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vendredi 20 septembre 2019

Spoiler alert (5) : enter the matrix


Je poursuis une réflexion menée il y a plus de deux ans. À moitié avec les pieds j'avoue. Une fois fini il faudra que je reprenne tout depuis le début mais enfin, cela m'a permis de mettre en évidence déjà pas mal de choses essentielles.

D'abord, qu'un film n'est pas une histoire. Une histoire drôle n'est rien d'autre que ça : une histoire. Dont tout l'intérêt repose sur la chute. Elle fait rire la première fois, elle gonfle à la dixième. Parce qu'elle a perdu tout pouvoir comique. Il faut pour la relancer, un élément tout à fait extérieur à la blague elle-même : un style personnel, des apartés, une chute renouvelée ou une grosse perturbation. Je me souviens d'un type à la fac, qui après essuyé flop sur flop avec des blagues de Khâgne qui ne faisaient rire que lui, que personne parmi nous ne comprenait même de loin, s'est rabattu sur le classique « bonjour mamie whoa ça sent la mort chez toi mamie ! Mamie ? Mamie t'es là ? ». C'est sa carrière de comique qui s'en est fait rabattre. Parce qu'alors qu'on l'écoutait tous en silence attendant le désastre final (bien sûr qu'on la connaissait tous cette histoire), Ben a hurlé au milieu du récit « Bah elle répond pas, c'est PARCE QU'ELLE EST MORTE ». Spoilant le truc comme un gros sac. On s'est pissé dessus de rire, parce que d'une part la blague s'est déportée sur celui qui la racontait, et parce que pour le coup, arrivée au milieu du truc, la fin en devenait surprenante. Mais impossible à jouer deux fois.

Un film c'est pas ça. Le plaisir cinéphile est de nature différente. L'histoire n'y est pas secondaire, mais elle est ce autour de quoi le film se construit. Si on veut, l'histoire est toute entière dans le script, mais on serait bien en peine d'y lire ce que sera le film. Qu'est-ce qu'un film, donc, et qu'est-ce qui dans le film nous donne le plus de plaisir si ce n'est l'histoire ? Pour ce qui nous concerne, un film est un ensemble d'éléments plus ou moins disparates qui concourent tous à produire du sens. Tout, dans le choix des acteurs, de leur direction, des costumes, l'élaboration des décors, le choix des plans, de leur rythme, de la musique, concourt à produire du sens. Les mauvais films échouent généralement à faire ça, ils parviennent parfois seulement à bien raconter l'histoire, mais sans une certaine épaisseur, cela n'en fait pas des bons films. Or c'est cette épaisseur qui est importante—certains disent l'univers du film. J'irai pas jusque là. Parler d'univers revient soit à parler du contenu du film comme d'une réalité, ce qui nous fait vite sortir du film en tant que tel, soit à n'évoquer qu'une sorte de tonalité affective (univers macabre) ou à situer temporellement le film (univers futuriste). Cette épaisseur porte l'histoire, la raconte à sa manière, permet d'anticiper sur ce qui arrivera à bien des égards, et c'est d'elle dont nous tirons tout notre plaisir. Le plaisir vient de la confrontation entre l'épaisseur du film et ce que cherche à dire l'histoire. Nous avons du plaisir quand cette confrontation montre l'extrême cohérence du film, du déplaisir quand trop d'éléments sont en décalage et nous font sortir du film. Les américains parlent d'un effet pop-out. Les anachronismes ont cet effet. 
Le pop-out survient aussi quand on reconnaît un acteur qui n'est pas assez absorbé par son rôle. L'effet Pop-out, c'est quand on découvre à la fin d'Interstellar que le Dr Mann est joué par un Matt Damon que rien jamais ne nous a préparé à accepter. On s'est tous dit « mais qu'est-ce qu'il fout là lui ? » en le voyant. Pareil au début de Guardians of the galaxy 2. J'ai éclaté de rire à l'ouverture, parce que dans la décapotable, un personnage qu'on ne connaît pas sonne trop faux, genre visage tartiné de CGI. J'avais l'impression de voir Kurt Russell incarner Ozzy Osborne dans un biopic improbable. Le fou-rire a redoublé d'intensité quand on a finalement remarqué que c'était bel et bien Kurt Russell. Mais en début de film c'est pas bien grave, surtout dans un film qui n'est que clins d'oeil à la pop culture. Il y a pop-out aussi quand un élément matériel du film ressort trop, écrasant le reste, parce que trop caricatural ou trop bête ou pas assez bien amené. Par exemple à la fin de Gran Torino, Clint Eastwood tombe mort les bras en croix comme un Jesus-Christ revenu du Viet-Nam. C'est stupide et trop appuyé, cela écrase l'épaisseur du film en réduisant ce personnage complexe, à une sorte d'allégorie, en une sorte de héros au bon coeur. C'est pas ça qu'on attend d'un film. Cela retiré, le film aurait été plus réussi. Parce qu'offrant paradoxalement plus de matière à exploration.

C'est l'évidence même, mais rappelons-le tout de même : pour bien profiter du film, donc, il faut savoir où il veut en venir, il faut connaître l'histoire, s'être familiarisé avec sa matière. D'où le goût immodéré des bonus, des making-of, sur les dvd et les bluray. Des analyses à n'en pas finir sur internet. Mais comment expliquer alors qu'on ait tous tellement peur des spoilers ? L'hypothèse va être être que, vu que cette peur ne peut se justifier à partir de ce que sont les films (quand ils sont bien fait, ils devraient permettre de prévoir la fin), ni tellement à partir de la psychologie du spectateur (on a tous plus de plaisir à revoir les films qu'à les voir une première fois), elle doit reposer sur autre chose : les modes de consommations actuels des films. Et plus que des films, du reste : des séries. Pour être plus explicite : la peur du spoil est un phénomène typique d'internet.


Pourtant l'histoire du spoiler est plus vieille qu'internet. Mais internet est rarement créateur ; il est
surtout agrégateur. Internet a simplement réuni les éléments qui allaient permettre de faire du spoil, qui existait bien avant internet, l'objet d'une telle obsession.

 Dès Avril 1971 en effet, le National Lampoon, magazine satyrique, publie une rubrique entièrement consacrée au spoiler : elle dévoile la fin de nombreux films, mais aussi de romans. Comme quoi, Ruquier n'a rien inventé, mais ça c'était pas à prouver. Douglas C. Kenney présente ainsi sa rubrique :

« In a more tranquil times, Americans loved nothing better than curling up with a blood-chilling whodunit or trooping off to the cinema to feast on spine-tingling thrillers, weird science fiction tales and hair-raising war adventure.Nowadays, however, with the country a seething caldron of racial, political and moral conflict, the average American has more excitement in his daily life than he can healthily handle. (Remember what the American Heart Association says about excess nervous tension.)For this reason, on the following pages the National Lampoon presents, as a public service, a selection of ''spoilers'' guaranteed to reduce the risk of unsettling and possibly dangerous suspens. We ask that you read them over several times and, if possible, commit them to memory before you venture into the actual book or late night movie.Remember, the life you save may be your own. »


Traduit rapidement :

« A une époque plus calme, les américains préféraient par dessus tout se détendre avec un polar à te glacer le sang ou se ruer au cinéma pour frissonner avec délectation devant des films à suspens, d'étranges récits de science-fiction et des films de guerre à te dresser les cheveux sur la tête.Aujourd'hui, cependant, avec le pays qui bouillonne dans le chaudron des conflits raciaux, politiques et moraux, la vie quotidienne de l'américain moyen lui procure plus d'excitation qu'il ne peut en supporter. (Souvenez-vous de ce que la American Heart Association dit d'un excès de tension nerveuse).C'est pour cela que le National Lampoon va présenter dans les pages qui suivent, à des fins de service public, une sélection de ''spoilers'' qui réduiront infailliblement le risque de se retrouver dans une situation où le suspens s'avérerait dérangeant et peut-être même dangereux. Nous vous demandons de les lire et relire plusieurs fois et, si possible, de bien les garder en mémoire avant d'aller vous aventurer à lire les livres ou voir un film tard le soir.Souvenez-vous, la vie que vous sauvez pourrait être la votre. »


S'ensuit, dans un style lapidaire, la fin des films de Hitchcock, Psychose en tête, des films avec Bogart, des thrillers, des films d'anticipation politique, pour les livres des classiques de la littérature, etc. Ils vont même jusqu'à dévoiler le dénouement d'une nouvelle policière présente de ce même numéro : Jean-Paul Sauvage, le détective philosophe, Critique of pure murder.

Plusieurs remarques s'imposent : si Hitchcock est le premier spoilé, c'est peut-être parce qu'il demandait aux spectateurs de ne pas révéler la fin de Psychose, premier film de la liste. C'est donc sans doute un pied de nez au grand réalisateur. Ensuite, ces révélations sont faites pour le plus grand bien des lecteurs. On dira que c'est satyrique, que c'est drôle, oui ça l'est, mais ça joue surtout sur la grande ambiguïté du terme : le « spoiler » est celui qui gâche et qui gâte : celui qui ruine le film, c'est bien l'idée d'ailleurs, il s'agit ici de détruire les effets dramatiques afin de faire baisser la tension, mais c'est surtout celui qui couvre de cadeaux, de bienfaits, d'attention. Le spoil est donc présenté d'abord comme une chose souhaitable. Enfin, cette présentation repose sur une mauvaise conception du suspens. Je l'ai écrit déjà dans une précédente étape, mais justement le suspens suppose, c'est Hitchcock qui nous l'apprend, que le spectateur soit un spectateur savant. Il doit savoir ce qui va arriver pour ressentir de la tension, un mélange d'appréhension et d'excitation, face au spectacle qui lui est proposé. Connaître la fin par avance, donc, permet d'identifier les éléments essentiels de l'histoire à mesure qu'elle se déroule, permet d'apprécier en direct la manière dont ils nous amènent progressivement vers l'issue finale.

