On a bien ri non ? On a vu que Georges ne sait pas lire, qu'il ne comprend rien à rien et qu'au petit jeu des citations, c'est moi le plus fort. Le pire, c'est qu'on a appris plus de trucs qu'en écoutant sa vidéo alors que je n'ai même pas commencé à lui répondre. De la culture, de la culture du vide, de ce qu'il affirme, je n'ai encore rien dit. Et je n'en dirai rien. Je m'installe sur le transat et je sors le pop-corn parce que là va y avoir du sale. Comme dans un match de catch d'arrière cour, va y avoir des jets de parpaings et des tubes de néon explosés dans les yeux et des prises d'étranglement au barbelé. Et le plus drôle dans tout ça, c'est que ce sont des antiquités qui vont assurer le spectacle, de vieux auteurs, qui vont nous le dépoussiérer à coup de german suplex et lui remettre les idées à l'endroit avec des marteaux-pilons lancés depuis la troisième corde.
Dans le coin gauche donc, Hannah Arendt, d'abord, avec un texte des années 60 : la Crise de la culture. Et son Tag-team-mate, autre grand ami de Walter Benjamin, autre grand réfugié, autre grand penseur des liens culture, société et divertissement, Siegfried Kracauer. Texte plus vieux d'au moins 30 ans. Nettement moins connu que sa comparse et c'est dommage, parce que dans ce domaine c'est un tueur. Georges qui se penchouille sur la culture aurait dû trouver sur son chemin au moins Arendt. Mais on sait qu'il ne retient que ce qui lui permet de se dorloter la nouille, ferme les yeux sur tout le reste et invente au besoin. Comme tous les branleurs de son espèce. Et pourquoi pas après tout ? Lequel de ces imbéciles qui le suivent irait vérifier ? Donc il est là, tout fiérot dans l'extrême coin droit, à les voir tous deux pour la première fois, et ça va lui faire tout drôle quand ils vont lui tomber sur le râble et le faire voltiger comme un hélicoptère. Leur faire tout drôle. Ces gens-là ne viennent jamais seuls : son sponsor aussi monte sur le ring se faire corriger.
Attendez … je vous ai pas parlé du sponsor de sa vidéo ???
Here comes a new challenger !
C'est ça le plus drôle : son sponsor ! Il se la raconte, culture ceci culture cela, transcende et tout, mais son sponsor prétend remplacer la lecture des livres par l'écoute de podcasts de 20 minutes. « Ideochoc c'est une plateforme en ligne qui transforme les livres d'histoire, de philosophie ou de politique en podcasts de moins de 25 minutes. Parfait pour ceux qui comme moi se sentent parfois un peu submergé par la quantité de contenus inutiles qui nous entourent et veulent nous détruire intellectuellement ». Putain mais mec, coupe internet et lis un livre, et invite ton troupeau de zobs à faire de même. Parce que dire que ça, « ça a du fond », c'est vraiment se foutre de la gueule du monde. Ouais, un haut fond peut-être. Un écueil. Tu crois que c'est bien et c'est en fait encore plus débile que tout le reste, comme Duolingo, avec quoi t'apprend pas une langue, mais à …. progresser dans Duolingo. C'est le duolingo de la pensée son truc : avec, t'es sûr de couler. C'est Charybde fait application, pour noyer les internautes dans les eaux bourbeuse d'une bêtise abyssale. D'extrême-droite. Le syphon colossal où toute intelligence est avalée avec fracas et ne ressort jamais. Ce qui reste une fois que toute intelligence ait coulé s'étale en grand illustré à l'IA : les essais fascistoïde de David Engels (Un spenglerien qui vend sa haine sous couvert de peur du déclin), Alain de Benoist (promoteur dès les années 70 d'une traduction culturelle plus passe-partout du bon vieux racisme politique à l'ancienne), Pierre Drieu la Rochelle (exécuté pour collaboration), Richard Wagner (compositeur grotesque et antisémite), Jacques Bainville (historien chouchou de l'extrême-droite), Marc Andreessen (techno-optimiste proche du Doge de Musk et gros financeur de la campagne de Trump), Curtis Yarvin (une des stars des Lumières sombres), Charlie Kirk (l'agitateur transformé en saint martyr par l'extrême-droite mondiale), Marguerite Stern et Dora Moutot (les fémonationalistes), Charles Maurras (l'antisémite royaliste en chef), Julius Evola (qu'on a déjà vu), Ryszard Legutko (un membre du PIS, le parti d'extrême-droite arrivé au pouvoir en Hongrie), Renaud Camus (le suicidé du Grand Remplacement, inspirateur de plusieurs tueries de masse racistes) et pas mal d'économistes, libéraux, voire libertariens, qui n'aiment pas trop la liberté de pensée quand elle incline à gauche. Quand j'ai vu ce sponsor ça m'a pété le crane. Je me suis fendu d'un rire si violent qu'Hannah Arendt a jailli de ma tête comme un postillon épique, toute armée, véritable Athéna hurlante, furieuse, prête à en découdre. En 61 elle a brisé les os par anticipation à Georges et à son sponsor, elle s'est élancée sur 60 ans pour prendre max de vitesse et leur coller dans la glotte un coup de la corde à linge apte à les réduire au silence et à leur passer l'envie à tout jamais de parler culture, sauf à cracher sang et cartilages mêlés dans les oreilles de ceux qui n'ont vraiment que ça à foutre que de les écouter baver leurs âneries dans des podcasts idéologiques.
