lundi 27 juillet 2026

Golgotha tenement blues (DTRH17)

 (13 Juillet 2025) Maintenant que je me suis laissé détourner jusqu’au bout par cette pas si petite recherche généalogique, il est temps pour moi de mettre à plat mon analyse conceptuelle. Je l’ai dit déjà : le rabbithole est une expérience commune. Aussi commune que l’expérience de l’ennui à me lire. Les rares unhappyfews qui me suivent ne me contrediront pas.


Des nœuds au cerveau

Dès lors qu’on laisse de côté ces histoires de radio, d’Iran et de Clinton, et qu’on s’intéresse à ce qu’est le rabbithole pour nous sur le web, qu’en dire ? Que le terme renvoie à l’expérience d’une errance numérique. Errer sur le net : rien de plus commun. On se connecte, avec en tête un certain truc à faire, et pendant qu’on le fait, mais le plus souvent, plutôt que de le faire, on se retrouve malgré nous à faire tout autre chose. Ainsi lit-on dans Charlie Hebdo :

S’il y a bien une expérience commune à tous les utilisateurs d’Internet, c’est celle de tomber dans un rabbit hole (« terrier du lapin »). En clair, cela signifie se rendre sur la Toile pour regarder quelque chose de précis (ses mails, par exemple) et se retrouver deux heures plus tard à visionner un documentaire sur la reproduction des étoiles de mer. Avec l’arrivée des réseaux sociaux, tomber dans un rabbit hole est de plus en plus fréquent.

Mouais. Sauf qu’Alice, avant le lapin, elle faisait rien, pas même consulter ses mails. Mais même en admettant ça, ouvrir un second onglet, faire trois choses en même temps, dont deux qu’on n’avait pas prévues, c’est commun, c’est pas du rabbithole. Ici, rabbithole n’est justifié que par la bizarrerie à laquelle on aboutit : « un documentaire sur la reproduction des étoiles de mer ». Le rabbithole, donc, c’est une errance numérique qui nous fait aboutir à une étrangeté et exprime l’idée selon laquelle, sans trop savoir comment, nous nous égarons sur internet, entraînés un peu trop loin dans une partie troublante du réseau dont on ne soupçonnait pas l’existence. Et, comme Alice se retrouvant dans le terrier du lapin blanc, nous nous sentons perdus, et sans repères, face à ce que nous y découvrons. Et incapables d’expliquer comment on en est arrivé là. Enfin, je dis « sans trop savoir comment », mais pour Charlie Hebdo comme pour les autres journaux, depuis que l’Union Européenne a TikTok dans le collimateur, la raison est toute trouvée : l’algorithme. L’algorithme, c’est notre équivalent du malin génie. Il nous fait vivre des trucs à notre insu et tout effort qu’on fasse pour voir que l’esclavage, bah c’est l’esclavage, il ne cesse pas de nous faire imaginer que non, c’est la liberté. BFM explique :

Cette expression [l’effet rabbithole] est en effet employée pour désigner la tendance du réseau social à enfermer ses jeunes utilisateurs dans des univers virtuels en leur recommandant des vidéos autour d’un seul et même intérêt. Un phénomène plus extrême que les « bulles de filtre » des autres réseaux sociaux, qui a déjà été pointé du doigt dans des études. Après avoir proposé une première série de vidéos à un utilisateur, Tiktok détermine rapidement ses intérêts en fonction de son engagement sur celles-ci et s’affine de plus en plus. Autrement dit, une fois que l’algorithme de la plateforme connaît les intérêts de l’utilisateur, il lui recommande des vidéos toujours plus spécifiques.

Des vidéos plus spécifiques, moins vues, plus délirantes, plus dangereuses. L’expression est là, ok, mais : j’ai un doute quand-même. Ils parlent vraiment de rabbithole là ? Pas d’un autre truc ? Genre, ce que ça dit de TikTok, pour moi c’est du Doomscroll, pas vrai ? Il suffit de lire l’article que Le Monde consacre à l’effet rabbithole sur TikTok : il y est question d’une jeune étudiante qui regarde une vidéo, « les 5 signes qui montrent que vous êtes autiste », et qui se retrouve à passer tout son temps à scroller des vidéos sur l’autisme, de plus en plus délirantes, au point de se convaincre que tout son comportement est symptomatique. D’autres utilisatrices, par les mêmes logiques, sont poussées au suicide ou développent des troubles alimentaires. Un scrolling infini qui aboutit à un profond mal-être. DoomscrollDoomscroll et rabbithole, c’est la même chose ? Pas la même chose ?

Moi, je suis un peu débile vous savez, dans la mesure où j’ai deux mots, je veux deux idées. L’habitude tout petit de mettre l’idée- forme carré rouge dans le mot-trou carré rouge, l’idée-forme rond bleu dans le mot-trou rond bleu et pareil pour le triangle vert. C’est le problème avec les concepts flottants, ils veulent dire trop de trucs, ils veulent dire le même truc que d’autres trucs qui sont pourtant pas pareils et ça, ça me casse le crane. Dans quel trou je met quoi ? En général, dans le doute, je jette tout dans le même trou : la poubelle. Mais là je peux pas, le rabbithole, c’est réel.

Si avant internet, Rabbithole renvoyait surtout au passage d’un monde à un autre, dans ces journaux on a le sentiment que ce qui est visé par l’expression, c’est surtout le goulet d’étranglement, le puits vertical dans lequel on chute. Sans qu’il aboutisse nulle part. Or, dans le rabbithole, oui y a l’idée d’un univers qu’on découvre et qui nous perturbe, et d’une sorte de tunnel qui nous pousse à nous focaliser sur un truc qui souvent n’en vaut pas le trop le coup, mais y a quand-même l’idée d’une recherche active, d’une exploration prolongée. Comme Alice, une fois dans le rabbithole, on observe, on expérimente, on essaye de comprendre. En un mot : on enquête. Quand on suit les chaînes youtube spécialisées dans les rabbitholes, ceux qui les animent ne se contentent pas de se laisser guider par les algorithmes comme sur un toboggan. Ils cherchent les sites, les infos, demandent à droite à gauche, mettent en commun, etc. Y a un sub reddit,/rabbitholes, qui propose cette définition, qui a le mérite de faire apparaître un peu cette dimension-là :

To enter into a situation or begin a process or journey that is particularly, especially one that becomes increasingly so as it develops or unfolds

L’expression décrirait le fait de « rencontrer une situation ou de se lancer dans une exploration particulièrement étrange, problématique, difficile, complexe, ou chaotique, plus particulièrement qui devient telle à mesure qu’on progresse ou que la situation se développe ».

Mais là encore, je ne suis pas des plus convaincus. Parce qu’à suivre cette définition, la moindre démarche administrative sur internet serait un rabbithole. Et perso j’irai pas jusque là. Alors oui : une démarche administrative sur internet, c’est un « process problematic » qui devient de plus en plus « complex ». Mais la démarche administrative je suis désolé on n’y comprend rien. C’est un labyrinthe de sites dans lequel on repasse systématiquement par les mêmes pages sans jamais trouver ce qu’on cherche, ce qui semble être fait pour épuiser notre endurance et forcer notre abandon. On en sort avec aucune clarté sur les arcanes secrètes de l’administration, ni sur le fonctionnement des sites officiels à moitié cassés, juste avec une frustration accrue et un risque plus élevé de faire une crise cardiaque à 50 ans. Rien d’autre. À la fin, c’est un conseiller téléphonique qui nous débloque la situation, juste en cochant une case sur son logiciel et nous laisse seul face à nos questions et notre perplexité. C’est un enfer, oui. Un rabbithole, pas sûr.

Si je devais résumer, je dirai que l’expression désigne l’expérience d’une errance numérique caractérisée par le sentiment d’une fuite du temps, voire d’une perte de temps (on se rend compte après coup qu’on a perdu trois heures) d’une perte de maîtrise (on se demande après coup comment on en est arrivé là) et qui nous fait découvrir un contenu étrange et inattendu. Mais par extension, le terme désigne aussi un sujet suffisamment vaste et tordu, le plus souvent lié aux cultures numériques (ARG, sites suspects, discussions sur des message boards, séries de vidéos, etc.), pour qu’on puisse s’y plonger pendant des heures sans trop s’ennuyer, ainsi que le récit par lequel un internaute relate son exploration personnelle de ce sujet.


Les formes d’errances numériques

Sauf que des formes d’errances, on a pu le voir, y en a plus d’une. À côté du rabbithole, j’ai déjà évoqué le doomscroll, BFM les bulles de filtre, et y en a sans doute plein d’autres. Le plus dur sans doute n’est pas de les lister, mais d’établir des outils pour les distinguer clairement. Parmi ces errances, certaines donnent vraiment le sentiment d’avoir perdu du temps, d’autres de l’avoir passé avec un profit relatif ; certaines tiennent à notre volonté de poursuivre une recherche qui échappe de son cadre initial, d’autres tiennent à l’algorithme qui décide des contenus qui nous seront proposés. On peut donc déjà essayer de les distinguer en fonction de ces deux axes : x) un plus ou moins de liberté, y) un plus ou moins de récompense.

Y a de la récompense dans le rabbithole ? Plutôt, ouais. Ne serait-ce que le sentiment d’avoir découvert un mystère ou un fait étonnant. Des émotions assez fortes (surprise, sidération, inquiétude, terreur) qui rendent l’expérience vivante. Cette expérience, elle, est libre, dans la mesure où nous recherchons par nous mêmes les éléments et où nous pouvons nous arrêter à tout moment.
Rien ne nous force à continuer, si ce n’est une avide curiosité mêlée de crainte.

