Cette dernière hallucination est folle. Le thème initial du texte n'est pas "l'analuse ou la propagation de l'antisémitisme". On voit que mon travail est pris en compte, mal résumé et évacué d'une pichenette.
Bien sûr on le sait, mais le sait-on vraiment quand on l’utilise, l’IA peut halluciner. Là c’est moi qui hallucine. Une fois je l’ai vue me donner comme source, mais la plupart du temps, les sources données sont simplement les premiers résultats du moteur de recherche. Donc pour avoir une bonne réponse, faut bien poser sa question, et vérifier derrière. Ce qui, à mon avis, prend plus de temps et prend plus la tête que de simplement faire une recherche correcte.
Je profite de la republication de cette note pour un petit a parte : La honte prométhéenne, cette honte toute humaine de l'homme, faillible, soumis à la fatigue, à l'accident et à la corruption, face à la machine bien huilée, parfaite et apparemment infatigable, dont Anders a eu l'intuition à l'hôpital lors de son exil américain, par une conversation avec un patient qui regrettait de ne pas pouvoir changer ses organes comme on change les pièces d'une voiture, lire là-dessus son journal d'exil, j'évoque tout ça de tête, est en passe de devoir être dialectisée. Car certes, face aux machines d'industrie on est toujours à la traîne, mais l'IA imite un trait que jusque là Anders réservait à l'humain : une faillibilité par design. Cela a commencé avec l'obsolescence programmée des objets, qui imite la sénescence humaine, cela se poursuit avec l'affabulation numérique. Nous aussi on hallucine parfois le réel, on se souvient mal, on réinvente malgré nous, on se méprend. Et on se reprend ou on s'enfonce. La machine, froide, mécanique, échappait à ça ; jusqu'à maintenant. Comme Trump, elle peut dire d'une minute à l'autre une chose et son contraire sans qu'il y ait contradiction. Ce que la machine numérique imite, en plus des perfections humaines (la capacité à résoudre des problèmes mathématiques complexes, à inventer des stratégies nouvelles au Go et à oser des coups que personne n'aurait tenté), ses lacunes, ses faiblesses, sa faillibilité. Mais comme toute machine, elle produit de l'erreur à la chaîne avec une cadence et des proportions qui nous dépassent et nous écrasent et même là, pourraient presque nous donner honte de notre souci patient de cohérence).
Mais il y a pire. Il y a la bêtise, la plus bête, la plus éhontée, la plus commune. Qui commente cette fausse citation. Mais je parle de bêtise, je devrais parler de haine, de haine antisémite, de nazisme assumé. Je ne pense pas que ce nazisme soit né de la fréquentation de ce texte, mais il est évident qu’il y trouve un aliment de choix et un outil de propagation.
Après, comme toujours sur les réseaux, est-ce un vrai compte, le compte secondaire d’un homme politique, un bot piloté de l’étranger pour pourrir le débat en France, etc. on peut savoir, évidemment qu’on peut, mais j’ai pas les connaissances techniques et l’effort outrepasse de loin le bénéfice attendu d’une telle révélation. Cette disproportion, je l’ai moi-même vécue ici, avec cette enquête.
Il y a une solution plus simple. Bien plus simple :
On a bien ri non ?
On a vu que Georges ne sait pas lire, qu'il ne comprend rien à rien
et qu'au petit jeu des citations, c'est moi le plus fort. Le pire,
c'est qu'on a appris plus de trucs qu'en écoutant sa vidéo alors
que je n'ai même pas commencé à lui répondre. De la culture, de
la culture du vide, de ce qu'il affirme, je n'ai encore rien dit. Et
je n'en dirai rien. Je m'installe sur le transat et je sors le
pop-corn parce que là va y avoir du sale. Comme dans un match de
catch d'arrière cour, va y avoir des jets de parpaings et des tubes
de néon explosés dans les yeux et des prises d'étranglement au
barbelé. Et le plus drôle dans tout ça, c'est que ce sont des
antiquités qui vont assurer le spectacle, de vieux auteurs, qui vont
nous le dépoussiérer à coup de german suplex et lui remettre les
idées à l'endroit avec des marteaux-pilons lancés depuis la
troisième corde.
Dans le coin gauche donc,
Hannah Arendt, d'abord, avec un texte des années 60 : la Crise
de la culture. Et son
Tag-team-mate, autre grand ami de Walter Benjamin, autre grand
réfugié, autre grand penseur des liens culture, société et
divertissement, Siegfried Kracauer. Texte plus vieux d'au moins 30 ans.
Nettement moins connu que sa comparse et c'est dommage, parce que
dans ce domaine c'est un tueur. Georges qui se penchouille sur la culture aurait dû trouver
sur son chemin au moins Arendt. Mais on sait qu'il ne retient que ce
qui lui permet de se dorloter la nouille, ferme les yeux sur tout le
reste et invente au besoin. Comme tous les branleurs de son espèce.
Et pourquoi pas après tout ? Lequel de ces imbéciles qui le
suivent irait vérifier ? Donc il est là, tout fiérot dans l'extrême coin droit, à les voir tous deux pour la première
fois, et ça va lui faire tout drôle quand ils vont lui tomber sur
le râble et le faire voltiger comme un hélicoptère.
Leur faire tout drôle.
Ces gens-là ne viennent jamais seuls : son sponsor aussi monte
sur le ring se faire corriger.
Attendez
… je vous ai pas parlé du sponsor de sa vidéo ???
Here comes a new challenger !
C'est
ça le plus drôle : son sponsor ! Il se la raconte,
culture ceci culture cela, transcende et tout, mais son
sponsor prétend remplacer la lecture des livres par l'écoute de
podcasts de 20 minutes. « Ideochoc c'est une plateforme en
ligne qui transforme les livres d'histoire, de philosophie ou de
politique en podcasts de moins de 25 minutes. Parfait pour ceux qui
comme moi se sentent parfois un peu submergé par la quantité de
contenus inutiles qui nous entourent et veulent nous détruire
intellectuellement ». Putain mais mec, coupe internet et lis un
livre, et invite ton troupeau de zobs à faire de même. Parce que
dire que ça, « ça a du fond », c'est vraiment se foutre
de la gueule du monde. Ouais, un haut fond peut-être. Un écueil. Tu
crois que c'est bien et c'est en fait encore plus débile que tout le
reste, comme Duolingo, avec quoi t'apprend pas une langue, mais à ….
progresser dans Duolingo. C'est le duolingo de la pensée son truc :
avec, t'es sûr de couler. C'est Charybde fait application, pour
noyer les internautes dans les eaux bourbeuse d'une bêtise abyssale.
D'extrême-droite. Le syphon colossal où toute intelligence est
avalée avec fracas et ne ressort jamais. Ce qui reste une fois que
toute intelligence ait coulé s'étale en grand illustré à l'IA :
les essais fascistoïde de David Engels (Un spenglerien qui vend sa haine sous couvert de peur du déclin), Alain de
Benoist (promoteur dès les années 70 d'une traduction culturelle
plus passe-partout du bon vieux racisme politique à l'ancienne), Pierre Drieu la Rochelle (exécuté pour collaboration), Richard Wagner (compositeur grotesque
et antisémite), Jacques Bainville (historien chouchou de
l'extrême-droite), Marc Andreessen (techno-optimiste proche du Doge
de Musk et gros financeur de la campagne de Trump), Curtis Yarvin
(une des stars des Lumières sombres), Charlie Kirk (l'agitateur
transformé en saint martyr par l'extrême-droite mondiale),
Marguerite Stern et Dora Moutot (les fémonationalistes), Charles
Maurras (l'antisémite royaliste en chef), Julius Evola (qu'on a déjà
vu), Ryszard Legutko (un membre du PIS, le parti d'extrême-droite
arrivé au pouvoir en Hongrie), Renaud Camus (le suicidé du Grand
Remplacement, inspirateur de plusieurs tueries de masse racistes) et pas mal
d'économistes, libéraux, voire libertariens, qui n'aiment pas trop
la liberté de pensée quand elle incline à gauche. Quand j'ai vu ce
sponsor ça m'a pété le crane. Je me suis fendu d'un rire si violent qu'Hannah Arendt a
jailli de ma tête comme un postillon épique, toute armée,
véritable Athéna hurlante, furieuse, prête à en découdre. En 61
elle a brisé les os par anticipation à Georges et à son sponsor,
elle s'est élancée sur 60 ans pour prendre max de vitesse et leur
coller dans la glotte un coup de la corde à linge apte à les
réduire au silence et à leur passer l'envie à tout jamais de
parler culture, sauf à cracher sang et cartilages mêlés dans les
oreilles de ceux qui n'ont vraiment que ça à foutre que de les
écouter baver leurs âneries dans des podcasts idéologiques.
Your mouth should be boarded up ...
Arendt, elle « dit
les termes ». Georges, c'est un philistin. Un petit-bourgeois. Si je m'y mettais je dirais que c'est un plouc mais moi je me tais, je m'enfonce dans le transat et je filme le showdown. Il est un danger
plus grand pour la culture, qu'il prétend défendre, qu'Apolline et
son Wesh. Démonstration de force :
« La société de
masse, en ce qu'elle ne veut pas la culture mais seulement les
loisirs, est probablement une moindre menace pour la culture que le
philistinisme de la bonne société. (…) La caractéristique du
philistinisme cultivé a toujours été le mépris des loisirs et du
divertissement sous une forme ou une autre, parce que aucune
« valeur » n'en pouvait être tirée. La vérité est que
nous nous trouvons tous engagés dans le besoin de loisirs et de
divertissement (…) et c'est pure hypocrisie ou snobisme social que
de nier pour nous le pouvoir de divertissement et d'amusement des
choses, exactement les mêmes, qui font le divertissement et le
loisir de nos compagnons humains. Pour autant que la survie de la
culture est en question, elle est certainement moins menacée par
ceux qui remplissent leur temps vide au moyen des loisirs que par
ceux qui le remplissent avec quelques gadgets éducatifs au bonheur
la chance, en vue d'améliorer leur position sociale ».
Va essayer de te relever
après un coup pareil. Enfin, si tu retombe au sol un jour. Là, il tourne sur lui-même sans toucher l'élastique de son slip et projette alentour le contenu incommodant de ses poches comme un Tex Avery. Arendt parade. Et elle le peut. L'humiliation
est totale.
Georges, c'est rien. Un
petit, un minable, qu'elle dit. Il veut exister auprès du bourgeois, et comme
manifestement il n'a rien pour lui, il lui reste ce qui reste aux
plus dépourvus et aux plus faux : la culture, une culture de
façade, utilitaire : la culture, ça doit servir. À se faire
bien voir des uns, à se distinguer des autres, parce que la culture,
c'est du prestige. Comme le maquillage doré de Goldust : ça te
fait briller une ordure.
