samedi 26 septembre 2026

Backyard brawl (dtrh23)

 On a bien ri non ? On a vu que Georges ne sait pas lire, qu'il ne comprend rien à rien et qu'au petit jeu des citations, c'est moi le plus fort. Le pire, c'est qu'on a appris plus de trucs qu'en écoutant sa vidéo alors que je n'ai même pas commencé à lui répondre. De la culture, de la culture du vide, de ce qu'il affirme, je n'ai encore rien dit. Et je n'en dirai rien. Je m'installe sur le transat et je sors le pop-corn parce que là va y avoir du sale. Comme dans un match de catch d'arrière cour, va y avoir des jets de parpaings et des tubes de néon explosés dans les yeux et des prises d'étranglement au barbelé. Et le plus drôle dans tout ça, c'est que ce sont des antiquités qui vont assurer le spectacle, de vieux auteurs, qui vont nous le dépoussiérer à coup de german suplex et lui remettre les idées à l'endroit avec des marteaux-pilons lancés depuis la troisième corde.

Dans le coin gauche donc, Hannah Arendt, d'abord, avec un texte des années 60 : la Crise de la culture. Et son Tag-team-mate, autre grand ami de Walter Benjamin, autre grand réfugié, autre grand penseur des liens culture, société et divertissement, Siegfried Kracauer. Texte plus vieux d'au moins 30 ans. Nettement moins connu que sa comparse et c'est dommage, parce que dans ce domaine c'est un tueur. Georges qui se penchouille sur la culture aurait dû trouver sur son chemin au moins Arendt. Mais on sait qu'il ne retient que ce qui lui permet de se dorloter la nouille, ferme les yeux sur tout le reste et invente au besoin. Comme tous les branleurs de son espèce. Et pourquoi pas après tout ? Lequel de ces imbéciles qui le suivent irait vérifier ? Donc il est là, tout fiérot dans l'extrême coin droit, à les voir tous deux pour la première fois, et ça va lui faire tout drôle quand ils vont lui tomber sur le râble et le faire voltiger comme un hélicoptère. Leur faire tout drôle. Ces gens-là ne viennent jamais seuls : son sponsor aussi monte sur le ring se faire corriger.

Attendez … je vous ai pas parlé du sponsor de sa vidéo ???


Here comes a new challenger !

C'est ça le plus drôle : son sponsor ! Il se la raconte, culture ceci culture cela, transcende et tout, mais son sponsor prétend remplacer la lecture des livres par l'écoute de podcasts de 20 minutes. « Ideochoc c'est une plateforme en ligne qui transforme les livres d'histoire, de philosophie ou de politique en podcasts de moins de 25 minutes. Parfait pour ceux qui comme moi se sentent parfois un peu submergé par la quantité de contenus inutiles qui nous entourent et veulent nous détruire intellectuellement ». Putain mais mec, coupe internet et lis un livre, et invite ton troupeau de zobs à faire de même. Parce que dire que ça, « ça a du fond », c'est vraiment se foutre de la gueule du monde. Ouais, un haut fond peut-être. Un écueil. Tu crois que c'est bien et c'est en fait encore plus débile que tout le reste, comme Duolingo, avec quoi t'apprend pas une langue, mais à …. progresser dans Duolingo. C'est le duolingo de la pensée son truc : avec, t'es sûr de couler. C'est Charybde fait application, pour noyer les internautes dans les eaux bourbeuse d'une bêtise abyssale. D'extrême-droite. Le syphon colossal où toute intelligence est avalée avec fracas et ne ressort jamais. Ce qui reste une fois que toute intelligence ait coulé s'étale en grand illustré à l'IA : les essais fascistoïde de David Engels (Un spenglerien qui vend sa haine sous couvert de peur du déclin), Alain de Benoist (promoteur dès les années 70 d'une traduction culturelle plus passe-partout du bon vieux racisme politique à l'ancienne), Pierre Drieu la Rochelle (exécuté pour collaboration), Richard Wagner (compositeur grotesque et antisémite), Jacques Bainville (historien chouchou de l'extrême-droite), Marc Andreessen (techno-optimiste proche du Doge de Musk et gros financeur de la campagne de Trump), Curtis Yarvin (une des stars des Lumières sombres), Charlie Kirk (l'agitateur transformé en saint martyr par l'extrême-droite mondiale), Marguerite Stern et Dora Moutot (les fémonationalistes), Charles Maurras (l'antisémite royaliste en chef), Julius Evola (qu'on a déjà vu), Ryszard Legutko (un membre du PIS, le parti d'extrême-droite arrivé au pouvoir en Hongrie), Renaud Camus (le suicidé du Grand Remplacement, inspirateur de plusieurs tueries de masse racistes) et pas mal d'économistes, libéraux, voire libertariens, qui n'aiment pas trop la liberté de pensée quand elle incline à gauche. Quand j'ai vu ce sponsor ça m'a pété le crane. Je me suis fendu d'un rire si violent qu'Hannah Arendt a jailli de ma tête comme un postillon épique, toute armée, véritable Athéna hurlante, furieuse, prête à en découdre. En 61 elle a brisé les os par anticipation à Georges et à son sponsor, elle s'est élancée sur 60 ans pour prendre max de vitesse et leur coller dans la glotte un coup de la corde à linge apte à les réduire au silence et à leur passer l'envie à tout jamais de parler culture, sauf à cracher sang et cartilages mêlés dans les oreilles de ceux qui n'ont vraiment que ça à foutre que de les écouter baver leurs âneries dans des podcasts idéologiques.

Your mouth should be boarded up ...

Arendt, elle « dit les termes ». Georges, c'est un philistin. Un petit-bourgeois. Si je m'y mettais je dirais que c'est un plouc mais moi je me tais, je m'enfonce dans le transat et je filme le showdown. Il est un danger plus grand pour la culture, qu'il prétend défendre, qu'Apolline et son Wesh. Démonstration de force :

« La société de masse, en ce qu'elle ne veut pas la culture mais seulement les loisirs, est probablement une moindre menace pour la culture que le philistinisme de la bonne société. (…) La caractéristique du philistinisme cultivé a toujours été le mépris des loisirs et du divertissement sous une forme ou une autre, parce que aucune « valeur » n'en pouvait être tirée. La vérité est que nous nous trouvons tous engagés dans le besoin de loisirs et de divertissement (…) et c'est pure hypocrisie ou snobisme social que de nier pour nous le pouvoir de divertissement et d'amusement des choses, exactement les mêmes, qui font le divertissement et le loisir de nos compagnons humains. Pour autant que la survie de la culture est en question, elle est certainement moins menacée par ceux qui remplissent leur temps vide au moyen des loisirs que par ceux qui le remplissent avec quelques gadgets éducatifs au bonheur la chance, en vue d'améliorer leur position sociale ».


Va essayer de te relever après un coup pareil. Enfin, si tu retombe au sol un jour. Là, il tourne sur lui-même sans toucher l'élastique de son slip et projette alentour le contenu incommodant de ses poches comme un Tex Avery. Arendt parade. Et elle le peut. L'humiliation est totale.

Georges, c'est rien. Un petit, un minable, qu'elle dit. Il veut exister auprès du bourgeois, et comme manifestement il n'a rien pour lui, il lui reste ce qui reste aux plus dépourvus et aux plus faux : la culture, une culture de façade, utilitaire : la culture, ça doit servir. À se faire bien voir des uns, à se distinguer des autres, parce que la culture, c'est du prestige. Comme le maquillage doré de Goldust : ça te fait briller une ordure.

Et si ça sert à rien, ça doit mourir. Ça vaut pour lui comme pour tous les caves qui commentent sa vidéo. Tous veulent se distinguer, tous affirment ne pas connaître la vidéo du Burger et se nourrir sainement l'esprit. Distinction et imposture. Pour ça que Georges parle de « contenu inutile », qu'il estime que la culture « apporte quelque-chose à la société ». On réécoute sa vidéo après avoir lu Arendt et c'est limpide. La culture chez lui est un asset, une ressource profitable, pour ça qu'il peut la réduire en podcast. Idéochoc n'est rien d'autre que ce « gadget éducatif » avec lequel les philistins remplissent leur temps vide en vue d'améliorer leur position, de se la raconter, de faire genre je connais. Arendt, soutenue par Neil Postman, se jette dessus l'agoniser de Kesagiri jusqu'à ce qu'il manque de défaillir, le souffle court, les yeux exorbités sous les hurlements déchaînés de la foule. C'est à dire de moi. Idéochoc se retient à la corde pourtant. Et à ses 200 abonnés. Elle ne relève Georges que pour le jeter tête première sur son sponsor qui s'écrase lourdement sur la table des commentateurs et pleure sur les débris de sa dignité : Si ! La culture de masse fait peser un risque sur la culture ! La société de masse veut le divertissement, et consomme ce divertissement ; mais consomme aussi la culture ! Et ce procès de consommation de la culture, mode inapproprié, risque de dénaturer la culture elle-même !

Moi, tout ce que j'entends, c'est ouin ouin ouin.

Mais elle elle argumente, elle va te les clouer au sol comme une riveteuse ; parce qu'elle le peut :

« Je ne fais pas allusion, bien sûr, à la diffusion de masse. Quand livres ou reproductions sont jetés sur le marché à bas prix et sont vendus en nombre considérable, cela n'atteint pas la nature des objets en question. Mais leur nature est atteinte quand ces objets eux-mêmes sont modifiés—réécrits, condensés, digérés, réduits à l'état de pacotille pour la reproduction ou la mise en images. Cela ne veut pas dire que la culture se répande dans les masses, mais que la culture se trouve détruite pour engendrer le loisir. Le résultat n'est pas une désintégration, mais une pourriture ... »

Transformer Le Prince de Machiavel ou Nietzsche en podcasts de 25 minutes, promouvoir cette merde, ce n'est pas diffuser la culture dans la société, c'est transformer la culture en divertissement prêt à être consommé. C'est la dégrader. Pire, puisque Idéochoc est aussi un outil de propagande réactionnaire, c'est dénaturer Weber, dénaturer Cicéron, Machiavel, etc. en les passant à la moulinette d'un prêt-à-penser fascistoïde. C'est les réduire à des argumentaires contre l'égalité, la justice et le progrès social. C'est en faire de la pourriture. des gadgets. De la pacotille. Et Georges, qui produit des vidéos sur Youtube, ce n'est rien d'autre que du divertissement aussi. Qui dénature les œuvres qu'il évoque et jette de la pourriture à nos oreilles. 