Dans le doomscroll, qui consiste à circuler d’un contenu proposé à un autre, souvent des vidéos courtes qui s’enchaînent (mais, aussi des liens hypertextes, des « recommandations », etc.), on n’est pas vraiment libre : c’est l’algorithme qui décide, il nous propose ce contenu en fonction de ce qu’ils sait de nos goûts et cherche à maintenir notre intérêt. La récompense y est immédiate, c’est tout le problème, mais sur le long terme, le sentiment d’avoir perdu son temps et d’en sortir essoré, voire détruit, donne plutôt l’idée d’un gâchis de temps et d’une expérience vide ou désastreuse. Alors : récompense ou pas ?

Dans la bulle de filtre, là non plus nous ne sommes pas libres. L’algorithme ne nous montre que ce qui correspond à nos orientations politiques et à nos croyances. Nous dérivons progressivement dans un espace, un enclos, où, pour ainsi dire la surprise n’existe plus, puisque tout nous y conforte dans nos idées. Nous adhérons ainsi entièrement au contenu qui nous est proposé, ce qui n’est pas forcément le cas dans les autres errances. Je ne sais pas si c’est une récompense ou pas, mais je ne connais pas grand monde qui s’en plaint ; sans doute parce qu’ils ne s’en rendent pas compte. Mais partons du principe que c’est une récompense. On se retrouve avec deux récompenses, bien distinctes : surprise et adhésion.

Et à partir de maintenant, petits tableaux :

Ce tableau il est bien sympa, mais il est pas complet. Dans le rabbithole, on adhère au contenu qu’on trouve ou pas ? Dans le doomscroll ? Et la surprise, c’est la même dans les deux ?

Dans le rabbithole, le fait même de dire que l’exploration est déstabilisante suffit à dire qu’il n’y a pas adhésion avec le contenu découvert. Surtout si on ajoute que l’exploration est « étrange, problématique, difficile, complexe ou chaotique ». Ce que le rabbithole nous fait découvrir nous perturbe et bouscule nos croyances. Mais si tout y est désagréable, pourquoi ça nous plaît tant ? Rappelons le tout de suite, on tombe malgré nous dans le rabbithole. Et c’est une mauvaise surprise. Du coup, une fois qu’on s’en rend compte, on devrait en sortir au plus vite, vu à quel point c’est déplaisant ou perturbant. Or, ce n’est pas toujours ce que nous faisons. Alors, oui, parfois, on va juste consulter nos mails, pour « se retrouver deux heures plustard à visionner un documentaire sur la reproduction des étoiles demer ». Arrivé là, souvent on se dit « wow, comment j’en suis arrivé là ? », et on préfère retourner à nos mails plutôt que de continuer. Mais parfois on continue, on creuse plus loin. Parce que ce qu’on trouve nous intrigue trop et qu’on sent qu’il y a plus encore à découvrir. Le plaisir tiré ne tient alors pas tant à ce qui est découvert, même s’il y a un vrai plaisir esthétique, lié aux émotions qui découlent de ces découvertes. Mais il y a un plaisir plus essentiel, et continu, qui est le plaisir pris à l’enquête, au fait de découvrir une étrangeté et de la dénouer. Le rabbithole est donc bien en partie une exploration hasardeuse, elle naît d’un hasard et on ne sait jamais ce qu’on découvrira, mais elle est une expérience concertée, prolongée volontairement dans le temps. Cette continuité, qu’on peut à bon droit appeler une enquête, va lier entre eux les contenus de manière logique (l’ordre des liens et des preuves) et narrative (l’ordre dans lequel on a découvert les faits ou les présente) si bien qu’on pourra expliciter le lien entre deux contenus pourtant très éloignés en apparence l’un de l’autre, par exemple roblox, un réseau-social/plateforme de jeux pour enfants et jeunes ados, et … une secte. Ou un système de recrutement dans des groupes néonazis (wire et theguardian). Dérouler ce fil d’Ariane du bizarre et permettre à d’autres d’emprunter le même chemin est un plaisir en soi, esthétique et social.

Dans le doomscroll, l’expérience est au contraire purement solitaire. Personne d’autre ne peut faire exactement le même trajet, pas même nous-mêmes, et la question de l’adhésion est double. Il y a d’abord une adhésion comportementale : les propositions de l’algorithme collent à notre usage, on se voit toujours proposer des vidéos qui ressemblent à ce qu’on a commencé à regarder. Mais cette adhésion n’est pas une adhésion morale : on peut regarder par ennui, avec une distance apathique (idlewatch), comme je le fais avec les shorts sur facebook, par pure curiosité ou par hatewatch, l’essentiel de ma consommation de X/Twitter, c’est du hatewatch. Pourtant, on le voit, ce qui commence avec distance peut parfois aboutir à une vraie adhésion : loin d’être indifférent, on est touché intimement et on finit par projetter ce qu’on voit sur soi et sur le monde, avec les problèmes que cela peut poser. Pour ce qui est de la surprise, elle est maximale, elle est activement recherchée comme un shoot de dopamine. Mais le contenu qui donne ce shoot est décorrélé de tout contexte et n’entretient aucun lien réel avec qui précède ou suit, si ce n’est un thème commun. Ainsi, la surprise perd rapidement toute signification et tout effet. Elle s’annihile. Ce qui produit un effet, c’est l’accumulation, qui accable et enferme là où, dans le rabbithole, la surprise, préparée, attendue et espérée, va être significative, parce qu’elle sera le signe que quelque-chose s’est passé : elle marque une découverte, d’un sujet, d’un monde, elle est la marque d’une révélation.

Ces réflexions étoffent mon petit tableau. Par contre, comme ce sera évident à y regarder, y a des trucs sur lesquels je ne sais pas trop quoi penser. En tout cas j’agrémente de nouvelles errances : le tunnel et le nerdism.


Errances et dépendances

Rabbitholes

Sur Youtube, les chaînes qui présentent des rabbitholes, y en a plein. Feldup, l’étrange voyage, Nexpo, etc. On ne peut que reconnaître l’effort de recherche fourni, ils évoquent souvent le temps que ça leur prend de les mener et parfois, les surprises, soit excellentes, soit déroutantes, soit franchement perturbantes auxquelles ces recherches ont abouties. Il n’est pas rare que L’étrange Voyage mette en garde à ce sujet ses spectateurs : on ne sait jamais ce sur quoi on va tomber et on ne sait donc pas à l’avance si on va être en mesure de supporter la chose. Quand ils évoquent des découvertes significatives, elles viennent changer la nature du récit, elles modifient l’objet de l’exploration, le regard que l’on porte sur ce qui est exploré. Ce en quoi ces surprises sont significatives, mais elles ne viennent jamais par hasard. Elles arrivent dans le fil logique de l’exploration. D’où, souvent, le découpage en plusieurs chapitres, qui permet de garder une continuité narrative et de marquer la différence entre l’approche superficielle et la compréhension profonde. Enfin, ces youtubers ne sont pas forcément en parfaite adhésion avec ce qu’ils dévoilent d’internet. Cela est surtout vrai pour l’étrange voyage, qui exprime parfois sa gêne, ses scrupules ou son dégoût.
On a donc bien là une exploration libre, dont l’opportunité se présente après avoir erré, caractérisée par une forte continuité, qu’on peut retracer, qui apporte un grand lot de surprises, qui amènent à reconsidérer la nature de ce que l’on découvre, mais dans laquelle on ne se départit pas d’une certaine distance, critique ou émotionnelle.

Nerdism

Je serai tenté d’appeler « recherche encyclopédique » ou « exhaustive » le travail effectué par des chaînes comme Summoning Salt, et d’une manière générale les explorations sur internet qui visent à épuiser un sujet. Mais il y a un terme plus clair pour ça : le nerdisme. Ici aussi, la recherche est active, le lien entre les éléments découverts est clair, peut être raconté et rejoué, la recherche est affinitaire, menée sur un sujet en fonction de l’intérêt qu’il peut présenter pour celui qui la mène (savoir de quoi il retourne, savoir quoi en penser), ou par pur plaisir. Cette recherche, caractérisée par sa gratuité et son exhaustivité est très proche du rabbithole : la seule différence, c’est que ce qu’on y trouve ne s’éloigne pas tant de ce à quoi on s’attendait à trouver au départ. On peut aller très en profondeur dans le sujet, s’intéresser pendant des heures à des détails, aucune découverte ne nous perturbera au point de nous faire sentir qu’on est projeté dans un tout autre monde ou qu’on a affaire à un tout autre sujet que le sujet de départ. Sauf à sortir du nerdism pour entrer dans un rabbithole. On explore, au contraire, le monde qu’on s’est donné et qu’on connaît, souvent, déjà bien, et on peut y passer des heures entières parfois à ne rien glaner d’exceptionnel.

Doomscroll

Face à ces deux errances actives, les errances passives soumises aux aléas des algorithmes. Le doomscroll consiste à faire défiler des vidéos, des pages, du contenu, en se laissant guider par les propositions des plateformes. Les contenus ainsi consommés n’ont pas forcément de liens entre eux, ce qui les relie, c’est la conjonction d’un geste et d’un algorithme. Cette absence de continuité fait qu’il est presque impossible de retrouver un contenu aperçu mais non sauvegardé. Ce chaos d’images va trouver une certaine unité en fonction de notre comportement : en fonction de notre appréciation (commentaires, likes, temps passé à voir ou revoir une vidéo), nous allons être profilé et rapidement ne nous sera plus proposé que ce qui plaît à ceux qui ont le même profil que nous, avec le risque de voir du contenu de plus en plus spécifique, de niche, exagéré ou grave, puisque le but est à la fois de nous donner toujours la même chose, mais en même temps de nous surprendre, de nous garder attentif. Pour ne pas dire : captif. Cette recherche de plaisir immédiat et rapide peut se prolonger longtemps et mener à une sorte d’apathie, de fatigue informationnelle voir de détresse. On est là face à une réelle errance numérique, là où, dans les formes actives, nous étions plutôt face à des formes d’enquête.