Your mouth should be boarded up ...
Arendt, elle « dit les termes ». Georges, c'est un philistin. Un petit-bourgeois. Si je m'y mettais je dirais que c'est un plouc mais moi je me tais, je m'enfonce dans le transat et je filme le showdown. Il est un danger plus grand pour la culture, qu'il prétend défendre, qu'Apolline et son Wesh. Démonstration de force :
« La société de masse, en ce qu'elle ne veut pas la culture mais seulement les loisirs, est probablement une moindre menace pour la culture que le philistinisme de la bonne société. (…) La caractéristique du philistinisme cultivé a toujours été le mépris des loisirs et du divertissement sous une forme ou une autre, parce que aucune « valeur » n'en pouvait être tirée. La vérité est que nous nous trouvons tous engagés dans le besoin de loisirs et de divertissement (…) et c'est pure hypocrisie ou snobisme social que de nier pour nous le pouvoir de divertissement et d'amusement des choses, exactement les mêmes, qui font le divertissement et le loisir de nos compagnons humains. Pour autant que la survie de la culture est en question, elle est certainement moins menacée par ceux qui remplissent leur temps vide au moyen des loisirs que par ceux qui le remplissent avec quelques gadgets éducatifs au bonheur la chance, en vue d'améliorer leur position sociale ».
Va essayer de te relever après un coup pareil. Enfin, si tu retombe au sol un jour. Là, il tourne sur lui-même sans toucher l'élastique de son slip et projette alentour le contenu incommodant de ses poches comme un Tex Avery. Arendt parade. Et elle le peut. L'humiliation est totale.
Georges, c'est rien. Un petit, un minable, qu'elle dit. Il veut exister auprès du bourgeois, et comme manifestement il n'a rien pour lui, il lui reste ce qui reste aux plus dépourvus et aux plus faux : la culture, une culture de façade, utilitaire : la culture, ça doit servir. À se faire bien voir des uns, à se distinguer des autres, parce que la culture, c'est du prestige. Comme le maquillage doré de Goldust : ça te fait briller une ordure.
Et si ça sert à rien, ça doit mourir. Ça vaut pour lui comme pour tous les caves qui commentent sa vidéo. Tous veulent se distinguer, tous affirment ne pas connaître la vidéo du Burger et se nourrir sainement l'esprit. Distinction et imposture. Pour ça que Georges parle de « contenu inutile », qu'il estime que la culture « apporte quelque-chose à la société ». On réécoute sa vidéo après avoir lu Arendt et c'est limpide. La culture chez lui est un asset, une ressource profitable, pour ça qu'il peut la réduire en podcast. Idéochoc n'est rien d'autre que ce « gadget éducatif » avec lequel les philistins remplissent leur temps vide en vue d'améliorer leur position, de se la raconter, de faire genre je connais. Arendt, soutenue par Neil Postman, se jette dessus l'agoniser de Kesagiri jusqu'à ce qu'il manque de défaillir, le souffle court, les yeux exorbités sous les hurlements déchaînés de la foule. C'est à dire de moi. Idéochoc se retient à la corde pourtant. Et à ses 200 abonnés. Elle ne relève Georges que pour le jeter tête première sur son sponsor qui s'écrase lourdement sur la table des commentateurs et pleure sur les débris de sa dignité : Si ! La culture de masse fait peser un risque sur la culture ! La société de masse veut le divertissement, et consomme ce divertissement ; mais consomme aussi la culture ! Et ce procès de consommation de la culture, mode inapproprié, risque de dénaturer la culture elle-même !
