jeudi 16 juillet 2026

Une drôle de citation (DTRH3)

 (9 juin 2024) Comment dire ?

Ma belle hypothèse a volé en éclats dans le premier quart d’heure. Pire que le décollage d’une fusée Space X.

Je m’explique.

Je croyais pouvoir distinguer deux chaînes virales trompeuses, soit toutes deux nées d’une première attribution, juste, du texte à Carfantan, soit issue l’une de l’autre. Cela suppose une chose évidente, à savoir que ceux qui attribuent le texte à Carfantan ne sont pas les mêmes que ceux qui l’attribuent à Huxley, qui eux-mêmes diffèrent de ceux qui l’attribuent à Anders. Que ces gens sont distincts les uns des autres. Soit simplement du fait du hasard, soit du fait de raisons politiques ou sociologiques. J’ai envie d’explorer ça : est-ce qu’on l’attribue à Anders à gauche et à Huxley à droite ? Est-ce qu’on l’attribue d’abord à Huxley puis à Anders ? Je ne sais pas, j’ai envie de savoir. Et je ne saurais rien de ce que je recherche. Parce que mon hypothèse s’effondre dès que je la soumets à l’épreuve du réel. Et il est moche le réel. Jamais je n’aurai imaginé un tel truc : y a des internautes, nombreux, des sites, nombreux, qui attribuent le texte à deux, voire aux trois auteurs. Relisez, je mens pas. Allez comprendre. Moi je comprends pas.

Par exemple, le site Babelio donne de larges extrait de ce texte dans les pages « citations » des trois auteurs : AndersHuxleyCarfantan. C’est un site collaboratif, donc cela est gênant, mais guère étonnant : des internautes trompés propagent l’erreur en toute bonne foi. Là où on est gêné, c’est quand on sait que j’ai alerté deux fois sur cette question, que j’ai signalé ces fausses citations et qu’elles y sont toujours. Pas bravo Babelio.

Mais regardons-y de plus près : une même utilisatrice, LilianeLafond, attribue exactement le même texte à Huxley, le 28 février 2020, à Anders, le 14 septembre 2023.

Vous allez me dire qu’en trois ans, presque quatre, on a le temps d’oublier. OK. Parlez-moi d’oubli ici : Galadriel, sur le site des Brindherbes, un site écolo devenu complotiste-compatible (il suffit de regarder la barre des liens et leur message d’adieu en pleine pandémie), livreun débunk convaincant le 16 août 2024. Galadriel montre que la citation n’est ni de Huxley, ni de Anders, redonne la paternité du texte à Serge Carfantan, contacté pour l’occasion. Un travail propre, qui a dû demander un peu de temps, de réflexion, de motivation. C’est donc très étonnant de voir que le 30 août2014, 14 jours après, Galadriel, sur le même site, attribue toutcrème le texte … à Anders. Et ça je l’ai vu tellement de fois.

Quand je me rend compte de cette bizarrerie, je perd tout repère. Je ne comprends plus rien. Je recherche, en mode panique, toutes les apparitions du texte sur internet et sur chaque site, sur chaque compte sur les réseaux sociaux où je le trouve, je regarde combien de fois il apparaît, attribué à qui. Je copie les pages, je commence un tableur. Panique mais méthodique. Je l’abandonne ; méthodique mais flemme quoi. Je vois le texte apparaître plusieurs fois sur les mêmes sites, les mêmes profils, attribué indifféremment d’abord à l’un puis à l’autre auteur. Je comprends pas. Parfois aux trois. Je comprends encore moins. Je vois des commentaires qui débunkent, en vain. Je m’y essaye moi aussi : j’informe les sites, les pages, j’en cible 10. Sur les 10, deux répondent favorablement, corrigent ou suppriment la page sur laquelle apparaît la fausse citation. Deux petits sites d’informations locales, tenus par des passionnés. Les autres s’en foutent. Et tous les autres que je contacteraient s’en foutront également, tous autant qu’ils sont.

Ce que je constate me contraint à abandonner ma première hypothèse, aux fraises. Ce qui est facile vu qu’elle ne rend pas compte du réel. Mais la seconde hypothèse que je forge me semble trop folle pour être sérieuse. Pourtant, elle rend compte, elle, de la frénésie et de la confusion que je remarque partout. Confusion, qui amène un même internaute à attribuer la citation à l’un et à l’autre, voire aux trois auteurs, habituellement associés à ce texte. Rend compte aussi de sa diffusion massive et explique l’inefficacité des débunks. Mais avant de la présenter, un mot sur cette diffusion.

De maigres résultats

Dix ans après les faits, on ne va pas se mentir, il est difficile de rétablir avec certitude une juste chronologie. Internet est comme une mer sur laquelle nous sommes des nautes, des marins. Internet change, évolue, est en mutation constante. Comme un océan d’immondices où surnage parfois un dauphin pas trop crevé. Ce qui y disparaît ne fait pas de vagues. Il y a 10 ans, on communiquait surtout sur des forums de discussion, qui, tous ou presque, ont disparu, leurs admins ont trouvé une vie, leurs hébergeurs ont coulé, leurs serveurs ont été réattribués. Aujourd’hui on ne communique plus par forums. Parce qu’il y a eu les réseaux sociaux. Et quand Facebook fermera, tout son contenu disparaîtra avec lui. Il ne faudra que quelques années pour que plus personne ne se souvienne ni ne parle de comment c’est aujourd’hui. Du coup, les premières traces de la diffusion de ce texte sont, je crois, perdues pour de bon. Je doute d’avoir trouvé les premiers internautes à avoir attribué de manière erronée la citation à Anders et à Huxley. Les instanciations les plus anciennes auxquelles j’ai pu remonter datent de 2013. Sauf qu’en 2013, certains affirment déjà que la citation traîne sur internet depuis quelques temps, sans doute un an, peut-être deux. Si bien qu’aujourd’hui, à défaut de nouvelles informations, il semble que la citation ait explosé en 2013 et qu’elle se soit répandue absolument partout dès cette année. Ce que j’ai vu, donc, c’est une diffusion immédiate et massive : une explosion. Comme avec les fusées Space X.

J’y reviendrai, mais je tiens d’abord à évoquer trois sites, parmi les plus anciens auxquels j’ai pu remonter, qui ont beaucoup fait je crois pour la diffusion de la citation. Un site pour l’attribution à Carfantan, un pour l’attribution à Anders, un pour celle à Huxley.

Pour Carfantan, je le répète véritable auteur du texte, sans surprise, la source, elle date de 2007. C’est Philosophie-spiritualité.com. Le texte apparaît dans un cours, « sagesse et révolte », dont la fin n’est plus disponible librement. Le mec en a marre de se faire piller donc il cache une partie (elle est payante) et interdit maintenant le copier-coller. Le truc amusant, c’est que c’est un site sur lequel je tombais souvent quand j’ai commencé à enseigner et que je cherchais des ressources sur internet, pour voir comment les collègues construisaient leurs cours, abordaient telle notion ou tel repère au programme. J’ai commencé à enseigner dès 2012 et j’ai eu des postes à l’année à partir de 2014. Entre ces deux dates, ce site, je l’ai donc beaucoup vu, souvent consulté. Cela me fait dire, mais je n’ai rien pour étayer cette hypothèse, que sans doute les premiers à avoir relayé le texte étaient soit étudiants, soit enseignants. En tout cas liés un tant soit peu à la philosophie. Mais c’est une supposition gratuite. Toujours est-il qu’il semble que ce texte ait beaucoup circulé dès 2012, dans les sphères réacs, mais je n’ai aucune trace directe de cela.

Pour Huxley, le site, lié à la page Facebook, MrMondialisation, a sans doute fait beaucoup de mal. En fait encore, le dernier commentaire date d’il y a deux ans. Le post en question est toujours visible, daté du 20 juillet 2013. Il affiche le texte dans sa version la plus complète, suivi de quelques mots maladroits qui invitent à commenter : « Mythe à la réalité ? » et précédé d’une courte introduction : « Prosopopée de Serge Carfantan inspiré de Günther Anders, L’obsolescence de l’homme, p.122 ».

La référence à la page du livre de Anders rappelle immédiatement le lien donné par Carfantan après la prosopopée, ce qui ferait croire qu’ils l’ont repris de son site. Mais il suffit de lire les commentaires pour comprendre que MrMondialisation a d’abord présenté le texte comme étant de Huxley puis, face aux réactions négatives, s’est amendé et a corrigé l’introduction sans modifier la conclusion, qui se comprend dès lors que l’on sait qu’ils ont d’abord diffusé le texte comme une citation du Meilleur des mondes, un roman d’anticipation, un mythe, donc. J’en veux pour preuve ces interventions de Léo Debonne en commentaires du post.

Cela laisse supposer qu’ils ont tiré la citation non du site de Carfantan mais d’un autre, qui l’attribuait à Huxley. J’ai contacté MrMondialisation sur la question, mais après tout ce temps, ils ne peuvent savoir ni qui est à l’origine du post, ni quelle était sa source. Une impasse, donc. Une sacrée impasse ceci-dit : 299 commentaires, 6500 partages. Combien, parmi ces derniers, ont été fait avant le correctif ? Là encore, impossible à dire.

Pour Anders, j’ai longtemps cru avoir décelé l’origine de la méprise. Là encore, un site que je fréquentais à la fin des années 2000, début 2010 : 1libertaire. Ce site, tenu par Philippe Coutant, un anarchistereconnu, donne un grand nombre de textes d’auteurs importants. Stiegler, Anders. Dont le texte qui nous occupe, sous le titre « Leconditionnement collectif », précédé de la mention étrange : « A lire et relire – Texte de science fiction à la fois inquiétant et étonnant d’actualité ». SF, ça laisse supposer du Huxley plus que du Anders. Ça sent la vieille méprise et la plus totale confusion. Avec une mention du site depuis lequel il a copié le texte : JCjeveritas. LightWithJC, comme son nom l’indique, est tenu par un catholique. Oui, mais comme son nom ne l’indique pas, par un journaliste catholique, écolo-critique de la technique tendance Jacques Ellul. Plutôt de gauche, donc. Qui a mis en ligne la citation le 14 septembre 2013. Date proche de celle du post de MrMondialisation. Il donne deux titres au texte : « Conditionnement des masses », « Le conditionnement collectif ». Il met un grand nombre de mots en évidence, certains en vert, certains en rouge, ce qui rappelle fortement les images du texte qui circulent, qui usent aussi de ces couleurs pour mettre des passages en valeur.

