dimanche 19 juillet 2026

Le moment qui fâche (DTRH8)

 (10 juin 2024) Ce portrait intellectuel de Carfantan que j’ai dessiné à grands traits est inquiétant. Semble concluant. Pourtant, il n’est pas certain qu’on puisse en tirer quoi que ce soit en ce qui concerne le texte qui nous occupe. Cette prosopopée du cynisme politique qui, d’exercice littéraire, de moment au sein d’une réflexion, est devenue citation apocryphe mais dominante dans l’œuvre d’Huxley et de Anders, ne jouit pas du même degré d’affirmation que les fake-news assénées par Carfantan dans ses derniers livres. Ce texte, Carfantan semble certes lui accorder une certaine valeur, mais, au sein de son cours sur la révolte, cette prosopopée est vite rendue caduque. Carfantan s’y moque de ses aspects complotistes et remarque qu’un tel plan, pour être mis en œuvre, suppose un contrôle total des médias. Ce qui, à l’époque d’internet, est illusoire. Sauf en Chine. Mais la Chine est un cas limite, pas un exemple radical. La suite de sa leçon, je ne la connais pas. Je ne sais donc pas s’il réhabilite ce texte jusqu’à un certain point. Partons-donc du principe qu’il le récuse. Cela importe assez peu d’ailleurs : ce que je veux comprendre, ce n’est pas la valeur que lui donne Carfantan, mais la valeur que lui donne tout internet. L’attrait universel que ce texte exerce, et sur internet, et dans le monde de l’édition.

Un texte complotiste

La première difficulté tient au fait que le texte n’a peut-être pas la même nature quand on l’attribue à Carfantan ou à ses faux auteurs. Attribué à Carfantan, c’est un texte sur le cynisme politique. Attribué à Anders, à Huxley, c’est … un plan de domination mondiale.

Peut-on vraiment y voir une analyse du cynisme politique ? Ce qui m’a rapidement gêné dans ce texte, c’est que moi, perso, je n’y vois pas le cynisme politique.

Dans un sens très commun, le cynisme, ce n’est pas ça. C’est masquer derrière de grands discours des intérêts mesquins et à courte vue. Le cynisme ne va pas résider dans une déclaration mais dans l’écart entre la déclaration et les effets concrets de la décision. Dire « on va sauver l’hôpital public » et l’enterrer un peu plus pour aller pantoufler deux ans après dans un groupe médical privé, c’est cynique. C’est déjà avoir en tête un cynisme philosophique que de présenter le cynisme comme l’énonciation transparente d’une vérité crue. Ou un cynisme désabusé, et donc déjà un début de désengagement, de refus du cynisme vulgaire et de la situation qui le provoque. La question est de savoir si ce cynisme philosophique est celui, d’une manière générale, de nos dirigeants, de nos riches, etc. des gens donc, qui sont dans des positions confortables de pouvoir. On a évidemment des exemples, mais est-ce que ces exemples font norme ? Au début de l’automobile, les industriels ont rejeté un carburant sans risque pour mettre au point un carburant dangereux, qui a causé de nombreuses morts au court de son élaboration, parce que le carburant sans risque ne promettait aucun profit. Oui, on a ça. Et on a en Angleterre un médecin véreux qui, pour s’enrichir, a falsifié une étude afin d’imposer dans le débat public l’idée que les vaccins trivalents provoquaient l’autisme chez les enfants. Il l’a fait parce qu’il était payé pour ça, parce qu’il avait lui-même un vaccin à vendre. Ce mec est pourtant encore une figure adulée dans les milieux complotistes. On croise parfois des enflures. Mais font-ils normes ? Ne faut-il pas au bout d’un moment, pour ne pas tomber dans un cynisme désabusé et donc déjà dans une forme de souffrance, croire au rôle que l’on se donne, créer une situation de « théâtre vécu » comme le dit Leiris, une situation où l’on sait jouer un rôle, mais où ce rôle ne nous apparaît pas comme une pure fiction, ou alors nous apparaît comme une fiction à laquelle nous croyons de plus en plus à mesure que nous la jouons. Je ne sais pas. C’est cela qui me gêne tant dans ce texte lu comme présentation du cynisme des élites—manière dont il est souvent présenté. Faut pour le défendre montrer que les « élites » ne sont pas dupes de leurs discours et du langage qu’ils parlent. Il faudrait pour cela déjà qu’ils parlent ; le langage technocratique utilisé dans les sphères du pouvoir est si dénué de toute signification qu’il rend certainement impossible tout cynisme désabusé : puisque le cynisme consiste à dire les choses telles qu’elles sont, là où les élites baignent dans un langage dont la force réside justement dans le fait qu’il ne dit jamais rien, elles deviennent incapables de tout cynisme. Sauf à rompre avec tout ça façon Juan Branco. Lui il manifeste un cynisme philosophique et désabusé. Qui, jouissant d’une position élevée, parle comme Juan Branco ? Personne.

On ne peut donc pas voir dans ce texte le cynisme si le cynisme est une figure du mensonge et si on y voit le cynisme comme une brutale honnêteté, on ne peut pas voir ce texte autrement que comme un plan de domination mondiale. Carfantan le reconnaît lorsqu’il moque ses accents complotistes. Disons simplement un plan de domination nationale. Donc pas de philosophie. Mais la philosophie, elle règne où ? Nulle part. De la musique abrutissante et du spectacle. Mais ça c’est limité à un pays ? Pas aux yeux de qui dénonce la culture du divertissement. La promotion de la sexualité ? Pour ceux qui dénoncent les « lobbies lgbt » et leur soit-disant emprise sur les enfants, c’est mondial. Pour ceux qui dénoncent la vulgarité d’une culture de la pornographie, c’est mondial, etc. C’est-à-dire que, à partir du moment où les gens lisent dans ce texte une description de la réalité qui les entoure, ils se représentent cette réalité comme le fruit d’une volonté occulte, concertée et toute puissante qui agit non à un niveau local et limité, mais à un niveau mondial. Ce texte est donc bien, matériellement parlant, un texte complotiste et les internautes de tout bord ont eu paradoxalement raison d’y voir autre chose qu’une prosopopée. La nature du texte, à mes yeux, explique son étrange destin—jusqu’à un certain point. Je comprend qu’il en ait attiré certains, je ne comprend pas qu’il s’empare des autres. Je comprend par ailleurs la nécessité de lui assigner un auteur intouchable. Écrit par un inconnu—et Carfantan l’est, ce texte est trop facilement rejeté. Écrit par Huxley, par Anders, on le prend, parce que c’est Huxley, parce que c’est Anders. D’autant plus quand c’est Anders. D’autant plus quand ce dernier est annoncé d’emblée comme un auteur juif. Et d’une, ça fait de lui un penseur qui a subi les conditionnements de masse et se trouve donc bien placé pour en parler. Et de deux, bah …. ça fait de lui un juif. Et là ça dépend de qui lit. Soit, parce que juif, il est très au courant des méthodes de domination mondiale. Ça c’est la version bien faf. Soit, parce que juif, on ne peut tout de même pas l’accuser d’avoir écrit un texte antisémite. Ce texte dit donc d’autant plus la vérité que son auteur est juif. Qu’on vive dans la haine des juifs ou non. Ça devient gênant …

C’est bizarre tout ça on est d’accord ? Quoi qu’on fasse et par quelque bout qu’on le prenne, ce texte finit toujours par être un complot juif mondial. Hey, Duvauchel ! Tu vois ? C’est ça, lire un texte, l’analyser techniquement, avec une minutie terrifiante, montrer une vraie compétence dans ce domaine ! Witneeeessss !

Mais comment le montrer ? Comment le démontrer ? J’ai bien vu qu’il ne suffisait pas de dire que c’est un texte full complot aux relents antisémites. Les gens résistent. Et, je tiens à le dire tout de suite, cela ne préjuge en rien des croyances et des convictions de Carfantan. Il m’a affirmé lors de nos échanges avoir simplement extrapolé et radicalisé ce qu’il voyait du néolibéralisme actuel et je le crois (EDIT : même si il m'a jeté au visage l'adage sorti de je-ne-sais-où : "un patient guéri est un patient perdu"). Il se trouve simplement que, lorsqu’il a radicalisé ce qu’il voyait du néolibéralisme, il est retombé sur le complot juif. Compte tenu de ses lectures c’est pas étonnant. C’est là en arrière-fond dans son imaginaire. Tous les gens qui sont dans le new-age tendanciellement développent des convictions complotistes d’abord, antisémites ensuite. Comme réponse et issue à la nouvelle vision du monde complotiste qu’ils se sont forgée, et qui est insupportable à vivre sans un bouc-émissaire. Mais qu’ils aient tous tendance ne veut pas dire qu’ils basculent tous. Je ne peux donc m’appuyer ni sur la personnalité de Carfantan, ni sur la transparence du texte, vu que l’évidence ne suffit pas. Il me faut donc recourir à un expédient. Trouver un texte qui a les propriétés que je crois trouver dans le texte que j’analyse : une comparaison avec un texte étalon devrait permettre de montrer les points sur lesquels la prosopopée se rapproche du texte étalon, ceux au contraire où il s’en éloigne. S’il s’éloigne beaucoup, j’ai tort. S’il se rapproche beaucoup j’ai d’autant plus raison que les différences sont faibles et peu nombreuses.

Quelles sont les caractéristiques de notre texte ? C’est, dans la quasi totalité de ses occurrences, un faux qui circule sur internet alors même que sa fausseté est connue. Lu comme une méthode de domination du monde. Lu comme une description du monde. Je rajoute : c’est un texte complotiste. Textuellement antisémite.

Connaissons-nous un texte qui soit un faux reconnu, qui circule malgré cette reconnaissance, qui soit une méthode de domination du monde dans laquelle beaucoup voient une description du monde dans lequel on vit ? Qui soit, de plus, complotiste et antisémite—connaissons-nous un tel texte qui puisse servir de point de comparaison ?

Un texte antisémite ?

Oui. On en connaît un. Et là pour le coup, ça va pas être drôle.

Le Protocole des Sages de Sion. Il correspond en tout point à ce que je cherche. Le protocole des Sages de Sion va donc me servir de texte étalon, de texte de comparaison. Écrit en 1903, rapidement traduit dans plusieurs langues, le Protocole présente les discussions qui auraient eu lieu lors de séances secrètes entre juifs et francs-maçons pour dominer les populations occidentales et conquérir le monde. Sa nature complotiste et antisémite ne fait donc aucun doute. C’est aussi un faux rapidement dénoncé (en vain) comme tel, décalque du Dialogue aux Enfers entre Machiavel et Montesquieu de Maurice Joly, publié quarante ans plus tôt. Ce qui ne gêne en rien ceux qui s’appuient aujourd’hui encore dessus : pour eux, certes le texte est inauthentique, mais sa véracité ne fait aucun doute. Allez comprendre...

