mardi 28 juillet 2026

Cuistrerie (DTRH18)

 (16 Décembre 2025) On dit trop souvent que la culture c’est comme de la confiture. Que moins on en a, plus on l’étale. On dit jamais que c’est comme le beurre et pourtant, beurre et confiture, point de vue tartine, c’est pareil. Et puis ça veut dire quoi ? Que quand on en a, de la confiture, à ras-bord du pot, on s’en déverse à pleine louche sur la tartine, qu’on la noie de confiture à ne plus pouvoir la prendre avec les doigts ?

Non. Bien sûr que non. Bah pareil pour la culture. Étaler son beurre, étaler sa confiture ou sa culture, c’est pas un moyen de faire durer le pot ou d’ébahir son monde. On étale dès l’ouverture du pot. Dans l’abondance. On étale parce que la confiture, le beurre, le pain, c’est question d’équilibre. On met peu, non pas parce qu’on a peu, mais parce que plus serait trop. Avoir de la culture, c’est pas faire du trivia, c’est pas connaître plein de trucs qui font gagner aux 12 coups de midi. C’est avoir intériorisé même peu de choses, mais les avoir assimilées, comme on assimile des glucides, les avoir mêlées à sa substance au point que, entre soi et ce qu’on a lu, on ne fait plus tellement la différence. Alors on n’a plus besoin de parler de. Parler, en notre nom, de ce qu’on fait, de ce qu’on pense, de ce qu’on lit, c’est déjà évoquer cette culture assimilée. Mieux encore, c’est souvent en ne parlant plus qu’on la fait vivre le mieux, libéré du souci d’apparaître cultivé. Tartine au beurre sans confiture.
Non. En vrai, la culture chez beaucoup, c’est pas tartine, c’est bolo.

La culture chez beaucoup, c’est un gros plat de spaghetti dans lequel ils baffrent abondamment, ils te tournicotent là-dedans la fourchette comme pour en fouiller le fond des entrailles, intestins bolo, à la recherche d’une merdeuse pépite, d’un petit bout de viande grasse à se coincer sous la dent pour en faire gicler le jus, qui te sucent et aspirent bruyamment le truc et c’est à t’en dégoûter des livres à tous jamais et de la cuisine italienne. Et quand, histoire de sauver la décence et l’appétit de chacun, tu viens faire remarquer à ces porcs qu’ils ont fait une tache, là, de sauce, sur leur veston, tu les vois, suant et rouges, baver d’indignation, t’insulter de tous les noms et frapper à pleines paumes dans leur plat de rage et frapper encore encore en pleurant, jetant de la sauce partout, dégueulassant la nappe et leur monde tant et tellement qu’on ne voit même plus la maigre tachounette qu’on avait pointé du doigt, noyée sous la sauce éclatée, par manière de litote, pour ne pas leur coller la honte que je m’apprête à leur coller.


DANS LA SAUCE

À LUI coller. Et lui, c’est Bruno. Bruno Bertez.

Quand je l’ai vu tout dégoulinant de bolo, Bruno, j’ai cru que c’était qu’un pauvre type. Des pauvres types y en a plein. Y a ceux qui ne répondent pas, y a ceux qui ne corrigent pas, y a ceux qui s’énervent, comme bruno, qui tapent des deux poings dans leur plat de culture et en étalent tellement qu’on ne sait plus quel était le sujet. Le sujet, c’est que Bruno, c’est à la fois vraiment un pauvre type, et pas n’importe quel pauvre type. Parce que Bruno, c’est quelqu’un. J’y ai pas cru au début tant c’était gros. C’est un patron d’entreprise et même : un patron de presse. Je comprends qu’il plastronne. Spécialisé dans l’économie, il a fondé la Tribune et il a un blog, comme moi, ça devrait rapprocher, dans lequel il publie trop pour que ce soit honnête. Alors bon, c’est pas le premier journaliste ou patron de presse qui se laisse prendre. Je rappelle que Denis Robert s’est fait avoir, et lui aussi s’est comporté comme un pauvre type (il m’a répondu, et ça c’était cool, mais il n’a rien corrigé et ça c’est sale. Et y a Bernard Valetes, qui n’a pas répondu.
50 nuances de pauvres types.

Et avant qu’on me dise que j’insulte gratuitement, au début certes, quand je me suis dit ça, c’était pur mépris. Mais quand j’ai découvert qui c’était, boum, pauvre type, c’est devenu objectif. Parce que le pauvre type c’est pas juste le mec qu’on méprise. C’est le mec qu’on méprise pour une bonne raison. C’est celui qui déroge à l’éthique qui devrait être la sienne et se rend par là insupportable. Moi par exemple, je suis employé de magasin. Bah mon taf, c’est de sourire au client, de lui être sympathique et de faire en sorte qu’il ait la meilleure expérience possible dans le magasin. Rien d’extraordinaire, c’est sans tapis rouge ni chichi, mais c’est mon taf et je m’y tiens. Et quand j’y déroge, par épuisement ou autre, je me comporte comme un pauvre type. Souvent, je m’en rends compte, alors je m’excuse après auprès du client. C’est la moindre des choses. Le pauvre type, par exemple, c’est le piéton qui regarde son téléphone plutôt que le monde qui l’entoure, c’est le journaliste qui met une fausse citation dans son article et ne s’émeut pas quand on le lui fait remarquer. Qui ne corrige pas, qui semble s’en foutre. C’est tout de même pas pro. Alors le piéton peut avoir des excuses, des raisons : il est perdu, il connaît pas le lieu, il a une urgence qui lui prend toute sa tête, etc. Toutes de bonnes raisons, on comprend. Et si on n’est pas soi-même un pauvre type, on lui sourit, c’est le minimum, voire on l’aide. C’est le top. Parce que quand on est perdu dans une ville, y a un truc rassurant, c’est de savoir qu’y a des gens moins perdus que nous, des gens assez sympa pour nous aider quand on leur demande. William Burroughs les appelait les « Jonhsons ». Et puis quand on est journaliste, par définition qu’on décrypte des faits, qu’on rapporte des propos, la moindre des choses, c’est de faire ça bien. De pas déformer les propos, de ne pas faire dire à quelqu’un ce qu’il n’a pas dit, de ne pas inventer les faits ni les déformer avec des interprétations délirantes. Bref : c’est d’être sérieux. Et quand on trébuche, qu’on fait pas ça, et qu’on nous fait remarquer qu’on s’est comporté comme un pauvre type, c’est d’amender. De corriger, de mettre un petit erratum, en un mot, de rétablir les faits.

Parce que là aussi, des raisons, on peut en avoir. On peut avoir mal recoupé, on peut s’être fait avoir, on peut avoir été vite. Et quand on fait pas ça et qu’on n’a pas d’excuse, on n’est pas seulement un pauvre type, on est un sale type. Nora Bussigny, quand elle déforme les propos, en invente, prétend avoir interrogé untel qui n’a jamais entendu parler d’elle, elle est une pauvre type. On peut lui trouver des excuses : elle est au Point et faut bien bouffer. Doit y avoir des pressions internes, ce genre de trucs. Mais bon, elle est au Point, je trouve que ça la place direct dans la catégorie sale typeQuand Bruno Bertez met une fausse citation dans une de ses notes, il se comporte en pauvre type. Mais si ça se trouve c’est un chic type, c’est pour ça que je lui fait remarquer. Mais quand je lui ai fait remarquer, il s’est grave comporté en sale type.

Loin de me remercier, il a censuré mon commentaire, en particulier le lien vers mon article mediapart, empêchant ainsi ses lecteurs de prendre connaissance de mes arguments et de mon enquête, sous-entend que cette enquête n’est pas concluante, m’insulte et, comble de l’ironie, érige son commentaire frustré et colère enarticle de blog, en article, c’est ce qui m’achève, qui se veut philosophique ! Donc en plus il chie sur mes plates-bandes ce sale type !

Je n’ai donc pas trop le choix que de lui rentrer dans le lard. En le citant, et lui répondant.


BRUNO : UN NOUVEAU MESSAGE

REPONSE A UN CUISTRE

Un cuistre m’envoie un post insolent
FICHTRE ! C’est moi !
pour montrer qu’il sait que la citation attribuée à Anders a peut etre une autre origine,
Non petit bonhomme. Elle A une autre origine. C’est acté. Si tu te sortais la tête du cul pour t’intéresser à ce que je te dis, tu aurais vu que l’auteur de ce texte de merde, c’est Serge Carfantan. Point. Si t’es même pas capable de reconnaître ça, t’as vraiment un problème avec la réalité.
il est tout fier de sa science et arrogant, donneur de leçons; il n’a pas compris que ce qui vaut, ce n’est pas la polémique sur l’attribution mais le contenu du texte. Peu importe à la limite qui l’a écrit si le texte conduit comme je le souhaite à réfléchir.
Hahahaha mais pauvre type ! Cette polémique sur l’attribution de ce texte, d’abord, elle a une valeur en soi. Parce que les faits sont importants. Ensuite elle offre un avantage. Elle permet de savoir que l’auteur de ce texte a viré full complot au moment du covid, a des références intellectuelles moisies du genre de Julius Evola depuis des lustres et que sans doute, donc, y a un truc de pourri dans ce texte-là puisque le mec est pourri de bout en bout. Alors à quoi tu veux réfléchir petit bonhomme ? Au fait que ce texte de merde est un décalque du Protocole des sages de Sion ? Au fait que diffuser des textes sur internet sans jamais réfléchir c’est finalement illustrer les thèses de Anders ? Au fait que t’es qu’une fonction de la machine, un passeur de flux, aveugle et crétinisé, un prolétaire du texte viral ? Au fait que t’en as tellement honte que quand je te le fais remarquer, tu t’enfles ? Mais te gonfler d’air ne te donnera pas de substance mon petit gars, c’est tout le contraire. ça fait de toi une baudruche. Et moi les baudruches, ça m’éclate.
Ce texte vaut en lui même pour faire réfléchir, et surtout si, comme on le constate en lisant l’article, il ne sert simplement qu’à introduire l’ouvrage d’Anders.
So what ? Intro ou pas ce texte n’est pas d’Anders. Donc t’as écrit de la merde, point. Et quand vient même : si ce texte « vaut en lui-même pour faire réfléchir », pourquoi l’auteur, Serge Carfantan, quand il l’écrit, tout de suite après l’avoir écrit, le rejette comme ridicule, complotiste et dépassé ? Il le dit, l’auteur de ce texte : une telle vision est une exagération passéiste qui croit encore le peuple soumis aux mensonges d’en haut, ce qui n’est plus si certain depuis qu’internet a horizontalisé les choses :

Bien sûr c’est une caricature et toute ressemblance avec des faits avérés est pure coïncidence ; nous n’allons pas verser dans le conspirationnisme (…) La contre-utopie d’Huxley est un modèle qui ne décrit plus vraiment notre monde actuel. Elle n’était pertinente que dans un monde où l’information était soigneusement formatée, limitée et contrôlée.

Donc et d’une, même l’auteur de ce texte dit que ce texte est con, alors faut vraiment être con pour y réfléchir et de deux, ce texte est un putain de contresens sur Anders. Et ça, petit anévrisme flottant, tu le saurais si t’avais lu Anders. Tu le saurais, en fait, si tu savais de quoi tu parles. Ce texte, de Carfantan, suppose que des hommes ont un contrôle absolu sur tout ce qui est et qu’ils maîtrisent du début à la fin les chaînes de leurs actions. Or, Anders le montre, on est aveugles : on créé des outils qui nous dépassent et dont on est incapables de prévoir les effets. Pire : on est les victimes de ces effets. Anders le dit clairement : qui veut dominer doit se laisser dominer par la machine. Il n’y a plus de maîtres, les maîtres sont des esclaves parmi les autres. Alors faut vraiment être con ou malhonnête pour introduire un auteur avec un texte qui se méprend intégralement à son sujet. Je rappelle à toute fin utile que le seul lien entre ce texte et la pensée de Anders, c’est UNE PHRASE (celle sur Hitler). Pas plus. Et toi, ton lien avec Anders, c’est quoi au juste ?
En règle générale je ne publie pas les commentaires de cuistres narcissiques sauf quand ma réponse a une portée plus large.
T’as rien publié. T’as censuré.