Mais la culture, c'est quoi au juste ? C'est pas un truc utile qui apporte je ne sais quoi à je ne sais qui. Faut se sortir cette connerie de la tête. Ou laisser Arendt y mettre des idées plus justes à grands coup de brain chops. 


La culture sera alors l'ensemble des choses qui durent. Des bâtiments, des statues, des livres, des films et qui sont là comme nous-mêmes nous sommes là, sans plus aucune raison, sans but, mais auxquelles nous restons attachés parce qu'il y a quelque-chose, dans ces livres, ces statues, ces tableaux, ces bâtiments, ces films, ces musiques, qui résiste à ce qu'on en fait. La valeur des œuvres se situe au delà de cette utilité que vante ce philistin déboussolé. Valeur, s'il faut parler ainsi, est plutôt à trouver dans la durée et dans l'unicité, dans ce qui fait qu'on continue à les contempler et à les méditer. Alors bien sûr, elle le dit, un livre, on peut l'éditer à des milliards d'exemplaires, on peut même l'imprimer sur du PQ, ça ne modifie pas l’œuvre. Même abondamment frotté à mon bunghole de grand cornolio. On peut imprimer la Joconde sur des stylos, des foulards, des dessous-de-verre, se la tatouer sur la plante du pied et la piétiner à chaque pas, cela n'entame en rien l'oeuvre elle-même, qui conserve son aura. On peut mettre LimhouseBlues de Bechet pour initier sa séance à Basic Fit, ce morceau ne se réduira jamais à une rapide mise en jambe. Alors bien sûr, on peut jouer les gatekeepers et dire que ce ne sont pas là des rapports authentiques à la culture, à raison, mais il ne faut pas pour autant verser dans l'illusion rétrospective d'un rapport authentique, passé et perdu, aux œuvres. Jamais la société n'a eu un tel rapport à la culture. Arendt en veut pour preuve le fait que tout l'art moderne s'est construit contre la société (bourgeoise) qui prétendait aimer l'art. Les artistes ont tous fui les bourgeois dans les marges de la société, ont rejoint les exclus, les réprouvés, en un mot : le peuple. Quand seuls les riches oisifs avaient accès à la culture et faisaient société autour, ils s'y rapportaient comme un moyen de distinction sociale et ils se moquaient des rustres qui, n'y connaissant rien, espéraient entrer dans leur cercle. Après, quand les petits-bourgeois ont compris que la culture était pour eux un bon moyen d'élévation, d'intégrer le cénacle, un moyen pour eux de « transcender » leur classe, ils se sont mis à s'y intéresser et c'était ce qui pouvait arriver de pire à la culture. Les rustres sont devenus des philistins-cutivés, et face à eux, la société de masse, qui veut le divertissement, est clairement un moindre mal :

« C'est une question toujours ouverte de savoir s'il est plus difficile de découvrir les grands auteurs du passé sans l'aide d'aucune tradition, ou bien de les sauver des immondices du philistinisme cultivé. Et la tâche de préserver le passé sans l'aide de la tradition, et même contre les critères et les interprétations traditionnels, est la même pour toute la civilisation occidentale. (…) Dans cette tâche, la société de masse nous entrave bien moins que la bonne société cultivée. »

Immondices, mec. Immondices. Entrave.

On comprend qu'après avoir été pressurisé pendant 8h, le travailleur a besoin de s'amuser, et pour cela, il y a les divertissements. Or, ces divertissements ne prétendent pas être ce qu'ils ne sont pas ; de la culture. Ils se jugent selon des critères tout autre : non pas la durée mais « la fraîcheur et la nouveauté ». Comme le pain. C'est un besoin vital au même titre que la nourriture et le sommeil. On a beau jeu alors de condamner l'éphémère de ces gloires quand leur nature même est d'être éphémères (éphémère d'ailleurs était la vague des vidéo-essays sur la culture du vide, ça a poppé avec la vidéo de Kombini, mais depuis 8 mois ça a perdu fraîcheur et nouveauté et tout le monde est passé à autre chose), autant reprocher à l'air d'être trop peu dense ou à Georges de l'être trop, au point que rien ne rentre dans sa tête. Pas même le parpaing que lui promet Kracauer dès que Arendt aura propulsé Georges dans le coin où Kracauer trépigne. Autant reprocher au pain de ne pas survivre à sa manducation. Le travailleur assommé de travail a besoin de ce divertissement, parce qu'il sait que la culture exige de lui qu'il tende toute son attention, qu'elle exige de lui un temps libre de pleine réceptivité ; or le temps de repos fatigué, de récupération, n'est pas un temps libre : c'est aussi un temps du travail. La fracture n'est donc pas entre les « moutons » et les autres, mais entre ceux qui peuvent se la couler douce et ceux qui consacrent le meilleur de leur temps et de leur énergie, en un mot de leur vie, à des activités qui les rendent trop peu disponibles pour entrer dans un processus de culture, de développement harmonieux de leurs facultés au contact des œuvres pour lesquelles ils continuent pourtant d'avoir respect et appétence. Et ce respect gêné vaut mieux que l'étalage de mépris que nous offre la bête immonde. Parce que quand ils peuvent voir, eux, ils voient. Ils entendent quand ils écoutent et ils sont touchés. Mieux que n'importe quel philistin, parce que eux regardent non pour les autres, non pour assurer leur place dans une compétition égotique, mais pour eux et, pas même pour eux, pour l’œuvre seule.


... Talking all day with nothing to say ...

Mais, dira-t-on, et là,bien malgré moi je vais intervenir : la culture de masse, c'est de la culture, succès Marvel et compagnie, c'est entendu Mais la culture du vide : nein nein nein !

Ah bon ? Les critiques qui étaient faites à la culture de masse sont pourtant EXACTEMENT celles adressées à la culture du vide aujourd'hui.
Vielleicht, mais on ne peut pas nier que la culture du vide, c'est la culture de masse en pire. C'est tout ce qu'il y avait de pire sans ce qu'il pouvait y avoir de bien.
Rah bon ? C'est oublier trop vite ce qu'on a vu dans le sous-marin brun avec Debord, non ? Tout ici est affaire de nature, non de degré. De plus, l'expression polémique « culture du vide » n'est pas née d'internet ! Elle date de cette culture de masse, de divertissement, dont parle Arendt. Le plus loin que je suis remonté, c'est à cet article québécois du 27 mars 1979. Serge Deneault, dans le Daily McGill, répond à la lourde condamnation de Nathalie Petrowski, pour qui tout le disco était une « démagogie dansante » annonçant la fin du monde. Serge parle de culture du vide, mais pas pour parler du disco dans sa globalité : juste du disco con fabriqué par des producteurs véreux et avides de fric. Il reconnaît un bon disco et même un disco intelligent : celui du Miss You des Stones, de Rod Stewart, de Blondie, et plus tard on le devine de la new-wave, morceaux rocks qui empruntent au disco sa rythmique dansante. Ce qu'il dit par contre des Village People est destructeur : 

« L'extraordinaire succès remporté par un groupe extraordinairement con que sont les Village People nous remet vite les pieds sur terre. Les People offrent un bon spectacle, très vivant (les meilleurs du Canada Jam!) mais il ne faut pas s'arrêter à ce qu'ils nous chantent dans les oreilles. Mlle Petrowski m'a en quelque sorte réveillé de ma torpeur face à ces groupe du genre et leur net côté réactionnaire. Le trip du bonhomme macho, des bains saunas au YMCA, du bonheur bâti à coup d'argent, c'est devenu des succès internationaux (les People pognent partout). Vous rendez-vous compte du message qui est diffusé dans le monde entier ? $$$$, apparence virile, haut standard de vie, $$$$ et $$$$.
Le disco, à cet égard, atteint l'extrême-droite de la musique. Il encourage la démobilisation, brime toute créativité (le disco, ça se danse en série) et charrie des valeurs ultra-capitalistes. »

Ce genre d'entourloupe, de machine à fric montée de toute pièce par des producteurs avides de succès, Kracauer l'avait pressenti. Pour lui, il y a deux cultures de masse, ou plutôt il y a une culture des masses et une culture pour les masses. Cette dernière est abrutissante, débile, conçue par les bourgeois pour les masses qu'ils méprisent, et ce qu'ils produisent pue le mépris de classe, la morgue et le sapin. Mais dans les grandes villes, dans les grands centres urbains, où les masses de travailleurs ne sont pas totalement abruties par leur travail mais vivent tout de même comme des masses, dans l'indistinction et la course permanente, ces masses prennent conscience d'elles-mêmes et produisent des divertissements qui répondent en tout point à leur situation, à leur mouvement, à leur état de tension continue. Dans les grandes villes, le divertissement produit par les masses pour elles-mêmes devient une culture à part entière. Non parce qu'il recyclerait des contenus esthétiques et moraux passés, vieillots, s'abaisserait devant le public petit-bourgeois à le caresser dans le sens de ses obsessions, mais parce qu'il lui crache à la gueule, et l'abandonne à la poussière, préférant traduire, sous des formes diverses (danse des Tiller Girls, Cabarets, etc.) toutes également méprisées, leur situation sociale et politique. Kracauer parle de spectacles dans lesquels tout est superficiel comme on parle aujourd'hui des vidéos Tiktok, tout y est stimulations s'enchaînant sans fin, de telle sorte qu'on ne puisse pas penser, comme dans la culture du vide, succession d'impressions multiformes qui ne forment pas une totalité, comme dans vous avez compris quoi :

« Les excitations des sens ici se succèdent si étroitement qu'elles ne laissent pas de possibilité à la moindre réflexion de se glisser entre elles. Les éclaboussures des projecteurs et les accompagnements musicaux se maintiennent à la surface comme des flotteurs. […] Le public berlinois a raison (…) quand il donne la préférence à l'éclat superficiel des stars, des films, des revues et des pièces à grand spectacle. Ici, dans l'extériorité pure, il se trouve lui-même, la succession, éclatée en morceaux, des splendides impressions sensorielles, met à jour sa propre réalité. »

Notre existence est éclatée en morceaux, faite de moments qui se succèdent sans se suivre, qui au bout de la journée, de la semaine, du mois, ne forment pas une totalité et ne nous concernent pas : en tous, ou presque, nous pourrions être remplacés sans perte par n'importe qui d'autre. C'est le destin des masses d'ouvriers, d'employés de bureau, de travailleurs urbains prolétarisés, etc.