Il attribue enfin le texte à Carfantan, ce pourquoi j’ai d’abord cru que Philippe Coutant s’était trompé, d’une manière bien étrange, parce que la page source ne permet, a priori en rien, cette méprise. La fatigue restait la seule explication, et tu parle d’une explication …

Ce n’est que récemment que j’ai découvert sur le site des brindherbes, la page datée du 30 août 2014 quand Galadriel attribue le texte à Anders, donnant comme source … JCVeritas. J’ai alors regardé les commentaires sur ce blog : « Comme il est actuel, ce bouquin … », « J’ai commandé les deux bouquins dont sont extraits ces lignes », L’obsolescence de l’homme, donc, tomes 1 et 2, bah mon con tu vas être étonné !, « Troublant de ressemblance avec ce qui se passe actuellement. » on comprend que l’auteur a attribué le texte à Anders au moins jusqu’en 2015 et qu’il a certainement induit en erreur un très grand nombre d’internautes.
Je vous jure, ces mecs qui se trompent et qui corrigent, c’est presque à vous faire détester l’honnêteté…

Une omniprésence immédiate

En 2013, un site altermondialiste en vue et un journaliste catho de gauche participent à la diffusion de cette fausse citation. À la même époque, sur un des sites des veilleurs, ce collectif de jeunes gens masqués créé en marge de la manif pour tous, diffuse cette même citation. LeJournal des veilleurs, retrouvé grâce à la Waybackmachine, attribue le texte à Carfantan. Les quelques mots qui précèdent la citation cependant paraissent bien étranges : « A lire et relire – Texte de Serge Carfantan sur le cynisme politique. A la fois inquiétant et étonnant d’actualité. » Pourquoi rajouter « étonnant d’actualité » si le texte est de 2007 ? La réponse est évidente quand on considère qui apparaît sur la photographie qui accompagne le texte : Aldous Huxley. Et qu’on lit l’adresse de la page. Ils ont d’abord présenté le texte comme étant de Huxley, puis ont partiellement corrigé : ils ont changé l’auteur sans changer la photo. Cela permet de dire une chose : dès 2013, la citation se trouve à gauche comme à droite, à l’extrême-gauche (1libertaire) comme à l’extrême-droite (les veilleurs). Le texte des veilleurs a été repris à l’identique sur plusieurs sites, dont Réseau-International, le site conspirationniste bien connu, en 2016, accompagné d’une image d’illustration montrant des vaches, cette même image qui, sur le site Syti.net (site conspi-new-age qui se défend d’être d’extrême-droite), illustre ce même texte, attribué là encore à Carfantan, là encore une des plus anciennes occurrences trouvées. Cette omniprésence n’a fait que s’accroître, si bien qu’aujourd’hui, elle est partout, attribuée indifféremment à l’un comme à l’autre.

On l’a un peu vu, la citation traverse tout le champ politique (droite, gauche, jusqu’aux extrêmes, cathos, matérialistes, écolos, conspi. etc.). Des royalistes également la diffusent, des nationalistes, et des gilets-jaunes. Les sites sur l’ésotérisme et le développement personnel aussi la diffusent.

Elle est, évidemment, sur les réseaux sociaux, Facebook, Linkedin, Twitter, enfin, X. Aucune personne ou page que j’ai contacté sur ces réseau n’a changé quoi que ce soit. Sur Linkedin, la citation est diffusée par exemple, par M. Daniel Hervouet, Contrôleur général des armées, directeur de collection aux éditions Balland. Il attribue le texte à Anders, on lui dit plusieurs fois en commentaire que le texte n’est pas de Anders, il le laisse pourtant tel quel. Quel sérieux dans le monde de l’édition ! Pire, Dominique de Courcelles, Directrice de recherche au CNRS, le reposte depuis le compte de Jacqueline Dupuis, Magistrate ; elles l’attribuent toutes deux faussement à Anders. Les deux ont été prévenues, aucune n’a modifié. Une fausse citation, c’est le dernier chic, faut croire, pour briller dans ses réseaux professionnels.

On la trouve malheureusement sur les sites de citation : ABCCitation (5/9 sont fausses), Babelio, Wikiquote (corrigé depuis). Sur des sites de soutien scolaire : LadissertationPhilofrançais. Philofrançais livre un long cours sur l’utopie et la dystopie, conformément au programme de 2017 (il me semble), et attribue le texte … à Huxley. Le Meilleur des mondes, c’est le notre assurément, dans lequel un site de soutien scolaire, qui propose des cours, se permet de mettre des fausses citations. C’est moche pour les élèves qui font confiance. Pire : je les ai prévenus dès janvier de la méprise ; ils m’ont remercié par mail, mais n’ont à ce jour toujours rien corrigé ! Philofrançais recalé.

On la trouve également sur des site plus inattendus et anecdotiques, comme le site d’une marque de cosmétiques française, Cosmydor, ou un CV en ligne …

Cette citation, en 10 ans, s’est imposée ABSOLUMENT PARTOUT. On pourrait croire à une blague, ou à un très court récit de Kafka. Mais c’est plus drôle et plus sombre encore : c’est internet.

(Je ne donne ici qu’un aperçu trop rapide, je le sais. Je rajouterai des liens au fur et à mesure quand je déblayerai mes copies de pages internet correctement, malheureusement dispatchées sur deux ordinateurs, tous deux assez lents. A moins que je ne me décide à consacrer tout un article à balancer des liens, ce qui serait vertigineux, assez vertigineux pour mériter d’être fait. J’espère que le peu que vous montre ici vous permettra de prendre la mesure de l’étrangeté de la situation. Je me souviens avoir vu sur un site communiste qui diffusait la fausse citation une liste de sites confusionnistes dont ils refusaient à leurs lecteurs la consultation ; dans la liste, un site sur lequel j’avais vu la même fausse citation. L'erreur, unique point commun entre des gens que tout oppose. Je vous retrouverez ça.)


La citation intégrale

 (9 juin 2024)

Pour étouffer par avance toute révolte, il ne faut pas s’y prendre de manière violente.

Les méthodes du genre de celles d’Hitler sont dépassées. Il suffit de créer un conditionnement collectif si puissant que l’idée même de révolte ne viendra même plus à l’esprit des hommes.

L’idéal serait de formater les individus dès la naissance en limitant leurs aptitudes biologiques innées.

Ensuite, on poursuivrait le conditionnement en réduisant de manière drastique l’éducation, pour la ramener à une forme d’insertion professionnelle. Un individu inculte n’a qu’un horizon de pensée limité et plus sa pensée est bornée à des préoccupations médiocres, moins il peut se révolter. Il faut faire en sorte que l’accès au savoir devienne de plus en plus difficile et élitiste.

Que le fossé se creuse entre le peuple et la science, que l’information destinée au grand public soit anesthésiée de tout contenu à caractère subversif.

Surtout pas de philosophie.

Là encore, il faut user de persuasion et non de violence directe : on diffusera massivement, via la télévision, des divertissements flattant toujours l’émotionnel ou l’instinctif.

On occupera les esprits avec ce qui est futile et ludique.

Il est bon, dans un bavardage et une musique incessante, d’empêcher l’esprit de penser.

On mettra la sexualité au premier rang des intérêts humains. Comme tranquillisant social, il n’y a rien de mieux. En général, on fera en sorte de bannir le sérieux de l’existence, de tourner en dérision tout ce qui a une valeur élevée, d’entretenir une constante apologie de la légèreté ; de sorte que l’euphorie de la publicité devienne le standard du bonheur humain et le modèle de la liberté.

Le conditionnement produira ainsi de lui-même une telle intégration, que la seule peur – qu’il faudra entretenir – sera celle d’être exclus du système et donc de ne plus pouvoir accéder aux conditions nécessaires au bonheur.

L’homme de masse, ainsi produit, doit être traité comme ce qu’il est : un veau, et il doit être surveillé comme doit l’être un troupeau. Tout ce qui permet d’endormir sa lucidité est bon socialement, ce qui menacerait de l’éveiller doit être ridiculisé, étouffé, combattu.

Toute doctrine mettant en cause le système doit d’abord être désignée comme subversive et terroriste et ceux qui la soutiennent devront ensuite être traités comme tels.

On observe cependant, qu’il est très facile de corrompre un individu subversif : il suffit de lui proposer de l’argent et du pouvoir.


Je la rajoute séparée de tout développement parce que je viens de me rendre compte que Malungu Diavisi a coupé sauvagement le texte, ce qui rend certains passages totalement dénués de sens. Enfin, lui ou un autre … Donc voilà l’objet du délit dans toute sa gloire.



Une simple citation (DTRH2)

(9 juin 2024) Tout est parti d’une simple citation. Sur Facebook.
J’ai très envie de quitter Facebook.

Une drôle de citation

Le 14 janvier, une amie poste sur facebook une citation de Günther Anders. Tirée de L’obsolescence de l’homme. Moi direct je m’en réjouis. Je trouve ça génial qu’on lise et fasse lire Anders. C’est un auteur que je connais bien, j’y reviendrai. Le post, le voici :

LA MANIPULATION DES MASSES

En 1956, Le philosophe allemand Günter Anders a écrit un livre sur la manipulation des masses. Il a nommé ce livre “Obsolescence de l’homme ”. Ces phrases dangereuses ont marqués l’histoire , et surtout le XXI ème siècle.
Voici un résumé de ces propos :
« Pour étouffer par avance toute révolte, il ne faut pas s’y prendre de manière violente;
“ Les méthodes archaïques comme celle d’Hitler sont complètement dépassés”. Il suffit juste de créer un Conditionnement en réduisant considérablement le niveau et la qualité de “L’éducation ” ».
« Un individu inculte n’a qu’un horizon de pensées limité et plus sa pensée est bornée à des préoccupations matérielles, médiocres, Moins il peut se révolter ».
« Il faut faire en sorte que l’accès au “savoir” devienne de plus en plus difficile… Et que le fossé se creuse entre entre “le peuple” et la “ science ”. Que l’information destinée au grand public soit “Anesthésiée”. Là encore ,il faut user de « persuasion” et non de “violence directe ”, et on fera ceci : On diffusera massivement via la télévision, des divertissements abrutissants, flattant toujours l’émotionnel , l’instinctif ».
« On occupera les esprits avec ce qui est futile et ludique . Il est bon avec un bavardage et une musique incessante (sic). Il faut empêcher l’esprit de “s’interroger”, de “penser ” ou de “réfléchir ”».
« On mettra la “SEXUALITÉ” au premier rang des intérêts humains, Comme anesthésiant social.
On fera en sorte de bannir le sérieux de l’existence, d’entretenir une constante apologie de la légèreté; de sorte que la consommation devienne le standard du bonheur humain ».
Günter ANDERS (Obsolescence de l’homme).