Le texte existe en plusieurs versions et plusieurs traductions. N’étant pas un spécialiste du texte, j’ai fait l’exercice en comparant plusieurs variantes et en gardant celle qui, sur les passages comparables, me semblait la plus clair. J’essayerai de vous retrouver les références du texte utilisé.

Et bien maintenant, comparons.

Le texte entier d’abord :

Pour étouffer par avance toute révolte, il ne faut pas s’y prendre de manière violente. Les méthodes du genre de celles d’Hitler sont dépassées. Il suffit de créer un conditionnement collectif si puissant que l’idée même de révolte ne viendra même plus à l’esprit des hommes. L’idéal serait de formater les individus dès la naissance en limitant leurs aptitudes biologiques innées. Ensuite, on poursuivrait le conditionnement en réduisant de manière drastique l’éducation, pour la ramener à une forme d’insertion professionnelle. Un individu inculte n’a qu’un horizon de pensée limité et plus sa pensée est bornée à des préoccupations médiocres, moins il peut se révolter. Il faut faire en sorte que l’accès au savoir devienne de plus en plus difficile et élitiste. Que le fossé se creuse entre le peuple et la science, que l’information destinée au grand public soit anesthésiée de tout contenu à caractère subversif. Surtout pas de philosophie. Là encore, il faut user de persuasion et non de violence directe : on diffusera massivement, via la télévision, des divertissements flattant toujours l’émotionnel ou l’instinctif. On occupera les esprits avec ce qui est futile et ludique. Il est bon, dans un bavardage et une musique incessante, d’empêcher l’esprit de penser. On mettra la sexualité au premier rang des intérêts humains. Comme tranquillisant social, il n’y a rien de mieux. En général, on fera en sorte de bannir le sérieux de l’existence, de tourner en dérision tout ce qui a une valeur élevée, d’entretenir une constante apologie de la légèreté ; de sorte que l’euphorie de la publicité devienne le standard du bonheur humain et le modèle de la liberté. Le conditionnement produira ainsi de lui-même une telle intégration, que la seule peur – qu’il faudra entretenir – sera celle d’être exclus du système et donc de ne plus pouvoir accéder aux conditions nécessaires au bonheur. L’homme de masse, ainsi produit, doit être traité comme ce qu’il est : un veau, et il doit être surveillé comme doit l’être un troupeau. Tout ce qui permet d’endormir sa lucidité est bon socialement, ce qui menacerait de l’éveiller doit être ridiculisé, étouffé, combattu. Toute doctrine mettant en cause le système doit d’abord être désignée comme subversive et terroriste et ceux qui la soutiennent devront ensuite être traités comme tels. On observe cependant, qu’il est très facile de corrompre un individu subversif : il suffit de lui proposer de l’argent et du pouvoir.

Et maintenant les comparaisons point à point :

Pour étouffer par avance toute révolte, il ne faut pas s’y prendre de manière violente. Les méthodes du genre de celles d’Hitler sont dépassées. Il suffit de créer un conditionnement collectif si puissant que l’idée même de révolte ne viendra même plus à l’esprit des hommes. L’idéal serait de formater les individus dès la naissance en limitant leurs aptitudes biologiques innées.

Ce qui donne dans les Protocoles :

Un esprit bien fait peut-il espérer mener avec succès les foules par des exhortations sensées ou par la persuasion, quand la voie est ouverte à la contradiction même déraisonnable, pourvu qu’elle paraisse séduisante au peuple qui comprend tout superficiellement ? Les hommes, qu’ils soient de la plèbe ou non, sont guidés exclusivement par leurs petites passions, par leurs superstitions, par leurs usages, par leurs traditions et leurs théories sentimentales : ils sont esclaves de la division des partis qui s’opposent à l’entente la plus raisonnable. (…) En raison de la fragilité actuelle de tous les Pouvoirs, notre puissance sera plus durable que toute autre, parce qu’elle sera invincible jusqu’au moment où elle sera si bien enracinée qu’aucune ruse ne pourra plus la ruiner

Là, dans les Protocoles on retrouve bien la même opposition entre conditionnement collectif puissant et révolte. Dans les Protocoles, les hommes sont susceptibles de se révolter très facilement parce que divisés et à la recherche constante de leur intérêt supposé. Un pouvoir, uni, concerté, coordonné, s’assure une domination totale dès lors que son pouvoir et ses valeurs ont été intégrés par les populations : dès lors qu’elles ont été conditionnées, donc. Ça colle.

Regardons ces « aptitudes biologiques innées » maintenant. Pas pour les comparer aux Protocoles, mais avec le cours sur Autrui concocté par Carfantan. C’est un petit à-côté que je m’autorise, pour développer un peu autour du livre de Morrigan, Sans Patriarcat. Je vous l’avez annoncé, c’est le moment. Pour Mathilde Morrigan, ces aptitudes innées sont celles des femmes qui sont bridées par la société patriarcale dans leurs possibilités les plus essentielles, intellectuelles comme physiques. On connaît l’expérience faite en classe : un exercice de maths est donné, les garçons le réussissent mieux que les filles. Le même, présenté comme un exercice de dessin, les filles le réussissent mieux que les garçons. Le sport, c’est un truc de mec, alors comme avec les maths les femmes se brident, s’interdisent d’y prendre plaisir, de s’y épanouir. Alors que, vécu autrement que comme compétition, dépassement de soi, truc viriliste quoi, elles pourraient en faire un élément comme un autre de leur développement. Je suis d’accord. Sauf que Carfantan, c’est pas ça qu’il entend par « aptitudes biologiques innées ». Il ne dit pas physiques, ni physiologiques, mais biologiques. C’est une affaire qui ne concerne pas seulement la femme, mais l’espèce à travers elle. Et cela se remarque quand il est question du « langage corporel ». Je cite :

« on remarquera que l’homosexuel s’approprie les caractéristiques gestuelles du sexe opposé. A une époque qui aimerait tout confondre, on pourrait penser que ces distinctions sont passées de mode, mais c’est sans compter sur les conduites primitives qui restent présentes sous le verni de la culture et se réveillent sous l’impulsion du désir (c’est moi qui souligne). Rien n’y fait, en situation de désir, même la femme soit-disant libérée, retrouve des gestes archaïques : montrer sa crinière, se triturer les cheveux, même quand ils sont courts, baisser les yeux, battre des cils. Rien n’y fait, quand elle circule au milieu d’un groupe d’hommes, une femme se tient plus droite, sort sa poitrine et balance les hanches, c’est de l’ordre du subconscient, un rappel archaïque qu’elle est faite pour porter des enfants, et une manière de le signaler au regard du mâle. Même une femme lesbienne qui n’a pas d’attirance spontanée pour les hommes est inconsciemment inclinée vers ces comportements archaïque.(Ibid.) » (Tours et détours sur autrui, p.95)

Voilà ce que Carfantan entend, je crois, par « aptitudes biologiques innées » : les aptitudes à la séduction et à la procréation, la performance du genre. Dans l’économie de ce texte, ici lu comme un texte antisémite, comme un décalque des Protocoles des sages de Sion, il s’agit de ruiner la sexualité normale et saine et libératrice des individus par une sexualité dénaturée et pervertie par cette « idéologie qui est le mondialisme », idéologie qui impose aux peuples occidentaux, entre autres, « égalité des sexes (dits « genres ») et droits des homosexuels (dits LGBTQ) ». C’est lui qui le dit. Dans ses cours sur le Great Reset (ici et). Ceci afin d’affaiblir les peuples et de les détourner, dans le plaisir, de ce qui serait dans leur intérêt, à savoir croître et multiplier. C’est un « great reset » soft, un remplacement de population sans meurtre.

Du coup, ce petit bout de texte, dans un essai féministe, ça la fout mal. Vraiment. C’est un contresens complet–si j’ai raison bien entendu, du texte qui, là encore, mais on commence à en avoir l’habitude, a été mal lu, si toutefois il l’a été. Là-dessus j’ai un doute, parce que Mathilde Morrigan n’est pas seulement une autrice féministe. Elle est aussi une sorte de néo-sorcière et médium new-age qui fait des soin par téléphone. Enfin, elle facture 85 balles un appel de 15 minutes pour ensuite faire des trucs de son côté :

« Mon sort-soin est une séance complète, durant laquelle je me connecte à toi à travers un voyage dans l’astral, et je te transmettrai aussi certains messages reçus via écriture intuitive.  Tu auras aussi un tirage de cartes, puis un sortilège pour sceller le tout. Le sort-soin est idéal si tu es en recherche de réponses, un besoin d’aller de l’avant, de lâcher-prise ou de comprendre certaines choses dont tu peines à trouver la solution…
Prix unique : 85€ »

Elle peut te sauver de la poisse aussi pour 120 balles, fait des séances pour animaux de compagnie et il me semble qu’il y a quelques temps encore, elle proposait du chaneling avec les morts … Tout ça juste avec Wattsapp. On comprend pourquoi les éditions Leduc lui ont proposé un contrat. Elle se fond parfaitement bien dans leur catalogue. Même si elle est bien tombée, toutes les séances astrales n’enlèveront pas le fait qu’elle s’appuie dans son livre, féministe, sur un texte plein de haine et probablement antisémite ; sur un auteur qui tient des propos un brin misogynes, un brin complotistes, et que ni elle, ni son éditeur n’ont daigné me répondre quand j’ai voulu les en prévenir. Tant pis.



samedi 18 juillet 2026

Maurassic Park (DTRH7)

 (10 juin 2024) Carfantan, y a quelques infos qui tournent sur lui un peu, reprises systématiquement de son site ou de celui de son éditeur. Rien d’alarmant a priori. Rien qui ne doive nous retenir de creuser. Et quand on creuse, vous savez maintenant ce qui se passe : on touche le fond.

CE QUI CIRCULE

Ce qu’on découvre tout de suite bien entendu c’est qu’il est Professeur de philosophie, qu’il a enseigné à l’université de Bordeaux et qu’il a commencé à mettre ses cours en ligne au début des années 2000. Des cours qu’il espère être d’une haute teneur philosophique. Pour ses étudiants qui ne pouvaient pas toujours être présents, afin qu’ils puissent suivre à leur rythme. Sympa le bonhomme.

