mercredi 7 août 2019

TOOL 10 000 DAYS (9)


Mais en quoi est-ce la faute de la pierre et de la maison tout ça ? L'homme n'a-t-il pas été ainsi déjà dès le paléolithique, dès les temps les plus reculés ? Il suffit de regarder la Guerre du feu : tout n'y est que viols, meurtres, violence absurde comme dans une version trash des Flintstones. Et même les premières traces d'humanité, le rire, y sont grotesques : la première forme d'humour c'est définitivement le slapstick : ce qui y déclenche les rires, c'est une pierre jetée sur la tête d'un autre, c'est dire le niveau …



Spark becomes a flame
Flame becomes a fire
Light the way or warm this
Home we occupy

Spark becomes a flame
Flame becomes a fire
Forge a blade to slay the stranger
Take whatever we desire

Deuxième partie de chanson, il y est question du feu et de la forge. Alors le feu, c'est une très vieille invention, on l'utilise régulièrement depuis -400 000 ans, et pour faire court je dirai qu'elle nous a raccourci la mâchoire. Cela pour dire que l'homme, dans son corps même, est le produit de sa technique. J'avais fait de longues recherches sur les manières de faire du feu, mais j'ai pas envie de trop m'éloigner de la chanson elle-même. Disons simplement que depuis le début on connaît deux manières de faire, soit par frottement, en faisant tourner un bâton sur un bout de bois plus tendre, soit par percussion, non pas en utilisant deux silex, ça ça marche pas, mais en frappant un silex sur de la pyrite, afin d'enflammer par une étincelle de l'amadou ou toute autre substance inflammable. Ce feu est à la fois chaleur et lumière et sert donc à tout puisque on a besoin de chaleur et de lumière pour pas mal de choses. On se réchauffe, on cuit les aliments, on fabrique des outils, on s'éclaire, on éloigne les prédateurs, etc. Dans les films on cautérise même les plaies à la flamme, mais je ne sais pas si nos lointains ancêtres se sentaient l'âme d'un Rambo. De toute façon Maynard ne veut pas nous faire un cours sur les divers usages du feu, mais là encore sur sa profonde ambivalence : on est tiraillé, mis en tension entre des usages bienveillants, on éclaire le chemin pour éviter les dangers et on rend le foyer chaleureux, et d'autres malveillants en créant des armes pour aller piller le voisin. Ici on pourrait vraiment croire à une alternative entre les deux types d'usage, mais ce ne serait pas raccord avec ce qu'on a déjà dit. On aurait du mal pourtant à défendre l'idée qu'il y a là une conséquence entre les deux : ce n'est pas parce qu'on a un foyer chaleureux qu'on va aller massacrer les autres pour prendre ce qu'ils ont, un foyer chaleureux inviterait plutôt à rester chez soi. On est contraint de dire qu'à ce moment de la chanson l'homme est devenu fou avide de richesses, qu'il est prêt à tous les crimes et qu'il abandonne toute raison, tout ça parce qu'un type un jour a construit une fichue maison, s'est approprié définitivement une partie du monde et à rendu tout le monde sédentaire. Comme l'écrivait Rousseau :

« Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire : ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d'horreurs n'eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou combattant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d'écouter cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n'est à personne. Mais il y a grande apparence, qu'alors les choses en étaient déjà venues au point de ne pouvoir plus durer comme elles étaient ; car cette idée de propriété, dépendant de beaucoup d'idées antérieures qui n'ont pu naître que successivement, ne se forma pas tout d'un coup dans l'esprit humain. »

Pour Rousseau comme pour Tool, dès qu'il y a des maisons de construites, des lopins de terre distribués, des entraves au mode de vie nomade, c'est la guerre et c'est plus qu'une question de temps avant la levée des armes. D'ailleurs, parlant d'armes, qu'entendre au juste par « blade » ? Car des lames, il y en a déjà sur les outils, couteaux et autres, qui servent d'abord à la chasse et aux diverses travaux et ne sont pas directement des armes. Sans doute est-ce là une métonymie classique : par « lame », il faudrait entendre « épée ». Dans tous les cas, il nous faut nous demander à quelle époque est-ce que les premières armes ont été inventées et si l'homme, avant cela, était déjà criminel. Ça permettra de résoudre notre problème : si les hommes s’entre-tuaient avant même d'avoir les armes pour le faire, alors la thèse que l'on développe ici, à savoir que l'homme est violent à cause des objets techniques dont il s'entoure, ici la maison, tomberait à l'eau.

Contrairement à ce que l'on pourrait croire, l'homme n'a pas toujours été violent. Il est pas du tout méchant par nature, irrécupérable et du genre à mettre les chats dans des sacs et les sacs dans la rivière. La violence n'est pas inscrite dans notre code génétique ou ancrée dans notre nature. Le film de Jean-Jacques Annaud est sans doute un peu mensonger là-dessus, mais n'oublions pas qu'il est tiré d'un livre datant de 1911, écrit par un auteur de science-fiction, et qu'à l'époque la préhistoire s'écrit à coups de fantasmes exotiques plus qu'autre chose. Pour l'essentiel, tout porte à croire qu'au paléolithique, l'homme était paisible et soucieux de son semblable ; vivant en petits groupes nomades, il avait tout intérêt à avoir des rapports cordiaux avec les autres groupes, ne serait-ce que pour faire circuler les femmes—comme disent les anthropologues, et éviter ainsi un inceste galopant qui aurait rendu trop bizarres les repas collectifs au coin du feu et du reste, rapports paisibles d'autant plus facilités que les ressources existaient en abondance dans de vastes territoires peu peuplés dans lesquels il était toujours plus simple de s'éloigner des gêneurs que de se lancer dans un conflit dont l'issue aurait été plus qu'incertaine. On était bons au début, « pure as we begin » au milieu d'un « Eden assez vaste et assez riche pour tous » (Right in Two).
C'est en tout cas ce que nous révèle Marylène Patou-Mathis, Directrice de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), département préhistoire du Muséum national d’histoire naturelle (Paris), dans un article du Monde Diplomatique : « Non, les hommes n'ont pas toujours fait la guerre. »

« au cours du néolithique, le besoin de nouvelles terres à cultiver entraînera des conflits entre les premières communautés d’agropasteurs, et peut-être entre elles et les derniers chasseurs-cueilleurs (…) Une crise profonde semble marquer cette période, comme en témoigne aussi le nombre plus élevé de cas de sacrifices humains et de cannibalisme.
Alors que les sédentaires peuvent accumuler des biens matériels, les chasseurs-cueilleurs nomades disposent d’une richesse nécessairement limitée, ce qui réduit également les risques de conflit. De plus, l’économie de prédation, à la différence de l’économie de production, qui apparaît avec la domestication des plantes et des animaux, ne génère pas de surplus. L’histoire a montré que les denrées stockées et les biens pouvaient susciter des convoitises et provoquer des luttes internes ; butin potentiel, ils risquent d’entraîner des rivalités entre communautés et de mener à des conflits. »

C'est étonnant de voir à quel point Rousseau avait pu tomber juste, lui qui prétendait pourtant « écarter tous les faits ». Les guerres, l'inquiétude généralisée, la violence, le cannibalisme—ça c'est fou, les maladies aussi parce que les stocks attirent les rongeurs et qu'on se retrouve à vivre entouré de nuisibles, tout ça vient de ce qu'on a décidé de construire des maisons. Alors, oui, pas seulement, en fait on a construit des maisons sans doute parce qu'on a décidé de rester près des cours d'eau, dans les régions fertiles où l'on pouvait se livrer à l'agriculture, les maisons fixes n'étant qu'une conséquence de cela. Mais la chanson parle pas de la culture des champs, alors zappons. Gardons en tête que l'homme paléolithique est nomade et paisible, quand le néolithique lui est sédentaire et ultraviolent. La question qui reste à soulever, de quand datent les premières armes, trouve tout de suite sa réponse. Elles datent du néolithique. Elle est l’œuvre du sédentaire ensauvagé.


Mais d'abord une distinction s'impose. Il ne faut pas confondre l'arme par destination de l'arme par nature. L'arme par destination est une arme accidentelle. C'est un objet naturel ou un artefact que l'on détourne de son usage afin de tuer quelqu'un quand la nécessité ou l'occasion se présente. Ainsi d'une corde, d'un trophée, qui ne sont pas conçus pour tuer mais qu'on peut utiliser pour ça. Ainsi de la tronçonneuse et de la tondeuse à gazon. Ainsi de la pierre, du couteau, de l'outil agricole et de l'arc de chasse que les paléolithiques ont bien dû utiliser parfois pour tuer, même si la chose semble rare. L'arme par nature, elle, est conçue dès le départ pour tuer et ne sert absolument qu'à ça. Les armes par nature apparaissent très tardivement. Dans Par les Armes, Anne Lehoërff nous dit que :

« les objets les plus anciens, datables du début de la fin du IIIe millénaire et du IIe millénaire avant notre ère (le bronze ancien) qui se rapprochent le plus de l'épée, et pourraient être à l'origine de son développement, sont des lames triangulaires courtes de deux types : des lames avec une poignée dont la manipulation n'est pas sans rappeler l'épée. Ce sont des poignards ; des lames triangulaires fixées par rivetage sur un manche vertical et que l'on appelle des hallebardes. Ces deux catégories morphologiques dans lesquelles on peut déceler les prémices des épées existent au IIIe millénaire, dans un autre matériau, la pierre et tout particulièrement le silex. »

Apparition tardive qui peut avoir des causes sociales, il faut attendre un long développement pour que la société se stratifie jusqu'à produire une classe de travailleurs dévolus entièrement à la protection des villes, et par là à l'agression des autres villes, qui peut avoir aussi des causes techniques. Une arme doit pouvoir certes tuer, mais doit aussi pouvoir parer. Or les outils en pierre et les haches en bronze du néolithique ne le permettent que trop peu. Il faut un patient travail pour trouver les bons alliages de métaux ainsi que les bonnes méthodes pour fabriquer des lames solides et sans défauts, des lames donc qui ne se briseront pas quand on les frappe. C'est en tout cas ce qu'affirme Anne Lehoërff dans son livre. Pour donner une idée de ces obstacles techniques, l'épée en fer n'apparaîtra qu'entre le IXe et le VIIIe siècle, et avec elle on pourra commencer à voir naître les guerres homériques, les guerres de rapine et de déprédation qui forment la trame humaine des mythes grecs. Il est important de noter que si à la base ces armes ont été conçues pour la défense de la ville, il était inévitable que, tôt ou tard, elles servent à l'agression. Encore une étape dans l'évolution de la mentalité de l'homme en route vers une sauvagerie définitive. Cela parce que l'arme transforme les situations et les êtres qui y sont pris. L'arme transforme l'autre en ennemi et soi en héro. Wolfgang Sofsky nous le dit dans son Traité de la Violence :