Moi, tout ce que j'entends, c'est ouin ouin ouin.
Mais elle elle argumente, elle va te les clouer au sol comme une riveteuse ; parce qu'elle le peut :
« Je ne fais pas allusion, bien sûr, à la diffusion de masse. Quand livres ou reproductions sont jetés sur le marché à bas prix et sont vendus en nombre considérable, cela n'atteint pas la nature des objets en question. Mais leur nature est atteinte quand ces objets eux-mêmes sont modifiés—réécrits, condensés, digérés, réduits à l'état de pacotille pour la reproduction ou la mise en images. Cela ne veut pas dire que la culture se répande dans les masses, mais que la culture se trouve détruite pour engendrer le loisir. Le résultat n'est pas une désintégration, mais une pourriture ... »
Transformer Le Prince de Machiavel ou Nietzsche en podcasts de 25 minutes, promouvoir cette merde, ce n'est pas diffuser la culture dans la société, c'est transformer la culture en divertissement prêt à être consommé. C'est la dégrader. Pire, puisque Idéochoc est aussi un outil de propagande réactionnaire, c'est dénaturer Weber, dénaturer Cicéron, Machiavel, etc. en les passant à la moulinette d'un prêt-à-penser fascistoïde. C'est les réduire à des argumentaires contre l'égalité, la justice et le progrès social. C'est en faire de la pourriture. des gadgets. De la pacotille. Et Georges, qui produit des vidéos sur Youtube, ce n'est rien d'autre que du divertissement aussi. Qui dénature les œuvres qu'il évoque et jette de la pourriture à nos oreilles.
Mais la culture, c'est quoi au juste ? C'est pas un truc utile qui apporte je ne sais quoi à je ne sais qui. Faut se sortir cette connerie de la tête. Ou laisser Arendt y mettre des idées plus justes à grands coup de brain chops.
La culture sera alors l'ensemble des choses qui durent. Des bâtiments, des statues, des livres, des films et qui sont là comme nous-mêmes nous sommes là, sans plus aucune raison, sans but, mais auxquelles nous restons attachés parce qu'il y a quelque-chose, dans ces livres, ces statues, ces tableaux, ces bâtiments, ces films, ces musiques, qui résiste à ce qu'on en fait. La valeur des œuvres se situe au delà de cette utilité que vante ce philistin déboussolé. Valeur, s'il faut parler ainsi, est plutôt à trouver dans la durée et dans l'unicité, dans ce qui fait qu'on continue à les contempler et à les méditer. Alors bien sûr, elle le dit, un livre, on peut l'éditer à des milliards d'exemplaires, on peut même l'imprimer sur du PQ, ça ne modifie pas l’œuvre. Même abondamment frotté à mon bunghole de grand cornolio. On peut imprimer la Joconde sur des stylos, des foulards, des dessous-de-verre, se la tatouer sur la plante du pied et la piétiner à chaque pas, cela n'entame en rien l'oeuvre elle-même, qui conserve son aura. On peut mettre LimhouseBlues de Bechet pour initier sa séance à Basic Fit, ce morceau ne se réduira jamais à une rapide mise en jambe. Alors bien sûr, on peut jouer les gatekeepers et dire que ce ne sont pas là des rapports authentiques à la culture, à raison, mais il ne faut pas pour autant verser dans l'illusion rétrospective d'un rapport authentique, passé et perdu, aux œuvres. Jamais la société n'a eu un tel rapport à la culture. Arendt en veut pour preuve le fait que tout l'art moderne s'est construit contre la société (bourgeoise) qui prétendait aimer l'art. Les artistes ont tous fui les bourgeois dans les marges de la société, ont rejoint les exclus, les réprouvés, en un mot : le peuple. Quand seuls les riches oisifs avaient accès à la culture et faisaient société autour, ils s'y rapportaient comme un moyen de distinction sociale et ils se moquaient des rustres qui, n'y connaissant rien, espéraient entrer dans leur cercle. Après, quand les petits-bourgeois ont compris que la culture était pour eux un bon moyen d'élévation, d'intégrer le cénacle, un moyen pour eux de « transcender » leur classe, ils se sont mis à s'y intéresser et c'était ce qui pouvait arriver de pire à la culture. Les rustres sont devenus des philistins-cutivés, et face à eux, la société de masse, qui veut le divertissement, est clairement un moindre mal :
« C'est une question toujours ouverte de savoir s'il est plus difficile de découvrir les grands auteurs du passé sans l'aide d'aucune tradition, ou bien de les sauver des immondices du philistinisme cultivé. Et la tâche de préserver le passé sans l'aide de la tradition, et même contre les critères et les interprétations traditionnels, est la même pour toute la civilisation occidentale. (…) Dans cette tâche, la société de masse nous entrave bien moins que la bonne société cultivée. »
Immondices, mec.