Je survole à peine que déjà je sens venir la douille. Tout m’irrite là-dedans.

Le titre : LA MANIPULATION DES MASSES.
Bah non.

La présentation : En 1956, Le philosophe allemand Günter Anders a écrit un livre sur la manipulation des masses. Il a nommé ce livre “Obsolescence de l’homme ”. Ces phrases dangereuses ont marqués l’histoire , et surtout le XXI ème siècle.
Non plus !

Le résumé enfin. Ou la citation. Vous allez voir c’est pas clair du tout.

Anders, comme je l’ai dit, je le connais. J’ai étudié L’obsolescence de l’homme à la fac, je l’ai acheté dans la foulée et dévoré, j’ai acheté et lu compulsivement tout ce que j’ai trouvé de lui et, quand j’enseignais en lycée, la philosophie, pendant 8 ans, je revenais régulièrement dans le texte pour en proposer des extraits à mes élèves. Donc LA MANIPULATION DES MASSES, quand je lis ça, je soupçonne une très mauvaise lecture du livre, une très mauvaise compréhension des thèses de Anders. Ce qui est déjà très con, mais excusable.

Quand je lis la présentation par contre, je soupçonne carrément manipulation. C’est soit ça, soit de l’imbécillité pure : si Anders avait marqué l’histoire, ça se saurait ! Et je ne vois pas en quoi les phrases de Anders sont des paroles dangereuses. Cela je le comprend à lire les phrases en question et c’est en quoi je soupçonne une manipulation : si ce que Anders dénonce est vrai, alors ses paroles ne sont pas dangereuses : elles sont salvatrices. Elles ne sont dangereuses que si, loin de dénoncer, il déroule ouvertement un plan qu’il s’agit d’exécuter, une méthode à suivre. Pour manipuler les peuples.

Et c’est là qu’est la manipulation : ces fameuses phrases NE SONT PAS de Anders ! Et ne peuvent pas l’être ! Le voir c’est instantané, l’expliquer c’est plus long, vous verrez. Donc si ces putains de phrases sont dangereuses, moi, je veux savoir de qui elles sont et jusqu’à quel point elles le sont (spoiler alert : on saura). Je ne vous cache pas qu’à ce moment-là je suis très en colère.

J’alerte immédiatement mon amie, avec un rapide commentaire :

Pour l’avoir lu il y a quelques années, ces citations me paraissent étranges, je vérifierai. Mais il est mensonger de dire que c’est un livre sur la manipulation. C’est un livre qui affirme que les conditions techniques dans lesquelles nous vivons ont dépassé nos capacités d’imagination, si bien qu’il nous est devenu difficile de ne pas se sentir dépassé et encore plus difficile de comprendre comment les objets agissent sur nous. L’homme est devenu obsolète parce que la mesure du monde, et donc de l’homme, c’est la machine. L’homme a ainsi une « honte prométhéenne » face à la machine et sa perfection, il regrette lui-même de ne pas en être une. Rien à voir avec la manipulation.

Par amitié j’y mets les formes, je sais bien que Anders est peu et mal connu. De plus, ce n’est pas son post à elle : elle reposte, depuis sa Bretagne, cette drôle de citation d’un profil congolais, Malungu Diavisi, qui lui-même doit le tirer de quelque part, vu la quantité de contenu emprunté qu’il met en ligne. Internet, que dire d’autre ? Donc elle n’y est pour rien, elle, pour rien du tout.

Je ne dis pas tout non plus : ce texte m’alarme pour des raisons stylistiques et conceptuelles. Je n’y trouve pas la clarté typique des textes de Anders, pire, ces « phrases dangereuses » sont en contradiction avec un de ses concepts majeurs, l’ignorance prométhéenne.

Et c’est là que je développe :

Anders a un style qui a été qualifié de journalisme métaphysique. Malgré une hauteur philosophique constante, L’obsolescence de l’homme se lit très facilement parce qu’il est écrit à hauteur de l’expérience humaine, comme un article de journal. Les personnages mis en scène sont clairement identifiés, ce qu’ils font, comment et pourquoi est limpide ou peut être facilement deviné. Rien de tel dans ce texte. Qui est ce « on » ? Impossible à dire. Comment agit-il ? Impossible à dire. D’où lui vient son pouvoir, quelle en est en l’ampleur, quelles en sont les limites, sur qui agit-il précisément ? Impossible à dire. De plus, cette capacité à agir sur la société dans son ensemble en usant, a priori, de la technologie pour soumettre les peuples à son pouvoir, contredit le texte-même de L’obsolescence de l’homme, qui nie la possibilité d’un tel pouvoir : pour Anders, les effets de la technique sont devenus tels qu’il est impossible d’en prévoir les effets. La technique, dans ses effets, dépasse nos capacités d’imagination et de prévision, si bien que toute technique nouvelle est mise en place de manière ingénue alors même qu’elle risque de transformer intégralement nos conditions d’existence. La télévision a détruit les liens familiaux ; le centre de la maison n’est plus la table du repas, autour de laquelle tous se réunissent, se regardent et parlent, mais la télé du salon, autour de laquelle tous se réunissent en silence sans se regarder. Elle a transformé le monde, qui n’est plus la réalité lointaine auprès de laquelle je dois me rendre pour la connaître, mais ce qui vient à moi sous forme d’images et que je peux éteindre. Rappelez-vous Michel Serres sénile s’extasier sur le téléphone portable : « maintenant, main tenant le monde ». Mais s’il tient le monde dans sa main, l’utilisateur de smartphone peut le mettre sur silence, le bloquer, le faire disparaître par des bulles de filtres. Il transforme le monde, le réduit à ce qui flatte sa sensibilité. Tout le reste est Troll et va mourir sous les ponts.

Bien sûr, une fois une technologie mise en place, on peut l’utiliser à des fins de pouvoir. Mais pour ce faire il faut s’y soumettre. Pour Anders, il n’y a plus de maîtres et d’esclaves, mais, à ses yeux, les maîtres sont devenus des esclaves parmi d’autres, aussi ignorants et dominés que ces derniers. Il suffit de lire ce qu’il écrit sur les donneurs d’ordre de l’armée américaine, qui demandent à une intelligence artificielle s’il faut envoyer la bombe atomique sur la Corée et obéissent sans pouvoir se justifier. Tout dominant est dominé par le règne technologique, qui réduit tout homme au simple rôle d’opérateur.
Dans ce texte-camelote, pas d’opérateurs ignorants. Juste des grands méchants d’opérette.

Tout de même, dans ce résumé, des choses devraient alerter : si ce texte est un résumé du livre de Anders, pourquoi mettre des guillemets et les références à la fin ? On ne fait ça que pour des extraits. Alors extrait ou résumé ? On en sait rien, mais on penche plus volontiers pour l’extrait, vu que ces phrases « dangereuses » sont, supposément, de la main de Anders. On voit, par ce flou, que l’auteur initial du post n’a AUCUNE IDEE de la nature du texte qu’il diffuse, ni de son auteur. Et là, on est en droit de soupçonner une quelconque imbécillité. Ce qui n’empêche pas, a priori, la manipulation. Ce qui surtout, malheureusement, est typique d’internet. J’e quitterai bien internet si internet n’était pas si drôle. J’ai très envie de quitter internet …

Je sais donc que ce texte n’est pas de Anders, mais alors de qui ?

Une rapide recherche dévoile la supercherie. Tellement simple et rapide qu’il m’est difficile de comprendre pourquoi la vérification des contenus qu’on poste n’est pas systématique. Ah si, je sais. Internet. Une rapide recherche, donc, mène à deux débunks : un, complet et sérieux, celui d’un collègue de Maths, Mathématieu, l’autre, moins complet, moins sérieux, plus politique, sur Débunkersdehoax.

On découvre que le texte est souvent attribué à Anders ou à Huxley, tiré soit disant de L’obsolescence de l’homme ou du Meilleur des mondes. Qu’il est daté soit de 29-31, plus rarement de 39, soit de 56. Qu’il est en réalité d’un prof de philo, Serge Carfantan, qui l’a écritet mis en ligne en 2007, sur des sites qu’il destinait à sesétudiants. Le texte en lui-même est un de ces exercices littéraires que Carfantan affectionne, c’est une « prosopopée du cynisme politique » dans le style, dit-il, de Huxley. Je vous renvoie pour plus de détails au blog de mathématieu. Débunkersdehoax semble cantonner la citation à des sites d’extrême-droite. Par ailleurs, le consensus est de dire que la citation a d’abord circulé dans les sphères réac avant de se démocratiser.

Une drôle d’hypothèse

Un truc s’éclaire en moi à lire ces débunks. J’avais déjà lu ce texte, mais attribué à l’époque à un auteur de SF. Je pensais Orwell, je découvre là que c’était Huxley. Au delà de ces détails ce truc me fascine direct.

On a un texte sur internet qui circule, attribué non pas à un, ni à deux, mais à trois auteurs en même temps, des auteurs qui ont des styles différents et ont écrit à trois époques bien différentes. Et le plus souvent il est attribué aux mauvais. Y a qu’internet pour créer ça. Et c’est le nom du véritable auteur qu’on voit le moins. Qu’on connaît le moins, à se demander pourquoi son texte tourne. C’est fascinant. Suffisamment pour vouloir creuser. Sauf que : le débunk est fait, très bien fait, ça fait chier. À quoi bon refaire ce qui déjà est bien fait ? Quel intérêt ?

Y a, pourtant, des questions en suspens, je le repère tout de suite. Aussi complet soit-il, le débunk, il ne nous dit pas tout :
_quelle est l’ampleur de la méprise ?
_quelle est l’origine de la méprise ?
_qui est ce Serge Carfantan dont on sait rien ?

Au fond, ce qui nous manque, c’est le plus intéressant : l’histoire de cette fausse citation et ses acteurs : celui qui a écrit, celui qui s’est mépris, celui qui a suivi. Qui sont-ils et comment tout ça s’est passé ? Il y a un manque à combler. Des détails à donner. Et j’ai envie de savoir. Et je me demande vraiment pourquoi je suis le seul à vouloir savoir.

Je sais maintenant. Je sais …

Je forge vite-fait une première hypothèse, virale, destinée à guider ma recherche.