« L'arme est instrument et signe de mort. C'est pourquoi elle modifie la situation de l'homme dans le monde et change ses rapports avec l'espace et le temps, avec autrui et avec lui-même. […] La conscience de sa force entraîne une prédisposition à la violence. L'arme donne du courage, elle fournit aux intentions un objectif et une forme. »

Ainsi les pulsions de l'individu, ces désirs informes qui bouillonnent et pousse à l'action quelle qu'elle soit, vont avec l'arme et à partir d'elle se modeler autour de l'idée de tuer, de menacer, d'exercer sa force, son courage, sa domination et incitera l'individu armé à faire usage de son arme. Sans elle, ces pulsions se seraient manifestées autrement, se seraient donné d'autres objets et d'autres buts. Wolfgang Sofsky le dit bien :

« Sans armes, pas de violence. L'arme rend la violence possible et la limite. […]
Non seulement l'objectif est à la recherche de ses moyens, mais les moyens eux-mêmes cherchent des objectifs. L'arme à la main, le fauteur de violence est à l'affût de cibles nouvelles. Il répugne à laisser passer les occasions d'agir que son arme l'aide à trouver. Inversement, il pousse résolument à l'invention incessante d'armes nouvelles répondant à ses ambitions. C'est cette circulation—technique, intention, action—qui confère à l'arme sa valeur d'usage. »

Ce qui nous permet d'affirmer que dès que l'homme conçoit les premières armes par nature, c'est nécessairement que l'usage des armes par destination est important, massif même et normalisé, à tel point que leurs limites sont parfaitement connues comme le besoin d'armes nouvelles venant compenser leurs défauts. Besoin qui mènera à la fabrication des poignards, des hallebardes et enfin des épées, ces armes par excellence.



Nous pouvons donc affirmer plusieurs choses :
D'abord, que la haine en nous a beau être ancienne, elle n'est pas pour autant naturelle et 10 000 Days nous offre un résumé light mais pas faux des étapes par lesquelles elle s'est enracinée en nous. Ensuite, et pour ce qui est d'aujourd'hui, que la possession d'une arme pousse à l'utiliser. Ce qui se sait : c'est aux USA, le pays qui délivre le plus de permis de port d'arme, qu'il y a le plus de mort par arme à feu avec une moyenne de 28 homicides par jour. L'an passé, il y a eu 10 129 morts par armes à feu, des suicides en majorité qui d'après ce que l'on a dit n'auraient pas eu lieu sans la présence de l'arme. Qu'on leur mette des guitares dans les mains plutôt. On a compté 254 tueries de masse l'an passé, on en a déjà 297 cette année. C'est tout bonnement ahurissant. On pourra accuser les jeux vidéos, le cinéma, les discours de Trump, la principale cause en fait est simplement la circulation des armes à feu, qui se trouvent des débouchés à travers le désespoir des uns et les idées géopolitiques des autres.

J'ai pas souvenir que Tool ait écrit sur les armes, Maynard est de toute façon connu pour adorer les armes à feu. Il s'est même fait offrir un fusil mitrailleur en hommage à un soldat mort, fan de Tool, qui avait écrit sur le sien ces paroles tirées de Vicarious : « the universe is hostile. So impersonal. Devour to survive. So it is so it's always been ». Alors plutôt que de rester sur Tool, on va mettre un titre génial de Ugly Mus-tard. Un vieux groupe de rock indus américain, le leader est farouchement anti-armes, ce qui est drôle pour un mec qui vit au Texas (à sa décharge, il vit à Austin, c'est un peu hippie là-bas) et les paroles de la chanson, la dernière de l'album, sont du genre glaçantes, comme la musique, qui reprend le leitmotiv de Downward spiral.




Cette chanson c'est le monologue d'un jeune qui se fait marcher dessus et qui une fois qu'il découvre une arme, vit un truc très puissant avec, le présente comme son « ami », le présente aux gens autour de lui et prend ainsi sa revanche sur eux, mais surtout il devient à ses propres yeux « un homme », il ressent sa puissance pour la première fois et a enfin accès à tout ce qui lui manquait avant : « la tranquillité, de l'importance, quelque chose à faire, l'amour, la force », il dit même que son « ami ne lui permet pas de faire quoi que ce soit d'autre » : que menacer, tuer, ruiner la vie des autres et à la fin se tuer : « Je ne mérite pas cette vie, je ne l'ai jamais méritée, mon ami m'emportera vers un monde meilleur ». Ambiance.

TOOL 10 000 DAYS (8)


The story so far ...


Il serait peut-être temps de reprendre nos réflexions là elles ont été abandonnées. Parce que, mine de rien, le prochain album, il arrive très bientôt. Le 30 août. Ce serait bien d'avoir fini avant qu'il sorte. Et on est franchement loin d'être au bout de notre effort. Souvenons-nous : nous nous demandions pourquoi l'homme est méchant, pourquoi il éprouve une telle haine envers son prochain et pourquoi, malgré cette haine, il persiste à vouloir vivre en société. Notre première hypothèse a pris du plomb dans l'aile. On était parti du principe qu'il était mauvais par nature, mais cette notion de nature s'est révélée fumeuse pour deux raisons : la première, c'est qu'on ne voit pas en quoi elle nous pousserait plus à la haine qu'à l'amour, plus à la méfiance qu'à la confiance, quelle que soit la manière dont on l'envisage. La seconde parce qu'il est possible de s'amender. De changer. C'est ce que montre le film Gran Torino, que j'ai enfin vu ce matin, c'est ce que montre Le Retour du Jedi, c'est ce à quoi cet album de musique nous invite. À se faire amour. C'est pas étonnant de la part d'un punk qui a vécu une expérience d'amour cosmique entouré de hippies dans sa jeunesse. Il raconte ça dans A Perfect Union of Contradictory Things, tout le passage autour du « Rainbow gathering » dans les Smoky Mountains. C'est ça qu'on a vu dans notre espèce d'immense digression, dans notre effort pour évoquer la structure de l'album et la signification des diverses chansons, jusqu'à notre extraordinaire envolée lyrique autour de Sainte Cécile. Si on peut changer, c'est qu'en nous, la nature n'est rien, la culture est tout, ceci dit pour parler comme un vieux con de prof de philo.
Continuons là-dessus pour le moment. La haine sans doute nous vient de notre « Kultur », c'est-à-dire de l'état de notre culture collective, tant matérielle que spirituelle, l'ensemble donc du monde constitué par nos techniques, notre organisation sociale, notre morale, notre droit, l'ensemble des choses faites collectivement et dans lesquelles nous naissons et évoluons, ensemble d'éléments donc qui nous constituent intimement parce que nous y baignons depuis toujours. Puisque notre monde est haïssable—il suffit d'ouvrir son journal le matin pour s'en rendre compte, pas étonnant qu'on soit très vite des paquets de nerfs prêts à se jeter à la gorge les uns des autres. Ce qui nous en ferait sortir serait cette autre culture qu'est la « Bildung », l'autoformation morale de l'individu à travers les expériences qu'il traverse et par lesquels il puise dans ce que la Kultur lui offre pour construire son propre jugement, ses valeurs, sa personne. C'est dire que la Bildung passe nécessairement par une critique des manières de vivre et de penser de sa propre communauté. D'où l'importance dans ce processus des œuvres d'arts : les artistes étant par nature des outsiders, leurs productions sont un bon point d'appui pour voir les choses autrement et pour vivre autrement. Des œuvres d'art, et des rassemblements hippie dans les Smoky Mountains.

Si j'avais un marteau, je taperai le jour


Les deux dernières chansons de l'album nous permettent à la fois de préciser et de remettre en cause notre hypothèse d'une origine culturelle de la haine et des paradoxes dans lesquels elle nous plonge. Intension évoque quelques moments clés des débuts de l'humanité pendant lesquels la violence de l'homme se déchaîne. Mais l'ambiguïté y est de mise : on ne sait pas l'origine de la violence : repose-t-elle en nous, en notre volonté de faire le mal, nos désirs, notre « intention », ou vient-elle de la présence autour de nous d'outils particuliers qui nous mettent dans la situation délicate d'avoir à choisir entre amour et haine, accueil et rejet, qui opposent donc une nature bonne mais corruptible à un environnement qui appelle mécaniquement la violence. Right in Two ne semble pas tellement nous permettre de décider, même si elle propose une théorie de l'homme—somme toute classique, la chanson se contentant de décrire la violence des hommes vue du point de vue, extérieur et distancié, des anges ; elle soulève de nouvelles contradictions, oui, mais se dispense de les résoudre. Charge à nous, donc, de le faire. Mais plus tard ça, d'abord, faut creuser Intension.


Moved by will alone


Intension évoque deux moments clés des débuts de l'humanité : la sédentarisation et la création des premières armes. Ces deux moments en eux-mêmes tendent à faire dire que l'origine de la haine nous vient de nos outils et de nos modes de vie. Mais c'est pas si simple. Peut-on vraiment dire que l'existence des armes produit en nous l'envie de tuer ? Notez que c'est là tout le débat autour des armes à feu aux USA. Ne faut-il pas pour avoir l'idée de créer des armes avoir déjà l'intention de tuer ? Ne peut-on pas posséder une arme sans jamais l'utiliser ? A-t-elle vraiment la force de nous transformer en assassin ? Pour éviter de nous laisser perdre, notons d'abord qu'ici, il n'est plus question de regarder l'individu mais l'espèce humaine en général. C'est de ce point de vue qu'il faut lire ces deux chansons et ce n'est qu'ensuite que l'on pourra regarder ce qu'il en est de l'individu. Que lui arrive-t-il à cette humanité d'après la chanson ?