D'après ce que j'ai pu lire, c'est à partir des années 80, sur internet, que les « spoiler alert » ont commencé à être utilisés pour révéler des éléments d'intrigue en permettant aux autres usagers de ne pas les lire s'ils ne le souhaitent pas. Les divers articles que j'ai lus font remonter le phénomène à des discussions à propos de Star Trek : wrath of Khan. Depuis, ce qui était alors un simple acte de prévoyance et d'éthique numérique est devenu la source d'un véritable phénomène de folie collective. Typique d'internet. Pour comprendre comment le spoiler a évolué jusqu'aux proportions qui sont les siennes aujourd'hui, il faut s'intéresser à l'évolution du mode de propagation des films, à l'évolution d'internet en vaste réseau social, à l'émergence d'un nouveau type de séries. Ces évolutions parallèles participent toutes à une modification profonde de notre rapport aux œuvres audiovisuelles. C'est donc ça qu'il va nous falloir explorer maintenant pour comprendre l'obsession du spoil comme le produit psychologique d'une évolution technologique.


mardi 10 septembre 2019

Que risque-t-on à se faire spoiler sa vie ? (4)


Vie, film, roman, tout ça au fond c'est la même chose. Ce sont des manières de raconter des histoires. Or les histoires partagent ensemble une même structure dans laquelle chaque élément mène au suivant, l'annonce et le prépare. La conséquence est d'importance pour nous : le spoil ne fait finalement qu'effleurer cette structure. Mais il y a d'autres manières de devancer l'histoire qui s'enracinent profondément en elle. Le spoil, répétons-le, c'est la révélation intempestive d'éléments d'intrigue de l'histoire. Mais intempestive ne veut pas seulement dire qu'elle est à contre-temps, qu'elle arrive trop tôt. Ça veut dire aussi que la révélation intervient en totale déconnexion d'avec la structure du récit, elle posée dessus sans en faire partie. Il y a en effet plusieurs manières de découvrir par avance ce qui va arriver dans une histoire :

On peut d'abord deviner ce qui va arriver alors même que nous découvrons pour la première fois l'histoire en question. Cela est possible justement parce qu'un récit est nécessairement structuré. Les événements se suivent logiquement, les personnages se transforment selon des règles d'écriture fixes, et les genres sont des tissus d'exigences formelles qui permettent au spectateur expérimenté de prévoir facilement ce qui va arriver. Scream en ce sens a été un film très important parce qu'il a réussi à jouer sur les codes du slasher, sans les subvertir ni tout à fait les parodier, mais en les exhibant ouvertement comme éléments d'une culture commune, en leur donnant une qualité « méta », jouant à les lister et à les utiliser comme autant de clins d’œil aux spectateurs. Cela est possible parce que maintenant le cinéma est un art suffisamment ancien pour que les créateurs aient fixés un certain nombre de règles que les spectateurs maîtrisent et connaissent plus ou moins consciemment. Ainsi face à un film, ce qui nous permet de devancer, de deviner ce qui va arriver, c'est la rigueur avec laquelle il suit les ficelles.
La vie aussi est essentiellement prévisible. Si la vie est une trajectoire, donc une ligne droite, cette trajectoire traverse un espace non euclidien vu qu'elle ne fait que suivre des cycles, donc des cercles. Les heures de la journée, les jours de la semaine, les mois de l'année et les années, tout cela rythme l'existence, lui assurant une certaine périodicité. La vie est tissée de période, elle est faite de moments qui reviennent et que l'on peut prévoir sans difficulté. L'enfant par exemple n'est plus aujourd'hui celui qui doit se taire, qui n'a pas voix au chapitre ; l'enfant a dépassé son étymologie pour devenir un être dont les cycles de vie sont régis par l'école, avec ce que cela implique de week-ends, vacances, rentrées qui reviennent toujours et qui offrent toujours les mêmes expériences.
Étrangement donc, ce qui dans la vie est prévisible est ce qui n'est pas important, est ce que films et romans évacuent par des ellipses. Ce qui, en un mot, ne fait pas avancer l'histoire. Au contraire certainement ce qui dans la vie finit par nous construire comme narration, c'est l'imprévisible, c'est ce qui survient sans « build-up », ce qui arrive sans avoir été préparé. Cela porte un nom : c'est l'événement.

On peut par ailleurs prévoir ce qui va arriver dans un récit pour cette simple raison qu'on le connaît déjà, qu'on a déjà vu le film, déjà lu le roman, etc. Pour ce qui nous occupe, il faudrait ajouté : déjà vécu sa vie. La possibilité de relire un texte ou de revoir un film ne pose pas de problème ici ; celle de revivre sa vie par contre mériterait qu'on s'y arrête. Dire qu'on peut revivre sa vie, c'est affirmer au fond deux choses qui toutes deux sont hautement improbable—ce qui ne veut pas dire impossible. D'abord, que nous ne vivons pas une seule vie mais plusieurs. Ensuite que ces diverses existences peuvent être identiques, au moins similaires. Une manière très classique d'envisager cette possibilité consiste à en passer par l'idée de réincarnation. Cette idée n'est pas propre aux bouddhistes, on la retrouve par exemple chez Platon, dans le dernier livre de la République (le mythe d'Er). Dans ce mythe, les âmes des morts se retrouvent dans le ciel à devoir choisir la vie qu'ils souhaitent avoir à leur retour sur terre, ou plutôt la carrière qu'ils souhaitent y mener. C'est une sorte de CIO cosmique. Les intempérants choisissent sans réfléchir, se jettent sur la première option venue et se lamentent après de leur pauvre choix et des misères qu'ils se promettent. Mais ce choix n'est pas certainement pas laissé au hasard ; le simple fait qu'ils en pleurent montre qu'ils savent très bien ce qui les attend, ils le savent pour avoir vécu la chose. Ils ont donc choisi sans réfléchir, c'est-à-dire inconsciemment, c'est-à-dire poussés par leurs passions, par leur compulsion à reproduire toujours la même chose, encore et encore. Mais ils ne se promettent ainsi qu'une existence similaire, pas tout à fait identique. Si leur psychologie reste inaltérée d'une vie à l'autre, les circonstances historiques auxquelles elle va répondre seront différentes ; pas absolument sans doute, mais néanmoins différentes. C'est dire qu'un élément de la vie doit être considéré comme hautement prédictible, un élément plus important dans la narration que les éléments cycliques extérieurs : les effets de nos constances psychologiques. De ce point de vue là sans doute nous n'évoluons pas et nous nous jetons toujours dans les mêmes situations, nous nous retrouvons prisonniers des mêmes schémas et reproduisons ainsi un certain nombre de trames narratives dont on peut prévoir aisément les étapes et les conséquences. Justement, pour les avoir déjà vécues, non pas ici dans une vie antérieure, mais cette vie même.

On peut aussi se faire raconter l'histoire. Quand il s'agit d'un livre ou d'un film, c'est le plus souvent parce qu'ils ne nous intéressent que très peu et que nous n'avons pas spécialement l'intention d'aller y voir. Encore que, ça c'est quelque-chose que j'explorais dans mes vielles réflexions sur le spoiler, la campagne promotionnelle souvent en dit beaucoup sur ce qui va arriver. Prenons un film qui va bientôt sortir, Ad Astra. IMDB me résume l'intrigue : « l'astronaute Roy McBride (Brad Pitt) voyage jusqu'aux confins du système solaire afin de trouver son père disparu et révèle ainsi un mystère qui menace la survie de notre planète. Son voyage va découvrir des secrets concernant la nature de l'existence humaine et notre place dans le cosmos », je traduis à la va-vite. On en apprend un peu, on craint de se retrouver devant un prometheus bis ou une resucée de Event Horizon. C'est fait de telle sorte à ce qu'on en sache pas beaucoup, tout étant auréolé de mystère : sans doute son père a disparu à cause de ce que Roy va découvrir, mais qu'est-ce ? Sans doute des extraterrestres mais va savoir. En quoi ça menace la terre et quelle est la nature de l'existence humaine ? Quelle est notre place dans l'univers ?
Cherchons ailleurs. Wikipédia est plus explicite. Roy est un ingénieur dont la station d'observation est détruite par une surcharge (ça c'est mystérieux, est-ce une sorte de rayon?) venu de Neptune. Son père, Clifford, qui n'est pas un chien rouge démesuré mais bel et bien Tommy Lee Jones, a justement disparu sur Neptune 16 ans avant dans une mission pour rechercher … des extraterrestres. J'en étais sûr. J'y apprends aussi qu'on sera plus proche d'au cœur des ténèbres que de Prometheus. Mais cela confirme la grande prétention du film et dévoile peut-être aussi le ton du film.
Allons voir maintenant les trailers, bande-annonces et autres articles sur internet.
La bande-annonce montre l'explosion de la base d'observation, qui n'est pas vraiment sur terre, et les conséquences pour la population (avions qui s'écrasent, etc.). J'imagine donc que la surcharge est une sorte d'impulsion électromagnétique. La mission Lima que dirigeait Clifford ne devait pas seulement chercher des extraterrestres mais aussi faire des expériences sur un « matériau top-secret susceptible de menacer le système solaire et de détruire toute vie », j'imagine pour fabriquer une arme et que la surcharge vient de là. Le site adastramovie.com annonce que le film est un « thriller psychologique » et compte 12 vidéos promotionnelles qui laissent penser à un spectacle du genre d'Event Horizon, centré sur une relation père-fils.
Le clip « lima project », une scène du film en fait, nous en révèle plus sur la surcharge : rien d'électromagnétique, c'est en fait « the result of some kind of antimatter reaction », je ne vois pas comment traduire ça. Ce qui menace la vie et le système solaire c'est une réaction en chaîne impossible à arrêter, j'imagine la dissolution même de la matière du monde.
Les interviews du réalisateur sont très intéressantes parce qu'elles permettent de clarifier tout le côté psychologique du film. Il semble centré en partie centré sur la solitude et ses effets sur la personnalité ; il n'y a pas d'extraterrestres, on est seul dans l'univers et Roy lui-même est seul dans l'espace l'essentiel du temps ; or cette solitude est une chose terrifiante, insupportable, à même de rendre fou, au moins de dévoiler au grand jours les faiblesses, les failles, les traumatismes que l'on peut plus facilement se masquer à soi-même dans la vie de tous les jours. Ici, visiblement, liés à la figure trop imposante d'un père absent. Tout cela spoile tout de même moins le film que les quelques critiques que j'ai lues sur internet. Je sais maintenant qu'en plus il y a une scène dans une navette en détresse avec des singes mutants.