Prenons ce texte pour ce qu’il est devenu, un contenu viral. Il apparaît sur internet en 2007, sur un site de Carfantan, maintenant disparu. Il le remet en ligne sur un nouveau site qu’il gère, philosophie-spiritualité.com, a priori sans modification. Appelons cette souche C0. Elle est reprise, j’imagine, d’abord, attribuée à Carfantan, C1, C2, chacun présentant le texte à sa manière et, se multipliant sur internet, les variations peuvent perdre en clarté, ou être lues trop vite, ce qui mène à des confusions. Puis à une mauvaise attribution. Un premier attribue le texte à Huxley, créant un variant H0, repris par ceux qui le lisent sans méfiance : H1, H2, etc. D’un autre côté, quelqu’un attribue le même texte à Anders : A0, puis ses variations. Ce qui donne aujourd’hui une apparente confusion, parce qu’on ne suit pas séparément les deux chaînes d’attribution trompeuse. On voit juste des variants venir de toute part sur nos réseaux sociaux sans bien savoir par quelles muqueuses ils ont transité. Mais en prenant l’histoire depuis le début, on devrait pouvoir distinguer trois chaînes bien distinctes qui se ramifient. Comme un Knout.

Je me dis qu’il est possible, par les outils de recherche google et la waybackmachine, de retrouver ces premières attributions trompeuses, ces A0 et H0, d’identifier qui les a faites, de comprendre pourquoi et comment, de suivre à partir de là la propagation de ces faux, de ces variations, en compilant les variations.

Je m’attend, ce faisant, à la trouver d’abord sur des sites réacs, pour la voir ensuite se démocratiser. C’est, après tout, ce que j’ai lu, et ce phénomène aussi m’intrigue. Ce côté glissement de la fenêtre d’overton. Je me donne, ce 14 janvier, trois à quatre heures pour découvrir tout ça, une bonne après-midi pas plus, parce que, franchement, ça ne mérite pas plus.

Rendez-vous compte, aujourd’hui je suis encore en plein dedans. Ça vous donne une idée de l’engrenage débile dans lequel j’ai mis le doigt. Et dans lequel j’essaie de vous entraîner.



Down the rabbit hole

(9 juin 2024) Cette série de notes est un pis aller. L’écrit, le blog, surtout aussi confidentiel que le mien, n’est pas le bon outil pour lutter contre les phénomènes que je m’apprête à documenter. J-P. Luminet en est l’exemple flagrant. Il y faudrait la vidéo, le truc viral. Coup de poing. Mais voilà : je suis un scripteur, j’écris. C’est plus fort que moi. Tout effort pour adopter une autre forme d’expression échoue, toujours, jusqu’à maintenant. Alors j’écris, tant pis. J’écris poussé par cette nécessité interne, qui fait de moi un homme du texte, et par cette nécessité externe : ce que je vais documenter, c’est un rabbithole, et il n’y a de sortie hors du rabbithole que par la communication, la recherche d’une main qui nous en sort, la recherche d’une oreille amicale qui accepte de partager l’effroi et le frisson. Que dans l’accord de personnes qui veulent se perdre aussi.

Je ne sais si je trouverai ça, au delà de ce que j’ai déjà trouvé, qui est peu, mais qui est.

Rabbithole, une philosophie

L’expression Rabbithole, inspirée du Alice aux Pays des merveilles, est largement utilisée sur internet, sur reddit, sur youtube, pour parler d’un sujet, le plus souvent lié à la culture numérique, dans lequel on peut se plonger pendant des heures. Parce que déjà bien documenté. Mais de rabbithole, il n’y en a, à proprement parler, que pour ceux qui défrichent le sujet et le découvrent. Ce sont eux, ces explorateurs du numérique, qui tombent dans le rabbithole et s’y perdent. Les autres, comme ceux qui visitent les catacombes à Paris, se contentent de se faire peur en esthètes, de venir ressentir le frisson en arpentant des sentiers déjà balisés. Mais ils perdent ainsi la dimension proprement effroyable du rabbithole : les découvertes faites au hasard, dont l’énormité, sans commune mesure avec ce qui était cherché au départ, semble vouée à une démesure sans fin et à enfler toujours plus à mesure que l’on progresse, de dinguerie en dinguerie, avec cette angoisse constante qui nous suffoque et nous excite : où tout cela va-t-il s’arrêter ? Comment toutes ces découvertes vont-elles transformer l’image que j’ai du monde ? En sortira-t-il intact, voire encore habitable ?

C’est ça que j’ai vécu. Des découvertes en cascades qui m’ont suffoqué, et que je n’ai vues documentées nulle part. C’est contraint par ce vide que j’écris.

Ce que j’ai vécu je le divise en 3 étapes. Culture numérique oblige, l’anglicisme sera de rigueur : le Lure, le Fall, le Lost.

Le Lure, c’est le sujet qui nous appâte. Le plus souvent lié aux cultures numériques ou ludiques (jeu-vidéo, BD, séries de vidéos, etc.), mais pas seulement. Le Lure prend des apparences innocentes et laisse augurer une recherche rapide et des résultats amusants, suffisamment intéressants pourtant pour que l’on se décide à mener la recherche. Dans Alice c’est le lapin blanc qui nous attire dans le terrier—et comme Alice on ne le suit que parce qu’on en a le loisir, cette composante est essentielle—après lequel on court parce qu’il nous étonne et nous amuse, sans savoir que le terrier dans lequel il disparaît est un piège, un trou creusé à la verticale dans lequel on va tomber et le monde avec nous. On tombe au moment où l’on fait une découverte inattendue, fatale, sans commune mesure avec ce que l’on cherchait au départ. Conséquence inattendue d’une recherche ingénue qui transforme le petit délassement numérique en quête compulsive et chronophage.

Cette chute, ce fall, c’est Alice qui tombe et avec elle les restes du monde civilisé, ordonné. Compréhensible. C’est aussi le sentiment que l’on a qui nous ôte le sol sous nos pieds et nous donne une sensation de vide intérieur, d’apesanteur. Comme un trou d’air en avion. Ce fall s’accompagne d’un changement complet de mood et de monde : ce n’est plus un jeu, c’est une exploration. Qui prendra vite des allures méthodiques et paniques. C’est un effarement continu, croissant avec l’excitation de la traque et l’accumulation de données, ainsi qu’un changement complet de situation. On ne cherche plus à se détendre avec une recherche légère, mais à soulever un pan du voile, à documenter un aspect sombre et insoupçonné de la réalité. Cette recherche, méthodique, panique, c’est le loot. On pousse la recherche aussi loin que possible afin de dénicher tout élément nouveau et déroutant, on explore le sujet en long et en large à la recherche de toute dinguerie supplémentaire. Bien sûr ce sont les dingueries qu’on cherche et souvent on est bien récompensé. Mais l’excitation se transforme vite en écœurement et en incompréhension. Plus on en découvre, plus mal on se sent et moins on comprend ce qu’on a mis à jour, moins on sait comment en parler : c’est le lost.

Comment composer entre l’aspect dérisoire du sujet exploré et l’énormité de ce qu’on a découvert ? Cette contradiction, qui peut retenir d’en parler ou de prendre tout à fait au sérieux ce que l’on a sous les yeux, n’est pas la moindre des contradictions dans lesquels le rabbithole nous jette. Il nous faut pour en sortir, de toute façon, raconter, présenter, rendre le sujet réel aux yeux des autres qui, peut-être, pourront aider à en tirer du sens. Dans le Rabbithole comme dans Alice, l’issue est dans le procès intenté par l’internaute au réel, et le procès en retour de la communauté qui juge l’internaute et la solidité de son enquête. De sa pertinence. De son fun.

Les notes qui vont suivre constituent le dossier à charge que je présente. Le butin que j’ai amassé. Charge à chacun de le faire sien.

Rabbithole, un exemple

Un exemple, à titre d’illustration. Très pop. Très con.

Batman, c’est le héros le plus solitaire de l’univers DC. Il n’est pas drôle. Il est sombre, rumine en permanence et, à force de voir les morts s’accumuler autour de lui et le danger et la folie croître partout, il tente le plus souvent de faire le vide autour de lui. Pourtant, il est l’un des personnages qui, le plus tôt, a été le plus entouré de l’univers DC au point qu’une expression a été forgée pour réunir tous ceux qui l’entourent et combattent le crime avec lui : la bat-family.

Or family, c’est certes un terme générique, mais c’est aussi un terme spécifique. Ici en France, c’est le nom d’un incubateur de start-ups qui a un fait un important lobbying pour aider l’industrie numérique. Cela fait de Batman une sorte de Oussama Ammar qui incube des start-ups dont le seul projet est de briser des mâchoires avec des technologies de pointe. Il profite pour ce faire de l’influence et des richesses de ceux qui détiennent les richesses à Gotham, principalement de celles de Bruce Wayne, éternel mécène. Mais comme l’essentiel des start-ups, ce modèle n’est pas tellement viable et cela fait de Bruce Wayne un mec peu recommandable. Aussi peu recommandable que Oussama Ammar. Mais il y a pire : family est aussi le terme spécifique employé par de nombreuses sectes autour du monde et aux USA ; d’une en particulier. Celle qui s’est constituée autour de Charles Manson. Manson avait sa famille, il a réuni autour de lui des jeunes gens perdus, avides d’expériences, désireux de se libérer de leur famille et des normes sociales, souvent avec un vécu douloureux derrière eux. Il jouissait sur sa famille d’une emprise totale, comme tout gourou charismatique. Au point de pouvoir les pousser à commettre des crimes. Et c’est vrai que Batman s’entoure essentiellement d’adolescent ayant subi des traumatismes, qu’ils aient vu leurs parents mourir sous leurs yeux ou autre, qu’il les maintient en marge de la société en les utilisant pour servir ses propres desseins. Et les pousser au crime, fût-il vertueux. Ce qui fait de Batman un gourou sectaire qui propose à ses adeptes le salut par les poings dans une marginalité violente. Parallèle renforcé quand on se rend compte que les criminels qu’ils combattent sont indissociables des grandes familles riches de Gotham : ils tabassent des notables. Ce qui fait de Batman le grand méchant de l’univers DC, celui qui est à l’origine de tout le mal et de toute la folie qui se donnent libre court à Gotham. Mais, me dira-t-on, Bruce Wayne a lui-même perdu ses parents sous ses yeux, il est lui-même porté par une recherche absolue de justice, manichéenne à souhait et de nature traumatique. N’est-il pas une victime de cette folie au même titre que ceux qui le suivent ?