D'abord, elle apparaît, elle commence. « Pure as we begin » : elle est innocente dans tous les sens du terme : simple, naïve peut-être, moralement bonne et n'est pas souillée par des désirs ou des actes négatifs. Aucune haine, donc, aucune envie de meurtre, aucun plaisir pris à la souffrance d'autrui. Il est dit aussi qu'elle est « moved by will alone ». La forme passive ici est irritante. La volonté est une force active, c'est un pouvoir dont l'homme dispose, une de ses facultés. Par elle il est capable de contrôler ses pensées, ses désirs, ses décisions (ainsi si je pense que Régis est un con, je peux me dire que c'est pas très Charlie et me retenir de le dire, même me forcer à changer d'idée à son sujet), de les orienter vers un objet (ex : « elle voudrait enfin si je le permets, déjeuner en paix »), de s'efforcer enfin à réaliser sa volonté ; ce qu'on appelle faire preuve de volonté (« L'Amérique, je la veux et je l'aurais »). L'humanité semble donc être libre, ce que la chanson suivante confirme par ailleurs. Mais à la forme passive, c'est comme si l'homme subissait cette volonté de l'extérieur et n'était pas libre du tout. Ainsi l'humanité pourrait essayer de contrôler ses idées (en se disant que la guerre c'est mal, en célébrant les armistices et non les déclarations de guerre), s'efforcer d'agir en ce sens (en créant l'ONU et les conventions de Genève par exemple), elle serait condamnée à vouloir un objet particulier, ici, la violence plutôt que la paix, la mort des autres plutôt que leur survie (la guerre est toujours brandie comme l'instrument de la paix, la violence l'emporte donc toujours). Cela est bizarre mais tout à fait compréhensible si on donne son sens plein à « moved » et en marquant sa différence avec « ruled ». La conduite de l'homme n'est pas réglée par la volonté, l'humanité ne jouit pas d'une liberté de chaque instant, elle ne peut pas s'autodéterminer. L'autodétermination étant une des composante de la liberté, l'humanité n'est donc pas libre, elle n'est pas « guidée par sa seule volonté ». Contradiction apparente : c'est qu'on subit collectivement une sorte d'inertie morale, le poids d'habitudes acquises que l'on a pourtant contracté librement, mais qui nous contraignent maintenant. Difficile en effet de changer du tout au tout un comportement chaque jour plus ancien et plus profondément ancré en nous. L'homme a été mis en mouvement par la volonté, mais il est prisonnier aujourd'hui d'un choix passé, qui ne cesse de déployer ses conséquences.


Quel est ce choix primitif ?
Je serai tenté de dire la technique, mais comme je ne veux pas me lancer dans tout un développement sur l'ustensilité du monde naturel, je me contenterai de dire pour gagner du temps : la sédentarisation. Et c'est elle qui a contraint l'homme a forger des armes. Tous nos maux viendraient de là et cette fois il ne suffira pas de marcher 30 minutes par jours pour contrer ses effets délétères. Mais prenons les choses dans l'ordre : quand et pourquoi nous sommes-nous laissés aller à choisir ce mode de vie catastrophique ? Le mode de vie nomade qui était le notre avant était-il si paisible que ça ? Après tout, les Mongols sont un peuple nomade et ils ont bien ravagé le continent de la chine jusqu'à chez nous alors bon ...

« Pure as we begin
Here we have a stone,
Gaver, place and raise, so
Shelter turns to home. »
Pure as we begin
Here we have a stone,
Throw to stay the stranger,
Swore to crush his bones. »

Il semble au premier regard que la sédentarisation vient du fait que l'homme a découvert un outil, la pierre, et face à cet outil il est placé face à une alternative entre deux intentions, deux desseins, deux buts et deux actes techniques par lesquels accomplir ces derniers : soit les empiler pour fabriquer des maisons, soit les jeter pour tuer les autres. Mais nos connaissances sur les débuts de l'humanité nous permettent de dire que ces deux couplets ne posent pas une alternative, mais une conséquence. C'est parce que nous avons érigé des maisons que nous nous retrouvons à devoir jeter des pierres sur les étrangers. L'outil donc nous impose par lui-même un certain comportement sur lequel nous n'avons plus la maîtrise.

Il est question au début du passage d'un mode d'habitation à un autre, de la « transformation de l'abri en maison ». Cette transformation porte un nom : la sédentarisation. Elle commence vraiment entre 9000 et 5000 avant notre ère, marquant le début du néolithique. Les traces les plus anciennes remontent jusqu'à 12 000 avant notre ère, dans la vallée du Jourdain. Ce serait de là qu'elle se serait par la suite étendue vers l'Europe et le reste du monde. L'abri, par définition temporaire, est caractéristique du paléolithique. Et contrairement aux idées reçues, c'était rarement des cavernes. Patrick Nuttgens, dans son Histoire de l'Architecture, nous apprend qu'il y a deux principales manières de construire un habitat, « soit en posant un bloc sur un autre, soit en confectionnant une armature ou un squelette ensuite recouvert d'un revêtement » apte à protéger du vent, du froid et de la pluie. Comme une tente. Si l'habitat paléolithique est surtout de ce deuxième type, réalisé avec les matériaux trouvés sur place, parfois des os de mammouth, la maison néolithique est typiquement de l'autre type : un empilement de pierres ou de blocs d'argile ou de brique. « Gaver, place and raise » renvoie évidemment à la technique architecturale, on réunit, installe les pierres et ainsi érige la maison (ronde, avec un toit en forme de dôme), mais aussi aux personnes qui vont l'habiter : on réunit les personnes, on leur donne un rang social, une place parmi les autres, on élève les enfants. Mais cette éducation et ce rang n'ont plus rien à voir avec ce qu'ils étaient lorsqu'on était nomades. Ainsi, avec l'apparition de la maison, on assiste à une transformation complète des modes de vie, des idées, de l'organisation sociale, etc. L'homme est intégralement modifié. C'est ce que Jean Guilaine évoque dans « Du Proche-Orient à l'Atlantique. Actualité de la recherche sur le Néolithique » lorsqu'il écrit :

« Certains auteurs estiment que le fondement du Néolithique repose prioritairement sur une sorte de domestication sociale des individus : avec la sédentarisation, la maison devient le cœur de nouveaux rapports sociaux; toute personne va devenir un élément contrôlé dans un système de relations qui finira par générer l’apparition de groupes dominants. »

Ce contrôle des individus et de leur comportement passe par une série de distinctions : faibles et forts, nobles et roturiers, autochtones et étrangers. Or cette labellisation s'accompagne d'idées toutes faites : l'étranger ne peut être qu'une menace. Ce pourquoi on lui jette des pierres, ce pourquoi on « jure de lui briser les os », comme un Bane de base rêvant de Batman. C'est quelque-chose que l'on voit avec les sociétés primitives, qui entretiennent entre elles des rapports de cordiale animosité et prennent mille précautions pour échanger entre elles, comme en atteste la pratique du « troc à la muette », échange qui s'opère sans rencontre en déposant puis récupérant les marchandises dans une plaine ou un endroit neutre, chaque tribu posant et récupérant les marchandises quand l'autre ne s'y trouve pas. On pourrait aussi citer Jared Diamond, qui écrit dans « Le Monde Jusqu'à Hier » :

« S'il vous arrive de croiser un inconnu sur votre territoire, vous devez le supposer potentiellement dangereux parce qu'il est probable (étant donné les dangers d'un voyage en des régions non familières) que cette personne soit en fait un éclaireur chergé de préparer une razzia ou un massacre contre votre groupe, un intrus parti à la chasse ou en quête de ressources à voler ou encore qui désire enlever une femme en âge d'être épousée. »

Et ceci, qui fait écho au Race et Civilisation de Claude Levi-Strauss :

« Les locuteurs du dialecte !kung du centre de la région Nyae Nyae se désignent entre eux commes des jũ/wãsi, jũ signifiant « personne », si étant le suffixe du pluriel et wã signifiant à peu près : « vrai, bon, honnête, propre, inoffensif ». Dans la région, les échanges de visites entre personnes apparentées créent des liens personnels de familiarité qui unissent les dix-neuf bandes et leur millier environ de membres et en font tous des jũ/wãsi. L'antonyme jũ/dole (où dole a le sens de « mauvais, inconnu, dangereux ») s'applique à tous les blancs, tous les bantous et même aux!Kung qui parlent le même dialecte mais appartiennent à un groupe éloigné avec lequel vous n'aviez ni parents ni connaissances. Comme les membres d'autres petites sociétés, les!Kung se méfient des étrangers ».

Voilà qui permet de comprendre comment la maison transforme les mentalités : tous ceux qui y vivent ou vivent suffisamment proche pour pouvoir y venir régulièrement sont pas seulement familiers, mais bons, propres, honnêtes, inoffensifs. Ce qui veut dire que tous les autres sont mauvais, sales, fourbes et dangereux. D'où le besoin de leur jeter des pierres. Mais on ne leur jette pas des pierre par haine pour eux, c'est cela le pire, mais par amour pour les siens. C'est pour protéger qu'on attaque. Qu'on jure de briser les os de l'autre. C'est pas parce qu'on pense à mal, mais parce qu'on a une manière expéditive de faire le bien. Et c'est cela encore que l'on voyait dans Vicarious, la première chanson de l'album. La télé ne nous donne pas à voir le sort de nos proches : le téléphone, le bar, facebook y suffit. La télé nous montre le sort d'inconnus que l'on met à distance de soi parce qu'on n'a pas l'habitude de les voir. À la télé, par exemple, tous les Afghans sont soit des talibans qu'il faut exterminer, soit de lâches pleurnichards qui ne défendent pas assez leur pays. Point. Avec une telle vision du monde, pas étonnant qu'on puisse se réjouir de leur mort. On comprend mieux ainsi où réside le nœud de la contradiction : c'est dans la mesure exacte où on tisse des liens avec des personnes que l'on va être tenté de faire preuve d'animosité envers les inconnus, c'est dans la mesure même où l'on s'identifie à certains que l'on va se distinguer violemment des autres, si bien qu'amour et haine sont indissolublement liés et qu'on ne peut pas opposer sociabilité et asociabilité. Les deux vont de paire ce qui arrange pas vraiment nos affaires.


samedi 6 juillet 2019

Feu le programme de philosophie


La philo au lycée est en pleine mutation. Sauce Cronenberg. Mi-philo mi-français fondus ensemble dans une monstruosité génétique informe. Humanités poids-mouche, clash poids lourd entre les profs qui défendent comme ils peuvent l'idée, élevée, qu'ils se font de l'éducation contre la vision néolibérale du gouvernement. Je vais pas prendre parti là-dedans j'en profite juste pour parler du programme qu'on abandonne, qui certes a des défauts, mes anciens collègues n'hésitent jamais à le dire, mais qui a surtout des qualités. Des qualités narratives en quelques sortes, qui lui confèrent une grande élégance. Genre grande dame habillée de mots.