Ici ce qui est matière à réflexion c’est la question des attributions c’est à dire celle des locuteurs.
Bah merde, tu disais tout le contraire tout à l’heure ! Je te cite : « il n’a pas compris que ce qui vaut, ce n’est pas la polémique sur l’attribution mais le contenu du texte. » Espèce de flatulence encaoutchoutée, tu te relis parfois ? Tu réfléchis quand t’écris ? Ou t’as encore encore demandé à une IA de t’écrire ton texte ?
j’ai une conception très particulière qui est que: dès lors qu’une idée est lancée, elle devient « bien commun », elle a valeur objective en-soi, ce qui prime c’est le sens et surtout la réflexion qui en découle et non pas la paternité.
C’est un choix que je qualifie de philosophique; je ne crois pas aux droits d’auteurs, je suis contre, comme je suis contre les brevets et licences qui limitent la diffusion du savoir.

Là, je t’ai laissé causer parce que c’est caviar.

Tu chies sur mes plates-bandes en invoquant en vain le nom de philosophie et c’est pas beau à lire. Car vois-tu, je vais t’apprendre un truc. Enfin, si tu te vides un peu de ton orgueil à la con pour m’écouter et prendre note. Une idée, oui, est un bien commun. D’ailleurs les idées, ceux qui en ont, donc a priori pas toi, le disent en général, que l’idée qu’ils ont eue n’est pas la leur, qu’ils ont capté autour d’eux l’air du temps, les besoins inassouvis, les tendances, et qu’ils étaient là au bon moment au bon endroit pour donner à cette idée sa bonne forme. Nietzsche le disait, une idée vient quand elle veut, parce que d’une certaine manière, les idées sont, là je m’éloigne de Nietzsche, le résultat subjectif des structures objectives dans lesquelles ont est pris. Le Nudging permet de le voir très bien, mais vois-tu, ce que tu sembles ignorer, c’est la différence qui existe entre l’idée et la pensée. L’idée appartient à tous, mais l’idée seule c’est un peu naze. Des idées j’en ai eues plein, des réalisations j’en ai eues peu. Il faut pour qu’elle agisse la travailler, cette idée, et ce travail, intellectuel, là encore, même si tu pratiques pas t’en as entendu parler, ça suppose d’exploiter des ressources, comme tout travail. Une culture, des références précises, des exemples, un talent qu’on s’est forgé, etc. Or toi, contrairement à ce que tu voudrais nous faire croire, quand tu pilles un travail intellectuel, tu ne reprends pas à ton compte une idée, qui par définition appartient à tous, mais un travail intellectuel, qui est ce qu’une personnalité unique, une trajectoire intellectuelle particulière, fait d’une idée. Tu t’arroges par là un prestige qui n’est pas le tien. Tu te fais passer pour quelqu’un que t’es pas, afin de gagner du pouvoir sur ceux que tu mystifies. Et c’est pour ça que tu m’as censuré, pour maintenir cette mystification et l’image que tu donnes de toi. Car un mystificateur, l’image, c’est tout ce qu’il a. T’es qu’un visage grimaçant dessiné sur un ballon et qu’une aiguille réduit à peau de zob. L’aiguille, c’est mon com, c’est cette note. Qui pointent le fait que 1) une fausse citation te fait crever de honte, ce qui est déjà poilant et 2) que tout ton texte n’est qu’un texte pompé entièrement du journal Usbek et Rica ! Du coup, je ne devrais même pas dire que c’est ton texte ! T’écris pas toi, tu plagies. Tu voles. T’es pas une plume, t’es une vessie gonflée à l’hélium. Parce que ce que tu voles, c’est pas juste une idée, mais un article entier. Un travail intellectuel original qui a un auteur qui, contrairement à toi, s’est un peu cassé le cul dessus : Vincent Edin.


LES PIEDS DANS LE PLAT

Lisez son article à ce Bruno :

Les masses ne savent pas, n’admettent pas, même quand on leur démontre, que nous sommes engagés dans une lutte à mort face aux classes dominantes; c’est un blocage , un résistance que l’objectivité des faits et des évènements n’arrive pas à forcer.
L’homme risque de devenir encombrant, inutile, trop couteux, avec la mise en oeuvre capitaliste au service du profit, de l’Intelligence Artificielle.
Les reflexions de Günther Anders sont d’actualité.
C’est en 1956 que le philosophe Allemand Günther Anders écrivit cette réflexion prémonitoire :
« Pour étouffer par avance toute révolte, il ne faut surtout pas s’y prendre de manière violente.
Les méthodes archaïques comme celles d’Hitler sont nettement dépassées.
Il suffit de créer un conditionnement collectif en réduisant de manière drastique le niveau & la qualité de l’éducation, pour la ramener à une forme d’insertion professionnelle.
« Un individu inculte n’a qu’un horizon de pensée limité et plus sa pensée est bornée à des préoccupations matérielles, médiocres, moins il peut se révolter. Il faut faire en sorte que l’accès au savoir devienne de plus en plus difficile et élitiste… que le fossé se creuse entre le peuple et la science, que l’information destinée au grand public soit anesthésiée de tout contenu à caractère subversif.
Là encore, il faut user de persuasion et non de violence directe : on diffusera massivement, via la télévision, des divertissements abrutissant, flattant toujours l’émotionnel, l’instinctif. » « On occupera les esprits avec ce qui est futile et ludique. Il est bon avec un bavardage et une musique incessante, d’empêcher l’esprit de s’interroger, penser, réfléchir. »
« On mettra la sexualité au premier rang des intérêts humains. Comme anesthésiant social, il n’y a rien de mieux. En général, on fera en sorte de bannir le sérieux de l’existence, de tourner en dérision tout ce qui a une valeur élevée, d’entretenir une constante apologie de la légèreté ; de sorte que l’euphorie de la publicité, de la consommation deviennent le standard du bonheur humain et le modèle de la liberté »
Günther Anders «l’obsolescence de l’homme» 1956.
L’Obsolescence de l’homme de Günther Anders nest pas premonitoire, non il se bornait à observer le présent et a l’interpréter à lueur de l’intelligence du futur .
Dans ce texte magistral de 1956, le philosophe allemand s’alarmait de l’idolâtrie pour le progrès technologique au service d’une civilisation des loisirs où les machines auraient retiré aux hommes toute la pénibilité de l’existence.
C’est un livre qui n’a pas la postérité qu’il mérite. À sa publication, en 1956, il connut pourtant un très grand succès, comme en témoignent les nombreux retirages et nouvelles éditions de l’essai à l’époque, avec des ajouts de l’auteur justifiant la réimpression de ses thèses écrites plusieurs années auparavant.
Bravache, Anders écrit même ceci, en préface à la cinquième édition de L’Obsolescence de l’Homme : « Non seulement ce volume que j’ai achevé il y a plus d’un quart de siècle ne me semble pas avoir vieilli, mais il me paraît aujourd’hui encore plus actuel ». Et pourtant, peu de nouvelles éditions sont à signaler depuis le début du XXIe siècle – surtout aucune en livre de poche permettant de démocratiser ce texte essentiel.
« Même si l’occasion se présente d’entrer en relation avec des personnes véritables, nous préférons rester en compagnie de nos copains portatifs »
Songeons aux économistes, sociologues et philosophes du progrès et des loisirs qui sont tombés en désuétude parce que leurs analyses ne résistaient pas à l’arrivée d’Internet, tandis que celles les analyses sur Internet étaient rendues caduques par l’invasion des réseaux sociaux… L’obsolescence de leurs thèses était indexée sur les objets qu’ils observent.
Avec le livre d’Anders, ça n’est pas du tout le cas.
Faites l’exercice honnêtement. Lisez ces quelques lignes sans chercher à savoir qui a pu les écrire et quand : « Rien ne nous aliène à nous-mêmes et ne nous aliène le monde plus désastreusement que de passer notre vie, désormais presque constamment, en compagnie de ces être faussement intimes, de ces esclaves fantômes que nous faisons entrer dans notre salon d’une main engourdie par le sommeil – car l’alternance du sommeil et de la veille a cédé la place à l’alternance du sommeil et de la radio – pour écouter les émissions au cours desquelles, premiers fragments du monde que nous rencontrons, ils nous parlent, nous regardent, nous chantent des chansons, nous encouragent, nous consolent et, ne nous détendant ou nous stimulant, nous donnent le la d’une journée qui ne sera pas la nôtre.
Rien ne rend l’auto-aliénation plus définitive que de continuer la journée sous l’égide de ces apparents amis : car ensuite, même si l’occasion se présente d’entrer en relation avec des personnes véritables, nous préférons rester en compagnie de nos portable chums, nos copains portatifs, puisque nous ne les ressentons plus comme des ersatz d’hommes mais comme de véritables amis ».

Impossible de ne pas être percuté par l’incroyable actualité de ces lignes… écrites en 1956. Remplacez « radio » par « smartphone », « émissions » par « podcasts », rajoutez « Netflix » et « réseaux sociaux » et bientot vos amis de l’Intelligence Artificielles qui deja vous tutoient, à l’ensemble, et observez comme ce texte correspond à la perfection à notre temps.
La puissance de ce texte visionnaire est sans égale.
Déjà, à l’époque, Anders voyait que la croyance dans un salut par le progrès technologique était vaine si cela ne nous permettait pas de nous resocialiser, de nous rapprocher les uns des autres.
Les appareils de transmission et les émissions (ou les « contenus » pour être plus moderne) aliènent la singularité de chacun dans un mouvement qui nous rend interchangeables – et donc obsolètes.
Le problème de la « honte prométhéenne »
Anders est conscient des critiques que son propos peut susciter, et il se défend par avance contre ceux qui voudraient le dépeindre en réactionnaire en rétorquant que le problème est rhétorique : les défenseurs du progrès jugent ce dernier bon par essence et défendent un bloc, celui du up to date : tant que l’on peut avoir la dernière version de l’homme, on doit le faire, et honte à ceux qui ne s’adaptent pas ! C’est ce qu’Anders appelle « la honte prométhéenne ».
Pour appuyer sa démonstration sur le progrès inutile et même « mortifère », il ajoute une seconde partie intitulée : « Sur la bombe et les raisons de notre aveuglement face à l’apocalypse » avec des analyses qu’il développera dans d’autres livres, notamment La Menace nucléaire : Considérations radicales sur l’âgeatomique. 
Ses thèses sont saisissantes et implacables sur l’insuffisante remise en question de notre rapport à la technique après Auschwitz et Hiroshima.
« Aux États-Unis, on peut affirmer que la mort est déjà devenue introuvable »
En tirant le fil de la « honte prométhéenne », Anders tire des conclusions pleines de prescience. Ainsi, à la fin du livre, il prédit l’émergence du courant transhumaniste en ces termes : « De la croyance au progrès découle donc une mentalité qui se fait une idée tout à fait spécifique de « l’éternité », qu’elle se représente comme une amélioration ininterrompue du monde ; à moins qu’elle ne possède un défaut tout à fait spécifique et qu’elle soit simplement incapable de penser à une fin (…). Aux États-Unis, on peut affirmer que la mort est déjà devenue introuvable. Puisqu’on y considère que seul existe « réellement » ce qui toujours s’améliore, on ne sait que faire de la mort, si ce n’est la reléguer en un lieu où elle puisse indirectement satisfaire à la loi universelle du perfectionnement ». 
La boucle est alors bouclée. Disciple de Husserl, premier mari de Hannah Arendt, Anders a fréquenté les plus grands esprits du siècle et signait en 1956 un livre de leur niveau. Si ce n’est déjà fait, lisez donc L’Obsolescence de l’homme pour comprendre notre époque.

Il suffit de comparer ce texte à cet autre publié dans Usbek et Rica : Pourquoi il faut (re)lire L’obsolescence de l’homme de Günther Anders pour voir des formules qui apparaissent dans les deux, puis en fait non, des phrases entières, puis en fait non, le texte entier. Repris bêtement tel quel.