Bulle de filtre

La bulle de filtre fonctionne un peu comme le doomscroll, mais de manière plus claire et sur une temporalité plus grande. En fonction de notre comportement, les algorithmes vont cesser de nous montrer ce qui s’oppose à nos goûts, à nos croyances et à nos convictions politiques pour ne plus que nous montrer ce qui nous conforte dans nos idées. Le principe est le même que lors du doomscroll, à ceci près qu’ici, c’est toute l’expérience numérique qui peut se retrouver filtrée, et qu’elle n’intervient pas alors que l’on cherche à passer le temps sur un site, mais qu’elle agit tout le temps. On subit ainsi sans le voir un phénomène de dérive, qui nous conforte dans des positions de plus en plus radicales et nous donne le sentiment que ce que l’on croit est vrai puisque massivement repris sans contradiction. Au fond, la bulle de filtre, c’est du doomscroll sans effet de surprise et étalé dans le temps. La temporalité des phénomènes est donc aussi importante que les éléments déjà exposés et ça mériterait sans doute une entrée supplémentaire dans le tableau. (EDIT : ça, c'est finalement assez inexact, vu que ceux qui sont amenés par ces bulles vers des positions plus extrêmes et intolérantes sont très souvent en contact avec du contenu qui les rendent furieux, qui sont contraires à leurs convictions. Donc dans le détail, ce que je dis des bulles de filtres, qui est un concept qui tend à être abandonné, est douteux)

Le tunnel

Le tunnel, c’est particulier. Je ne m’attendais pas à ne lui donner que du vert, j’ai l’impression que du coup, c’est l’expérience la plus positive qu’on puisse faire sur internet, au sens où rien ne nous y contraint et où rien ne nous en rejette. C’est sans doute aussi la plus commune, plus commune encore que le rabbithole. Ça me laisse penser qu’il doit bien y avoir en vis-à-vis une expérience purement négative d’internet. Mais laissons ça de côté. Le tunnel, c’est quoi ? C’est quand on va sur internet pour s’intéresser à un truc, et que, parce qu’on s’intéresse à ce truc, on nous ouvre des accès vers d’autres sujets, qui sont pas les mêmes, qui sont tout à fait autre chose, mais qui y sont liés. Personne ne nous y pousse, pas même un algorithme, mais ce sujet est là à la marge de ce qui nous intéresse et quand on commence à se pencher dessus, wow, c’est fou ce qu’on découvre et qu’on nous cache. Mais à la marge de ce second sujet, y en a un troisième, et encore un autre, et à la fin, vous l’avez compris, on affirme que la lune est un hologramme. Merde mais comment on arrive à ça ? Mais parce qu’on s’intéresse au bouddhisme par exemple, et à la méditation. Fatalement au bout d’un moment, entre les contenus universitaires, les discours de coachs en bien-être, on trouve aussi des gens, pseudo-thérapeutes et gourous new-age qui parlent de chakra, d’énergie, des bienfaits de la méditation et qui partagent un langage commun avec ceux qu’on a commencé à suivre. Sauf que eux, ils te parlent de « médecine holistique », qui prennent en compte l’intégralité de la personne dans une recherche de santé intérieur comme extérieur, bien-être et être bien. Et comment soignent-ils ? Avec des pierres, des odeurs, des appositions des mains, des prières et c’est facile d’aller bien qu’ils te disent. Pas besoin de médecin, pas besoin d’une pomme quotidienne et d’un bon lancer, juste de la gratitude et des huiles essentielles. Alors pas de problème, a priori, si cela amène juste à prendre soin de soi dans ses routines quotidiennes, mais fatalement, en s’intéressant à ça, on tombe aussi sur du contenu qui sous prétexte de médecine douce attaque la médecine vraie. La médecine « allopathique » et parler de « médecine allopathique », c’est redflag déjà. Que disent-ils là-dessus ? Qu’elle vise non la santé mais la maladie, que le médecin a tout intérêt à nous rendre malade, parce que si on est guéri, on lui rapporte rien. Sérieux, si on est mort non plus, mec. Donc il a quand-même bien intérêt à nous soigner efficacement, le médecin. Mais ça, ça ne rentre pas dans leurs discours, c’est du doute, du mental et faut lâcher prise. Faut surtout lâcher la thune. Et la prise de médicaments. par contre, la peur des vaccins qui rendraient autistes, ou morts, ou cyborguisés, oui, ça ça rentre dans leurs discours. Une fois qu’on est là dedans, on achète encore plus d’améthystes et on se demande pourquoi les médecins font ça sérieux ??? Nouvel accès, nouvelle branche du tunnel par où on découvre la guerre intergalactique entre pléadiens et reptiliens dont on est l’objet et le besoin absolu de participer à l’élévation spirituelle de la terre pour atteindre la 5e dimension, là où on vibre très vite et très fort et où on s’éveille tous à notre plus grande félicité collective, libérés des élites pédosatanistes qui ne sont que les clones des humano-reptiliens de Rotschild, qui dirigent les médias, les Etats et la médecine.
Voilà c’est quoi un tunnel : c’est ce qui te fait passer d’une recherche sur les postures de yoga aux livres de David Hicke et sur l'adn cristalin sans que tu te dises que c’est de la couille. Parce que t’es comme la grenouille dans la casserole : on te fait cuire à feu doux. Pire, personne ne t’impose rien, mais tous t’invitent à « faire tes propres recherches ». Ce pourquoi cette errance est libre, volontaire, continue : on y va pour trouver des réponses aux questions qu’on se pose à force d’être exposé à des discours à la marge de ce qui nous intéresse. Alors on découvre des idées, des contenus, auxquels on adhère, puisque ceux qui les tiennent partagent une base idéologique avec nous, parlent un langage qu’on comprend et qu’on pratique en partie, et parce qu’il y a un effet esthétique fort, de découverte, de sidération, le sentiment d’une plus grande compréhension des choses et d’une sorte d’élection personnelle. Y en a d’autres des tunnels :


Le docu Mascus, infiltration chez les hommes qui détestent les femmes, en évoque un autre. Y a ce mec qui raconte qu’il voulait apprendre à accoster les filles, mais que dans ces réseaux de coach en séduction, il y a des discours qui tournent disant que quoi que tu fasses pour séduire, tu seras jamais en couple, parce que les féministes t’émasculent, te volent à leur profit ce qui te rendrait attirant, alors il faut que tu regagnes ça, ta puissance virile, et puis même alors t’arriveras à rien parce que les noirs et les arabes ils ont plus de cosmo-énergie que t’en auras jamais, ils sont sauvages, prédateurs, toi t’es trop émasculé par les féministes. Alors faut que tu les combattes. Et de sois séducteur, tu finis par entendre sois fasciste. Comme si l’un et l’autre étaient liés. Voilà, ça, c’est un autre tunnel. Le mec en est revenu en se disant au bout d’un moment que c’était absurde, que lui il voulait être en couple, et pas participer à un nettoyage ethnique. Il est sorti du tunnel, et en sortant du tunnel il a trouvé ce qu’il cherchait. Kudos ! Le tunnel, c’est un rabbithole sans distance critique, sans analyse ni compréhension de ce qui se passe. C’est une bulle de filtre dont on est le héro.

Maintenant qu’on a un concept, l’errance numérique, sous lequel subsumer et distinguer entre elles les différentes formes d’errances, on peut quitter un peu le champ du seul concept pour s’intéresser au rabbithole comme expérience particulière et voir comment il est vécu. Et pour ça, et bien, il faut le considérer comme un « process », que l’on peut découper en plusieurs étapes. Ces étapes, ça n’étonnera personne je crois, suivent précisément l’histoire d’Alice au Pays des Merveilles : lure, fall, lost, rise.

The Lure

« Alice se dressa d’un bond, car, tout à coup, l’idée lui était venue qu’elle n’avait jamais vu de lapin pourvu d’une poche de gilet (…) dévorée de curiosité, elle traversa le champ en courant à sa poursuite »

Au début du roman, Alice s’ennuie. Elle n’a rien à faire, elle reste à côté de sa sœur, qui lit, et n’arrive pas à s’intéresser à cette lecture. Elle voit passer un lapin, un lapin qui éveille sa curiosité : ce lapin en effet porte veste et gousset. Et parle. Alice sait que les lapins ne parlent pas et qu’ils ne portent pas de montres. Elle décide donc de le suivre sans se poser de question et ce faisant arrive dans le terrier. Ainsi au départ du rabbithole, il y a le désœuvrement, donc un ennui dans lequel un truc va, seul, attirer notre attention et c’est souvent pour se sauver soi-même de l’ennui qu’on va le suivre. Mais pourquoi on le suit ? Parce qu’on voit bien qu’il y a un truc qui cloche ou un truc qui promet. Ce n’est donc pas seulement l’ennui, mais à la fois une certaine connaissance (les lapins ne sont pas censés porter des vêtements), et en même temps une certaine ignorance qui se mue en curiosité : on le suit avec une question en tête, une question qui devrait facilement trouver réponse. Pourquoi est-il habillé ? Pourquoi si pressé ? Moi, vous le savez, je m’emmerdais ferme sur le net parce que je n’avais pas grand chose à faire à l’époque, et j’ai vu passer une citation que je savais fausse. Je me suis demandé de quand elle datait et de quand datait l’erreur. C’est ça qui m’a appâté.