Je viens de prouver qu'on peut se faire raconter un film, que c'est même le but d'une campagne promotionnelle. Mais ça ne dit pas si on peut se faire raconter sa vie. Se faire raconter sa vie, c'est cela même que l'on cherche quand on va se faire tirer les cartes ou lire son horoscope et dans les mêmes termes : quelles difficultés on traverse, quel problème on se pose, quelle en sera l'issue et comment les autres vont jouer dans cette issue, les situations qu'on traversera, etc. C'est également ce que l'on vit quand un vendeur nous vante les mérite du canapé qu'on s'apprête à acheter ou qu'un étudiant nous raconte la vie sur le campus dans lequel on vient étudier. La vraie question c'est : où commence le spoil et où s'arrête la campagne promo ? Ce que j'ai appris de Ad Astra, spoil ou promo ? Je proposais dans mes anciens articles de trancher la question à partir des sentiments du spectateur. Si le spectateur n'éprouve qu'un intérêt limité pour le film, on est dans la promo, parce qu'il voudra pouvoir en parler même sans avoir vu le film. Il en va ainsi des films récents avec Christian Clavier. Personne ne veut les voir, mais comme tout le monde en parle et qu'on ne veut pas être largué, on s'y intéresse. Du coup on peut prendre part aux conversations ciné autour de la machine à café. Si au contraire le spectateur attend avec impatience le film, est excité, il va s'énerver face au trailer qui en dit trop, au post facebook indélicat, à la review youtube qui se met en lecture automatiquement après une vidéo innocente. Ce qui se comprend, mais en même temps, toutes ces sources de spoil sont aussi des éléments classiques de promotion. En va-t-il de même pour la vraie vie ? Il y a des choses pour lesquelles on préfère savoir, afin d'être préparé : l'achat d'une maison, d'un canapé ou le choix d'une poursuite d'études. On n'a pas envie d'être surpris par un dégât des eaux masqué par un papier-peint fraîchement posé, on n'a pas envie de découvrir à la première crue qu'on est en zone inondable, on préfère savoir à l'avance si l'ambiance est bonne enfant ou tendue et ultacompétitive, si la somme de travail est titanesque ou non. Mais pour beaucoup de choses par contre, on accepte de se laisser surprendre. C'est pour ces choses que l'on peut se permettre de prendre avec légèreté que l'on regrettera des révélations intempestives. Tout le contraire de ce que l'on vit avec les films : plus l'enjeu semble important plus nous sommes désireux de connaître par avance, plus la chose est extérieure, plus on préférera être surpris.

On voit donc bien que si la vie, comme un film, est un récit, une narration, et qu'en tant que telle on peut la devancer, ce sont des récits très différents : si les modes d'anticipation sont les mêmes dans chaque cas—deviner, connaître déjà, se faire raconter, les réactions que l'on va avoir, les éléments qui peuvent être anticipés changent, suivant que cela concerne un film ou la vie. Dans la vie, ce qui prédictible ou ce que l'on peut connaître par avance, c'est ce qui est cyclique, ce qui revient à l'identique et ce qui n'est pas important, ce dont on se passerait bien en fait. Mais rien de tel dans un film. Les choses importantes par contre, dans la mesure du possible, on tient à les anticiper, à se les faire raconter, afin d'être préparé. Ce que l'on fait naturellement quand on demande conseil sur telle ou telle chose qu'on ne connaît pas mais à laquelle on sait qu'on va être confronté. Parce qu'elles nous tiennent à cœur et qu'on veut assurer. Pour les films c'est le contraire : plus ils nous intéressent, dans un premier temps, moins on voudra en savoir. Alors que par simple curiosité on préférera entendre parler des films qui ne nous intéressent pas.

vendredi 6 septembre 2019

Que risque-t-on à se faire spoiler sa vie ? (3)


On l'a vu en vitesse, une première petite difficulté, c'est que pour se faire spoiler sa vie, il faudrait que celle-là, d'une certaine manière, soit déjà finie, une deuxième, colossale par contre, c'est que ça n'a pas l'air bien possible comme truc, se faire spoiler sa vie. Faut d'abord résoudre ça pour espérer avancer.

Je pourrais bien sûr ramener le Dieu de Leibniz sur le tapis. Pour Leibniz, Dieu, avant de créer le monde, le seul, l'unique, le meilleur, a conçu en esprit toutes les existences possibles, dont une infinité de moi possibles, du moi-phasme au moi-président, avec entre les deux toute une ribambelle de moi distincts les uns des autres seulement par de micro-différences, pour ne choisir qu'un seul moi possible, le moi-philosophe ronchon afin qu'il participe avec tous les autres élus à la plus grande perfection du monde. Même si j'ai de quoi être fier, je vois pas trop comment le fait que je perde mes cheveux participe à la perfection du monde. Ce serait plutôt le contraire et j'ai beau essayer de prendre du recul pour contempler le tableau en entier, à part justifier l'existence des coiffeurs, je vois pas. D'autant que les coiffeurs aussi, quand on voit dans la rue des petites vieilles à cheveux violet, on se demande si le monde se porterait pas mieux sans eux. Enfin bref …

Donc Dieu sait d'avance tout ce qui va nous arriver, tout ce qu'on va penser, dire, écrire, et Lui serait en mesure de spoiler. Mais pas que lui. Nous aussi. Leibniz présente l'homme comme une sorte d'équation qui, mise au jour, permettrait de calculer notre comportement à venir, nos actions à venir, et pour peu qu'on équationne tout le monde, qu'on algorithme les gens, on serait en mesure de prévoir l'avenir et donc, de spoiler la vie des uns et des autres. Je vous renvoie là-dessus à ce que je disais de Dieu dans une autre note : Dieu nous l'avons créé, il s'appelle internet. Et Cambridge Analytica est très franchement une entreprise leibnizienne dystopique. À ceci près qu'elle participe, un peu comme les coiffeurs, à empirer les choses. Parce qu'on n'aille pas me dire que la présidence de Trump va aboutir à du bon … Mais j'ai pas trop envie de partir vers Dieu. Du reste, Cambridge Analytica n'a pas besoin de postuler que notre vie est entièrement écrite dans le divin esprit : l'entreprise n'avait besoin que du passé des individus pour programmer leurs décision à venir.

Conclusion : internet a tout à fait moyen de nous spoiler notre avenir.
Suffit qu'on continue à le nourrir en big-data, que des entreprises, partis politiques, etc., expriment des demandes particulières : augmenter la consommation de Coca-cola, défendre le droit de port d'arme, que des boîtes de com leur fabriquent des campagnes de pub micro-ciblées. Ce qui, soyons-en certains, arrive tous les jours. Mais pour nous autres ? Je suis pas internet, je suis pas cadre chez Cambridge Analytica et j'ai pas des milliards de dollars à foutre en l'air pour jouer avec la vie des gens. Alors comment je fais pour connaître mon avenir et vers qui me tourner pour me faire spoiler ma vie ?

Pour nous autres, j'ai envie de dire hélas, y a « Madame Soleil » ...
On est loin ici de la start-up nation et de l'efficacité prouvée, mais enfin, les horoscopes et la voyance sont des services vers lesquels beaucoup se tournent pour en découvrir plus sur eux-mêmes et leur avenir. On pourrait dire que c'est complètement stupide, mais ça a tellement la côte qu'on ne peut pas balayer ces choses d'un revers de main. D'autant que les personnes qui ont fait des études supérieures sont surreprésentées chez ceux qui croient en l'astrologie. L'horoscope cependant, sous cette forme cultivée, faites de thèmes astraux et de souci de soi, ne prétend pas annoncer l'avenir, mais permet plutôt, par une sorte de recentrement sur soi, de mieux maîtriser et affronter ce qui arrive. La prédiction est plutôt du côté de l'horoscope populaire, celui des magazines féminins, ces quelques lignes lapidaires qui nous informent sur ce qui arrivera dans la journée, la semaine, le mois, l'année.

J'y avais consacré un article, il y a à peu près 10 ans, mais sans commune mesure avec l'étude rigoureuse que lui a consacré Adorno : The stars down to Earth.
Bien sûr cette astrologie est complètement bidonnée. On sait très bien comment ça marche : les rédactions reçoivent des horoscopes tout faits, produits par des logiciels, les retouchent parfois pour les adapter au style de la maison. La fabrication est donc totalement creuse et les principes même de l'astrologie sont irrationnels. Rien ne vient étayer la croyance en une influence des astres sur notre personnalité ou notre avenir ; toute approche rigoureuse d'ailleurs montre que cette influence est nulle et les conclusions des astrologues gratuites et hasardeuses.