Immondices. Entrave.
... Talking all day with nothing to say ...
Mais, dira-t-on, et
là,bien malgré moi je vais intervenir : la culture de masse, c'est
de la culture, succès Marvel et compagnie, c'est entendu Mais la
culture du vide : nein nein nein !
Vielleicht, mais on ne peut pas nier que la culture du vide, c'est la culture de masse en pire. C'est tout ce qu'il y avait de pire sans ce qu'il pouvait y avoir de bien.
Rah bon ? C'est oublier trop vite ce qu'on a vu dans le sous-marin brun avec Debord, non ? Tout ici est affaire de nature, non de degré. De plus, l'expression polémique « culture du vide » n'est pas née d'internet ! Elle date de cette culture de masse, de divertissement, dont parle Arendt. Le plus loin que je suis remonté, c'est à cet article québécois du 27 mars 1979. Serge Deneault, dans le Daily McGill, répond à la lourde condamnation de Nathalie Petrowski, pour qui tout le disco était une « démagogie dansante » annonçant la fin du monde. Serge parle de culture du vide, mais pas pour parler du disco dans sa globalité : juste du disco con fabriqué par des producteurs véreux et avides de fric. Il reconnaît un bon disco et même un disco intelligent : celui du Miss You des Stones, de Rod Stewart, de Blondie, et plus tard on le devine de la new-wave, morceaux rocks qui empruntent au disco sa rythmique dansante. Ce qu'il dit par contre des Village People est destructeur :
« L'extraordinaire succès remporté par un groupe extraordinairement con que sont les Village People nous remet vite les pieds sur terre. Les People offrent un bon spectacle, très vivant (les meilleurs du Canada Jam!) mais il ne faut pas s'arrêter à ce qu'ils nous chantent dans les oreilles. Mlle Petrowski m'a en quelque sorte réveillé de ma torpeur face à ces groupe du genre et leur net côté réactionnaire. Le trip du bonhomme macho, des bains saunas au YMCA, du bonheur bâti à coup d'argent, c'est devenu des succès internationaux (les People pognent partout). Vous rendez-vous compte du message qui est diffusé dans le monde entier ? $$$$, apparence virile, haut standard de vie, $$$$ et $$$$.Le disco, à cet égard, atteint l'extrême-droite de la musique. Il encourage la démobilisation, brime toute créativité (le disco, ça se danse en série) et charrie des valeurs ultra-capitalistes. »
Ce genre d'entourloupe, de machine à fric montée de toute pièce par des producteurs avides de succès, Kracauer l'avait pressenti. Pour lui, il y a deux cultures de masse, ou plutôt il y a une culture des masses et une culture pour les masses. Cette dernière est abrutissante, débile, conçue par les bourgeois pour les masses qu'ils méprisent, et ce qu'ils produisent pue le mépris de classe, la morgue et le sapin. Mais dans les grandes villes, dans les grands centres urbains, où les masses de travailleurs ne sont pas totalement abruties par leur travail mais vivent tout de même comme des masses, dans l'indistinction et la course permanente, ces masses prennent conscience d'elles-mêmes et produisent des divertissements qui répondent en tout point à leur situation, à leur mouvement, à leur état de tension continue. Dans les grandes villes, le divertissement produit par les masses pour elles-mêmes devient une culture à part entière. Non parce qu'il recyclerait des contenus esthétiques et moraux passés, vieillots, s'abaisserait devant le public petit-bourgeois à le caresser dans le sens de ses obsessions, mais parce qu'il lui crache à la gueule, et l'abandonne à la poussière, préférant traduire, sous des formes diverses (danse des Tiller Girls, Cabarets, etc.) toutes également méprisées, leur situation sociale et politique. Kracauer parle de spectacles dans lesquels tout est superficiel comme on parle aujourd'hui des vidéos Tiktok, tout y est stimulations s'enchaînant sans fin, de telle sorte qu'on ne puisse pas penser, comme dans la culture du vide, succession d'impressions multiformes qui ne forment pas une totalité, comme dans vous avez compris quoi :
« Les excitations des sens ici se succèdent si étroitement qu'elles ne laissent pas de possibilité à la moindre réflexion de se glisser entre elles. Les éclaboussures des projecteurs et les accompagnements musicaux se maintiennent à la surface comme des flotteurs. […] Le public berlinois a raison (…) quand il donne la préférence à l'éclat superficiel des stars, des films, des revues et des pièces à grand spectacle. Ici, dans l'extériorité pure, il se trouve lui-même, la succession, éclatée en morceaux, des splendides impressions sensorielles, met à jour sa propre réalité. »
Notre existence est éclatée en morceaux, faite de moments qui se succèdent sans se suivre, qui au bout de la journée, de la semaine, du mois, ne forment pas une totalité et ne nous concernent pas : en tous, ou presque, nous pourrions être remplacés sans perte par n'importe qui d'autre. C'est le destin des masses d'ouvriers, d'employés de bureau, de travailleurs urbains prolétarisés, etc.