Voilà comment je le vois :



Particulier Universel
Universel
LA RAISON ET LE REEL
Collectif
LA CULTURE
LA POLITIQUE
Individuel
LE SUJET
LA MORALE


Ce programme c'était une sorte de Roman de formation à l'allemande, un voyage qui mène du sujet à la morale. Mais on le voit bien ici, morale et sujet c'est un peu le même bonhomme. On en revient toujours à soi comme on dit. On tourne en rond quoi, aucun intérêt, nul. Comme disaient les romains dans ce palindrome qui tourne en rond lui-même, on tourne en rond dans la nuit et on se consume dans les flammes. L'enfer quoi. Affreux. Inutile, vain, stupide.
Que non ! Allez donc dire ça aux athlètes qui font leur tour de piste, qu'ils sont que des couillons d'avoir couru comme ça, pour revenir à leur point de départ. Qu'ils avaient qu'à s'asseoir. Ils y gagnent, au delà de la compétition, à l'entraînement, ils y gagnent en endurance, en vitesse, ils se dépassent et ainsi trouvent le moyen d'être plus que ce qu'ils étaient, d'être meilleurs. Pour eux, c'est question de performance. Pour nous, en philo, c'est autre chose, mais au fond, on tourne en rond pour devenir un meilleur soi-même. Plus moral, plus juste, surtout plus attentif. C'est le cœur du truc, vraiment. In girum imus nocte et consumimur igni, c'est beau justement parce que ça tourne et qu'au « gni » on ressort tout éclairé. Et même les manèges qui ne font que nous faire tourner en rond les uns derrière les autres on les aime, on les apprécie, on dépense des fortunes là-dedans parce que finalement on en retire quelque chose. Enfin je veux bien le croire, moi j'ai jamais aimé ça les manèges mais je reconnais qu'il y a un plaisir enfantin dans le fait de tourner sur soi-même à s'en donner le tournis, la tête sur un bâton ou levé vers le ciel, qu'on doit bien retrouver dans toutes les sociétés. La philosophie n'est rien d'autre que ce jeu, élevé aux derniers raffinements de l'esprit. Et c'est beau. Beau comme un double rainbow.

Plus prosaïquement, on part du sujet. Du premier type venu enfermé dans sa particularité. Je dis bien enfermé parce qu'au départ on se vit comme unique réalité, on ne fait pas tout de suite la différence entre soi et le reste du monde, qu'on ne perçoit de toute façon qu'à peine. Le nouveau-né hallucine le sein qui le nourrit plus qu'il ne le perçoit. Il s'identifie à tout, puis à tout ce qui lui apporte du plaisir, à tout ce qui est bon et bien, et rejette comme extérieure toute source de souffrance. Même la faim. Gros problème de catégories mais passons. Ce stade du développement n'est pas si éloigné de la mentalité de certains narcissiques, qui savent tout mieux que tout le monde, qui à les écouter incarneraient à eux-seul tout ce qu'il y a de beau et de bon et de sain et de merveilleux dans le monde. Mais on est tous un peu comme ça remarquez. L'effet Dunning-Kruger d'ailleurs nous le dit bien : moins on en sait, plus on croit savoir et plus on a tendance à se la jouer supérieur. Comme un pov'môme. Comme Lil Wayne avec son solo de guitare et Lucky monologuant dans En Attendant Godot.

C'est cette suffisance du sujet, qui métaphysiquement s'enfle jusqu'au solipsisme, cette conviction que le contenu de la conscience est le tout de la réalité vraie, qu'il faut briser. L'inconscient (on n'est pas même ce que l'on croit être), le désir (on ne se suffit pas à soi-même), autrui (c'est par le regard de l'autre que l'on peut espérer être quoi que ce soit), le temps (à la fin on va tous mourir et il n'en restera rien, on pèse pas bien lourd), toutes notions rattachées au Sujet, sont là pour ruiner les prétentions puériles de l'individu.

Dans ce naufrage on s'affole, agrippant tout ce qu'on peut. On trouve la culture comme planche de salut et on s'y accroche pour pas se noyer. Voyez, on croit tous au même dieu (religion), on a les mêmes habitudes, les mêmes manières de faire (technique), on parle d'un même langage des mêmes solos de guitare de Lil Wayne (l'art), on appartient à un truc, grand et solide, qui crache des lumières dans le ciel le 14 juillet mais là encore ça ne tient pas deux secondes. Faut en rabattre à la prétention de sa culture à être l'optimum auquel l'humanité doit aspirer. Larguer les amarres loin de tout ça. Alors on se rejette vers plus solide, plus vaste, peu susceptible de dérive. Le réel tel quel, les choses sans jugement acceptées telles qu'elles sont. C'est l'idéal de la raison en tout cas : dire le réel tel qu'il est. La contemplation de la nature, de ses régularités et de ses lois, qu'elles nous plaisent ou non.
Tout corps plongé dans un liquide ressort mouillé. Toute baleine tombant du ciel d'une hauteur de plusieurs kilomètres arrive nécessairement aux mêmes conclusions que Descartes. Ce genre de lois.
Ça est, donc je dois l'accepter. Bruce Baghemil nous montre qu'au moins 450 espèces animales ont des rapports homosexuels, ce qui ne remet pas en cause la survie des espèces concernées. Donc on doit s'y faire quitte à bouffer son chapeau: ça ne peut pas être contre-nature et ce qui est dans la nature il faut l'accepter.

Là on entre dans le subtile, mais c'est ce programme était le bébé de Kantiens, alors il y a du Kant partout en sous-texte, mais c'est là contemplation de ces lois immuables qui selon kant servent de modèle ou plutôt d'incitation aux lois que l'on va établir entre les hommes. La nature tend à l'équilibre, construit des écosystèmes où les espèces s'assurent par leur action une survie mutuelle et ordonnée, et cet équilibre est recherché au niveau collectif par la politique, au niveau individuel par la morale. La législation politique étant le pont entre les lois naturelles et l'étique personnelle. On rejoue ainsi les niveaux déjà traversés, mais non plus pour les ravager, pour les naufrager, mais pour les reconstruire sur des bases concertées, afin d'en limiter les effets négatifs et d'en renforcer les bons aspects. Espérons-nous afin d'être heureux et de le rester, de le rester plus longtemps en tout cas que lorsqu'on cherchait aveuglément à s'étendre aux dimensions de l'univers et à n'être plein que de soi-même. Pour ça que le programme, arrivé à la Morale, derrière le Devoir met côte à côte la Liberté et le Bonheur. Vous me direz, quand on voit la politique qu'on se paye, ne serait-ce qu'en terme d'éducation, quand on voit la diplomatie menée par des va-t-en-guerre hystériques, on est loin du compte. Sans parler du reste. Que tout ça c'est que du vent. Bah oui mais, justement, c'est parce qu'on manque de philosophie tout ça, parce qu'on n'a pas assez suivi les cours en terminale. Et comme ce programme est caduque maintenant, je vais m'autoriser une petite toquade, je vais refaire mes cours ici, les livrer au public pour l'édification des esprits. Et pour m'occuper le temps. Surtout pour m'occuper le temps.

samedi 15 juin 2019

DIEU





Oui attendons une minute, le temps de savoir exactement ce que l'on fait ici. Non pas que ça nous sera particulièrement utile pour savoir si Dieu peut faire du Catch sans perdre sa perfection, ou même se présenter à la Nouvelle-Orléans dans un costume de dalmatien. On ne va pas tellement passer en revue les idées que l'on s'est fait de Dieu, délirantes ou sérieuses et les rattacher aux formes de l'imaginaire précédemment listées. Je doute même que cela soit si intéressant : je n'ai jamais vraiment eu l'esprit catalogue. Seul l'imaginaire science-fictionnel m'intéresse. Donc après quelques observations sur le Dieu merveilleux et le dieu fantastique, ce qui va m'intéresser surtout, c'est de répondre à ces deux questions :

« comment devrions-nous imaginer Dieu dans notre univers mental avancé ? »
« Pourquoi diable ne le voyons-nous pas ainsi ? »

Bien sûr, dira-t-on, tout cela dépend de l'idée que l'on se fait de Dieu. Mais pour ces petits articles, en fait, tout dépend de l'idée que l'époque, la technologie, nos connaissances sur le monde, etc. nous amènent à nous faire de Dieu. Et remarquons qu'ici on parle bien de Dieu, au singulier majuscule, donc exit les paganismes en tout genre, même si, j'avoue qu'avec l'hypothèse Gaïa d'une part, le néopaganisme, ce culturalisme européen ethnocentriste d'autre part, il y aurait de quoi développer autour d'un imaginaire païen contemporain. Même s'il n'y a que Gaïa, hypothèse écologiste, qui soit en lien avec l'évolution de nos connaissances. 


Dieu du merveilleux et des miracles


Essayons de distinguer, pour des questions de clarté, entre la nature de Dieu et les actions de Dieu, entre l'idée que l'on s'en fait et la manière dont il agit dans notre monde, voire notre vie.

Ce Dieu du merveilleux est évidemment celui que l'on « connaît », celui de la bible et que 2000 ans de théologie, pointue ou populaire, nous ont rendu familier. Sa définition la plus sobre est sans doute celle de Leibniz : Dieu est l'être qui possède toutes les perfections à leur plus haut degré de perfection. En lui donc, tout est qualité, rien n'est défaut ; concept de Dieu plus que parfait, garanti sans gras. Comme moi quoi.
Superlatif incarné, Dieu est omnipotent : il peut tout, est tout puissant. Cette omnipotence se manifeste dans le fait qu'il est créateur, non seulement de l'homme et du monde, mais aussi de Lui-même par la seule force de sa propre définition. Les philosophes appellent ça être « cause de soi ». Étant cause de lui-même, il est ce qui est sans commencement ni fin : hors du temps, donc éternel. Omniprésent parce qu'infini il est partout, il sait tout parce qu'omniscient. Rajoutons qu'il est suprêmement bon et infaillible et nous aurons là déjà une assez bonne idée de ce qu'il est.

L'action de Dieu porte un nom qui est déjà tout un programme : le miracle. Le miracle est l'action particulière de Dieu qui transgresse le cours naturel des choses, les lois générales du monde. Il les réalise soit lui-même, soit par l'entremise d'un prophète et face à eux nous n'avons plus qu'à dire avec Tertullien : « j'y crois parce que ça n'a pas de sens ; c'est certain parce que c'est impossible ». Marie a un enfant en étant vierge, le Christ ressuscite après trois jours sans sentir le pâté, Tertullien. Des nourritures célestes tombent du ciel au milieu du désert pour nourrir le peuple élu qui se désespère, Tertullien. Jonas se fait avaler par un gros poisson et recracher entier quand enfin il décide de faire ce que Dieu lui a demandé ? Tertullien. On pourrait continuer longtemps comme cela.
On rétorquera : tout ça c'est vieux, c'est dans la Bible. Mais pour nous aujourd'hui ? Pour nous aujourd'hui, il y a les miracles reconnus du pape Jean-Paul II, qui ouvrent à sa canonisation. Il aurait soigné une maladie incurable. Mais on sait bien que c'est là un geste politique plus que de foi. Un autre type de miracle est l'apparition divine, comme à Lourdes pour Soubirous. On appelle cela la "théophanie". Bien sûr, Dieu infini ne peut pas apparaître tel quel, il se manifeste parfois comme une voix, ou par un rêve, il apparaît sous une forme dérivée, le Christ ou la Vierge, qui viennent le représenter, même et y compris sur une tartine de pain toasté. Cela sans doute pour se rappeler à notre bon souvenir.