Et là c’est fun, parce que : qui limite la diffusion du savoir ? C’est toi. Gros hypocrite ballonné. En ne jetant pas la lumière sur le magasine Usbek et Rica, en censurant mon commentaire qui offrait gratuitement et publiquement de la connaissance, en ne disant pas que ton texte est de Vincent Edin, en ne disant pas qui est Vincent Edin. Journaliste que je connais, moi, pour cet article, repris un peu partout sur le net, et pour son livre En finir avec les idées fausses propagées par l’extrême-droite. Il a sorti récemment Sauver l’information de l’emprise des milliardaires. C’est un bon gars. Pourquoi tu jettes pas un peu de lumière sur lui et son travail ? Au lieu de te l’attribuer comme un gros rat ? Ça te coûte quoi, l’honnêteté ? Hein ? Ça te coûte quoi ?

Reprenons le cours de son indigestion :

La pensée est toujours le produit d’une histoire de la pensée, elle n’appartient pas à celui qui l’énonce; c’est pour cela que je ne m’intéresse pas à faire payer mes textes,

Encore faudrait-il qu’ils soient de toi …

à contrôler leur utilisation, leur reproduction. Je retrouve de nombreuses idées qui me sont originales sans attribution et je m’en fiche totalement, l’important est que cela circule, une idée c’est une bouteille à la mer.

Là encore, mec, même confusion entre idée et travail. Que tu trouves chez d’autres des idées que tu as eues, tu ne peux pas réclamer qu’ils te citent et te nomment. Ils peuvent avoir eu ces idées sans jamais avoir entendu parler de toi, les bienheureux. Par contre, toi c’est pas ce que tu fais. Tu ne te contentes pas de dire : « relisez Günther Anders » et de défendre à ta manière l’idée. Toi, tu prends tout un texte qui n’est pas de toi, tu ne dis pas d’où tu le sors, et tu le présentes, de fait, comme étant de toi. Alors que la seule phrase de toi dans ce roquentin est d’une bassesse folle et d’un mépris consommé pour les gens :

« Les masses ne savent pas, n’admettent pas, même quand on leur démontre, que nous sommes engagés dans une lutte à mort face aux classes dominantes; c’est un blocage, un résistance que l’objectivité des faits et des évènements n’arrive pas à forcer. L’homme risque de devenir encombrant, inutile, trop couteux, avec la mise en oeuvre capitaliste au service du profit, de l’Intelligence Artificielle.»

C’est le fantasme toujours réactualisé de ceux qui croient qu’on doit faire le socialisme par en haut, et qui le croient parce qu’ils ne croient pas au socialisme par en bas, à l’intelligence collective, à l’éducation populaire et à l’auto-organisation. Non, pour ces gens, le peuple est crétin, ignare, aveugle, veule, il leur faut des intellectuels et des leaders qui savent et osent pour eux. Il leur faut un Bruno, pour leur révéler toute l’horreur de leur situation que par eux-mêmes ils ne saisiraient pas, ils ne comprendraient pas. Parce qu’un locataire dans une passoire thermique, jamais par lui-même il n’aura le sentiment d’être exploité par un proprio avide. D’être méprisé, réduit à une ressource. Bien sûr que non. Parce qu’un smicard jamais ne comprendra qu’il est exploité. Bien sûr que non. Il leur faut à tous un Bruno. Un Bruno intello, un Bruno guide, un Bruno éclairé qui se comporte pourtant vis-à-vis du travail intellectuel comme n’importe quel bourgeois. Bruno accapare, Bruno s’arroge, Bruno s’arrange avec les faits, Bruno regarde de haut et se fait passer pour ce qu’il n’est pas. Mais il s’en fout, entre bourgeois, on ne dénonce pas la tartuferie. Tout le monde est tartuffe comme cochon. Y a que moi qui montre que le roi est nu, et le roi du coup est colère. Il n’en est que plus ridicule. Et il a raison d’être colère : on n’a pas besoin de lui pour lire Edin, pour lire Anders, il n’a fait ni l’un ni l’autre, il a juste copié-collé des textes, on n’a pas besoin de lui pour savoir qu’il y a une lutte des classes. C’est pas la lucidité qui manque ; c’est l’organisation. Et c’est franchement pas d’un Bruno qu’elle viendra. Parce que Bruno, il sert à rien. Il n’a même pas vu que ces phrases ne collaient pas avec ce que dit Anders qu’il prétend nous faire découvrir : ce n’est pas un calcul économique qui rend l’homme encombrant, c’est le rapport fondamental que l’homme entretient avec la machine. L’humanisme est renversé, l’homme n’est plus la mesure de toute chose, mais la machine est la mesure de toute chose, l’homme est de trop parce qu’il se compare à une machine et que face à la machine, il a honte de ses imperfections et s’efface. L’IA, le transhumanisme ne seraient, pour Anders, que des conséquences de cela. Qui est réalisé depuis la seconde guerre mondiale.

Et s’agissant quelquefois de textes activistes, de combat, je suis Léo Ferré qui disait « les mots et les armes ça tue pareil »

Puisse-t-il avoir raison ! Mes mots peut-être auront raison de toi et tu rendras gorge de toute ta bêtise.
nous sommes dans une lutte terrible pour la liberté, contre l’alienation et l’exploitation, pas dans la jouissance narcissique. masturbatoire. j’ai une dette vis à vis de tout ce qui m’a précédé et j’essaie d’honorer cette dette, de montrer ma gratitude, pas de jouir.

« A man has got to do what a man has got to do » disait John Wayne. L’archéologie des idées de Michel Foucault est un travail exceptionnel dans son principe même

Tu veux montrer ta gratitude, mec ? Nomme les gens que tu voles.

Et arrête de te la raconter, sors de ta « jouissance narcissique, masturbatoire ». Comme un trampoliniste ballonné, t’as pas les moyens de ta prétention. Tu veux parler Archéologie des idées mon gars ? Ok, allons-y. Foucault il est fort. Et il écrit mieux que toi. Tu sais pourquoi ? Parce qu’il lit. Il lit tout. Il lit les archives, il lit les historiens, les philosophes, il lit les écrivains. Et il prend chez les uns l’angle d’attaque pour rentrer chez les autres. Il te fait de l’histoire avec les textes philosophiques. Il te fait comprendre ce qu’il fait à ces textes en développant une petite analyse d’une nouvelle de Borgès, d’un tableau, etc. Il est un peu cavalier. Y a un truc fascinant chez lui, y a un truc fascinant dans son livre Les mots et les choses. C’est avec ce livre-là qu’il affirme cette archéologie, et comme les archéologues, il date les textes en fonction des strates dans lesquelles elles sont prises. Et il situe clairement le passage d’une strate à l’autre, d’une épistémè à l’autre. Et Borgès là-dedans c’est quelque-chose, alors oui, c’est cette liste délirante d’entrées d’une supposée encyclopédie d’une ancienne dynastie chinoise, mais c’est surtout Pierre Ménard, auteur du Quichotte qui me revient en tête. Ménard écrit de nos jours Don Quichotte. On dirait « réécrit », mais non. Parce qu’il ne l’écrit pas à la même époque que Cervantès. Tous les mots sont rigoureusement identiques au texte de Cervantès, mais parce que l’époque est différente, le texte veut dire autre chose. Parce qu’il est pris dans une autre strate. Et dans Les mots et les choses, les strates sont claires, la renaissance, l’âge classique, l’époque des sciences humaines, et trois textes, matériellement identiques, mais datés de chacune de ces époques aurait fatalement un sens différent. Parce que le rapport que les mots entretiennent avec les choses va dépendre de la manière dont on va organiser et structurer le savoir à ces diverses époques. L’archéologie, c’est pour lui creuser les strates de texte pour voir comment ce savoir s’est construit et comment il a été remplacé. Et c’est pourquoi il est absolument important de bien dater un texte, de bien en donner le contexte, pour savoir et d’une, ce qu’on en tirait à l’époque, et de deux, mesurer le décalage entre notre lecture et le sens originel. Et il est intéressant parfois, souvent, de faire jouer le vieux sens contre notre lecture. Ce qu’il fait dans La volonté de savoir quand il remet en doute l’idée qu’il y aurait eu un interdit sur le sexe, une interdiction de dire le sexe. Non, il y avait au contraire incitation, mais cette incitation était faite dans un tout autre cadre, celui, non de la libération ou de la provocation, mais de la confession. Donc, allons-y soyons fous, petite leçon foucaldienne sur cette fausse citation :

Faut la replacer dans son contexte (la première partie d’un cours, dont l’auteur dénie toute pertinence), la remettre dans les strates de textes dans lesquelles elle s’est sédimentée et qui lui donnent son sens (les textes complotistes écrits par Carfantan, le texte complotiste par excellence, Le protocole des sages de sion, avec lequel il entretient des liens indéniables, mais aussi les thèses new-age de Carfantan, fantasmes fumeux nés de la lecture des vieux textes indiens). Car il s’agit de savoir quel texte souterrain lui donne sa structure et sa logique et de le lire en fonction. Et ce soutexte, c’est soit internet, soit Les Protocoles. Cela permet de ne pas lire ce texte pour ce qu’il n’est pas, un texte de Günther Anders, mais de le lire pour ce qu’il est aujourd’hui : un texte qui au pire est un dogwhistle, au mieux n’est qu’un mème, qui n’aurait alors aucune valeur en soi, qu’une valeur réplicative et virale, qui ne vaudrait qu’en tant qu’il se copie-colle et se propage. Au mieux ce texte, c’est le vide.

Le vide. Et Bruno en serait le prophète.

Au pire, ce texte c’est le sheitan et Bruno en serait la dupe. Parce que Bruno il se la raconte, mais en fait, c’est rien qu’un gros boomer qui copie-colle tout ce qu’il trouve et le traduit avec google Trad.

Pour le montrer, et montrer à quel point ce mec est une fraude, faisons une petite archéologie de sa production intellectuelle :

Cet éditorial https://brunobertez.com/2025/12/14/editorial-il-faut-deja-relever-le-niveau-de-la-mer-de-liquidites-bessent-veut-accelerer-les-derives-desserrer-les-freins-et-faire-un-pas-de-plus-vers/ est en quasi-totalité un plagiat de cet article https://seekingalpha.com/article/4853132-weekly-commentary-its-back

La Fed a abaissé ses taux de 175 points de base en 15 mois, malgré des conditions financières extrêmement souples. Cette politique d’assouplissement a poussé les excès de la bulle spéculative vers des extrêmes que l’on retrouve dans:
-l’intelligence artificielle,
-les prêts à effet de levier,
-le crédit privé,
-les cryptomonnaies,
-les fusions-acquisitions,
-le credit sur marge


The Fed has slashed rates 175 bps in 15 months, despite extraordinarily loose financial conditions. Such accommodation pushed Bubble excess to speculative blow-off extremes – AI, leveraged lending, private Credit, crypto, M&A, etc. 

Autre exemple :

Le problème est que les opérations de liquidité de la Fed, qui s’élevaient auparavant à 40 000 milliards de dollars et avaient un impact significatif, se retrouvent aujourd’hui confrontées à des marchés des pensions, de financement et de produits dérivés massivement gonflés, sans parler de l’énorme volume d’opérations de base et de l’effet de levier spéculatif qui ont explosé ces trois dernières années.

The problem is that previously impactful $40 TN Fed liquidity operations these days confront massively inflated « repo, » funding, and derivative markets, not to mention the enormous « basis trade » and speculative leverage that has ballooned over the past three years.

Et les extraits de journaux qui émaillent son article sont les mêmes, exactement, que ceux qui apparaissent dans l'article en anglais. Amusez-vous à les repérer c’est édifiant. On pourrait croire que Bruno lit tous les journaux, s’informe, est infatigable et force le respect, mais non ! C’est pas lui qu’on doit admirer, c’est Doug Noland.

Parfois il ne retire pas le nom de l’auteur :

D’autres fois, il présente clairement le texte comme étant de quelqu’un d’autre : https://brunobertez.com/2025/12/11/la-decision-des-trois-grands-et-de-zelensky-de-saper-les-initiatives-americaines-concernant-lukraine-et-la-russie-apparait-suicidaire-et-elle-lest/

Mais pas toujours : cette note par exemple https://brunobertez.com/2025/12/14/document-intelligence-artificielle-et-chemins-de-fer/ est un court extrait de ce texte, qui se retrouve sur plusieurs sites et blogs en anglais :

AI and the railway mania


Du coup j’ai vraiment l’impression que Bruno n’est qu’un boomer de plus qui ne maîtrise pas son outil numérique et cherche à exister dans un monde qui l’a oublié. Il ne fait les choses bien que par accident. 