Et si ça sert à rien,
ça doit mourir. Ça vaut pour lui comme pour tous les caves qui
commentent sa vidéo. Tous veulent se distinguer, tous affirment ne
pas connaître la vidéo du Burger et se nourrir sainement l'esprit.
Distinction et imposture. Pour ça que Georges parle de « contenu
inutile », qu'il estime que la culture « apporte
quelque-chose à la société ». On réécoute sa vidéo après
avoir lu Arendt et c'est limpide. La culture chez lui est un asset,
une ressource profitable, pour ça qu'il peut la réduire en podcast.
Idéochoc n'est rien d'autre que ce « gadget éducatif »
avec lequel les philistins remplissent leur temps vide en vue
d'améliorer leur position, de se la raconter, de faire genre je
connais. Arendt, soutenue par Neil Postman, se jette dessus
l'agoniser de Kesagiri jusqu'à ce qu'il manque de défaillir, le
souffle court, les yeux exorbités sous les hurlements déchaînés
de la foule. C'est à dire de moi. Idéochoc se retient à la corde
pourtant. Et à ses 200 abonnés. Elle ne relève Georges que pour le
jeter tête première sur son sponsor qui s'écrase lourdement sur la
table des commentateurs et pleure sur les débris de sa dignité :
Si ! La culture de masse fait peser un risque sur la culture !
La société de masse veut le divertissement, et consomme ce
divertissement ; mais consomme aussi la culture ! Et ce
procès de consommation de la culture, mode inapproprié, risque de
dénaturer la culture elle-même !
Moi, tout ce que j'entends, c'est ouin ouin ouin.
Mais elle elle argumente, elle va te les clouer au sol comme une riveteuse ; parce qu'elle le peut :
« Je ne fais pas
allusion, bien sûr, à la diffusion de masse. Quand livres ou
reproductions sont jetés sur le marché à bas prix et sont vendus
en nombre considérable, cela n'atteint pas la nature des objets en
question. Mais leur nature est atteinte quand ces objets eux-mêmes
sont modifiés—réécrits, condensés, digérés, réduits à
l'état de pacotille pour la reproduction ou la mise en images. Cela
ne veut pas dire que la culture se répande dans les masses, mais que
la culture se trouve détruite pour engendrer le loisir. Le résultat
n'est pas une désintégration, mais une pourriture ... »
Transformer Le Prince de
Machiavel ou Nietzsche en podcasts de 25 minutes, promouvoir
cette merde, ce n'est pas diffuser la culture dans la société,
c'est transformer la culture en divertissement prêt à être
consommé. C'est la dégrader. Pire, puisque Idéochoc est aussi un
outil de propagande réactionnaire, c'est dénaturer Weber, dénaturer
Cicéron, Machiavel, etc. en les passant à la moulinette d'un
prêt-à-penser fascistoïde. C'est les réduire à des argumentaires
contre l'égalité, la justice et le progrès social. C'est en faire
de la pourriture. des gadgets. De la pacotille. Et Georges, qui produit des vidéos sur Youtube, ce
n'est rien d'autre que du divertissement aussi. Qui dénature les
œuvres qu'il évoque et jette de la pourriture à nos oreilles.
Mais la culture, c'est
quoi au juste ? C'est pas un truc utile qui apporte je ne sais
quoi à je ne sais qui. Faut se sortir cette connerie de la tête. Ou
laisser Arendt y mettre des idées plus justes à grands coup de brain chops.
La culture sera alors l'ensemble des choses qui durent. Des
bâtiments, des statues, des livres, des films et qui sont là comme
nous-mêmes nous sommes là, sans plus aucune raison, sans but, mais
auxquelles nous restons attachés parce qu'il y a quelque-chose, dans
ces livres, ces statues, ces tableaux, ces bâtiments, ces films, ces
musiques, qui résiste à ce qu'on en fait. La valeur des œuvres se
situe au delà de cette utilité que vante ce philistin déboussolé.
Valeur, s'il faut parler ainsi, est plutôt à trouver dans la durée
et dans l'unicité, dans ce qui fait qu'on continue à les contempler
et à les méditer. Alors bien sûr, elle le dit, un livre, on peut
l'éditer à des milliards d'exemplaires, on peut même l'imprimer
sur du PQ, ça ne modifie pas l’œuvre. Même abondamment frotté à
mon bunghole de grand cornolio. On peut imprimer la Joconde sur des
stylos, des foulards, des dessous-de-verre, se la tatouer sur la
plante du pied et la piétiner à chaque pas, cela n'entame en rien
l'oeuvre elle-même, qui conserve son aura. On peut mettre LimhouseBlues de Bechet pour initier sa séance à Basic Fit, ce morceau ne
se réduira jamais à une rapide mise en jambe. Alors bien sûr, on
peut jouer les gatekeepers et dire que ce ne sont pas là des
rapports authentiques à la culture, à raison, mais il ne faut pas
pour autant verser dans l'illusion rétrospective d'un rapport
authentique, passé et perdu, aux œuvres. Jamais la société n'a eu
un tel rapport à la culture. Arendt en veut pour preuve le fait que
tout l'art moderne s'est construit contre la société (bourgeoise)
qui prétendait aimer l'art. Les artistes ont tous fui les bourgeois
dans les marges de la société, ont rejoint les exclus, les
réprouvés, en un mot : le peuple. Quand seuls les riches
oisifs avaient accès à la culture et faisaient société autour,
ils s'y rapportaient comme un moyen de distinction sociale et ils se
moquaient des rustres qui, n'y connaissant rien, espéraient entrer
dans leur cercle. Après, quand les petits-bourgeois ont compris que
la culture était pour eux un bon moyen d'élévation, d'intégrer le cénacle, un moyen pour
eux de « transcender » leur classe, ils se sont mis à
s'y intéresser et c'était ce qui pouvait arriver de pire à la
culture. Les rustres sont devenus des philistins-cutivés, et face à
eux, la société de masse, qui veut le divertissement, est
clairement un moindre mal :
« C'est une
question toujours ouverte de savoir s'il est plus difficile de
découvrir les grands auteurs du passé sans l'aide d'aucune
tradition, ou bien de les sauver des immondices du philistinisme
cultivé. Et la tâche de préserver le passé sans l'aide de la
tradition, et même contre les critères et les interprétations
traditionnels, est la même pour toute la civilisation occidentale.
(…) Dans cette tâche, la société de masse nous entrave bien
moins que la bonne société cultivée. »
Immondices, mec.
Immondices. Entrave.
On comprend qu'après
avoir été pressurisé pendant 8h, le travailleur a besoin de s'amuser, et pour cela, il y a les divertissements. Or, ces
divertissements ne prétendent pas être ce qu'ils ne sont pas ;
de la culture. Ils se jugent selon des critères tout autre :
non pas la durée mais « la fraîcheur et la nouveauté ».
Comme le pain. C'est un besoin vital au même titre que la nourriture
et le sommeil. On a beau jeu alors de condamner l'éphémère de ces
gloires quand leur nature même est d'être éphémères (éphémère
d'ailleurs était la vague des vidéo-essays sur la culture du vide,
ça a poppé avec la vidéo de Kombini, mais depuis 8 mois ça a
perdu fraîcheur et nouveauté et tout le monde est passé à autre
chose), autant reprocher à l'air d'être trop peu dense ou à
Georges de l'être trop, au point que rien ne rentre dans sa tête.
Pas même le parpaing que lui promet Kracauer dès que Arendt aura
propulsé Georges dans le coin où Kracauer trépigne. Autant
reprocher au pain de ne pas survivre à sa manducation. Le
travailleur assommé de travail a besoin de ce divertissement, parce
qu'il sait que la culture exige de lui qu'il tende toute son
attention, qu'elle exige de lui un temps libre de pleine
réceptivité ; or le temps de repos fatigué, de récupération,
n'est pas un temps libre : c'est aussi un temps du travail. La
fracture n'est donc pas entre les «moutons » et les
autres, mais entre ceux qui peuvent se la couler douce et ceux qui
consacrent le meilleur de leur temps et de leur énergie, en un mot
de leur vie, à des activités qui les rendent trop peu disponibles
pour entrer dans un processus de culture, de développement
harmonieux de leurs facultés au contact des œuvres pour lesquelles
ils continuent pourtant d'avoir respect et appétence. Et ce respect
gêné vaut mieux que l'étalage de mépris que nous offre la bête
immonde. Parce que quand ils peuvent voir, eux, ils voient. Ils
entendent quand ils écoutent et ils sont touchés. Mieux que
n'importe quel philistin, parce que eux regardent non pour les
autres, non pour assurer leur place dans une compétition égotique,
mais pour eux et, pas même pour eux, pour l’œuvre seule.
... Talking all day with nothing to say ...
Mais, dira-t-on, et
là,bien malgré moi je vais intervenir : la culture de masse, c'est
de la culture, succès Marvel et compagnie, c'est entendu Mais la
culture du vide : nein nein nein !
Ah bon ? Les
critiques qui étaient faites à la culture de masse sont pourtant
EXACTEMENT celles adressées à la culture du vide aujourd'hui. Vielleicht, mais on ne
peut pas nier que la culture du vide, c'est la culture de masse en
pire. C'est tout ce qu'il y avait de pire sans ce qu'il pouvait y
avoir de bien. Rah bon ? C'est oublier
trop vite ce qu'on a vu dans le sous-marin brun avec Debord, non ?
Tout ici est affaire de nature, non de degré. De plus, l'expression
polémique « culture du vide » n'est pas née
d'internet ! Elle date de cette culture de masse, de
divertissement, dont parle Arendt. Le plus loin que je suis remonté,
c'est à cet article québécois du 27 mars 1979. Serge Deneault,
dans le Daily McGill, répond à la lourde condamnation de Nathalie
Petrowski, pour qui tout le disco était une « démagogie
dansante » annonçant la fin du monde. Serge parle de culture
du vide, mais pas pour parler du disco dans sa globalité :
juste du disco con fabriqué par des producteurs véreux et avides de
fric. Il reconnaît un bon disco et même un disco intelligent :
celui du Miss You des Stones, de Rod Stewart, de Blondie, et plus
tard on le devine de la new-wave, morceaux rocks qui empruntent au
disco sa rythmique dansante. Ce qu'il dit par contre des Village
People est destructeur :
« L'extraordinaire
succès remporté par un groupe extraordinairement con que sont les
Village People nous remet vite les pieds sur terre. Les People
offrent un bon spectacle, très vivant (les meilleurs du Canada Jam!)
mais il ne faut pas s'arrêter à ce qu'ils nous chantent dans les
oreilles. Mlle Petrowski m'a en quelque sorte réveillé de ma
torpeur face à ces groupe du genre et leur net côté réactionnaire.