Mais le miracle, même s'il est extraordinaire par définition, n'est pas toujours contre-nature et Dieu se livre aussi à des activités ordinaires, c'est-à-dire qui découlent plus ou moins de sa nature: il observe, il juge, il punit.
Omniscient et ubiquitaire (qui est présent partout), il voit toutes nos actions, même les plus cachées, connaît toutes nos pensées, même les plus intimes, mêmes celles que l'on se cache à soi-même. D'où les menaces métaphysiques dont s'arment les mères chrétiennes et les angoisses profondes dont elles accablent leurs enfants : tout mal que l'on commet, en action, en pensée, en parole, Dieu en prend connaissance, lui qui nous observe en permanence, et s'appuiera dessus pour nous juger. Jugement, équitable nécessairement puisque Dieu est à la fois infaillible et suprêmement bon, qu'on aurait tort de rejeter toujours aux calendes grecques : le jugement dernier n'est pas le seul jugement.
En effet, Dieu juge en permanence et punit en continu. D'abord évidemment part par les lois naturelles et générales. Qui se livre au péché se voue à une existence d'excès qui portent en eux leur propre punition : le gourmand, plutôt goinfre que gourmet, se promet maux de ventre en pagaille ; la luxure fait succéder à l'extase le taedius vitae, le dégoût de la vie, qui saisit celui qui, comblé de plaisirs, ne désire plus rien. Mais Dieu punit aussi de manière extraordinaire, miraculeuse. Ainsi, déjà, du déluge :

« L'éternel vit que la méchanceté des hommes était grande sur la terre, et que toutes les pensées de leur cœur se portaient chaque jour uniquement vers le mal. L'éternel se repentit d'avoir fait l'homme sur la terre, et il fut affligé en son cœur. Et l'éternel dit : J'exterminerai de la face de la terre l'homme que j'ai créé, depuis l'homme jusqu'au bétail, aux reptiles et aux oiseaux du ciel ; car je me repens de les avoir faits. »Et voilà comment en quelques phrases on ruine et l'infaillibilité divine et sa bonté : punir les oiseaux des actions des hommes est tout sauf juste …

Ce déluge est le premier d'un grand nombre de catastrophes qui, loin d'être naturelles, sont plutôt des miracles destinés à punir nos méfaits. Ainsi du tremblement de terre de Lisbonne en 1755. Pour beaucoup, c'était certain que Dieu avait puni Lisbonne, mais pour ce qu'il en est des raisons …. à Lisbonne on pensait que c'était à cause d'une trop grande tolérance envers les hérétiques (entendez : les étrangers) ; en Allemagne, on pensait que c'était parce que les Portugais vénèrent trop les idoles et les saints. Plus proche de nous, les télévangélistes américains qui depuis Reagan font leur beurre de l'apocalypse à venir, voyaient dans le sida lapunition divine de l'homosexualité et dans l'ouragan Katrina celledu jazz et de la prostitution.

Quiconque possède ces mêmes qualités et agit de la même manière que Dieu est Dieu. C'est ce que l'on peut tirer de la lecture du numéro 53 de Batman (segment Cold Days)








 Dans ce segment, Batman est à cran. Son projet de mariage avec catwoman ayant avorté, il s'est passé les nerfs sur un Victor Fries qui n'avait rien fait pour mériter ça. Afin de réparer sa faute, Bruce Wayne participe au jury lors du procès Fries avec l'intention claire de le disculper. S'ensuit une reprise de 12 hommes en colère dans laquelle, seul contre tous, Wayne va s'efforcer de faire naître un doute raisonnable dans l'esprit des autres jurés, au départ persuadés de la culpabilité d'un Mister Freeze habitué aux sales coups. Un de ses arguments les plus forts est que les citoyens de Gotham prêtent à Batman certaines des qualités et actions de Dieu, le traitent comme un Dieu. Tous lui doivent la vie, il est infaillible, son jugement est sans appel, son statut de « plus grand détective du monde » le rapproche de l'omniscience, il punit les criminels, protège les justes. Enfin, il est au dessus de nous, « above », au ciel, sur les toits.
Batman, donc, c'est Dieu. Comme est Dieu quiconque possède un de ces traits divins.

Dieu et fantastique


On voit très rapidement à quel point le dogmatisme est une impasse. Quand il est question de la nature de Dieu, de ses qualités, les contradictions ne manquent pas entre ce qu'on en dit (il est infaillible) et ce qu'en dit la Bible (il se repent d'avoir créé l'homme). De même quand il est question de ses actions : admettons qu'il ait décidé de détruire Lisbonne en 1755. Pour quelle raison ? Pourquoi Lisbonne et pas une autre ville ? Les certitudes ne résistent pas longtemps au doute et c'est du doute que les conceptions fantastiques naissent, d'un doute qui ne détruit pas encore l'objet en question, mais le maintient paradoxalement.

Du côté de la nature de Dieu, on peut considérer comme tenant d'un imaginaire fantastique l'approche qu'en donne la théologie négative. Celle-ci résulte en effet d'une réelle volonté de tirer les justes conséquences de la nature infinie de Dieu.
Pour notre entendement limité, Dieu est un scandale logique de la même nature que la porte de l'atelier de Duchamp. On peut vouloir réduire ce scandale par un dogmatisme crispé, mais pour écarter les doutes, il faut toute la malhonnêteté d'un télévangéliste américain, toute la bêtise désespérée de ses ouailles ou le fanatisme le plus criminogène. Le plus rationnel reste encore de dire que Dieu nous dépasse et que malgré tous nos efforts, nous ne pourrons jamais rien en dire.

Ainsi, pour Nicolas de Cues, Dieu est un inconnaissable absolu dans lequel les opposés se réunissent et cessent de s'opposer. C'est pourquoi « Dieu dépasse à plus forte raison toute dénomination », parce que nommer, c'est relever une qualité en niant son contraire. Ce qui est contraire à l'essence de Dieu, dont on ne peut dire qu'une seule chose : qu'il est infini, il réunit donc en lui ces couples d'opposition que le langage produit. Ainsi, « si tu dis que Dieu est vérité, tu tombes dans le mensonge ; si tu dis qu'il est vertu, dans le vice ». Mais il serait tout aussi faux de dire qu'il est vice ou mensonge ! On ne peut donc absolument pas connaître ce qu'il est ni rien comprendre de ce qu'il fait. Définition radicale : Dieu est l'être dont on ne peut pas parler. 

Citons, pour le sport, Denys l'Aréopagite :
on doit lui (= la nature divine) attribuer et affirmer d’elle ce qu’il y a de positif dans les êtres, puisqu’elle en est la cause ; ou mieux encore, le nier radicalement, puisqu’elle leur est infiniment supérieure ; tandis encore qu’ici la négation ne contredit pas l’affirmation et que cette nature suprême s’élève au-dessus de tout, au-dessus de toute négation comme de toute affirmation.
Délivrée du monde sensible et du monde intellectuel, l’âme entre dans la mystérieuse obscurité d’une sainte ignorance, et, renonçant à toute donnée scientifique, elle se perd en celui qui ne peut être ni vu ni saisi ; tout entière à ce souverain objet, sans appartenir à elle-même ni à d’autres ; unie à l’inconnu par la plus noble portion d’elle-même, et en raison de son renoncement à la science ; enfin, puisant dans cette ignorance absolue une connaissance que l’entendement ne saurait conquérir. Il n’y a en lui ni parole, ni nom, ni science ; il n’est point ténèbres, ni lumière, erreur, ni vérité. On ne doit faire de lui ni affirmation, ni négation absolue ; et en affirmant, ou en niant les choses qui lui sont inférieures, nous ne saurions l’affirmer ou le nier lui-même, parce que cette parfaite et unique cause des êtres surpasse toutes les affirmations, et que celui qui est pleinement indépendant, et supérieur au reste des êtres, surpasse toutes nos négations.

Ici les paradoxes abondent, ce qui n'est pas pour nous surprendre. Ce qui nous ennuie est qu'il nous invite à l'ignorance, à renoncer à toute donnée scientifique. Seulement, nouveau paradoxe, c'est dans cet abandon que l'on a une chance de connaître Dieu. Celui qui cherche à connaître Dieu, ou chez Jean Chrysostome, à en connaître les projets, se destine à échouer. Celui au contraire qui remplace toute connaissance par la foi s'assure une chance de connaître Dieu et ses projets. On se retrouve ici—versant sombre, dans l'univers de Kafka, souvent comparé à la théologie négative. Chez Kafka, on sait que Dieu agit dans le monde, mais rien ne nous permet de savoir comment ; qu'il attend quelque chose de nous, mais personne ne peut nous dire quoi. L'apologue de la loi, à la fin du Procès, semble nous dire que ces questions sont superflues, que demander, chercher à savoir, auprès d'une autorité légitime, l'avocat, le juge, le gardien de la porte est inutile : il suffit d'avoir foi et d'avancer, ce faisant, seulement, on suit la volonté de Dieu. Or si on peut suivre sa volonté, c'est bien que quelque part on la connaît. 
Sur un versant plus lumineux, on a les dialogues entre Docteur Strange et Tony Stark dans leur lutte contre Thanos. Strange devient un peu comme le Dieu de Leibniz. Omniscient. Il voit l'infinité des mondes possibles et choisit le meilleur d'entre eux, le seul où ils arrivent à battre Thanos. Seulement, dans ce monde-ci, Stark doit mourir. Lorsque ce dernier demande à Strange ce qui doit se passer, Strange lui répond qu'il ne doit pas le savoir, que s'il l'apprend, alors ce qui doit se passer ne se passera pas. Stark a foi en lui, ce qui lui permet de faire exactement ce que Strange avait prévu pour lui, dans l'ignorance la plus totale.

Voilà qui épuise la question de la nature de Dieu. Entrons un peu plus dans ses manières d'agir dans le monde. On a déjà dit que le fantastique s'impose à l'époque où la nature semble parfaitement connue et où les événements ne sont plus expliqués que par une chaîne naturelle de causes et de conséquences régies par des lois rationnelles. Les miracles divins n'y ont pas leur place et tout ce qui jusqu'alors s'expliquait par Dieu s'explique maintenant par les lois de la nature et l'action de quelque cause. Mais que penser quand ces lois mènent à un événement merveilleux, imprévisible et semble-t-il impossible ? Que penser quand un grand nombre de hasards s'additionnent pour donner naissance à un événement hautement improbable ?