En poussant plus loin on découvre qu’il est venu à la philosophie dans les années 70 quand il a découvert, non la philosophie, mais les sagesses orientales, avec Vivekananda. Vivekananda, successeur de Ramakrishna, est un de ces sages hindous qui ont fait des tournées mondiales à la fin du XIXe siècle afin de promouvoir leur religion. Son autre grande révélation philosophique est Pascal. En 1992 il valide sa thèse de philosophie, Conscience et connaissance de soi : essai de lecture phénoménologique des Vedanta, publiée aux Presses Universitaires de Nancy deux ans après. Thèse qui a fait l’objet d’une rapide recension dans la Revue de métaphysique et de morale. Il a aussi une importante production éditoriale, auto-éditée comme il se doit, qui semble n’être qu’une mise en livre des cours qu’il dispense sur son site.

Il a pourtant bien quelques livres chez un vrai éditeur. Certains qui reprennent ses cours en ligne, d’autres qui proposent du contenu inédit, semble-t-il. Tous publiés chez Almora. Almora ça ne vous parle pas. Jeune éditeur spécialisé en religion/spiritualité, il a été racheté en 2021 par un éditeur qui, lui, vous parlera peut-être un peu plus : les éditions Guy Trédaniel, les éditions bien connues en spiritualité new-age, pseudo-médecine, etc. qui ont publié le très fameux Dieu la science les preuves. Ceci pour vous situer l’éditeur. Et un peu le bonhomme. Prof de philo, on s’attendrait à ce qu’il publie des livres chez Vrin, Ellipses, PUF, etc., des éditeurs sérieux de philosophie qui proposent aussi des livres de cours assez léger et grand public. Mais rigoureux. Pas Carfantan. Bah pas rigoureux donc. Lui publie uniquement chez un éditeur qui a un créneau new-age très assumé. Avec par exemple ce livre de Thimothy Freke, Histoire de l’âme. Son résumé ?

« La philosophie dominante est désormais celle de l’objectivisme scientifique, du matérialisme le plus plat qui décrit un univers existant sans raison et absurde. Tim Freke s’attaque à la  » crise de l’âme  » de cette culture moderne. Il propose une perspective  » spirituelle  » nouvelle sur la vie et la mort pour nous aider à donner un sens à notre monde.
Ce changement de paradigme révolutionne notre compréhension de la réalité, et intègre les idées les plus profondes de la science contemporaine et de la spiritualité pour créer un nouveau modèle de notre nature humaine, qui rend l’idée de l’âme immortelle intellectuellement crédible 
(c’est moi qui souligne)

Et là on comprend tout de suite pourquoi il est chez eux et pas chez Vrin. Amalgamer les données de la science et de la spiritualité, c’est justement ce que prétend faire Carfantan avec les cours de philosophie qu’il dispense sur son site Philosophie-spiritualité, cours dans lesquels le contenu spirituel intervient toujours dans un second temps, comme prolongement et conclusion naturelle de la réflexion philosophique. Son idée est de montrer que la philosophie occidentale, loin de s’opposer aux sagesses orientales, loin de simplement s’accorder à elles, y mènent. Le texte bien connu maintenant, « pour étouffer par avance toute révolte », vient de ce site, d’un cours intitulé « Sagesse et révolte ». Ce texte qu’on a traqué partout est un exercice littéraire, une prosopopée—exercice que Carfantan affectionne particulièrement, du cynisme politique.

On découvre enfin qu’il a consacré trois livres récemment à la pandémie de Covid, L’étrange affaire Corona12 et 3, (les résumés disent tout) dans lesquels il s’appuie sur plus de 6000 articles indépendants parus sur internet pour raconter l’épidémie et réfléchir à ce que l’on a vécu ces dernières années. Plus de 6000 articles, mais combien de pure désinformation ? à vue de nez je dirai 6000 ... Quand je disais fanatique je pensais à ça. Cette soif absolue d’une information parallèle et souvent fausse, soif absolue de la vouloir vraie. Vraiment, je suis pas sûr que ceux qui analysent et suivent les sphères covidosceptiques en aient lu autant que lui. C’est dommage qu’il ait pris ces sites au premier degré il aurait eu des choses à nous apprendre sur le sujet.

Parce que oui, l’épidémie de covid a eu un effet destructeur sur le sérieux qu’on peut lui accorder. Comme on va le voir tout de suite.

CE QUI S’EXHUME

Et vous allez voir qu’en terme de perte de crédit on a un truc là proche du jeu du Tyrolien dans Le juste prix. Yodeli Yoloyodolo et boum, arrive le covid et c’est la chute libre.

Du moins c’est ce que je me suis dit au début. Puis en grattant, en grattant, c’était trop massif, trop gros, trop radical pour avoir été un retournement récent et soudain. C’est pour ça que j’ai commencé à lire chaque ligne disponible écrite de sa main. Eeeeeeeeet oui. Y a pas eu de revirement au moment du covid. Il y a eu une longue maturation et ce qui a explosé au moment du covid dans trois livres très cons, L’étrange affaire corona, est déjà présent au début mais à bas bruit. Il faut pour le voir être déjà au courant de ce qu’il faut chercher.

On découvre ainsi que depuis le début son projet n’est pas philosophique, mais occultiste. Occultiste, c’est le terme qu’on aurait utilisé au XIXe siècle et je ne doute pas qu’il le rejetterait. On dirait aujourd’hui plus volontiers New-age. Il fait de la philosophie intégrative, il met la philosophie au service des religions orientales, boudhisme/hindouisme, comme la médecine intégrative prétend harmoniser médecine occidentale et sagesse orientale, le plus souvent au détriment le plus complet de la médecine et de la santé des patients. Ce qu’il advient de la philosophie dans un tel projet, on aura l’occasion de le voir un peu.

Vous voyez René Guénon ? l’occultiste qui voisine avec Hitler, Faurisson et Bardèche dans le catalogue de l’éditeur Omnia Veritas ? C’est une référence qui revient souvent sous la plume de Carfantan. Guénon croyait en l’existence d’une tradition primordiale et immortelle venue d’extrême-orient, qui aurait innervé tous les courants spirituels et religieux, mais toujours détournée, combattue, survivant par éclats seulement. Guénon ainsi essaye de la retrouver en raccordant les bouts qui lui plaisent ici ou là. Voilà : Guénon, c’est une spiritualité de bouts de ficelle, une religion rapiécée qui n’a de valeur qu’en tant qu’elle combat la « contre-initiation », à savoir : les juifs, les communistes, la science, tout ce que l’extrême-droite réactionnaire déteste et veut faire disparaître encore aujourd'hui.

Il donne aussi du crédit à de nombreuses croyances ésotériques. Occultiste donc, et perché. J’ai du mal du coup à le dire encore philosophe. En effet, il propose depuis son site des livres auto-édités de « lecturesparallèles », à savoir des textes qu’il a glanés pendant 6 ans, au fil de ses lectures sur le net et ailleurs, d’auteurs qui certes ne sont pas des « autorités » en terme de philosophie, mais qui n’en sont pas moins, à ses yeux, « pertinents » et dignes, visiblement, d’être portés à la connaissance de ses « élèves ». Un rapide coup d’œil permet de déceler quelques thèmes récurrents : le chaneling, le fait d’entrer en communication médiumnique avec des entités supérieures, la spiritualité new-age, dans ce mantra sans cesse répété d’une évolution spirituelle prochaine et d’une accession à un degré supérieur d’être promise pour bientôt. Il se justifie ainsi :

La publication sur le Web libère beaucoup de créativité, donc aussi l’écriture et la publication. Une bonne part des textes sur le Net sont mal rédigés, mal argumenté, voire d’une syntaxe maladroite, c’est vrai. Et ne parlons pas des traductions de l’anglais via Google. Souvent un massacre de l’original anglais. Il faut donc les reprendre et les reformuler. Il y a aussi des textes écrits correctement et visiblement inspirés, très fins d’un point de vue philosophique, mais très catalogués, que l’on ne peut pas citer. Toujours cette sottise de l’argument d’autorité. Trop de gens fonctionnent en regardant le messager sans prendre en compte le message. Et c’est bien connu, quand on ne veut pas entendre un message, on s’en prend au messager.

Ah non non je te rassure. Moi j’écoute ce qu’ils disent, qui ils sont je m’en moque éperdument. J’écoute ce qu’ils disent, les ésos et tout. Et je les rejette parce que ce qu’ils disent n’est que pure fantasmagorie. Prenons un exemple parmi tant d’autres du même tonneau :

« Monique Mathieu : « C’est l’énergie qui vous relie à votre Mère la Terre. Faites circuler librement toutes (sic) cette énergie de Vie, celle de vos organes, de votre sang, de vos muscles et des os que vous aurez pu percevoir. Chaque partie de votre corps génère une énergie. Pour être en parfaite santé il faut que toutes ces énergies fonctionnent dans l’harmonie. C’est beaucoup plus facile que ce que vous imaginez de faire en sorte que ces énergies circulent en harmonie en vous. Ce qui déstabilise les énergies de vos organes de votre corps, ce sont vos états émotionnels et également vos pensez inférieures. (c’est moi qui souligne)»
« Au lieu de vous plaindre et dire  »j’ai mal là », dites  »telle partie de mon corps n’est pas dans la Joie, alors je vais lui donner la Joie et l’Amour. » Nous vous rappelons que la Joie et l’Amour vont de pair. Il faut que vous preniez conscience que les cellules enregistrent tout ce que la pensée émet. Parfois vos cellules sont tristes elles aussi. Si vous émettez des pensées de souffrance, de tristesse, de révolte, vous imprégniez vos cellules de tout ce mal être (ibid.). »

Monique Mathieu, vachement pertinent hein. On a bien besoin de lire que nos cellules c’est la Stasi, qu’elles enregistrent tout ce qu’on pense et qu’elles sont tristes quand on pense bas. Quoi que cela veuille dire. Perso je préfère Mallarmé. La chair est triste hélas et j’ai lu tous les livres. Du Monique Mathieu par anticipation. Si vous voulez l’original, vous pouvez la suivre sur le site PresseGalactique. Ou sur cet autre où elle nous met en garde contre les voix de robot :

NOUS PRIONS NOS LECTEURS DE NE PAS DIFFUSER LES ENSEIGNEMENTS PAR LE BIAIS DE VIDÉOS OÙ ILS SONT LUS PAR DES ROBOTS.
Les enseignements émettent de puissantes énergies et de hautes vibrations qui ne sont pas transmises par les voix robotisées qui, de plus, ne sont pas agréables à entendre.