Alors, pourquoi perdre autant de temps avec ce triste sire ?

Parce qu’il est symptomatique : les gens cherchent à exister à tout prix. Or, internet, c’est publish or perish. Là dessus, que des tocards sur Linkedin ou facebook abusent du copier-coller, ça n’étonnera personne. Parce que leur but, c’est de créer de l’engagement et en tirer un micro-profit. Du coup, plus c’est racoleur, plus ça rapporte. Mais là, y a un capital déjà. Y a une image de marque déjà. Et le mec il fait quoi ? Au fond, que ça : traduire avec Google Trad un flux RSS. Ni plus. Ni moins. Ce mec qui pourrait se prévaloir d’une expertise et se casser le cul à produire un truc se contente de faire ce qu’un algorithme pourrait faire sans mal. Le mec se prolétarise. Et c’est là où se révèle la fatuité de ses postures intellectuelles. De même qu’il ne distingue pas idée et pensée, il ne distingue pas flux et oeuvre, contenu et ouvrage. Il croit lire, s’instruire, développer une culture, la rendre accessible, la partager, il n’en est rien, il ne fait que prendre connaissance de contenus, consulter, et faire circuler. Il est un opérateur de flux, une écluse, dont toute la pensée est mise en branle par le contenu qu’il laisse s’écouler à travers lui et toute entière déterminée par lui ; jamais sa pensée ne prend de hauteur sur ce qu’il fait circuler, jamais il ne prend les choses de côté. Non, il pense dans le cadre de ce qu’il fait circuler et n’en sort pas, et après, oublie, oublie fatalement. Que sait-il de Anders ? Rien. Pas même ce qu’il a copié-collé. En a-t-il seulement quelque chose à foutre ? Non, Anders lui a juste permis d’exister sur les réseaux. Il l’instrumentalise et pour ce faire, il se réduit à n’être qu’un rouage aveugle et stupide de machine. Il ne s’abêtit même plus, il se mécanise. Il remplit sa fonction d’aide-machine, de passeur de flux, il est au service du contenu numérique qui par essence doit circuler et être copié. Et il appelle cela un travail intellectuel, une mission. Il n’est que l’outil d’expansion d’internet, qui grossit en dédoublant ses contenus et en permettant à chacun de les obtenir par diverses canaux. Et il fait cela sans travail humain supplémentaire. Il devrait prendre exemple sur Foucault, qui faisait des pas de côté, qui prenait les choses d’en haut et de biais, qui se plaçait toujours sur la zone de friction entre deux disciplines qui n’avaient que peu à voir entre elles. Mais que sait-il de Foucault ? Bruno, je me suis arrêté sur lui, parce qu’il est l’exemple du bourgeois prolétarisé, ignorant de sa propre prolétarisation, qui défend avec plus de hargne le peu qui lui reste. Et ce peu, c’est son image, cela-même que j’ai attaqué. C’est dire que Bruno, c’est plus rien du tout déjà.




lundi 27 juillet 2026

Golgotha tenement blues (DTRH17)

 (13 Juillet 2025) Maintenant que je me suis laissé détourner jusqu’au bout par cette pas si petite recherche généalogique, il est temps pour moi de mettre à plat mon analyse conceptuelle. Je l’ai dit déjà : le rabbithole est une expérience commune. Aussi commune que l’expérience de l’ennui à me lire. Les rares unhappyfews qui me suivent ne me contrediront pas.


Des nœuds au cerveau

Dès lors qu’on laisse de côté ces histoires de radio, d’Iran et de Clinton, et qu’on s’intéresse à ce qu’est le rabbithole pour nous sur le web, qu’en dire ? Que le terme renvoie à l’expérience d’une errance numérique. Errer sur le net : rien de plus commun. On se connecte, avec en tête un certain truc à faire, et pendant qu’on le fait, mais le plus souvent, plutôt que de le faire, on se retrouve malgré nous à faire tout autre chose. Ainsi lit-on dans Charlie Hebdo :

S’il y a bien une expérience commune à tous les utilisateurs d’Internet, c’est celle de tomber dans un rabbit hole (« terrier du lapin »). En clair, cela signifie se rendre sur la Toile pour regarder quelque chose de précis (ses mails, par exemple) et se retrouver deux heures plus tard à visionner un documentaire sur la reproduction des étoiles de mer. Avec l’arrivée des réseaux sociaux, tomber dans un rabbit hole est de plus en plus fréquent.

Mouais. Sauf qu’Alice, avant le lapin, elle faisait rien, pas même consulter ses mails. Mais même en admettant ça, ouvrir un second onglet, faire trois choses en même temps, dont deux qu’on n’avait pas prévues, c’est commun, c’est pas du rabbithole. Ici, rabbithole n’est justifié que par la bizarrerie à laquelle on aboutit : « un documentaire sur la reproduction des étoiles de mer ». Le rabbithole, donc, c’est une errance numérique qui nous fait aboutir à une étrangeté et exprime l’idée selon laquelle, sans trop savoir comment, nous nous égarons sur internet, entraînés un peu trop loin dans une partie troublante du réseau dont on ne soupçonnait pas l’existence. Et, comme Alice se retrouvant dans le terrier du lapin blanc, nous nous sentons perdus, et sans repères, face à ce que nous y découvrons. Et incapables d’expliquer comment on en est arrivé là. Enfin, je dis « sans trop savoir comment », mais pour Charlie Hebdo comme pour les autres journaux, depuis que l’Union Européenne a TikTok dans le collimateur, la raison est toute trouvée : l’algorithme. L’algorithme, c’est notre équivalent du malin génie. Il nous fait vivre des trucs à notre insu et tout effort qu’on fasse pour voir que l’esclavage, bah c’est l’esclavage, il ne cesse pas de nous faire imaginer que non, c’est la liberté. BFM explique :

Cette expression [l’effet rabbithole] est en effet employée pour désigner la tendance du réseau social à enfermer ses jeunes utilisateurs dans des univers virtuels en leur recommandant des vidéos autour d’un seul et même intérêt. Un phénomène plus extrême que les « bulles de filtre » des autres réseaux sociaux, qui a déjà été pointé du doigt dans des études. Après avoir proposé une première série de vidéos à un utilisateur, Tiktok détermine rapidement ses intérêts en fonction de son engagement sur celles-ci et s’affine de plus en plus. Autrement dit, une fois que l’algorithme de la plateforme connaît les intérêts de l’utilisateur, il lui recommande des vidéos toujours plus spécifiques.

Des vidéos plus spécifiques, moins vues, plus délirantes, plus dangereuses. L’expression est là, ok, mais : j’ai un doute quand-même. Ils parlent vraiment de rabbithole là ? Pas d’un autre truc ? Genre, ce que ça dit de TikTok, pour moi c’est du Doomscroll, pas vrai ? Il suffit de lire l’article que Le Monde consacre à l’effet rabbithole sur TikTok : il y est question d’une jeune étudiante qui regarde une vidéo, « les 5 signes qui montrent que vous êtes autiste », et qui se retrouve à passer tout son temps à scroller des vidéos sur l’autisme, de plus en plus délirantes, au point de se convaincre que tout son comportement est symptomatique. D’autres utilisatrices, par les mêmes logiques, sont poussées au suicide ou développent des troubles alimentaires. Un scrolling infini qui aboutit à un profond mal-être. DoomscrollDoomscroll et rabbithole, c’est la même chose ? Pas la même chose ?

Moi, je suis un peu débile vous savez, dans la mesure où j’ai deux mots, je veux deux idées. L’habitude tout petit de mettre l’idée- forme carré rouge dans le mot-trou carré rouge, l’idée-forme rond bleu dans le mot-trou rond bleu et pareil pour le triangle vert. C’est le problème avec les concepts flottants, ils veulent dire trop de trucs, ils veulent dire le même truc que d’autres trucs qui sont pourtant pas pareils et ça, ça me casse le crane. Dans quel trou je met quoi ? En général, dans le doute, je jette tout dans le même trou : la poubelle. Mais là je peux pas, le rabbithole, c’est réel.

Si avant internet, Rabbithole renvoyait surtout au passage d’un monde à un autre, dans ces journaux on a le sentiment que ce qui est visé par l’expression, c’est surtout le goulet d’étranglement, le puits vertical dans lequel on chute. Sans qu’il aboutisse nulle part. Or, dans le rabbithole, oui y a l’idée d’un univers qu’on découvre et qui nous perturbe, et d’une sorte de tunnel qui nous pousse à nous focaliser sur un truc qui souvent n’en vaut pas le trop le coup, mais y a quand-même l’idée d’une recherche active, d’une exploration prolongée. Comme Alice, une fois dans le rabbithole, on observe, on expérimente, on essaye de comprendre. En un mot : on enquête. Quand on suit les chaînes youtube spécialisées dans les rabbitholes, ceux qui les animent ne se contentent pas de se laisser guider par les algorithmes comme sur un toboggan. Ils cherchent les sites, les infos, demandent à droite à gauche, mettent en commun, etc. Y a un sub reddit,/rabbitholes, qui propose cette définition, qui a le mérite de faire apparaître un peu cette dimension-là :

To enter into a situation or begin a process or journey that is particularly, especially one that becomes increasingly so as it develops or unfolds

L’expression décrirait le fait de « rencontrer une situation ou de se lancer dans une exploration particulièrement étrange, problématique, difficile, complexe, ou chaotique, plus particulièrement qui devient telle à mesure qu’on progresse ou que la situation se développe ».

Mais là encore, je ne suis pas des plus convaincus. Parce qu’à suivre cette définition, la moindre démarche administrative sur internet serait un rabbithole. Et perso j’irai pas jusque là. Alors oui : une démarche administrative sur internet, c’est un « process problematic » qui devient de plus en plus « complex ». Mais la démarche administrative je suis désolé on n’y comprend rien. C’est un labyrinthe de sites dans lequel on repasse systématiquement par les mêmes pages sans jamais trouver ce qu’on cherche, ce qui semble être fait pour épuiser notre endurance et forcer notre abandon. On en sort avec aucune clarté sur les arcanes secrètes de l’administration, ni sur le fonctionnement des sites officiels à moitié cassés, juste avec une frustration accrue et un risque plus élevé de faire une crise cardiaque à 50 ans. Rien d’autre. À la fin, c’est un conseiller téléphonique qui nous débloque la situation, juste en cochant une case sur son logiciel et nous laisse seul face à nos questions et notre perplexité. C’est un enfer, oui. Un rabbithole, pas sûr.

Si je devais résumer, je dirai que l’expression désigne l’expérience d’une errance numérique caractérisée par le sentiment d’une fuite du temps, voire d’une perte de temps (on se rend compte après coup qu’on a perdu trois heures) d’une perte de maîtrise (on se demande après coup comment on en est arrivé là) et qui nous fait découvrir un contenu étrange et inattendu. Mais par extension, le terme désigne aussi un sujet suffisamment vaste et tordu, le plus souvent lié aux cultures numériques (ARG, sites suspects, discussions sur des message boards, séries de vidéos, etc.), pour qu’on puisse s’y plonger pendant des heures sans trop s’ennuyer, ainsi que le récit par lequel un internaute relate son exploration personnelle de ce sujet.


Les formes d’errances numériques

Sauf que des formes d’errances, on a pu le voir, y en a plus d’une. À côté du rabbithole, j’ai déjà évoqué le doomscroll, BFM les bulles de filtre, et y en a sans doute plein d’autres. Le plus dur sans doute n’est pas de les lister, mais d’établir des outils pour les distinguer clairement. Parmi ces errances, certaines donnent vraiment le sentiment d’avoir perdu du temps, d’autres de l’avoir passé avec un profit relatif ; certaines tiennent à notre volonté de poursuivre une recherche qui échappe de son cadre initial, d’autres tiennent à l’algorithme qui décide des contenus qui nous seront proposés. On peut donc déjà essayer de les distinguer en fonction de ces deux axes : x) un plus ou moins de liberté, y) un plus ou moins de récompense.