The Fall

« puis le sol s’abaissa brusquement, si brusquement qu’Alice, avant d’avoir pu songer à s’arrêter, s’aperçut qu’elle tombait dans un puits très profond »

Une fois dans le terrier, ce dernier plonge brutalement et Alice tombe dans une sorte de puits qui n’en finit pas. Cette chute l’inquiète, elle spécule sur ce qui se passe, se demande là où elle va se retrouver, mais, sous le coup d’une sorte d’hébétude, est incapable de penser droit et de comprendre ce qui se passe. De plus, elle remarque sur les parois du puits des meubles, des étagères, empilés les uns sur les autres, comme si le monde avait basculé et changé d’axe, détruisant tous ses repères. Cette chute, dans le rabbithole, elle est physique. Vous connaissez cette sensation en voiture, quand on accélère dans une descente et qu’on sent son ventre se vider. C’est ça. Avec la tête qui nous tourne. La chute, elle arrive à l’occasion d’une première découverte qui est tellement folle et inattendue, et tellement perturbante, qu’on sent tout de suite qu’on a changé de monde. Et de mood. On est plus dans une petite poursuite joyeuse, dans une escapade, on est face à un gros truc. Qui va nous prendre du temps. Qui va nous prendre de l’énergie. Alors on s’arrête, encore sous le coup de l’émotion, on hésite à poursuivre et je suis persuadé qu’il y en a plein qui s’arrêtent là. Parce que déjà il faut y avoir été attiré, il faut avoir senti qu’il pouvait y avoir un truc, et faut avoir du temps devant soi. Sans ça, on repousse, on rebrousse chemin. Moi, du temps, je n'avais que ça devant moi, alors j'ai plongé tête baissée ...

The Lost

« Je regrette presque d’être entrée dans ce terrier … Et pourtant … et pourtant … le genre de vie que je mène est vraiment très curieux ! »

Une fois arrivée en bas, Alice est tellement perdue que le lapin blanc est le cadet de ses soucis. Ce qu’elle découvre dépasse de loin ce seul animal : elle rencontre des personnages tous plus bizarres les uns que les autres (dont le Dodo, qui est censé être mort), des phénomènes auxquels elle ne comprend rien (la course au caucus), elle mange des trucs qui la font grandir trop, qui la font rapetisser trop, elle dit des choses qui choquent, blessent, outragent, et finit, à force de récupérer des petits éléments de savoir, par maîtriser un peu les choses : elle se donne toujours une taille appropriée, se retient de dire des bêtises, etc. Elle comprend de plus en plus la logique étrange de ce monde dans lequel elle évolue. Comme Alice, dans le rabbithole, on est paumé. Ce qui nous y a amené n’entre plus en ligne de compte, alors on loot, on cherche frénétiquement d’abord, méthodiquement ensuite, toutes les infos, tous les éléments qu’on peut trouver, afin d’y voir plus clair, de trouver à s’orienter, de comprendre la nature et l’étendue de ce qu’on découvre.

The Rise

« —Oh, quel rêve bizarre je viens de faire ! S’exclama Alice. Et elle se mit à raconter, autant qu’elle pouvait se les rappeler, toutes les étranges Aventures que vous venez de lire »

à la fin, forte de son savoir, elle confronte le procès inique auquel elle est contrainte d’assister et produit ainsi une réaction en chaîne qui la sort de cet univers inquiétant où l’on perd si facilement la tête : elle sort littéralement grandie de cette expérience et s’éveille du songe avec une histoire à raconter qu’elle s’empresse de partager avec sa sœur. Sa sœur fait, et la chose la plus extraordinaire du roman, l’anamnèse du rêve d’Alice. Elle rattache chaque élément du rêve, chaque personnage, chaque situation à un bruit de la campagne environnante : c’est elle qui dispose des clés du rabbithole, de l’explication définitive. Cette supériorité de la sœur montre que, pour tomber dans le rabbithole, il ne faut pas seulement des connaissances, qui se heurtent à l’inconnu, mais une candeur, qui tient à une ignorance réelle ou jouée (face à un ARG, ou à une vidéo truquée, faire comme si c’était vrai), et cette candeur tranche furieusement avec l’ironie un peu snob, qui prétend tout survoler avec distance et ne se laisse jamais emporter. Elle nous montre surtout que sortir du rabbithole, c’est certes l’avoir exploré de bout en bout, l’avoir cartographié, avoir compris des trucs. Mais sortir du rabbithole c’est surtout raconter le rabbithole aux autres, les inviter à le parcourir aussi, fut-ce de manière seconde, à travers nos yeux et notre récit, comme au train fantôme, autres qui, parce qu’extérieurs, peuvent en détenir les clés, offrir une explication distanciée et éclairante sur ce qui a été vu dans le rabbithole. On ne sort pas seul du rabbithole : pris dans le terrier, si personne n’accepte de le partager, s’il ne devient pas un phénomène social, il est une obsession, un délire, une lubie, pas un rabbithole.


Voilà. J’ai fait le tour de ce que j’avais à dire. J’ai produit un concept général, sous lequel j’ai subsumé le rabbithole et les phénomènes approchants, que j’ai distingués les uns des autres à l’aide de quelques données simples. Enfin j’ai décrit le rabbithole dans sa dimension propre, à travers les étapes qui le structurent et le déterminent comme expérience. Ce faisant, j’ai fait ce qu’il ne faut pas faire : descendre sur une notion collective comme un dieu, avec une vérité à révéler qui aurait échappé à tout le monde. Donc crucifiez-moi si je me plante, dans le projet, dans l’idée, dans la moindre de ses étapes, mais alors, surtout, corrigez, ajustez, modifiez, en un mot, faites mieux. Éclairez-moi le chemin, vous qui le connaissez si bien.

Et bordel, sortez-moi de cette saleté de trou dans lequel je suis tombé !


dimanche 26 juillet 2026

Le complexe de Jésus-Christ (DTRH16)

 (7 juillet 2025) Le rabbithole de la def du rabbithole

Ça fait plus d’un an déjà que je suis tombé dans ce rabbithole de l’enfer. À aucun moment je ne me suis demandé comment diable j’en sortirai et ce n’est que lorsque le tunnel a plongé d’un coup et moi avec lui que je me suis rendu compte que j’étais baisé. Ce foutu trou était si profond que je suis tombé bien bas, si bas qu’aujourd’hui, je n’en suis toujours pas tout à fait remis, ni tout à fait sorti. Et comme je n’y comprend pas grand chose, encore aujourd’hui, à ce que j’ai découvert dans ce monde qui ne recèle aucune merveille, mais bien nombre d’horreurs, je fais ce que je fais toujours quand je suis perdu et que je ne comprends rien à rien : je m’arrête, je réfléchis. Et c'est pas triste.

Et je plonge dans cet autre rabbithole qu’est … la définition du rabbithole. Parce que oui, je reprends tout depuis le début, vu que je réessaye d’écrire des vidéos (EDIT : pour la cinquième fois de suite, ce projet a été abandonné) pour synthétiser tout ça et y voir plus clair. Du coup : c’est quoi un rabbithole ?
Ce qu’est un rabbithole, c’est jamais la question. Comme tout sur internet, ce terme de jargon a moins de sens que d’usages : c’est que les internautes sont des pragmatistes malgré eux. Pour eux, rabbithole, ça recouvre tout ce qu’ils peuvent en dire sans que personne ne leur tombe dessus. L’expression renvoie ainsi à l’ensemble des discours efficaces tenus sur les rabbitholes, ce qui peut amener à une dispersion de sa signification, mais cette dispersion n’est rien tant que tout le monde se comprend et accepte ce qui se dit. Et peu importe qu’ils s’entre-tueraient si, au delà de cet accord unanime, ils cherchaient à définir précisément la chose.

Or, définir précisément la chose, c’est justement ce que je me propose de faire. Mettez ça sur mon complexe de Jésus-Christ.

Comme je l’ai dit, pour ne pas me faire crucifier sur place, il faudrait que je recense l’ensemble des usages de l’expression sur le net, que je les classe, que je dise : voilà ce que c’est. Personne n’apprendrait rien et de toute façon j’ai trop la flemme pour me lancer dans ce travail d’archiviste. Je vais plutôt prendre le risque de proposer une analyse conceptuelle du rabbithole entendue comme un certain type d’expérience que nous avons tous vécue sur le net. Ça n’en sera pas moins un calvaire, mais ce calvaire éclairera peut-être son monde.

Et en parlant d’éclairer le monde : vous savez de quand elle date, cette satanée expression ?


White Rabbit


Chercher quelle est l’origine de l’expression est un rabbithole en soi. Alors, bien évidemment, l’expression apparaît en 1865, quand Lewis Carroll publie Alice au pays des merveilles. Mais, là, l’expression n’est pas une expression : Alice tombe littéralement dans un terrier de lapin pour se retrouver dans un autre monde. Moi, ce que je veux savoir, c’est depuis quand on s’inspire du livre de Lewis Carroll pour évoquer une expérience tout autre. Je pensais, vu que c’est une expression qui tourne sur le web, qu’elle était née sur le web. Je ne lui donnais donc pas plus de 30 ans. Et l’expression est partout en effet, et ce depuis le début du web. Impossible, pour moi en tout cas, de retrouver une toute première occurrence. Bonne chance à qui voudrait combler les trous.

J’en ai cependant trouvées pas mal, pas toujours pourtant dans le sens où on l’utilise aujourd’hui ; une des références les plus anciennes que j’ai trouvée est … un groupe consacré au body art. Pas ce que je cherche. Avec la page TVTropes créée en 2009 on s’en rapproche, mais ce n’est pas ça non plus. On est là sur une analyse d’un schéma narratif, type Matrix. On s’en approche plus encore avec cette tentative d’explication, qui date de 2009, bien insatisfaisante. J’espère faire bien plus. Et mieux.