C'est ce que l'on voit dans l'épisode 10 de la Mysterious Ways, Chute libre. Dans cet épisode, un laveur de carreaux tombe de 61 mètres sans se faire mal. Sa chute a été freinée par le vent qui frappe la paroi et la remonte, par une branche d'arbre et enfin par la capote d'une voiture qui se trouvait à l'arrêt pile en dessous. La conductrice est une architecte, désespérée parce qu'elle ne parvient pas à retrouver sa fille, qu'elle avait été contrainte d'abandonner. Il se trouve justement qu'elle a été recueillie par la famille du laveur de carreaux, dont la chute permet en dernier lieu et après pas mal de hasards accumulés de les faire se retrouver. Évidemment, chaque événement particulier s'explique parfaitement, mais c'est l'accumulation de hasards, la conclusion à laquelle ils aboutissent, qui semblent exiger une toute explication : celle d'une volonté, divine, à l’œuvre dans le monde. Le même type de raisonnement, inévitable, qui nous fait voir le destin s'accomplir dans les plus petits hasards. Ce qui est proprement fantastique dans l'épisode, c'est la solidité de l'explication naturelle, malgré son insuffisance, et tout à la fois l'impossibilité de poser sérieusement une hypothèse divine que rien ne vient soutenir, si ce n'est peut-être notre désir de trouver du sens, et la nécessité de cette hypothèse tant les hasards sont bien trop nombreux.


Dieu en science-fiction ?


Rappelons les questions :
« comment devrions-nous imaginer Dieu dans notre univers mental avancé ? »
« Pourquoi diable ne le voyons-nous pas ainsi ? »

Une première réponse est bien connue, elle est la trame d'une émission comme Alien Theory : Dieu, c'est un extraterrestre. Il est communément admis que les éléments nécessaires à la vie sur terre sont venus de l'espace. Cette théorie, la panspermie, postule que la vie est venue des astéroïdes et comètes qui se sont écrasés sur terre au moment de sa formation. La théorie des anciens astronautes va plus loin en y ajoutant une volonté. Plus l'interventionnisme extraterrestre est grand, plus la théorie est délirante. C'est une idée déjà ancienne. Littérairement, on la trouve déjà chez Lovecraft, pour qui les grands anciens vénérés comme des dieux par des troupes ahuries de dégénérés sont en fait des êtres cosmiques échoués sur terre. Mais la théorie des anciens astronautes, reprise par Ridley Scott dans Prometheus, développée dès les années 60, qui nous ont offert tout à la fois la scientologie et les raëliens. Ici, les extraterrestres sont divins seulement en tant qu'ils sont nos créateurs, c'est surtout leur avancée technologique qui nous les auraient rendus merveilleux. Considérer que les attributs divins ne sont pas des attributs essentiels mais des produits de la technologie est en fait une manière tout à fait rationnelle d'envisager le divin. Conférer cette avance à des races extraterrestres aussi, étant donné l'infinité de l'espace, pourquoi n'y aurait-il pas une infinité d'espèces, intelligentes et avancées ?

Mais on peut aller encore plus loin dans cette association de Dieu et de la technologie. Comme le fait Frederic Brown dans sa micro-nouvelle The Answer :

Dwan Ev ceremoniously soldered the final connection with gold. The eyes of a dozen television cameras watched him and the subether bore throughout the universe a dozen pictures of what he was doing.
He straightened and nodded to Dwar Reyn, then moved to a position beside the switch that would complete the contact when he threw it. The switch that would connect, all at once, all of the monster computing machines of all the populated planets in the universe -- ninety-six billion planets -- into the supercircuit that would connect them all into one supercalculator, one cybernetics machine that would combine all the knowledge of all the galaxies.
Dwar Reyn spoke briefly to the watching and listening trillions. Then after a moment's silence he said, "Now, Dwar Ev."
Dwar Ev threw the switch. There was a mighty hum, the surge of power from ninety-six billion planets. Lights flashed and quieted along the miles-long panel.
Dwar Ev stepped back and drew a deep breath. "The honor of asking the first question is yours, Dwar Reyn."
"Thank you," said Dwar Reyn. "It shall be a question which no single cybernetics machine has been able to answer."
He turned to face the machine. "Is there a God?"
The mighty voice answered without hesitation, without the clicking of a single relay.
"Yes, now there is a God."
Sudden fear flashed on the face of Dwar Ev. He leaped to grab the switch.
A bolt of lightning from the cloudless sky struck him down and fused the switch shut. 

Cette nouvelle de 1950 fait de tous les ordinateurs connectés Dieu. Aujourd'hui nous savons de quoi il retourne : internet, réseau d'ordinateurs connectés entre eux, comme dans cette nouvelle, est Dieu. Omniscient, tout le savoir s'y trouve, internet, par l'intermédiaire de nos objets connectés et téléphones, nous espionne en permanence, nous connaît mieux que nous-mêmes, nous juge aussi parfois sans défense possible, il est partout, sans forme, il est un dieu auquel nous participons tous activement. Medhi Belhaj Kacem ne dit pas autre chose dans Dieu, la mémoire, la techno-science et le mal. Pour lui, à la suite de Teilhard de Chardin, qui comme chacun le sait est LE philosophe de la sillicon valley, Dieu est la somme de toutes nos mémoires, une mémoire absolue et objectivée, objectivée technologiquement sous la forme d'internet, équivalent matériel de la noosphère élaborée par Teilhard de Chardin.

La première théorie trouve des adeptes : environ 20% de la population française y croirait, selon des sondages assez vieux et par nature douteux. Jean-Bruno Renard, sociologue qui s'est penché sur la croyance aux extraterrestres, remarque que ce sont généralement les personnes instruites qui y croient et que cette croyance vient combler un manque laissé par l'athéisme et le matérialisme. Les raisons de douter cependant ne manquent pas. Je reviendrai plus longuement dessus avec une analyse du livre de Stoczkowski, Des hommes, des dieux et des extraterrestres. Donnons pour le moment comme principaux problèmes : les promoteurs de cette idée sont soit des imbéciles, soit des charlatans. Ce qui aide pas. Il n'y a aucune preuve d'avancée, tout au plus des « signes troublants » accumulés et contredits par toute recherche rigoureuse. Tout ce bullshit non plus n'aide pas.

La seconde est à la rigueur plus facile à avaler. Mais on croit trop qu'internet n'est qu'un outil que nous avons créé pour notre usage, or Dieu ne peut pas être un outil. Or il est absurde de croire qu'internet est un outil. Nous serions même plutôt des outils d'internet. Qui peut prétendre utiliser internet comme un outil sans en être transformé ? Internet nous transforme, nous modifie, nous façonne. Nous sommes ses créatures autant que ses créateurs. Loin d'utiliser internet, nous sommes utilisés par lui à des fins qui nous dépassent; ce qui est plutôt divin. Il se nourrit en permanence des données que nous créons en permanence sans nous en rendre compte. L'idée selon laquelle Dieu ne pourrait pas être créé aussi est un obstacle, mais c'est un obstacle qui ne peut être levé qu'en changeant radicalement d'imaginaire, en abandonnant l'idée merveilleuse pour l'idée technologique de Dieu. Ce qui ne peut se demander.

mardi 4 juin 2019

Merveilleux, Fantastique, Science-Fiction


Comment définir la Science-fiction ?

La première réponse possible est d'en faire un genre, littéraire ou narratif, c'est-à-dire de la concevoir comme une catégorie d’œuvres ayant des caractères communs. Le problème n'est que repoussé : quels caractères ? Une arborescence, que j'ai souvent vue, semble considérer que la SF se caractérise par un certain nombre de thèmes. Tout ne tiendrait qu'à deux choses : le cadre dans lequel se déroule le récit (conquête spatiale) et ce que ce dernier raconte. Cette arborescence, malgré un effort louable, est une catastrophe en raison des graves confusions qu'elle reconduit. Entre thème et cadre d'abord. 2001 de l'espace, son thème n'est pas la conquête spatiale, ça c'est le cadre, ni le space-opéra, qui serait le genre. Les thèmes serait plutôt l'évolution et l'intelligence que les « E.T. Neutres ou amicaux ». L'évolution abordée à partir d'une question qui ne peut naître que des connaissances scientifiques sur le comportement animal, l'évolution des espèces et l'immensité de l'espace. Les conditions permettant l'émergence d'une vie intelligente et développée sont si rare que l'humanité ne peut être qu'une sorte de miracle. Comment nous sont venues l'intelligence, les techniques, la connaissance du monde et jusqu'où tout ça nous mènera ? L'hypothèse est que des êtres divins, soucieux de faire survivre l'intelligence dans une univers qui lui est hostile, sont venus sur terre nous donner la première pichenette. Évolution. Intelligence. Dieu.
Mais le pire concerne les œuvres proposées. Là c'est le grand n'importe quoi et c'est là que les pires confusions se trouvent. Peut-on considérer que Jules Verne (la journée d'un journaliste américain en 2889) parle de la même chose, aborde le même « thème » que Mona Lisa Overdrive de William Gibson ?
Pas de faux suspens : non ! Prétendre le contraire est délirant !

Au delà de ces arguties, un problème de taille par contre. C'est qu'un genre ne se caractérise pas que par les thèmes privilégiés qu'il aborde, qui peuvent être partagés par d'autres. C'est cette proximité qui est source d'immenses confusions. Preuve en est la présence du Golem, « mythe de tradition juive » et de l'épopée de Gilgamesh … On voit tout de suite qu'on est dans le grand n'importe quoi. Un mythe antique ne peut pas prétendre être de la science-fiction même si les lecteurs d'aujourd'hui croient y voir quelque-chose d'approchant. Cela parce qu'un genre narratif se reconnaît surtout au réseau de contraintes qui le structure et auquel un texte doit se plier pour être dit de science-fiction : personnages, vraisemblance du récit, structure du récit, nature des difficultés et des personnages. Je ne vais rien dire du Golem encore, je vais parler de ce que je maîtrise mieux : Frankenstein.