Y a de la récompense dans le rabbithole ? Plutôt, ouais. Ne serait-ce que le sentiment d’avoir découvert un mystère ou un fait étonnant. Des émotions assez fortes (surprise, sidération, inquiétude, terreur) qui rendent l’expérience vivante. Cette expérience, elle, est libre, dans la mesure où nous recherchons par nous mêmes les éléments et où nous pouvons nous arrêter à tout moment.
Rien ne nous force à continuer, si ce n’est une avide curiosité mêlée de crainte.

Dans le doomscroll, qui consiste à circuler d’un contenu proposé à un autre, souvent des vidéos courtes qui s’enchaînent (mais, aussi des liens hypertextes, des « recommandations », etc.), on n’est pas vraiment libre : c’est l’algorithme qui décide, il nous propose ce contenu en fonction de ce qu’ils sait de nos goûts et cherche à maintenir notre intérêt. La récompense y est immédiate, c’est tout le problème, mais sur le long terme, le sentiment d’avoir perdu son temps et d’en sortir essoré, voire détruit, donne plutôt l’idée d’un gâchis de temps et d’une expérience vide ou désastreuse. Alors : récompense ou pas ?

Dans la bulle de filtre, là non plus nous ne sommes pas libres. L’algorithme ne nous montre que ce qui correspond à nos orientations politiques et à nos croyances. Nous dérivons progressivement dans un espace, un enclos, où, pour ainsi dire la surprise n’existe plus, puisque tout nous y conforte dans nos idées. Nous adhérons ainsi entièrement au contenu qui nous est proposé, ce qui n’est pas forcément le cas dans les autres errances. Je ne sais pas si c’est une récompense ou pas, mais je ne connais pas grand monde qui s’en plaint ; sans doute parce qu’ils ne s’en rendent pas compte. Mais partons du principe que c’est une récompense. On se retrouve avec deux récompenses, bien distinctes : surprise et adhésion.

Et à partir de maintenant, petits tableaux :

Ce tableau il est bien sympa, mais il est pas complet. Dans le rabbithole, on adhère au contenu qu’on trouve ou pas ? Dans le doomscroll ? Et la surprise, c’est la même dans les deux ?

Dans le rabbithole, le fait même de dire que l’exploration est déstabilisante suffit à dire qu’il n’y a pas adhésion avec le contenu découvert. Surtout si on ajoute que l’exploration est « étrange, problématique, difficile, complexe ou chaotique ». Ce que le rabbithole nous fait découvrir nous perturbe et bouscule nos croyances. Mais si tout y est désagréable, pourquoi ça nous plaît tant ? Rappelons le tout de suite, on tombe malgré nous dans le rabbithole. Et c’est une mauvaise surprise. Du coup, une fois qu’on s’en rend compte, on devrait en sortir au plus vite, vu à quel point c’est déplaisant ou perturbant. Or, ce n’est pas toujours ce que nous faisons. Alors, oui, parfois, on va juste consulter nos mails, pour « se retrouver deux heures plustard à visionner un documentaire sur la reproduction des étoiles demer ». Arrivé là, souvent on se dit « wow, comment j’en suis arrivé là ? », et on préfère retourner à nos mails plutôt que de continuer. Mais parfois on continue, on creuse plus loin. Parce que ce qu’on trouve nous intrigue trop et qu’on sent qu’il y a plus encore à découvrir. Le plaisir tiré ne tient alors pas tant à ce qui est découvert, même s’il y a un vrai plaisir esthétique, lié aux émotions qui découlent de ces découvertes. Mais il y a un plaisir plus essentiel, et continu, qui est le plaisir pris à l’enquête, au fait de découvrir une étrangeté et de la dénouer. Le rabbithole est donc bien en partie une exploration hasardeuse, elle naît d’un hasard et on ne sait jamais ce qu’on découvrira, mais elle est une expérience concertée, prolongée volontairement dans le temps. Cette continuité, qu’on peut à bon droit appeler une enquête, va lier entre eux les contenus de manière logique (l’ordre des liens et des preuves) et narrative (l’ordre dans lequel on a découvert les faits ou les présente) si bien qu’on pourra expliciter le lien entre deux contenus pourtant très éloignés en apparence l’un de l’autre, par exemple roblox, un réseau-social/plateforme de jeux pour enfants et jeunes ados, et … une secte. Ou un système de recrutement dans des groupes néonazis (wire et theguardian). Dérouler ce fil d’Ariane du bizarre et permettre à d’autres d’emprunter le même chemin est un plaisir en soi, esthétique et social.

Dans le doomscroll, l’expérience est au contraire purement solitaire. Personne d’autre ne peut faire exactement le même trajet, pas même nous-mêmes, et la question de l’adhésion est double. Il y a d’abord une adhésion comportementale : les propositions de l’algorithme collent à notre usage, on se voit toujours proposer des vidéos qui ressemblent à ce qu’on a commencé à regarder. Mais cette adhésion n’est pas une adhésion morale : on peut regarder par ennui, avec une distance apathique (idlewatch), comme je le fais avec les shorts sur facebook, par pure curiosité ou par hatewatch, l’essentiel de ma consommation de X/Twitter, c’est du hatewatch. Pourtant, on le voit, ce qui commence avec distance peut parfois aboutir à une vraie adhésion : loin d’être indifférent, on est touché intimement et on finit par projetter ce qu’on voit sur soi et sur le monde, avec les problèmes que cela peut poser. Pour ce qui est de la surprise, elle est maximale, elle est activement recherchée comme un shoot de dopamine. Mais le contenu qui donne ce shoot est décorrélé de tout contexte et n’entretient aucun lien réel avec qui précède ou suit, si ce n’est un thème commun. Ainsi, la surprise perd rapidement toute signification et tout effet. Elle s’annihile. Ce qui produit un effet, c’est l’accumulation, qui accable et enferme là où, dans le rabbithole, la surprise, préparée, attendue et espérée, va être significative, parce qu’elle sera le signe que quelque-chose s’est passé : elle marque une découverte, d’un sujet, d’un monde, elle est la marque d’une révélation.

Ces réflexions étoffent mon petit tableau. Par contre, comme ce sera évident à y regarder, y a des trucs sur lesquels je ne sais pas trop quoi penser. En tout cas j’agrémente de nouvelles errances : le tunnel et le nerdism.


Errances et dépendances

Rabbitholes

Sur Youtube, les chaînes qui présentent des rabbitholes, y en a plein. Feldup, l’étrange voyage, Nexpo, etc. On ne peut que reconnaître l’effort de recherche fourni, ils évoquent souvent le temps que ça leur prend de les mener et parfois, les surprises, soit excellentes, soit déroutantes, soit franchement perturbantes auxquelles ces recherches ont abouties. Il n’est pas rare que L’étrange Voyage mette en garde à ce sujet ses spectateurs : on ne sait jamais ce sur quoi on va tomber et on ne sait donc pas à l’avance si on va être en mesure de supporter la chose. Quand ils évoquent des découvertes significatives, elles viennent changer la nature du récit, elles modifient l’objet de l’exploration, le regard que l’on porte sur ce qui est exploré. Ce en quoi ces surprises sont significatives, mais elles ne viennent jamais par hasard. Elles arrivent dans le fil logique de l’exploration. D’où, souvent, le découpage en plusieurs chapitres, qui permet de garder une continuité narrative et de marquer la différence entre l’approche superficielle et la compréhension profonde. Enfin, ces youtubers ne sont pas forcément en parfaite adhésion avec ce qu’ils dévoilent d’internet. Cela est surtout vrai pour l’étrange voyage, qui exprime parfois sa gêne, ses scrupules ou son dégoût.
On a donc bien là une exploration libre, dont l’opportunité se présente après avoir erré, caractérisée par une forte continuité, qu’on peut retracer, qui apporte un grand lot de surprises, qui amènent à reconsidérer la nature de ce que l’on découvre, mais dans laquelle on ne se départit pas d’une certaine distance, critique ou émotionnelle.

Nerdism

Je serai tenté d’appeler « recherche encyclopédique » ou « exhaustive » le travail effectué par des chaînes comme Summoning Salt, et d’une manière générale les explorations sur internet qui visent à épuiser un sujet. Mais il y a un terme plus clair pour ça : le nerdisme. Ici aussi, la recherche est active, le lien entre les éléments découverts est clair, peut être raconté et rejoué, la recherche est affinitaire, menée sur un sujet en fonction de l’intérêt qu’il peut présenter pour celui qui la mène (savoir de quoi il retourne, savoir quoi en penser), ou par pur plaisir. Cette recherche, caractérisée par sa gratuité et son exhaustivité est très proche du rabbithole : la seule différence, c’est que ce qu’on y trouve ne s’éloigne pas tant de ce à quoi on s’attendait à trouver au départ. On peut aller très en profondeur dans le sujet, s’intéresser pendant des heures à des détails, aucune découverte ne nous perturbera au point de nous faire sentir qu’on est projeté dans un tout autre monde ou qu’on a affaire à un tout autre sujet que le sujet de départ. Sauf à sortir du nerdism pour entrer dans un rabbithole. On explore, au contraire, le monde qu’on s’est donné et qu’on connaît, souvent, déjà bien, et on peut y passer des heures entières parfois à ne rien glaner d’exceptionnel.

Doomscroll

Face à ces deux errances actives, les errances passives soumises aux aléas des algorithmes. Le doomscroll consiste à faire défiler des vidéos, des pages, du contenu, en se laissant guider par les propositions des plateformes. Les contenus ainsi consommés n’ont pas forcément de liens entre eux, ce qui les relie, c’est la conjonction d’un geste et d’un algorithme. Cette absence de continuité fait qu’il est presque impossible de retrouver un contenu aperçu mais non sauvegardé. Ce chaos d’images va trouver une certaine unité en fonction de notre comportement : en fonction de notre appréciation (commentaires, likes, temps passé à voir ou revoir une vidéo), nous allons être profilé et rapidement ne nous sera plus proposé que ce qui plaît à ceux qui ont le même profil que nous, avec le risque de voir du contenu de plus en plus spécifique, de niche, exagéré ou grave, puisque le but est à la fois de nous donner toujours la même chose, mais en même temps de nous surprendre, de nous garder attentif. Pour ne pas dire : captif. Cette recherche de plaisir immédiat et rapide peut se prolonger longtemps et mener à une sorte d’apathie, de fatigue informationnelle voir de détresse. On est là face à une réelle errance numérique, là où, dans les formes actives, nous étions plutôt face à des formes d’enquête.