Les masses aiment la culture du vide non parce qu'elle seraient décérébrées, ou détournées des valeurs hautes par des forces occultes, mais parce qu'elles y trouvent le reflet de ce qu'elles sont et l'expression directe, pure, de leur situation. Elles y trouvent une esthétique à leur mesure, faite dans la fièvre par des gens qui produisent spontanément du divertissement, sous la pression du flux tendu, entre deux cours, deux journées de taf, divertissement qui rencontre le succès parce que les gens, qui regardent ça dans le même temps contraint, s'y reconnaissent. Georges, lui, ne s'y reconnaît pas. Tant mieux : on ne se reconnaît pas en lui. Pour lui, c'est l'oeuvre du grand satan, du manipulateur en chef : pour lui, « c'est pas possible que ce phénomène-là, cette débilisation généralisée, soit anodine. Y a forcément quelque-chose ou quelqu'un, derrière, y a forcément un intérêt pour des grands groupes de nous voir devenir progressivement des attardés mentaux. »
Et lui de nous montrer un article du Figaro concernant la Chine … que manifestement il n'a pas lu ! Pourquoi lire ? Hein ? Pourquoi apprendre des choses ? Et les restituer fidèlement ? Il affirme : « Comment ça se fait que les gens qui sont derrière Tiktok l'interdisent à leur propre population ? » Tu parles de qui mec ? De Bytedance ? Ils interdisent rien. C'est le gouvernement chinois qui limite l'accès à internet aux enfants et aux jeunes. Pas à la population … Ce serait débile pour un Etat qui utilise le numérique pour fliquer tout le monde de fermer le robinet à délation… T'es au courant que sous le texte en gras y a du texte plus petit et que c'est lui qu'il faut lire ? Que ça s'appelle un article ? Que le texte en gras—le titre—n'est qu'une accroche ? Et c'est encore plus débile après : il parle des patrons américains de la tech qui interdisent les écrans à leurs enfants. Il sous-entend que ceux qui nous rendent débiles ne veulent pas que leurs propres enfants le deviennent, comme s'ils voulaient créer une sorte de caste dirigeante mondiale. Mais tout parent responsable et informé fait pareil, tu le sais ou pas ? Putain ! t'as même une page officielle de l'Etat français qui résume les recommandations de l'OMS ! L'Etat ! Avant 3ans, pas d'écran, jusqu'à 6 ans, c'est déconseillé, et si écran, faut que ce soit avec adulte et intérêt pédagogique, jusqu'à 12 ans, l'écran doit être très limité et toujours accompagné d'un adulte, et à partir de là, l'utilisation et l'autonomie doivent être progressives jusqu'à 18 ans. Ils ne font qu'appliquer ce que préconisent les médecins et les spécialistes … Tu t'informes où, sérieux ? Dans le cul d'un âne ?
Mais le pire, c'est qu'il illustre ça avec une vidéo connue de Cardi-B—qui, de mon côté, est moins connue que sa vidéo, dans laquelle on la voit cesser de danser quand son enfant entre dans la pièce ; laissant entendre que Cardi-B participe d'un effort de débilisation de la population en dansant lascivement sur internet, mais qu'elle ne veut pas que sa propre enfant soit débile, c'est-à-dire exposée ce genre de contenu. C'est déjà très con.
