer la contrariété ». Je dis « assurés » parce qu'ainsi je ne m'engage pas dans une analyse, je reste le plus neutre, le plus en surface possible. Et je parle d'unité et de contrariété pour rester vague, ce qui pour le moment est nécessaire. Préciser, sortir de la neutralité, ce serait déjà interpréter et s'engager dans l'un des mouvements, d'ascension ou de chute, au choix. Demandons-nous d'abord à quoi tient cette certitude (pourquoi sommes nous assurés de diviser) et essayons de déterminer ce qui nous empêche d'agir autrement.

D'une certaine manière on est contraint de se faire la guerre. « Bound to ». Intension l'avait montré à sa façon : dès lors qu'on se rassemble pour former un groupe, l'humanité est divisée en deux, right in two : entre eux et nous, entre l'étranger et le voisin et l'étranger, eux, l'autre, etc. est une menace. Par sa seule présence il menace la solidité du groupe. Soit de l'extérieur—il est dangereux : s'il s'aventure loin de chez lui c'est pour piller ; soit de l'intérieur—si la vie hors du groupe est possible, pourquoi ne tenterai-je pas ma chance ? Parce que l'humanité est divisée en groupes, ces groupes s'entre-déchirent et vivent dans la crainte de l'effraction et de l'éclatement. À cause de cette crainte, pas de fraternité entre frères humains. Contrainte historique donc, qui impose aux individus ses cadres de pensée, mais surtout contrainte naturelle, instinctive, corporelle.
C'est par la forme de notre corps, par les actions que cette forme entraîne, que nous fabriquons des armes pour nous entre-tuer. D'où cette obstination à nous rappeler notre basse extraction simiesque, d'où ce lien de cause à effet entre les « pouces » et les armes.

« Talking monkeys (…) Silly old monkeys (...) Monkey killing Monkey (...) Silly Monkey »

« Silly monkeys give them thumbs, they forge a blade, première conséquence, and where's there one they're bound to divide it », seconde conséquence. Le pouce, la main, symbole de l'intelligence pratique et de l'inventivité humaine depuis Aristote, mène aux armes et les armes à la séparation et à l'opposition : on l'a vu, c'est l'arme qui fait de l'étranger un ennemi. L'unité brisée ici est celle de l'humanité. Unité brisée par la technique, fille du pouce opposable, de notre conformité physique. De notre humanité animale, type accompli du vieux singe méchant, ironique, mu par un instinct agressif.
Tous nos malheurs nous viennent du pouce. On comprendra donc que c'est pas notre faute.
On aurait cependant tort de limiter la conflictualité à la guerre. La conflictualité des corps se double de la conflictualité des esprits et avant d'en venir aux mains on se dispute, on débat, on « fight over ». On s'oppose pour s'opposer, à propos de tout et de rien, de la moindre chose, le moindre truc ouvre à interprétations contradictoires. C'est comme cela, aussi, qu'il faut comprendre le « where's there one you're bound to divide it right in two » : là où il n'y a qu'une seule chose vous êtes contraints d'en produire deux. Et dans la chanson, on se prend vraiment la tête sur tout, on « se dispute à propos des nuages, du vent, du ciel, de la vie, du sang, de l'air et de la lumière, de l'amour, du soleil (même Brian Molko veut se battre pour le soleil, c'est dire), on se bat même pour pouvoir continuer à se battre, pour l'instant on se bat pour l'élu ou pour dieu ou juste pour se révolter », etc.

« Fight over the clouds, over wind, over sky and
Fight over life, over blood, over air and light
Over love, over sun, over another
Fight for the time, for the one, for the rise »

Deux remarques ici s'imposent.

Si on peut se disputer quant à la nature du soleil, c'est parce que Dieu, nous dit la chanson, nous a fait don de certaines qualités spirituelles qui sont autant de bénédictions. Par elles, nous devrions être divins, participer du divin donc. Ces qualités sont, dans l'ordre du texte, le libre arbitre ou la libre volonté (Why did father give these humans free-will), la raison (Father blessed them all with reason) et la « capacité à lever un œil vers les cieux conscients du peu de temps que nous passerons sur terre ». Traduit conceptuellement, c'est la spiritualité, à la fois conscience de la mort et sentiment religieux. Donc quand on se dispute à propos du ciel, du soleil, des nuages, on se dispute à propos des choses sacrées et élevées. Il entre du divin, par là, dans nos conflits. Mais comment y entre-t-il ? Ce serait étonnant qu'un don de Dieu soit à l'origine d'incessantes querelles, un tel don ne devrait-il pas participer de notre félicité ? Faire notre bonheur ? Peut-être que ces bénédictions divines sont perverties par une faculté animale, purement naturelle : le langage. Ne sommes-nous pas, après tout, des « talking monkeys » ? Ce langage, animal, naturel, fruit de hasards successifs, obscurcirait notre raison et notre liberté en leur donnant comme objet non ce qui est, réalité sensible en nous et hors de nous, mes des abstractions vagues qui nous détourneraient des choses, nous éloigneraient de la réalité, nous égareraient dans le vide. Le langage, ce mauvais guide, nous perdrait et à cause de lui nous gâcherions de manière répugnante ce qu'il y a de plus pur en nous, de plus élevé : notre part de divinité. La théorie est belle. Dommage qu'elle soit fausse.
Ce n'est pas à cause de notre animale, querelleuse et bavarde, que nous nous égarons de la sorte et nous lançons dans ces conflits sans fin. C'est bien à cause de ces bénédictions divines :