Les masses aiment la culture du vide non parce qu'elle seraient décérébrées, ou détournées des valeurs hautes par des forces occultes, mais parce qu'elles y trouvent le reflet de ce qu'elles sont et l'expression directe, pure, de leur situation. Elles y trouvent une esthétique à leur mesure, faite dans la fièvre par des gens qui produisent spontanément du divertissement, sous la pression du flux tendu, entre deux cours, deux journées de taf, divertissement qui rencontre le succès parce que les gens, qui regardent ça dans le même temps contraint, s'y reconnaissent. Georges, lui, ne s'y reconnaît pas. Tant mieux : on ne se reconnaît pas en lui. Pour lui, c'est l'oeuvre du grand satan, du manipulateur en chef : pour lui, « c'est pas possible que ce phénomène-là, cette débilisation généralisée, soit anodine. Y a forcément quelque-chose ou quelqu'un, derrière, y a forcément un intérêt pour des grands groupes de nous voir devenir progressivement des attardés mentaux. »

Et lui de nous montrer un article du Figaro concernant la Chine … que manifestement il n'a pas lu ! Pourquoi lire ? Hein ? Pourquoi apprendre des choses ? Et les restituer fidèlement ? Il affirme : « Comment ça se fait que les gens qui sont derrière Tiktok l'interdisent à leur propre population ? » Tu parles de qui mec ? De Bytedance ? Ils interdisent rien. C'est le gouvernement chinois qui limite l'accès à internet aux enfants et aux jeunes. Pas à la population … Ce serait débile pour un Etat qui utilise le numérique pour fliquer tout le monde de fermer le robinet à délation… T'es au courant que sous le texte en gras y a du texte plus petit et que c'est lui qu'il faut lire ? Que ça s'appelle un article ? Que le texte en gras—le titre—n'est qu'une accroche ?  Et c'est encore plus débile après : il parle des patrons américains de la tech qui interdisent les écrans à leurs enfants. Il sous-entend que ceux qui nous rendent débiles ne veulent pas que leurs propres enfants le deviennent, comme s'ils voulaient créer une sorte de caste dirigeante mondiale. Mais tout parent responsable et informé fait pareil, tu le sais ou pas ? Putain ! t'as même une page officielle de l'Etat français qui résume les recommandations de l'OMS ! L'Etat !  Avant 3ans, pas d'écran, jusqu'à 6 ans, c'est déconseillé, et si écran, faut que ce soit avec adulte et intérêt pédagogique, jusqu'à 12 ans, l'écran doit être très limité et toujours accompagné d'un adulte, et à partir de là, l'utilisation et l'autonomie doivent être progressives jusqu'à 18 ans. Ils ne font qu'appliquer ce que préconisent les médecins et les spécialistes … Tu t'informes où, sérieux ? Dans le cul d'un âne ?

Mais le pire, c'est qu'il illustre ça avec une vidéo connue de Cardi-B—qui, de mon côté, est moins connue que sa vidéo, dans laquelle on la voit cesser de danser quand son enfant entre dans la pièce ; laissant entendre que Cardi-B participe d'un effort de débilisation de la population en dansant lascivement sur internet, mais qu'elle ne veut pas que sa propre enfant soit débile, c'est-à-dire exposée ce genre de contenu. C'est déjà très con. 

Il en fait un agent de l'intérieur, la cinquième colonne d'une armée qui veut notre anéantissement. C'est en plus très comploplo. Je rappelle ces passages des Protocoles qu'on a déjà lus ensemble : « Considérez ces brutes alcoolisées stupéfiées par la boisson, dont la liberté tolère un usage illimité ! Allons-nous nous permettre et permettre à nos semblables de les imiter ? Chez les chrétiens, le peuple est abruti par l’alcool, la jeunesse est détraquée par les classiques et la débauche prématurée à laquelle l’ont incitée nos agents ». Il le dit clairement, l'affreux Jojo : « la distraction est une arme ». Qui tue l'homme catholique cisgenre avide de viande et d'homogénéité sociale j'imagine. C'est là qu'arrive la ref à Huxley et la possible action en sous-main de la fausse citation et là : tout est carrément douteux. Alors on se doute qu'il ne l'aime pas, Cardi-B : c'est une afro-caribéenne au succès mondial. Qui chante en plus qu'elle ne cuisine ni ne fait le ménage. Est-ce une raison pour contrefaire ainsi la réalité ?

Parce que ce qui se passe dans cette vidéo, c'est pas ce qu'il en dit. Cardi-B danse sur une de ses chansons, WAP, qui parle très très très ouvertement de cul :

Beat it up, baby, catch a charge
Extra large and extra hard
Put this cookie right in yo' face
Swipe your nose like a credit card
Hop on top, I want a ride
I do a kegel, I'm kinda wild
Look at my mouth, look at my thighs
This water is wet, come take a dive

Elle ne veut tout simplement pas que sa fille entende ces choses qui sont réservées à un public mature. Là encore, rien que de très raisonnable … Pourquoi fantasmer une guerre mondiale ? C'est pas plus cool de fantasmer un combat de catch, un celebrity death match comme sur MTV ?

D'imaginer Kracauer te balancer un parpaing tellement gros au visage que c'est toi qui finit réduit en podcast ?


... Your shallow proclamations all misinformation

Le pire, c'est que son fantasme de cinquième colonne masque les vrais enjeux et la vraie nature des choses. La vidéo d'Apolline, c'est quoi ? Un sketch. Le gamin allemand qui explose son clavier parce que World of Warcraft prend trop de temps à charger, c'est quoi ? Un sketch. De Norman Kochanowski. « Les calculs sont pas bons Kévin. C'est quand que tu mets des paillettes dans ma vie Kévin » c'est quoi ? Un Sketch. D'Ines Reg. Y a que Baptiste qui n'est pas net. Sur internet, n'importe qui peut jouir d'une gloire éphémère en faisant une vidéo qui marquera les gens. Pas parce que c'est con, pas parce que c'est mis en avant par une cabbale mondiale, mais parce que c'est drôle. Et juste. Qu'est-ce qui est montré dans ces vidéos ?

Des scènes scriptées de la vie quotidienne, tournées avec esprit, devant lesquelles on ne peut que rire, ou ces moments auparavant rare où l'on fait un pas de côté malgré soi hors des ornières et des sentiers rebattus, ces moments où on est à côté de la plaque, ou on fait un truc un peu fou, un peu débile, qui nous échappe, mais qui nous permet surtout de nous échapper de nous-mêmes et de la vie qu'on nous fait. Baptiste qui se baptise dans le feu, assis dans la chambre où d'ordinaire il trime sur ses devoirs. Un type qui crie « Internet ! » dans les rues de Nancy, ivre et loin de chez lui. Ce mec qu'on n'attendait pas mais qui capté un truc dans l'air, une attente insatisfaite, qui lui a donné une forme et une expression hors contexte et immédiatement reconnaissable, c'est Patrick. On n'attend jamais les Patrick et c'est dommage. Il est directeur artistique, DJ, c'est spontané ce qu'il fait, ça s'est construit silencieusement en lui et ça tient de la performance. Il s'en explique sur Brut et y analyse le truc. Ces exemples on pourrait les multiplier. C'est de ça dont Kracauer parle : la vidéo courte, sans contexte, est la forme d'expression artistique la plus réelle et la plus concrète aujourd'hui. L'équivalent numérique du cabaret d'alors comme le swipe est celui de la revue. Il faut lire l'Ornement de la masse : « une représentation esthétique est d'autant plus réelle qu'elle est moins privée de réalité à l'extérieur de la sphère esthétique. Si faible que soit la valeur qu'on attribue à l'ornement de masse, il se situe, d'après son degré de réalité, au-dessus de ces productions artistiques qui continuent à cultiver dans des formes du passé de grands sentiments périmés »

Quand Le Hussard vante les mérites de Hugo et fait des Misérables une fable sur le christianisme, son propos n'a de réalité que dans son falzar de bandeur de curé et dans la sphère esthétique. Ce qu'il raconte ne traduit rien de ce qui est vécu réellement et concrètement par les gens. Pourtant, Hugo c'est immense. Ces petites vidéos en face ça pèse pas lourd, faites avec deux bouts de ficelle dans un salon ou une chambre, ça adhère pourtant bien plus au réel, au vécu des gens, soumises qu'elles sont dans leur forme aux mêmes contraintes que la vie des créateurs et du public : c'est un art sous pression, qui s'échappe brièvement par le rire. Parfois on a juste envie d'un burger, d'autres fois on veut plus. On veut un burger et savoir le dire avec panache. On veut jouer avec les chaises. Justement parce que le Chèque de caution. Parce que valoir quelque-chose, c'est pas capitaliser de la petite culture, pour sa petite gloriole, pour se redorer le blase, comme Goldust, c'est casser les chaises, s'asseoir sur le chèque de caution et se refaire. C'est le contraire d'amasser dans sa cassette. C'est potlatch. De cassette on n'en a de toute façon pas, Potatch dès qu'on casque. On compte chaque sou, on sait ce qui nous en coûte de vivre. Alors c'est vivre au-delà de ce qu'on fait de nous, c'est résister à la nécessité, que de vouloir des paillettes dans nos yeux, des moulures au plafond. Pas pour étaler une réussite aussi fausse que le reste, comme cet arnaqueur dans son garage qui montre une voiture qui n'est pas la sienne puis une bibliothèque qu'il n'a pas lue, mais parce que pour une fois, on veut être regardé pour ce que l'on est, ce que l'on vaut, et pas ce que l'on rapporte. Y a plus de leçons à tirer de « si si, je suis très très net » que de la vidéo de merde que je commente.


Bonjour, c'est Frank Leboeuf ...

Boum. Il dit plus que les termes, Kracauer. Il plie le game comme une table en formica.

Dans Le culte de la distraction, il oppose culture de masse et culture pour les masses : « Cette extériorisation (la culture des masses) a la sincérité pour soi. Ce n'est pas elle qui menace la vérité. Celle-ci n'est menacée que par l'affirmation naïve de valeurs culturelles devenues irréelles, par l'abus inconsidéré de concepts comme personnalité, intériorité, tragique, etc. qui, en soi, désignent certainement d'éminents contenus, mais qui, à la suite des transformations sociales, ont perdu dans une large mesure les fondements qui les portaient ; dans la plupart des cas, ils ont pris aujourd'hui un mauvais arrière-goût, car ils détournent par trop l'attention, des dommages extérieurs subis par la société, sur la personne privée. Dans les domaines de la littérature, du théâtre, de la musique, de tels phénomènes de refoulement sont légion. Ils se donnent l'allure du grand art et sont en réalité des figures périmées, jetant simplement un œil en passant sur les misères du monde actuel ».