Le trip du bonhomme macho, des bains saunas au YMCA, du bonheur bâti
à coup d'argent, c'est devenu des succès internationaux (les People
pognent partout). Vous rendez-vous compte du message qui est diffusé
dans le monde entier ? $$$$, apparence virile, haut standard de
vie, $$$$ et $$$$.
Le disco, à cet égard,
atteint l'extrême-droite de la musique. Il encourage la
démobilisation, brime toute créativité (le disco, ça se danse en
série) et charrie des valeurs ultra-capitalistes. »
Ce genre d'entourloupe,
de machine à fric montée de toute pièce par des producteurs avides
de succès, Kracauer l'avait pressenti. Pour lui, il y a deux
cultures de masse, ou plutôt il y a une culture des masses et une
culture pour les masses. Cette dernière est abrutissante, débile,
conçue par les bourgeois pour les masses qu'ils méprisent, et ce
qu'ils produisent pue le mépris de classe, la morgue et le sapin.
Mais dans les grandes villes, dans les grands centres urbains, où
les masses de travailleurs ne sont pas totalement abruties par leur
travail mais vivent tout de même comme des masses, dans
l'indistinction et la course permanente, ces masses prennent
conscience d'elles-mêmes et produisent des divertissements qui
répondent en tout point à leur situation, à leur mouvement, à leur
état de tension continue. Dans les grandes villes, le divertissement
produit par les masses pour elles-mêmes devient une culture à part
entière. Non parce qu'il recyclerait des contenus esthétiques et
moraux passés, vieillots, s'abaisserait devant le public
petit-bourgeois à le caresser dans le sens de ses obsessions, mais parce qu'il lui crache à la gueule, et
l'abandonne à la poussière, préférant traduire, sous des formes
diverses (danse des Tiller Girls, Cabarets, etc.) toutes également méprisées, leur situation
sociale et politique. Kracauer parle de spectacles dans lesquels tout
est superficiel comme on parle aujourd'hui des vidéos Tiktok,
tout y est stimulations s'enchaînant sans fin, de telle sorte qu'on
ne puisse pas penser, comme dans la culture du vide, succession
d'impressions multiformes qui ne forment pas une totalité, comme
dans vous avez compris quoi :
« Les excitations
des sens ici se succèdent si étroitement qu'elles ne laissent pas
de possibilité à la moindre réflexion de se glisser entre elles.
Les éclaboussures des projecteurs et les accompagnements musicaux se
maintiennent à la surface comme des flotteurs. […] Le public
berlinois a raison (…) quand il donne la préférence à l'éclat
superficiel des stars, des films, des revues et des pièces à grand
spectacle. Ici, dans l'extériorité pure, il se trouve lui-même, la
succession, éclatée en morceaux, des splendides impressions
sensorielles, met à jour sa propre réalité. »
Notre existence est
éclatée en morceaux, faite de moments qui se succèdent sans se
suivre, qui au bout de la journée, de la semaine, du mois, ne
forment pas une totalité et ne nous concernent pas : en tous, ou
presque, nous pourrions être remplacés sans perte par n'importe qui
d'autre. C'est le destin des masses d'ouvriers, d'employés de
bureau, de travailleurs urbains prolétarisés, etc.
Les masses aiment la
culture du vide non parce qu'elle seraient décérébrées, ou
détournées des valeurs hautes par des forces occultes, mais parce
qu'elles y trouvent le reflet de ce qu'elles sont et l'expression
directe, pure, de leur situation. Elles y trouvent une esthétique à
leur mesure, faite dans la fièvre par des gens qui produisent
spontanément du divertissement, sous la pression du flux tendu,
entre deux cours, deux journées de taf, divertissement qui rencontre
le succès parce que les gens, qui regardent ça dans le même temps
contraint, s'y reconnaissent. Georges, lui, ne s'y reconnaît pas.
Tant mieux : on ne se reconnaît pas en lui. Pour lui, c'est
l'oeuvre du grand satan, du manipulateur en chef : pour lui,
« c'est pas possible que ce phénomène-là, cette débilisation
généralisée, soit anodine. Y a forcément quelque-chose ou
quelqu'un, derrière, y a forcément un intérêt pour des grands
groupes de nous voir devenir progressivement des attardés mentaux. »
Et lui de nous montrer un
article du Figaro concernant la Chine … que manifestement il n'a
pas lu ! Pourquoi lire ? Hein ? Pourquoi apprendre des choses ?
Et les restituer fidèlement ? Il affirme : « Comment ça
se fait que les gens qui sont derrière Tiktok l'interdisent à leur
propre population ? » Tu parles de qui mec ? De
Bytedance ? Ils interdisent rien. C'est le gouvernement chinois
qui limite l'accès à internet aux enfants et aux jeunes. Pas à la
population … Ce serait débile pour un Etat qui utilise le
numérique pour fliquer tout le monde de fermer le robinet à
délation… T'es au courant que sous le texte en gras y a du texte
plus petit et que c'est lui qu'il faut lire ? Que ça s'appelle
un article ? Que le texte en gras—le titre—n'est qu'une
accroche ?
Et c'est encore plus débile après : il parle des patrons américains de la tech qui interdisent les écrans à leurs enfants.
Il sous-entend que ceux qui nous rendent débiles ne veulent pas que
leurs propres enfants le deviennent, comme s'ils voulaient créer une
sorte de caste dirigeante mondiale. Mais tout parent responsable et
informé fait pareil, tu le sais ou pas ? Putain ! t'as même
une page officielle de l'Etat français qui résume les
recommandations de l'OMS ! L'Etat !
Avant 3ans, pas d'écran, jusqu'à 6 ans, c'est déconseillé, et si
écran, faut que ce soit avec adulte et intérêt pédagogique,
jusqu'à 12 ans, l'écran doit être très limité et toujours
accompagné d'un adulte, et à partir de là, l'utilisation et
l'autonomie doivent être progressives jusqu'à 18 ans. Ils ne font
qu'appliquer ce que préconisent les médecins et les spécialistes …
Tu t'informes où, sérieux ? Dans le cul d'un âne ?
Mais le pire, c'est qu'il
illustre ça avec une vidéo connue de Cardi-B—qui, de mon côté,
est moins connue que sa vidéo, dans laquelle on la voit cesser de
danser quand son enfant entre dans la pièce ; laissant entendre
que Cardi-B participe d'un effort de débilisation de la population
en dansant lascivement sur internet, mais qu'elle ne veut pas que sa
propre enfant soit débile, c'est-à-dire exposée ce genre de
contenu. C'est déjà très con.
Il en fait un agent de l'intérieur,
la cinquième colonne d'une armée qui veut notre anéantissement.
C'est en plus très comploplo. Je rappelle ces passages des Protocoles
qu'on a déjà lus ensemble : « Considérez ces brutes
alcoolisées stupéfiées par la boisson, dont la liberté tolère un
usage illimité ! Allons-nous nous permettre et permettre à nos
semblables de les imiter ? Chez les chrétiens, le peuple est
abruti par l’alcool, la jeunesse est détraquée par les classiques
et la débauche prématurée à laquelle l’ont incitée nos
agents ». Il le dit clairement, l'affreux Jojo : « la
distraction est une arme ». Qui tue l'homme catholique cisgenre
avide de viande et d'homogénéité sociale j'imagine. C'est là
qu'arrive la ref à Huxley et la possible action en sous-main de la
fausse citation et là : tout est carrément douteux. Alors on se doute
qu'il ne l'aime pas, Cardi-B : c'est une afro-caribéenne au
succès mondial. Qui chante en plus qu'elle ne cuisine ni ne fait le ménage.
Est-ce une raison pour contrefaire ainsi la réalité ?
Parce que ce qui se passe
dans cette vidéo, c'est pas ce qu'il en dit. Cardi-B danse sur une
de ses chansons, WAP, qui parle très très très ouvertement de
cul :
Beat
it up, baby, catch a charge Extra
large and extra hard Put
this cookie right in yo' face Swipe
your nose like a credit card Hop
on top, I want a ride I
do a kegel, I'm kinda wild Look
at my mouth, look at my thighs This
water is wet, come take a dive
Elle ne veut tout
simplement pas que sa fille entende ces choses qui sont réservées à
un public mature. Là encore, rien que de très raisonnable …
Pourquoi fantasmer une guerre mondiale ? C'est pas plus cool de
fantasmer un combat de catch, un celebrity death match comme sur
MTV ?
D'imaginer Kracauer te
balancer un parpaing tellement gros au visage que c'est toi qui finit
réduit en podcast ?
... Your shallow proclamations all misinformation
Le pire, c'est que son
fantasme de cinquième colonne masque les vrais enjeux et la vraie
nature des choses. La vidéo d'Apolline, c'est quoi ? Un sketch.
Le gamin allemand qui explose son clavier parce que World of Warcraft
prend trop de temps à charger, c'est quoi ? Un sketch. De
Norman Kochanowski. « Les calculs sont pas bons Kévin. C'est
quand que tu mets des paillettes dans ma vie Kévin » c'est
quoi ? Un Sketch. D'Ines Reg. Y a que Baptiste qui n'est pas
net. Sur internet, n'importe qui peut jouir d'une gloire éphémère
en faisant une vidéo qui marquera les gens. Pas parce que c'est con,
pas parce que c'est mis en avant par une cabbale mondiale, mais parce
que c'est drôle. Et juste. Qu'est-ce qui est montré dans ces vidéos
?