Oui bien sûr, bien sûûûr. C'est sûr qu'une voix humaine encodée à la baisse et passant dans mes enceintes pourries, c'est énergétiquement haut. Pardon Carfi, mais de la bouche de Monique ou de n'importe qui d'autre, c'est débile. Ces positions new-age se doublent fatalement d’une posture parfois claire, souvent tacite, baignent en tout cas dans une sorte d’ambiance de populisme spirituel. S’il y a une « contre-initiation », des hommes au pouvoir qui manigancent pour empêcher les êtres de vivre leur élévation spirituelle, cela veut dire qu’il faut défendre la sagesse du peuple face aux élites, « politiques, médiatiques, financières » et scientifiques et renverser ces dernières. Cela devient flagrant dans L’étrange affaire corona quand, à l’instar de plusieurs autres figures complotistes, il promet des procès retentissants qui viendraient condamner les responsables de la crise et donneraient raison aux covidosceptiques les plus virulents.

Et je dis bien « autres complotistes », parce que Carfantan, c’est indéniable, est complotiste. Pour lui, l’épidémie de Covid est d’abord une épidémie de peur. Ses positions spiritualistes lui permettent d’affirmer que la maladie vient de l’esprit, vient des idées, et que l’épidémie de peur est une attaque concertée contre l’âme des individus. L’âme vivant dans la peur de la maladie développe, dit-il, des symptômes. L’épidémie est ainsi une attaque de la contre-initiation, une guerre contre les peuples. Il s’appuie sur une quantité phénoménale d’articles complotistes récupérés sur internet pour créer un récit parallèle de l’épidémie, relayant sans recul un grand nombre de fake-news pourtant débunkées depuis longtemps (procès intenté contre Bill Gates pour homicide volontaire, père de Klaus Schwab confident de Hitler, etc.). Il remercie d’ailleurs des figures bien connues du covidoscepticisme : Louis Fouché, Henrion-Caude, Toubiana, Mucchielli, Christian Perrone et évoque tour à tour le Great reset, le Nouvel ordre mondial et le projet de dépopulation par la 5G et les vaccins. Ça fait beaucoup non ?

Plus encore quand on le lit :

Il faut convenir qu’il y a une logique oppressive et meurtrière partout à l’œuvre depuis le début de l’affaire corona. C’est insupportable car on ne peut pas imaginer que cette intention de psychopathe puisse exister dans la tête d’un humain. L’idée que le COVID-19 serait le nom, non pas d’un virus, d’un plan international de contrôle et de réduction des populations est à vomir. L’esprit freine des quatre fers devant pareille possibilité de malveillance. Réellement d’une intention du mal.
Le pire, c’est qu’il existe des documents historiques qui vont dans ce sens. Henry Kissinger dans une conférence sur l’eugénisme à l’OMS, le 25 février 2009 disait : « Une fois que le troupeau a accepté la vaccination obligatoire, la partie est gagnée! » Ils vont alors accepter n’importe quoi, ‘pour le plus grand bien’. On pourra modifier génétiquement les enfants ou les stériliser-‘pour le plus grand bien’. Contrôler (sic) le mental du mouton et vous contrôlez le troupeau.

N’allez surtout pas lui dire que cette fake-news est débunkée depuis longtemps, il vous traiterait d’Obsessionnel, comme lors de cette attaquepublique contre les fact-checkers. Car oui, Carfantan est un philosophe qui n’aime pas les faits …

DEUX PETITS BONBONS

On le voit, globalement, on a affaire avec Carfantan à un bien étrange philosophe, qui méprise la vérité, qui s’inspire de sources douteuses (Guénon, Evola, etc.), qui ne se distingue des ésotéristes et des complotistes les plus radicaux que par son statut de philosophe. Statut qui ne l’empêche en rien de promouvoir des fake-news, dont, dans le lot, des fake-news de nature antisémites. Quand il parle du nouvel ordre mondial et de Great reset, il emploie des expressions assez connotées qui sont tout à la fois utilisées par ceux qui dénoncent un complot sataniste et ceux qui dénoncent un complot juif. On y trouve les mêmes fantasmes de corruption financière (« puissances d’argent », « mafias », « aristocratie strato-financière »), de corruption morale (avec accusations de pédocriminalité, objets du tome 3 de son Etrange affaire Corona), de volontés d’éradications : great resest, dépopulation. Rappelons que son « enquête » sur l’épidémie de covid prétend en révéler la vérité en « suivant l’argent », en cherchant donc qui aurait intérêt financier à asservir, réduire la population, dans une réelle « intention du mal », de psychopathe. On sait bien sur quelle catégorie de population on tombe assez vite en suivant ce genre d’idée : pour lui, comme on l’a vu, cette épidémie a été vendue par Kissinger dès 2009. Kissinger est descendant de Rotschild. Vous voyez où je veux en venir.

J’ai conscience d’aborder là un sujet délicat. Certains sur ce sujet clairement on franchi la ligne rouge. Evola est sans conteste un auteur antisémite et racialiste, Guénon reconnaissait la véracité du Protocole des sages et plaçait les juifs dans la contre-initiation. Pour lui, donc, les juifs menaient une guerre spirituelle contre les peuples. Louis Fouché n’a pas hésité à dire que Jacques Attali et Soros décidaient des résultats des élections en Françe. Ligne rouge franchie. Rien ne permet de dire que Carfantan a lui aussi franchi cette ligne rouge. Au vu de ce qu’il raconte et des auteurs qu’il suit, force est de constater qu’il se tient dans une zone trouble : beaucoup d’éléments s’accumulent qui éveillent la suspicion, tous éléments secondaires qui ne sont pas concluants et ne permettent en rien de trancher.

Un autre élément qui invite à la méfiance : cette drôle de référence à Hitler dans son Etrange affaire Corona 3, p50.

« Vous souvenez-vous qui a dit : « grâce à l’application intelligente et constante de la propagande, les gens peuvent être amenés à voir le paradis comme un enfer et aussi à l’inverse, à considérer la vie la plus misérable comme le paradis. » ? C’était Adolf Hitler, qui était passé maître dans la manipulation de masse et dans l’utilisation de techniques subliminales. »

Outre le fait que parler pour le nazisme de techniques subliminales me semble passablement risible, intéressons-nous à ce propos prêté à Hitler. Citer Hitler, en dehors d’un livre d’histoire, c’est tout de même pas tout le monde qui le fait. Surtout pour dire quelque-chose d’aussi banal. Moi ça me trigger direct. A-t-on besoin d’une référence, d’autant plus celle-là, pour dire quelque-chose avec laquelle, de base, on est tous d’accord ? Oui la propagande peut nous faire perdre de vue notre propre intérêt, Marx l’a dit avant Hitler. C’est justement le but de l’idéologie dominante que de chercher à se voir adoptée par les dominés. Qui dès lors défendront comme leur bien le plus propre l’organisation sociale et politique qui les tue. Quel besoin de citer les Nazis là-dessus ? Je suis triggé au point de vouloir vérifier. J’ai récupéré Mein Kampf, jusqu’où on est prêt à aller parfois, fait une recherche textuelle, et j’ai trouvé l’extrait en question :

« Qui sera capable, par une utilisation habile et constante de la propagande, de représenter au peuple le ciel comme un enfer, et inversement, l’enfer comme un ciel ? Seul le Juif saura le faire et agir en conséquence ; l’Allemand, ou mieux, son gouvernement, n’en avait pas la moindre idée. Mais il fallut le payer très cher pendant la guerre. »

Il est déjà bizarre de citer Hitler, mais le citer en effaçant au passage sa nature profondément antisémite et complotiste (la 1ère Guerre Mondiale aurait été provoquée par les juifs), c’est un peu too much. Je l’ai interrogé sur ce point il ne savait même pas d’où je tirai la citation. Je me suis heurté à un mur. Là encore Google aide bien. Je l’ai trouvée sa citation, presque mot pour mot,sur un site de citation en ligne. Et nulle part ailleurs. S’il la tient de là c’est pas sérieux. Et même venue d’ailleurs, une telle déformation fait de Carfantan un auteur peu rigoureux. Pas besoin d’être philosophe pour comprendre que les deux phrases, malgré leur ressemblance, ne disent absolument pas la même chose. Pas besoin d’être philosophe, je pense, pour trouver ça plus que louche.

En parlant de philosophes peu rigoureux et incapables de citer correctement les auteurs, deuxième bonbon. Parlons d’Abdennour Bidar. Je vous l’ai dit, il a enseigné 20 ans la philosophie et se trouve être inspecteur général dans l’éducation nationale. Ok. Mais qu’apprend-on en le lisant ?

D’abord, et c’est intéressant, il a lui aussi publié un livre chez Almora : Révolution spirituelle.

                                                                                                                    

Deux mots : new age.

Cela n’a rien d’étonnant quand on connaît son parcours. Il s’est d’abord intéressé, très jeune, à l’islam et à ses courants les plus spirituels. Il a été très tôt fasciné par René Guénon dont il avoue la forte influence. Ce n’est que plus tard qu’il est venu à la philosophie. Ça vous rappelle quelqu’un ? Il est connu médiatiquement pour proposer un islam vécu comme un moyen personnel d’élévation spirituel, un islam dans lequel on choisit librement les éléments qui résonnent intérieurement en soi. Très exactement, donc, une version new-age de l’islam. Cette vision new-age, énergétique de la réalité, soluble dans le développement personnel suinte des propos qu’il tient sur l’éducation dans Grandir en Humanité. Des formules prises au hasard : « Une personnalité non seulement ainsi alignée au-dedans mais en harmonie au-dehors », « développer ses forces spirituelles, c’est-à-dire les forces qui font grandir en humanité, transcender les limites de notre ego de base ». Cela n’étonnera personne : il fait souvent référence aux Vedanta et au bouddhisme, aux sagesses orientales, donc. Mince, moi ça me rappelle vraiment quelqu’un ça.

Peut-on trouver d’autres parallèles ? Cite-t-il Hitler lui aussi ?

Vous allez rire. Pas Hitler mais presque.