La croyance en l'astrologie se maintient pourtant, fait de nombreux nouveaux adeptes, à une époque où l'état de nos connaissances sur l'univers, sa structure, ses lois, devraient pourtant balayer tout ça. Si le progrès de la raison ne parvient pas à lutter contre cette croyance, c'est parce qu'elle n'a rien de rationnel justement. Elle se maintient d'une part grâce à son indéniable autorité : elle existe là dans l'espace commun, se revendique d'une tradition millénaire et beaucoup l'acceptent ainsi sans remise en cause, par conformisme ; d'autre part, par le fait qu'elle donne satisfaction à des pulsions, à des besoins inconscients. Dans mon article, je n'essayais pas, comme le fait Adorno, de mettre au jour les ressors inconscients de la croyance en l'horoscope. J'essayais plutôt de montrer qu'il y a une certaine rationalité dans l'usage qu'on peut faire de l'horoscope. Une rationalité « de derrière la tête », pour reprendre la formule de Pascal. Nos journées sont courtes et stressantes, le travail c'est le stress, la famille c'est le stress, en plus c'est la crise, on a la tête dans le guidon à devoir tout gérer en même temps et on s'en sort pas. Les rubriques renvoient à ces objets d'inquiétude, nous invitant souvent à la sagesse (« évitez les dépenses inconsidérées cette semaine »), une sagesse tout bourgeoise et d'un conformisme à toute épreuve. En cas de difficulté, quand on ne se sent pas écouté, pas bien dans sa vie, que tout nous tombe dessus, il faut savoir faire le dos rond et « attendre des jours meilleurs », ou, dans la vie de famille et en amour, savoir « faire entendre ses désirs avec douceur et bienveillance » plutôt que de créer des conflits. Donc en général c'est pas la joie mais de temps à autre, le logiciel se prend d'une petite fantaisie et annonce enfin « une rencontre inattendue », ou invite à « cueillir les moment de beauté et de sérénité que la journée offrira ». Alors ayant lu ça, forcément, pour pas passer à côté de la merveille, on ouvre un œil, on est attentif aux occasions que la vie offre auxquelles on est aveugle la plupart du temps parce que trop pris dans la course. Alors oui on se donne la possibilité dans une vie hautement insatisfaisante de vivre de bons moments, donnant ainsi raison à l'horoscope.

Bien sûr on est loin ce faisant de la croyance naïve, selon laquelle l'horoscope dit le futur. Mais que cette croyance naïve existe permet bien de dire une chose, même si cette chose n'a aucun fondement rationnel : toute une partie de la population mondiale lit son horoscope le matin persuadée que ce qu'elle découvre au réveil est bel et bien l'annonce de ce qui se passera dans la journée. Elle se prépare donc à affronter ou accueillir ce qui lui est prédit. Or c'est exactement ça un spoil existentiel.

jeudi 5 septembre 2019

Que risque-t-on à se faire spoiler sa vie ? (2)


Rappelons-le, on spoil quand on révèle en avance un élément important d'intrigue. On ne peut pas spoiler un tableau, on peut spoiler un film, un épisode de série ou de dessin animé, pour peu que l'histoire se suive d'un épisode à l'autre, constituant autant de chapitres. Parce que je ne vois pas vraiment comment on pourrait spoiler un épisode de Bob l'éponge ou même de Daria. Et c'est intéressant parce que justement Bob l'éponge et Daria, c'est très proche de la vie. Le premier est absurde et décousu, l'autre n'est que conversations tenues face à des situations plus ou moins embarrassantes—sorte de commentaire blessant de la vie des autres et franchement, ma vie est en général assez peu éloignée de ça. N'oublions pas que Daria au départ est un personnage secondaire, ce qu'elle reste en grande partie dans sa propre série : elle est une spectatrice, à peine impliquée, de la vie de ses camarades, spectatrice incisive qui nous livre un commentaire cynique de ce qui se passe et qui finit transformée par ce qu'elle voit, commente et analyse. Pas étonnant que cette série m'ait accompagné si longtemps, et encore aujourd'hui. Je suis bien plus spectateur qu'acteur, bien plus Daria ou Trent que Kevin ou Jodie. Si ça n'a pas de sens de craindre de se faire Spoiler Daria et Bob l'éponge, est-ce que ça a peut avoir un sens de craindre de se faire spoiler sa propre vie ?

Il faudrait pour cela que la vie soit une histoire. Avec un début, une fin, entre les deux, péripéties et moments forts, qui tous préparent à la-dite fin. Dans Skippy Dies, Paul Murray fait dire à Howard :

« It’s just not how I expected my life would be ».

Avant de préciser, bien que ça lui paraisse stupide, qu'il espérait y trouver quelque-chose comme un arc narratif. Ce qui rend la vie parfois insupportable, c'est l'idée justement qu'elle n'est pas une histoire. La vie n'est pas structurée : c'est un chaos d'événements et de moments décousus, sans liens entre eux, qui se contredisent tous et nous laissent démunis face au puzzle que finit par être notre existence. On vit des moments forts, oui, mais qui nous dit qu'ils sont importants ? Pour le savoir, il faudrait déjà connaître la fin. mais de fin, justement, notre vie n'en a pas. Les Stoïciens n'hésitaient pas à le dire, parfois une vie s'achève avant son terme. Elle n'a pas de fin, mais une interruption. Donc même si on relie les moments de sa vie comme des perles et qu'on n'en lâche pas le fil, rien ne nous dit que l'histoire qu'on construit trouvera son aboutissement. Et puis de début … Il y a autant de débuts dans la vie qu'on en veut pour peu qu'on y regarde. Il suffit de regarder Casablanca : les derniers mots, les dernières secondes du film, la fin de l'histoire donc : « Je crois que c'est le début d'une belle amitié ». Une amitié nouée autour d'une pastille Vichy … quand je vous disais qu'on peut voir des débuts partout ...

Rien de plus désespérant qu'une telle vie. Comme Shakespeare le fait dire à McBeth :

« It's a tale told by an idiot, full of sound and fury, signifying nothing. »

Ce qui résume en quelques mots très durs ce que j'ai platement essayé de dire. Pas étonnant dans ces conditions que les coach de vie, les types des relations humaines et les hommes politiques nous bassinent tant avec leurs histoires de vie. Leur « storytelling ». Les hommes politiques gagnent grâce à l'histoire qu'ils nous vendent. Une bonne histoire ça justifie tout et ça fait tout passer. Regardez ce que disait un des spin-doctor de Bill Clinton, James Carville :

« Je pense que nous pourrions élire n’importe quel acteur de Hollywood à condition qu’il ait une histoire à raconter ; une histoire qui dise aux gens ce que le pays est et comment il le voit. »

Leçon qu'a bien apprise Macron. Mais même sans viser aussi haut, les conseils pleuvent sur internet : « comment séduire une fille grâce au storytelling », « comment utiliser le storytelling dans sa recherche d'emploi », « coaching et storytelling, stretchez vos soft-skills », peu importe ce que cela veut dire. « Storytelling social ». Avec tout ça, déjà, la vie n'est plus la vie. Avec internet, notre vie s'écrit avant même de se vivre, elle est déjà en soi un récit. Et ce n'est pas étonnant d'ailleurs que des start-up proposent de récupérer tous les statuts facebook et autre pour les imprimer sous forme de livre. C'est la continuité même. L'histoire de votre vie, livrée pour vous, par vous. Et on se construit ainsi sa propre histoire en la racontant. Mais le plus étonnant, ce sont les effets bien réels de ces histoires qui ne tiennent pourtant à rien et qui sont le plus souvent de pures illusions, de la mauvaise foi caractérisée. On se persuade si facilement que l'histoire qu'on raconte est vraie ; ce qui nous fait agir en conformité avec elle. L'histoire qu'on s'invente finit ainsi par avoir un effet réel et ce qui a un effet sur le réel EST réel. C'est peut-être ça le plus déroutant. Qu'avec assez de conviction—ou d'illusion, les plus gros mensonges qu'on se raconte à soi-même finissent par être la vérité de notre être et s'imposer aux autres comme seule vérité.

Ce qui me fait dire que depuis l'avènement d'internet on est tous devenus existentialistes. On manque juste un peu de culture et de liberté d'esprit pour l'être tout-à-fait : c'est-à-dire pour se l'avouer. 
Parce que, pour faire simple, la grande idée de l'existentialisme, c'est qu'on est d'abord et avant tout un projet, donc un désir, une volonté, un pur potentiel à partir duquel on va se réinventer soi-même et son passé. à partir duquel on va construire le monde autour de nous. A partir duquel on va réécrire toute l'histoire de notre vie. Il suffit de regarder Yann Moix en ce moment. Il a eu le projet d'être écrivain. Je ne doute pas que Gide ait été important pour lui, mais il ne l'a été qu'en tant qu'il a formé à un moment ce projet d'être écrivain. À partir de là s'élabore un récit comme quoi Gide l'a sauvé, puis son éditeur et que sans eux, il ne serait rien. Ça fait classe dans une lettre de motivation cette story. « Je veux être écrivain parce que la littérature m'a sauvé ». Il oublie totalement dans cette histoire que ce qui lui a permis de supporter les coups de son père, c'est surtout les coups qu'il rendait à son petit frère, mais ça, ça fait tout de suite moins classe. « Je veux être écrivain parce que j'ai fait passer de sales quart-d'heure à mon petit frère et que maintenant, je veux faire subir ça à tous les couillons qui suivent les rentrées littéraires ». Là ça marche pas pareil. On comprend du coup que Moix ait été obligé de mentir : pour être écrivain il s'est construit un rôle sur la base des éléments de sa vie qui étaient congruents, mais il lui a fallut pour l'asseoir publiquement effacer tout ce qui s'en écartait trop : son frère et son antisémitisme (passé ou présent qu'importe). Mais ce qui vaut pour Moix vaut pour tous : on s'invente au quotidien en fonction de l'histoire qu'on se raconte et pour ce faire on balaie sous le tapis un grand nombre de moments passés qui ne cadrent pas. Ce que les réseaux sociaux ont du reste aussi capté. Ils ne nous invitent plus à penser notre présence numérique seulement en termes de position sociale (le statut) ou de collection de souvenirs (le mur, sur lequel on punaise nos photos souvenir) mais en termes de narration : nous devenons une histoire qu'on partage avec les autres, une story, c'est-à-dire un temps fort qu'on choisit comme déterminant dans la personnalité qu'on construit au quotidien sur les réseaux.