Dans l'arborescence il apparaît juste en dessous de « révolution industrielle », la seconde j'imagine, la première ayant eu lieu un siècle avant. À croire tous les commentateurs patentés, c'est de la SF. Le dernier texte en date que j'ai lu à l'affirmer est une honte absolue : « qu'est-ce que le romantisme ? » de Alain Vaillant, pourtant professeur de littérature à l'université. D'après lui, Frankenstein de Mary Shelley est « l'archétype » de la science-fiction, donc son modèle le plus parfait. Sans doute parce que la création d'un être artificiel, ou la possibilité de redonner vie aux morts est un thème largement abordé par la SF : les robots, le clonage, la réanimation, aujourd'hui le téléchargement de la conscience dans des ordinateurs, etc. Mais c'est aussi un thème largement abordés par les mythes et les religions ! Comme le Golem d'argile des juifs, création similaire à celle d'Adam, comme l'armée que Cadmos, dans le mythe, fait sortir de terre en plantant dans le sol des dents de dragon. On est tout de même loin de la SF !
Alors est-ce que Frankenstein, par sa structure, donne le modèle du récit de SF. Non, il suit exactement tous les codes du fantastique. Discours rapportés, créature horrible qui semble être une manifestation démoniaque (« apparition », « monstre », « créature »), qui demeure l'essentiel du temps cachée, parce que scandaleuse, qui finit morte comme son créateur, le secret de sa création perdu à jamais. Pire, le mot électricité, auquel on a associe le roman, n'apparaît que deux fois, galvanisme une fois, tout n'y est que « philosophie naturelle », « chimie » au sens large, c'est-à-dire imprécis. Mary Shelley ne s'intéresse pas aux sciences de son temps au point d'en faire le cœur de son récit. Le cœur du récit c'est l'horreur, thème fantastique par excellence, et la solitude, thème romantique. Elle ne s'y intéresse même pas du tout. Les grands noms associés à l'électricité et au galvanisme au XVIII n'apparaissent pas dans le récit, tous les noms des alchimistes par contre y sont. Pire ! Les révélations scientifiques sur la nature de l'éclair découragent Victor Frankenstein de ses recherches et il ne les reprend que parce qu'un de ses professeurs lui vante les mérites des recherches des alchimistes !

Quiconque a lu, correctement lu Frankenstein ne peut que se révolter contre l'identification de ce récit à de la SF. Sans quoi, les mots n'ont aucun sens et la Bible même peut être incluse dans cette catégorie.

Corrigeons donc la question : comment bien définir la SF ?
J'opte pour ma part pour une définition plus large en extension (elle concerne des œuvres, mais aussi des design, des objets, des manières de penser, etc.) mais en même temps plus scrupuleuse dans son acception (elle rejette tout ce qui ne lui correspond pas parfaitement). Je m'appuie en partie pour cela sur Roger Caillois, qui définissait la SF comme un style, une manière d'écrire et de penser le récit, évitant ainsi les travers de l'arborescence, ainsi que sur Marc Bloch (la technologie et les apparitions d'esprit).

Je considère que la science-fiction est une forme de l'imaginaire social. Elle traduit l'idée que l'homme se fait de lui-même au sein du monde et donne une forme particulière à ses craintes et à ses espoirs. Plus que cela, elle modèle l'expérience qu'il fait du monde, elle détermine la manière dont il va vivre certaines choses, avec espoir ou avec crainte. Cet imaginaire science-fictionnel devrait avoir remplacé les formes d'imaginaire fantastique et merveilleux, si l'imaginaire suivait l'évolution des styles narratifs telle que nous la propose Caillois. Mais à prendre la définition large que je donne, on voit que ce n'est pas le cas : aujourd'hui, bien que l'on vive dans un univers où la technologie est omniprésente, dans des conditions d'existence dignes de la SF, on a des imaginaires hybrides ou décalés : parfois on verse dans le merveilleux, parfois dans le fantastique pur.

Ainsi de la formule souvent reprise d'Arthur C. Clarke : « toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie », que j'estime être une ânerie. Preuve en est : il est paraphrasé par une pub pour shampooing : « ce n'est pas de la magie, c'est de la science ».

Pour débrouiller tout ça, regardons déjà les catégories de l'imaginaire que je reconnais pour le moment et que j'ai classées, avant de les exploiter pour tordre le cou à Arthur C. Clarke.
J'ai même fait un tableau pour plus de clarté.

MERVEILLEUX
FANTASTIQUE
SCIENCE-FICTION
Miraculeux
Surnaturel
Anticipatif
Magique
Paraconsistant
Merveilleux scientifique
Féerique
Rationnel
Positif

LES MERVEILLEUX

Regardons comment les imaginaires s'articulent et se remplacent à mesure que la situation de l'homme dans le monde change. Ils traduisent la place de l'homme dans le monde mais surtout visent à donner une image de « ce qui laisse à désirer » à chaque époque. Ils permettent ainsi de combler des désirs insatisfaits, de corriger des défauts fondamentaux. D'après Caillois,

« par le merveilleux de la féérie, l'homme encore démuni des techniques qui lui permettraient de dominer la nature, exauce dans l'imaginaire des désirs naïfs, qu'il sait irréalisables : être ailleurs au même instant, devenir invisible, agir à distance, se métamorphoser à son gré, voir sa besogne accomplie par des animaux serviables ou des esclaves surnaturels (…)
Ces prodiges traduisent des souhaits simples et dont le nombre est limité. Ils sont dictés, sans trop d'intermédiaires, par les infirmités de la condition humaine. Ils trahissent l'obsession d'y échapper, au moins une fois, à la faveur d'une décision exceptionnelle du sort ou des puissances supérieures. »

Infirmités de la nature humaine au nombre desquelles il faut mettre l'ignorance sur le monde et les causes des phénomènes, que l'on se retrouve à réduire, par comparaison avec nous, à des effets de la volonté. Volontés des dieux, volonté des sorciers, volonté d'êtres venus d'un monde enchanté. Ainsi l'imaginaire miraculeux vise d'abord à expliquer l'inexplicable : l'origine du monde, des êtres vivants, des phénomènes, en les liant à des êtres agissant ou en leur prêtant des traits proprement humains (parole, sentiments, désirs, etc.)
Le miraculeux est cette forme de merveilleux qui agit dans les mythologies et les religions. La bible est pleine de miracles, accomplis par Dieu (la création) ou par ses représentants (prophètes et messies).
Encore aujourd'hui, des miracles sont reconnus, mais on voit bien qu'on n'y accorde plus toujours la même foi. La canonisation de Jean-Paul II sur la base d'un misérable miracle a tout de suite été vu comme une piètre démarche politique que comme la preuve de la sainteté de l'homme. Les télévangélistes américains accomplissent leur miracles surtout pour s'enrichir. Mais s'ils s'enrichissent, c'est bien que certains imaginent la guérison du cancer par toucher inspiré possible.
L'idée selon laquelle Dieu agit dans le monde est encore présente et beaucoup interprètent comme signe divin ce qui pourrait facilement être expliqué autrement. Un exemple qui m'a été rapporté : une personne conduit de nuit et s'endort au volant. Elle est réveillée par un immense oiseau qui bat des ailes devant la voiture avant de disparaître. Jugeant la chose impossible, cette personne a interprété cela comme un acte divin destiné à la sauver du danger dans lequel elle se mettait en persistant à vouloir conduire. L'imaginaire miraculeux ici donne forme à l'expérience, au monde, permet d'agir dessus et d'en parler. Ce miracle vécu place l'homme au centre des préoccupations divines, transforme toute chose étrange en signe ou tentation, tout malheur en épreuve. Un tel imaginaire rassure, rassure plus que de se dire que ce n'était là qu'une hallucination hypnagogique qui ne signifie rien et que dans le mur ou non cela est indifférent au monde. On n'est pas là face à deux interprétations différentes d'un même fait. Il faut bien comprendre qu'un fait brut non interprété n'est pas possible. On est face à deux faits distincts, qui extérieurement sont les mêmes et dont la différence ne tient qu'à l'imaginaire à travers lequel ils sont vécus.

Le magique est différent, en ce sens qu'il écarte le divin mais pas toujours le diable. Ceux qui croient fortement en la magie ont l'habitude de l'associer à des forces obscures, voire hostiles, et qui maîtrise la magie génère fascination et inquiétude. J'ai discuté récemment avec quelqu'un qui croit en la magie, qui considère qu'un membre de sa famille avait des pouvoirs, sans savoir d'où ils venaient. Mais d'après lui les pouvoirs ne viennent pas d'eux-mêmes, mais d'un pacte, d'un commerce avec des forces dont il vaudrait mieux ne pas s'approcher, dont il vaut mieux même ne pas parler. Le blues est plein d'histoires de ce genre, le grand talent de certains viendraient de pactes, de jeux avec des diables et des démons.
À la différence du Miraculeux et du magique, le féerique marque déjà une rationalisation du monde. Le merveilleux n'appartient plus à notre monde, mais à un monde enchanteur, séparé, qui touche le notre qu'en des endroits particuliers (les forêts) ou en des moments privilégiés : ce n'est qu'à la nuit tombée que l'enfant croit au monstre. Mais les enfants ne sont pas les seuls à s'effrayer merveilleusement : les soldats anglais au cours de la seconde guerre mondiale imputaient aux gremlins, petits êtres farceurs mais protecteurs, les pannes et petites avaries de leurs appareils. Ce jusque dans leurs manuels techniques. On voit tout de suite ce que l'on perd à dire qu'elles étaient dues aux vibrations de l'appareil et à des défauts de conception. Mais un aviateur n'irait pas sereinement en mission sur un avion mal conçu. Rejeter la faute à des êtres facétieux et peu dangereux comble une ignorance sans doute volontaire et réconcilie l'homme avec son monde.

LE FANTASTIQUE


Le fantastique intervient quand l'homme, à force d'inquiétude, d'étonnements, de recherches, se forge une idée rationnelle d'un monde entièrement déterminé par des lois et des causes impersonnelles. Cette conception du monde a en partie évacué le merveilleux à l'époque où Perrault recueille ses contes de fées, les réduisant à des histoires pour enfants. Les Lumières (philosophes comme scientifiques, Laplace et Lavoisier sont à ce titre déterminants) viennent achever ce moment de reflux : Le « démon de Laplace » donne en 1814 l'image d'un monde tout entier conséquence d'un état premier et de quelques lois, dans lequel l'action des hommes est tout aussi déterminée que le déplacement des astres, monde dans lequel tout peut être connu. Dans lequel tout mystère a disparu.
Tout mystère on aimerait bien. Car si l'homme a conquis toute la planète, s'il a percé les secrets de la nature et évolue maintenant dans un monde qu'il connaît, il demeure des inconnues et un grand risque. La mort est la grande inconnue ainsi qu'un immense sujet d'inquiétude. On recense au XVIII de nombreux cas de morts qui se relèvent, alimentant la croyance aux vampires et fantômes, alimentant surtout la conversation médicale qui s'empare de ces cas et reconnaît que la différence entre la vie et la mort est mal connue. L'essai Mort apparente, mort imparfaite de Claudio Milanesi le montre bien. Le Fantastique va ainsi jouer à briser les distinctions d'apparence trop claires entre vivant et mort, présent et absent (comme dans le Horlà), visible et invisible, animé et inanimé, etc. Ce jeu joue sur avec le risque inhérent à tout système scientifique élaboré et efficace : que se passerait-il si ses fondations étaient bâties sur du sable, si son harmonie n'était qu'illusion toute prête déjà à s'évanouir ? Que subsisterait-il sur ses ruines ? La ruine des certitudes, la méfiance envers les sciences et la connaissance rigoureuse, l'appel lancé vers une nouvelle connaissance, plus large, plus paradoxale—en quoi consiste l’œuvre fantastique, n'est pas une attaque contre la raison, mais le projet même de la raison la plus avancée mené avec les outils de l'art.