Je suis plutôt content d’avoir trouvé cette description enthousiaste de Minecraft comme rabbithole, mise en ligne le 30 novembre 2010. Cette même année, on rêvait rabbitholes dans la lune. Je m’arrête cependant sur ce vieux post tumblr daté du 15 juillet 2000 :

« Banjo-Kazooie actually has a very fascinating history to it regarding what the project for the game that ended up becoming Banjo-Kazooie in its final iteration began as, and all the tribulations and changes Rareware went through (such as a change of platform from SNES to N64 mid-development) before settling on making the game as we know it today. Look up « Project Dream » and go down the rabbit hole of how Boy And Dog became Bear And Bird – it’s well worth it! »

Je m’arrête là. J’ai ce qu’il me faut. Un texte mis en ligne il y a tellement longtemps que son auteur a peut-être bien oublié l’existence de ce Tumblr, avec l’expression que je traque, qui dit ce que tout le monde comprend immédiatement : le développement du jeu Banjo et Kazooie a été un tel chaos qu’il y a des dingueries à découvrir en creusant un peu. Et il nous dit même qui a creusé. Et ce n’est même pas l’occurrence la plus vieille. J’en veux pour preuve cet article de Slate sur l’affaire Lewinsky, publié le 13 février 1998 :

« Since leaks became a big issue in the Clinton sex scandal, the whole affair has taken on a surreal Alice in Wonderland quality. (…) We slipped down the rabbit hole Feb. 6, when the New York Times reported that the president’s secretary, Betty Currie, had, while testifying to a grand jury, contradicted Clinton’s sworn testimony about his relationship with Monica Lewinsky. »

Attend, quoi ? Lewinsky, c’est un rabbithole ? Pas l’affaire en soi, mais, visiblement, le fait que le journalisme s’appuie sur des fuites anonymes. Ça en fait vriller certains faut croire, plus que le fait que la principale fuite vienne de la braguette présidentielle. Moi je veux bien, mon rabbithole à moi, c’est une citation de merde, alors je suis prêt à tout accepter. Faut quand-même dire : ça surprend. J’avais tendance à croire que les rabbitholes, c’étaient surtout des phénomènes internets : ARG, sites douteux, discussions sur des messageboards, mods de doom, vidéos sur youtube, je remarque que les exemples que je trouve concernent tous autre chose. Le scandale Clinton quoi, c’est un peu le dernier truc que j’aurai appelé un rabbithole. Même en connaissant la définition scabreuse du terme. Alors du coup, si le moindre scandale d’État est un rabbithole, vu que des scandales d’État y en a un un peu à chaque présidence dans chaque pays, ptet que ça dépasse le web ce que je traque. Que si l’expression y est partout depuis le début, ce n’est pas parce que l’expression est née sur le web, dès le début du web, mais parce qu’elle lui préexiste, et les internautes s’en sont simplement emparé, voyant bien que brancher son modem et ouvrir la page du navigateur, c’était plonger dans un rabbithole cher à te ruiner un bourgeois à l’issue duquel on ne savait pas quelle scène loufoque, quel personnage burlesque on allait rencontrer. Bon si, on savait : un prédateur sexuel. Mais on ne savait pas sous quel déguisement il se présenterait, madhatter_02 ou Cheshirecat_du_88, et ça, ça faisait tout le charme de l’expérience.

L’avantage, c’est que pour prolonger l’enquête, je n’ai pas à changer de méthode, juste d’onglet. Je passe de google à google books et oh surprise, « le sol s’abaisse brusquement, si brusquement qu’avant d’avoir pu songer à m’arrêter, je m’aperçois que je tombe dans un puits très profond ».

Oh super, encore un ….


Plus bas, encore plus bas, toujours plus bas

Là encore je trouve des trucs. Des trucs pas encore trop vieux, mais ça viendra.

Un premier indice m’est donné par le Merriam Webster Dictionnary of allusions, publié en 1999, qui consacre une entrée, moins choquante que celle-là, à l’expression « down the rabbithole », mais plus intéressante :

« Down the rabbit hole » Into a bizarre, surreal or strange situation, episode or series of events. The phrase is the heading of Chapter One of Alice’s Adventures in Wonderland, the 1865 classic of Lewis Carroll. Alice’s adventures begin when she follows the White Rabbit down a large rabbit hole, « never once considering how in the world she was to get out again ».
She follows the hole like a tunnel for some way, and then suddenly falls down what seems like a very deep well. The descent is slow enough for her to see pictures, bookshelves and cupboards along the sides. After a long, slow drift downward she suddenly lands at the bottom and her peculiar adventures begin in earnest.

The term in use, by William Plummer in People, July 29, 1991 :
For 10 years, virtually since that night at Little Joe’s when he fell down the rabbit hole of cocaine addiction, Steve Howe has been trying to regain the ground he held with the Dodgers in the early ’80s, when he was one of the top relievers in the game.
And by James Ridgeway in the Village voice, October 15, 1991 :
Like any investigationve reporter disappearing down the rabbit hole of Iran-contra or the OCTOBER SURPRISE, Danny Casolaro had entered a world of shadowy grudges and wispy suspicions that are often difficult to follow, much less prove.
Also, from the New York Times Book Review, May 8, 1988, in a review of What they owed to the scandal sheets by Justin Kaplan :
He probes a strain of pre-Civil War popular litterature and culture he calls « subversive », as distinguished from the genteel, conventional and conformist. He shows the subvertive to have been a nurturing subsoil for the major writers, and, farther down the rabbit hole, an underworld of eroticism, bizarre fantasy and radical impulse that disturbed and darkened their imaginations.

Je traduis ce long morceau avec lequel perso je ne jouerai pas les lapins :

« Tomber dans le rabbithole », dans une situation, un épisode ou une série d’événements bizarres, surréalistes ou étranges. La phrase est le titre du premier chapitre d’Alice au pays des merveilles, le classique de 1865 de Lewis Carroll. Les aventures d’Alice commencent quand elle poursuit le Lapin Blanc jusque dans un large terrier de lapin, « sans se demander une seule fois comment diable elle pourrait bien en sortir ».
Elle continue dans ce trou comme dans un tunnel pendant un moment, et tombe d’un coup dans ce qui semble être un puits incroyablement profond. La chute est si lente qu’elle a le temps de regarder les images, les étagères et les buffets qui longent les parois. Après une longue chute elle tombe soudain au fond et c’est alors que son étrange aventure commence vraiment

J’aime bien l’idée d’avoir un livre pour m’expliquer les allusions culturelles qui m’échappent. Mais j’aurai trop peur d’avoir l’air bête au milieu de la conversation à feuilleter les pages pendant que les autres rient.

Je poursuis :

« L’expression est utilisée par William Plummer dans un article de People, du 29 juin 1991 :
Pendant 10 ans, pratiquement depuis cette nuit au Little Joe’s quand il tomba dans le rabbithole de l’addiction à la cocaïne, Steve Howe s’est efforcé de retrouver le niveau qu’il avait atteint avec les Dodgers au début des années 80′, quand il était un des meilleurs releveurs du circuit. »

Là y a une blague à faire entre le terrier du lapin blanc et ses narines, mais elle ne me vient pas. Je préfère poursuivre :

« Et par James Ridgeway dans le Village Voice du 15 octobre 1991 :
Comme n’importe quel journaliste d’investigation avalé par le rabbithole du scandale Iran-contra et de la SURPRISE D’OCTOBRE, Danny Casolaro est entré dans un monde de rancunes tacites et de suspicions larvées qu’il est souvent difficile de remonter, et plus encore de prouver.
Aussi, tiré du New York Times Book Review du 8 mai 1988, dans une critique de What they owed to the scandal sheets de Justin Kaplan :
Il explore un courant de la littérature et de la culture d’avant la Guerre Civile qu’il appelle « subversif », pour le distinguer du courant conformiste plus gentillet et respectueux des conventions. Il montre que le courant subversif a été un terreau fertile pour les plus grands écrivains et, s’aventurant plus loin dans le rabbithole, il y a trouvé tout un monde clandestin d’érotisme, de fantaisie bizarre et de pulsions violentes qui bouleversaient leur imagination et la rendait plus sombre. »

Bien bien bien, on a la drogue, sans passer par le Jefferson Airplaine, l’enquête dans laquelle on s’embourbe et nous laisse avec nos doutes, et tout un monde de découvertes tordues. Rien n’a changé en 30 ans, c’était internet déjà, sans les claviers. Et de 1999, date d’édition du dictionnaire, on remonte 10 ans plus loin, en 1988.
Peut-on descendre plus bas ?