Périmé, mec. Périmé.

Le problème c'est pas la paresse des masses : ce sont les conditions dans lesquelles ont les fait vivre, l'inquiétude, le manque, l'enfermement ; donnez-leur du temps et vous verrez les merveilles qui en sortent. Qu'ils arrivent dans cet état de vide intérieur à produire des œuvres vivantes et vraies, cela devrait être applaudi. Kracauer applaudit BamBamBam ! En tapant la tête de son adversaire au sol avant de l'écraser pour le décompte final :

« On accuse les berlinois d'être avides de distraction, c'est un reproche petit-bourgeois. Certes, l'appétit de distraction est plus grand ici qu'en province, mais plus grande aussi, et plus sensible, est la tension des masses travailleuses—une tension essentiellement formelle—qui occupe pleinement leur journée sans la remplir. Il faut rattraper ce qu'on a manqué, on ne peut le rechercher que dans le même domaine de surface où on a été contraint de se manquer soi-même. Cette forme d'activité (de loisir) est nécessairement conditionnée par la forme d'activité en entreprise »

Georges, c'est ce reproche là qu'il fait. Il est petit-bourgeois.

Si on peut parler de culture du vide, c'est uniquement parce que vide est l'existence qu'on nous impose à toute force. On nous attache à un travail abrutissant, à des conditions de travail dégradantes et meurtrières, on nous tient par la peur de la concurrence, d'un chômage ou des minima sociaux de moins en moins sûrs et suffisants, tout ça pour qu'on puisse verser masse de thunes aux actionnaires—parce que là-dessus on est les champions d'Europe, en produisant, par des boulots à la con, une richesse qui nous échappe plus encore que notre temps. Nous sommes, dans beaucoup de nos activités, remplaçables par n'importe qui. Il y a une sorte d'objectivité donc à ce que n'importe qui puisse accéder à la célébrité, par chance, pour retomber dans l'anonymat ensuite. Il y a une objectivité dans la forme courte, qui peut être consommée le temps d'un trajet de bus, d'une pause clope. Mais ce vide est une forme pleine, pleinement signifiante, qui adhère aux conditions d'existence et aux préoccupations des masses qui les produisent et consomment. Tout doit aller vite, parce que le temps est compté, parce que c'est la course, parce qu'on ne nous laisse pas souffler, entre taf, transports, enfants, parce que tout nous interpelle, parce que la fatigue, notre état constant, n'est pas un engourdissement mais une hyper-excitabilité.

Et que les masses accèdent librement à une forme d'expression autonome, à une pensée, qu'elle se saisisse d'elles-mêmes au moyen de ses divertissements, ça, ça défrise le bourgeois. C'est lui, l'arbitre du goût, du bon goût, c'est lui qui sait, mieux que le peuple, ce que le peuple veut et ce dont il a besoin. Économiquement, il a besoin d'austérité, et culturellement, il a besoin d'une bombance infâme dégoulinante de bons sentiments, de petite morale, de petites idées, de petites identités. Un truc bien cadré et bien naze, bien réac, qui sent la lasure autant que les bottes cirées, qui prétend éduquer et élever les masses en leur imposant ces valeurs déplacées que petit-bourgeois et philistins affichent et auxquelles ils n'ont jamais adhéré. Mais il y a pire aujourd'hui, et d'une certaine manière Kracauer l'avait senti : les bourgeois, les philistins, sont condamnés face au masses soit à se retirer, à abandonner leur position sociale, soit à « manger à la même table » ; mais ils ont trop l'habitude de servir les plats. Ce sont eux maintenant qui abrutissent les masses, en leur donnant ce qu'ils s'imaginent qu'elles veulent, cette chose qui seule doit être appelée culture du vide : celle qui vient d'en haut, TopDown en langue managériale, Endemol avec la téléréalité, qui transforme les candidats en comédiens permanents et les marques qui les transforment en VRP. Eux ne font pas des réseaux sociaux un moyen d'exister, d'expression, mais d'extortion, plumant des fans admiratifs et trop peu méfiants. Ce que disait Serge des Village People. Les anges de la téléréalité, c'est Village People : « réactionnaire. Le trip du bonhomme macho, des bains saunas au YMCA, du bonheur bâti à coup d'argent, c'est devenu des succès internationaux. Vous rendez-vous compte du message qui est diffusé dans le monde entier ? $$$$, apparence virile, haut standard de vie, $$$$ et $$$$. » C'est Bolloré, qui transforme un présentateur sportif médiatiquement mort en journaliste politique de premier plan, une activiste fémonationaliste issue du clan Le Pen en journaliste d'investigation, qui finance Frontières, ce pseudo médiapart d'extrême-droite, pour qu'ils servent la soupe ultralibérale aux fascistes sous couvert d'information sourcées aux officines (think-tanks, agences de sondages) détenues par Bolloré lui-même, qui est ainsi capable de décider de ce qu'on doit considérer comme réel, d'en faire parler à la radio et dans les journaux, d'imposer, par l'édition, la télé et le cinéma maintenant ce que le peuple doit penser, aimer, consommer. Alors même que tout ça est totalement hors sol. La culture du vide, c'est Georges, incapable d'ouvrir un livre. C'est De Villers, qui ment ouvertement dans chacun des siens, qui transforme avec le Puy du fou l'idôlatrie la plus stupide en histoire. C'est Idéochoc. Niveau entreprise de décérébration, de nivellement vers le bas, de manipulation, niveau perte des valeurs et des hiérarchies, on se place là. Mais ce n'est pas de ça dont il parle : lui préfère attaquer l'humour populaire qui émerge du peuple. Ce qui le fait chier, c'est l'indépendance. Ce qui le fait chier, c'est qu'Apolline soit une femme forte qui a plus de joie de vivre et de succès que lui. Parce que lui clairement on veut pas de sa gueule sur un burger.


Dingdingding !

Restent trois points à aborder comme un décompte final : est-ce que ce divertissement populaire est la norme en occident ? Non : au sens du normatif, la disqualification massive de ces vidéos, de ces personnalités, montre que ce n'est pas la norme ; au sens descriptif non plus : certes, sur internet, ça semble prendre de la place, mais internet est surtout le lieu où sont coupées, diffusées et commentées des séquences tirées d'émissions télé, reprises, contestées ou promues par de personnalités oiseuses qui veulent faire autorité, ou des gens en live taillant le bout de gras avec leur communauté en faisant du react ou du jeu-vidéo. Les reels qui assument leur légèreté et en font un divertissement sont rares face à tous ceux qui cherchent à vendre une camelote ou à étaler leur prétention. Sans compter l'internet mort. Encore que tout ça ne vaut que pour le divertissement vidéo ; n'oublions pas qu'internet, c'est encore essentiellement du texte. Enfin, hors internet et comptes individuels, il arrive que les marques surfent sur la vague. Comme Quick. Mais pour l'essentiel, la trop rare reconnaissance de ce qui agite les masses ne passe pas par un tel processus direct, mais par une communication corporate qui mouline les préoccupations légitimes en tokens absurdes qui soulèvent contre eux une indignation justifiée, comme quand Gillette prétend réinventer la masculinité un siècle après avoir inventé une féminité glabre pour s'ouvrir un nouveau marché, ou en un truc encore plus bas de gamme que ces vidéos, comme quand Netflix conçoit ses films de telle sorte à ce qu'ils puissent être suivis sans être regardés, parce que le peuple veut que des vidéos tournent pendant qu'ils sont sur leur téléphone. Appolline ? Ce n'est pas la culture du vide. C'est BottomUp. C'est la diffusion du profus.

dimanche 13 septembre 2026

Le sous-marin brun (DTRH22)

 Cette note, je la retarde depuis un bon moment. Je l'avais commencée, puis recommencée, puis elle s'est perdue, et de toute façon, mes brouillons sont trop vieux pour être repris tels quels. Je dois tout reprendre. J'arrive dans la période héroïque de ce marathon, quand tous les muscles te brûlent, que tu trébuches à chaque pas, que tu sues, tu sues putain, que même tes yeux suent, flétrissent dans leur orbite comme deux pruneaux noirs qui suintent leurs sucs, que t'as perdu tellement d'eau que t'es sec comme les répliques passives-agressives de ton manager, que tu te dis que jamais t'aurais dû te lancer dans cette « aventure », « aventure » mon cul, grosse connerie oui, que tu serai mieux dans ton canap' à jouer aux jeux-vidéos, que t'as qu'une envie c'est de mourir, d'autant plus que t'en es qu'au 5e km.

Bon, je n'en suis pas vraiment au 5e km, moi, 21 notes déjà, 22 avec celle-là, c'est un semi-marathon mais on voit l'idée. Et franchement, je n'irai pas plus loin. Je vois bien que tout le monde s'en fout de cette histoire, ou presque. Et si en ce moment, il y a un creux, que cette fausse citation a peu d'actu, elle va remonter en flèche l'an prochain, ça fait pas un pli. Ou poper méchamment dans un autre pays que je n'ai pas encore eu la présence d'esprit d'aller sonder. Donc : j'arrête. Cette note, que je fomente depuis deux ans, et une autre, en matière de conclusion, et basta. Je clôture l'enquête.

Si je l'ai retardée autant, cette note, c'est parce qu'elle m'oblige à faire un truc très déplaisant : regarder cette vidéo débile plusieurs fois d'affilée.

Et bon sang que j'ai pas envie. Elle prétend dénoncer la culture du vide, et son petit titre annonce déjà la hauteur de vue : Comment Kombini nous a rendus débiles.

Le point à la fin est dans le titre même de la vidéo. C'est à ça qu'on voit que le type est colère. Et le type en question, je ne le connaissais pas. C'est une amie qui m'a envoyé le lien le 28 novembre 2024. C'est dire que ce projet date.