Oui, on peut dire cela. Ca fait de lui non le gourou charismatique mais son avatar d’ombre et de lumière. Cela oblige à chercher derrière Batman un gourou au carré, un génie du mal, caché dans son ombre, cerveau dont Batman serait le poing armé. Le vrai méchant, donc, ne peut être qu’Alfred. Le majordome flegmatique et insoupçonnable est issu de l’armée de l’air anglaise, il a été au service des Wayne pendant des années, durant lesquelles il s’est occupé de tout, il avait une connaissance totale du manoir, il a connu Bruce Wayne depuis tout petit, il savait donc très exactement comment le manipuler après la mort de ses parents, pour le pousser à fuir dans le jardin, à tomber dans la grotte aux chauve-souris, fixer en lui l’image de cette terreur ailée qui l’a hanté toute sa vie. Il pouvait, par des remarques insidieuses, le pousser à rechercher la vengeance, l’entraîner afin qu’il survive à ses expéditions, etc. Cela dans le seul but de venger son ami en armant le fils de ce dernier et en le manipulant pour en faire un monstre. Ce que Batman Forever pressent sans jamais l’affirmer totalement.

Ce petit exemple, sans sortir de la culture pop, permet cependant de montrer à l’œuvre les dimensions émotionnelles et rationnelle de l’exploration d’un rabbithole : il y a le frisson que provoque le réseau d’identifications entre batman, Ammar et Manson, et l’effroi, parce que ce reseau d’identifications marche dans tous les sens et identifie donc Ammar à Manson, à un gourou charismatique et manipulateur, ce qu’il reconnaît, devant des caméras complaisantes, à demi-mot, avoir été. Les résultats auxquels on aboutit ont donc bien des conséquences rationnelles, modifient donc bien le regard que nous portons sur le monde : sur le petit monde des start-ups et de la tech en France, sur l’univers de Batman que l’on retourne absolument pour faire d’Alfred un équivalent du Chiffre et de Batman un Charles Manson en combinaison latex.

Mon RabbitHole

Rien de tout ça dans mon rabbithole.

Mon Rabbithole s’est d’abord présenté comme une rapide recherche autour d’un phénomène internet : une fausse citation que l’on voit partout sur internet depuis 10 ans, qui m’a suffisamment surpris pour que je veuille en savoir plus. Pour l’essentiel le boulot était déjà fait, il ne restait que deux trois questions en suspens et comme j’avais tout le temps disponible, pour trouver réponse à ces questions laissées en suspens, je me suis lancé. Je pensais, je pensais réellement, pouvoir consacrer 3-4 heures à ces recherches, pour en faire une petite note de blog et oublier cette histoire. Je me suis retrouvé à enquêter pendant 3 mois. Un mot, apparu dans ma recherche Google, m’a fait basculer dans un tout autre délire et après ça j’étais foutu. J’étais pris. J’ai parcouru de manière panique ce terrier, je l’ai cartographié, j’en ai pillé les trésors, et ce qui au début me faisait rire m’a angoissé, m’a déçu, aux larmes. Parce que les conséquences de ce que j’ai découvert son grandes, sont graves, même si j’ai du mal encore à les exprimer clairement, à les circonscrire précisément.

Mais reprenons les choses, étape par étape.

Le lure ici, ce qui m’a appâté, c’est une citation très partagée, un post facebook. J’y ai prêté une plus grande attention que les autres internautes d’une part par mes connaissances : je connais l’auteur qu’on me présentait, j’ai déjà lu plusieurs fois le livre dont il était question. tout cela éveilla immédiatement ma méfiance.

Surtout, j’avais du temps devant moi. Début janvier, en effet, je suis en recherche d’emploi, et à côté de ma recherche d’emploi, j’ai du temps pour écrire. Pour mener les recherches que je veux. Temps et connaissances de bases sont nécessaires à cette étape du Rabbithole, c’est de là que ça part.

Puis comme je l’ai dit, le fall, la chute, s’opère quand je découvre, à cause d’un mot, à cause du nom d’un portail que je connais également très bien, que ce que je suis en train de documenter va bien plus loin que ce que je croyais au départ. Va même, déjà, beaucoup trop loin pour moi. Là, ma recherche a changé de nature, là, mood et monde ont basculé : je pleure de rage et d’incompréhension, je cherche de manière panique, je loot comme un forcené. Je crois bêtement avoir découvert le pire au début de ma chute, mais je vois avec effarement qu’il y a toujours pire plus loin. Ce que je découvre est dingue au point que je me sens perdu. C’est le lost. C’est un sentiment bizarre d’être perdu sur internet, joyeux mais plombant. Je ne le referai plus, j’espère.

J’espère surtout que vous allez vous marrer. Ne serait-ce qu’un peu.

Et ne pas être lassés par ma fâcheuse tendance à trop écrire.

mercredi 1 juillet 2020

Le discours de la paupiette


Cradingue mastiquait consciencieusement mais sans plaisir. Il retournait entre ses dents un problème insoluble, qu'il attaquait de toute sa salive. Il en bavait. Mais pas d'envie comme quand il vit arriver nos plats, non, mais bien parce qu'il y avait un truc là qui ne passait pas, qu'il arrivait pas à avaler et comme il se refusait toujours à cracher le morceau, ça lui coulait sur le menton. Je regardais ça avec un dégoût mêlé d'appréhension quand sa glotte fit des bonds au milieu de son cou, dansant une gigue victorieuse avec les gouttes de salive sale qui lui tournaient autour.

Il posa ses couverts sur le bord l'assiette, prêt à dire ce qui lui pesait sur l'estomac et commença d'une voix mesurée, contenue. Comme s'il ne voulait pas tout vomir d'un coup.
« Je me suis pris d'une nouvelle toquade. D'un coup ... »
Je n'arrivais pas à savoir si j'étais surpris ou curieux. Ou si je m'en foutais éperdument.

« … ça m'est venu comme ça : écrire sur le cinéma. »
Ouais. En fait, je m'en foutais royal. Mais je jouais la surprise. Pour le faire parler et manger tranquille. Au moins quand il parlait il ne me coupait pas l'appétit.
« Je sais ce que tu vas me dire. Que c'est pas tellement mon truc le cinéma. C'est pas faux. Moi ce que j'aime, c'est les paupiettes. Mais bon, j'en ai vus quand-même, des films. Dans les années 90, l'endroit le plus cool vraiment c'était le vidéoclub, alors on y allait tout le temps. Et que faire dans un vidéoclub, à part emprunter des films ? Alors oui, j'en ai vus, des films … Beaucoup.
Beaucoup de films nuls j'avoue, mais on n'en savait rien de rien à l'époque, on regardait tout. Sans distinction, sans saisir les nuances. Grands classiques et mauvais films, navets et bons films, c'était tout comme. Faut pas oublier qu'à l'époque on trouvait au buraliste tout Hitchcock en VHS et des saisons entières de la Quatrième Dimension alors pour nous un classique, c'était juste un film que t'allais acheter avec tes clopes. Quand on sait ce qu'on y trouvait d'autre, en terme de VHS, il y avait franchement de quoi être confus. Avec les paupiettes par contre, jamais aucun doute. Les paupiettes, c'est un peu le noyau de certitude dans ma vie, quand tout fout le camps au moins il y a les paupiettes. C'est mon refuge dans la tourmente. »
Il ouvrit ses larges paumes au-dessus de son assiette pour me montrer ses fichues paupiettes.
« Regarde-moi cette perfection : Regarde cette farce. Boeuf-légumes bien épicée, parce que c'est piquant d'aller en dedans, que ça te laisse un goût sur le bout de la langue qui t'accompagne après pendant des heures. Elle est ballottée dans une fine tranche d'agneau tout juste colorée, une éventuelle bouée grasse autour pour la rondeur en bouche et la gourmandise, parce que le gras c'est gourmand et la rondeur, charmant. Et regarde-moi si c'est pas sexy cette ficelle qui te moule le tout. La paupiette elle ment pas, on sait à quoi s'en tenir avec elle. Un planté de fourchette, un tranché de couteau, et ce que tu vois c'est ce que tu as, c'est tout ce dont tu peux rêver dans la vie et tout ce que tu peux en apprendre. Parce que la paupiette elle te dit une chose, elle t'en dit qu'une seule mais cette chose-là elle en dit long : qu'au fond, on est tous des bœufs. Parce qu'on aime ça quand la ficelle nous moule la couenne. Mais quand on est amoureux on est tous des agneaux de trois semaines. On est tendre, et on est cuit.
L'éternelle contradiction humaine, exprimée en un plat goûtu, baignée d'une sauce blanche et épaisse. Le graveleux et le romantique enfin réconciliés. Et d'un coup ton assiette, c'est une scène primitive où les rondeurs maternelles s'enrobent du jus du père. C'est putain de beau les paupiettes, je trouve. Et moi, ce que j'aimerai : c'est que les films soient comme des paupiettes. J'aimerai pouvoir trancher leurs contradictions d'un coup de dents, les laisser fondre sur ma langue que mes papilles en absorbent les saveurs, que mon palais en dégage les sens, que les sucs, que la matière me coulent en dedans, par la gorge, pour me restaurer, je veux être gorgé de films comme une éponge amoureuse, comme un estomac qui restitue à tout ça son unité perdue, son unité pâteuse de magma originel et que tout ça me coule en dedans comme du boudin dans l'intestin. »

Cradingue était en sueur et moi j'avais perdu l'appétit. Dans sa folie il s'était emballé et tout le temps qu'il tenait le crachoir il projetait sur la toile blanche de mon t-shirt l'image vivante de ce qu'il racontait : un nuage crémeux de viande postillonnée qui était comme un simulacre de cinéma et comme le substrat matériel des images que ses mots évoquaient. Mais tout ce que je voyais moi, c'est que j'étais bon pour changer de vêtements. Cradingue avait d'autres préoccupations visiblement :

« Je veux les manger les films. Je veux les voir avec le ventre. Pour ça que je vais écrire dessus le cinéma. Parce que le vrai plaisir de la chair, c'est la digestion. Tu somnoles et t'es bien. Et pendant que t'es bien, ton bide fait tout le boulot : il résout les contradictions du plat, il sépare et il lie, il met du plat en toi et de toi dans le plat et tout ce qui ne participe pas de cette fusion intime entre le mangé et le dormeur, il le chie. Et ce que tu chies c'est de la merde.
Avec le cinéma rien n'est si clair, parce qu'on consomme avec les yeux. Y a pas ce travail patient et efficace des dents du couteau et des incisives, le broyage régulier des molaires et cette houle de langue et de salive bouillonnante qui te fait fait rouler le plat comme un cadavre échoué dans la bouche. Y a pas tout ça. Piquer de la fourchette, trancher, couper, mâcher, déchirer inciser, tremper de sauce et mettre à la bouche, mêler d'un geste les couleurs d'aliments, carotte, haricots et viande, c'est transformer l'assiette en film déjà, c'est scénariser sa mastication et bobiner la digestion. Manger, c'est se faire un film avec la bouche, c'est faire tout un cinéma d'une simple paupiette. Mais les yeux ça salive pas. Ça pleure de fatigue. Et les larmes de fatigue elles attaquent pas l'écran. Les paupières clignent oui, mais les cils en ont émoussé le tranchant et cligner des yeux ça mord pas dans le film. Alors qu'est-ce qui est de la farce, qu'est-ce qui est de la merde, les yeux en savent rien et tout ça ça te fait tourner la cervelle. À la fin t'agis plus t'es trop lourd, tu regardes le monde avec des yeux repus et de la merde plein la tête. Et moi j'aime pas ça. Alors je vais écrire. Pour que la cervelle soit comme un deuxième intestin. C'est dangereux de faire de l'intestin un deuxième cerveau faut pas, c'est la domination de l'oeil impuissant sur le ventre ça, c'est de l'impérialisme oculaire. Ce qu'il faudrait plutôt c'est remettre du ventre, apprendre à la cervelle à chier. Alors ça ira mieux. Pour ça que je veux écrire. »

Bizarrement, au milieu de ce délire pathologique il me semblait qu'il y avait là quelque-chose de bien senti, presque du vrai, et ça j'arrivais pas à le digérer. Je préférais me moquer de lui et pousser cette plaisanterie plus loin.