Des scènes scriptées de
la vie quotidienne, tournées avec esprit, devant lesquelles on ne
peut que rire, ou ces moments auparavant rare où l'on fait un pas de
côté malgré soi hors des ornières et des sentiers rebattus, ces
moments où on est à côté de la plaque, ou on fait un truc un peu
fou, un peu débile, qui nous échappe, mais qui nous
permet surtout de nous échapper de nous-mêmes et de la vie qu'on
nous fait. Baptiste qui se baptise dans le feu, assis dans la chambre
où d'ordinaire il trime sur ses devoirs. Un type qui crie
« Internet ! » dans les rues de Nancy, ivre et loin
de chez lui. Ce mec qu'on n'attendait pas mais qui capté un truc dans
l'air, une attente insatisfaite, qui lui a donné une forme et une
expression hors contexte et immédiatement reconnaissable, c'est
Patrick. On n'attend jamais les Patrick et c'est dommage. Il est
directeur artistique, DJ, c'est spontané ce qu'il fait, ça s'est construit silencieusement en lui et ça tient
de la performance. Il s'en explique sur Brut et y analyse le truc. Ces exemples on pourrait les multiplier. C'est de ça dont Kracauer
parle : la vidéo courte, sans contexte, est la forme
d'expression artistique la plus réelle et la plus concrète
aujourd'hui. L'équivalent numérique du cabaret d'alors comme le swipe est celui de la revue. Il faut lire l'Ornement de la masse :
« une représentation esthétique est d'autant plus réelle
qu'elle est moins privée de réalité à l'extérieur de la sphère
esthétique. Si faible que soit la valeur qu'on attribue à
l'ornement de masse, il se situe, d'après son degré de réalité,
au-dessus de ces productions artistiques qui continuent à cultiver
dans des formes du passé de grands sentiments périmés »
Quand Le Hussard vante les mérites de Hugo et fait des Misérables une fable sur le christianisme, son propos n'a de réalité que dans son falzar de
bandeur de curé et dans la sphère esthétique. Ce qu'il raconte ne
traduit rien de ce qui est vécu réellement et concrètement par les
gens. Pourtant, Hugo c'est immense. Ces petites vidéos en face ça
pèse pas lourd, faites avec deux bouts de ficelle dans un salon ou
une chambre, ça adhère pourtant bien plus au réel, au vécu des
gens, soumises qu'elles sont dans leur forme aux mêmes contraintes que la vie des créateurs et du public : c'est un art sous
pression, qui s'échappe brièvement par le rire. Parfois on a juste
envie d'un burger, d'autres fois on veut plus. On veut un burger et savoir le dire avec panache. On veut jouer avec les
chaises. Justement parce que le Chèque de caution. Parce que valoir
quelque-chose, c'est pas capitaliser de la petite culture, pour sa petite gloriole, pour se redorer le blase, comme Goldust, c'est
casser les chaises, s'asseoir sur le chèque de caution et se
refaire. C'est le contraire d'amasser dans sa cassette. C'est potlatch. De cassette on n'en
a de toute façon pas, Potatch dès qu'on casque. On compte chaque sou, on sait ce qui nous en coûte
de vivre. Alors c'est vivre au-delà de ce qu'on fait de nous, c'est résister à la nécessité, que de vouloir des paillettes dans nos yeux, des moulures au
plafond. Pas pour étaler une réussite aussi fausse que le reste,
comme cet arnaqueur dans son garage qui montre une voiture qui n'est
pas la sienne puis une bibliothèque qu'il n'a pas lue, mais parce
que pour une fois, on veut être regardé pour ce que l'on est, ce
que l'on vaut, et pas ce que l'on rapporte. Y a plus de leçons à
tirer de « si si, je suis très très net » que de la vidéo de merde que je commente.
Bonjour, c'est Frank Leboeuf ...
Boum. Il dit plus que les
termes, Kracauer. Il plie le game comme une table en formica.
Dans Le culte de la
distraction, il oppose culture de masse et culture pour les
masses : « Cette extériorisation (la culture des masses)
a la sincérité pour soi. Ce n'est pas elle qui menace la vérité.
Celle-ci n'est menacée que par l'affirmation naïve de valeurs
culturelles devenues irréelles, par l'abus inconsidéré de concepts
comme personnalité, intériorité, tragique, etc. qui, en soi,
désignent certainement d'éminents contenus, mais qui, à la suite
des transformations sociales, ont perdu dans une large mesure les
fondements qui les portaient ; dans la plupart des cas, ils ont
pris aujourd'hui un mauvais arrière-goût, car ils détournent par
trop l'attention, des dommages extérieurs subis par la société,
sur la personne privée. Dans les domaines de la littérature, du
théâtre, de la musique, de tels phénomènes de refoulement sont
légion. Ils se donnent l'allure du grand art et sont en réalité
des figures périmées, jetant simplement un œil en passant sur les
misères du monde actuel ».
Périmé, mec. Périmé.
Le problème c'est pas la
paresse des masses : ce sont les conditions dans lesquelles ont
les fait vivre, l'inquiétude, le manque, l'enfermement ;
donnez-leur du temps et vous verrez les merveilles qui en sortent.
Qu'ils arrivent dans cet état de vide intérieur à produire des
œuvres vivantes et vraies, cela devrait être applaudi. Kracauer
applaudit BamBamBam ! En tapant la tête de son
adversaire au sol avant de l'écraser pour le décompte final :
« On accuse les
berlinois d'être avides de distraction, c'est un reproche
petit-bourgeois. Certes, l'appétit de distraction est plus grand ici
qu'en province, mais plus grande aussi, et plus sensible, est la
tension des masses travailleuses—une tension essentiellement
formelle—qui occupe pleinement leur journée sans la remplir. Il
faut rattraper ce qu'on a manqué, on ne peut le rechercher que dans
le même domaine de surface où on a été contraint de se manquer
soi-même. Cette forme d'activité (de loisir) est nécessairement
conditionnée par la forme d'activité en entreprise »
Georges, c'est ce reproche là qu'il fait. Il est petit-bourgeois.
Si on peut parler de
culture du vide, c'est uniquement parce que vide est l'existence
qu'on nous impose à toute force. On nous attache à un travail
abrutissant, à des conditions de travail dégradantes et
meurtrières, on nous tient par la peur de la concurrence, d'un
chômage ou des minima sociaux de moins en moins sûrs et suffisants,
tout ça pour qu'on puisse verser masse de thunes aux
actionnaires—parce que là-dessus on est les champions d'Europe, en
produisant, par des boulots à la con, une richesse qui nous échappe
plus encore que notre temps. Nous sommes, dans beaucoup de nos
activités, remplaçables par n'importe qui. Il y a une sorte
d'objectivité donc à ce que n'importe qui puisse accéder à la
célébrité, par chance, pour retomber dans l'anonymat ensuite. Il y
a une objectivité dans la forme courte, qui peut être consommée le
temps d'un trajet de bus, d'une pause clope. Mais ce vide est une
forme pleine, pleinement signifiante, qui adhère aux conditions
d'existence et aux préoccupations des masses qui les produisent et
consomment. Tout doit aller vite, parce que le temps est compté,
parce que c'est la course, parce qu'on ne nous laisse pas souffler, entre taf, transports, enfants, parce que tout nous interpelle, parce que la fatigue, notre état
constant, n'est pas un engourdissement mais une hyper-excitabilité.
Et que les masses
accèdent librement à une forme d'expression autonome, à une
pensée, qu'elle se saisisse d'elles-mêmes au moyen de ses
divertissements, ça, ça défrise le bourgeois. C'est lui, l'arbitre
du goût, du bon goût, c'est lui qui sait, mieux que le peuple, ce
que le peuple veut et ce dont il a besoin. Économiquement, il a
besoin d'austérité, et culturellement, il a besoin d'une bombance
infâme dégoulinante de bons sentiments, de petite morale, de
petites idées, de petites identités. Un truc bien cadré et bien
naze, bien réac, qui sent la lasure autant que les bottes cirées, qui prétend éduquer et élever les masses en leur imposant ces valeurs déplacées que petit-bourgeois et philistins
affichent et auxquelles ils n'ont jamais adhéré. Mais il y a pire
aujourd'hui, et d'une certaine manière Kracauer l'avait senti :
les bourgeois, les philistins, sont condamnés face au masses soit à
se retirer, à abandonner leur position sociale, soit à « manger
à la même table » ; mais ils ont trop l'habitude de
servir les plats. Ce sont eux maintenant qui abrutissent les masses,
en leur donnant ce qu'ils s'imaginent qu'elles veulent, cette chose
qui seule doit être appelée culture du vide : celle qui vient d'en haut, TopDown en langue managériale, Endemol avec la
téléréalité, qui transforme les candidats en comédiens
permanents et les marques qui les transforment en VRP. Eux ne font
pas des réseaux sociaux un moyen d'exister, d'expression, mais d'extortion, plumant des fans admiratifs et trop peu
méfiants. Ce que disait Serge des Village People. Les anges de la
téléréalité, c'est Village People : « réactionnaire.
Le trip du bonhomme macho, des bains saunas au YMCA, du bonheur bâti
à coup d'argent, c'est devenu des succès internationaux. Vous
rendez-vous compte du message qui est diffusé dans le monde entier ?
$$$$, apparence virile, haut standard de vie, $$$$ et $$$$. »
C'est Bolloré, qui transforme un présentateur sportif
médiatiquement mort en journaliste politique de premier plan, une
activiste fémonationaliste issue du clan Le Pen en journaliste
d'investigation, qui finance Frontières, ce pseudo médiapart
d'extrême-droite, pour qu'ils servent la soupe ultralibérale aux
fascistes sous couvert d'information sourcées aux officines
(think-tanks, agences de sondages) détenues par Bolloré lui-même,
qui est ainsi capable de décider de ce qu'on doit considérer comme
réel, d'en faire parler à la radio et dans les journaux, d'imposer,
par l'édition, la télé et le cinéma maintenant ce que le peuple
doit penser, aimer, consommer. Alors même que tout ça est
totalement hors sol. La culture du vide, c'est Georges, incapable
d'ouvrir un livre. C'est De Villers, qui ment ouvertement dans chacun
des siens, qui transforme avec le Puy du fou l'idôlatrie la plus
stupide en histoire. C'est Idéochoc. Niveau entreprise de décérébration, de
nivellement vers le bas, de manipulation, niveau perte des valeurs et
des hiérarchies, on se place là. Mais ce n'est pas de ça dont il
parle : lui préfère attaquer l'humour populaire qui émerge du
peuple. Ce qui le fait chier, c'est l'indépendance. Ce qui le fait
chier, c'est qu'Apolline soit une femme forte qui a plus de joie de
vivre et de succès que lui. Parce que lui clairement on veut pas de
sa gueule sur un burger.
Dingdingding !
Restent trois points à
aborder comme un décompte final : est-ce que ce divertissement
populaire est la norme en occident ? Non : au sens du
normatif, la disqualification massive de ces vidéos, de ces
personnalités, montre que ce n'est pas la norme ; au sens
descriptif non plus : certes, sur internet, ça semble prendre
de la place, mais internet est surtout le lieu où sont coupées, diffusées et commentées des séquences tirées d'émissions télé,
reprises, contestées ou promues par de personnalités oiseuses qui veulent faire
autorité, ou des gens en live taillant le bout de gras avec leur communauté en
faisant du react ou du jeu-vidéo. Les reels qui assument leur
légèreté et en font un divertissement sont rares face à tous
ceux qui cherchent à vendre une camelote ou à étaler leur
prétention. Sans compter l'internet mort. Encore que tout ça ne vaut que pour le divertissement
vidéo ; n'oublions pas qu'internet, c'est encore
essentiellement du texte. Enfin, hors internet et comptes
individuels, il arrive que les marques surfent sur la vague. Comme
Quick. Mais pour l'essentiel, la trop rare reconnaissance de ce qui agite les
masses ne passe pas par un tel processus direct, mais par une
communication corporate qui mouline les préoccupations légitimes en
tokens absurdes qui soulèvent contre eux une indignation justifiée,
comme quand Gillette prétend réinventer la masculinité un siècle après avoir inventé une féminité glabre pour s'ouvrir un nouveau marché, ou en un
truc encore plus bas de gamme que ces vidéos, comme quand Netflix
conçoit ses films de telle sorte à ce qu'ils puissent être suivis
sans être regardés, parce que le peuple veut que des vidéos tournent pendant qu'ils sont sur leur téléphone. Appolline ? Ce n'est pas la culture du
vide. C'est BottomUp. C'est la diffusion du profus.