« Why did Father give these humans free-will, NOW they're all confused »

C'est la liberté elle-même qui nous arrache à notre animalité et nous égare. Il aurait mieux valu à ce compte-là qu'on reste des singes, mais le mal, parce que c'est bien un mal visiblement, est fait. Cette liberté nous égare, nous pousse à ne pas écouter notre raison :

« Father blessed them with reason and this is what they choose ».

Les dons de Dieu seraient eux-mêmes la cause de nos querelles, de nos guerres ? De nos conflits permanents ? Les anges alors demanderaient à juste titre pourquoi ces facultés nous ont été données vu l'usage qu'on en fait. À quoi bon être libre si c'est pour prendre les pires décisions qui soient ? À quoi bon la raison si elle n'est jamais écoutée ni suivie, pire, si elle se met à la remorque du langage pour raisonner à vide sur des abstractions creuses, si elle se met à la remorque de notre nature animale pour servir ses intérêts au lieu de les surmonter ? On voit ainsi que peut-être, espérons-le, ces facultés spirituelles ne sont pas en cause, que ce qui est en cause, ce sont leur mauvais guide : notre nature simiesque et bavarde. Pourquoi permettre que nous soyons misguided, pourquoi ne pas laisser la raison seule agir en nous ? Pour que nous soyons responsables de nos choix et par là sujets au blâme et à l'éloge.

La seconde remarque est destinée à balayer tout ce qui vient d'être dit d'un revers de la main. Ce n'est pas à cause d'un mésusage de notre raison qu'on est en désaccord sur les choses. C'est grâce au contraire à un bon usage, à un usage actif et efficace de nos facultés. Celui qui ne raisonne pas ne peut s'opposer à personne, à aucune raison, à aucun raisonnement. Il est donc condamné à toujours être d'accord avec tout. Ce qui n'est jamais une bonne chose. Si nous voulons utiliser correctement les dons qui sont les nôtres, nos facultés, nous sommes « bound to », nous sommes obligés de poser les contraires dans l'unité des choses sur lesquelles nous raisonnons. Notons bien ici que l'obligation n'est pas la contrainte. L'obligation est une exigence morale et rationnelle, et non une pression instinctive, qui nous conduit à faire les choix que nous faisons. Choix pratiques, décisions, mais aussi choix théoriques, interprétations. La raison est une machine à produire de la différence. Une machine à combiner les idées et à voir, en une chose, non la chose même mais une tout autre. Prenons deux exemples :

Le soleil est ce qui éclaire et illumine ; il fait voir. Mais il est aussi ce qui aveugle et éblouit ; il empêche de voir. La raison nous permet d'affirmer les deux : le soleil fait voir, le soleil empêche de voir. Imaginons qu'on se batte à ce propos les deux camps auront raison. Seulement, par liberté, ils n'envisageront pas le soleil du même point de vue et s'interdiront de le considérer du point de vue de l'autre. La connaissance sera atteinte dans un second temps, après que le conflit ait donné naissance à toutes les idées rationnelles du soleil, une fois que toutes auront été intégrées dans une théorie unitaire et achevée. On aurait tort de rêver atteindre cette théorie définitive sans conflit. Pareil en ce qui concerne le vent. On n'en connaîtrait rien si, voyant le vent, on se contenterait de dire ce qu'il paraît être, un souffle. Quand nous soufflons, nous produisons les mêmes effets que le vent, dans des proportions moindres. De là l'idée que le vent est un souffle produit par la bouche démesurée d'un dieu. Ça a beau être con, à une époque, c'était tout ce qu'il y avait de plus rationnel : c'était diviser le vent comme cause (Eole) du vent comme effet (souffle). Étant entendu qu'il n'y a pas d'effet sans cause. Aujourd’hui on fait pareil, on divise et on projette de l'altérité dans l'unité. Le vent n'est plus pour nous souffle, événement pneumatique, mai événement thermique : il est le mouvement que produit la rencontre de deux masses d'air de température différentes. C'est par cet effort pour contredire les données sensibles, grâce à des abstractions, que nous progressons dans la connaissance, en envisageant les choses sous les divers angles possibles. Puis en unifiant les visions qui, dans un premier temps, ne peuvent que s'opposer. Notre manie de toujours nous battre peut bien être une imperfection, mais c'est une imperfection qui n'est pas une fatalité : elle se corrige d'elle-même dans un processus historique. Cela est vrai aussi dans l'ordre pratique et, pratiquement, nos querelles incessantes ont pour vocation un apaisement : sans doute nous faut-il d'abord en passer par la guerre, par l'opposition, connaître ce malheur et cette souffrance, pour aspirer durablement à la paix et en organiser les moyens.