« _ Ouais ok. Et tu vas écrire quoi au juste, euh, je suis curieux. Sur le cinéma ?
_ Chais pas encore. Ce que je t'ai dit ? Je vais le dire à tout le monde ... Je vais écrire aux Cahiers du Cinéma, que les films ça doit être comme des paupiettes. Et à la Fémis aussi. ''Faites vos films comme des paupiettes''. Y avait la Nouvelle-vague, après y a eu Christian Clavier. Maintenant : ça sera paupiettes. »


jeudi 2 avril 2020

TOOL 10 000 DAYS (10)


Il est temps d'attaquer le plat de résistance. Parce que c'est un gros morceau et qu'il me résiste. Parce que c'est au moins la cinquième fois que je m'y essaye et parce qu'on a déjà passé assez de temps comme ça sur cet album. Au départ j'étais parti juste pour écrire trois ou quatre notes. Pas plus … Donc bon, voilà : Right In Two.


On a là une des plus belles chansons de l'album. Avec elle, je l'ai déjà dit, on s'élève au niveau du divin, musicalement autant qu'en texte et disons-le franchement, c'est lyrique. L'éclate définitive. On abandonne le niveau individuel (vicarious), clanique (jambi-wings for mary), on arrête d'errer, de fausse issue en mauvaise solution (the pot-rosetta stoned), on abandonne même l'humanité (intension) pour adopter un point de vue véritablement cosmique. C'est dire qu'on tangente les sommets.
Notre interprétation délirante de Intension nous menait des instruments brisés, de la musique terrestre et sans âme au divin, à la voix des anges. La voix des anges, ça y est on y est : c'est Right in Two. Mais pas directement, il faut être Sainte Cécile pour les entendre directement, mais c'est la voix des anges, malgré tout, rapportée à la troisième personne.
Pour éviter de dire trop de conneries, trop de platitudes sur cette chanson, il faudrait éviter les envolées délirantes et tenter, pour bien restituer ma gêne, de provoquer une sorte de vertige. Créer un double mouvement à la fois d'élévation et de chute. Car vraiment avec cette chanson on est pris dans deux mouvements opposés. Une vision surplombante sur une humanité défectueuse et, malgré tout, puisque cette chanson existe pour dénoncer nos travers, un mouvement d'élévation de notre abaissement vers une sorte d'état angélique et apaisé. On est donc pris à la fois dans la détestation et l'abaissement, dans la condamnation de ce que nous sommes, puisque cette chanson s'adresse à nous et pas aux anges, puisqu'elle nous invite à nous regarder nous mêmes de haut et à nous juger, mais en même temps on est pris dans un mouvement d'élévation, d'éloignement vis à vis de ce qu'il y a de plus bas en l'humanité. D'une certaine manière, en prenant le point de vue des anges, la chanson fait de nous des anges. Elle nous fait voir une vérité, notre inhumanité, contre laquelle on ne peut rien, elle nous fait vivre une perfection, celle des anges, qu'on ne peut, a priori, pas réaliser. Cette chanson devrait donc être une torture, elle devrait nous humilier doublement. Mais elle nous ravit. Sa musique nous ravit, les paroles nous ravissent, la voix nous ravit. Elle nous arrache à notre inhumanité et dans la contemplation esthétique fait de nous des anges : sans jugement, sans volonté, sans souffrance. Elle nous montre donc une perfection non seulement que l'on pourrait atteindre mais que l'on atteint de fait, dans la contemplation esthétique, en s'arrachant à la vie. Et si cette perfection est à notre portée, c'est que notre inhumanité n'est pas une fatalité, que l'on peut s'améliorer, individuellement et collectivement. Elle nous humilie cette chanson, oui. Et en même temps nous grandit. C'est ce double mouvement qu'il faudrait traduire à chaque parole.
Hélas, je ne me sens pas le souffle lyrique pour cela. Je ne crois pas non plus à l'inspiration comme les poètes grecs. Donc je vais pas aller chialer ma muse. Du coup je me sens un peu baisé, à savoir quoi faire tout en me sachant incapable de le faire, à devoir le faire malgré tout parce que personne le fera à ma place. À défaut d'être lyrique et vertigineux, si j'arrivais à être précis et, avec de la chance, profond, ce sera déjà bien assez.


Une anthropologie conflictuelle


Là où Intension présentait nos conflits comme des accidents de l'histoire qui auraient pu être évités, Right In Two reprend ces mêmes conflits mais en les inscrivant dans la nécessité. Ici, il est question de les enraciner, encore, dans une nature humaine. C'est parce que nous sommes tels que nous sommes, peut-être parce que nous ne pourrions pas être autrement, que nous nous combattons les uns les autres. Il est dans notre nature de nous battre ; et toute anthropologie doit être une éristologie, une science des conflits, de la discorde, une étude de l'hostilité. On dira donc d'abord deux mots des conflits dans lesquels l'humanité est engagée avant de dire deux trois mots de la manière, très classique, dont est dépeinte l'humanité dans cette chanson.

Ici la guerre est permanente, elle est le fait essentiel de l'homme. L'hostilité est plus que générale : elle est universelle et polymorphe. Mais ce qui est au principe de cette hostilité universelle n'est pas tellement clair. C'est cette absence de clarté, ce trouble, qui va nous mener au vertige, qui va ôter le sol sous nos pieds pendant que nous cheminerons dans notre interprétation.
Ce qui est certain, en tout cas, c'est que nous nous battons. Nous nous divisons et nous nous opposons les uns aux autres. Nous nous séparons en groupes égaux, nous fabriquons des massues, nous forgeons des épées, et nous massacrons nos frères.

« Silly monkeys give them thumbs they forge a blade
and where there's one they're bound to divide it right in two (...)
Silly monkeys give them thumbs they make a club and beat their brother down »

Il y a bien là l'idée d'une même humanité divisée, coupée en deux parties égales, en deux camps opposés. On aurait beau jeu de se lamenter sur la folie des hommes et de rater là-dedans le mot le plus important dans ces évocations de luttes : « bound to ». « Where there's one you're bound to divide it right in two ». « Là où il y a quelque chose vous êtes assurés de la couper en deux ». « Là où règne l'unité vous êtes assurés de créer la contrariété ». Je dis « assurés » parce qu'ainsi je ne m'engage pas dans une analyse, je reste le plus neutre, le plus en surface possible. Et je parle d'unité et de contrariété pour rester vague, ce qui pour le moment est nécessaire. Préciser, sortir de la neutralité, ce serait déjà interpréter et s'engager dans l'un des mouvements, d'ascension ou de chute, au choix. Demandons-nous d'abord à quoi tient cette certitude (pourquoi sommes nous assurés de diviser) et essayons de déterminer ce qui nous empêche d'agir autrement.

D'une certaine manière on est contraint de se faire la guerre. « Bound to ». Intension l'avait montré à sa façon : dès lors qu'on se rassemble pour former un groupe, l'humanité est divisée en deux, right in two : entre eux et nous, entre l'étranger et le voisin et l'étranger, eux, l'autre, etc. est une menace. Par sa seule présence il menace la solidité du groupe. Soit de l'extérieur—il est dangereux : s'il s'aventure loin de chez lui c'est pour piller ; soit de l'intérieur—si la vie hors du groupe est possible, pourquoi ne tenterai-je pas ma chance ? Parce que l'humanité est divisée en groupes, ces groupes s'entre-déchirent et vivent dans la crainte de l'effraction et de l'éclatement. À cause de cette crainte, pas de fraternité entre frères humains. Contrainte historique donc, qui impose aux individus ses cadres de pensée, mais surtout contrainte naturelle, instinctive, corporelle.
C'est par la forme de notre corps, par les actions que cette forme entraîne, que nous fabriquons des armes pour nous entre-tuer. D'où cette obstination à nous rappeler notre basse extraction simiesque, d'où ce lien de cause à effet entre les « pouces » et les armes.

« Talking monkeys (…) Silly old monkeys (...) Monkey killing Monkey (...) Silly Monkey »

« Silly monkeys give them thumbs, they forge a blade, première conséquence, and where's there one they're bound to divide it », seconde conséquence. Le pouce, la main, symbole de l'intelligence pratique et de l'inventivité humaine depuis Aristote, mène aux armes et les armes à la séparation et à l'opposition : on l'a vu, c'est l'arme qui fait de l'étranger un ennemi. L'unité brisée ici est celle de l'humanité. Unité brisée par la technique, fille du pouce opposable, de notre conformité physique. De notre humanité animale, type accompli du vieux singe méchant, ironique, mu par un instinct agressif.
Tous nos malheurs nous viennent du pouce. On comprendra donc que c'est pas notre faute.
On aurait cependant tort de limiter la conflictualité à la guerre. La conflictualité des corps se double de la conflictualité des esprits et avant d'en venir aux mains on se dispute, on débat, on « fight over ». On s'oppose pour s'opposer, à propos de tout et de rien, de la moindre chose, le moindre truc ouvre à interprétations contradictoires. C'est comme cela, aussi, qu'il faut comprendre le « where's there one you're bound to divide it right in two » : là où il n'y a qu'une seule chose vous êtes contraints d'en produire deux. Et dans la chanson, on se prend vraiment la tête sur tout, on « se dispute à propos des nuages, du vent, du ciel, de la vie, du sang, de l'air et de la lumière, de l'amour, du soleil (même Brian Molko veut se battre pour le soleil, c'est dire), on se bat même pour pouvoir continuer à se battre, pour l'instant on se bat pour l'élu ou pour dieu ou juste pour se révolter », etc.