Pour parler de la révélation et de la manifestation du divin en nous, comme auguré dans le résumé de son livre chez Almora, il cite page 59 Karlfried Graf Dürckheim. Karlfried signe en 33 la pétition des professeurs en faveur d’Hitler. Ce mec était tellement nazi qu’il a été détaché pour promouvoir le nazisme en Afrique du sud avec une série de conférences qu’il a donnée à Prétoria. Il est tellement proche de Himmler, dont il partage le goût immodéré pour l’occultisme, que quand on découvre que Karlfried a du sang juif, stupeur, son grand ami mystique l’envoie se mettre à l’abri au Tibet faire des recherche sur les religions en extrême-orient. Histoire de sauver son ami et de nourrir leur passion commune pour les sagesses orientales. Bien entendu après guerre Karlfried fait de la prison : après tout, il a été un des rouages très actifs de la propagande nazi, et s’est recyclé à sa sorti en spécialiste des sagesses orientales avec un projet bien précis : associer les religions orientales et la philosophie occidentale. Oui ! c’est un occultiste ! Comme Carfantan, comme Bidar, dont toute la pensée est innervée par ce projet de concordisme dégueux. Renforcé preuve en est par des références immondes. Ça me rappelle vraiment vraiment quelqu’un.

Mais il y a pire concernant Bidar. Qu’il cite un obscure nazi sans savoir que c’est un nazi, je veux bien l’admettre. C'est gros, mais quand on veut s'abaisser à laisser le bénéfice du doute, ça passe.

Mais quand il cite Socrate, là, faut qu’il soit inattaquable. C’est toujours délicat de citer Socrate. N’ayant rien écrit, on a toujours la version de Socrate d’un auteur en particulier ; celui de Platon n’est pas celui de Xénophon ni d’Aristophane, mais passons. Quand il s’agit de rappeler la formule du temple de Delphes, que Socrate avait faite sienne, y a de toute façon peu de risques. Bidar écrit dans Grandir en Humanité (p58) :

… dont témoignait Socrate lorsqu’il dit « Connais-toi toi-même, tu connaîtras l’univers et les dieux »… comme si l’altérité du dedans était la porte vers le plus grand dehors, de l’univers et du fond insondable de son surgissement, du côté des « dieux » invisibles.

Plaît-il ?

Là c’est con il donne pas de sources j’aurai bien aimé. Parce que pour tout prof de philo, ce qu’il vient d’écrire, c’est pas Socrate. Philon d’Alexandrie à la rigueur, mais on est déjà dans le monothéisme. « Connais-toi toi-même » oui, le reste, « et tu connaîtras l’univers et les dieux », non. Ça c’est de la merde. C’est pas Socrate. Toute l’antiquité, et toute l’histoire de la philosophie reconnaissent dans l’usage que fait Socrate de l’impératif delphique une question de tempérance et de contrôle de son désir. C’est affaire de maîtrise, pas de mystique. Alors d’où ça lui vient cette connerie ? Quand on la cherche sur Gallica et autres sites, on la retrouve en 1889 chez Edouard Schuré, Les grands initiés, l’histoire secrète desreligions. Mais associée à Pythagore. Schuré, deviendra quelques temps après cet essai membre de la société Théosophique et proche de Rudolph Steiner. Belles fréquentations …

Le livre Lesprécurseurs du Spiritisme l’associe aussi à Pythagore (1906). On trouve la formule dans des revues : La revue spirite l’attribue en 1929 à Pythagore, Le fraterniste, sous-titré « revue générale de psychosie », qui fait sa propre retape ainsi : « le plus grand journal de conquête spiritualiste et d’études métaphysiques, propagateur des guérisons occultes-psychosiques ». Rien que ça. Pour les études métaphysiques on repassera, parce qu’en 1914 ils attribuent la formule à Socrate, comme le Dr Cantenot dans la revue L’infini, une autre revue spiritiste. Même la Revue Caodaïste, ce syncrétisme qui se nourrit autant des vedanta que de René Guénon (ça me rappelle quelqu’un), attribue la formule à Pythagore (1931).

La formule est douteuse donc, parce que d’une part elle plaît surtout à un marigot peu fréquentable intellectuellement parlant, et surtout parce qu’elle n’est pas de Socrate !

Sans compter qu’il se plante comme un couillon en croyant citer Anders. Mais avec tout ce qu’on a dit de lui et de Carfantan, pas étonnant qu’il se sente appelé par ce texte qui résonne profondément en lui au point qu’il se dispense de faire le minimum qu’on attend d’un philosophe : chercher à savoir de quoi il parle.

Conséquences : Bidar a enseigné la philosophie pendant 20 ans, il est inspecteur général. MAIS il ne maîtrise pas les bases les plus essentielles de la matière qu’il a enseigné pendant 20 ans et pour laquelle il est connu et écouté. Loin d’être philosophe, il déguise une pensée new-age douteuse et sans rigueur en philosophie pour la faire passer dans le grand public sans éveiller la méfiance. Son Socrate est un Socrate New-age, donc pas Socrate. Bidar est donc soit parfaitement incompétent, soit volontairement malfaisant. Il fait mal, avec l’intention mauvaise d’imposer des idées contre lesquelles on serait prévenu si elles ne se présentaient pas comme philosophie. Dans un cas comme dans l’autre, il me pose problème. Comme Carfantan me pose problème pour les éléments que j’ai présentés ici aussi : il n’est pas non plus un philosophe. C’est un auteur new-age, cela est documenté, complotiste, cela est documenté, pour qui la vérité et la rigueur importent peu, cela est documenté.

Sachant cela, votre regard ne change pas sur la citation ? Votre goût pour cette dernière ne s’émousse pas ? Vous n’avez pas un arrière-goût amer vous tous qui la propagez ?

Si non : ça va venir. Et ça va faire mal.

Se distinguer

 Aujourd'hui, en allant au taf, j'ai doublé un vieux type qui marmonnait au milieu de la foule :

Bien sûr on espère que l'Angleterre va gagner ... Face à cette pseudo équipe de France ... La seule dans laquelle il n'y a pas un français ...

J'ai eu envie de l'insulter. Mais j'avais un bus à prendre. Et de toute façon, il n'étalera plus bien longtemps son racisme dans les rues. Toujours est-il que je n'ai pas suivi la coupe du monde, je n'ai pas regardé un match, pas vu un but, pas écouté un seul résultat, je ne sais rien de rien de ce qui s'est passé ni de ce qui se passe, je n'ai aucun avis sur rien là-dessus mais rien que pour faire chier ce vieux con, j'ai bien envie que la France l'emporte.

Une bibliothèque qui mériterait de brûler (DTRH6)

(10 juin 2024) Arrivé à ce moment de mon enquête, je suis au plus bas. Enfin. C’est ce que je crois. On peut toujours creuser plus bas. Et on va. Cependant, on peut souffler un peu, on a atteint un pallier. J’ai été attiré dans ce rabbithole par trois questions qui me semblaient simples. On a déjà nos réponses pour deux d’entre elles. Quelle est l’origine de la méprise, qui sont les premiers à avoir faussement attribué le texte à Anders et à Huxley ? C’est désespérant, mais on ne saura pas. Ensuite, quelle est l’ampleur de la méprise. On le voit, elle est totale. Que des sites pas sérieux reconduisent la méprise, cela se comprend, mais on a vu des gens respectés, écoutés, lus, la reconduire malgré eux, induire en erreur leur public, les tromper. Denis Robert, quoi. Le coup de massue. J’ai fini par réussir à le contacter, ça n’a pas été simple, je lui ai demandé pour la forme car je savais déjà comment la chose était arrivée. Il s’en explique dans son livre, Le Travailleur médiatique. Quand il bosse un édito, il sait un peu de quoi il veut parler, mais il doit avoir la phrase, l’exemple, la situation, la citation qui va le lancer. Quand il cherche comme cela, il fait feu de tout bois, il cherche l’étincelle qui va lancer l’écriture. Et ça marche, ses éditos sont incendiaires, c’est à la fois de la poésie, de la politique et du journalisme. Mais ce coup-ci c’est pas glorieux. Il m’a répondu qu’il l’a vu sur internet, il ne sait plus où, mais sans doute d’une source en laquelle il avait confiance-toujours la confiance, et, compte tenu de ce qu’il sait de Anders, ça lui semblait coller et il n’a donc pas cherché à vérifier. Il a ainsi favorisé la propagation du faux. Ce qui ne doit pas être agréable pour un journaliste. D’autant que cette fausse citation apparaît du coup trois fois : sur youtube, en vidéo, sur le site de Blast, en texte. Et ni sous l’un, ni sous l’autre il n’y a de correctif. Alors qu’ils ont été prévenu par mail, avant que je puisse avoir un contact direct avec Denis Robert. Et là, c’est pour moi que ce n’est pas agréable : une troisième fois dans les pages d’un livre. Parce que oui, ça vous avait échappé peut-être, mais ce texte apparaît aussi dans un livre. Un livre de Denis Robert. Justement. Il m’avait échappé à moi aussi. Pourtant il est donné comme source sur la page Wikiquote de Anders déjà évoquée. Il est dans Le travailleur médiatique. Et dans pas mal d’autres livres.

GOOGLE BOOKS

Google Books c’est vraiment un outil parfait. On a accès à de nombreux livres avec recherche textuelle. Ça permet de goûter tout un pan d’une littérature bis, autoéditée, mal pensée, mal torchée, aussi mal torchée que ce blog, qui, le plus souvent, n’a d’autre raison d’être que l’amour-propre. Comme ce blog. Pour l’essentiel, je n’en dirai rien, parce que ça ne vaut pas le coup. Même si voir des fictions dans lesquelles les personnages lisent dans L’obsolescence de l’homme (L’illusion Mathusalem de Eric Giorsetti) ou dans Le meilleur des mondes (Les liens du temps, Hélène Milcent) un texte qui ne s’y trouve pas et gloser dessus, c’est drôle. Mais il y a plus drôle. Il y a la non-fiction. Lucia Canovi, dans Réfléchissez ! Écrit :

« Sur facebook, quelqu’un poste cette citation d’Aldous Huxley (1939) :
 »Pour étouffer par avance toute révolte, etc. »
Une personne réagit au texte en disant : il faut le piquer celui-là ! Cette personne n’a pas compris qu’il s’agit d’un texte de 1939. Elle croit qu’Aldous Huxley a été écrit la veille (sic) et qu’il s’agit d’une description méprisante—et inexacte—du mode de vie actuel du  »petit peuple ». Quelqu’un (moi) lui répond : Huxley ne parle pas du petit peuple, il parle d’un avenir possible, et comme le texte a été écrit en 1939, le fait que vous pensiez qu’il parle du peuple, de la réalité présente, prouve que l’avenir qu’il avait prédit s’est réalisé … malheureusement ».
(…) Si Huxley n’avait pas prédit correctement le futur, pourquoi confondrait-on son texte, écrit en 1939, avec un commentaire sur le XXIe siècle ? »

Je me pose exactement la même question, Lucia, mais pas tout à fait dans les mêmes termes. C’est dommage, elle était à deux doigts de réfléchir correctement. Remarquez, je dis ça d’elle, mais elle, elle n’a pas été relue. L’autoédition, ce n’est pas de l’édition. C’est de l’extorsion. On ne peut pas en dire autant de ceux que je vais évoquer maintenant, qui eux ont été relus, je l’espère, qui ont été en contact avec des éditeurs, dont les textes sont passés entre les mains de correcteurs, et malgré ces précautions et ces regards divers : boum ! fausse citation. Tout ça trouvé grâce au merveilleux outil qu’est Google Books. Malheureusement, il ne donne pas accès à l’intégralité des livres alors tout ce que je vais en dire ici est soumis à caution.