Il en fait un agent de l'intérieur, la cinquième colonne d'une armée qui veut notre anéantissement. C'est en plus très comploplo. Je rappelle ces passages des Protocoles qu'on a déjà lus ensemble : « Considérez ces brutes alcoolisées stupéfiées par la boisson, dont la liberté tolère un usage illimité ! Allons-nous nous permettre et permettre à nos semblables de les imiter ? Chez les chrétiens, le peuple est abruti par l’alcool, la jeunesse est détraquée par les classiques et la débauche prématurée à laquelle l’ont incitée nos agents ». Il le dit clairement, l'affreux Jojo : « la distraction est une arme ». Qui tue l'homme catholique cisgenre avide de viande et d'homogénéité sociale j'imagine. C'est là qu'arrive la ref à Huxley et la possible action en sous-main de la fausse citation et là : tout est carrément douteux. Alors on se doute qu'il ne l'aime pas, Cardi-B : c'est une afro-caribéenne au succès mondial. Qui chante en plus qu'elle ne cuisine ni ne fait le ménage. Est-ce une raison pour contrefaire ainsi la réalité ?
Parce que ce qui se passe dans cette vidéo, c'est pas ce qu'il en dit. Cardi-B danse sur une de ses chansons, WAP, qui parle très très très ouvertement de cul :
Beat
it up, baby, catch a charge
Extra
large and extra hard
Put
this cookie right in yo' face
Swipe
your nose like a credit card
Hop
on top, I want a ride
I
do a kegel, I'm kinda wild
Look
at my mouth, look at my thighs
This
water is wet, come take a dive
Elle ne veut tout
simplement pas que sa fille entende ces choses qui sont réservées à
un public mature. Là encore, rien que de très raisonnable …
Pourquoi fantasmer une guerre mondiale ? C'est pas plus cool de
fantasmer un combat de catch, un celebrity death match comme sur
MTV ?
... Your shallow proclamations all misinformation
Le pire, c'est que son fantasme de cinquième colonne masque les vrais enjeux et la vraie nature des choses. La vidéo d'Apolline, c'est quoi ? Un sketch. Le gamin allemand qui explose son clavier parce que World of Warcraft prend trop de temps à charger, c'est quoi ? Un sketch. De Norman Kochanowski. « Les calculs sont pas bons Kévin. C'est quand que tu mets des paillettes dans ma vie Kévin » c'est quoi ? Un Sketch. D'Ines Reg. Y a que Baptiste qui n'est pas net. Sur internet, n'importe qui peut jouir d'une gloire éphémère en faisant une vidéo qui marquera les gens. Pas parce que c'est con, pas parce que c'est mis en avant par une cabbale mondiale, mais parce que c'est drôle. Et juste. Qu'est-ce qui est montré dans ces vidéos ?
Des scènes scriptées de la vie quotidienne, tournées avec esprit, devant lesquelles on ne peut que rire, ou ces moments auparavant rare où l'on fait un pas de côté malgré soi hors des ornières et des sentiers rebattus, ces moments où on est à côté de la plaque, ou on fait un truc un peu fou, un peu débile, qui nous échappe, mais qui nous permet surtout de nous échapper de nous-mêmes et de la vie qu'on nous fait. Baptiste qui se baptise dans le feu, assis dans la chambre où d'ordinaire il trime sur ses devoirs. Un type qui crie « Internet ! » dans les rues de Nancy, ivre et loin de chez lui. Ce mec qu'on n'attendait pas mais qui capté un truc dans l'air, une attente insatisfaite, qui lui a donné une forme et une expression hors contexte et immédiatement reconnaissable, c'est Patrick. On n'attend jamais les Patrick et c'est dommage. Il est directeur artistique, DJ, c'est spontané ce qu'il fait, ça s'est construit silencieusement en lui et ça tient de la performance. Il s'en explique sur Brut et y analyse le truc. Ces exemples on pourrait les multiplier. C'est de ça dont Kracauer parle : la vidéo courte, sans contexte, est la forme d'expression artistique la plus réelle et la plus concrète aujourd'hui. L'équivalent numérique du cabaret d'alors comme le swipe est celui de la revue. Il faut lire l'Ornement de la masse : « une représentation esthétique est d'autant plus réelle qu'elle est moins privée de réalité à l'extérieur de la sphère esthétique. Si faible que soit la valeur qu'on attribue à l'ornement de masse, il se situe, d'après son degré de réalité, au-dessus de ces productions artistiques qui continuent à cultiver dans des formes du passé de grands sentiments périmés »