« Fight over the clouds, over wind, over sky and
Fight over life, over blood, over air and light
Over love, over sun, over another
Fight for the time, for the one, for the rise »

Deux remarques ici s'imposent.

Si on peut se disputer quant à la nature du soleil, c'est parce que Dieu, nous dit la chanson, nous a fait don de certaines qualités spirituelles qui sont autant de bénédictions. Par elles, nous devrions être divins, participer du divin donc. Ces qualités sont, dans l'ordre du texte, le libre arbitre ou la libre volonté (Why did father give these humans free-will), la raison (Father blessed them all with reason) et la « capacité à lever un œil vers les cieux conscients du peu de temps que nous passerons sur terre ». Traduit conceptuellement, c'est la spiritualité, à la fois conscience de la mort et sentiment religieux. Donc quand on se dispute à propos du ciel, du soleil, des nuages, on se dispute à propos des choses sacrées et élevées. Il entre du divin, par là, dans nos conflits. Mais comment y entre-t-il ? Ce serait étonnant qu'un don de Dieu soit à l'origine d'incessantes querelles, un tel don ne devrait-il pas participer de notre félicité ? Faire notre bonheur ? Peut-être que ces bénédictions divines sont perverties par une faculté animale, purement naturelle : le langage. Ne sommes-nous pas, après tout, des « talking monkeys » ? Ce langage, animal, naturel, fruit de hasards successifs, obscurcirait notre raison et notre liberté en leur donnant comme objet non ce qui est, réalité sensible en nous et hors de nous, mes des abstractions vagues qui nous détourneraient des choses, nous éloigneraient de la réalité, nous égareraient dans le vide. Le langage, ce mauvais guide, nous perdrait et à cause de lui nous gâcherions de manière répugnante ce qu'il y a de plus pur en nous, de plus élevé : notre part de divinité. La théorie est belle. Dommage qu'elle soit fausse.
Ce n'est pas à cause de notre animale, querelleuse et bavarde, que nous nous égarons de la sorte et nous lançons dans ces conflits sans fin. C'est bien à cause de ces bénédictions divines :

« Why did Father give these humans free-will, NOW they're all confused »

C'est la liberté elle-même qui nous arrache à notre animalité et nous égare. Il aurait mieux valu à ce compte-là qu'on reste des singes, mais le mal, parce que c'est bien un mal visiblement, est fait. Cette liberté nous égare, nous pousse à ne pas écouter notre raison :

« Father blessed them with reason and this is what they choose ».

Les dons de Dieu seraient eux-mêmes la cause de nos querelles, de nos guerres ? De nos conflits permanents ? Les anges alors demanderaient à juste titre pourquoi ces facultés nous ont été données vu l'usage qu'on en fait. À quoi bon être libre si c'est pour prendre les pires décisions qui soient ? À quoi bon la raison si elle n'est jamais écoutée ni suivie, pire, si elle se met à la remorque du langage pour raisonner à vide sur des abstractions creuses, si elle se met à la remorque de notre nature animale pour servir ses intérêts au lieu de les surmonter ? On voit ainsi que peut-être, espérons-le, ces facultés spirituelles ne sont pas en cause, que ce qui est en cause, ce sont leur mauvais guide : notre nature simiesque et bavarde. Pourquoi permettre que nous soyons misguided, pourquoi ne pas laisser la raison seule agir en nous ? Pour que nous soyons responsables de nos choix et par là sujets au blâme et à l'éloge.

La seconde remarque est destinée à balayer tout ce qui vient d'être dit d'un revers de la main. Ce n'est pas à cause d'un mésusage de notre raison qu'on est en désaccord sur les choses. C'est grâce au contraire à un bon usage, à un usage actif et efficace de nos facultés. Celui qui ne raisonne pas ne peut s'opposer à personne, à aucune raison, à aucun raisonnement. Il est donc condamné à toujours être d'accord avec tout. Ce qui n'est jamais une bonne chose. Si nous voulons utiliser correctement les dons qui sont les nôtres, nos facultés, nous sommes « bound to », nous sommes obligés de poser les contraires dans l'unité des choses sur lesquelles nous raisonnons. Notons bien ici que l'obligation n'est pas la contrainte. L'obligation est une exigence morale et rationnelle, et non une pression instinctive, qui nous conduit à faire les choix que nous faisons. Choix pratiques, décisions, mais aussi choix théoriques, interprétations. La raison est une machine à produire de la différence. Une machine à combiner les idées et à voir, en une chose, non la chose même mais une tout autre. Prenons deux exemples :

Le soleil est ce qui éclaire et illumine ; il fait voir. Mais il est aussi ce qui aveugle et éblouit ; il empêche de voir. La raison nous permet d'affirmer les deux : le soleil fait voir, le soleil empêche de voir. Imaginons qu'on se batte à ce propos les deux camps auront raison. Seulement, par liberté, ils n'envisageront pas le soleil du même point de vue et s'interdiront de le considérer du point de vue de l'autre. La connaissance sera atteinte dans un second temps, après que le conflit ait donné naissance à toutes les idées rationnelles du soleil, une fois que toutes auront été intégrées dans une théorie unitaire et achevée. On aurait tort de rêver atteindre cette théorie définitive sans conflit. Pareil en ce qui concerne le vent. On n'en connaîtrait rien si, voyant le vent, on se contenterait de dire ce qu'il paraît être, un souffle. Quand nous soufflons, nous produisons les mêmes effets que le vent, dans des proportions moindres. De là l'idée que le vent est un souffle produit par la bouche démesurée d'un dieu. Ça a beau être con, à une époque, c'était tout ce qu'il y avait de plus rationnel : c'était diviser le vent comme cause (Eole) du vent comme effet (souffle). Étant entendu qu'il n'y a pas d'effet sans cause. Aujourd’hui on fait pareil, on divise et on projette de l'altérité dans l'unité. Le vent n'est plus pour nous souffle, événement pneumatique, mai événement thermique : il est le mouvement que produit la rencontre de deux masses d'air de température différentes. C'est par cet effort pour contredire les données sensibles, grâce à des abstractions, que nous progressons dans la connaissance, en envisageant les choses sous les divers angles possibles. Puis en unifiant les visions qui, dans un premier temps, ne peuvent que s'opposer. Notre manie de toujours nous battre peut bien être une imperfection, mais c'est une imperfection qui n'est pas une fatalité : elle se corrige d'elle-même dans un processus historique. Cela est vrai aussi dans l'ordre pratique et, pratiquement, nos querelles incessantes ont pour vocation un apaisement : sans doute nous faut-il d'abord en passer par la guerre, par l'opposition, connaître ce malheur et cette souffrance, pour aspirer durablement à la paix et en organiser les moyens.

C'est donc faire un bon usage des facultés spirituelles que de se battre ainsi et de chercher à l'emporter à toute force, c'est s'approcher du divin que de se livrer à ces activités que les anges réprouvent. Mais les anges peuvent-ils seulement condamner quelque-chose de bien ? Dire cela, n'est-ce pas affirmer l'impossible, à savoir que les anges sont imparfaits ? C'est le but de l'angélologie critique que de nous amener à comprendre dans quelle mesure les anges de la chanson peuvent faire fausse route.

Une angélologie critique


Ce que l'homme acquière dans le temps, à travers un processus historique, à savoir sagesse et connaissance, les anges le possèdent dans l'instant et de toute éternité. C'est pourquoi quand ils regardent l'humanité en contre-bas, ils n'y discernent pas les progrès que nous faisons, ne voient que nos imperfections. Comme la perfection est un absolu, on ne peut pas en être plus ou moins éloigné ; du point de vue des anges, plus ou moins parfait, ça n'a pas de sens. Ainsi, une minute est tout aussi éloignée de l'éternité qu'un million d'années. L'éternité ne s'atteint pas en additionnant les siècles, mais en sautant hors du temps. La perfection des anges leur fait juger les hommes depuis une position que ces derniers n'atteindront jamais, dont pourtant ils ne cesseront jamais de s'approcher. Mais comme toute distance, même infime, est infinie depuis le point de vue infini des anges, ces derniers ne verront jamais de l'homme que sa folie. C'est pourquoi ils confondent fatalement le positif qui en nous est en train de se réaliser avec le négatif dont nous nous libérons. Mais n'est-ce pas là une vision incorrecte des anges ? N'est-il pas contradictoire, s'ils sont parfaits, qu'ils puissent se tromper de la sorte et juger en mauvaise grâce ce que nous sommes ? Sans doute. C'est peut-être qu'on les a qualifiés un peu trop vite de « parfaits ». À aucun moment la chanson ne dit une telle chose. Elle nous permet pourtant de savoir un certain nombre de choses à leur sujet. Mais pas qu'ils sont parfaits.
Ils ont ainsi des émotions, ils sont « puzzled and amused », perplexes, intrigués, déconcertés et confus, désorientés, cela, justement, parce qu'ils ne sont pas omniscients, ne savent pas tout : il y a pour eux, du mystère dans notre condition, dans notre survie.