Tout ça pour dire qu'il n'y a rien d'inconcevable dans le fait de se faire spoiler sa propre vie, puisque c'est entériné, celle-ci n'est plus guère que la série des histoires qu'on construit à partir d'elle. Or, une histoire peut sans difficulté être spoilée.

Que risque-t-on à se faire spoiler sa vie ?


Y a des questions qui me terrifient encore aujourd'hui. Quelles lunettes tu préfères, tu veux manger quoi ce soir, etc. Des questions pratiques. L'horreur. Je préfère encore et de loin les questions tordues. Du genre : si tout est relatif, peut-on encore dire que je suis plus grand qu'une fourmi ?
Ça c'est facile, typiquement le genre de question derrière lequel on peut se cacher, soit en esquivant, soit par l'humour, soit par l'érudition. Mais les questions pratiques sont faites justement pour nous dévoiler. Le type qui répondrait que ce soir il veut manger des pancakes aux anchois se retrouvera à manger seul le soir et tous les jours après. Moi je m'en sors en disant que je m'en tape de ce qu'on mange, mais ça en dit déjà beaucoup. Trop.

D'autres par contre … « Comment voyez-vous votre vie dans quelques années ? » Là l'humour c'est pas possible. Déjà parce que dans les questionnaires des magazines féminins, les trois quatre réponse fournies manquent totalement de subtilité, ensuite parce que vous ne pouvez pas dire au recruteur, malgré tout le mépris que vous avez pour ses questions : « alors écoute, moi ma vie je la vis, justement. Je la regarde pas défiler devant mes yeux comme toi tu le fais. C'est l'avantage de ne pas travailler dans un bureau j'imagine. »

On m'a posé cette question il y a pas longtemps. J'ai répondu que je la voyais avec des livres et des chats. Des livres et des chats, c'est déjà l'essentiel de mon existence aujourd'hui, ce qui revenait à dire qu'au fond je ne me projette pas. Un recruteur y verrait un manque d'ambition, un médecin un symptôme dépressif, mes amis n'y verraient rien que de très moi et tous auraient raison en un sens. Parce que c'est pas chez moi un manque d'imagination, on le verra, c'est juste que je trouve qu'on en fait trop avec l'avenir. On n'a encore rien vécu qu'on nous demande déjà de choisir des options, des filières, des poursuites d'études, de faire des choix en fonction d'un avenir qu'on n'entrevoit même pas. Comme si l'enfance n'était que la phase préparatoire de la vie professionnelle. C'est ruiner l'enfance que de l'enfermer dans des collèges à penser à un avenir auquel beaucoup n'auront pas droit : mutation de l'économie et des emplois, chômage structurel, destruction de l'environnement, réformes de l'éducation. On ne sait rien du monde dans lequel on vivra dans 10 ans, pourquoi ne pas simplement faire ce qu'on aime et se construire au présent ? Si on aime ce qu'on fait, on pourra toujours l'exploiter et le valoriser plus tard. Point. Du coup, ma vie avec mes chats et mes livres, c'est pas un manque d'ambition, c'est juste que, a minima, tant qu'il y aura des livres, tant qu'il y aura des chats, j'aurai de quoi vivre et prendre plaisir à la vie, quitte à brûler les uns pour manger les autres.
Je laisse par contre tout le reste du côté de l'imprévisible et de l'inattendu, « parce que la vie est pleine de surprises et que sans ça, elle perdrait de sa saveur » comme on pourrait le dire.

Ah ... Là je me redresse parce que c'est le genre d'idées qui me font tiquer autant que les questions de recruteur. Donc une vie sans surprises, c'est une vie sans saveur ? C'est dire qu'on n'a plaisir à vivre que parce qu'on ne sait pas ce qui va nous arriver. Ah. C'est dire que si on le savait, on ressentirait moins de joie, moins de plaisir, la vie nous deviendrait égale. Ainsi des élèves : ceux qui savent qu'ils auront le bac, le bac obtenu, « oui bof, je savais que je l'aurais », les autres qui l'ont à 10,5 éclatent de joie au contraire. Ceux qui espéraient la mention très bien et n'ont que la mention bien s'effondrent en larmes, autant dire que oui, l'inconnu, l'imprévisible, la surprise, bonne ou mauvaise, est ce qui nous attache à l'existence. Nous la fait vivre, au plein sens du terme.

Ah mais pourtant, je suis bien placé pour le dire, j'ai écrit dessus déjà : on a plaisir à voir des films qu'on connaît par cœur. Des films qui ne nous surprennent plus en rien. On a plaisir encore à les regarder. Ne pourrait-il pas en être de même pour la vie ? 
Et c'est là, là précisément, qu'on va voir que je ne manque pas d'imagination. Parce que c'est là qu'on va commencer à se livrer à une petite expérience de pensée. Qu'arriverait-il si on pouvait se faire spoiler sa vie comme on se fait spoiler un film ? Est-ce que la vie perdrait tout son intérêt ?

jeudi 18 avril 2019

Spoiler Alert ! (4) Atomic bomb, Blade Runner, Mulholland Drive



Prenons quelques films et essayons de donner des exemples. D'abord à ces divers types de twists, ensuite à ce plaisir particulier que l'on peut avoir à revoir un film.

Notons que les retournements de situation susceptibles d'être spoilés dans un film sont :

1_la perturbation de la situation initiale.

2_une perturbation qui fait passer d'une situation délicate à une situation désespérée

3_la perturbation qui rétablit une situation d'équilibre.

4_la révélation, finale ou non, qui modifie intégralement notre lecture du film ou d'un personnage.

Mais plusieurs remarques s'imposent d'emblée.

D'abord, la perturbation de la situation initiale est généralement connue par avance et attendue. Il est rare que les surprises interviennent à ce niveau là. Souvent, la fin est connue d'avance, on ignore seulement comment on y parviendra. Donc la perturbation qui rétablit une situation d'équilibre, en toute logique, est elle aussi assez peu surprenante. Reste surtout le twist final (4) et les perturbations dramatiques (2). Ces perturbations dramatiques devenant d'ailleurs un code dans les films d'actions construits en quatre chapitres, le troisième chapitre étant une phase de ralentissement dans la narration à l'occasion de la chute ou de la défaite du personnage, peu avant que la situation ne se rétablisse dans un dernier feu d'artifice.

Ensuite, il faudrait ajouter également que dans l'immense somme des récits fictifs, tous ne subissent pas le spoil de la même manière, certains même semble le supporter sans trop d'effort. Il en va ainsi des films de genre ; le genre correspond à un ensemble de codes qu'il est difficile de transgresser, qu'il faut respecter un minimum et qui imposent autant de situations et de structures types. Ainsi des comédies romantiques. La structure est connue : un personnage en rencontre un autre, l'aime tout de suite, bien qu'il soit déjà pris dans une relation. Il affrontent un épreuve, se heurtent sur un obstacle qui les sépare. Le personnage peut même vouloir couper tous les ponts avec l'autre, mais à la fin, à la lumière d'une révélation soudaine, il court vers l'autre personnage et plaque tout pour se mettre avec, filer le parfait amour, puisqu'ils sont faits l'un pour l'autre. On sait ainsi exactement à quoi s'attendre et c'est ce qui est si réconfortant et agréable avec les comédies romantiques : elles ne nous bousculent jamais.

Ainsi, le plus souvent, le film vu est connu d'avance dans son rythme, sa structure, ses codes, ses péripéties initiales, son aboutissement. Sauf, bien entendu, dans le cas d'un twist final, mais alors, le film risque fort de ne pas survivre dans la durée, quand il a la chance de ne pas avoir un retournement surfait. Ce qui est le cas dans Atomic Blonde. À la fin, le spectateur apprend que le personnage principal, envoyé à Berlin Est à la recherche d'un agent double … est en fait l'agent double qu'elle doit arrêter. Son enquête était en fait une démarche menée afin de se couvrir. Sauf que rien ne permet, dans le film, de déterminer cela ; c'est un deus ex machina qui ne sauve rien, ne surprend pas plus que cela, vu qu'aucun autre personnage n'est désigné réellement comme étant cet agent double. Bref, ce retournement, comme ce film, est un fiasco qui a le mérite de montrer que la nostalgie des années 80 ne permet pas de tout justifier. Une seule séquence à sauver, l'exfiltration ratée de l'indic, dans l'immeuble d'abord : une scène de combats sans fin, avec une caméra qui tournoie et la poursuite en voiture qui suit, séquence qui emprunte énormément au jeu vidéo ; ce qui la sauve et la distingue absolument. Mais, là encore, il suffit de voir le 6e sens, où ce coup-ci le twist est efficace, pour voir que cela ne suffit pas à en faire un film que l'on a plaisir à revoir. C'est que tout concourt à la fin sans dévier le moins du monde de cet objectif.