C'est donc faire un bon usage des facultés spirituelles que de se battre ainsi et de chercher à l'emporter à toute force, c'est s'approcher du divin que de se livrer à ces activités que les anges réprouvent. Mais les anges peuvent-ils seulement condamner quelque-chose de bien ? Dire cela, n'est-ce pas affirmer l'impossible, à savoir que les anges sont imparfaits ? C'est le but de l'angélologie critique que de nous amener à comprendre dans quelle mesure les anges de la chanson peuvent faire fausse route.

Une angélologie critique


Ce que l'homme acquière dans le temps, à travers un processus historique, à savoir sagesse et connaissance, les anges le possèdent dans l'instant et de toute éternité. C'est pourquoi quand ils regardent l'humanité en contre-bas, ils n'y discernent pas les progrès que nous faisons, ne voient que nos imperfections. Comme la perfection est un absolu, on ne peut pas en être plus ou moins éloigné ; du point de vue des anges, plus ou moins parfait, ça n'a pas de sens. Ainsi, une minute est tout aussi éloignée de l'éternité qu'un million d'années. L'éternité ne s'atteint pas en additionnant les siècles, mais en sautant hors du temps. La perfection des anges leur fait juger les hommes depuis une position que ces derniers n'atteindront jamais, dont pourtant ils ne cesseront jamais de s'approcher. Mais comme toute distance, même infime, est infinie depuis le point de vue infini des anges, ces derniers ne verront jamais de l'homme que sa folie. C'est pourquoi ils confondent fatalement le positif qui en nous est en train de se réaliser avec le négatif dont nous nous libérons. Mais n'est-ce pas là une vision incorrecte des anges ? N'est-il pas contradictoire, s'ils sont parfaits, qu'ils puissent se tromper de la sorte et juger en mauvaise grâce ce que nous sommes ? Sans doute. C'est peut-être qu'on les a qualifiés un peu trop vite de « parfaits ». À aucun moment la chanson ne dit une telle chose. Elle nous permet pourtant de savoir un certain nombre de choses à leur sujet. Mais pas qu'ils sont parfaits.
Ils ont ainsi des émotions, ils sont « puzzled and amused », perplexes, intrigués, déconcertés et confus, désorientés, cela, justement, parce qu'ils ne sont pas omniscients, ne savent pas tout : il y a pour eux, du mystère dans notre condition, dans notre survie.

« How they survived so misguided is a mystery »

La bible nous en dit un peu plus sur eux : les anges possèdent raison, libre arbitre, volonté et personnalité (ils portent des noms, possèdent leur caractère, accomplissent des tâches distinctes, etc.).
En un mot et c'est un peu bizarre à dire, ils sont très exactement comme les hommes. Ils sont tout à fait humains et les mêmes mots sont utilisés pour les uns comme pour les autres. Comme les anges les humains ont libre-arbitre et volonté (free-will), raison (reason) et personnalité (ils sont brothers et non pas clones). On peut ajouter, c'est sous-entendu, qu'anges et humains parlent.
Anges et humains sont « confused », désorientés et confus, ils s'étonnent et s'interrogent (les humains en méditant sur la mort, les anges en se demandant quand nos guerres cesseront). La seule différence apparente réside seulement en ceci : les anges sont patients et nous nous sommes répugnants. Mais pourquoi sommes-nous répugnants aux yeux des anges ? Parce que nous avons décidé de nous salir les mains dans le processus historique, d'évoluer. Étant entendu que l'évolution toujours passe par du conflit, des épreuves, du sang et de la douleur. Les anges sont, eux, restés sur la touche, ils se sont mis à l'écart (« on the sideline ») et se tiennent éloignés de tout progrès, de toute évolution.
Ce ne sont donc pas des êtres parfaits, ni supérieurs, ailés et auréolés de gloire, apparaissant en habits de lumière aux meilleurs d'entre nous. Ce sont des êtres craintifs, nos semblables et ils font ce que nous-mêmes faisons toujours : briser en deux l'unité du genre humain, poser en son sein une différence entre les uns et les autres, les anges et les singes, de telle sorte à ce que la conscience de leur identité soit perdue. Dès lors les anges ne souffrent plus du spectacle qu'ils regardent de loin sans y prendre part, puisqu'ils ne se sentent pas concernés par ce qui arrive. Ils sont, très exactement, Vicarious, ils s'émeuvent par procuration des errements de l'homme, non réellement des errements mais de ce qu'ils perçoivent être tels, qui ne sont en fait que la longue marche vers la perfection, une perfection réelle qui est élévation et non pas stagnation. Car enfin, d'où vient l'éternité de ces anges ? Ce n'est pas celle de Dieu ; c'est celle de la bête, de l'animal, qui n'est pas entré dans l'histoire et manifeste en tout une nature qui, sans être absolument mauvaise, doit pourtant être surmontée. Parce qu'en l'état, elle s'abaisse au niveau le plus bas, au niveau de l'humanité égoïste et aveugle de la première chanson. État que l'album a depuis longtemps dépassé. Et nous avec.