Quand Le Hussard vante les mérites de Hugo et fait des Misérables une fable sur le christianisme, son propos n'a de réalité que dans son falzar de bandeur de curé et dans la sphère esthétique. Ce qu'il raconte ne traduit rien de ce qui est vécu réellement et concrètement par les gens. Pourtant, Hugo c'est immense. Ces petites vidéos en face ça pèse pas lourd, faites avec deux bouts de ficelle dans un salon ou une chambre, ça adhère pourtant bien plus au réel, au vécu des gens, soumises qu'elles sont dans leur forme aux mêmes contraintes que la vie des créateurs et du public : c'est un art sous pression, qui s'échappe brièvement par le rire. Parfois on a juste envie d'un burger, d'autres fois on veut plus. On veut un burger et savoir le dire avec panache. On veut jouer avec les chaises. Justement parce que le Chèque de caution. Parce que valoir quelque-chose, c'est pas capitaliser de la petite culture, pour sa petite gloriole, pour se redorer le blase, comme Goldust, c'est casser les chaises, s'asseoir sur le chèque de caution et se refaire. C'est le contraire d'amasser dans sa cassette. C'est potlatch. De cassette on n'en a de toute façon pas, Potatch dès qu'on casque. On compte chaque sou, on sait ce qui nous en coûte de vivre. Alors c'est vivre au-delà de ce qu'on fait de nous, c'est résister à la nécessité, que de vouloir des paillettes dans nos yeux, des moulures au plafond. Pas pour étaler une réussite aussi fausse que le reste, comme cet arnaqueur dans son garage qui montre une voiture qui n'est pas la sienne puis une bibliothèque qu'il n'a pas lue, mais parce que pour une fois, on veut être regardé pour ce que l'on est, ce que l'on vaut, et pas ce que l'on rapporte. Y a plus de leçons à tirer de « si si, je suis très très net » que de la vidéo de merde que je commente.
Bonjour, c'est Frank Leboeuf ...
Boum. Il dit plus que les termes, Kracauer. Il plie le game comme une table en formica.
Dans Le culte de la
distraction, il oppose culture de masse et culture pour les
masses : « Cette extériorisation (la culture des masses)
a la sincérité pour soi. Ce n'est pas elle qui menace la vérité.
Celle-ci n'est menacée que par l'affirmation naïve de valeurs
culturelles devenues irréelles, par l'abus inconsidéré de concepts
comme personnalité, intériorité, tragique, etc. qui, en soi,
désignent certainement d'éminents contenus, mais qui, à la suite
des transformations sociales, ont perdu dans une large mesure les
fondements qui les portaient ; dans la plupart des cas, ils ont
pris aujourd'hui un mauvais arrière-goût, car ils détournent par
trop l'attention, des dommages extérieurs subis par la société,
sur la personne privée. Dans les domaines de la littérature, du
théâtre, de la musique, de tels phénomènes de refoulement sont
légion. Ils se donnent l'allure du grand art et sont en réalité
des figures périmées, jetant simplement un œil en passant sur les
misères du monde actuel ».
Le problème c'est pas la paresse des masses : ce sont les conditions dans lesquelles ont les fait vivre, l'inquiétude, le manque, l'enfermement ; donnez-leur du temps et vous verrez les merveilles qui en sortent. Qu'ils arrivent dans cet état de vide intérieur à produire des œuvres vivantes et vraies, cela devrait être applaudi. Kracauer applaudit BamBamBam ! En tapant la tête de son adversaire au sol avant de l'écraser pour le décompte final :
« On accuse les berlinois d'être avides de distraction, c'est un reproche petit-bourgeois. Certes, l'appétit de distraction est plus grand ici qu'en province, mais plus grande aussi, et plus sensible, est la tension des masses travailleuses—une tension essentiellement formelle—qui occupe pleinement leur journée sans la remplir. Il faut rattraper ce qu'on a manqué, on ne peut le rechercher que dans le même domaine de surface où on a été contraint de se manquer soi-même. Cette forme d'activité (de loisir) est nécessairement conditionnée par la forme d'activité en entreprise »
Georges, c'est ce reproche là qu'il fait. Il est petit-bourgeois.