Prenons des films, avec ou sans twist, qui se regardent encore et encore sans aucun souci. On peut appeler ces films des classiques, non pas parce qu'ils seraient conformes à une manière classique de faire, mais parce que leur connaissance et leur appréciation est collective, si ce n'est commune. On peut prendre en exemple le Rocky Horror Picture Show ou Le Père Noël est une ordure. Ceux qui adorent ce film le connaissent par cœur, connaissent les répliques, les chansons, les gestes des personnages, et prennent un immense plaisir, entre fans, à les reproduire sur scène devant l'écran. On rit toujours devant les vannes défraîchies du Père Noël est une ordure et ça c'est un mystère sur lequel on devrait se pencher. Une blague, en général, est drôle la première fois, mais on souffre au bout de dix fois qu'on nous la raconte. Là non. On rit toujours. Qui est incapable d'expliquer ça est incapable de parler de cinéma. On pourrait dire que c'est plus le phénomène social qui permet cela que le film, mais sans le film, cela s'évaporerait et serait impensable sans. Un récent documentaire nous a montré comment Ghostbusters est aussi devenu un mythe, grâce à la communauté des fans qui se retrouvent autour de leur passion commune. On retrouve ça avec le Village de la série Le Prisonnier, on ne retrouve pas ça avec la philatélie ni avec la pièce Richard III. Le théâtre c'est mort pour ça, seul le cinéma nous offre ce genre de phénomènes inexplicables.




À côté de ces phénomènes sociaux, on peut évoquer des films qui s'émancipent de la seule narration pour offrir des émotions justifiées par le montage, les plans, la musique, etc. sans qu'elles ne cessent pourtant de participer à cette narration. En ce sens, le film Blade Runner est intéressant, d'autant plus qu'il a été victime d'un spoil tardif : Ridley Scott a affirmé il y a quelques années que Deckart était en fait un réplicant. Beaucoup ont hurlé au scandale, jugeant que le réalisateur avait ruiné ainsi son film, brisé le mystère, alors que le film s'arrêtait sans rien affirmer, laissant le spectateur libre de faire du personnage un humain ou un réplicant. Est-ce le cas ? Le film a-t-il été vidé de tout son contenu, de tout son intérêt, de toute sa poésie ? Non. Les premières images sont toujours aussi fascinantes, efficaces, accompagnées d'une musique qui n'a rien perdu de son aspect aérien, éthéré, à la fois froid, synthétique, et profondément humain, faisant entendre déjà le thème du film. Ces grandes flammes qui s'élèvent dans l'horizon de la ville sont, dès les premières secondes, le symbole de ces réplicants qui brûlent vivement une existence brève mais riche plutôt que de se consumer lentement comme leur créateur, qui les envie autant qu'il peut. La richesse des plans, des scènes, leur symbolisme discret (la chouette qui vole, que Rachel dit être artificielle, est le symbole de l'intelligence : toute intelligence est artificielle), tout en fait un film magique dont on ne peut se lasser. Mais c'est bien parce que le vrai plaisir que l'on prend au film est un plaisir que l'on prend à la matière du film, en tissant des liens entre eux, en recherchant des significations, ce qui n'est possible que par une longue familiarité avec l'oeuvre. C'est la poésie du film, donc, sa capacité à libérer les plans de leur stricte utilité, qui fait la longévité d'un film, sa capacité aussi à créer des nouvelles manières de construire, de montrer, de mettre en scène.


Mais Blade Runner est intéressant aussi parce que c'était un film mystère. Ce mystère révélé, reste encore la poésie des plans et on voit que c'est elle qui fait tenir le film, là où le 6eme sens s'effondre. Les films de David Lynch sont aussi des films mystères, ou plutôt des films énigmatiques, films puzzles puisque le twist est montré, il se déroule sous nos yeux, mais leur sens, ce qui est retourné et ce qu'est la situation à laquelle on aboutit suite au twist, tout cela reste à établir ; les indices sont là, sous les yeux, mais semblent toujours échapper à l'analyse. Beaucoup de films sont ainsi, sans que la logique soit aussi furieusement menée. Ainsi, Donnie Darko est donné comme un film difficile à comprendre. Ces films s'offrent à la sagacité des spectateurs, invités à revoir et revoir les films pour déterminer par eux-mêmes ce qu'il y a à voir dans le film. Et c'est de cet effort répété que le plaisir progressivement se décante.

Phénomènes sociaux, classiques, films poétiques ou mystères, autant de types de films sans réel twist, mais qui accrochent l'attention durablement et promettent un plaisir toujours renouvelé. Ce plaisir est le but d'un cinéma qui n'est pas purement commercial, dont les plans, la musique, etc, ne sont pas purement utilitaires mais servent aussi un but autre, qui est ce à quoi s'identifient ou s'attachent les fans. Mais on voit bien que si le cinéma centré sur l'efficacité évite la surprise pour proposer un spectacle maîtrisé dans tous ses éléments par les spectateurs, si quand ce cinéma propose des surprises finales elles peines à susciter encore l'attention au troisième visionnage, si l'intérêt réel des grands films ne s'apprécie qu'une fois le film pleinement maîtrisé dans sa narration et sa signification, c'est que la peur du spoiler n'est pas le fruit du monde du cinéma, ne découle pas de ses enjeux et de ses techniques. Cette crainte du spoiler est donc bien à chercher dans la psychologie du spectateur, et cette psychologie est bizarrement pathologique parce qu'elle ne semble pas en lien avec ce que le cinéma construit.

On a donc bien tort de craindre le moindre spoiler au cinéma, car cela montre un rapport inauthentique au film, centré sur ce qui n'est finalement qu'accessoire. Mais il serait étonnant que cette crainte ne se rattache à rien d'objectif, qu'elle ne soit que subjective, propre aux individus, et aussi massivement partagée. Elle doit bien, donc, s'attacher à quelque chose d'objectif qui ne serait pas les films eux-mêmes mais sans doute plutôt les conditions matérielles dans lesquelles les films, et les œuvres audiovisuelles en général, sont consommées.

Spoiler Alert ! (3)

I'm goona sing my song
It won't take long!
We're gonna do the Twist
And it goes like this:
Come on let's twist again
Like we did last summer!
Yeaaah, let's twist again
Like we did last year!
Nous avons vu que le spoiler ne peut pas être l'objet d'une obsession—car alors il s'agirait de tout autre chose—mais qu'il peut, à la rigueur, être celui d'une phobie. Le spoiler est ainsi la crainte d'une révélation intempestive (à contre-temps), d'une résolution extérieure de la tension entre des craintes et des espoirs portant sur des aspects narratifs et techniques de l'oeuvre. La phobie tient au fait que la résolution interne de cette tension promet de produire un plaisir, quand sa révélation externe aboutit à son contraire. Mais pour que cette phobie soit active, il faut un attachement au film, un intérêt fort, ce qui tend à justifier le rattachement de cette question à la psychologie du spectateur.
Il faut donc se poser deux questions : qu'est-ce qui fait qu'un spectateur va s'attacher à un film ou à une série ; quels sont les mécanismes du plaisir audiovisuel. Les deux sont évidemment liées et on peut les lier d'ailleurs dans une même question : qu'est-ce qui fait que l'on a plaisir à revoir un film ?
Cette question posée nous invite immédiatement à douter de l'importance du spoiler et à minimiser celle de la surprise. Ce serait au fond se méprendre sur ce qu'est une œuvre audiovisuelle que de ne considérer le plaisir qu'elle nous procure que comme la réponse émotionnelle à une surprise. Car si tel était bien le cas, pourquoi diable irions-nous revoir un film que nous connaissons déjà ? Or c'est là que réellement un plaisir et un attachement se manifestent, dans la réitération de l'expérience et du plaisir.

Pourquoi sommes-nous surpris par un film ?

Surprise surprise
La philosophie contemporaine tend à considérer la surprise comme autre chose qu'une émotion. L'émotion est une conduite affective tournée vers le monde et qui, loin d'être une pure passion, est plutôt une action sur le monde. L'émotion n'est pas tant le contrecoup physique et moral d'une action du monde sur moi, qui m'asservirait, mais, comme le dit Sartre, une action d'ordre magique que j'effectue sur le monde, un « système organisé de moyens visant une fin ». Dans la peur, nous dit Sartre, je vise à anéantir ce qui est redoutable en le niant, allant même jusqu'à m'évanouir pour ne plus avoir à le considérer. C'est donc une pratique concertée, orientée vers un but, quoique pas nécessairement consciente.
Au contraire, on peut considérer la surprise d'abord comme un événement que je subis et qui me prive de la possibilité d'agir. Dans la surprise, je suis pris de stupeur et je marque un moment d'arrêt face à ce qui arrive ; loin de pouvoir agir, je suis interdit, manquant des mots, des repères pour répondre à ce qui survient. La surprise perdrait cependant à n'être lue que comme un événement bref ; il est nécessaire de l'inscrire dans le temps, de la lier au passé et d'en penser le prolongement dans l'avenir.
Pourquoi suis-je surpris ? Qu'est-ce qui en moi est pris au dépourvu, troublé ? Ce n'est peut-être rien d'autre que les attentes que j'avais vis-à-vis de l'objet que je considère. Nous sommes surpris parce que voir, ce n'est jamais seulement voir ce qui se présente à nous mais, à partir de cela, c'est attendre d'autres perceptions qui viendraient confirmer, structurer, accompagner ce qui se montre. Ainsi à travers les faces d'un dé, se montrent toujours potentiellement les autres, qui forment un horizon d'attente. La surprise ainsi déjoue toujours une attente, une anticipation. On comprend  qu'elle soit un moment de suspens, comme hors du temps, dans lequel un arrêt se marque et dans lequel il soit impossible d'agir, impossible même de dire ce qui se passe car nous n'agissons et n'interprétons ce qui se passe qu'à partir de nos anticipations : interpréter, c'est prévoir toujours, donner une grille de lecture qui permettra de comprendre, de recevoir sans choc ni rupture ce qui ne se présente pas encore mais doit découler, suppose-t-on, de ce qui est présent. Agir, de même, c'est toujours agir sur ce qui est là en anticipant ce qui arrivera. En sport, j'intercepte une passe non en me jetant sur le ballon là où je le vois, mais en coupant sa trajectoire là où je prédis qu'il sera. D'où l'importance des lifts, des effets, qui viennent décevoir ces anticipations, créant de la surprise.
La surprise comme événement met en suspens mon adhésion au monde, annule mes croyances, ouvre à une recherche d'informations supplémentaires permettant de reconstruire a posteriori ce qui a eu lieu, de ressaisir le monde à nouveaux frais. Après la surprise, il nous est ainsi possible de dire « je ne savais pas que … », « je ne m'attendais pas à ça », « jamais je ne me serai douté », montrant tout à la fois l'ignorance première et sa correction postérieure. La surprise comme affect, qui dure dans le temps, dure peut-être le temps de cette recomposition de la connaissance, est peut-être le moteur de cette recomposition ; c'est l'étonnement, c'est le questionnement, c'est la phase de doute, de scrupules, que l'on traverse quand on envisage à nouveau ce qui nous avait surpris et qui suppose une attention extrême, plus intense en tout cas que l'attention flottante qui caractérisait notre première attitude.
Car il faut bien le reconnaître, si nous sommes surpris, si, sans rien ajouter au monde, il est possible de l'interpréter autrement afin d'éliminer la surprise, c'est que nous ne prêtions pas assez attention à ce que l'on regardait, c'est que l'on a laissé passer des détails, tout un monde implicite auquel il aurait fallu se montrer attentif. La surprise comme affect peut donc être vue comme une attention à l'implicite qui, inaperçu, a constitué le fonds et le lit de la surprise comme événement.