Quelles conclusions tirer de cette angélologie critique ?
Une première, d'abord, rassurante : nous sommes déjà des anges. Plus exactement, l'humain se révèle être un composé d'ange et de singe et doit l'être : l'ange séparé ou le singe séparé ne réalisent pas l'humanité, se tiennent chacun en deçà ou au delà du processus de perfectionnement, chacun se tenant dans une éternité figée et qui n'est parfaite qu'en apparence, qui n'est en fait qu'aveuglement. Les anges ne sont pas l'image de la perfection vers laquelle nous nous acheminons, mais l'image d'une humanité figée dans l'instant présent, bloquée, en quelque sorte, comme l'axolotl, en néoténie. La deuxième conclusion, plus inquiétante, en découle directement. Si les anges sont en dessous de nous, c'est qu'il n'y a pas de perfection que nous puissions espérer atteindre. Les progrès de l'homme sont des progrès indéfinis, toujours accomplis mais jamais achevés, susceptibles à chaque instant d'être perdus. Mais indéfinis, ils pourraient très bien être illusoires : jamais sans doute, l'ange en nous ne supprimera le singe, jamais, c'est à craindre, les sentiments élevés ne viendront à bout de la bestialité. Jamais donc nous ne sortirons, si rien ne peut nous assurer une sortie hors du singe, du problème de l'insociable sociabilité et de la violence qui nous agite depuis le début.

On comprend, dans ces conditions, l'outro en forme de pied de nez. Si le problème est insoluble, autant le fuir à l'anglaise que de continuer d'échouer à le résoudre.

samedi 15 juin 2019

DIEU





Oui attendons une minute, le temps de savoir exactement ce que l'on fait ici. Non pas que ça nous sera particulièrement utile pour savoir si Dieu peut faire du Catch sans perdre sa perfection, ou même se présenter à la Nouvelle-Orléans dans un costume de dalmatien. On ne va pas tellement passer en revue les idées que l'on s'est fait de Dieu, délirantes ou sérieuses et les rattacher aux formes de l'imaginaire précédemment listées. Je doute même que cela soit si intéressant : je n'ai jamais vraiment eu l'esprit catalogue. Seul l'imaginaire science-fictionnel m'intéresse. Donc après quelques observations sur le Dieu merveilleux et le dieu fantastique, ce qui va m'intéresser surtout, c'est de répondre à ces deux questions :

« comment devrions-nous imaginer Dieu dans notre univers mental avancé ? »
« Pourquoi diable ne le voyons-nous pas ainsi ? »

Bien sûr, dira-t-on, tout cela dépend de l'idée que l'on se fait de Dieu. Mais pour ces petits articles, en fait, tout dépend de l'idée que l'époque, la technologie, nos connaissances sur le monde, etc. nous amènent à nous faire de Dieu. Et remarquons qu'ici on parle bien de Dieu, au singulier majuscule, donc exit les paganismes en tout genre, même si, j'avoue qu'avec l'hypothèse Gaïa d'une part, le néopaganisme, ce culturalisme européen ethnocentriste d'autre part, il y aurait de quoi développer autour d'un imaginaire païen contemporain. Même s'il n'y a que Gaïa, hypothèse écologiste, qui soit en lien avec l'évolution de nos connaissances. 


Dieu du merveilleux et des miracles


Essayons de distinguer, pour des questions de clarté, entre la nature de Dieu et les actions de Dieu, entre l'idée que l'on s'en fait et la manière dont il agit dans notre monde, voire notre vie.

Ce Dieu du merveilleux est évidemment celui que l'on « connaît », celui de la bible et que 2000 ans de théologie, pointue ou populaire, nous ont rendu familier. Sa définition la plus sobre est sans doute celle de Leibniz : Dieu est l'être qui possède toutes les perfections à leur plus haut degré de perfection. En lui donc, tout est qualité, rien n'est défaut ; concept de Dieu plus que parfait, garanti sans gras. Comme moi quoi.
Superlatif incarné, Dieu est omnipotent : il peut tout, est tout puissant. Cette omnipotence se manifeste dans le fait qu'il est créateur, non seulement de l'homme et du monde, mais aussi de Lui-même par la seule force de sa propre définition. Les philosophes appellent ça être « cause de soi ». Étant cause de lui-même, il est ce qui est sans commencement ni fin : hors du temps, donc éternel. Omniprésent parce qu'infini il est partout, il sait tout parce qu'omniscient. Rajoutons qu'il est suprêmement bon et infaillible et nous aurons là déjà une assez bonne idée de ce qu'il est.