Je regardais une vidéo sur "La culture du vide" (donc la glorification de no name parce qu'ils sont devenus des memes avec une connerie filmée) et à la fin il parle d'Huxley et de son livre qui présente la distraction comme une arme pour étouffer la révolte, je crois qu'il regarde pas Trucs de Philo (…) Après c’est juste une mention sans sortir toute la citation mais ça m’a quand même fait tiquer car la ref était évidente si tu connais déjà la citation

Et elle y est allé de son petit commentaire :

Sans avoir forcément les références culturelles j’avais déjà du mal avec le propos très « réveillez vous les moutons », positionnement que je trouve un peu cringe dès lors qu’on a passé 16ans. Je voulais être sûre de pas me faire une fausse idée donc j’ai essayé de regarder d’autres vidéos de lui mais j’avoue que tout est sur le même ton je trouve

Après avoir regardé, et regardé encore pour cette note inutile, je la trouve bien trop indulgente tant rien ne va. À commencer par le type. Que je ne connaissais pas : Georges. Alors, pour moi, Georges, c'est un yeti et il est cool. Même s'il n'est pas très pratique. 

Lui, c'est pas un yeti. Et il est tout sauf cool. Ça prend pas bien long pour découvrir qu'il est pote avec Papacito et qu'on le retrouve dans les pages de La Furia, ce « charlie Hebdo d'extrême-droite », chez Frontières, ce « médiapart d'êtrême-droite ». Ce cave est de tous les ersatz ratés que les fachos multiplient pour essayer de faire croire au monde qu'ils savent faire du journalisme et produire des idées. Ça montre déjà un peu l'idée qu'il se fait de la culture, coincé entre Tegner, papacito et Meursault : de la copie sans âme ni fonds, une contradiction dans les termes, du bas nationalisme financé par l'étranger. Streetpress m'apprend en plus qu'il est passé par Valeurs Actuelles et produisait des vidéos pour Zemmour pendant sa campagne. Le caniveau, donc. Depuis le départ. Caniveau largement abreuvé de cash et de contenu par Orban, soutenu maintenant par Bolloré. Mais y a pire, si tant est qu'il puisse y avoir pire. Y a ce que ce Georges-pas-le-yeti raconte …

Alors, ce qu'il raconte n'étonnera personne vu le pedigree du bonhomme. Et ne vaut franchement pas la peine qu'on s'y penche. Enfin, en ce qui me concerne, si, une phrase, une référence minable à Aldous Huxley, c'est dire le niveau de sérieux, mais avant d'y arriver, faut se coltiner la boue et tenter de nettoyer, comme Héraklès en son temps,cette autre écurie d'Augias qu'est sa cervelle.


Matières brunes

Donc, Georges-pas-le-yéti, qu'est-ce qu'il nous dit ?

Il part d'une interview Kombini avec Apolline, l'héroïne éphémère de la vidéo « je veux un burger wesh » pour dénoncer la culture du vide. Mais il va plus loin et défend trois thèses égrainées dès le début de sa vidéo, que je vais exprimer au conditionnel parce qu'il faudrait pas trop déconner non plus :

  1. la culture du vide serait la médiatisation de la médiocrité

  2. ce spectacle de la médiocrité serait « devenu la norme en occident »

  3. cela afin de produire un « conditionnement des masses »

Ce qu'il nous chie sans preuve, je devrais le flusher sans scrupule. Mais si vous m'avez lu jusqu'ici, vous le savez, quand c'est con et prétentieux, moi, ça m'amuse, je retombe en enfance, je suis comme un bébé Cradingue qui vient jouer dans le pot des autres. D'autant plus que cet étron de cerveau, il est plein de petits morceaux pas digérés qu'on voit mais qu'on ne peut identifier. Georges-pas-le-yéti, il dit quoi vraiment de Kombini ? Rien. On n'apprend rien. On voit juste ici ou là dans ce caca une sorte de peau de maïs qui semble avoir été une idée une fois. Il dit quoi de ce qu'est la culture ? Rien, on n'en apprend rien, y a juste ce truc filamentaire qui s'entortille là-dedans, ressort d'un côté et de l'autre, on ne sait si c'est une pousse de soja ou un ténia crevé. Et moi, foutre mes doigts là-dedans, ça me réjouit, voir cet étron se déliter et tomber en chiasse au moindre toucher, c'est un plaisir incroyable, que je vais vous partager, c'est comme un tour de magie : là y a un truc, et d'un coup de baguette shazaaam y'a plus rien. Plus rapide que les économies de Butters cramées sur les marchés. On croyait voir un video-essay, on a juste un ego-trip merdique. Une coulée brune.


Le bruit marron

Pour lui, la culture du vide est une contradiction dans les termes. La culture « élève », « transcende » et « cherche à apporter quelque-chose au monde, à la collectivité, à la communauté ». Ce sont ses mots pas les miens, j'essaye de ne pas rire en les écrivant. Là où la culture du vide, « culture du rien » a « tendance à privilégier l'unique divertissement sans aucune réflexion derrière », divertissement « vide », simple médiatisation de la médiocrité, qui repose sur l'individualisme de la société, le besoin de satisfaction immédiate des uns et l'égocentrisme des autres. Or, dit-il, le « vide intersidéral » qu'est cette « culture façon kombini », comment pourrait-il nous élever et prétendre à être une vraie culture ? Il ne le peut pas, nous dit-il, ce pourquoi il préfère parler d'anti-culture ou de pseudo-culture pour désigner cette culture qui nous abaisserait à dessein : « Y a forcément quelque-chose ou quelqu'un derrière, y a forcément un intérêt pour des grands groupes de nous voir devenir progressivement des attardés mentaux ». Ce qui ferait de Kombini non pas un mauvais media, mais une arme dans une guerre contre l'intelligence. Intelligence dont Georges-pas-le-yéti se présente comme le héraut. Piètre Héraut.

Piètre Héraut déjà parce que, je vous donne ce petit tip, c'est cadeau, quand quelqu'un parlant de culture n'a rien de plus à dire que la culture transcende et élève, c'est qu'il n'a strictement rien à dire. Transcende quoi ? Pour monter où ? On sait pas. L'important est juste de lâcher un mot ronflant. Là, a part donner un sentiment de supériorité sur ceux qui se divertissent à vide, je vois pas. Et cet anti-yéti pas sympa, il a l'air de se croire bien supérieur. Et peut-être à raison. Car s'il ne dit rien de ce qu'il estime être une vraie culture, ses références je crois parlent pour lui : il s'appuie sur un petit nombre d'essayistes, sociologues et autres, comme Kahnmann, Guy Debord, Neil Postman, Jean Baudrillard, et un romancier, qui passe pour un auteur de science-fiction, Aldous Huxley. La culture serait donc, j'imagine, avec toute la charité dont je suis capable, ce qui nous sort de nous-mêmes pour nous faire rencontrer un réel hors de proportion avec la portion congrue du réel dont on peut témoigner (sociologie), qui nous le fait saisir dans son ensemble et qui nous permet de nous projeter dans un avenir qui d'ordinaire nous échappe (Huxley). Connaissance du monde, connaissance du temps, qui nous arrache à nous-mêmes pour nous mettre au cœur de structures qui nous dépassent. Structures qui tiennent, visiblement, à la volonté malveillante de quelques obscures artisans de l'horreur. Et là fini d'être charitable : tout ça ne sert donc qu'une vision complotiste du monde qui ne mérite que de disparaître dans la fosse sceptique.


Et Kombini là dedans ?


Si Georgie ne sait rien de la culture ni du monde, une chose est sûre en tout cas : il sait que Kombini c'est méchant et c'est pas bien. Ce qu'il en dit pue la haine de bout en bout. Tellement qu'il ne se donne même pas la peine de nous dire ce qu'est Kombini, trop caca pour lui pour aller le sentir de près. Si bien que, manifestement, il n'a pas fait le minimum de recherches, à savoir aller sur le site. Il a juste regardé quelques reels, c'est tout. Pire : ces reels, qui répondent à une hype, il s'imagine qu'ils la produisent ! Il n'a vu que ce qui est destiné aux réseaux-sociaux, il n'a vu que la com extérieure, pas l'objet. Il a poursuivi l'ombre pour la proie et c'est bouffon. Car Apolline, elle n'apparaît pas sur le site. Kombini n'a fait qu'une courte interview vidéo d'elle. Rien de plus.

Bon, Kombini, c'est quoi ? C'est un pure player d'infos destiné aux 18-30 ans. C'est ainsi un assez bon media culturel qui livre l'essentiel sur les actus du moment, culturelles, numériques, idées de sortie, permet de se tenir au courant et de se distraire. Ainsi, il « cherche à apporter quelque-chose au monde, à la collectivité, à la communauté », à savoir une connaissance élémentaire sur ce dont on parle, « élève » grâce à des articles qui proposent, sans prétention aucune, du fonds et soulèvent des problèmes intéressants. De quoi alimenter les conversations à la cafèt'. Des exemples : articles sur une exposition à Paris sur le racisme, sur l'origine alimentaire des taux de cadmium alarmants, des critiques de film (dossier 137, Eddington) et une réflexion intéressante sur qui devrait avoir droit d'acheter des places de concert. Bien sûr, il y a aussi du contenu poubelle ...

Mais du contenu poubelle, il y en a sur tous les sites d'information : les éditos, les tribunes, les pages débats sont généralement très poubelle, sans compter que l'astrologie est présente aussi dans la grande presse d'information. Là, ça a au moins le mérite d'être un exercice de style qui se veut drôle. Même si ça reste du contenu poubelle. Sans parler des articles qui semblent être des pubs cachées (des publi-reportages qu'on appelle ça) et sur lesquelles je n'ai pas eu envie de cliquer. Donc en fait il est assez bien ce site. J'ai passé une heure dessus et un bon moment, j'ai identifié des nouvelles importantes, intéressantes, sur lesquelles l'essentiel était rapidement et clairement délivré, à côté de contenu détente. J'apprends d'ailleurs sur wikipedia que Kombini est partenaire de Disclose, le média d'enquête journalistique, et à côté de ce truc franchement cool, des choses sacrément moins cool sur le conflit entre éthique journalistique et dépendance vis-à-vis des annonceurs (les marques qui financent le site par la publicité). Mais ce ne sont pas ces conflits, les mauvaises conditions de travail, la présentation sur un même niveau de l'information, de l'infotainment et du publireportage, qui gênent Georgie, c'est que Kombini nous rendrait con (en nous parlant expositions, cinéma, etc. ?) Et là on voit tout de suite le biais débile typique des droitards. Il y a des sujets à investiguer là, un site d'apparence décalé, qui cache un revers sombre, à savoir qu'il se construit une audience jeune pour la soumettre à une communication corporate cachée, à de la pub qui ressemble à de l'info. Cela pas par méchanceté, mais à cause des structures de pouvoir dans lesquels le site est pris et en raison du pognon : un pure player dépend des revenus publicitaires pour vivre, donc des entreprises extérieures qui peuvent avoir intérêt à faire pression (pour des raisons d'image) et in fine de sa visibilité : il faut du trafic sur le site, et pour ça il faut soit générer beaucoup de contenu nouveau mais peu dense, soit produire une information approfondie, en terme d'analyse ou d'enquête, ce qui est long et coûteux. C'est un choix éditorial cohérent donc de parler de ce dont on parle, de faire de l'info de seconde main, avec un ton accessible et rapide, avec des vidéos brèves, du témoignage, plutôt que de produire une information nouvelle et détaillée. Y a bien un truc à condamner là-dedans : le capitalisme, mais on ne peut pas dire que Kombini c'est du vide. Le site regorge d'infos, dont d'infos culturelles, écologiques et politiques, dignes de ce nom.