Les techniques du cinéma : surprise, suspens, twist
Comment la surprise fonctionne dans les films ? Si tous les films jouent sur la surprise d'une manière ou d'une autre, certains genres sont plus gourmands, comme le film d'horreur, le film policier ou d'espionnage. On peut reconnaître plusieurs tonalités ou usages. Un usage sporadique : une surprise sans importance, qui détourne de ce qui se passe, apaise une tension ou produit une faible tension, dans une recherche de jump-scare, de rupture de rythme, d'anecdote. Dans le cadre du jump-scare, le but est de faire sursauter, d'effrayer sur le coup par un événement inattendu qui survient sans crier gare. Au contraire, quand il y a construction d'une attente inquiète dans une scène, la surprise laisse place au suspens. Et quand tout le film tend à produire une surprise, à créer un choc par une révélation inattendue, on fait face à un twist. C'est là ce que l'on peut tirer des propos d'Alfred Hitchcock sur la distinction entre surprise et suspens :



There is a distinct difference between “suspense” and “surprise,” and yet many pictures continually confuse the two. I’ll explain what I mean.

We are now having a very innocent little chat. Let’s suppose that there is a bomb underneath this table between us. Nothing happens, and then all of a sudden, “Boom!” There is an explosion. The public is surprised, but prior to this surprise, it has seen an absolutely ordinary scene, of no special consequence. Now, let us take a suspense situation. The bomb is underneath the table and the public knows it, probably because they have seen the anarchist place it there. The public is aware the bomb is going to explode at one o'clock and there is a clock in the decor. The public can see that it is a quarter to one. In these conditions, the same innocuous conversation becomes fascinating because the public is participating in the scene. The audience is longing to warn the characters on the screen: “You shouldn’t be talking about such trivial matters. There is a bomb beneath you and it is about to explode!"

In the first case we have given the public fifteen seconds of surprise at the moment of the explosion. In the second we have provided them with fifteen minutes of suspense. The conclusion is that whenever possible the public must be informed. Except when the surprise is a twist, that is, when the unexpected ending is, in itself, the highlight of the story.”
Un film est-il bon, est-il plaisant parce qu'il multiplie les effets de surprise ? Une accumulation de jump-scare fait-elle un film plaisant et leur révélation intempestive risque-t-elle de ruiner le plaisir ? Une seule réponse possible à ces questions : non. Cet effet, jugé simpliste par beaucoup, ne joue que sur le corps et le réflexe de peur. C'est un effet purement physique qui reste aussi fort au second visionnage et qui s'intensifie même de cette connaissance car alors on anticipe l'apparition, on se prépare à ne pas sursauter, mais le corps ne réprimer son réflexe de survie. On ne peut donc pas spoiler un jump-scare. On ne peut pas non plus spoiler l'ambiance angoissante des films, l'ambiance de terreur latente propre aux films d'horreurs asiatiques, dont les effets sont jugés plus élaborés et plus intéressants que lesjump-scare à l'américaine. Ces ambiances qui jouent sur les nerfs du spectateur, sur son émotivité et non plus sur ses réflexes, ne peut pas être spoilée parce que le langage peine à les traduire en langage précis et en même temps expressif. On peut bien sûr révéler ce qui va arriver, mais la tension produite par la matière même du film restera intacte.
Reste les twists, qui semblent bien être les seuls éléments qui, révélés, semblent être à même de ruiner le film et le plaisir que l'on en tire. Mais on aurait tort de seulement considérer le twist comme la révélation finale, à le considérer seulement comme « la fin inattendue qui est est en elle-même le climax de l'histoire ».

On peut considérer comme twist tout retournement de situation qui vient perturber l'intrigue ou la compréhension que l'on en a. Le twist final, la révélation inattendue et improbable, vient généralement déjouer les attentes, ruiner la compréhension que l'on avait du récit, mais ce n'est là qu'un exemple de twist, particulier, puisqu'il est un jeu avec le spectateur. Mais l'essentiel des twists se jouent plutôt des personnages, avec la complicité parfois du spectateur. Ainsi l'événement qui fait passer d'une situation initiale équilibrée à une situation de déséquilibre, ouvrant la voie aux péripéties, est un twist, puisqu'il retourne la situation. De même l'événement, attendu, qui viendra établir un équilibre nouveau. Entre les deux, l'événement qui fait passer d'une situation déjà difficile à une situation désespérée (ex : le seul personnage qui accepte d'aider se fait tuer, ou se révèle être un ennemi)
Ce sont sur ces éléments, sur ces twists que les récits de fiction se construisent et si on les révèle par avance, on enlève au film ses principaux effets, ruinant la surprise, empêchant alors certainement le spectateur de s'attacher à l'oeuvre en se laissant surprendre par elle. La curiosité laissant place à une sorte de sentiment de supériorité, à une sorte de mépris de l'oeuvre que l'on regarde dès lors de haut, de toute la hauteur de celui qui sait d'avance et que ce savoir dégoûte.

Les effets du cinéma : spoiler et surprise

Mais si tout cela est parfaitement juste, on ne comprendrait pas pourquoi on a plaisir à regarder plusieurs fois un même film. Si on a plaisir à être surpris par un film, et cette surprise mériterait d'être étudiée pour elle-même, une fois ses effets connus, ne devrions-nous pas nous détourner de l'oeuvre ? Une fois les twists révélés par le mouvement même du film, pourquoi y revenir si le plaisir essentiel réside dans la surprise, ce que tend à faire dire cette phobie du spoiler ?
Prenons l'exemple des films de Night Shyamalan. Ils semblent reposer exclusivement sur le twist final, la révélation qui va perturber l'appréhension globale du film et que l'on n'aura pas vue venir. Passée la stupeur, l'éventuelle jubilation face à ce retournement, passée, donc, la surprise comme événement, on va revenir au film poussé par l'affect de surprise. On aura un plaisir, un plaisir autre, mais ce plaisir durera-t-il ? Combien de fois peut-on voir le 6e sens ? Deux, trois fois, mais très vite, le sens du film sera épuisé, pleinement saisi, et le goût n'y sera plus. C'est le problème des films à twist final ; si c'est là leur seul ressort, le film ne survit pas à la révélation qu'il apporte. Quel est ce plaisir cependant que l'on ressent la seconde fois ? Il va sans dire qu'il ne peut pas être le même que la première fois. Si la première fois nous sommes surpris par l'histoire, cette dernière ne peut plus nous étonner dès lors qu'on la connaît. La seconde fois, la surprise naît non pas de l'ignorance et de l'inattention mais au contraire de la connaissance et de l'attention scrupuleuse : nous sommes alors surpris par les moyens mis en œuvre par le réalisateur ou le scénariste, moyens techniques et narratifs, pour déjouer nos attentes, provoquer des anticipations contrefactuelles tout en donnant suffisamment d'indices pour que le second visionnage construise un tout autre film. En l'absence de cette seconde surprise, attentive, savante, qui procure le plaisir cinéphile, le spectateur se sent floué et abusé. En l'absence aussi d'une matière suffisamment riche et indépendante autour des retournements narratifs, le film s'épuise vite. Ce qui procure le plus de plaisir n'est donc jamais l'ignorance, mais la connaissance et la connaissance toujours plus approfondie de la matière du film et de comment tous les éléments ensemble concourent à produire une histoire dense et surprenante.