Cette note, je la retarde depuis un bon
moment. Je l'avais commencée, puis recommencée, puis elle s'est
perdue, et de toute façon, mes brouillons sont trop vieux pour être
repris tels quels. Je dois tout reprendre. J'arrive dans la période
héroïque de ce marathon, quand tous les muscles te brûlent, que tu
trébuches à chaque pas, que tu sues, tu sues putain, que même tes
yeux suent, flétrissent dans leur orbite comme deux pruneaux noirs
qui suintent leurs sucs, que t'as perdu tellement d'eau que t'es sec
comme les répliques passives-agressives de ton manager, que tu te
dis que jamais t'aurais dû te lancer dans cette « aventure »,
« aventure » mon cul, grosse connerie oui, que tu serai
mieux dans ton canap' à jouer aux jeux-vidéos, que t'as qu'une
envie c'est de mourir, d'autant plus que t'en es qu'au 5e km.
Bon, je n'en suis pas vraiment au 5e
km, moi, 21 notes déjà, 22 avec celle-là, c'est un semi-marathon
mais on voit l'idée. Et franchement, je n'irai pas plus loin. Je
vois bien que tout le monde s'en fout de cette histoire, ou presque.
Et si en ce moment, il y a un creux, que cette fausse citation a peu
d'actu, elle va remonter en flèche l'an prochain, ça fait pas un
pli. Ou poper méchamment dans un autre pays que je n'ai pas encore
eu la présence d'esprit d'aller sonder. Donc : j'arrête. Cette
note, que je fomente depuis deux ans, et une autre, en matière de
conclusion, et basta. Je clôture l'enquête.
Si je l'ai retardée autant, cette
note, c'est parce qu'elle m'oblige à faire un truc très
déplaisant : regarder cette vidéo débile plusieurs fois
d'affilée.
Et bon sang que j'ai pas envie. Elle
prétend dénoncer la culture du vide, et son petit titre annonce
déjà la hauteur de vue : Comment Kombini nous a rendus
débiles.
Le point à la fin
est dans le titre même de la vidéo. C'est à ça qu'on voit que le
type est colère. Et le type en question, je ne le connaissais pas.
C'est une amie qui m'a envoyé le lien le 28 novembre 2024. C'est
dire que ce projet date.
Je
regardais une vidéo sur "La culture du vide" (donc la
glorification de no name parce qu'ils sont devenus des memes avec une
connerie filmée) et à la fin il parle d'Huxley et de son livre qui
présente la distraction comme une arme pour étouffer la révolte,
je crois qu'il regarde pas Trucs de Philo
(…) Après
c’est juste une mention sans sortir toute la citation mais ça m’a
quand même fait tiquer car la ref était évidente si tu connais
déjà la citation
Et elle y est allé de son petit
commentaire :
Sans
avoir forcément les références culturelles j’avais déjà du
mal avec
le propos très « réveillez vous les moutons »,
positionnement que je trouve un peu cringe dès lors qu’on a passé
16ans. Je voulais être sûre de pas me faire une fausse idée donc
j’ai essayé de regarder d’autres vidéos de lui mais j’avoue
que tout est sur le même ton je trouve
Après avoir regardé, et regardé
encore pour cette note inutile, je la trouve bien trop indulgente
tant rien ne va. À commencer par le type. Que je ne connaissais
pas : Georges. Alors, pour moi, Georges, c'est un yeti et il est
cool. Même s'il n'est pas très pratique.
Lui, c'est pas un yeti. Et
il est tout sauf cool. Ça prend pas bien long pour découvrir qu'il
est pote avec Papacito et qu'on le retrouve dans les pages de La
Furia, ce « charlie Hebdo d'extrême-droite », chez
Frontières, ce « médiapart d'êtrême-droite ». Ce cave
est de tous les ersatz ratés que les fachos multiplient pour essayer
de faire croire au monde qu'ils savent faire du journalisme et
produire des idées. Ça montre déjà un peu l'idée qu'il se fait
de la culture, coincé entre Tegner, papacito et Meursault : de la
copie sans âme ni fonds, une contradiction dans les termes, du bas
nationalisme financé par l'étranger. Streetpress m'apprend en plus qu'il est passé par Valeurs Actuelles et
produisait des vidéos pour Zemmour pendant sa campagne. Le caniveau,
donc. Depuis le départ. Caniveau largement abreuvé de cash et de
contenu par Orban, soutenu maintenant par Bolloré. Mais y a pire, si tant est qu'il puisse y avoir
pire. Y a ce que ce Georges-pas-le-yeti raconte …
Alors, ce qu'il raconte n'étonnera
personne vu le pedigree du bonhomme. Et ne vaut franchement pas la
peine qu'on s'y penche. Enfin, en ce qui me concerne, si, une phrase,
une référence minable à Aldous Huxley, c'est dire le niveau de
sérieux, mais avant d'y arriver, faut se coltiner la boue et tenter
de nettoyer, comme Héraklès en son temps,cette autre écurie
d'Augias qu'est sa cervelle.
Matières brunes
Donc, Georges-pas-le-yéti, qu'est-ce
qu'il nous dit ?
Il part d'une interview Kombini avec
Apolline, l'héroïne éphémère de la vidéo « je veux un burger wesh » pour dénoncer la culture du vide. Mais il va
plus loin et défend trois thèses égrainées dès le début de sa
vidéo, que je vais exprimer au conditionnel parce qu'il faudrait pas
trop déconner non plus :
la culture du vide serait la
médiatisation de la médiocrité
ce spectacle de la médiocrité
serait « devenu la norme en occident »
cela afin de produire un
« conditionnement des masses »
Ce qu'il nous chie sans preuve, je
devrais le flusher sans scrupule. Mais si vous m'avez lu jusqu'ici,
vous le savez, quand c'est con et prétentieux, moi, ça m'amuse, je
retombe en enfance, je suis comme un bébé Cradingue qui vient jouer
dans le pot des autres. D'autant plus que cet étron de cerveau, il
est plein de petits morceaux pas digérés qu'on voit mais qu'on ne
peut identifier. Georges-pas-le-yéti, il dit quoi vraiment de
Kombini ? Rien. On n'apprend rien. On voit juste ici ou là dans
ce caca une sorte de peau de maïs qui semble avoir été une idée
une fois. Il dit quoi de ce qu'est la culture ? Rien, on n'en
apprend rien, y a juste ce truc filamentaire qui s'entortille
là-dedans, ressort d'un côté et de l'autre, on ne sait si c'est
une pousse de soja ou un ténia crevé. Et moi, foutre mes doigts
là-dedans, ça me réjouit, voir cet étron se déliter et tomber en
chiasse au moindre toucher, c'est un plaisir incroyable, que je vais
vous partager, c'est comme un tour de magie : là y a un truc,
et d'un coup de baguette shazaaam y'a plus rien. Plus rapide que les
économies de Butters cramées sur les marchés. On croyait voir un
video-essay, on a juste un ego-trip merdique. Une coulée brune.
Pour lui, la culture du vide est une
contradiction dans les termes. La culture « élève »,
« transcende » et « cherche à apporter
quelque-chose au monde, à la collectivité, à la communauté ».
Ce sont ses mots pas les miens, j'essaye de ne pas rire en les
écrivant. Là où la culture du vide, « culture du rien »
a « tendance à privilégier l'unique divertissement sans
aucune réflexion derrière », divertissement « vide »,
simple médiatisation de la médiocrité, qui repose sur
l'individualisme de la société, le besoin de satisfaction immédiate
des uns et l'égocentrisme des autres. Or, dit-il, le « vide
intersidéral » qu'est cette « culture façon kombini »,
comment pourrait-il nous élever et prétendre à être une vraie
culture ? Il ne le peut pas, nous dit-il, ce pourquoi il préfère
parler d'anti-culture ou de pseudo-culture pour désigner cette
culture qui nous abaisserait à dessein : « Y a forcément
quelque-chose ou quelqu'un derrière, y a forcément un intérêt
pour des grands groupes de nous voir devenir progressivement des
attardés mentaux ». Ce qui ferait de Kombini non pas un
mauvais media, mais une arme dans une guerre contre l'intelligence.
Intelligence dont Georges-pas-le-yéti se présente comme le héraut.
Piètre Héraut.
Piètre Héraut déjà parce que, je
vous donne ce petit tip, c'est cadeau, quand quelqu'un parlant de
culture n'a rien de plus à dire que la culture transcende et élève,
c'est qu'il n'a strictement rien à dire. Transcende quoi ? Pour
monter où ? On sait pas. L'important est juste de lâcher un
mot ronflant. Là, a part donner un sentiment de supériorité sur
ceux qui se divertissent à vide, je vois pas. Et cet anti-yéti pas
sympa, il a l'air de se croire bien supérieur. Et peut-être à
raison. Car s'il ne dit rien de ce qu'il estime être une vraie
culture, ses références je crois parlent pour lui : il
s'appuie sur un petit nombre d'essayistes, sociologues et autres,
comme Kahnmann, Guy Debord, Neil Postman, Jean Baudrillard, et un
romancier, qui passe pour un auteur de science-fiction, Aldous
Huxley. La culture serait donc, j'imagine, avec toute la charité
dont je suis capable, ce qui nous sort de nous-mêmes pour nous faire
rencontrer un réel hors de proportion avec la portion congrue du
réel dont on peut témoigner (sociologie), qui nous le fait saisir
dans son ensemble et qui nous permet de nous projeter dans un avenir
qui d'ordinaire nous échappe (Huxley). Connaissance du monde,
connaissance du temps, qui nous arrache à nous-mêmes pour nous
mettre au cœur de structures qui nous dépassent. Structures qui
tiennent, visiblement, à la volonté malveillante de quelques
obscures artisans de l'horreur. Et là fini d'être charitable :
tout ça ne sert donc qu'une vision complotiste du monde qui ne
mérite que de disparaître dans la fosse sceptique.
Et Kombini là dedans ?