On le peut. Mais d’abord, parce que la chute est lente et que j’ai le temps de feuilleter les livres sur les étagères alentour, j’aimerai évoquer rapidement le livre de 1996, Handwriting in America, a cultural history deTamara Plakins Thornton. Parce qu’elle dit là-dedans un truc qui est très proche du sens qu’on entend aujourd’hui donner à l’expression. Elle n’avait pas prévu d’étudier l’écriture manuscrite. Tu m’étonnes. C’est arrivé par accident, quand elle a trouvé un manuel du XVIIIe siècle qui conseillait aux marchants d’adopter une calligraphie qui traduise les valeurs et les qualités d’un bon marchant. L’autrice découvre que l’écriture n’est pas le reflet de la personnalité, comme elle le croyait, mais qu’il y a tout un monde dans lequel l’écriture manuscrite se contrefait. Le fake it till you make it des premiers coachs en auto-entreprise en somme. Et c’est comme ça qu’elle tombe dans le rabbithole et se lance dans sa drôle d’enquête. Image à l’appui :

Dans les années 70, parce que personne n’en doutait, on va chuter jusque là, les rabbitholes étaient moins érudits. En 1978, je trouve un manuel à l’attention des parents dont les enfants ont des troubles psychologiques : Help for your child, a parent’sguide to mental health services qui s’ouvre sur ces mots : « Les parents et les enfants qui bénéficient d’une aide en santé mentale se sentent parfois comme Alice quand elle tombe dans le rabbithole. Comme pour elle, chaque étape apporte son lot de perplexités. » En 1976, ce n’est pas la psychiatrie, c’est la drogue : dans Viva la différence, de Pénélope Ashe, un passage compare la prise de LSD à l’expérience d’Alice. Et le relisant, je me dis qu’on est pas très loin de ce que j’avais lu en 1996 dans les pages de The art of fiction writing, or how to fall down the rabbithole without really tryingQuel programme...


Je trouve aussi l’expression dans un livre sur l’apprentissage des sciences comme une « enquête continue » en 1973, dans un autre sur les dessous des grands empires médiatiques et économiques, Down the programmed rabbithole, d’Anthony Haden-guest, qui, au vu des snippets, a l’air juste dingue, mais je suis incapable de dire jusqu’à quel point il tire profit de l’expression. Enfin, en 1970, Damon Knight publie une enquête sur Claude Fort, un des premiers new-age bullshitters à employer la méthode du mille-feuille argumentatif et à noyer son monde sous une avalanche de faits surprenants. Cette noyade est l’objet du chapitre 7 : « down the rabbithole ». Il y indique comment il a exploré ce rabbithole pour y mettre de l’ordre et s’y retrouver. Ce serait passionnant si on pouvait lire ça en entier, rien que la première page me donne le vertige, je n’imagine pas le reste.

Arrivé là, mais arrivé où ? on peut se dire qu’on a fait une sacrée descente déjà : on a glissé sur près de 30 ans, on a bien eu le temps de regarder les livres sur les étagères pendant qu’on tombait, de fureter, de papillonner. Et de nous inquiéter : n’avons-nous pas là touché le fond déjà ? N’allons-nous pas traverser les siècles, les millénaires jusqu’à l’hadéen ?

Non. Pas encore. Et non, j’espère pas. On va se contenter pour l’instant d’une décennie supplémentaire. Nous voilà en 1961. Et c’est terrible. Robert Jay Lifton consacre un livre au lavage de cerveau et à lapsychologie du totalitarisme. Il prend l’exemple de la Chine, des prisonniers politiques enfermés dans les asiles : ils clament leur innocence, mais cela est lu comme un symptôme de leur maladie, et les autres patients sont là à les pousser à avouer leurs crimes, crimes qu’ils n’ont pas commis. « Le sentiment d’inversion totale de la réalité est celui qu’Alice éprouve après être tombée dans le rabbithole mais l’étrangeté de l’expérience rappelle surtout celle des héros de Kafka. » Par pitié me lancez pas sur Kafka.

L’humanité touche le fond, mais pas nous. Pas encore. 1958. Marjorie Grene écrit dans la préface à son Introduction à l’existentialisme un passage pour expliquer l’absence de chapitre consacré à Heidegger dans la première édition :

« Finalement, je n’ai pas, quand j’ai écrit ce livre, affronté l’ontologie de Heidegger. Je ne pourrai suivre son argument sur l’Être, j’avais dit alors, qu’à la manière dont on poursuivrait Alice au fond du rabbithole. C’était pas très courageux. Depuis j’ai fait de mon mieux pour trouver mon chemin dans cet abominable pays des merveilles, et c’est un monde désolé, hideux et pratiquement vide. »

Le Heidegger-bashing, ça me fait toujours plaisir. Moins d’un siècle sépare Alice et Marjorie. On touche au but. J’imagine qu’il y aura toujours un écart, entre ce qu’on peut trouver et la sortie du livre, que l’expression n’a pas été un hit immédiat, mais je me demande jusqu’à quel point on va pouvoir le réduire. Jusqu’aux dimensions d’un trou de souris peut-être ?

Plus de suspens. L’écart, je le réduis à 70 ans. Sacrée souris ! En juin 1935, dans les pages de la revue Fortune, l’article And all because they’re smart est la véritable merveille que j’espérais atteindre en faisant toutes ces recherches. On est là dans le rabbithole du business de la radio, l’article étant écrit pour expliquer comment la Columbia Broadcast System (CBS) a pu faire près de 20 millions de bénéfice et étendre son réseau d’antenne comme aucune autre station. Le passage qui nous intéresse est malin, alors je traduis vite fait :

« Pour l’investisseur non initié ça semble être le business le plus dingue au monde. Tombé dans le rabbithole du studio de radiodiffusion, il se retrouve dans un pays peuplé de chapeliers fous et de cavaliers blancs, qui vendent du temps, une denrée invisible, à des êtres fictifs appelées corporations afin des les aider à influencer une audience que personne ne peut voir. C’est un business, on pourrait dire, qui commence avec rien et finit nulle part, et pourtant à l’arrivée ça rapporte 73 millions de dollars par an aux 600 diffuseurs américains qui toucheraient plus de 20 millions de postes radio et donc entre 55 et 65 millions d’auditeurs. »

Rien que ça.

En 1935, un journaliste américain tombe dans le rabbithole de la radio parce que c’est trop bizarre de faire autant d’argent en faisant ce qu’on connaît bien aujourd’hui, à savoir vendre du temps de cerveau disponible à Coca-Coca, mais qui à l’époque est une absolue nouveauté. Et près d’un siècle plus tard, alors que la radio, toujours bien vivante, rapporte nettement moins, qu’elle reste encore, dans plusieurs de ses applications pourtant presque entièrement abandonnées, en place presque de manière fantomatique, FeldUp s’intéresse à la radio non comme moyen de s’enrichir, mais comme rétrotech cheloue, comme une technologie mystérieuse, vestige d’une époque révolue, bizarre, un peu inquiétante, utilisée par quelques nostalgiques, de rares explorateurs et … des espions. Le finding 103/104 est la réplique lointaine de cet article. Sa sombre conclusion.

Tout était noir au dessus de sa tête

Peut-on remonter plus loin ? Ouais, sans doute. Mais je m’arrête là. D’abord, parce que j’aime l’idée que le premier rabbithole soit un rabbithole technologique. Sur la radio. La technologie de pointe à l’époque. Et aujourd’hui, pour parler de ce qui concerne la nouvelle techno de pointe, on parle toujours de rabbitholes. Y a une constante, l’émerveillement s’exprime toujours par des mots d’enfants, les mêmes mots d’enfants, ceux que Lewis Carroll avait mis dans la bouche de son Alice. Ça donne une origine technologique, mais surtout nostalgique au truc, et un peu sombre, comme si on avait besoin de se frotter à la pointe, à ce qui échappe, à ce qui inquiète, pour retrouver des émotions et des frissons perdus depuis longtemps. Internet est notre réplique de la radio, et la radio était la réplique lucrative du livre pour enfant. Et tout ça vibre, tremble et craque. Et nous engouffre dans des histoires pas possibles dont on sort difficilement, et pas toujours indemme. Moi, mon rabbithole, ce n’est qu’une citation de merde, alors ça va, mais vous ? C’est quoi votre rabbithole ? Et comment vous vous en sortez ?


Mais je m’arrête là surtout parce que merde, je viens de faire très exactement ce que je ne voulais pas faire : je me sacrifie, moi et mon plaisir, à jouer les archivistes de l’usage du mot pour en dégager un vague sens. Et je vous jure que c’était un calvaire. Et je sens bien que ce calvaire n’a pas porté les fruits qu’il devait porter. Mais maintenant que c’est fait, allons y. Essayons d’en tirer une conclusion. J’ai laissé de côté une quantité AHURISSANTE de références, qui me semblaient anecdotiques, qui l’étaient peut-être, mais enfin, d’autres sans doute trouveraient des trésors dans ce que j’ai rejeté. Alors amusez-vous. Faites pareil, trouvez des dingueries, remontez plus loin que je ne l’ai fait. Creusez jusqu’en 1865.

Ce que je retiens pour l’instant, c’est que pour l’essentiel, ce qui compte dans l’expression, ce n’est pas la chute dans le terrier, dans le puits, c’est le pays des merveilles qui est derrière, avec sa logique bizarre, ses étrangetés, ses personnages hauts en couleur, avec ce monde qu’on ne soupçonnait pas, qui nous dépasse et dans lequel on s’efforce de sortir (la drogue, l’univers concentrationnaire chinois), ou de s’y repérer afin de comprendre ce qui se passe et comment (l’enquête sur Claude Fort, l’article sur la radio) ou pourquoi (l’essai sur l’écriture manuscrite). Très peu évoquent la chute en elle-même, encore moins ce qui y mène (le lapin). Et c’est dommage.

Surtout, le rabbithole est le rappel que, pour peu qu’on y regarde, il y a des portions du réel et de l’activité humaine qui nous laissent perplexes et démunis, ou joyeusement dépaysés et qui méritent d’être découverts et mieux compris, mieux analysés. Là dessus on est tous d’accord. Mais on est loin tout de même de comprendre par là exactement ce qu’est un rabbithole, pour nous, aujourd’hui. Ce qui devrait suffire à prouver la nécessité d’un vrai effort de définition. D’un effort philosophique. Conceptuel. Et cet effort, c’est celui que je me propose. Mettez ça sur mon complexe de Jésus-Christ. Mais remarquez bien, cette note le montre, qu’il ne faudra pas venir me tomber dessus après si vous n’êtes pas d’accord.