Bulle de filtre

La bulle de filtre fonctionne un peu comme le doomscroll, mais de manière plus claire et sur une temporalité plus grande. En fonction de notre comportement, les algorithmes vont cesser de nous montrer ce qui s’oppose à nos goûts, à nos croyances et à nos convictions politiques pour ne plus que nous montrer ce qui nous conforte dans nos idées. Le principe est le même que lors du doomscroll, à ceci près qu’ici, c’est toute l’expérience numérique qui peut se retrouver filtrée, et qu’elle n’intervient pas alors que l’on cherche à passer le temps sur un site, mais qu’elle agit tout le temps. On subit ainsi sans le voir un phénomène de dérive, qui nous conforte dans des positions de plus en plus radicales et nous donne le sentiment que ce que l’on croit est vrai puisque massivement repris sans contradiction. Au fond, la bulle de filtre, c’est du doomscroll sans effet de surprise et étalé dans le temps. La temporalité des phénomènes est donc aussi importante que les éléments déjà exposés et ça mériterait sans doute une entrée supplémentaire dans le tableau. (EDIT : ça, c'est finalement assez inexact, vu que ceux qui sont amenés par ces bulles vers des positions plus extrêmes et intolérantes sont très souvent en contact avec du contenu qui les rendent furieux, qui sont contraires à leurs convictions. Donc dans le détail, ce que je dis des bulles de filtres, qui est un concept qui tend à être abandonné, est douteux)

Le tunnel

Le tunnel, c’est particulier. Je ne m’attendais pas à ne lui donner que du vert, j’ai l’impression que du coup, c’est l’expérience la plus positive qu’on puisse faire sur internet, au sens où rien ne nous y contraint et où rien ne nous en rejette. C’est sans doute aussi la plus commune, plus commune encore que le rabbithole. Ça me laisse penser qu’il doit bien y avoir en vis-à-vis une expérience purement négative d’internet. Mais laissons ça de côté. Le tunnel, c’est quoi ? C’est quand on va sur internet pour s’intéresser à un truc, et que, parce qu’on s’intéresse à ce truc, on nous ouvre des accès vers d’autres sujets, qui sont pas les mêmes, qui sont tout à fait autre chose, mais qui y sont liés. Personne ne nous y pousse, pas même un algorithme, mais ce sujet est là à la marge de ce qui nous intéresse et quand on commence à se pencher dessus, wow, c’est fou ce qu’on découvre et qu’on nous cache. Mais à la marge de ce second sujet, y en a un troisième, et encore un autre, et à la fin, vous l’avez compris, on affirme que la lune est un hologramme. Merde mais comment on arrive à ça ? Mais parce qu’on s’intéresse au bouddhisme par exemple, et à la méditation. Fatalement au bout d’un moment, entre les contenus universitaires, les discours de coachs en bien-être, on trouve aussi des gens, pseudo-thérapeutes et gourous new-age qui parlent de chakra, d’énergie, des bienfaits de la méditation et qui partagent un langage commun avec ceux qu’on a commencé à suivre. Sauf que eux, ils te parlent de « médecine holistique », qui prennent en compte l’intégralité de la personne dans une recherche de santé intérieur comme extérieur, bien-être et être bien. Et comment soignent-ils ? Avec des pierres, des odeurs, des appositions des mains, des prières et c’est facile d’aller bien qu’ils te disent. Pas besoin de médecin, pas besoin d’une pomme quotidienne et d’un bon lancer, juste de la gratitude et des huiles essentielles. Alors pas de problème, a priori, si cela amène juste à prendre soin de soi dans ses routines quotidiennes, mais fatalement, en s’intéressant à ça, on tombe aussi sur du contenu qui sous prétexte de médecine douce attaque la médecine vraie. La médecine « allopathique » et parler de « médecine allopathique », c’est redflag déjà. Que disent-ils là-dessus ? Qu’elle vise non la santé mais la maladie, que le médecin a tout intérêt à nous rendre malade, parce que si on est guéri, on lui rapporte rien. Sérieux, si on est mort non plus, mec. Donc il a quand-même bien intérêt à nous soigner efficacement, le médecin. Mais ça, ça ne rentre pas dans leurs discours, c’est du doute, du mental et faut lâcher prise. Faut surtout lâcher la thune. Et la prise de médicaments. par contre, la peur des vaccins qui rendraient autistes, ou morts, ou cyborguisés, oui, ça ça rentre dans leurs discours. Une fois qu’on est là dedans, on achète encore plus d’améthystes et on se demande pourquoi les médecins font ça sérieux ??? Nouvel accès, nouvelle branche du tunnel par où on découvre la guerre intergalactique entre pléadiens et reptiliens dont on est l’objet et le besoin absolu de participer à l’élévation spirituelle de la terre pour atteindre la 5e dimension, là où on vibre très vite et très fort et où on s’éveille tous à notre plus grande félicité collective, libérés des élites pédosatanistes qui ne sont que les clones des humano-reptiliens de Rotschild, qui dirigent les médias, les Etats et la médecine.
Voilà c’est quoi un tunnel : c’est ce qui te fait passer d’une recherche sur les postures de yoga aux livres de David Hicke et sur l'adn cristalin sans que tu te dises que c’est de la couille. Parce que t’es comme la grenouille dans la casserole : on te fait cuire à feu doux. Pire, personne ne t’impose rien, mais tous t’invitent à « faire tes propres recherches ». Ce pourquoi cette errance est libre, volontaire, continue : on y va pour trouver des réponses aux questions qu’on se pose à force d’être exposé à des discours à la marge de ce qui nous intéresse. Alors on découvre des idées, des contenus, auxquels on adhère, puisque ceux qui les tiennent partagent une base idéologique avec nous, parlent un langage qu’on comprend et qu’on pratique en partie, et parce qu’il y a un effet esthétique fort, de découverte, de sidération, le sentiment d’une plus grande compréhension des choses et d’une sorte d’élection personnelle. Y en a d’autres des tunnels :


Le docu Mascus, infiltration chez les hommes qui détestent les femmes, en évoque un autre. Y a ce mec qui raconte qu’il voulait apprendre à accoster les filles, mais que dans ces réseaux de coach en séduction, il y a des discours qui tournent disant que quoi que tu fasses pour séduire, tu seras jamais en couple, parce que les féministes t’émasculent, te volent à leur profit ce qui te rendrait attirant, alors il faut que tu regagnes ça, ta puissance virile, et puis même alors t’arriveras à rien parce que les noirs et les arabes ils ont plus de cosmo-énergie que t’en auras jamais, ils sont sauvages, prédateurs, toi t’es trop émasculé par les féministes. Alors faut que tu les combattes. Et de sois séducteur, tu finis par entendre sois fasciste. Comme si l’un et l’autre étaient liés. Voilà, ça, c’est un autre tunnel. Le mec en est revenu en se disant au bout d’un moment que c’était absurde, que lui il voulait être en couple, et pas participer à un nettoyage ethnique. Il est sorti du tunnel, et en sortant du tunnel il a trouvé ce qu’il cherchait. Kudos ! Le tunnel, c’est un rabbithole sans distance critique, sans analyse ni compréhension de ce qui se passe. C’est une bulle de filtre dont on est le héro.

Maintenant qu’on a un concept, l’errance numérique, sous lequel subsumer et distinguer entre elles les différentes formes d’errances, on peut quitter un peu le champ du seul concept pour s’intéresser au rabbithole comme expérience particulière et voir comment il est vécu. Et pour ça, et bien, il faut le considérer comme un « process », que l’on peut découper en plusieurs étapes. Ces étapes, ça n’étonnera personne je crois, suivent précisément l’histoire d’Alice au Pays des Merveilles : lure, fall, lost, rise.

The Lure

« Alice se dressa d’un bond, car, tout à coup, l’idée lui était venue qu’elle n’avait jamais vu de lapin pourvu d’une poche de gilet (…) dévorée de curiosité, elle traversa le champ en courant à sa poursuite »

Au début du roman, Alice s’ennuie. Elle n’a rien à faire, elle reste à côté de sa sœur, qui lit, et n’arrive pas à s’intéresser à cette lecture. Elle voit passer un lapin, un lapin qui éveille sa curiosité : ce lapin en effet porte veste et gousset. Et parle. Alice sait que les lapins ne parlent pas et qu’ils ne portent pas de montres. Elle décide donc de le suivre sans se poser de question et ce faisant arrive dans le terrier. Ainsi au départ du rabbithole, il y a le désœuvrement, donc un ennui dans lequel un truc va, seul, attirer notre attention et c’est souvent pour se sauver soi-même de l’ennui qu’on va le suivre. Mais pourquoi on le suit ? Parce qu’on voit bien qu’il y a un truc qui cloche ou un truc qui promet. Ce n’est donc pas seulement l’ennui, mais à la fois une certaine connaissance (les lapins ne sont pas censés porter des vêtements), et en même temps une certaine ignorance qui se mue en curiosité : on le suit avec une question en tête, une question qui devrait facilement trouver réponse. Pourquoi est-il habillé ? Pourquoi si pressé ? Moi, vous le savez, je m’emmerdais ferme sur le net parce que je n’avais pas grand chose à faire à l’époque, et j’ai vu passer une citation que je savais fausse. Je me suis demandé de quand elle datait et de quand datait l’erreur. C’est ça qui m’a appâté.

The Fall

« puis le sol s’abaissa brusquement, si brusquement qu’Alice, avant d’avoir pu songer à s’arrêter, s’aperçut qu’elle tombait dans un puits très profond »

Une fois dans le terrier, ce dernier plonge brutalement et Alice tombe dans une sorte de puits qui n’en finit pas. Cette chute l’inquiète, elle spécule sur ce qui se passe, se demande là où elle va se retrouver, mais, sous le coup d’une sorte d’hébétude, est incapable de penser droit et de comprendre ce qui se passe. De plus, elle remarque sur les parois du puits des meubles, des étagères, empilés les uns sur les autres, comme si le monde avait basculé et changé d’axe, détruisant tous ses repères. Cette chute, dans le rabbithole, elle est physique. Vous connaissez cette sensation en voiture, quand on accélère dans une descente et qu’on sent son ventre se vider. C’est ça. Avec la tête qui nous tourne. La chute, elle arrive à l’occasion d’une première découverte qui est tellement folle et inattendue, et tellement perturbante, qu’on sent tout de suite qu’on a changé de monde. Et de mood. On est plus dans une petite poursuite joyeuse, dans une escapade, on est face à un gros truc. Qui va nous prendre du temps. Qui va nous prendre de l’énergie. Alors on s’arrête, encore sous le coup de l’émotion, on hésite à poursuivre et je suis persuadé qu’il y en a plein qui s’arrêtent là. Parce que déjà il faut y avoir été attiré, il faut avoir senti qu’il pouvait y avoir un truc, et faut avoir du temps devant soi. Sans ça, on repousse, on rebrousse chemin. Moi, du temps, je n'avais que ça devant moi, alors j'ai plongé tête baissée ...

The Lost

« Je regrette presque d’être entrée dans ce terrier … Et pourtant … et pourtant … le genre de vie que je mène est vraiment très curieux ! »

Une fois arrivée en bas, Alice est tellement perdue que le lapin blanc est le cadet de ses soucis. Ce qu’elle découvre dépasse de loin ce seul animal : elle rencontre des personnages tous plus bizarres les uns que les autres (dont le Dodo, qui est censé être mort), des phénomènes auxquels elle ne comprend rien (la course au caucus), elle mange des trucs qui la font grandir trop, qui la font rapetisser trop, elle dit des choses qui choquent, blessent, outragent, et finit, à force de récupérer des petits éléments de savoir, par maîtriser un peu les choses : elle se donne toujours une taille appropriée, se retient de dire des bêtises, etc. Elle comprend de plus en plus la logique étrange de ce monde dans lequel elle évolue. Comme Alice, dans le rabbithole, on est paumé. Ce qui nous y a amené n’entre plus en ligne de compte, alors on loot, on cherche frénétiquement d’abord, méthodiquement ensuite, toutes les infos, tous les éléments qu’on peut trouver, afin d’y voir plus clair, de trouver à s’orienter, de comprendre la nature et l’étendue de ce qu’on découvre.

The Rise

« —Oh, quel rêve bizarre je viens de faire ! S’exclama Alice. Et elle se mit à raconter, autant qu’elle pouvait se les rappeler, toutes les étranges Aventures que vous venez de lire »

à la fin, forte de son savoir, elle confronte le procès inique auquel elle est contrainte d’assister et produit ainsi une réaction en chaîne qui la sort de cet univers inquiétant où l’on perd si facilement la tête : elle sort littéralement grandie de cette expérience et s’éveille du songe avec une histoire à raconter qu’elle s’empresse de partager avec sa sœur. Sa sœur fait, et la chose la plus extraordinaire du roman, l’anamnèse du rêve d’Alice. Elle rattache chaque élément du rêve, chaque personnage, chaque situation à un bruit de la campagne environnante : c’est elle qui dispose des clés du rabbithole, de l’explication définitive. Cette supériorité de la sœur montre que, pour tomber dans le rabbithole, il ne faut pas seulement des connaissances, qui se heurtent à l’inconnu, mais une candeur, qui tient à une ignorance réelle ou jouée (face à un ARG, ou à une vidéo truquée, faire comme si c’était vrai), et cette candeur tranche furieusement avec l’ironie un peu snob, qui prétend tout survoler avec distance et ne se laisse jamais emporter. Elle nous montre surtout que sortir du rabbithole, c’est certes l’avoir exploré de bout en bout, l’avoir cartographié, avoir compris des trucs. Mais sortir du rabbithole c’est surtout raconter le rabbithole aux autres, les inviter à le parcourir aussi, fut-ce de manière seconde, à travers nos yeux et notre récit, comme au train fantôme, autres qui, parce qu’extérieurs, peuvent en détenir les clés, offrir une explication distanciée et éclairante sur ce qui a été vu dans le rabbithole. On ne sort pas seul du rabbithole : pris dans le terrier, si personne n’accepte de le partager, s’il ne devient pas un phénomène social, il est une obsession, un délire, une lubie, pas un rabbithole.