« How they survived so misguided is a mystery »

La bible nous en dit un peu plus sur eux : les anges possèdent raison, libre arbitre, volonté et personnalité (ils portent des noms, possèdent leur caractère, accomplissent des tâches distinctes, etc.).
En un mot et c'est un peu bizarre à dire, ils sont très exactement comme les hommes. Ils sont tout à fait humains et les mêmes mots sont utilisés pour les uns comme pour les autres. Comme les anges les humains ont libre-arbitre et volonté (free-will), raison (reason) et personnalité (ils sont brothers et non pas clones). On peut ajouter, c'est sous-entendu, qu'anges et humains parlent.
Anges et humains sont « confused », désorientés et confus, ils s'étonnent et s'interrogent (les humains en méditant sur la mort, les anges en se demandant quand nos guerres cesseront). La seule différence apparente réside seulement en ceci : les anges sont patients et nous nous sommes répugnants. Mais pourquoi sommes-nous répugnants aux yeux des anges ? Parce que nous avons décidé de nous salir les mains dans le processus historique, d'évoluer. Étant entendu que l'évolution toujours passe par du conflit, des épreuves, du sang et de la douleur. Les anges sont, eux, restés sur la touche, ils se sont mis à l'écart on the sideline ») et se tiennent éloignés de tout progrès, de toute évolution.
Ce ne sont donc pas des êtres parfaits, ni supérieurs, ailés et auréolés de gloire, apparaissant en habits de lumière aux meilleurs d'entre nous. Ce sont des êtres craintifs, nos semblables et ils font ce que nous-mêmes faisons toujours : briser en deux l'unité du genre humain, poser en son sein une différence entre les uns et les autres, les anges et les singes, de telle sorte à ce que la conscience de leur identité soit perdue. Dès lors les anges ne souffrent plus du spectacle qu'ils regardent de loin sans y prendre part, puisqu'ils ne se sentent pas concernés par ce qui arrive. Ils sont, très exactement, Vicarious, ils s'émeuvent par procuration des errements de l'homme, non réellement des errements mais de ce qu'ils perçoivent être tels, qui ne sont en fait que la longue marche vers la perfection, une perfection réelle qui est élévation et non pas stagnation. Car enfin, d'où vient l'éternité de ces anges ? Ce n'est pas celle de Dieu ; c'est celle de la bête, de l'animal, qui n'est pas entré dans l'histoire et manifeste en tout une nature qui, sans être absolument mauvaise, doit pourtant être surmontée. Parce qu'en l'état, elle s'abaisse au niveau le plus bas, au niveau de l'humanité égoïste et aveugle de la première chanson. État que l'album a depuis longtemps dépassé. Et nous avec.

Quelles conclusions tirer de cette angélologie critique ?
Une première, d'abord, rassurante : nous sommes déjà des anges. Plus exactement, l'humain se révèle être un composé d'ange et de singe et doit l'être : l'ange séparé ou le singe séparé ne réalisent pas l'humanité, se tiennent chacun en deçà ou au delà du processus de perfectionnement, chacun se tenant dans une éternité figée et qui n'est parfaite qu'en apparence, qui n'est en fait qu'aveuglement. Les anges ne sont pas l'image de la perfection vers laquelle nous nous acheminons, mais l'image d'une humanité figée dans l'instant présent, bloquée, en quelque sorte, comme l'axolotl, en néoténie. La deuxième conclusion, plus inquiétante, en découle directement. Si les anges sont en dessous de nous, c'est qu'il n'y a pas de perfection que nous puissions espérer atteindre. Les progrès de l'homme sont des progrès indéfinis, toujours accomplis mais jamais achevés, susceptibles à chaque instant d'être perdus. Mais indéfinis, ils pourraient très bien être illusoires : jamais sans doute, l'ange en nous ne supprimera le singe, jamais, c'est à craindre, les sentiments élevés ne viendront à bout de la bestialité. Jamais donc nous ne sortirons, si rien ne peut nous assurer une sortie hors du singe, du problème de l'insociable sociabilité et de la violence qui nous agite depuis le début.

On comprend, dans ces conditions, l'outro en forme de pied de nez. Si le problème est insoluble, autant le fuir à l'anglaise que de continuer d'échouer à le résoudre.

mercredi 1 avril 2020

Encore une chose à propos d'angoisse


Histoire de feuilletoner moi aussi, une chose encore, ou deux, pour suite de la note sur Roger Pol-Droit. Non pas pour le sauver, je suis pas assez bon dialecticien pour ça, mais pour enfoncer le clou dans sa tête de bois.

Déjà, sa mention intimidante du Concept d'Angoisse de Kierkegaard. Je me demande ce qu'il a lu au juste, sans doute un extrait dans une anthologie, parce que le propos de K. porte moins sur l'angoisse et la peur que sur le péché et la culpabilité et l'angoisse n'y est pas vue en mauvaise part, contrairement à ce que laisse penser Roger. Mais si on laisse tout ça de côté pour regarder dans le concret ce qui se passe, on voit s'articuler tout autrement l'angoisse et la peur.

« La peur naît d’une menace dans la réalité avec laquelle il faut compter mais contre laquelle on peut lutter de façon aussi réelle et efficace que possible, comme le font aujourd’hui tous les soignants, tout le corps médical, et, finalement, une immense partie de la population. »

Je crois qu'il veut nous dire que les soignants sont dans la peur, mais surmontant la peur et usant des moyens qui sont les leurs, ils luttent contre le virus et sont donc dans le courage. Le courage étant la peur surmontée. Il développe pas comme ça Roger mais je pense pas déformer son idée. D'accord admettons que les soignants et médecins soient du côté du courage ; ça explique pourquoi on en fait des figures héroïques en ce moment. Mais quand il rentre chez lui, le médecin, le soignant, il angoisse. Il angoisse à l'idée de contaminer ses proches, ses enfants, ses parents, si bien que certains ont préféré les envoyer loin plutôt que de courir ce risque. Mais les autres rentrent chez eux la boule au ventre. Nos héros sont angoissés comme nous, c'est déjà dégueulasse de fantasmer sur leur dos un courage collectif et franchement mythique, c'est pire encore que de leur dénier leur humanité la plus simple. L'angoisse, c'est peut-être ce que l'on a de plus purement humain à partager en ce moment. Transformer cette angoisse en peur et tombe dans l'inhumanité. La peur, c'est l'angoisse du virus rejetée sur le voisin, transformée en peur de l'autre. Ainsi ces lettres anonymes qu'on voit s'afficher partout contre le personnel soignant, écrites par des voisins apeurés, qui leur demandent pour le bien de tous de déguerpir en quatrième vitesse de l'immeuble, sans toucher les poignées de porte ni l'élastique de leur slip et ce pour le bien-être et la santé mentale et physique de tous. Ça c'est la peur sans le courage. Parce que le contaminé, le soignant, le voisin qui sort trop souvent s'acheter des clopes ou promener le chien, c'est un objet extérieur, identifié, qu'on voit, qu'on sent, qu'on peut craindre donc, dont on peut avoir peur. Que la peur ait un objet n'en fait pas une chose rationnelle.

Encore un mot et j'arrête de m'intéresser à ce plouc. Ce n'est pas la peur qui a libéré les gens de leur angoisse. Le confinement n'a révélé à personne, si ce n'est aux rédacteurs de tribunes dans le Monde, que notre mode de vie était délirant. Ceux qui le disent aujourd’hui le disaient déjà hier.

« Elle [l'épidémie] dit de nous que nous n’arrêtions pas de bouger d’abord dans nos têtes. Que nous n’arrêtions pas de nous divertir, de nous occuper à l’écran, avec des jeux vidéo, avec des séries. Mais je crois qu’avec ce bouleversement de la vie quotidienne, des déplacements, cela change aussi nos cartes mentales. Autrement dit, c’est une sorte d’expérience philosophique absolument gigantesque où notre vie quotidienne change. »

ça faut m'expliquer quand-même, parce que, les gens ne réfléchissent pas plus, ils s'insurgent, mais la colère est divertissement, c'est-à-dire évitement, contournement de l'angoisse. L'épidémie ne nous dit pas que nous n'arrêtions pas de bouger, elle nous fait pester contre les inconscients qui ne suivent pas les règles. Elle nous fait applaudir aux fenêtres à 20h, comme un rituel collectif contre l'angoisse. Mieux vaut taper des deux mains collectivement que se ronger les ongles seul dans son coin. On a l'air con, certes, mais au moins on cogite pas. On fait des chansons à la con chaque jour qui passe parce qu'autrement on se sent crever de l'intérieur. Et là dessus les bouffons de la télé, les Bruel et consorts, sont pas mieux logés que les ménagères. Ils ont juste plus de followers et moins le sens du ridicule. Les gens simples évitent de casser les pieds de leurs concitoyens et regardent d'autant plus de films, de séries, d'écrans. Écrans sur lesquels ils voient les Bruel et autres bouffons chanter et se moquent d'eux sur d'autres écrans encore.
Ce que toutes les plate-formes et entreprises ont bien compris en donnant qui plus de Giga-Octets de données mobiles, qui un accès gratuit à films et séries, qui des accès premium, parce qu'il est bien certain que quand on reste le cul chez soi et qu'on n'a pas trop le choix, bah, on va pas sauter sur l'occasion comme un Descartes des temps modernes pour réfléchir sur la condition humaine et reconstruire à nouveaux frais tout l'édifice de la connaissance. Déjà parce que le reste du temps les gens s'abrutissent assez de travail pour se sentir pousser ce genre de désir inepte, ensuite parce que, maintenant qu'ils sont bien détendus et tournent comme des lions en cage à la recherche d'une activité quelconque et gratifiante à réaliser, dans laquelle se réaliser, bah ils savent pas quoi faire, ils sont paumés. Parce qu'à part turbiner et bouffer de l'écran, pour l'essentiel, les gens savent pas trop quoi faire, on leur a pas donner la chance de faire autre chose de leur temps. Donc ils s'angoissent, pris de vertige face à une liberté nouvellement acquise qui peine à choisir, qui s'avère être impuissante à choisir, écrasée par l'éventail trop large des possibilités qui pour une fois s'offre à elle. Du coup ils font ce qu'ils ont toujours fait : bouffer de l'écran. Et plutôt que de se bouffer les doigts jusqu'au sang, ils sortent applaudir. Ils se lamentent sur le nombre de morts et se demandent quand ça va finir. Ils gueulent contre les gens qui sortent, contre les présidents qui serrent des pognes, leur rejettent la faute dessus, craignent les voisins et maudissent dans leur dos, parce que tout divertissement est bon à prendre finalement. Aucune carte mentale n'est changée. Aucune expérience philosophique n'est vécue. Il faudrait pour cela supporter l'angoisse, supporter de la regarder en face, donc l'identifier même déjà et pour cela, il faudrait avoir les mots pour la nommer, ce qu'on ne donne pas aux braves gens, aux braves gens, on donne un tiède idéal de vie, fait de travail, d'enfants, de prêts immobiliers et de lectures circonspectes de Roger Pol-Droit sur France Culture ou Le Point. Appointé pour leur dire qu'ils vivent une expérience hors du commun. Chose qu'ils ne comprendront que dans quelques mois quand ils diront qu'ils ont été bêtes, qu'ils auraient dû profiter du confinement pour faire ceci ou cela, qu'ils ont toujours rêvé de faire ou qu'ils ont toujours repoussé à plus tard, oubliant, ce faisant, les conditions objectives d'abattement, de désœuvrement et d'angoisse dans lesquelles ils étaient plongés. Et alors pour de bon on saura que le confinement n'a strictement rien changé à rien, si ce n'est politiquement, en pire.