Georges-pas-le-Yeti, il a donc pas attendu Kombini pour être con. C'est sa conscience malheureuse, ça, d'être con, alors il cherche à toute force à le cacher, il vit dans le déni de sa bêtise et plus il s'efforce de l'effacer plus elle est manifeste. Comme il est manifeste que, contrairement à ce qu'il veut nous faire croire, il ne lit pas. Sa culture n'est pas la culture écrite, la culture des livres, mais la culture de l'image, celle-là même qu'il dénonce à travers Kombini. Ce qui le dérange là-dedans, c'est que Kombini incarne une culture de l'image qui penche à gauche, qui parle d'écologie en mots simples et forts, d'égalité dans des vidéos d'une minute, qui donne la parole à tous, pour peu qu'ils aient vécu un truc ou possèdent une expertise quelconque, que Kombini ça marche, quand lui baigne dans une culture de l'image d'extrême-droite : il suffit de regarder comme tout le contenu de sa vidéo ne réside pas dans ce qu'il dit, mais dans le montage insultant typique des raptors d'antan.


Culture Club ?

Comment est-ce que je peux dire un truc pareil me demanderez-vous, alors qu'il nourrit sa vidéo de nombreux textes qu'il cite et sur lesquels il s'appuie ? Il fait une vidéo youtube, certes, mais il incarne la culture du texte. Non ? Non. Mais Kahnmann ? Guy Debord ? Neil Postman ? Jean Baudrillard ? Huxley ? Lipovetsky ? C'est pas tout le monde qui connaît, qui maîtrise, qui peut exploiter ça ! Je suis d'accord. Justement. Ce qu'il dit de ces auteurs est risible, c'est tout le pourquoi.

Prenons Daniel Kahnmann. Qu'en dit-il ?

« Pour lui, y a deux systèmes de pensée. Y a un système de pensée court, réactif, quasiment instinctif, et un système de pensée lente, un système de pensée d'analyse qui va permettre, qui va favoriser en tout cas, la construction d'une pensée. Le format même de Tik-Tok, des reels instagram, ou youtube, favorise le premier système de pensée. La culture du vide a donc un allié de taille dans la bataille contre nous, c'est la structure même des réseaux-sociaux. »

Et c'est stupide. Déjà que le bouquin de Kahnmann n'est pas très brillant, c'est une succession d'exemples, de petits exercices pratiques, de généralités, si bien que le succès de l'auteur tient à son idée plus qu'à son livre, son livre se lit vite et ce qu'on en retire tient sur un post-it. Mais ce qu'en dit George n'est même pas sur ce post-it. Il est gravé au compas sur le pupitre par un dark Sasuke qui n'écoute qu'à moitié et comprend encore moins. Ce que Kahnmann affirme, c'est que le cerveau est gourmand en énergie, alors il s'économise et fonctionne donc le plus souvent de manière instinctive. Souvent y a pas besoin de plus. Instinctif ne veut pas dire bête, cet instinct est le résultat d'un entraînement, c'est de l'acquis. Il peut faire, et il fait d'ailleurs des choses très compliquées de manière instinctive : marcher par exemple, tenir une conversation. Moi par exemple, repérer une structure argumentative dans un texte c'est devenu du système 1. Un peu émoussé, mais quand j'enseignais ça ne me demandait aucun effort. Au contraire, dès que je vois un Tik-tok, je suis perplexe, je réfléchis, je verbalise, parce que je n'ai pas les codes, je ne connais pas les trends, alors tout ce que j'y vois est alien. Bizarre, incompréhensible. Le système 1 n'a rien à voir avec la bêtise ou la paresse, mais avec l'économie. Il est globalement efficace, tombe juste quand il ne s'écarte pas de ce qu'il sait faire, et laisse place au système 2 quand il se rend compte qu'il est face à une difficulté ou face à une situation qu'il ne maîtrise pas. Bref, même suivre une vidéo de Georges, c'est débilitant dès lors qu'on est d'accord avec.

Debord maintenant, et Postman :

« ...Debord dans la Société du Spectacle critiquait déjà à son époque, le spectacle et le divertissement permanent. C'est pourquoi cette culture du vide elle est qualifiée de mort par Postman : à force d'être diverti à l'extrême, à force d'être absorbé par des contenus superficiels, on en perd notre sens critique, on meurt intellectuellement parce qu'on pense plus vraiment à force de déconner, quelque-part. »

Quelque-part peut-être, mais pas chez Debord. Et pas chez Postman.

Debord le dit très bien dans ses « Commentaires sur la société du Spectacle » :

« Le pouvoir du spectacle, qui est si essentiellement unitaire (…) s'indigne assez souvent de voir se constituer, sous son règne, une politique-spectacle, une justice-spectacle, une médecine-spectacle, ou tant d'aussi surprenants « excès médiatiques ». Ainsi le spectacle ne serait rien d'autre que l'excès du médiatique, dont la nature, indiscutablement bonne, puisqu'il sert à communiquer, est parfois portée aux excès. (…) Les maîtres de la société (…) reprochent à la plèbe des spectateurs sa tendance à s'adonner sans retenue, et presque bestialement, aux plaisirs médiatiques. On dissimulera ainsi, derrière une multitude virtuellement infinie de prétendues divergences médiatiques, ce qui est tout au contraire le résultat d'une convergence spectaculaire voulue avec une remarquable ténacité (…) la logique sévère du spectacle commande partout la foisonnante diversité des extravagances médiatiques »

On reproche à la plèbe son usage bestial du médiatique ; c'est ce que fait Georgie dans son petit enclos, quand il reproche à Apolline sa célébrité soudaine sans remettre en question sa propre présence sur internet : il manifeste la même nature du spectaculaire sous des dehors différents, plus respectables qu'en apparence, parce que le spectacle, ce n'est pas l'excès, ni le divertissement permanent, c'est l'idéologie bourgeoise dans laquelle on baigne tous et plus loin Debord offre avec une remarquable préscience un portrait au vitriol de Georgie, au point qu'on se demande quel clown de caniveau l'a enturlupiné comme ça au point de le faire flotter à 10 000 lieues de la vérité tout gonflé de son orgueil à l'hélium :

« (…) on peut voir se déchaîner soudainement, avec une allégresse carnavalesque, une fin parodique de la division du travail ; d'autant mieux venue qu'elle coïncide avec le mouvement général de disparition de toute vraie compétence. Un financier va chanter, un avocat va se faire indicateur de police, un boulanger va exposer ses préférences littéraires, un acteur va gouverner, un cuisinier va philosopher sur les moments de cuisson comme jalons dans l'histoire universelle. Chacun peut surgir dans le spectacle afin de s'adonner publiquement, ou parfois pour s'être livré secrètement, à une activité complètement autre que la spécialité pour laquelle il s'était d'abord fait connaître. »

Georgie est journalistiquement incompétent ; j'imagine qu'il s'est d'abord fait connaître autrement, en faisant flotter des bateaux en papiers au bord des routes. Toujours est-il que le sérieux avec lequel il est suivi est la preuve qu'il appartient au spectacle tout autant que quiconque. Sinon il dirait que Debord ne dénonce pas la culture du vide mais un process de dépossession absolue, l'idéologie à l'oeuvre partout et qui nous dépossède de notre vie comme la marchandise dépossédait, sous forme de travail mort, le travail vivant de l'exploité. Il en appelle à un retour à la vie, à une action collective d'où déployer un langage nouveau, un nouveau rapport à l'histoire, à la société, à l'art, au langage qui traduisent cette action dont ils sont le fruit, et non pas à « parler de dieu au lieu de scroller 4 heures sur les réseaux », vu que dieu est, lui aussi, une représentation qui nous prive de notre pouvoir d'action, un rapport social figé et mis hors d'atteinte dans une idée offerte à la contemplation. Bref, Georgie n'a rien compris et, surprise n'a rien compris à Postman :

La télévision, comme je lai laissé entendre plus haut, joue le mieux son rôle quand elle présente des divertissements légers mais elle nous fait le plus grand tort quand elle coopte les modes de discours sérieux — informations, politique, science, éducation, commerce, religion — et les présente sous forme de divertissement. Mieux vaut encore pour nous que la télévision nous donne le pire que le soi-disant meilleur. « The A-Team » et « Cheers » ne menacent pas la santé publique ; « 60 minutes », « Eye-Witmess News » et « Sesame Street », si.

Même pour Postman ce type est un gland : mieux vaut Apolline et son Burger wesh que Georges et sa vidéo : d'autant qu'elle a tous les travers que la culture de l'image porte avec elle :

« Dans une civilisation dominée par le livre, le discours public est plutôt caractérisé par un agencement ordonné et cohérent des faits et des idées. Le public à qui il s’adresse a, en général, les compétences voulues pour tirer parti d’un tel discours. Dans une civilisation du livre, c’est une faute pour les écrivains de mentir, de se contredire, de ne pas étayer leurs généralisations, d’essayer d’imposer des connexions illogiques. Dans une civilisation du livre, c’est une faute pour les lecteurs de ne pas faire attention, ou pire, d’être indifférent »

Mais dans la civilisation de l'image, no problemo ; on peut sous-entendre par l'habillage vidéo que Bilal Hassani est célèbre pour avoir fait le con sur les réseaux quand il a surtout réussi pour avoir appris le chant et participé à de nombreux télé-crochets. Mais c'est une icône queer, alors l'écorcher gratos est sans doute une figure imposée dans ce milieu mascu-testo, du patinage artistique plus que de l'essai, tout en fautant contre la vérité, la logique et les auteurs qu'il revendique pourtant comme sources.