La Team Huxley

Entre 2014 et aujourd’hui, j’ai trouvé 5 livres, publié chez des éditeurs, qui attribuent la citation à Aldous Huxley.

En 2014, Moussa Dienne la fait apparaître dans son livre L’islamisme, aux éditions L’Harmattan. Moussa Dienne est Sénégalais, titulaire d’un MBA, un diplôme de gestion d’entreprise. Rien à voir, donc, avec la théologie. Dans ce livre, si j’ai bien compris, il cherche à montrer que, face à ses dérives et à sa perte de repère, le salut de la société occidentale passe par une conversion à l’Islam. Le postulat est osé, je ne sais si le livre a vraiment été relu : les éditions L’Harmattan, qui se vantent d’avoir le catalogue le plus fourni en sciences humaines en France, est pourtant géré par une toute petite équipe. Leur secret consiste à imprimer les livres à la demande, ce qui fait des livres cher, du point de vue de l’acheteur, mais qui ne coûtent pas grand chose du point de vue de l’éditeur. C’est du moins ce qu’on m’a dit.

En 2018, C’est G.W. Goldnadel qui la fait apparaître dans les pages de son Névroses médiatiques chez Plon. Les quelques mots qui précèdent le texte trompeur méritent d’être cités :

« On peut, davantage encore que du temps de Le Bon, se demander si cette réalité virtuelle n’est pas plus créatrice de réalités nouvelles que la réalité réelle, compte tenu de son impact sur l’inconscient collectif. À ce stade de mystification opportune, ou de diversion du réel par le divertissement, on pourrait citer Aldous Huxley :  "pour étouffer par avance toute révolte, … " »

Mais je te le confirme mon petit bonhomme tout confit de haine, la réalité virtuelle est créatrice de nouvelles réalités, elle a créé, en partie grâce à ta bêtise, un inédit d’Aldous Huxley, encore plus partagé et incontestable que les véritables phrases écrites de sa main ! Si ce n’est pas merveilleux !

En 2020, Nicolas Teterel, présenté comme un journaliste indépendant occupé surtout d’écologie, publie Les esclaves de l’Anthropocène aux éditions Yves Michel. C’est un éditeur engagé dont je n’ai jamais entendu parler, si ce n’est au cours de ces recherches, depuis le site des Brindherbes je crois. Toujours est-il qu’il y donne la citation, qu’il l’attribue à Huxley et qu’il montre à cette occasion toute la pertinence de son analyse journalistique :

« l’époque bénie de la manipulation médiatique semble toutefois toucher à sa fin en France où une grande partie de la population, réveillée par les gilets jaunes, n’est plus manipulable. Je pense que la majorité des Français se sont (sic) maintenant rendu compte que les faux journalistes mondains et autres programmes distrayants qui ont infesté nos antennes sont entièrement dévoués à la colonisation de notre esprit et que cela ne risque pas de changer. Les gilets jaunes ont démasqué notre médiacratie, et la destruction de cette prison mentale est notre première grande victoire. »

Mec, commence déjà par te libérer de la prison des fausses citations et on parlera après de victoire. À quoi bon fuir des « mensonges » pour retomber dans d’autres mensonges plus cons ?

En 2022, aux éditions Arkhê, Bertrand Vidal suit dans Survivalisme, bah, des survivalistes. Il retranscrit leurs croyances, leurs discussions, leurs textes phares, dont cette fameuse citation attribuée à Huxley. Vidal n’y est pour rien, lui qui se contente de retranscrire, dans un travail de sociologue, les paroles des personnes qu’il observe afin de nous faire comprendre leur univers mental. Je me sens tout drôle d’évoquer un livre irréprochable ici, irréprochable à ceci près qu’il ne corrige pas, pas même en note de bas de page, la fausse attribution, pour évoquer un autre livre irréprochable, de Jean-Pierre Luminet ce coup-ci. Je suis heureux d’avoir pu échanger avec lui sur cette question, puisqu’il a aussi lutté contre cette fausse citation, en vain. Son livre, Journal Idéoclaste, aux éditions du Chien qui passe, en porte la trace.

Mathilde Morrigan, par contre, est sans excuse. Elle est connue sur les réseaux sociaux pour son compte, Without Patriarchy, et a été approchée directement par les éditions Leduc. Elle y a publié un livre en 2022, Sans Patriarcat, qui attribue le texte à Huxley et tente de dire avec ce passage que le patriarcat est un conditionnement. Ouais, je suis d’accord. Mais t’avais pas plus pertinent comme source ? J’aurai l’occasion très vite d’y revenir et d’exposer mon grief. Et contre le passage cité, et contre l’utilisation qu’elle en fait, et contre ce qu’elle fait. Penchons-nous d’abord sur les éditions Leduc. Le groupe Leduc possède des maisons d’édition orienté littérature légère à destination des femmes (Charleston, Nami), développement personnel (Alisio), spiritualités new-age (Animae). Les éditions Leduc réunissent le pire de tout ça. On a indistinctement du new-age, des pseudo-médecines, du développement personnel, des livres légers, pour ne pas dire vides. Un exemple ? Conversations avec l’au-delà, de Virginie Robert. Le bandeau annonce : « Les conseils des défunts pour aborder le passage avec sérénité. ». Je pense que cela n’étonnera personne : je n’ai eu de réponse ni de l’autrice, ni de l’éditeur.

La Team Anders

Là ça me fout les boules. Entre 2020 et 2023, pas moins de 7 livres sont sortis qui attribuent cette satanée citation à Günther Anders. Ça fait beaucoup. Et je crois que ça ne fait que commencer.

En 2020 d’abord, dans la maison d’édition régionale Le Noyer (collection parole), Le dernier homme, de G. Wincker et R. Chasset. Hélas rien à voir avec Blanchot, là, on est sur ce qui semble être une réhabilitation bon teint de Donald Trump. Le traitement médiatique dont ce dernier ainsi que ses électeurs ont fait l’objet serait le signe d’une décadence achevée des élites américaines, abandonnées aux lobbies et au wokisme. Rien que ça. La quatrième de couverture :

À un an de l’élection présidentielle américaine, Gilles Winckler et René Chasset proposent avec Le dernier homme de revenir sur les ressorts qui ont permis la victoire inattendue de Donald Trump en 2016. Déplorant que les électeurs du candidat républicain soient souvent présentés de manière caricaturale comme intolérants et influençables, ils décortiquent les erreurs successives qui ont conduit le camp démocrate à la défaite, ainsi que l’abandon par la gauche de ses racines républicaines et universalistes au profit de théories absurdes et dangereuses. L’outrance de Trump serait-elle le retour de bâton d’une autre forme d’obscénité et de violence ? Post-colonialisme, fluidité du genre, animalisme et transhumanisme : les deux auteurs étrillent méthodiquement les nouvelles lubies des élites américaines, dont ils démontrent au passage la dimension religieuse. Gilles Winckler et René Chasset signent un pamphlet mordant et sans concession, qui apporte un éclairage nouveau sur les campagnes électorales passées et à venir, aux États-Unis mais aussi en France.

Avant la citation, sur laquelle je ne reviendrai pas, une liste d’auteurs à la Prévert qui laisse supposer une ignorance totale de ce que disent ces auteurs : « Georges Bernanos, Herbert Marcuse, Guy Debord, Michel Clouscard, Jean-Claude Michéa, ou encore le regretté Philippe Muray, avaient indiqué les signes du désastre à venir. » Clouscard, Michéa et Murray sont des auteurs souvent revendiqués par les confusionnistes et la droite réac, les deux premiers sont des prises de guerre. Le Bernanos, je pense que c’est celui de La France contre les robots, mais celui de la littérature est plus ambigu. Enfin, que viennent foutre Debord là-dedans et surtout Marcuse, qui reconnaissait certes une unidimensionalité grandissante de la société, mais surtout le rôle libérateur du désir dans un Freudo-Marxisme qui rebuterait sans doute nos deux auteurs ? Bizarre donc, et la citation qu’ils attribuent à Anders montre bien une chose : ils ne l’ont pas lu et donc, peu de chance qu’ils aient lu les autres.

En 2021, c’est lelivre déjà évoqué de Denis Robert, aux éditions Massot. J’en profite pour dire qu’un des journalistes de Blast, celui qui anime l’émission Planète B, a publié un livre sur la science-fiction en auto-édition en 2015 : Cyberpunk Reality. Il y attribuait à Huxley la citation que Denis Robert attribue ici à Anders. Je sais que 6 ans séparent les deux livres, mais entre temps, sur son site perso, Antoine Daer a corrigé son texte, réattribuant à Carfantan son morceau de bravoure. N’a-t-il pas écouté, lu l’éditorial de Denis Robert ? N’a-t-il pas reconnu le texte qu’il avait amendé quelques années auparavant ? Comment-question ingénue, les choses se passent dans une rédaction pour que ce texte ne soit, depuis sa publication, pas corrigé alors que des membres de l’équipe de rédactions savent manifestement que ce que dit et écrit Denis Robert, pour ce qui nous occupe ici, est faux ? Cela m’échappe et me pèse.

Autre chose qui m’échappe, le livre d’Anne de Pommereu aux éditions Lattès, autre chose qui me pèse, celui de Jean-Pierre Guéno, aux éditions Philippe Rey. Tous deux publiés en 2021. Anne de Pommereu est diplômée de HEC. École de commerce donc, j’avoue, pour moi, ça ne sent pas l’honnêteté. Le site de l’éditeur affirme qu’elle « transmet l’art et la manière de mieux utiliser ses facultés cognitives : mémoire, attention, concentration. » Dommage qu’elle n’apprenne pas l’art de vérifier ses sources, comme un auteur sérieux doit le faire. Ça lui aurait évité d’écrire des âneries sur Günther Anders dans son livre A la reconquête de l’attention et de se fendre de grands mots sur la résistance aux pouvoirs totalitaires. Prévenus. Pas de réponse.