Et que les masses accèdent librement à une forme d'expression autonome, à une pensée, qu'elle se saisisse d'elles-mêmes au moyen de ses divertissements, ça, ça défrise le bourgeois. C'est lui, l'arbitre du goût, du bon goût, c'est lui qui sait, mieux que le peuple, ce que le peuple veut et ce dont il a besoin. Économiquement, il a besoin d'austérité, et culturellement, il a besoin d'une bombance infâme dégoulinante de bons sentiments, de petite morale, de petites idées, de petites identités. Un truc bien cadré et bien naze, bien réac, qui sent la lasure autant que les bottes cirées, qui prétend éduquer et élever les masses en leur imposant ces valeurs déplacées que petit-bourgeois et philistins affichent et auxquelles ils n'ont jamais adhéré. Mais il y a pire aujourd'hui, et d'une certaine manière Kracauer l'avait senti : les bourgeois, les philistins, sont condamnés face au masses soit à se retirer, à abandonner leur position sociale, soit à « manger à la même table » ; mais ils ont trop l'habitude de servir les plats. Ce sont eux maintenant qui abrutissent les masses, en leur donnant ce qu'ils s'imaginent qu'elles veulent, cette chose qui seule doit être appelée culture du vide : celle qui vient d'en haut, TopDown en langue managériale, Endemol avec la téléréalité, qui transforme les candidats en comédiens permanents et les marques qui les transforment en VRP. Eux ne font pas des réseaux sociaux un moyen d'exister, d'expression, mais d'extortion, plumant des fans admiratifs et trop peu méfiants. Ce que disait Serge des Village People. Les anges de la téléréalité, c'est Village People : « réactionnaire. Le trip du bonhomme macho, des bains saunas au YMCA, du bonheur bâti à coup d'argent, c'est devenu des succès internationaux. Vous rendez-vous compte du message qui est diffusé dans le monde entier ? $$$$, apparence virile, haut standard de vie, $$$$ et $$$$. » C'est Bolloré, qui transforme un présentateur sportif médiatiquement mort en journaliste politique de premier plan, une activiste fémonationaliste issue du clan Le Pen en journaliste d'investigation, qui finance Frontières, ce pseudo médiapart d'extrême-droite, pour qu'ils servent la soupe ultralibérale aux fascistes sous couvert d'information sourcées aux officines (think-tanks, agences de sondages) détenues par Bolloré lui-même, qui est ainsi capable de décider de ce qu'on doit considérer comme réel, d'en faire parler à la radio et dans les journaux, d'imposer, par l'édition, la télé et le cinéma maintenant ce que le peuple doit penser, aimer, consommer. Alors même que tout ça est totalement hors sol. La culture du vide, c'est Georges, incapable d'ouvrir un livre. C'est De Villers, qui ment ouvertement dans chacun des siens, qui transforme avec le Puy du fou l'idôlatrie la plus stupide en histoire. C'est Idéochoc. Niveau entreprise de décérébration, de nivellement vers le bas, de manipulation, niveau perte des valeurs et des hiérarchies, on se place là. Mais ce n'est pas de ça dont il parle : lui préfère attaquer l'humour populaire qui émerge du peuple. Ce qui le fait chier, c'est l'indépendance. Ce qui le fait chier, c'est qu'Apolline soit une femme forte qui a plus de joie de vivre et de succès que lui. Parce que lui clairement on veut pas de sa gueule sur un burger.
Dingdingding !
Restent trois points à aborder comme un décompte final : est-ce que ce divertissement populaire est la norme en occident ? Non : au sens du normatif, la disqualification massive de ces vidéos, de ces personnalités, montre que ce n'est pas la norme ; au sens descriptif non plus : certes, sur internet, ça semble prendre de la place, mais internet est surtout le lieu où sont coupées, diffusées et commentées des séquences tirées d'émissions télé, reprises, contestées ou promues par de personnalités oiseuses qui veulent faire autorité, ou des gens en live taillant le bout de gras avec leur communauté en faisant du react ou du jeu-vidéo. Les reels qui assument leur légèreté et en font un divertissement sont rares face à tous ceux qui cherchent à vendre une camelote ou à étaler leur prétention. Sans compter l'internet mort. Encore que tout ça ne vaut que pour le divertissement vidéo ; n'oublions pas qu'internet, c'est encore essentiellement du texte. Enfin, hors internet et comptes individuels, il arrive que les marques surfent sur la vague. Comme Quick. Mais pour l'essentiel, la trop rare reconnaissance de ce qui agite les masses ne passe pas par un tel processus direct, mais par une communication corporate qui mouline les préoccupations légitimes en tokens absurdes qui soulèvent contre eux une indignation justifiée, comme quand Gillette prétend réinventer la masculinité un siècle après avoir inventé une féminité glabre pour s'ouvrir un nouveau marché, ou en un truc encore plus bas de gamme que ces vidéos, comme quand Netflix conçoit ses films de telle sorte à ce qu'ils puissent être suivis sans être regardés, parce que le peuple veut que des vidéos tournent pendant qu'ils sont sur leur téléphone. Appolline ? Ce n'est pas la culture du vide. C'est BottomUp. C'est la diffusion du profus.