Si Georgie ne sait rien de la culture
ni du monde, une chose est sûre en tout cas : il sait que
Kombini c'est méchant et c'est pas bien. Ce qu'il en dit pue la
haine de bout en bout. Tellement qu'il ne se donne même pas la peine
de nous dire ce qu'est Kombini, trop caca pour lui pour aller le
sentir de près. Si bien que, manifestement, il n'a pas fait le
minimum de recherches, à savoir aller sur le site. Il a juste
regardé quelques reels, c'est tout. Pire : ces reels, qui
répondent à une hype, il s'imagine qu'ils la produisent ! Il
n'a vu que ce qui est destiné aux réseaux-sociaux, il n'a vu que la
com extérieure, pas l'objet. Il a poursuivi l'ombre pour la proie et
c'est bouffon. Car Apolline, elle n'apparaît pas sur le site.
Kombini n'a fait qu'une courte interview vidéo d'elle. Rien de plus.
Bon, Kombini, c'est quoi ? C'est
un pure player d'infos destiné aux 18-30 ans. C'est ainsi un assez
bon media culturel qui livre l'essentiel sur les actus du moment,
culturelles, numériques, idées de sortie, permet de se tenir au
courant et de se distraire. Ainsi, il « cherche à apporter
quelque-chose au monde, à la collectivité, à la communauté »,
à savoir une connaissance élémentaire sur ce dont on parle,
« élève » grâce à des articles qui proposent, sans
prétention aucune, du fonds et soulèvent des problèmes
intéressants. De quoi alimenter les conversations à la cafèt'. Des
exemples : articles sur une exposition à Paris sur le racisme,
sur l'origine alimentaire des taux de cadmium alarmants,
des critiques de film (dossier 137, Eddington) et une réflexion
intéressante sur qui devrait avoir droit d'acheter des places de
concert. Bien sûr, il y a aussi du contenu poubelle ...
Mais du contenu poubelle, il y en a sur
tous les sites d'information : les éditos, les tribunes, les
pages débats sont généralement très poubelle, sans compter que
l'astrologie est présente aussi dans la grande presse d'information.
Là, ça a au moins le mérite d'être un exercice de style qui se
veut drôle. Même si ça reste du contenu poubelle. Sans parler des
articles qui semblent être des pubs cachées (des publi-reportages
qu'on appelle ça) et sur lesquelles je n'ai pas eu envie de cliquer.
Donc en fait il est assez bien ce site. J'ai passé une heure dessus
et un bon moment, j'ai identifié des nouvelles importantes,
intéressantes, sur lesquelles l'essentiel était rapidement et
clairement délivré, à côté de contenu détente. J'apprends
d'ailleurs sur wikipedia que Kombini est partenaire de Disclose, le
média d'enquête journalistique, et à côté de ce truc franchement
cool, des choses sacrément moins cool sur le conflit entre éthique
journalistique et dépendance vis-à-vis des annonceurs (les marques
qui financent le site par la publicité). Mais ce ne sont pas ces
conflits, les mauvaises conditions de travail, la présentation sur
un même niveau de l'information, de l'infotainment et du
publireportage, qui gênent Georgie, c'est que Kombini nous rendrait
con (en nous parlant expositions, cinéma, etc. ?) Et là on
voit tout de suite le biais débile typique des droitards. Il y a des
sujets à investiguer là, un site d'apparence décalé, qui cache un
revers sombre, à savoir qu'il se construit une audience jeune pour
la soumettre à une communication corporate cachée, à de la pub qui
ressemble à de l'info. Cela pas par méchanceté, mais à cause des
structures de pouvoir dans lesquels le site est pris et en raison du
pognon : un pure player dépend des revenus publicitaires pour
vivre, donc des entreprises extérieures qui peuvent avoir intérêt
à faire pression (pour des raisons d'image) et in fine de sa
visibilité : il faut du trafic sur le site, et pour ça il faut
soit générer beaucoup de contenu nouveau mais peu dense, soit
produire une information approfondie, en terme d'analyse ou
d'enquête, ce qui est long et coûteux. C'est un choix éditorial
cohérent donc de parler de ce dont on parle, de faire de l'info de
seconde main, avec un ton accessible et rapide, avec des vidéos
brèves, du témoignage, plutôt que de produire une information
nouvelle et détaillée. Y a bien un truc à condamner là-dedans :
le capitalisme, mais on ne peut pas dire que Kombini c'est du vide.
Le site regorge d'infos, dont d'infos culturelles, écologiques et
politiques, dignes de ce nom.
Georges-pas-le-Yeti, il a donc pas
attendu Kombini pour être con. C'est sa conscience malheureuse, ça,
d'être con, alors il cherche à toute force à le cacher, il vit
dans le déni de sa bêtise et plus il s'efforce de l'effacer plus
elle est manifeste. Comme il est manifeste que, contrairement à ce
qu'il veut nous faire croire, il ne lit pas. Sa culture n'est pas la
culture écrite, la culture des livres, mais la culture de l'image,
celle-là même qu'il dénonce à travers Kombini. Ce qui le dérange
là-dedans, c'est que Kombini incarne une culture de l'image qui
penche à gauche, qui parle d'écologie en mots simples et forts,
d'égalité dans des vidéos d'une minute, qui donne la parole à
tous, pour peu qu'ils aient vécu un truc ou possèdent une expertise
quelconque, que Kombini ça marche, quand lui baigne dans une culture
de l'image d'extrême-droite : il suffit de regarder comme tout
le contenu de sa vidéo ne réside pas dans ce qu'il dit, mais dans
le montage insultant typique des raptors d'antan.
Culture Club ?
Comment est-ce que je peux dire un truc
pareil me demanderez-vous, alors qu'il nourrit sa vidéo de nombreux
textes qu'il cite et sur lesquels il s'appuie ? Il fait une
vidéo youtube, certes, mais il incarne la culture du texte. Non ?
Non. Mais Kahnmann ? Guy Debord ? Neil Postman ? Jean
Baudrillard ? Huxley ? Lipovetsky ? C'est pas tout le
monde qui connaît, qui maîtrise, qui peut exploiter ça ! Je
suis d'accord. Justement. Ce qu'il dit de ces auteurs est risible,
c'est tout le pourquoi.
Prenons Daniel Kahnmann. Qu'en dit-il ?
« Pour lui, y a deux systèmes de
pensée. Y a un système de pensée court, réactif, quasiment
instinctif, et un système de pensée lente, un système de pensée
d'analyse qui va permettre, qui va favoriser en tout cas, la
construction d'une pensée. Le format même de Tik-Tok, des reels
instagram, ou youtube, favorise le premier système de pensée. La
culture du vide a donc un allié de taille dans la bataille contre
nous, c'est la structure même des réseaux-sociaux. »
Et c'est stupide. Déjà que le bouquin
de Kahnmann n'est pas très brillant, c'est une succession
d'exemples, de petits exercices pratiques, de généralités, si bien
que le succès de l'auteur tient à son idée plus qu'à son livre,
son livre se lit vite et ce qu'on en retire tient sur un post-it.
Mais ce qu'en dit George n'est même pas sur ce post-it. Il est gravé
au compas sur le pupitre par un dark Sasuke qui n'écoute qu'à
moitié et comprend encore moins. Ce que Kahnmann affirme, c'est que
le cerveau est gourmand en énergie, alors il s'économise et
fonctionne donc le plus souvent de manière instinctive. Souvent y a
pas besoin de plus. Instinctif ne veut pas dire bête, cet instinct
est le résultat d'un entraînement, c'est de l'acquis. Il peut
faire, et il fait d'ailleurs des choses très compliquées de manière
instinctive : marcher par exemple, tenir une conversation. Moi
par exemple, repérer une structure argumentative dans un texte c'est
devenu du système 1. Un peu émoussé, mais quand j'enseignais ça
ne me demandait aucun effort. Au contraire, dès que je vois un
Tik-tok, je suis perplexe, je réfléchis, je verbalise, parce que je
n'ai pas les codes, je ne connais pas les trends, alors tout ce que
j'y vois est alien. Bizarre, incompréhensible. Le système 1 n'a
rien à voir avec la bêtise ou la paresse, mais avec l'économie. Il
est globalement efficace, tombe juste quand il ne s'écarte pas de ce
qu'il sait faire, et laisse place au système 2 quand il se rend
compte qu'il est face à une difficulté ou face à une situation
qu'il ne maîtrise pas. Bref, même suivre une vidéo de Georges,
c'est débilitant dès lors qu'on est d'accord avec.
Debord maintenant, et Postman :
« ...Debord dans la Société du
Spectacle critiquait déjà à son époque, le spectacle et le
divertissement permanent. C'est pourquoi cette culture du vide elle
est qualifiée de mort par Postman : à force d'être diverti à
l'extrême, à force d'être absorbé par des contenus superficiels,
on en perd notre sens critique, on meurt intellectuellement parce
qu'on pense plus vraiment à force de déconner, quelque-part. »
Quelque-part peut-être, mais pas chez
Debord. Et pas chez Postman.
Debord le dit très bien dans ses
« Commentaires sur la société du Spectacle » :
« Le pouvoir du spectacle, qui
est si essentiellement unitaire (…) s'indigne assez souvent de voir
se constituer, sous son règne, une politique-spectacle, une
justice-spectacle, une médecine-spectacle, ou tant d'aussi
surprenants « excès médiatiques ». Ainsi le spectacle
ne serait rien d'autre que l'excès du médiatique, dont la nature,
indiscutablement bonne, puisqu'il sert à communiquer, est parfois
portée aux excès. (…) Les maîtres de la société (…)
reprochent à la plèbe des spectateurs sa tendance à s'adonner sans
retenue, et presque bestialement, aux plaisirs médiatiques. On
dissimulera ainsi, derrière une multitude virtuellement infinie de
prétendues divergences médiatiques, ce qui est tout au contraire le
résultat d'une convergence spectaculaire voulue avec une remarquable
ténacité (…) la logique sévère du spectacle commande partout la
foisonnante diversité des extravagances médiatiques »
On reproche à la plèbe son usage
bestial du médiatique ; c'est ce que fait Georgie dans son
petit enclos, quand il reproche à Apolline sa célébrité soudaine
sans remettre en question sa propre présence sur internet : il
manifeste la même nature du spectaculaire sous des dehors
différents, plus respectables qu'en apparence, parce que le
spectacle, ce n'est pas l'excès, ni le divertissement permanent,
c'est l'idéologie bourgeoise dans laquelle on baigne tous et plus
loin Debord offre avec une remarquable préscience un portrait au
vitriol de Georgie, au point qu'on se demande quel clown de caniveau
l'a enturlupiné comme ça au point de le faire flotter à 10 000
lieues de la vérité tout gonflé de son orgueil à l'hélium :
« (…) on peut voir se déchaîner
soudainement, avec une allégresse carnavalesque, une fin parodique
de la division du travail ; d'autant mieux venue qu'elle
coïncide avec le mouvement général de disparition de toute vraie
compétence. Un financier va chanter, un avocat va se faire
indicateur de police, un boulanger va exposer ses préférences
littéraires, un acteur va gouverner, un cuisinier va philosopher sur
les moments de cuisson comme jalons dans l'histoire universelle.