Jean-Pierre Guéno, lui, c’est pire. Il se prétend historien. Historien putain ! Il ne vérifie même pas ses sources. Je le soupçonne de ne rien connaître à l’histoire. Dans un passage grotesque de son Eloge sentimental du lien, il dresse un parallèle entre le couteau à égorger vu en vente sur Amazon (un couteau de chasse, donc), les attentats islamistes, les nazis qui décapitaient à la hache ceux qui participaient à la presse résistante et la guillotine pendant la révolution française, faisant de tout ça divers avatars d’une même déshumanisation. Oubliant très étrangement que la guillotine était le moyen le plus humain et le plus égalitaire que les révolutionnaires aient trouvé : elle vient en effet supprimer la distinction faite entre les criminels nobles, qui étaient décapités proprement, et la roture, qui était torturée à hauteur de la gravité du crime. Le pire intervenant en cas de régicide, je vous renvoie là-dessus au début de Surveiller et Punir de Michel Foucault. La guillotine est donc un moyen de punir, mais ce faisant de traiter le peuple avec la même dignité que les nobles. Et je trouve ça plus admirable que les crétineries de Guéno.

En 2022, un livre sur l’éducation. Il en fallait un. C’est Meirieu et Bidar qui s’y collent, avec leur Grandir en Humanité. Un échange épistolaire sur l’éducation, ce qu’elle doit être, ce qu’elle doit réaliser, ce qu’elle doit surmonter. Rien de bien intéressant à se mettre sous la dent, mais un formidable exercice de style de la part d’Abdennour Bidar. On croirait lire le monologue de Pogo dans En attendant Godot. L’ironie contre Hegel en moins, la prétention en plus. Le mec brasse du vide et se contredit d’une page à l’autre. Pire, on aura l’occasion d’y revenir, il émaille ses verbiages de citations plus que douteuses et de références louches. Je ne résiste cependant pas à montrer à quel point c’est un imposteur plein du sentiment de sa propre importance :

« Réalisons-nous bien ce lien fatal entre affaiblissement des individus et servitude des masses ? L’une de mes références en la matière est le philosophe Günther Anders, qui écrivait en 1956, dans L’obsolescence de l’homme : « pour étouffer par avance toute révolte, … On peut trouver le constat très excessif. Je voudrais bien qu’il le soit ! Mais pour ma part, il est clair vis-à-vis d’un tel avertissement que l’école est face à un choix radical : conspirer ou résister, être complice ou entrer en rébellion. »

Il est clair, compte tenu de ce qu’il balance dans la gueule des profs, qu’à ses yeux, l’école est entièrement du côté de la complicité. Je laisse à ce pauvre type la responsabilité de ses idées, je rappellerai juste ici qu'Abdennour Bidar a enseigné la philosophie en lycée pendant 20 ans et se trouve être il me semble inspecteur général de l’éducation nationale. Le mec n’est même pas foutu de citer correctement un philosophe qu’il présente pourtant comme étant « son maître en la matière ». Je pense, et je vous le montrerai bientôt, qu’on n’a rien à apprendre de lui.

2023, encore les éditions L’Harmattan, Joseph Rouzel, La planète camp. C’est une sorte de journal de confinement tenu par le directeur de l’Institut Européen de Psychanalyse et Travail Social, dans lequel il accumule des extraits de textes et des notes de lecture. Il semble être considéré comme une référence dans la formation des éduc.spé. Je sais pas. Moi ce que je vois c’est qu’il ne vérifie pas ses sources. Quand je le lui ai fait remarquer, il s’en fendu d’une réponse que j’avais trouvée sèche et s’est dit décidé à vérifier lui-même dans le livre de Anders que la citation s’y trouve bien. C’est louable, mais il aurait fallu le faire avant de publier. Du reste, il ne l’a pas fait. Je suis revenu à lui deux mois après, il n’en avait rien fait, a bien admis avoir pu se tromper mais ne se souvenais plus d’où il tirait la citation. Je sais, moi, en tout cas, d’où il ne l’a pas tirée. Ceci-dit, il m’a dit qu’il corrigerait s’il y avait un second tirage. Mais quel intérêt y aurait-il à republier un tel livre ?

2023, toujours et enfin, le plus merveilleux. Le plus extraordinaire. Le plus délirant. Philippe Pascot. Je crois que vous ne le connaissez pas. Il a été maire adjoint d’Evry sous Valls. Difficile de dire que ça fait de lui un élu de gauche, surtout quand il se retrouve quelques années après aux côtés de François Asselineau, de Philipot et de Dupont-Aignan ou a préfacer un livre de Chouard. Je n’ai lu de son livre que la première page, son pedigree suffisant à me donner la nausée. La première page ? Un « Avant-propos prémonitoire », soit-disant de Günther Anders, soit-disant de 56. C’est tout vu. J’ai contacté la maison d’édition, qui a transmis mes questions à Pascot. Je voulais savoir quelles étaient ses sources. Il m’a donné deux sites : Cosmydor, oui oui, le Cosmydor qu’on a déjà vu, un top5 des citations de GüntherAnders, qui sur les 5 n’en a qu’une de vraie et le blogd’Alexandre Lebreton, MKPolis. Cet Alexandre Lebreton écrit sur la franc-maçonnerie et ce qu’il appelle la pédocriminalité sataniste des élites destinée à contrôler le cerveau des enfants. Ouais, c’est un gros complotiste. Il est publié chez OmniaVeritas, qui publie Bainville, l’histoirien préféré des fascistes et des nationalistes, Mein Kampf, de Hitler, les Livres de René Guénon, le chantre de la Tradition spirituelle et pourfendeur du déclin l’occident et du matérialisme, de Julius Evola, le racialiste ésotérique italien et les pamphlets antisémites de Céline. Bardèche, Faurisson, etc., la liste des auteurs immonde serait trop longue. On est dans le puant, donc. Mais il y a plus. Sur son blog, Alexandre Lebreton tient la fausse citation de Anders d’une conférence donnée par Philippe Ploncart d’Assac, « La démocratie détruit tout, pourrit tout, les conséquences », aux Cercles Nationalistes Français, et on est là dans le Maurassisme antisémite et antirépublicain le plus assumé. Je laisse chacun tirer les conclusions qu’il souhaite de tout ça.

CONCLUSION PROVISOIRE

Je pense que ça s’est senti que je l’ai encore mauvaise. Je ne digère toujours pas ce que j’ai découvert. Je ne digère pas cette adultération du livre, ce mépris pour le lecteur.

Mais j’aimerai attirer une dernière fois votre attention sur la précocité, sur la persistance, sur l’accélération du phénomène. Dès 2014 on voit des profs, des livres, des magazines, des journaux utiliser chaque année la fausse citation. Depuis 2020, ce sont trois livres par ans qui la donnent à lire. Ce texte, dès qu’il a circulé, il a circulé partout. Oui, en partie, dans les livres comme sur internet, il a circulé à cause de l’ignorance et de la paresse. Et après tout, c’est pas bien grave une fausse citation. Peu importe de qui elle est, de quand elle est, si elle dit des choses vraies. Non ? Et bien je sais pas. Si la paresse doit nous faire penser comme Pascot et Lebreton, comme Goldnadel et Delépine, alors il faut qu’on arrête d’être paresseux. Point.

Sauf à reconnaître la possible pertinence et véracité de ce qu’ils disent. Dois-je rappeler le titre de l’article de Delépine ? Sauf à accepter la possibilité de partager avec eux plus qu’une citation fausse. Mais des idées. Et des convictions. Fussent-elles encapsulées dans cette citation qui fait l’unanimité. Je rappelle juste que quand elle est traduite dans d’autres langues, elle l’est d’abord par les réacs, les religieux et les fascistes. Que beaucoup de profils sur lesquels je me suis un peu appesanti sont des figures du pire, qu’il se dégage de tout ça quelque-chose de poisseux. Et d’inacceptable. Alors peut-être que l’accord sur la pertinence de ce texte que je traque partout ne traduit rien d’autre qu’un constat partagé unanimement, parce que vrai.

Croire en la possibilité de cela, c’est déjà être toxoplasmé, c’est déjà être fait comme un rat. Si ce texte est si vrai, pourquoi a-t-il besoin de recourir à la fausseté la plus grossière ? Pourquoi, quand c’est Anders ou Huxley, il nous fascine, et quand c’est Carfantan, il ne satisfait que l’extrême-droite et les complotistes les plus sommaires, du genre de Michel Dogna, homéopathe pro-Trump, pro-Poutine, covidosceptique et j’en passe, déjà convaincu de ce que ce texte dit ? Pourquoi accepter ce texte aveuglément sans rien savoir de son auteur, de ce qu’il croit, de ce qu’il dit et de ce qu’il défend ? Car enfin, si Carfantan est parfaitement honnête et convaincant, oui, je n’aurai pas d’autre choix que d’accepter son texte comme vrai, si tant est qu’il traduise ce qu’il pense et qu’il soit à même de le défendre (on verra que ce n’est pas si simple). Par contre, si Carfantan est un pitre, ou pire, un fanatique, là, il faudra qu’on se pose de sérieuses questions et qu’on trouve rapidement des réponses.

Oh et puis merde, tant pis pour le suspens. Disons-le tout de suite :
Carfantan, c’est un fanatique.



Le festival de la douille (DTRH5)

 (10 juin 2024) À ce moment de mon enquête, la pente est raide, je touche au bord du gouffre mais je m’enfonce encore dans les ténèbres avec un vague sentiment de sécurité. Ça va pas durer. Il va suffire d’un mot pour que je bascule et chute. Bon en réalité, je ne suis pas encore en train de basculer dans un tout autre monde parce que, à ce moment-là, je n’ai pas encore découvert que la citation avait été traduite dans de nombreuses autres langues. J’avais bien vu, sur quelques pages, qu’elle existait en bilingue français-anglais, mais je n’en avais tiré aucune conséquence. J’y voyais surtout le texte français, j’étais à attaché à d’autres choses. Il est simplement plus commode de clore le chapitre internet pour avoir les coudées franches pour ce qui suit. Qui dépasse l’entendement. Qui dépasse en tout cas tout qui vient d’être dit. Et de loin. Ce qui m’a fait basculer, c’est un mot dans ma liste de résultats Google : CAIRN.