L'action de Dieu porte un nom qui est déjà tout un programme : le miracle. Le miracle est l'action particulière de Dieu qui transgresse le cours naturel des choses, les lois générales du monde. Il les réalise soit lui-même, soit par l'entremise d'un prophète et face à eux nous n'avons plus qu'à dire avec Tertullien : « j'y crois parce que ça n'a pas de sens ; c'est certain parce que c'est impossible ». Marie a un enfant en étant vierge, le Christ ressuscite après trois jours sans sentir le pâté, Tertullien. Des nourritures célestes tombent du ciel au milieu du désert pour nourrir le peuple élu qui se désespère, Tertullien. Jonas se fait avaler par un gros poisson et recracher entier quand enfin il décide de faire ce que Dieu lui a demandé ? Tertullien. On pourrait continuer longtemps comme cela.
On rétorquera : tout ça c'est vieux, c'est dans la Bible. Mais pour nous aujourd'hui ? Pour nous aujourd'hui, il y a les miracles reconnus du pape Jean-Paul II, qui ouvrent à sa canonisation. Il aurait soigné une maladie incurable. Mais on sait bien que c'est là un geste politique plus que de foi. Un autre type de miracle est l'apparition divine, comme à Lourdes pour Soubirous. On appelle cela la "théophanie". Bien sûr, Dieu infini ne peut pas apparaître tel quel, il se manifeste parfois comme une voix, ou par un rêve, il apparaît sous une forme dérivée, le Christ ou la Vierge, qui viennent le représenter, même et y compris sur une tartine de pain toasté. Cela sans doute pour se rappeler à notre bon souvenir.

Mais le miracle, même s'il est extraordinaire par définition, n'est pas toujours contre-nature et Dieu se livre aussi à des activités ordinaires, c'est-à-dire qui découlent plus ou moins de sa nature: il observe, il juge, il punit.
Omniscient et ubiquitaire (qui est présent partout), il voit toutes nos actions, même les plus cachées, connaît toutes nos pensées, même les plus intimes, mêmes celles que l'on se cache à soi-même. D'où les menaces métaphysiques dont s'arment les mères chrétiennes et les angoisses profondes dont elles accablent leurs enfants : tout mal que l'on commet, en action, en pensée, en parole, Dieu en prend connaissance, lui qui nous observe en permanence, et s'appuiera dessus pour nous juger. Jugement, équitable nécessairement puisque Dieu est à la fois infaillible et suprêmement bon, qu'on aurait tort de rejeter toujours aux calendes grecques : le jugement dernier n'est pas le seul jugement.
En effet, Dieu juge en permanence et punit en continu. D'abord évidemment part par les lois naturelles et générales. Qui se livre au péché se voue à une existence d'excès qui portent en eux leur propre punition : le gourmand, plutôt goinfre que gourmet, se promet maux de ventre en pagaille ; la luxure fait succéder à l'extase le taedius vitae, le dégoût de la vie, qui saisit celui qui, comblé de plaisirs, ne désire plus rien. Mais Dieu punit aussi de manière extraordinaire, miraculeuse. Ainsi, déjà, du déluge :

« L'éternel vit que la méchanceté des hommes était grande sur la terre, et que toutes les pensées de leur cœur se portaient chaque jour uniquement vers le mal. L'éternel se repentit d'avoir fait l'homme sur la terre, et il fut affligé en son cœur. Et l'éternel dit : J'exterminerai de la face de la terre l'homme que j'ai créé, depuis l'homme jusqu'au bétail, aux reptiles et aux oiseaux du ciel ; car je me repens de les avoir faits. »Et voilà comment en quelques phrases on ruine et l'infaillibilité divine et sa bonté : punir les oiseaux des actions des hommes est tout sauf juste …

Ce déluge est le premier d'un grand nombre de catastrophes qui, loin d'être naturelles, sont plutôt des miracles destinés à punir nos méfaits. Ainsi du tremblement de terre de Lisbonne en 1755. Pour beaucoup, c'était certain que Dieu avait puni Lisbonne, mais pour ce qu'il en est des raisons …. à Lisbonne on pensait que c'était à cause d'une trop grande tolérance envers les hérétiques (entendez : les étrangers) ; en Allemagne, on pensait que c'était parce que les Portugais vénèrent trop les idoles et les saints. Plus proche de nous, les télévangélistes américains qui depuis Reagan font leur beurre de l'apocalypse à venir, voyaient dans le sida lapunition divine de l'homosexualité et dans l'ouragan Katrina celledu jazz et de la prostitution.