L'imaginaire fantastique est unique, mais susceptible de formes dégradées. La première de ces formes et l'abandon définitif au surnaturel, qui ravale cet imaginaire au féerique ou au magique. Comme chez Lovecraft (même si sa nouvelle L'innommable est paradigmatique). La deuxième consiste au contraire à recouvrir l'ambiguïté par une raison prosaïque. Ce que l'on voit dans le Chateau des Carpathes de Jules Verne ou encore Le chien des Baskerville de Conan-Doyle. Le fantastique pur, proprement ambivalent, je propose, après de nombreux autres (Anouck Linck surtout), de le dire « paraconsistant », afin d'insister sur le fait paradoxal que le fantastique reconnaît comme vraies une explication et ce qui la nie, une chose et son contraire et qu'il naît du maintient forcené de la contradiction. C'est ce fantastique là qu'on retrouve dans la littérature.
Mais une telle bizarrerie peut-elle se réaliser dans le monde réel ? Peut-on trouver dans le monde, peut-on créer des réalités qui soient de tels scandales pour la raison, qui soient en mesure de nous horrifier comme les monstres issus de la littérature parce qu'illogiques et impossibles, proprement innommables ?

Oui.
Même si c'est paradoxal. Là-dessus, Caillois est précieux, lui qui traque le « fantastique naturel » : des animaux « peuvent être dits fantastiques, encore qu'ils soient des produits de la nature, si leur aspect surprend, déroute ou inquiète, au point qu'ils ne paraissent pas pouvoir être ce qu'ils sont ». Il donne plusieurs exemples de ces animaux par lesquels la nature « donne l'impression d'échapper à ses propres normes et même de les moquer effrontément » dont le fulgore porte-lanterne, la taupe étoilée, connue pour

« arborer autour de son museau une couronne de vingt-deux courts tentacules de chair rose vif, mobiles, sensibles, rétractiles, à volonté flasques ou tendus, très vaguement comparables à une étoile de mer compliquée ou à quelque horrible corolle. (…) L'observateur en croit à peine ses yeux et s'imagine en présence de créatures de cauchemar, qui contredisent la réalité plus qu'elles n'en émanent ».

On peut ajouter aujourd'hui les Myxomycètes, ces amibes collectives champignonesques qui s'étendent, se rétractent et se déplacent, apprennent, se souviennent, communiquent leur savoir et semblent être ainsi des champignons doués d'intelligence.
Mais on peut très bien imaginer des objets fantastiques. Marcel Duchamp, dans son atelier, avait une porte toujours à la fois ouverte et fermée, puisque la partie mobile pivotait entre deux encadrement : fermant le passage atelier-chambre mais laissant ouvert celui chambre-salle de bain, ou inversement. Ses rady-made, œuvres d'art autant qu'objets trouvés, qui ont provoqué le scandale, sont des objets fantastiques, du moins l'ont été au début : Duchamp estimait nécessaire de n'en produire qu'un petit nombre, le fantastique ne pouvant survivre à la production en chaîne. On dira qu'on est là dans un scandale artistique et conceptuel, mais que le désordre des sens, l'ambiguïté des perceptions n'y est pas. Sans doute. Mais on trouve cet effet de fantastique dans la notion de vallée dérangeante de Masahiro Mori. Quand on est face à une reproduction réaliste de l'homme, plus la reproduction (sculpture, robot, etc.) est proche du modèle, plus ses défauts vont ressortir et produire un sentiment de malaise, d'inconfort. La vallée dérangeante se situe donc entre deux pics : une grande ressemblance à l'homme (si la ressemblance est totale, il n'y a plus d'inconfort) et un trop grand écart par rapport à la norme (la différence trop manifeste est grotesque plus qu'effrayante). Cet effet peut donc être produit volontairement.

Enfin je ne résiste pas à évoquer Baudelaire, dont la conception de la beauté est le produit d'une vision du monde, d'une manière de pensée proprement fantastique. Pour lui, en effet :

« Le beau est toujours bizarre. Je ne veux pas dire qu'il soit volontairement, froidement bizarre, car dans ce cas il serait un monstre sorti des rails de la vie. Je dis qu'il contient toujours un peu de bizarrerie, de bizarrerie naïve, non voulue, inconsciente, et que c'est cette bizarrerie qui le fait être particulièrement le Beau. C'est son immatriculation, sa caractéristique. Renversez la proposition, et tâchez de concevoir un beau banal! Or, comment cette bizarrerie, nécessaire, incompressible, variée à l'infini, dépendante des milieux, des climats, des moeurs, de la race, de la religion et du tempérament de l'artiste, pourra-t-elle jamais être gouvernée, amendée, redressée, par les règles utopiques conçues dans un petit temple scientifique quelconque de la planète, sans danger de mort pour l'art lui-même ? »

Beau qui réclame donc pour ressortir un détail, un quelque-chose qui ne soit pas beau, une fêlure, une laideur qu'aucune règle jamais ne pourra prescrire ni prévoir. Beau paradoxale que Baudelaire disait « moderne » et « romantique » parce que propre à son époque, qu'on pourrait tout aussi bien dire fantastique ou paraconsistant.


LES SCIENCE-FICTIONS

Aujourd'hui, ce qui nous angoisse ne se trouve plus en dehors du connu. L'horreur est au contraire un produit quotidien des sciences, de la technique et de la recherche. Déjà, comme nous le fait remarquer Ernst Bloch, parce que « l'éclairage perfectionné » a effacé toutes les ombres de nos habitats. Nous ne savons plus ce qu'est la nuit noire, la solitude. Nos maisons modernes ne craquent plus la nuit. Tous les recoins où auraient pu se cacher des spectres ont été supprimés par l'architecture, l'éclairage et l'urbanisme. Mais surtout parce que l'horreur maintenant est celle qui se cache au cœur des hommes, furent-ils de bonne volonté :

« Aujourd'hui, l'authentique horreur, à plus forte raison l'authentique objet de l'horreur ne loge plus dans les récits d'épouvante transmis, pas plus que dans le vert-de-gris romantique, lequel avait été si longtemps considéré ici comme essentiel. Il y a aujourd'hui un monde de l'horreur beaucoup plus authentique, beaucoup plus proche que celui du roman d'épouvante, sous le lampadaire électrique. Et cette horreur là ne pénètre pas moins jusqu'à la moelle parce qu'elle est d'ici-bas au lieu de l'au-delà, parce qu'elle fait croire au diabolique sans plus avoir besoin en rien du diable lui-même. (…) Donc la technique n'abolit jusqu'à maintenant que la fantasmagorie illusionniste, et non l'irrécusable, à savoir l'élément infernal provenant de l'abîme humain lui-même ».

Élément irrécusable qui se retrouve dans les génocides, les écocides et toutes les dégradations sans remède dont l'humain est victime quotidiennement. Comme le dit Caillois :

« Le merveilleux de la science-fiction (…) n'a pas pour origine une contradiction avec les données de la science, mais, à l'inverse, une réflexion sur ses pouvoirs et surtout sur sa problématique, c'est-à-dire sur ses paradoxes, ses apories, ses conséquences extrêmes et ou absurdes, ses hypothèses téméraires qui scandalisent le bon sens, la vraisemblance, l'habitude et jusqu'à l'imagination, non par l'effet d'une imagination turbulente, mais par celui d'une analyse plus sévère et d'une logique plus ambitieuse. »

En termes d'imaginaire, cela renvoie à une manière purement positive d'aborder le monde et les phénomènes, le plus éloigné possible de toute « fantasmagorie ». Mais quand il s'agit d'aborder les produits de la modernité technique, internet, les machines, le grand collisionneur de hadrons ou la nature et le contenu de l'espace, une imagination particulière s'éveille, qui est une sorte de rêverie spéculative informée sur « les paradoxes, les apories, les conséquences, etc. » de la technique. Seulement, quand on n'est pas « informé », le risque est grand de tomber dans une admiration béate, un émerveillement insensé, qu'on trouve déjà chez Verne (« Les hommes de ce XXIXe siècle vivent au milieu d'une féerie continuelle, sans avoir l'air de s'en douter. Blasés sur les merveilles, ils restent froids devant celles que le progrès leur apporte chaque jour. »), qu'Arthur C. Clarke prolonge avec ses propositions. Dire avec lui que « toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie » revient à retomber dans une mentalité merveilleuse technologiquement assistée. Est-ce vraiment la même chose de dire « flapitiflop » au balai en agitant sa baguette et d'avoir un roombot à la maison qu'on peut programmer ou du matériel électroménager qu'on peut commander à la voix grâce à un système de domotique ? L'usager naïf dira peut-être que oui, ne remarquant pas assez que pour communiquer avec Alexa il faut articuler à outrance des phrases préfabriquées, donc déjà parler comme un robot. Mais l'ingénieur qui a conçu le système, le dépanneur qui l'installe ou le répare, lui, sait bien ce qu'il en est. Si la magie aussi réclame des formules rituelles, stéréotypées, pour agir, le balai qui répond à l'injonction du mage bouge miraculeusement. Ses fibres de bois, ses brins de paille se déplacent sans autre raison que la force du mage et la justesse de l'incantation. Rien de tel dans les outils techniques, dont le comportement, prévu à l'avance, répond bien plus à un programme et à la qualités des soudures sur un circuit imprimé qu'à la volonté de l'usager.

D'un autre côté, ces nouvelles réalités peuvent inquiéter au point qu'en elles, on ne voie pas tellement leurs possibilités actuelles mais des possibilités futures et inquiétantes. Ainsi d'Elon Musk voyant déjà dans l'intelligence artificielle un dictateur numérique en puissance à même d'asservir l'humanité. L'I.A. n'en est pas là et il n'est pas certain qu'elle fasse un jour quoi que ce soit qu'on ne lui ai pas demandé de faire : performante sur des tâches précises, comme jouer à Mario, rédiger une note d'information sur les comptes de la bourse, peu douée pour écrire un scénario avec David Hasseloff, sans doute incapable de devenir Skynet. Cependant, cette projection angoissante voile les réalisations actuelles de l'I.A. et y font voir plus que ce qui s'y donne. Si tout discours invitant à plus de raison reste impuissant , c'est que notre imaginaire collectif actuel étant du genre angoissé, on ne peut s'empêcher de penser que le risque, quoi qu'improbable, est déjà là.