On peut ainsi distinguer, à partir de ces réflexions, deux types d'attachements à l'oeuvre. Le premier, qui en reste à l'événement de la surprise, sans guère pousser à revoir l'oeuvre, est attachement esthétique (lié à l'émotion) à l'effet produit par l'oeuvre : la surprise, la jubilation qui en découle, la stupeur, le frisson, etc. « On en garde un bon souvenir », comme on dit, mais on est plus attaché à l'effet qu'au film et c'est pour cette raison que souvent on se refuse à le revoir, pour ne pas ternir le souvenir, pressentant déjà que l'effet ne survivrait pas à un second regard. Le deuxième attachement est attachement à l'oeuvre elle-même, attachement construit à partir de la surprise comme affect qui pousse à connaître, à revoir, à analyser, à épuiser la matière du film pour faire, de ce film menaçant le regard, déstabilisant, un monde entièrement maîtrisé à nouveau ; ici la surprise devient émotion c'est-à-dire, comme dit au début, démarche concertée, action sur le film à fin d'en maîtriser les aspects, de les produire soi-même par la découverte et l'analyse, faisant du film non plus seulement un spectacle à recevoir passivement mais une œuvre ouverte, comme le dit Umberto Eco, à co-construire avec l'équipe de production dans le mouvement d'une réception active.

Spoiler Alert ! (2)

La crainte, la haine du spoiler est-elle une obsession irrationnelle ? Nos colères de spectateur à qui on vient de gâcher la surprise est-elle la manifestation d'un état délirant dont il faudrait nous libérer au profit d'un rapport plus sain, plus originel à nos séries et films d'une part, à nos propres émotions de spectateur d'autre part ?

LE SPOIL, OBSESSION OU PHOBIE ?

Commençons déjà par distinguer, comme le faisait Freud, l'obsession de la phobie. Ces deux états sont caractérisés d'une part par une idée qui s'impose au malade et d'autre part par un état émotif associé. Mais la similitude s'arrête là. Dans l'obsession l'émotion peut être de toute sorte et elle est absolument première, elle s'est « éternisée » et s'est associé à une idée qui « n'est plus l'idée juste, l'idée originale », celle qui a provoqué l'émotion à l'origine, mais « un remplaçant, une substitution ». C'est dire que l'émotion que ressent l'obsessionnel est « toujours justifiée ».
Si le spoil est l'objet d'une obsession, il provoquera douleur, tristesse, colère ou angoisse, mais l'idée de se faire gâcher le spectacle de manière inopportune, si elle est réellement l'objet d'une obsession, sera une idée de substitution. Non la cause réelle de l'émotion négative. On ne peut donc parler d'obsession du spoil que de manière imagée et impropre.
Mais est-ce pour autant une phobie ? Devons-nous parler de spoilophobie ?
Il y a deux sortes de phobies : celles qui sont une exagération de la peur de ce qui est communément reconnu comme redoutable, celles qui consistent en une « peur de conditions spéciales, qui n'inspirent pas de crainte à l'homme sain » et qu'on appelle des « phobies d'occasion », qui ne surviennent qu'à la considération d'occasions particulières où sont réunies certaines conditions jugées angoissantes. Ici, Freud remarque qu'aucun souvenir précis ne vient justifier la peur de ces conditions. On peut reconnaître qu'il est désagréable de se voir révéler des éléments d'intrigue, le dénouement d'un film, que la spoilophobie puisse être une phobie au premier sens du terme. On pourrait reconnaître, dans les réactions outrancières de certains, les marques d'une phobie d'occasion, puisque si le spoil est regrettable, il n'en est pas pour autant redoutable. Je doute cependant qu'il faille suivre Freud jusqu'au bout et dire avec lui que ces phobiques sont des frustrés qui seraient plus détendus s'ils étaient sexuellement satisfaits. Ce qui est malheureusement la conclusion de son article « obsessions et phobies ».

DE RUQUIER A DAVID HUME

Gardons l'hypothèse selon laquelle nous avons tous, plus ou moins, peur du spoil, selon laquelle nous nous efforçons tous plus ou moins d'y échapper, de nous en prémunir, ce qui est une manifestation objective de peur. Qu'est-ce qui justifie cette peur plus ou moins prononcée chez nous tous ? Il faut bien que certaines conditions particulières soient réunies.

D'abord un attachement au film ou à la série. Les campagnes promotionnelles, les trailers sont le plus souvent construits de telle sorte qu'ils en disent un maximum, afin de permettre à chacun d'en parler sans même l'avoir vu. Cela serait du spoil si les gens étaient réellement attachés à ces films ou à ces romans, mais c'est de la promotion, parce qu'au fond, tout le monde s'en moque de les voir ou de les lire, ce qui compte, c'est d'avoir quelque chose à en dire. Cette zone grise entre spoil et promo, Ruquier l'a franchie dans son ancienne émission, On a tout essayé, quand ses chroniqueurs et lui évoquaient le dernier tome de Harry Potter en compagnie de deux adolescents venus représenter la communauté de fans. Ruquier, prenant occasion d'une discussion sur la fin de la saga et de sa morale, quand l'adolescente évoquait pour toute morale l'espoir que les « forces du bien » l'emportent sur le mal, faisait la promo en parlant de « victimes collatérales » sans en dire plus, refusant de dévoiler le dénouement de l'histoire, affirma pouvoir dévoiler la fin, et se mit à tourner les dernières pages du livre. Il annonça par deux fois pouvoir révéler la fin, et lut la toute dernière phrase : « cela faisait 19 ans que sa cicatrice de Harry avait cessé de lui faire mal, tout était bien. »
En toute innocence, trouvant cette phrase « anodine ». Christine Bravo s'énerva contre lui, rétorquant que « la phrase de fin n'est jamais anodine ».
L'était-elle ? Elle ne dévoile rien de l'intrigue, de comment « les forces du bien » l'emportent sur le mal et de qui sont les « victimes collatérales ». On se doutait bien que Harry Potter allait survivre. Voldemor mourir. En ce qui concerne Casablanca, savoir que « c'est le début d'une longue amitié » ne nous révèle rien du film, ne nous dit rien de l'intrigue amoureuse, de l'opposition à Vichy. À la rigueur, on se doute que le héros a survécu jusqu'au clap de fin, mais qui en doutait ?
Les fans peuvent se sentir volés parce que ces derniers mots sont en fait les derniers qu'adresse l'auteure à ses lecteurs assidus à propos du héros avec lequel ils ont grandi, c'est un message personnel qui dépasse de loin le seul cadre de l'histoire : avec le recul, malgré les épreuves, un ordre doit en ressortir, avec le temps, on guérit de ses douleurs. « Tout était bien » a quelque-chose de la parole divine des premiers jours, a quelque-chose du mot optimiste de Leibniz. Et c'est cela que Ruquier souille, pas un récit, mais un lien fort entre écrivain et lecteur, une parole qui doit lancer ce dernier dans la vie. Parce qu'il n'est pas engagé dans ce lien et ne le voit que de l'extérieur, il n'est pas attaché à l’œuvre, qu'il peut regarder dès lors de haut, il est dans la promo, quand son jeune public vivait cela comme un spoil.
En plus de l'attachement à l'oeuvre, il faut aussi que le spectateur soit en proie à une émotion particulière, puissante, qui sera le catalyseur de toutes les émotions que l'oeuvre produira chez le spectateur. Émotion que Hume présente comme une « passion mixte » dans sa Dissertation sur les passions, l'incertitude, mélange de crainte et d'espoir. Crainte qu'un mal advienne sans que l'on sache exactement les risques qu'il arrive, espoir qu'un bien advienne, mais bien incertain. L'incertitude fait osciller de la crainte à l'espoir, suivant ce qui arrive, suivant l'événement ou la parole qui fera pencher d'un côté ou de l'autre. Mais il faudrait adapter cette analyse à la contemplation esthétique. Qu'espérons-nous, que craignons-nous quand nous regardons un film, quand nous suivons une série ? Sur quoi repose exactement le doute ?
Cette incertitude joue à plusieurs niveaux. Le premier porte sur l'oeuvre elle-même. Est-ce que ce sera un bon ou un mauvais film, une bonne ou une mauvaise série, et quel critère envisager ? Le deuxième se porte à l'intérieur de l'oeuvre : qu'arrivera-t-il aux personnages, quelles difficultés affronteront-ils, arriveront-ils à les surmonter et comment ? Ici, bien entendu, nombreux sont les éléments qui peuvent être révélés, jusqu'à ruiner intégralement l'intérêt qu'il y aurait à regarder un film, quand ce dernier ne repose que sur les rebondissements. C'est dire qu'en toute logique, il ne peut pas y avoir de spoil pour les biopics. On sait tous très bien ce qui arrive à Coluche, à Edith Piaf, etc. Ici, le film n'a d'intérêt, n'est réussi que dans la mesure où l'acteur parvient à s'identifier ou à prendre de la distance avec la personnalité qu'il incarne. Toute la promo d'ailleurs ne tourne qu'autour de cela : la glorification de la personnalité, le merveilleux travail d'acteur. Le troisième niveau est intermédiaire : le réalisateur, les acteurs seront-ils à la hauteur du sujet qu'ils se donnent de traiter, de ce que l'on est en droit d'attendre des personnages, de l'histoire, du film et par quels moyens satisferont-ils les attentes ? Là encore, ces appréciation techniques et non plus narratifs sont susceptibles de révélations inopportunes, de spoils.

Nous ne devrons donc nous intéresser qu'aux œuvres qui ouvrent à des incertitudes tant au niveau narratif qu'au niveau technique. Cela nous cantonne aux œuvres de fiction qui mettent en jeu des intrigues faites de rebondissements, des surprises, quel que soit le genre considéré et l'effet recherché. Cela nous obligera à considérer le spoil, philosophiquement, comme la suppression d'une incertitude qui, par sa résolution en temps voulu, aurait dû provoquer une « joie » ou une « tristesse », et à juger, narrativement et techniquement, ce qui dans l'oeuvre provoque cette résolution. Si par ce moyen nous arrivons à déterminer ce qui cause du plaisir dans un film ou une série, alors nous pourrons d'une part déterminer sans peine si le spoiler doit être redouté et quand, d'autre part, peut-être, évaluer la qualité des œuvres elles-mêmes sur la valeur des procédés et des ressorts utilisés.