Quiconque possède ces mêmes qualités et agit de la même manière que Dieu est Dieu. C'est ce que l'on peut tirer de la lecture du numéro 53 de Batman (segment Cold Days)








 Dans ce segment, Batman est à cran. Son projet de mariage avec catwoman ayant avorté, il s'est passé les nerfs sur un Victor Fries qui n'avait rien fait pour mériter ça. Afin de réparer sa faute, Bruce Wayne participe au jury lors du procès Fries avec l'intention claire de le disculper. S'ensuit une reprise de 12 hommes en colère dans laquelle, seul contre tous, Wayne va s'efforcer de faire naître un doute raisonnable dans l'esprit des autres jurés, au départ persuadés de la culpabilité d'un Mister Freeze habitué aux sales coups. Un de ses arguments les plus forts est que les citoyens de Gotham prêtent à Batman certaines des qualités et actions de Dieu, le traitent comme un Dieu. Tous lui doivent la vie, il est infaillible, son jugement est sans appel, son statut de « plus grand détective du monde » le rapproche de l'omniscience, il punit les criminels, protège les justes. Enfin, il est au dessus de nous, « above », au ciel, sur les toits.
Batman, donc, c'est Dieu. Comme est Dieu quiconque possède un de ces traits divins.

Dieu et fantastique


On voit très rapidement à quel point le dogmatisme est une impasse. Quand il est question de la nature de Dieu, de ses qualités, les contradictions ne manquent pas entre ce qu'on en dit (il est infaillible) et ce qu'en dit la Bible (il se repent d'avoir créé l'homme). De même quand il est question de ses actions : admettons qu'il ait décidé de détruire Lisbonne en 1755. Pour quelle raison ? Pourquoi Lisbonne et pas une autre ville ? Les certitudes ne résistent pas longtemps au doute et c'est du doute que les conceptions fantastiques naissent, d'un doute qui ne détruit pas encore l'objet en question, mais le maintient paradoxalement.

Du côté de la nature de Dieu, on peut considérer comme tenant d'un imaginaire fantastique l'approche qu'en donne la théologie négative. Celle-ci résulte en effet d'une réelle volonté de tirer les justes conséquences de la nature infinie de Dieu.
Pour notre entendement limité, Dieu est un scandale logique de la même nature que la porte de l'atelier de Duchamp. On peut vouloir réduire ce scandale par un dogmatisme crispé, mais pour écarter les doutes, il faut toute la malhonnêteté d'un télévangéliste américain, toute la bêtise désespérée de ses ouailles ou le fanatisme le plus criminogène. Le plus rationnel reste encore de dire que Dieu nous dépasse et que malgré tous nos efforts, nous ne pourrons jamais rien en dire.

Ainsi, pour Nicolas de Cues, Dieu est un inconnaissable absolu dans lequel les opposés se réunissent et cessent de s'opposer. C'est pourquoi « Dieu dépasse à plus forte raison toute dénomination », parce que nommer, c'est relever une qualité en niant son contraire. Ce qui est contraire à l'essence de Dieu, dont on ne peut dire qu'une seule chose : qu'il est infini, il réunit donc en lui ces couples d'opposition que le langage produit. Ainsi, « si tu dis que Dieu est vérité, tu tombes dans le mensonge ; si tu dis qu'il est vertu, dans le vice ». Mais il serait tout aussi faux de dire qu'il est vice ou mensonge ! On ne peut donc absolument pas connaître ce qu'il est ni rien comprendre de ce qu'il fait. Définition radicale : Dieu est l'être dont on ne peut pas parler. 

Citons, pour le sport, Denys l'Aréopagite :
on doit lui (= la nature divine) attribuer et affirmer d’elle ce qu’il y a de positif dans les êtres, puisqu’elle en est la cause ; ou mieux encore, le nier radicalement, puisqu’elle leur est infiniment supérieure ; tandis encore qu’ici la négation ne contredit pas l’affirmation et que cette nature suprême s’élève au-dessus de tout, au-dessus de toute négation comme de toute affirmation.
Délivrée du monde sensible et du monde intellectuel, l’âme entre dans la mystérieuse obscurité d’une sainte ignorance, et, renonçant à toute donnée scientifique, elle se perd en celui qui ne peut être ni vu ni saisi ; tout entière à ce souverain objet, sans appartenir à elle-même ni à d’autres ; unie à l’inconnu par la plus noble portion d’elle-même, et en raison de son renoncement à la science ; enfin, puisant dans cette ignorance absolue une connaissance que l’entendement ne saurait conquérir. Il n’y a en lui ni parole, ni nom, ni science ; il n’est point ténèbres, ni lumière, erreur, ni vérité. On ne doit faire de lui ni affirmation, ni négation absolue ; et en affirmant, ou en niant les choses qui lui sont inférieures, nous ne saurions l’affirmer ou le nier lui-même, parce que cette parfaite et unique cause des êtres surpasse toutes les affirmations, et que celui qui est pleinement indépendant, et supérieur au reste des êtres, surpasse toutes nos négations.