Chacun peut surgir dans le spectacle afin de s'adonner publiquement,
ou parfois pour s'être livré secrètement, à une activité
complètement autre que la spécialité pour laquelle il s'était
d'abord fait connaître. »
Georgie est journalistiquement
incompétent ; j'imagine qu'il s'est d'abord fait connaître
autrement, en faisant flotter des bateaux en papiers au bord des
routes. Toujours est-il que le sérieux avec lequel il est suivi est
la preuve qu'il appartient au spectacle tout autant que quiconque.
Sinon il dirait que Debord ne dénonce pas la culture du vide mais un
process de dépossession absolue, l'idéologie à l'oeuvre partout et
qui nous dépossède de notre vie comme la marchandise dépossédait,
sous forme de travail mort, le travail vivant de l'exploité. Il en
appelle à un retour à la vie, à une action collective d'où
déployer un langage nouveau, un nouveau rapport à l'histoire, à la
société, à l'art, au langage qui traduisent cette action dont ils
sont le fruit, et non pas à « parler de dieu au lieu de
scroller 4 heures sur les réseaux », vu que dieu est, lui
aussi, une représentation qui nous prive de notre pouvoir d'action,
un rapport social figé et mis hors d'atteinte dans une idée offerte
à la contemplation. Bref, Georgie n'a rien compris et, surprise n'a
rien compris à Postman :
La télévision, comme je lai laissé
entendre plus haut, joue le mieux son rôle quand elle présente des
divertissements légers mais elle nous fait le plus grand tort quand
elle coopte les modes de discours sérieux — informations,
politique, science, éducation, commerce, religion — et les
présente sous forme de divertissement. Mieux vaut encore pour nous
que la télévision nous donne le pire que le soi-disant meilleur.
« The A-Team » et « Cheers » ne menacent pas
la santé publique ; « 60 minutes », « Eye-Witmess
News » et « Sesame Street », si.
Même pour Postman ce type est un
gland : mieux vaut Apolline et son Burger wesh que Georges et sa
vidéo : d'autant qu'elle a tous les travers que la culture de
l'image porte avec elle :
« Dans une civilisation dominée
par le livre, le discours public est plutôt caractérisé par un
agencement ordonné et cohérent des faits et des idées. Le public à
qui il s’adresse a, en général, les compétences voulues pour
tirer parti d’un tel discours. Dans une civilisation du livre,
c’est une faute pour les écrivains de mentir, de se contredire, de
ne pas étayer leurs généralisations, d’essayer d’imposer des
connexions illogiques. Dans une civilisation du livre, c’est une
faute pour les lecteurs de ne pas faire attention, ou pire, d’être
indifférent »
Mais dans la civilisation de l'image,
no problemo ; on peut sous-entendre par l'habillage vidéo que
Bilal Hassani est célèbre pour avoir fait le con sur les réseaux
quand il a surtout réussi pour avoir appris le chant et participé à
de nombreux télé-crochets. Mais c'est une icône queer, alors
l'écorcher gratos est sans doute une figure imposée dans ce milieu
mascu-testo, du patinage artistique plus que de l'essai, tout en
fautant contre la vérité, la logique et les auteurs qu'il
revendique pourtant comme sources.
Mais c'est quand il parle d'Huxley que
vraiment il met des paillettes dans ma vie :
« la distraction c'est une arme.
Dans le meilleur des mondes, Aldous Huxley imagine une société où
les gens sont passifs et heureux, plein de plaisirs superficiels pour
éviter toute forme de révolte. Et on comprend où est-ce qu'il veut
en venir : si on est heureux tout le temps, on n'a pas le temps
de se poser et de réfléchir à des drames qui agissent dans notre
société. On évite toute remise en question. En s'affaiblissant
mentalement via les réseaux-sociaux et via les contenus courts,
c'est scientifique, on s'empêche de développer notre esprit
critique ».
On sait bien évidemment comment
l'extrême-droite utilise les réseaux-sociaux pour parler des
« drames » qui agissent dans notre société, les monter
en épingle pour attaquer systématiquement ceux qu'ils considèrent
être des étrangers de l'intérieur ou la cinquième colonne du
grand remplacement, culture du vide au sens où vraiment elle
désinforme et brain-rot la tête avec des sujets qui mériteraient
un traitement autrement plus sérieux. Mais passons. Penchons-nous
plutôt sur Huxley, qu'il déforme comme il déforme tout ce sur quoi
il pose son gros cul poilu de pas-Yéti indélicat.
C'est pas que les gens sont heureux
dans Brave new world, ils ne le sont pas, c'est qu'à la gêne
ressentie, à l'inconfort provoqué par le malheur et la tristesse,
la seule réponse disponible est le soma et le cinéma. Certains se
révoltent, le roman en parle, le roman même ne parle que de ça,
mais soit cette révolte est le fait des membres inférieurs de la
société, qui sont alors vite éliminés, soit des membres de la
caste supérieure et alors les choses se compliquent. On les remet
dans le droit chemin, on leur propose l'exil ou le compromis. Ce
n'est pas la distraction l'arme la plus importante, c'est la stricte
division en classes sociales et le contrôle policier sur les
produits de l'industrie culturelle. Le divertissement en soi n'est
pas un problème, Marx le disait bien, il est un temps du travail, de
cette activité naturelle qu'est le travail, le divertissement est ce
moment où l'on se détend après avoir été éprouvé. Là, le
problème, c'est qu'on cadenasse ce qui est au delà du
divertissement. Shakespeare est prohibé ; le scandale vient
d'un sauvage qui l'a tellement lu qu'il en est imprégné et qu'il
est jeté au milieu de la société policée. Ceux qui sont à la
tête de cette société, qui sont tout aussi prisonniers, ont eux
aussi accès à ces textes interdits, mais ils n'ont aucun rapport
authentique à ces textes ; ils tirent fierté de les connaître,
jouent la provoc', mais ils n'ont qu'un rapport extérieur à ces
œuvres. Il n'y a guère que Bernard Marx et le sauvage qui, par
fidélité à la culture, se réduisent à l'exil. Rien de tel dans
l'idée de contrôle social que Georges met en avant, rien de tel
dans ce qu'il annonce dans son introduction :
« Un burger wesh ou le
conditionnement des masses »
Qui pue non la lecture d'Huxley, mais
d'une fausse citation bien connue maintenant. Et clairement, lui se
la joue conscient, mais il n'a aucun rapport authentique à la
culture, la culture n'est rien pour lui, et, dans le Meilleur des
mondes, clairement, il ne serait pas avec les révoltés. Il serait
sagement assis à sa console à produire du conditionnement populaire
et baver son soma le regard perdu dans le vide.
Rien de plus à dire là sur la
citation, vu qu'elle n'apparaît pas, mais tout trahit sa présence.
Et c'est intéressant, parce que j'ai tout vu avec cette fausse
citation : des gens qui l'attribuent à l'un, à l'autre, à
l'un puis à l'autre, voire aux trois, qui intercalent leur
commentaire et leurs propres réflexions entre les phrases du texte,
ceux qui disent que c'est visionnaire, ceux qui la traduisent dans
toutes sortes de langues, d'autres qui l'impriment dans des livres
qu'ils croient sérieux, lui, enfin, qui l'utilise sans l'utiliser,
qui se laisse posséder et la fait circuler de manière subliminale.
Clairement, c'est con, aussi con que toute cette histoire, et ça
montre, un peu plus, s'il le fallait, que cette fausse citation
n'aide pas à penser. Ça montre surtout, petite lumière numérique
bleue, qui donne espoir mais te promet la cataracte à 50 ans, c'est
que pour peu qu'on informe, qu'on combat les récits faux par une
mise en histoire de la fausseté, ça génère des anticorps, ça
fait tiquer, ça fait tilter, ça fait se méfier.
Avais-je besoin d'entrer dans tous ces
détails pour en arriver à là ? Non.
Toute cette note, ces 7 pages de
traitement de texte, c'est un build-up. C'est un effet d'annonce. Car
maintenant, il est temps de répondre point à point et plus
seulement de jouer les tatillons sur les citations. Et cette réponse,
c'est même pas moi qui vais l'apporter.
Tu ne l'as pas demandé,
tu n'en tireras rien, mais je vais tout de même le faire. Je vais te
donner un cours de philo. Parce que ça me manque un peu déjà, que
je suis curieux de savoir ce que ça donnerait, un cours, maintenant
que je ne suis plus prof, que je ne le suis plus depuis 6 ans. Et que
je t'ai sous la main. Alors bien sûr, commencer un cours de philo en
parlant de philo, c'est clicheton. On fait tous ça je crois. On
pontifie sur l'amour de la sagesse, et la sagesse c'est quoi ?
Et l'amour c'est quoi ? Eros Agapè Philia quelle
différence ? Et c'est avoir et manquer. De la merde. Moi je
m'emmerde à faire ça. Alors je vais clichetonner, mais je vais
essayer de ne pas trop clichetonner non plus, de m'amuser un peu. Et
de répondre à une question qui m'anime depuis un moment. J'ai
jamais abandonné la philo. À côté j'ai été libraire, hôte de
caisse, employé de magasin. Tous métiers dans lesquels je sais qui
sont mes collègues. Je sais les relations d'entente, d'entraide et
de concurrence dans lesquelles je suis pris avec eux. Mais en tant
que je philosophe, à ma mesure toute petite, qui sont mes
collègues ? Ça c'est une question, laissons-la de côté pour
le moment, qui va faire que c'est pas tant la philo que je veux
définir, mais le philosophe. C'est quoi un philosophe et qu'est-ce
qu'il fait ? Si on arrivait à s'entendre là-dessus, ou à être
entendu quand on en parle, ça se saurait : plus personne ne
penserait que la question se pose. Et les cours de philo
commenceraient autrement que comme un cours sur la philo. Y a un truc
à la Sisyphe là-dedans, chaque année, pousser ce boulet, définir,
expliquer, justifier ce que c'est, et quand on nous remet dans les
dents que personne ne sait ce que c'est, qu'il suffit de raconter ce
qui nous passe par la tête et on a 18, que tout est philo, respirer
déjà c'est philo, ce boulet nous glisse des doigts et dégringole.