Un metroidvania auquel personne veut jouer (DTRH15)

(27 mai 2025) Super.

J’ai l’impression d’être Samus quand elle revient sur Zebes. Je m’enfonce plus profond, toujours plus profond dans les galeries souterraines de ce rabbit hole de l’enfer débusquer des méduses ; mais tout ce que j’ai, ce sont leurs clones roumains. Dans super metroid, on retrouve des lieux connus, des ennemis connus, les pirates, les metroids, motherbrain, mais tout est plus bizarre, parce que clairement, les premiers metroids croisés ont un côté temu et que motherbrain mute pour devenir une gueule de cauchemar. Et en même temps tout est plus simple, parce qu’on s’y retrouve. On a une carte, les lieux n’ont pas tellement changé depuis le premier. Surtout : on a acquis des skills. On sait quoi faire. Là, moi, mes metroids, ce sont des clones roumains d’une citation ramenée des limbes par quelques frankensteins du cyberespace qui ont cru qu’elle pourrait aider l’humanité à se libérer de ses chaînes. Alors pour les uns, qui tirent à gauche, les chaînes, c’est la bourgeoisie, pour d’autres, qui tirent à toute force à droite, ce sont les juifs et moi au milieu, pris dans ces chaînes, je me débat à essayer de leur dire à tous que ce ne sont que des abrutis. Qu’au lieu de tirer de leur côté ils feraient mieux de laisser tomber tout ça et de rentrer chez eux que je puisse respirer. J’ai qu’une envie c’est de me rouler en boule et de dash loin de tout ça mais j’ai une Brundle-motherbord à débusquer et je ne quitterai pas ce trou à pirates avant d’avoir fait ce pourquoi je suis venu. Localiser mes fausses citations, comprendre comment elles sont arrivées là.


Roumanie

Parce que oui, la fausse citation a essaimé en Roumanie. Je le sais parce que j’ai une habitude à la con dont il faudrait vraiment que je me déprenne. Dès que j’entends parler d’un pays où les fascistes ont le vent en poupe, je dégaine google trad et je tire quelques rafales. Souvent ça fait mouche. Je tape « pour étouffer par avance toute révolte », je choisis une langue d’arrivée et je cherche. C’est un peu ma roulette russe à moi. Et même quand je gagne, j’y perds.

Ces derniers temps, en Roumanie, politiquement, c’était chaud. T’as eu un nostalgique de la garde de fer (avec laquelle, rappelons-le, ont fricoté Mircéa Eliade et Cioran) poussé par la russie, qui a failli être élu, les élections ont été annulées pour cause d’ingérence étrangère, puis de nouveau l’internationale fasciste a failli l’emporter. Mais aux dernières nouvelles : non. C’est dans ce contexte que j’ai ouvert cette nouvelle galerie qui, vraiment, me dépayse. Outre que je ne comprends rien à ce que je lis, j’étais, au début, incapable même de savoir quelle est la nature des textes que je survolais et leur orientation politique. Mes skills ont des limites. Essentiellement des limites linguistiques. Autant, avec des sites francophones, les relents de confusionnisme, je les perçois vite. Autant là, c’est Wonderland. Une chenille pourrait me cracher au visage sa fumée que je ne me rendrai même pas compte de la bizarrerie de la chose. Ni qu’elle est une chenille. Ni de l’écran de fumée. En même temps, j’avoue que « pentru a înăbuși dinainte orice revoltă » sonne à mes oreilles bien plus comme une formule magique que comme le verbiage haineux de quelques bouffons numériques.

Et comme toute formule magique elle m’a ouvert les portes d’un monde étrange et inquiétant. Que je me fais une joie mauvaise de vous partager.
Inquiétant parce que les premiers résultats sur lesquels je suis tombé sont des journaux. Bon, je sais, journal, ça veut pas dire grand chose. J’ai bien démontré ailleurs comment Le Monde a été à l’origine de l’explosion d’une faussecitation. Le premier m’a d’abord apparu comme un journal sur un poète roumain du XIXe, Eminescu, comme on en fait nous-mêmes sur les écrivains français. Pour écrire sur sa vie, son œuvre, son contexte historique. A priori rien de bien fou. Sauf que : aucun lien avec Günther Anders. Il a fallut que j’y relise pour dissiper mes doutes. La fausse citation apparaît en novembre 2022 https://www.certitudinea.com/certitudinea-print/vom-pune-sexualitatea-pe-primul-plan-al-intereselor-umane/ dans le numéro 124 : https://www.certitudinea.com/certitudinea-print/certitudinea-nr-123-israelizarea-galopanta-a-romaniei/, titré : « l’israélisation galopante de la roumanie« . Il y a dedans des articles pour dire que l’homosexualité va entrer officiellement à l’école, sur le vrai résultat de la guerre que la Russie mène contre l’Ukraine, sur la Roumanie pendant les années 40, je me demande même quel est le rapport avec le poète mis en avant sur le site. Mais du coup je comprends mieux la présence de la fausse citation. Moins surpris aussi de voir un blog complotiste et admirateur de la garde de fer le reprendre directement : https://www.incorectpolitic.com/jidanii-vom-pune-sexualitatea-pe-primul-plan-al-intereselor-umane/

Je me l’explique moins quand elle apparaît dans des journaux bien plus journaux qu'eux : Puterea, Crainou, EVZ, etc. J’en ai recensé, sauf erreur de ma part, 7. C’est beaucoup.
Puterea, ça m’a l’air d’être un journal assez récent, national, avec édition papier, et édition en ligne qui n’a même pas 10 ans. C’est dire que c’est récent.
En octobre 2022, ce journal la fait apparaître dans la rubrique opinion, et je dois dire que c’est une opinion bien réac, bien conservatrice que Ion Teleanu nous livre là. Pour lui, le pseudo-Anders montre les étapes par lesquelles on peut imposer dans l’esprit des gens quelque-chose qu’ils rejetteraient autrement. Ce serait la méthode pour élargir la fenêtre d’overton et faire accepter aux roumains l’homosexualité. C’est marrant mais pas marrant comme y a un drôle d’air de famille pour le moment entre ceux qui la reprennent.
Crai nou est un journal plus ancien, régional, et là aussi, la manière dont la citation y apparaît n’est pas glorieuse. Depuis 2009, Cézar Straton, un écrivain un peu reconnu, y tient chronique. Ça vaut tout ce que valent les chroniques d’écrivains dans les journaux : rien. Là, c’est pire que rien. C’est du journal de choses lues pendant le covid, ça va de cette fausse citation à des blagues pathétiques. Il se paye même le luxe de mettre deux fois exactement le même texte à quelques jours d’intervalle : le 23 mars 2023 : https://www.crainou.ro/2023/03/23/cand-s-a-pus-problema-mascarii-mastilor/ et le 30 mars 2023 : https://www.crainou.ro/2023/03/30/de-unde-nici-nu-te-astepti/
Est-ce que quelqu’un relit ce bouffon au moins ??
Plus journal encore que ces derniers, EVZ, l’évenement du jour, existe depuis 89. Depuis 2020 il est réduit à n’être qu’un pure player, mais tout de même, grosse rédac, grosse légitimité. Malgré ça, dans les pages opinion (l’auteur est « invité » par le journal), on trouve un auteur, artiste, journaliste roumain, Octavian Hoandra, qui ne prend même pas la peine de mettre la citation en entier mais qui tricote avec une réflexion insensée à l’occasion de la mort de la reine d’Angleterre. Aussi anthologique que le monologue de Pogo. https://evz.ro/moartea-reginei-noua-lume-a-viteilor-cool-si-drumul-spre-conditionarea-colectiva.html Je ne saurai même pas résumer, mais lui, ce qu’il déplore, c’est « l’apologie de la légèreté », qui ferait de nous des veaux, et évoque Deleuze et Guattari pour dire que … faire de la philosophie quand des enfants meurent est indécent ? Mais mec, ce qui est indécent, c’est de citer un auteur sans jamais l’avoir lu et de venir derrière jouer les donneurs de leçon. Ça c’est l’indécence.

Minciuna adevărului și adevărul minciunii

 Là j’arrive pas à dire si c’est un vrai site ou juste s’il en a l’air. Y a des moments je me dis que c’est legit, même si l’équipe journalistique est très réduite, d’autres fois, surtout quand je regarde les caricatures ou que je lis cette intervention (rubrique opinion, toujours), que c’est un peu bizarre. Le mec ne sait pas si le texte qu’il cite est un programme ou une prédiction. Bah fais tes propres recherches, connard, au lieu de te signer comme si ce texte était le diable en personn… Ooooh en fait maintenant que je le dis … Mais non content de dire qu’il n’en sait rien, son sentiment c’est quand même que c’est un programme. En gros : « moi j’y connais rien, mais j’ai aucun doute sur le fait que ce soit un complot ». Mec, si t’y connais rien, ferme ta gueule. Et va surtout pas étaler ta merde dans deux journaux : https://www.national.ro/news/minciuna-adevarului-si-adevarul-minciunii-849253.html/#:~:text=Am%20citit%20%C3%AEnt%C3%A2i%2C%20am%20recitit,sa%20publicat%C4%83%20de%20Editura%20Tact.