Ici les paradoxes abondent, ce qui n'est pas pour nous surprendre. Ce qui nous ennuie est qu'il nous invite à l'ignorance, à renoncer à toute donnée scientifique. Seulement, nouveau paradoxe, c'est dans cet abandon que l'on a une chance de connaître Dieu. Celui qui cherche à connaître Dieu, ou chez Jean Chrysostome, à en connaître les projets, se destine à échouer. Celui au contraire qui remplace toute connaissance par la foi s'assure une chance de connaître Dieu et ses projets. On se retrouve ici—versant sombre, dans l'univers de Kafka, souvent comparé à la théologie négative. Chez Kafka, on sait que Dieu agit dans le monde, mais rien ne nous permet de savoir comment ; qu'il attend quelque chose de nous, mais personne ne peut nous dire quoi. L'apologue de la loi, à la fin du Procès, semble nous dire que ces questions sont superflues, que demander, chercher à savoir, auprès d'une autorité légitime, l'avocat, le juge, le gardien de la porte est inutile : il suffit d'avoir foi et d'avancer, ce faisant, seulement, on suit la volonté de Dieu. Or si on peut suivre sa volonté, c'est bien que quelque part on la connaît. 
Sur un versant plus lumineux, on a les dialogues entre Docteur Strange et Tony Stark dans leur lutte contre Thanos. Strange devient un peu comme le Dieu de Leibniz. Omniscient. Il voit l'infinité des mondes possibles et choisit le meilleur d'entre eux, le seul où ils arrivent à battre Thanos. Seulement, dans ce monde-ci, Stark doit mourir. Lorsque ce dernier demande à Strange ce qui doit se passer, Strange lui répond qu'il ne doit pas le savoir, que s'il l'apprend, alors ce qui doit se passer ne se passera pas. Stark a foi en lui, ce qui lui permet de faire exactement ce que Strange avait prévu pour lui, dans l'ignorance la plus totale.

Voilà qui épuise la question de la nature de Dieu. Entrons un peu plus dans ses manières d'agir dans le monde. On a déjà dit que le fantastique s'impose à l'époque où la nature semble parfaitement connue et où les événements ne sont plus expliqués que par une chaîne naturelle de causes et de conséquences régies par des lois rationnelles. Les miracles divins n'y ont pas leur place et tout ce qui jusqu'alors s'expliquait par Dieu s'explique maintenant par les lois de la nature et l'action de quelque cause. Mais que penser quand ces lois mènent à un événement merveilleux, imprévisible et semble-t-il impossible ? Que penser quand un grand nombre de hasards s'additionnent pour donner naissance à un événement hautement improbable ?


C'est ce que l'on voit dans l'épisode 10 de la Mysterious Ways, Chute libre. Dans cet épisode, un laveur de carreaux tombe de 61 mètres sans se faire mal. Sa chute a été freinée par le vent qui frappe la paroi et la remonte, par une branche d'arbre et enfin par la capote d'une voiture qui se trouvait à l'arrêt pile en dessous. La conductrice est une architecte, désespérée parce qu'elle ne parvient pas à retrouver sa fille, qu'elle avait été contrainte d'abandonner. Il se trouve justement qu'elle a été recueillie par la famille du laveur de carreaux, dont la chute permet en dernier lieu et après pas mal de hasards accumulés de les faire se retrouver. Évidemment, chaque événement particulier s'explique parfaitement, mais c'est l'accumulation de hasards, la conclusion à laquelle ils aboutissent, qui semblent exiger une toute explication : celle d'une volonté, divine, à l’œuvre dans le monde. Le même type de raisonnement, inévitable, qui nous fait voir le destin s'accomplir dans les plus petits hasards. Ce qui est proprement fantastique dans l'épisode, c'est la solidité de l'explication naturelle, malgré son insuffisance, et tout à la fois l'impossibilité de poser sérieusement une hypothèse divine que rien ne vient soutenir, si ce n'est peut-être notre désir de trouver du sens, et la nécessité de cette hypothèse tant les hasards sont bien trop nombreux.


Dieu en science-fiction ?


Rappelons les questions :
« comment devrions-nous imaginer Dieu dans notre univers mental avancé ? »
« Pourquoi diable ne le voyons-nous pas ainsi ? »

Une première réponse est bien connue, elle est la trame d'une émission comme Alien Theory : Dieu, c'est un extraterrestre. Il est communément admis que les éléments nécessaires à la vie sur terre sont venus de l'espace. Cette théorie, la panspermie, postule que la vie est venue des astéroïdes et comètes qui se sont écrasés sur terre au moment de sa formation. La théorie des anciens astronautes va plus loin en y ajoutant une volonté. Plus l'interventionnisme extraterrestre est grand, plus la théorie est délirante. C'est une idée déjà ancienne. Littérairement, on la trouve déjà chez Lovecraft, pour qui les grands anciens vénérés comme des dieux par des troupes ahuries de dégénérés sont en fait des êtres cosmiques échoués sur terre. Mais la théorie des anciens astronautes, reprise par Ridley Scott dans Prometheus, développée dès les années 60, qui nous ont offert tout à la fois la scientologie et les raëliens. Ici, les extraterrestres sont divins seulement en tant qu'ils sont nos créateurs, c'est surtout leur avancée technologique qui nous les auraient rendus merveilleux. Considérer que les attributs divins ne sont pas des attributs essentiels mais des produits de la technologie est en fait une manière tout à fait rationnelle d'envisager le divin. Conférer cette avance à des races extraterrestres aussi, étant donné l'infinité de l'espace, pourquoi n'y aurait-il pas une infinité d'espèces, intelligentes et avancées ?