Et nous derrière lui qui y sommes attachés comme un prisonnier à
son boulot, on tombe de haut. En hurlant de rage. Casser des cailloux
plutôt que de le pousser, ça paraîtrait presque désirable. En un
sens c'est ce que je fais, je m'établis comme on disait avant, et je
suis heureux comme un pape. Je regarde de loin, très détaché, tous
ces gens, tous très différents, trop différents, qui font des
trucs très différents, parfois carrément opposés, qui pourtant se
disent tous ou sont dits philosophes. J'essaye en les regardant de me
faire une idée de ce qu'est la philo, en mode néophyte, ou
dilettante, et je suis pau-mé. Comment une même chose, la philo,
peut prendre des formes si différentes, si opposées, sembler suivre
des principes ou des méthodes contradictoires entre elles et malgré
ça résister à l'éclatement ? C'est comme si le mot
philosophie ne recoupait pas une réalité unique, ou unifiable, mais
un chaos de pratiques disparates qu'on appelle ainsi faute de mieux.
Qu'on pourrait tout aussi bien appeler ce truc. Et ceux qui s'y
adonnent des truqueurs ?
Maintenant qu'on a bien
ri, singeons la méthode : On peut bien entendu
vouloir écarter certaines de ces pratiques et réduire l'extension
de la notion, rejeter hors de la philo certaines choses qui se font
sous ce nom, dénier à certains le droit de se dire philosophes,
distribuer les bons points et l'anathème. À ce moment-là c'est
sûr, on obtiendrait une idée claire de ce que c'est, mais selon
quels critère adouber et écarter ? Il n'est pas sûr que nos
critères soient assez sûrs ni assez fiables pour discriminer avec
justesse. Le risque est grand de faire preuve de trop de subjectivité
en la matière, de promouvoir ce qui nous plaît, ceux qui nous
plaisent, ce qui s'approche de ce que l'on fait soi-même ou de ce
que l'on aime, de refuser de reconnaître des trucs pourtant bien
plus légitimes et ainsi de jeter, poussé par souci de clarté, plus
d'obscurité et de perplexité qu'il n'y en a déjà. Du coup, moi, je
balance : soit tout ce qui se dit philo est philo, mais alors il
n'est pas certain que l'on puisse encore définir ce qu'est la philo
et il me faudra bien assumer l'éclatement du truc et dire à quoi il
tient. Et accepter de ne pas pouvoir parler de ce à quoi j'ai
consacré ma vie pendant plus de 15 ans. Soit il nous faut
discriminer et distinguer, et rejeter hors de la philosophie
certaines choses qui se font sous ce nom. Mais en l'absence de
critères solides sur lesquels s'entendre, cet effort risque d'être
vain et de jeter un trouble plus grand : si on n'arrive pas à
s'entendre sur ce qu'est la philo et à la définir, on va passer
pour des débilos. Et de fait, on passe, collectivement, pour des
débilos et la philo pour n'être rien, rien qu'un truc vide et
prétentieux. Et si on peut échapper à ça, ce serait pas mal.
Tu vas me dire que je
suis débilos et qu'elle est con ma question. Et d'ailleurs tu ne
t'en gênes pas. Si des types se disent philosophes, c'est bien qu'ils
le sont. Tu ne vois pas trop pourquoi ils le diraient sinon. Ou
laisseraient le dire.
Baaaah, chais pas.
Peut-être pour se donner un genre, justement ? Obtenir un
prestige intellectuel, un ascendant sur les autres qu'ils n'auraient
pas en se présentant autrement ? Se dire philosophe, c'est plus
classe que se dire chroniqueur radio. Ou pauvre bourgeois parachuté
là où il est. Un peu comme les sophistes du temps de Platon, qui se
prétendaient philosophes et se faisaient ridiculiser par Socrate.
Peut-être, diras-tu. Et
t'attaques : d'une, les sophistes étaient des philosophes.
Simplement, Platon n'était pas d'accord avec leur pensée, qui est
essentiellement une pensée des effets du langage, là où Platon
veut calcifier le langage autour de l'être et le rendre univoque. Il
faut lire là dessus L'effet Sophistique de Barbara Cassin. Donc des
gens différents qui sont philosophes tout pareil, c'est pas nouveau
et tu devrais bien le savoir. de deux, aujourd'hui, plus personne
n'en a rien à foutre des philosophes. Niveau statut, ça n'apporte
plus rien. Les sophistes d'aujourd'hui ne se disent plus philosophes,
ils se disent coachs en développement personnel. Ils sont
influenceurs. Ils sont stars de la téléréalité, énergéticiens,
shamans qui se gargarisent avec leur pisse et appellent ça amaroli
pour pas qu'on voit avec trop d'évidence que ce sont des bouffons.
Donc s'ils le disent, franchement, c'est qu'ils le sont. Sinon c'est
trop con. Et si ce ne sont que des cons, autant les laisser dire.
Admettons. mais non, en
fait non, j'admets pas. Prends le tennis par exemple. J'adorais
regarder Nadal jouer contre Federer. Parce que les deux, clairement,
ne jouent pas le même tennis, regarder Federer c'est pas regarder
Nadal. Et pourtant, au delà de leur différence de jeu, ils
pratiquent le même sport et font les mêmes trucs : ils se
mettent sur la ligne de fond, ils lancent la balle en l'air, la
frappent avec force, la frappent quand elle leur revient et
cherchent, par force ou ruse, à ce qu'elle ne revienne plus. Mais on
ne peut pas en dire autant des philosophes : clairement, ils ne
font pas la même chose du tout.
Et donc ? Me
demandes-tu. Tu ne vois pas où est le problème. Platon, justement,
Spinoza, Nietzsche, zéro point commun entre ce qu'ils font, et
pourtant ça fait pas un pli que ce sont des philosophes. Bien,
là-dessus t'as raison. À ceci près : ils étaient des
philosophes. Ils ont écrit et pensé à des époques différentes et
la manière dont ils écrivent, les pensées qu'ils ont développées,
dépendent, en grande partie, des possibilités offertes par leurs
époques respectives. La philosophie, ce n'est pas vraiment la même
chose dans l'antiquité, à l'époque moderne et contemporaine. Pour
Platon, elle accompagne la révolution conceptuelle (rejet des
explications mythologisantes) et politiques (démocratie). C'était
un peu ce que je racontais quand j'enseignais. Le dialogue présente
la philosophie comme une pratique démocratique, une arène publique
dans laquelle chacun peut venir présenter ses arguments et les
défendre ; ce qui est retors, vu que le but de Platon est de
promouvoir l'aristocratie. Spinoza rédige l’Éthique comme une
démonstration mathématique, Descartes l'avait devancé dans ce
style avec ses réponses aux objections et personne en Grèce
n'aurait songé je crois à présenter les choses ainsi. Le but est
d'atteindre à la même rigueur et à la même solidité que les
mathématiques (c'est aussi un projet cartésien) et montre
l'influence majeure des sciences sur la philosophie à l'époque.
Nietzsche au XIXe siècle a reçu une solide formation philosophique
et philologique mais quitte l'université, lieu pourtant de la
production du savoir : dès ce siècle, les grands philosophes
de plus en plus sont professeurs et développent leur pensée en
l'enseignant, comme Hegel, comme d'autres. Nietzsche, lui, se fait
plutôt essayiste, contraint, d'une certaine manière, de se
distinguer éditorialement parlant, pour exister hors des cadres
universitaires. D'où les aphorismes, la virulence du propos, et le
positionnement critique : là où des philosophes comme Hegel
construisent, bâtissent, érigent ; lui démolit. Donc on ne
peut pas vraiment s'appuyer ici sur leurs différences : Platon
aurait été déplacé aux temps de Spinoza et de Nietzsche et ce
dernier se serait contenté de se branler dans une amphore au temps
des cyniques. Il s'agit donc de se pencher sur les vivants, les
vivants seulement, afin de déterminer les formes de philosophie
conformes à notre époque. Et écarter … ce qui s'en écarte. À
commencer par les coachs en développement personnel, les
influenceurs, les stars de la téléréalité, les énergéticiens et
autres shamans qui boivent leur pisse.
Ah ! T'as une
question ! Est-ce que je ferai la même chose pour la
littérature ? Genre, dire : les écrivains ils écrivent
pas tous pareil leurs romans, t'en lis deux c'est deux choses
radicalement différentes, alors je m'en vais chercher un critère
pour dire qui est écrivain et qui ne l'est pas ? Ce serait
absurde que je te réponds et t'es d'accord, ce que je fais est
absurde. Bien sûr, il y a la différence entre le roman et la
littérature, qui n'est peut-être qu'un outil de distinction
élitiste, mais entre les romanciers, on ne va pas s'amuser à
distinguer. Qui écrit un roman est romancier, que ce soit du
policier—et là-dedans, que de différences entre un whodunit et un
roman noir, et entre ceux-là et une romance estivale. Niveau
littérature, c'est pire ! La littérature étant justement le
lieu de toutes les idiosyncrasie. C'est bien simple, un texte est
littérature dès lors qu'il est écrit comme jamais personne d'autre
n'a jamais écrit : rien de commun entre Proust, Raymond
Roussel, Pierre Guyotat et Beckett. Si ce « rien de commun »
fait la valeur de la littérature, pourquoi ne ferait-il pas la
valeur de la philosophie ?
Je ne sais vraiment pas
quoi te répondre. Peut-être simplement parce que c'est pas la même
chose ?
La philosophie, c'est pas
la littérature. Je me sens bête à le dire, mais enfin, faut en
passer par ces évidences. Le roman raconte une intrigue avec des
personnages, une situation initiale perturbée, des péripéties, une
résolution. Le tout en essayant de ne pas ennuyer le lecteur. Le
philosophe ne cherche pas à raconter une histoire. Ce qu'il cherche
à faire, je suis tenté de le garder pour plus tard. Les romans sont
généralement imaginaires, ils inventent des histoires qui ne sont
pas vraies ; ils peuvent chercher le réalisme, mais ne peuvent
s'en tenir aux fait. Le roman n'est pas le journalisme. Sauf
peut-être chez Jaenada. Le philosophe, sans être aussi
précautionneux et attaché au réel qu'un journaliste, prétend
cependant parler du réel et l'éclairer. Enfin, côté littérature,
ce n'est pas tant la singularité d'un style, d'une plume, ou d'une
structure narrative, que recherche le philosophe. Mais, peut-être,
la singularité d'une pensée. Si tant est qu'il y ait recherche
d'une singularité. Intrigue, personnages, style d'écriture,
structure narrative : rien de tout ça n'est au cœur de la
philosophie, qui est certes une pratique d'écriture, mais pas
celle-là. Cela, même pas besoin de développer, on le sent tout de
suite en ouvrant n'importe quel livre de philosophie.
Mais du coup : c'est
quoi qui est au cœur de la philosophie ?
Ça … On va essayer de
le dire. Positivement, maintenant qu'on a un peu dit ce que c'était
pas. On va le faire, sans présupposer de ce qu'elle doit être, sans
exclure par avance des gens qui, pourtant, se disent philosophes et
sont reconnus comme tels. Et maintenant qu'on a singé l'approche
philosophique, on va singer, assez mollement, les approches
sociologiques.