Voilà. J’ai fait le tour de ce que j’avais à dire. J’ai produit un concept général, sous lequel j’ai subsumé le rabbithole et les phénomènes approchants, que j’ai distingués les uns des autres à l’aide de quelques données simples. Enfin j’ai décrit le rabbithole dans sa dimension propre, à travers les étapes qui le structurent et le déterminent comme expérience. Ce faisant, j’ai fait ce qu’il ne faut pas faire : descendre sur une notion collective comme un dieu, avec une vérité à révéler qui aurait échappé à tout le monde. Donc crucifiez-moi si je me plante, dans le projet, dans l’idée, dans la moindre de ses étapes, mais alors, surtout, corrigez, ajustez, modifiez, en un mot, faites mieux. Éclairez-moi le chemin, vous qui le connaissez si bien.

Et bordel, sortez-moi de cette saleté de trou dans lequel je suis tombé !


dimanche 26 juillet 2026

Le complexe de Jésus-Christ (DTRH16)

 (7 juillet 2025) Le rabbithole de la def du rabbithole

Ça fait plus d’un an déjà que je suis tombé dans ce rabbithole de l’enfer. À aucun moment je ne me suis demandé comment diable j’en sortirai et ce n’est que lorsque le tunnel a plongé d’un coup et moi avec lui que je me suis rendu compte que j’étais baisé. Ce foutu trou était si profond que je suis tombé bien bas, si bas qu’aujourd’hui, je n’en suis toujours pas tout à fait remis, ni tout à fait sorti. Et comme je n’y comprend pas grand chose, encore aujourd’hui, à ce que j’ai découvert dans ce monde qui ne recèle aucune merveille, mais bien nombre d’horreurs, je fais ce que je fais toujours quand je suis perdu et que je ne comprends rien à rien : je m’arrête, je réfléchis. Et c'est pas triste.

Et je plonge dans cet autre rabbithole qu’est … la définition du rabbithole. Parce que oui, je reprends tout depuis le début, vu que je réessaye d’écrire des vidéos (EDIT : pour la cinquième fois de suite, ce projet a été abandonné) pour synthétiser tout ça et y voir plus clair. Du coup : c’est quoi un rabbithole ?
Ce qu’est un rabbithole, c’est jamais la question. Comme tout sur internet, ce terme de jargon a moins de sens que d’usages : c’est que les internautes sont des pragmatistes malgré eux. Pour eux, rabbithole, ça recouvre tout ce qu’ils peuvent en dire sans que personne ne leur tombe dessus. L’expression renvoie ainsi à l’ensemble des discours efficaces tenus sur les rabbitholes, ce qui peut amener à une dispersion de sa signification, mais cette dispersion n’est rien tant que tout le monde se comprend et accepte ce qui se dit. Et peu importe qu’ils s’entre-tueraient si, au delà de cet accord unanime, ils cherchaient à définir précisément la chose.

Or, définir précisément la chose, c’est justement ce que je me propose de faire. Mettez ça sur mon complexe de Jésus-Christ.

Comme je l’ai dit, pour ne pas me faire crucifier sur place, il faudrait que je recense l’ensemble des usages de l’expression sur le net, que je les classe, que je dise : voilà ce que c’est. Personne n’apprendrait rien et de toute façon j’ai trop la flemme pour me lancer dans ce travail d’archiviste. Je vais plutôt prendre le risque de proposer une analyse conceptuelle du rabbithole entendue comme un certain type d’expérience que nous avons tous vécue sur le net. Ça n’en sera pas moins un calvaire, mais ce calvaire éclairera peut-être son monde.

Et en parlant d’éclairer le monde : vous savez de quand elle date, cette satanée expression ?


White Rabbit


Chercher quelle est l’origine de l’expression est un rabbithole en soi. Alors, bien évidemment, l’expression apparaît en 1865, quand Lewis Carroll publie Alice au pays des merveilles. Mais, là, l’expression n’est pas une expression : Alice tombe littéralement dans un terrier de lapin pour se retrouver dans un autre monde. Moi, ce que je veux savoir, c’est depuis quand on s’inspire du livre de Lewis Carroll pour évoquer une expérience tout autre. Je pensais, vu que c’est une expression qui tourne sur le web, qu’elle était née sur le web. Je ne lui donnais donc pas plus de 30 ans. Et l’expression est partout en effet, et ce depuis le début du web. Impossible, pour moi en tout cas, de retrouver une toute première occurrence. Bonne chance à qui voudrait combler les trous.

J’en ai cependant trouvées pas mal, pas toujours pourtant dans le sens où on l’utilise aujourd’hui ; une des références les plus anciennes que j’ai trouvée est … un groupe consacré au body art. Pas ce que je cherche. Avec la page TVTropes créée en 2009 on s’en rapproche, mais ce n’est pas ça non plus. On est là sur une analyse d’un schéma narratif, type Matrix. On s’en approche plus encore avec cette tentative d’explication, qui date de 2009, bien insatisfaisante. J’espère faire bien plus. Et mieux.

Je suis plutôt content d’avoir trouvé cette description enthousiaste de Minecraft comme rabbithole, mise en ligne le 30 novembre 2010. Cette même année, on rêvait rabbitholes dans la lune. Je m’arrête cependant sur ce vieux post tumblr daté du 15 juillet 2000 :

« Banjo-Kazooie actually has a very fascinating history to it regarding what the project for the game that ended up becoming Banjo-Kazooie in its final iteration began as, and all the tribulations and changes Rareware went through (such as a change of platform from SNES to N64 mid-development) before settling on making the game as we know it today. Look up « Project Dream » and go down the rabbit hole of how Boy And Dog became Bear And Bird – it’s well worth it! »

Je m’arrête là. J’ai ce qu’il me faut. Un texte mis en ligne il y a tellement longtemps que son auteur a peut-être bien oublié l’existence de ce Tumblr, avec l’expression que je traque, qui dit ce que tout le monde comprend immédiatement : le développement du jeu Banjo et Kazooie a été un tel chaos qu’il y a des dingueries à découvrir en creusant un peu. Et il nous dit même qui a creusé. Et ce n’est même pas l’occurrence la plus vieille. J’en veux pour preuve cet article de Slate sur l’affaire Lewinsky, publié le 13 février 1998 :

« Since leaks became a big issue in the Clinton sex scandal, the whole affair has taken on a surreal Alice in Wonderland quality. (…) We slipped down the rabbit hole Feb. 6, when the New York Times reported that the president’s secretary, Betty Currie, had, while testifying to a grand jury, contradicted Clinton’s sworn testimony about his relationship with Monica Lewinsky. »

Attend, quoi ? Lewinsky, c’est un rabbithole ? Pas l’affaire en soi, mais, visiblement, le fait que le journalisme s’appuie sur des fuites anonymes. Ça en fait vriller certains faut croire, plus que le fait que la principale fuite vienne de la braguette présidentielle. Moi je veux bien, mon rabbithole à moi, c’est une citation de merde, alors je suis prêt à tout accepter. Faut quand-même dire : ça surprend. J’avais tendance à croire que les rabbitholes, c’étaient surtout des phénomènes internets : ARG, sites douteux, discussions sur des messageboards, mods de doom, vidéos sur youtube, je remarque que les exemples que je trouve concernent tous autre chose. Le scandale Clinton quoi, c’est un peu le dernier truc que j’aurai appelé un rabbithole. Même en connaissant la définition scabreuse du terme. Alors du coup, si le moindre scandale d’État est un rabbithole, vu que des scandales d’État y en a un un peu à chaque présidence dans chaque pays, ptet que ça dépasse le web ce que je traque. Que si l’expression y est partout depuis le début, ce n’est pas parce que l’expression est née sur le web, dès le début du web, mais parce qu’elle lui préexiste, et les internautes s’en sont simplement emparé, voyant bien que brancher son modem et ouvrir la page du navigateur, c’était plonger dans un rabbithole cher à te ruiner un bourgeois à l’issue duquel on ne savait pas quelle scène loufoque, quel personnage burlesque on allait rencontrer. Bon si, on savait : un prédateur sexuel. Mais on ne savait pas sous quel déguisement il se présenterait, madhatter_02 ou Cheshirecat_du_88, et ça, ça faisait tout le charme de l’expérience.

L’avantage, c’est que pour prolonger l’enquête, je n’ai pas à changer de méthode, juste d’onglet. Je passe de google à google books et oh surprise, « le sol s’abaisse brusquement, si brusquement qu’avant d’avoir pu songer à m’arrêter, je m’aperçois que je tombe dans un puits très profond ».

Oh super, encore un ….


Plus bas, encore plus bas, toujours plus bas

Là encore je trouve des trucs. Des trucs pas encore trop vieux, mais ça viendra.

Un premier indice m’est donné par le Merriam Webster Dictionnary of allusions, publié en 1999, qui consacre une entrée, moins choquante que celle-là, à l’expression « down the rabbithole », mais plus intéressante :

« Down the rabbit hole » Into a bizarre, surreal or strange situation, episode or series of events. The phrase is the heading of Chapter One of Alice’s Adventures in Wonderland, the 1865 classic of Lewis Carroll. Alice’s adventures begin when she follows the White Rabbit down a large rabbit hole, « never once considering how in the world she was to get out again ».
She follows the hole like a tunnel for some way, and then suddenly falls down what seems like a very deep well. The descent is slow enough for her to see pictures, bookshelves and cupboards along the sides. After a long, slow drift downward she suddenly lands at the bottom and her peculiar adventures begin in earnest.

The term in use, by William Plummer in People, July 29, 1991 :
For 10 years, virtually since that night at Little Joe’s when he fell down the rabbit hole of cocaine addiction, Steve Howe has been trying to regain the ground he held with the Dodgers in the early ’80s, when he was one of the top relievers in the game.
And by James Ridgeway in the Village voice, October 15, 1991 :
Like any investigationve reporter disappearing down the rabbit hole of Iran-contra or the OCTOBER SURPRISE, Danny Casolaro had entered a world of shadowy grudges and wispy suspicions that are often difficult to follow, much less prove.
Also, from the New York Times Book Review, May 8, 1988, in a review of What they owed to the scandal sheets by Justin Kaplan :
He probes a strain of pre-Civil War popular litterature and culture he calls « subversive », as distinguished from the genteel, conventional and conformist. He shows the subvertive to have been a nurturing subsoil for the major writers, and, farther down the rabbit hole, an underworld of eroticism, bizarre fantasy and radical impulse that disturbed and darkened their imaginations.

Je traduis ce long morceau avec lequel perso je ne jouerai pas les lapins :

« Tomber dans le rabbithole », dans une situation, un épisode ou une série d’événements bizarres, surréalistes ou étranges. La phrase est le titre du premier chapitre d’Alice au pays des merveilles, le classique de 1865 de Lewis Carroll. Les aventures d’Alice commencent quand elle poursuit le Lapin Blanc jusque dans un large terrier de lapin, « sans se demander une seule fois comment diable elle pourrait bien en sortir ».
Elle continue dans ce trou comme dans un tunnel pendant un moment, et tombe d’un coup dans ce qui semble être un puits incroyablement profond. La chute est si lente qu’elle a le temps de regarder les images, les étagères et les buffets qui longent les parois. Après une longue chute elle tombe soudain au fond et c’est alors que son étrange aventure commence vraiment

J’aime bien l’idée d’avoir un livre pour m’expliquer les allusions culturelles qui m’échappent. Mais j’aurai trop peur d’avoir l’air bête au milieu de la conversation à feuilleter les pages pendant que les autres rient.