Je creuse encore dans les strates : en octobre 2021, un … journal ? Un organe de propagande ? Je ne sais pas, publie la fausse citation : https://noi.md/md/valori-europene/anders-un-individ-incult-nu-are-decit-un-orizont-de-gindire-limitat
La rubrique « valeurs européennes » de NoiMd, est une charge contre l’union européenne et les homosexuels, et même contre la pop culture occidentale qui ferait la promotion de l’homosexualité et du cannibalisme avec la série Hannibal. Priceless. Le tout évoqué avec le concept de fenêtre d’overton : Je ne sais pas si c’est commun chez eux, ou si c’est significatif. Comme je vous le disais, j’évolue là dans un monde que je ne comprend pas et les repères manquent vraiment pour déterminer à coup sûr la nature et l’orientation de ce qui se présente à l’écran. Ce que je peux dire en tout cas, c’est qu’à chaque fois que je tombe sur un journal, c’est dans les pages opinion. La rubrique opinion, c’est ordinairement le caniveau ; le moyen, pour des journaux très orientés idéologiquement, de se lâcher, de balancer toute sorte d’immondices parce que dans ces pages, la déontologie n’a plus tellement cours. Ainsi, même si les sites sont de vrais sites d’information, la fausse citation apparaît toujours dans la zone grise où les faits, la vérité, le sérieux n’exercent plus leur contrainte sur le contenu. Comme ici : https://www.mediafax.ro/stirile-zilei/comentariu-valeriu-suhan-amintiri-despre-viitor-20518275. Et puis il y a Ziua news.


Toujours plus profond

Ziua news. Journal créé en 1994, imprimé jusqu’en 2010, qui se survit à lui-même sur le net, qui balance la fausse citation dans la rubrique « News » . Et ose présenter le livre de Anders comme un Traité de néo-marxisme en devenir ! Mais c’est pas un journal ça, c’est une blague ! La page wikipedia affirme qu’il n’y a pas eu de mise à jour sur le site depuis janvier 2010. Mais alors, qu’est ce que je suis en train de lire ??? Un double ? un ersatz ? Une version zombie du site ? Quand je fouille un peu plus dans le site, je découvre qu’aucun article que j’ouvre n’a de nom d’auteur. C’est louche. Que de plus ils sont très très bizarre. Au point que j’irai pas jurer qu’ils sont tous écrits par des humains. Là c’est plus que louche. Dans la rubrique « potins » par exemple, je découvre que l’humanité va rapidement disparaître, à cause du réchauffement climatique etautres, mais que les derniers humains vivront sur la « ultima pangea » … Donc on verra malgré notre fin annoncée, la réunification de tous les continents ? On va mourir bientôt alors ou pas ? Je comprend plus rien. Je découvre également dans la rubrique « divulgations » que Donald Trump aurait une grave maladie et que les vaccins contre le covid ontfait muté notre code génétique.
Je comprends mieux. Je suis dans l’aile FranceSoir de l’internet roumain. Et cette aile est un gouffre dans lequel j’ai perdu plus que des heures : 

https://euroinfonews.ro/de-ce-esueaza-protestele-in-europa/
(Pourquoi les manifestations en Europe échouent-elles ?)

Au début j’ai cru que EuroInfoNews était un site d’info. Ce que je peux être naïf parfois. C’est en fouillant que j’ai découvert un article sur Jacques Attali, qui a levé tous mes doutes. Selon cet article, Attali « l’initié » dévoilerait dans un livre le plan secret des francs maçons pour créer un « nouvel ordre mondial » : J’y ai découvert, incrédule et hilare, que dans ce plan secret le féminisme est l’avant-poste du transhumanisme parce que les femmes auxquelles ont donne de l’argent sont altruistes. Et donc ? Quoi ? Quoi ? Le transhumanisme c’est de l’altruisme ?

Interrogé, dans une interview avec Charlie Rose, sur les raisons pour lesquelles 80% des microcrédits sont accordés aux femmes, Attali a décrit le phénomène comme « quelque chose d’étrange », mais dans le livre, il expose la véritable raison.
Les femmes feront confiance au collectivisme d’État. D’ici 2060, Attali voit l’hyperdémocratie (un gouvernement collectiviste unique) devenir une réalité, et il appelle les pionniers de ce système des « transhumains ». Les « transhumains » trouveront du plaisir à servir les autres dans leurs communautés. Ils « inaugureront une économie de l’altruisme, de la disponibilité volontaire, du don mutuel, du service public, de l’intérêt général ». Les femmes deviendront plus facilement transhumaines que les hommes, trouvant du plaisir à donner, un plaisir propre à l’instinct maternel. L’augmentation progressive de la part des femmes dans toutes les dimensions de l’économie et de la société en particulier, grâce à la microfinance, augmentera considérablement le nombre de transhumanistes.

Je ne tiens pas à essayer de comprendre cet article minable si ça doit me jeter dans un autre rabbithole. Je suis trop vieux pour ces conneries. Je rush cette aile maudite :

https://www.informatii-agrorurale.ro/agropedia/putregaiul-apical-la-ardei/
Là, clairement, tout dans le style, les images, le manque de lisibilité de la page, crie la page complotiste. Elle reprend et le texte de Certitudinea, qui semble indiquer comme titre du livre de Anders « le conditionnement collectif, we are watching as it happens! » qui sort de je-ne-sais-où, sans doute d’un meme de réseaux sociaux, et le texte de Puterea.

Il y a même un extrait de livre avec la fausse citation. J’ai l’impression que c’est de l’autoédition, mais franchement, si ça s’avérait être un vrai livre, je n’en serai même pas étonné.

Ce que je remarque, c’est que la citation semble avoir végété pendant près d’un an sur le site romanorthodox avant d’apparaître en juillet 2022 surfacebook et d’être reprise partout :
Après ça, c’est l’explosion. Relative. Je compte sur Facebook 60 posts pourcette seule année. On retrouve dans ce premier post facebook la couverture de l’édition française, ce qui m’indique je pense qu’il l’a tire d’un site ou d’un compte français et non pas du site romanorthodox. Dans certains posts de 2021, je retrouve des images que j’ai vu par ailleurs dans des sites étrangers qui eux aussi traduisaient la fausse citation et, pour beaucoup, des photos qui circulent partout sur le net. Pas sûr qu’on puisse en affirmer quoi que ce soit, si ce n’est simplement que les textes ne circulent pas seuls et pas seulement. Des images aussi circulent et il suffit que des images et des textes circulent dans un même milieu pour avoir une chance d’être associés. Que des tableaux de la renaissance retouchés par IA afin de faire porter aux figures des masques accompagnent ce texte, est-ce une association rare, qui permettrait de remonter directement de ce compte aux pages qui présentent la même association, ou est-ce un hasard, ce texte et ces images circulant dans le même brouet complotiste ? Je ne sais pas, il faudrait que je sois aussi attaché qu’au début à tout éclaircir, ou que quelqu’un mieux outillé s’amuse à cartographier les fils de soie qui unissent tous ces comptes. Moi, je me roule en boule et je me casse loin d’ici.


Goulet d'étranglement

Et je me déplie dans ma langue maternelle pour jeter un coup d’oeil aux dernières apparitions du pseudo-Anders sur l’internet français. Début novembre, E&R la redonne a bouffer à ses ouailles. La section commentaires est un festival de crétineries, un concours d’ignorance que je ne suis pas étonné de voir là. Le fait même de donner à lire ce texte comme étant de Anders donne le la.
Par contre : y a pire :
L’horizon africain, encore un journal, a priori sérieux, Congolais celui-ci, au moins dans ses pages numériques, diffuse la fausse citation. Et en République du Congo, c’est loin d’être la seule occurrence … Je suis tombé également sur cette page, ou plutôt ces pages : 

La science philosophique au service de la politique  , « Engagement pour une citoyenneté comme précadre inaliénable de la réconciliation nationale pouvoir-opposition armée et politique pour un‘’Nouveau-Congo-Notre Maison’’ uni, libre et développé »

Clairement, le type se répète dans les deux textes et il déploie un style encore plus lourd que le mien qui m’a découragé de le lire en entier. J’ai préféré chercher des traces académiques dans les facs qu’il revendique mais je n’ai rien trouvé. De là à dire qu’il nous a fait une Aberkane y a un monde, j’ai clairement pas assez creusé pour mesurer précisément ses lettres de recommandation philosophiques, mais peu importe : ce type m’intéresse moins que sa source :

Anders GÜNTHER cité par Willy Okey et Flavien Nkay Malu, Valeurs, principes et symboles de la république (composante éducation à la citoyenneté, Unité d’enseignement destinée aux étudiants en L1/LMD, Université Saint Augustin de Kinshasa, Editions de l’Académie de la Paix, Juin 2024, p. 5

Pour ce que j’en ai vu, Willy Okey est bien prof de philosophie là-bas, et au vu de la facture académique de la citation, je suis ok pour partir du principe qu’elle est juste. Ça veut dire que depuis 2014 que le faux est avéré, produit collectivement en France par un phénomène d’ignorance collective et d’emballement, il a, en 2024, abouti à une existence académique en République du Congo. Dans un cours puis un livre édité par des professeurs de philosophie. Une fausse. Citation. D’un philosophe. Par des profs. De philo. 10 ans, c’est le temps qu’il faut pour faire d’une fake news internet une vérité académique internationale. En la matière on ne peut pas les regarder de haut, jouer nos colonialistes du savoir et hausser les épaules comme si c’était rien : j’ai des indices qui me laissent penser que la fausse citation a été diffusée dans des cours à l’ENA, donc soit-disant au plus haut niveau d’éducation en France, parce qu’il est impensable qu’elle apparaisse dans un colloque organisé par l’ENA, dans le livre de Christophe Bofarul, qui y donne des cours, et qu’elle n’apparaisse pas dans les-dits cours. Si jamais un lecteur là-dessus a des billes, qu’il les partage. (EDIT : et des connaissances en culture roumaine, pour nous éclairer sur la nature exacte de ces sites)