Mais c'est quand il parle d'Huxley que vraiment il met des paillettes dans ma vie :

« la distraction c'est une arme. Dans le meilleur des mondes, Aldous Huxley imagine une société où les gens sont passifs et heureux, plein de plaisirs superficiels pour éviter toute forme de révolte. Et on comprend où est-ce qu'il veut en venir : si on est heureux tout le temps, on n'a pas le temps de se poser et de réfléchir à des drames qui agissent dans notre société. On évite toute remise en question. En s'affaiblissant mentalement via les réseaux-sociaux et via les contenus courts, c'est scientifique, on s'empêche de développer notre esprit critique ».

On sait bien évidemment comment l'extrême-droite utilise les réseaux-sociaux pour parler des « drames » qui agissent dans notre société, les monter en épingle pour attaquer systématiquement ceux qu'ils considèrent être des étrangers de l'intérieur ou la cinquième colonne du grand remplacement, culture du vide au sens où vraiment elle désinforme et brain-rot la tête avec des sujets qui mériteraient un traitement autrement plus sérieux. Mais passons. Penchons-nous plutôt sur Huxley, qu'il déforme comme il déforme tout ce sur quoi il pose son gros cul poilu de pas-Yéti indélicat.

C'est pas que les gens sont heureux dans Brave new world, ils ne le sont pas, c'est qu'à la gêne ressentie, à l'inconfort provoqué par le malheur et la tristesse, la seule réponse disponible est le soma et le cinéma. Certains se révoltent, le roman en parle, le roman même ne parle que de ça, mais soit cette révolte est le fait des membres inférieurs de la société, qui sont alors vite éliminés, soit des membres de la caste supérieure et alors les choses se compliquent. On les remet dans le droit chemin, on leur propose l'exil ou le compromis. Ce n'est pas la distraction l'arme la plus importante, c'est la stricte division en classes sociales et le contrôle policier sur les produits de l'industrie culturelle. Le divertissement en soi n'est pas un problème, Marx le disait bien, il est un temps du travail, de cette activité naturelle qu'est le travail, le divertissement est ce moment où l'on se détend après avoir été éprouvé. Là, le problème, c'est qu'on cadenasse ce qui est au delà du divertissement. Shakespeare est prohibé ; le scandale vient d'un sauvage qui l'a tellement lu qu'il en est imprégné et qu'il est jeté au milieu de la société policée. Ceux qui sont à la tête de cette société, qui sont tout aussi prisonniers, ont eux aussi accès à ces textes interdits, mais ils n'ont aucun rapport authentique à ces textes ; ils tirent fierté de les connaître, jouent la provoc', mais ils n'ont qu'un rapport extérieur à ces œuvres. Il n'y a guère que Bernard Marx et le sauvage qui, par fidélité à la culture, se réduisent à l'exil. Rien de tel dans l'idée de contrôle social que Georges met en avant, rien de tel dans ce qu'il annonce dans son introduction :

« Un burger wesh ou le conditionnement des masses »

Qui pue non la lecture d'Huxley, mais d'une fausse citation bien connue maintenant. Et clairement, lui se la joue conscient, mais il n'a aucun rapport authentique à la culture, la culture n'est rien pour lui, et, dans le Meilleur des mondes, clairement, il ne serait pas avec les révoltés. Il serait sagement assis à sa console à produire du conditionnement populaire et baver son soma le regard perdu dans le vide.

Rien de plus à dire là sur la citation, vu qu'elle n'apparaît pas, mais tout trahit sa présence. Et c'est intéressant, parce que j'ai tout vu avec cette fausse citation : des gens qui l'attribuent à l'un, à l'autre, à l'un puis à l'autre, voire aux trois, qui intercalent leur commentaire et leurs propres réflexions entre les phrases du texte, ceux qui disent que c'est visionnaire, ceux qui la traduisent dans toutes sortes de langues, d'autres qui l'impriment dans des livres qu'ils croient sérieux, lui, enfin, qui l'utilise sans l'utiliser, qui se laisse posséder et la fait circuler de manière subliminale. Clairement, c'est con, aussi con que toute cette histoire, et ça montre, un peu plus, s'il le fallait, que cette fausse citation n'aide pas à penser. Ça montre surtout, petite lumière numérique bleue, qui donne espoir mais te promet la cataracte à 50 ans, c'est que pour peu qu'on informe, qu'on combat les récits faux par une mise en histoire de la fausseté, ça génère des anticorps, ça fait tiquer, ça fait tilter, ça fait se méfier.

Avais-je besoin d'entrer dans tous ces détails pour en arriver à là ? Non.

Toute cette note, ces 7 pages de traitement de texte, c'est un build-up. C'est un effet d'annonce. Car maintenant, il est temps de répondre point à point et plus seulement de jouer les tatillons sur les citations. Et cette réponse, c'est même pas moi qui vais l'apporter.

mardi 25 août 2026

Nous autres qui faisons de la philosophie (1)

Tu ne l'as pas demandé, tu n'en tireras rien, mais je vais tout de même le faire. Je vais te donner un cours de philo.
Parce que ça me manque un peu déjà, que je suis curieux de savoir ce que ça donnerait, un cours, maintenant que je ne suis plus prof, que je ne le suis plus depuis 6 ans. Et que je t'ai sous la main. Alors bien sûr, commencer un cours de philo en parlant de philo, c'est clicheton. On fait tous ça je crois. On pontifie sur l'amour de la sagesse, et la sagesse c'est quoi ? Et l'amour c'est quoi ? Eros Agapè Philia quelle différence ? Et c'est avoir et manquer. De la merde. Moi je m'emmerde à faire ça. Alors je vais clichetonner, mais je vais essayer de ne pas trop clichetonner non plus, de m'amuser un peu. Et de répondre à une question qui m'anime depuis un moment. J'ai jamais abandonné la philo. À côté j'ai été libraire, hôte de caisse, employé de magasin. Tous métiers dans lesquels je sais qui sont mes collègues. Je sais les relations d'entente, d'entraide et de concurrence dans lesquelles je suis pris avec eux. Mais en tant que je philosophe, à ma mesure toute petite, qui sont mes collègues ? Ça c'est une question, laissons-la de côté pour le moment, qui va faire que c'est pas tant la philo que je veux définir, mais le philosophe. C'est quoi un philosophe et qu'est-ce qu'il fait ? Si on arrivait à s'entendre là-dessus, ou à être entendu quand on en parle, ça se saurait : plus personne ne penserait que la question se pose. Et les cours de philo commenceraient autrement que comme un cours sur la philo. Y a un truc à la Sisyphe là-dedans, chaque année, pousser ce boulet, définir, expliquer, justifier ce que c'est, et quand on nous remet dans les dents que personne ne sait ce que c'est, qu'il suffit de raconter ce qui nous passe par la tête et on a 18, que tout est philo, respirer déjà c'est philo, ce boulet nous glisse des doigts et dégringole. Et nous derrière lui qui y sommes attachés comme un prisonnier à son boulot, on tombe de haut. En hurlant de rage. Casser des cailloux plutôt que de le pousser, ça paraîtrait presque désirable. En un sens c'est ce que je fais, je m'établis comme on disait avant, et je suis heureux comme un pape. Je regarde de loin, très détaché, tous ces gens, tous très différents, trop différents, qui font des trucs très différents, parfois carrément opposés, qui pourtant se disent tous ou sont dits philosophes. J'essaye en les regardant de me faire une idée de ce qu'est la philo, en mode néophyte, ou dilettante, et je suis pau-mé. Comment une même chose, la philo, peut prendre des formes si différentes, si opposées, sembler suivre des principes ou des méthodes contradictoires entre elles et malgré ça résister à l'éclatement ? C'est comme si le mot philosophie ne recoupait pas une réalité unique, ou unifiable, mais un chaos de pratiques disparates qu'on appelle ainsi faute de mieux. Qu'on pourrait tout aussi bien appeler ce truc. Et ceux qui s'y adonnent des truqueurs ?

Maintenant qu'on a bien ri, singeons la méthode :
On peut bien entendu vouloir écarter certaines de ces pratiques et réduire l'extension de la notion, rejeter hors de la philo certaines choses qui se font sous ce nom, dénier à certains le droit de se dire philosophes, distribuer les bons points et l'anathème. À ce moment-là c'est sûr, on obtiendrait une idée claire de ce que c'est, mais selon quels critère adouber et écarter ? Il n'est pas sûr que nos critères soient assez sûrs ni assez fiables pour discriminer avec justesse. Le risque est grand de faire preuve de trop de subjectivité en la matière, de promouvoir ce qui nous plaît, ceux qui nous plaisent, ce qui s'approche de ce que l'on fait soi-même ou de ce que l'on aime, de refuser de reconnaître des trucs pourtant bien plus légitimes et ainsi de jeter, poussé par souci de clarté, plus d'obscurité et de perplexité qu'il n'y en a déjà.
Du coup, moi, je balance : soit tout ce qui se dit philo est philo, mais alors il n'est pas certain que l'on puisse encore définir ce qu'est la philo et il me faudra bien assumer l'éclatement du truc et dire à quoi il tient. Et accepter de ne pas pouvoir parler de ce à quoi j'ai consacré ma vie pendant plus de 15 ans.
Soit il nous faut discriminer et distinguer, et rejeter hors de la philosophie certaines choses qui se font sous ce nom. Mais en l'absence de critères solides sur lesquels s'entendre, cet effort risque d'être vain et de jeter un trouble plus grand : si on n'arrive pas à s'entendre sur ce qu'est la philo et à la définir, on va passer pour des débilos. Et de fait, on passe, collectivement, pour des débilos et la philo pour n'être rien, rien qu'un truc vide et prétentieux. Et si on peut échapper à ça, ce serait pas mal.

Tu vas me dire que je suis débilos et qu'elle est con ma question. Et d'ailleurs tu ne t'en gênes pas. Si des types se disent philosophes, c'est bien qu'ils le sont. Tu ne vois pas trop pourquoi ils le diraient sinon. Ou laisseraient le dire.

Baaaah, chais pas. Peut-être pour se donner un genre, justement ? Obtenir un prestige intellectuel, un ascendant sur les autres qu'ils n'auraient pas en se présentant autrement ? Se dire philosophe, c'est plus classe que se dire chroniqueur radio. Ou pauvre bourgeois parachuté là où il est. Un peu comme les sophistes du temps de Platon, qui se prétendaient philosophes et se faisaient ridiculiser par Socrate.