Je poursuis :

« L’expression est utilisée par William Plummer dans un article de People, du 29 juin 1991 :
Pendant 10 ans, pratiquement depuis cette nuit au Little Joe’s quand il tomba dans le rabbithole de l’addiction à la cocaïne, Steve Howe s’est efforcé de retrouver le niveau qu’il avait atteint avec les Dodgers au début des années 80′, quand il était un des meilleurs releveurs du circuit. »

Là y a une blague à faire entre le terrier du lapin blanc et ses narines, mais elle ne me vient pas. Je préfère poursuivre :

« Et par James Ridgeway dans le Village Voice du 15 octobre 1991 :
Comme n’importe quel journaliste d’investigation avalé par le rabbithole du scandale Iran-contra et de la SURPRISE D’OCTOBRE, Danny Casolaro est entré dans un monde de rancunes tacites et de suspicions larvées qu’il est souvent difficile de remonter, et plus encore de prouver.
Aussi, tiré du New York Times Book Review du 8 mai 1988, dans une critique de What they owed to the scandal sheets de Justin Kaplan :
Il explore un courant de la littérature et de la culture d’avant la Guerre Civile qu’il appelle « subversif », pour le distinguer du courant conformiste plus gentillet et respectueux des conventions. Il montre que le courant subversif a été un terreau fertile pour les plus grands écrivains et, s’aventurant plus loin dans le rabbithole, il y a trouvé tout un monde clandestin d’érotisme, de fantaisie bizarre et de pulsions violentes qui bouleversaient leur imagination et la rendait plus sombre. »

Bien bien bien, on a la drogue, sans passer par le Jefferson Airplaine, l’enquête dans laquelle on s’embourbe et nous laisse avec nos doutes, et tout un monde de découvertes tordues. Rien n’a changé en 30 ans, c’était internet déjà, sans les claviers. Et de 1999, date d’édition du dictionnaire, on remonte 10 ans plus loin, en 1988.
Peut-on descendre plus bas ?

On le peut. Mais d’abord, parce que la chute est lente et que j’ai le temps de feuilleter les livres sur les étagères alentour, j’aimerai évoquer rapidement le livre de 1996, Handwriting in America, a cultural history deTamara Plakins Thornton. Parce qu’elle dit là-dedans un truc qui est très proche du sens qu’on entend aujourd’hui donner à l’expression. Elle n’avait pas prévu d’étudier l’écriture manuscrite. Tu m’étonnes. C’est arrivé par accident, quand elle a trouvé un manuel du XVIIIe siècle qui conseillait aux marchants d’adopter une calligraphie qui traduise les valeurs et les qualités d’un bon marchant. L’autrice découvre que l’écriture n’est pas le reflet de la personnalité, comme elle le croyait, mais qu’il y a tout un monde dans lequel l’écriture manuscrite se contrefait. Le fake it till you make it des premiers coachs en auto-entreprise en somme. Et c’est comme ça qu’elle tombe dans le rabbithole et se lance dans sa drôle d’enquête. Image à l’appui :

Dans les années 70, parce que personne n’en doutait, on va chuter jusque là, les rabbitholes étaient moins érudits. En 1978, je trouve un manuel à l’attention des parents dont les enfants ont des troubles psychologiques : Help for your child, a parent’sguide to mental health services qui s’ouvre sur ces mots : « Les parents et les enfants qui bénéficient d’une aide en santé mentale se sentent parfois comme Alice quand elle tombe dans le rabbithole. Comme pour elle, chaque étape apporte son lot de perplexités. » En 1976, ce n’est pas la psychiatrie, c’est la drogue : dans Viva la différence, de Pénélope Ashe, un passage compare la prise de LSD à l’expérience d’Alice. Et le relisant, je me dis qu’on est pas très loin de ce que j’avais lu en 1996 dans les pages de The art of fiction writing, or how to fall down the rabbithole without really tryingQuel programme...


Je trouve aussi l’expression dans un livre sur l’apprentissage des sciences comme une « enquête continue » en 1973, dans un autre sur les dessous des grands empires médiatiques et économiques, Down the programmed rabbithole, d’Anthony Haden-guest, qui, au vu des snippets, a l’air juste dingue, mais je suis incapable de dire jusqu’à quel point il tire profit de l’expression. Enfin, en 1970, Damon Knight publie une enquête sur Claude Fort, un des premiers new-age bullshitters à employer la méthode du mille-feuille argumentatif et à noyer son monde sous une avalanche de faits surprenants. Cette noyade est l’objet du chapitre 7 : « down the rabbithole ». Il y indique comment il a exploré ce rabbithole pour y mettre de l’ordre et s’y retrouver. Ce serait passionnant si on pouvait lire ça en entier, rien que la première page me donne le vertige, je n’imagine pas le reste.

Arrivé là, mais arrivé où ? on peut se dire qu’on a fait une sacrée descente déjà : on a glissé sur près de 30 ans, on a bien eu le temps de regarder les livres sur les étagères pendant qu’on tombait, de fureter, de papillonner. Et de nous inquiéter : n’avons-nous pas là touché le fond déjà ? N’allons-nous pas traverser les siècles, les millénaires jusqu’à l’hadéen ?

Non. Pas encore. Et non, j’espère pas. On va se contenter pour l’instant d’une décennie supplémentaire. Nous voilà en 1961. Et c’est terrible. Robert Jay Lifton consacre un livre au lavage de cerveau et à lapsychologie du totalitarisme. Il prend l’exemple de la Chine, des prisonniers politiques enfermés dans les asiles : ils clament leur innocence, mais cela est lu comme un symptôme de leur maladie, et les autres patients sont là à les pousser à avouer leurs crimes, crimes qu’ils n’ont pas commis. « Le sentiment d’inversion totale de la réalité est celui qu’Alice éprouve après être tombée dans le rabbithole mais l’étrangeté de l’expérience rappelle surtout celle des héros de Kafka. » Par pitié me lancez pas sur Kafka.

L’humanité touche le fond, mais pas nous. Pas encore. 1958. Marjorie Grene écrit dans la préface à son Introduction à l’existentialisme un passage pour expliquer l’absence de chapitre consacré à Heidegger dans la première édition :

« Finalement, je n’ai pas, quand j’ai écrit ce livre, affronté l’ontologie de Heidegger. Je ne pourrai suivre son argument sur l’Être, j’avais dit alors, qu’à la manière dont on poursuivrait Alice au fond du rabbithole. C’était pas très courageux. Depuis j’ai fait de mon mieux pour trouver mon chemin dans cet abominable pays des merveilles, et c’est un monde désolé, hideux et pratiquement vide. »

Le Heidegger-bashing, ça me fait toujours plaisir. Moins d’un siècle sépare Alice et Marjorie. On touche au but. J’imagine qu’il y aura toujours un écart, entre ce qu’on peut trouver et la sortie du livre, que l’expression n’a pas été un hit immédiat, mais je me demande jusqu’à quel point on va pouvoir le réduire. Jusqu’aux dimensions d’un trou de souris peut-être ?

Plus de suspens. L’écart, je le réduis à 70 ans. Sacrée souris ! En juin 1935, dans les pages de la revue Fortune, l’article And all because they’re smart est la véritable merveille que j’espérais atteindre en faisant toutes ces recherches. On est là dans le rabbithole du business de la radio, l’article étant écrit pour expliquer comment la Columbia Broadcast System (CBS) a pu faire près de 20 millions de bénéfice et étendre son réseau d’antenne comme aucune autre station. Le passage qui nous intéresse est malin, alors je traduis vite fait :

« Pour l’investisseur non initié ça semble être le business le plus dingue au monde. Tombé dans le rabbithole du studio de radiodiffusion, il se retrouve dans un pays peuplé de chapeliers fous et de cavaliers blancs, qui vendent du temps, une denrée invisible, à des êtres fictifs appelées corporations afin des les aider à influencer une audience que personne ne peut voir. C’est un business, on pourrait dire, qui commence avec rien et finit nulle part, et pourtant à l’arrivée ça rapporte 73 millions de dollars par an aux 600 diffuseurs américains qui toucheraient plus de 20 millions de postes radio et donc entre 55 et 65 millions d’auditeurs. »

Rien que ça.

En 1935, un journaliste américain tombe dans le rabbithole de la radio parce que c’est trop bizarre de faire autant d’argent en faisant ce qu’on connaît bien aujourd’hui, à savoir vendre du temps de cerveau disponible à Coca-Coca, mais qui à l’époque est une absolue nouveauté. Et près d’un siècle plus tard, alors que la radio, toujours bien vivante, rapporte nettement moins, qu’elle reste encore, dans plusieurs de ses applications pourtant presque entièrement abandonnées, en place presque de manière fantomatique, FeldUp s’intéresse à la radio non comme moyen de s’enrichir, mais comme rétrotech cheloue, comme une technologie mystérieuse, vestige d’une époque révolue, bizarre, un peu inquiétante, utilisée par quelques nostalgiques, de rares explorateurs et … des espions. Le finding 103/104 est la réplique lointaine de cet article. Sa sombre conclusion.

Tout était noir au dessus de sa tête

Peut-on remonter plus loin ? Ouais, sans doute. Mais je m’arrête là. D’abord, parce que j’aime l’idée que le premier rabbithole soit un rabbithole technologique. Sur la radio. La technologie de pointe à l’époque. Et aujourd’hui, pour parler de ce qui concerne la nouvelle techno de pointe, on parle toujours de rabbitholes. Y a une constante, l’émerveillement s’exprime toujours par des mots d’enfants, les mêmes mots d’enfants, ceux que Lewis Carroll avait mis dans la bouche de son Alice. Ça donne une origine technologique, mais surtout nostalgique au truc, et un peu sombre, comme si on avait besoin de se frotter à la pointe, à ce qui échappe, à ce qui inquiète, pour retrouver des émotions et des frissons perdus depuis longtemps. Internet est notre réplique de la radio, et la radio était la réplique lucrative du livre pour enfant. Et tout ça vibre, tremble et craque. Et nous engouffre dans des histoires pas possibles dont on sort difficilement, et pas toujours indemme. Moi, mon rabbithole, ce n’est qu’une citation de merde, alors ça va, mais vous ? C’est quoi votre rabbithole ? Et comment vous vous en sortez ?


Mais je m’arrête là surtout parce que merde, je viens de faire très exactement ce que je ne voulais pas faire : je me sacrifie, moi et mon plaisir, à jouer les archivistes de l’usage du mot pour en dégager un vague sens. Et je vous jure que c’était un calvaire. Et je sens bien que ce calvaire n’a pas porté les fruits qu’il devait porter. Mais maintenant que c’est fait, allons y. Essayons d’en tirer une conclusion. J’ai laissé de côté une quantité AHURISSANTE de références, qui me semblaient anecdotiques, qui l’étaient peut-être, mais enfin, d’autres sans doute trouveraient des trésors dans ce que j’ai rejeté. Alors amusez-vous. Faites pareil, trouvez des dingueries, remontez plus loin que je ne l’ai fait. Creusez jusqu’en 1865.

Ce que je retiens pour l’instant, c’est que pour l’essentiel, ce qui compte dans l’expression, ce n’est pas la chute dans le terrier, dans le puits, c’est le pays des merveilles qui est derrière, avec sa logique bizarre, ses étrangetés, ses personnages hauts en couleur, avec ce monde qu’on ne soupçonnait pas, qui nous dépasse et dans lequel on s’efforce de sortir (la drogue, l’univers concentrationnaire chinois), ou de s’y repérer afin de comprendre ce qui se passe et comment (l’enquête sur Claude Fort, l’article sur la radio) ou pourquoi (l’essai sur l’écriture manuscrite). Très peu évoquent la chute en elle-même, encore moins ce qui y mène (le lapin). Et c’est dommage.

Surtout, le rabbithole est le rappel que, pour peu qu’on y regarde, il y a des portions du réel et de l’activité humaine qui nous laissent perplexes et démunis, ou joyeusement dépaysés et qui méritent d’être découverts et mieux compris, mieux analysés. Là dessus on est tous d’accord. Mais on est loin tout de même de comprendre par là exactement ce qu’est un rabbithole, pour nous, aujourd’hui. Ce qui devrait suffire à prouver la nécessité d’un vrai effort de définition. D’un effort philosophique. Conceptuel. Et cet effort, c’est celui que je me propose. Mettez ça sur mon complexe de Jésus-Christ. Mais remarquez bien, cette note le montre, qu’il ne faudra pas venir me tomber dessus après si vous n’êtes pas d’accord.