Mais on peut aller encore plus loin dans cette association de Dieu et de la technologie. Comme le fait Frederic Brown dans sa micro-nouvelle The Answer :

Dwan Ev ceremoniously soldered the final connection with gold. The eyes of a dozen television cameras watched him and the subether bore throughout the universe a dozen pictures of what he was doing.
He straightened and nodded to Dwar Reyn, then moved to a position beside the switch that would complete the contact when he threw it. The switch that would connect, all at once, all of the monster computing machines of all the populated planets in the universe -- ninety-six billion planets -- into the supercircuit that would connect them all into one supercalculator, one cybernetics machine that would combine all the knowledge of all the galaxies.
Dwar Reyn spoke briefly to the watching and listening trillions. Then after a moment's silence he said, "Now, Dwar Ev."
Dwar Ev threw the switch. There was a mighty hum, the surge of power from ninety-six billion planets. Lights flashed and quieted along the miles-long panel.
Dwar Ev stepped back and drew a deep breath. "The honor of asking the first question is yours, Dwar Reyn."
"Thank you," said Dwar Reyn. "It shall be a question which no single cybernetics machine has been able to answer."
He turned to face the machine. "Is there a God?"
The mighty voice answered without hesitation, without the clicking of a single relay.
"Yes, now there is a God."
Sudden fear flashed on the face of Dwar Ev. He leaped to grab the switch.
A bolt of lightning from the cloudless sky struck him down and fused the switch shut. 

Cette nouvelle de 1950 fait de tous les ordinateurs connectés Dieu. Aujourd'hui nous savons de quoi il retourne : internet, réseau d'ordinateurs connectés entre eux, comme dans cette nouvelle, est Dieu. Omniscient, tout le savoir s'y trouve, internet, par l'intermédiaire de nos objets connectés et téléphones, nous espionne en permanence, nous connaît mieux que nous-mêmes, nous juge aussi parfois sans défense possible, il est partout, sans forme, il est un dieu auquel nous participons tous activement. Medhi Belhaj Kacem ne dit pas autre chose dans Dieu, la mémoire, la techno-science et le mal. Pour lui, à la suite de Teilhard de Chardin, qui comme chacun le sait est LE philosophe de la sillicon valley, Dieu est la somme de toutes nos mémoires, une mémoire absolue et objectivée, objectivée technologiquement sous la forme d'internet, équivalent matériel de la noosphère élaborée par Teilhard de Chardin.

La première théorie trouve des adeptes : environ 20% de la population française y croirait, selon des sondages assez vieux et par nature douteux. Jean-Bruno Renard, sociologue qui s'est penché sur la croyance aux extraterrestres, remarque que ce sont généralement les personnes instruites qui y croient et que cette croyance vient combler un manque laissé par l'athéisme et le matérialisme. Les raisons de douter cependant ne manquent pas. Je reviendrai plus longuement dessus avec une analyse du livre de Stoczkowski, Des hommes, des dieux et des extraterrestres. Donnons pour le moment comme principaux problèmes : les promoteurs de cette idée sont soit des imbéciles, soit des charlatans. Ce qui aide pas. Il n'y a aucune preuve d'avancée, tout au plus des « signes troublants » accumulés et contredits par toute recherche rigoureuse. Tout ce bullshit non plus n'aide pas.

La seconde est à la rigueur plus facile à avaler. Mais on croit trop qu'internet n'est qu'un outil que nous avons créé pour notre usage, or Dieu ne peut pas être un outil. Or il est absurde de croire qu'internet est un outil. Nous serions même plutôt des outils d'internet. Qui peut prétendre utiliser internet comme un outil sans en être transformé ? Internet nous transforme, nous modifie, nous façonne. Nous sommes ses créatures autant que ses créateurs. Loin d'utiliser internet, nous sommes utilisés par lui à des fins qui nous dépassent; ce qui est plutôt divin. Il se nourrit en permanence des données que nous créons en permanence sans nous en rendre compte. L'idée selon laquelle Dieu ne pourrait pas être créé aussi est un obstacle, mais c'est un obstacle qui ne peut être levé qu'en changeant radicalement d'imaginaire, en abandonnant l'idée merveilleuse pour l'idée technologique de Dieu. Ce qui ne peut se demander.