Peut-être, diras-tu. Et t'attaques : d'une, les sophistes étaient des philosophes. Simplement, Platon n'était pas d'accord avec leur pensée, qui est essentiellement une pensée des effets du langage, là où Platon veut calcifier le langage autour de l'être et le rendre univoque. Il faut lire là dessus L'effet Sophistique de Barbara Cassin. Donc des gens différents qui sont philosophes tout pareil, c'est pas nouveau et tu devrais bien le savoir. de deux, aujourd'hui, plus personne n'en a rien à foutre des philosophes. Niveau statut, ça n'apporte plus rien. Les sophistes d'aujourd'hui ne se disent plus philosophes, ils se disent coachs en développement personnel. Ils sont influenceurs. Ils sont stars de la téléréalité, énergéticiens, shamans qui se gargarisent avec leur pisse et appellent ça amaroli pour pas qu'on voit avec trop d'évidence que ce sont des bouffons. Donc s'ils le disent, franchement, c'est qu'ils le sont. Sinon c'est trop con. Et si ce ne sont que des cons, autant les laisser dire.

Admettons. mais non, en fait non, j'admets pas. Prends le tennis par exemple. J'adorais regarder Nadal jouer contre Federer. Parce que les deux, clairement, ne jouent pas le même tennis, regarder Federer c'est pas regarder Nadal. Et pourtant, au delà de leur différence de jeu, ils pratiquent le même sport et font les mêmes trucs : ils se mettent sur la ligne de fond, ils lancent la balle en l'air, la frappent avec force, la frappent quand elle leur revient et cherchent, par force ou ruse, à ce qu'elle ne revienne plus. Mais on ne peut pas en dire autant des philosophes : clairement, ils ne font pas la même chose du tout.

Et donc ? Me demandes-tu. Tu ne vois pas où est le problème. Platon, justement, Spinoza, Nietzsche, zéro point commun entre ce qu'ils font, et pourtant ça fait pas un pli que ce sont des philosophes. Bien, là-dessus t'as raison. À ceci près : ils étaient des philosophes. Ils ont écrit et pensé à des époques différentes et la manière dont ils écrivent, les pensées qu'ils ont développées, dépendent, en grande partie, des possibilités offertes par leurs époques respectives. La philosophie, ce n'est pas vraiment la même chose dans l'antiquité, à l'époque moderne et contemporaine. Pour Platon, elle accompagne la révolution conceptuelle (rejet des explications mythologisantes) et politiques (démocratie). C'était un peu ce que je racontais quand j'enseignais. Le dialogue présente la philosophie comme une pratique démocratique, une arène publique dans laquelle chacun peut venir présenter ses arguments et les défendre ; ce qui est retors, vu que le but de Platon est de promouvoir l'aristocratie. Spinoza rédige l’Éthique comme une démonstration mathématique, Descartes l'avait devancé dans ce style avec ses réponses aux objections et personne en Grèce n'aurait songé je crois à présenter les choses ainsi. Le but est d'atteindre à la même rigueur et à la même solidité que les mathématiques (c'est aussi un projet cartésien) et montre l'influence majeure des sciences sur la philosophie à l'époque. Nietzsche au XIXe siècle a reçu une solide formation philosophique et philologique mais quitte l'université, lieu pourtant de la production du savoir : dès ce siècle, les grands philosophes de plus en plus sont professeurs et développent leur pensée en l'enseignant, comme Hegel, comme d'autres. Nietzsche, lui, se fait plutôt essayiste, contraint, d'une certaine manière, de se distinguer éditorialement parlant, pour exister hors des cadres universitaires. D'où les aphorismes, la virulence du propos, et le positionnement critique : là où des philosophes comme Hegel construisent, bâtissent, érigent ; lui démolit. Donc on ne peut pas vraiment s'appuyer ici sur leurs différences : Platon aurait été déplacé aux temps de Spinoza et de Nietzsche et ce dernier se serait contenté de se branler dans une amphore au temps des cyniques. Il s'agit donc de se pencher sur les vivants, les vivants seulement, afin de déterminer les formes de philosophie conformes à notre époque. Et écarter … ce qui s'en écarte. À commencer par les coachs en développement personnel, les influenceurs, les stars de la téléréalité, les énergéticiens et autres shamans qui boivent leur pisse.

Ah ! T'as une question ! Est-ce que je ferai la même chose pour la littérature ? Genre, dire : les écrivains ils écrivent pas tous pareil leurs romans, t'en lis deux c'est deux choses radicalement différentes, alors je m'en vais chercher un critère pour dire qui est écrivain et qui ne l'est pas ? Ce serait absurde que je te réponds et t'es d'accord, ce que je fais est absurde. Bien sûr, il y a la différence entre le roman et la littérature, qui n'est peut-être qu'un outil de distinction élitiste, mais entre les romanciers, on ne va pas s'amuser à distinguer. Qui écrit un roman est romancier, que ce soit du policier—et là-dedans, que de différences entre un whodunit et un roman noir, et entre ceux-là et une romance estivale. Niveau littérature, c'est pire ! La littérature étant justement le lieu de toutes les idiosyncrasie. C'est bien simple, un texte est littérature dès lors qu'il est écrit comme jamais personne d'autre n'a jamais écrit : rien de commun entre Proust, Raymond Roussel, Pierre Guyotat et Beckett. Si ce « rien de commun » fait la valeur de la littérature, pourquoi ne ferait-il pas la valeur de la philosophie ?

Je ne sais vraiment pas quoi te répondre. Peut-être simplement parce que c'est pas la même chose ?

La philosophie, c'est pas la littérature. Je me sens bête à le dire, mais enfin, faut en passer par ces évidences. Le roman raconte une intrigue avec des personnages, une situation initiale perturbée, des péripéties, une résolution. Le tout en essayant de ne pas ennuyer le lecteur. Le philosophe ne cherche pas à raconter une histoire. Ce qu'il cherche à faire, je suis tenté de le garder pour plus tard. Les romans sont généralement imaginaires, ils inventent des histoires qui ne sont pas vraies ; ils peuvent chercher le réalisme, mais ne peuvent s'en tenir aux fait. Le roman n'est pas le journalisme. Sauf peut-être chez Jaenada. Le philosophe, sans être aussi précautionneux et attaché au réel qu'un journaliste, prétend cependant parler du réel et l'éclairer. Enfin, côté littérature, ce n'est pas tant la singularité d'un style, d'une plume, ou d'une structure narrative, que recherche le philosophe. Mais, peut-être, la singularité d'une pensée. Si tant est qu'il y ait recherche d'une singularité. Intrigue, personnages, style d'écriture, structure narrative : rien de tout ça n'est au cœur de la philosophie, qui est certes une pratique d'écriture, mais pas celle-là. Cela, même pas besoin de développer, on le sent tout de suite en ouvrant n'importe quel livre de philosophie.

Mais du coup : c'est quoi qui est au cœur de la philosophie ?

Ça … On va essayer de le dire. Positivement, maintenant qu'on a un peu dit ce que c'était pas. On va le faire, sans présupposer de ce qu'elle doit être, sans exclure par avance des gens qui, pourtant, se disent philosophes et sont reconnus comme tels. Et maintenant qu'on a singé l'approche philosophique, on va singer, assez mollement, les approches sociologiques.

jeudi 30 juillet 2026

La dolce vita (DTRH21)

 (08juin2026) J’ai fait le tour. Pour ce qui est d’internet, je ne trouve plus de dingueries.

Donc je cherche les livres. Les livres étrangers. J’ai fait une belle moisson en cherchant des livres hispanophones, j’ai trouvé un livre, des revues universitaires, des journaux. L’enfer.
Un récent éditorial de Denis Robert, où il était fait mention de l’Italie, m’a donné l’idée de regarder vite-fait de ce côté-là. J’ai trouvé. Évidemment que j’ai trouvé. L’enfer encore, mais un enfer froid, terne, fait de cendres plus que de flamme. Je n’éprouve plus rien à trouver ces merdes, plus rien du tout. Tiens, encore des gens qui se font avoir, qu’ils soient mexicains, italiens, complotistes ou journalistes, cela ne me touche plus. Tout ça m’emmerde en fait. Ouais, ça m’emmerde. Alors je ne vais y mettre aucun effort : petit inventaire de livres italiens avec le pseudo-Anders

Pandemie non autorizzate, Marco Pizzuti, éditions Il Punto d’Incontro

https://www.edizionilpuntodincontro.it/libri/pandemie-non-autorizzate-libro.html

Franchement, pas la maison d’édition en laquelle j’aurai le plus confiance, suffit de voir les rubriques : yoga, ésotérisme, contrinformation, radiesthésie et énergie, tarot divinatoire, etc. Pas l’auteur le plus sûr non plus, vu les titres de ses livres : le mec baigne dans toutes les théories du complot qui marchent. De la merde donc, pas de vérification des faits, personne ne sera étonné.


Chez le même éditeur, par le même auteur :
DeepState, I segreti dell’élite finanziaria e delle multinazionali che controllano i governi Indagine non autorizzata sui poteri economici che da secoli decidono i destini del mondo. Rien que ça. Quand ton titre est aussi long qu'un roman et qu'il ne t'arrache pas un sourire, c'est que t'as merdé quelque part.


Là, on arrive sur ce qui me semble être un vrai éditeur. Enfin, plutôt une maison correcte, mais grand public : Mankell, Kafka, etc.Là, c’est Marcello Veneziani, chez Marsilio éditions. 2021. Ça m’a l’air en plus d’être un auteur plus sérieux que l’autre parano. Théâtre, roman, philosophie. Il prétend livrer une critique du monde moderne. Il ferait mieux de se pencher sur l’enfumage généralisé.


A Piedi nudi sopra ipensieri, Antonio Moretta, éditions Aletti. 2023. Je ne sais pas trop là, j’avoue, peut-être une petite maison d’édition, peut-être un truc pas sérieux, peut être un truc douteux, je ne saurai dire. Vraiment. Toujours est-il que le faux est là.

Faut dire aussi que j’ai une putain de flemme. Et que tout ça, là, c'est que du détail, ça ne change rien au tableau d'ensemble. Donc, je pense pouvoir m'arrêter là, et m'arrêter pour longtemps.

Il me restera juste une vidéo de droitard sur la culture du vide à traiter, une note sur Anders, le vrai et peut-être une conclusion finale. Le temps me manque un peu pour m’y coller, alors en attendant je glane les derniers détails intéressant, sans plus rien trouver de phénoménal. Juste pour retarder. Et tout de même, on ne se refait pas, toujours avec l'espoir de trouver une nouvelle dinguerie.