La pire des découvertes

Cairn, ça vous parle peut-être pas. C’est un portail de revues à comité de lecture en sciences humaines et sociales. Portail de qualité, qui permet d’accéder, gratuitement ou en payant, à de nombreux articles de recherche. Il fait partie de ces portails connus de tous les étudiants en sciences humaines avec Open-édition, Persée, etc. Et c’est un outil de travail quotidien pour un grand nombre d’étudiants, de profs, de chercheurs. Ça a été pendant mes années d’enseignement un portail sur lequel j’allais souvent. Que j’utilise encore aujourd’hui. Alors quand j’ai vu, en recherchant dans Google la formule « pour étouffer par avance toute révolte », le nom du portail, au début je n’y ai pas cru. J’y ai tellement pas cru que je me suis senti très mal puis j’ai éclaté de rire. Puis en vérifiant, en voyant les résultats apparaître, j’ai éclaté de rire. Rire nerveux, de malaise. Et j’ai pleuré. Faut dire que j’avais passé plusieurs nuits blanches à lire ce même texte en boucle sur les sites les plus divers, à passer en revue rapidement le contenu de tous ces sites, à ne voir pendant des jours que le pire et le moins pire. J’étais dans un sale état. Alors forcément, ça, ça m’a achevé. J’étais tout nerveux, fébrile, bizarre. Je venais de découvrir que ce que je prenais pour un épiphénomène de cloaque avait sali un truc qui comptait dans mon parcours. Un peu dur à vivre, mais je m’en suis remis : ce truc ça m’a ouvert une porte vers ce que je ne soupçonnais pas le moins du monde mais qui est devenu un espace d’exploration entier et nouveau. Parce que si cette foutue fausse citation se trouve dans des articles de revue à comité de lecture, merde, elle doit être dans plein d’autres textes imprimés. Parce que si des chercheurs se sont fait prendre au piège, c’est que tout le monde tombe. Et j’ai vérifié : tout le monde tombe.

Mais n’anticipons pas trop.

Dans Cairn, la fausse citation apparaît dans 3 articles de revue et un livre, recueil des actes d’un colloque. Je ne parlerai que des articles.

En février 2017, la revue Multitudes publie dans son numéro 67 un article de Thierry Goguel d’Allondans, Un corps social en travail (pp.188-197). L’auteur finit son article sur un large extrait de ce texte faussement attribué à Aldous Huxley. Il le date de 1939, Comme Mélanchon quelques mois plus tard.

En mai 2022, la revue Servir, revue des anciens de l’ENA et de l’INSP (Institut national du service public, qui remplace l’ENA), publie dans son numéro 515 un article de Xavier Lepage, président fondateur de l’IRENCO et de Aymar de La Mettrie, expert associé de l’IRENCO (Institut de recherche sur les environnements complexes), Métavers :enjeux, perspectives … et risques (pp.46 à 48). Un article creux sur les problèmes que poserait un internet parcouru à partir d’un casque de réalité virtuelle, qui donne un très court extrait de la citation, que les auteurs attribuent à tort à Günther Anders et utilisent pour euh … chais pas, être drôle malgré eux ? Ils me font penser à Jake Morgendorfer quand il bosse à Buzzdome et qu’il sort des mots branchés sans savoir ce qu’il raconte. Je vous laisse juger.

Maintenant le plus dingue.

La revue du Grand-Orient de France, Humanisme, a publié un article d’Alexandre Dorna, professeur émérite de psychologie sociale et d’histoire de la psychologie à l’université Caen-Normandie. Dans cet article, Latechnique, une source séduisante d’aliénationidéologique (pp.51-58), l’auteur attribue à Anders cette fameuse citation : « pour étouffer par avance toute révolte … ». Le plus choquant ici, ce n’est pas seulement la qualité de l’auteur, c’est la date de la publication : mars 2014. Ce que cet article révèle, c’est que, contrairement à ce que l’on pourrait croire, le texte ne s’est pas d’abord imposé largement sur internet pour essaimer ensuite dans des publications papiers, mais il s’est déployé en même temps sur internet et en imprimé. Même si, évidemment, ses apparitions dans des textes imprimés sont moins nombreuses que sur internet, et donc fatalement apparaissent un peu plus tardives. Mais 2014, ça reste tôt, et ça vient par quelqu’un de très respecté dont on pourrait supposer a priori qu’il maîtrise les sources qu’il mobilise. On a tort de faire confiance...

J’ai évidemment contacté ces trois revues : ni Servir, ni Humanisme n’ont daigné répondre. J’ai essayé d’attirer l’attention de Xavier Lepage sur Linkedin mais là encore il fait le mort. Trop la honte. Les coordinateurs du numéro de la revue Multitudes par contre m’ont répondu rapidement, favorablement et j’ai pu avoir avec eux des échanges très éclairants. Cela plaide à mes yeux pour leur sérieux et leur honnêteté. Ils ont immédiatement reconnu l’erreur et m’ont expliqué à la fois comment un numéro de revue est mis en place, les contraintes qui s’exercent sur les différents acteurs ; éditeur, coordinateur et auteurs, ainsi que les raisons pour lesquelles la fausse citation est passée sous les radars. En ce qui les concerne, Thierry Goguel d’Allondans est un auteur reconnu dans son domaine, auteur d’un livre qui fait référence, dont l’article est un résumé de thèses qu’il a déjà exprimées auparavant. Vu que les coordinateurs avaient pleine confiance en lui, que son article ne présentait pas d’idées nouvelles, ils ne l’ont pas relu avec l’attention qu’il aurait fallu, préférant accompagner et contrôler les articles qui venaient d’auteurs extérieurs au monde de la recherche. Les contraintes de temps, la nécessité de boucler le numéro des les délais imposés par l’éditeur et l’imprimeur forcent à ce genre de choix. Le portail CAIRN aussi m’a répondu. Ils disposent d’outils contre le plagiat, mais rien ne leur permet de lutter efficacement contre de fausses citations, d’autant plus que cela reviendrait à intervenir dans la vie éditoriale des revues qu’ils hébergent, ce qui n’est pas leur rôle. Conclusion : du faux, on en verra encore. Surtout dans des revues aussi peu réactives que Servir et Humanisme.

Après ces échanges, j’ai remarqué le point commun entre ces trois articles : leurs auteurs jouissent d’une grande confiance de la part des coordinateurs des numéros, les articles ne portent pas sur Anders ou Huxley, la citation n’est donc pas au cœur du texte et du propos, mais apparaît comme une petite friandise, comme un plus qui intervient en fin d’article. On comprend donc que la relecture passe vite dessus. D’autant plus que ce sont deux auteurs plus célèbres que connus, donc on voit passer le nom, on a le sentiment d’apprendre quelque-chose en plus de ce qu’on est venu chercher, et comme c’est pas un truc central, on ne se rend même pas compte qu’on a lu une ânerie.

Quelles qu’en soient les raisons, ce loot a ouvert un vaste horizon de trouvailles. La quantité de textes imprimés qui me sont apparus est incroyable. Il m’a suffit de taper « pour étouffer par avance toute révolte » avec une recherche format pour les documents en pdf. Et waw. Juste : waw. J’ai connu de beaux fou-rires, un brin désespérés les fou-rires, et des heures recherches repassionnées. J’ai découvert des textes de toute nature, de toute période et de toute orientation politique. J’en ai contacté plusieurs, je n’ai que peu de réponses. Et celles que j’ai eues font froid dans le dos.

THE UNCANNY VALLEY

Il m’est impossible de me souvenir de l’ordre dans lequel j’ai découvert ces textes. Ils sont tous arrivés en cascade. Comme quand on découvre l’avalanche dans Coolboarders 3. Je vais les évoquer dans l’ordre où ils m’apparaissent dans mes notes et mes souvenirs.

D’abord, des textes religieux. Je trouve trace d’un « Courrier de Tychique » tenu jusqu’en mars 2016 par Max Barret, un catholique membre du mouvement schismatique et traditionaliste (adeptes de la messe en latin et organisateurs de pélerinages à Lourdes) condamné pour abus sexuels, La fraternité sacerdotale Saint Pie X. Dans le numéro 491 de son Courrier, il attribue la fameuse citation à Huxley. Le Blogdelamésange en livre un commentaire délicieuxd’ignorance, avec lien vers le blog d’un Soralien qui affiche sans complexe son complotisme et son antisémitisme. La joie.

Autre texte religieux, que j’ai trouvé celui-là, une plaquette distribuée par laParoisse des Saints évêques de Nantes, le bulletin du 30janvier au 13 février 2022. Le texte y est attribué à Anders, mais l’auteur se fend d’une mention de Huxley en ouverture. Cette plaquette est éditée à 1500 exemplaires. L’auteur m’a affirmé tenir la citation d’un « ami libelliste » en qui il avait toute confiance, et qu’il a repris le texte dans le but de « réveiller » les gens. A coups de textes mensongers, vieille tradition catholique

Beaucoup plus drôle, des hommes et femmes politiques ont utilisé la fausse citation comme déclaration d’intention dans des magazines municipaux. Oui oui oui ! Dans le Tremblay-Magazine de juillet-Aout 2014 (ressource supprimée du site), L’udi (centre droit), réunie derrière Emmanuel Naud, utilise la citation page 22 dans sa presque totalité et l’attribue à Huxley (1932). En janvier 2023, dans le magazine municipal de la ville deCarqueiranne, page 34, Nicole Reynaud, artiste locale et « conseillère indépendante de l’opposition » (elle a quitté la majorité municipale courant 2022), utilise aussi la citation dans l’idée de défendre la culture. Elle l’attribue à Günther Anders. La culture n’en demandait pas tant. Enfin, fin 2020, Claude Conrod et Jocelyne Kervella-Lainé du groupe minoritairede la mairie de Plozévet croient citer Aldous Huxley en reprenant la citation bien connue : « pour étouffer par avance toute révolte ». Bah c’est perdu.

Autre grand défenseur de la culture, Jacques Remacle, administrateur-délégué de Artset Publics, association belge de médiation culturelle, peut se prévaloir de « 35 ans d’expérience professionnelle dans le domaine de la Culture » et d’être un « créateur d’entreprises sociales et commentateur des politiques culturelles » comme il l’affirme sur son profile Linkedin. Cela ne lui permet pourtant pas de citer correctement Aldous Huxley lorsqu’il prétend « améliorer un esprit critique et une ouverture à d’autres univers ». Contacté, jamais eu de réponse.

Peut-être le meilleur des musées mais pas la meilleure des coms … Culture toujours, le texte apparaît dans les dépliants distribués par Demain legrand soir, émission de radio (en 2018, attribué à Anders), par LeLiseron, petit magazine de promotion de la lecture, proche de Philippe Meirieu (attribué justement à Carfantan, mais dont le titre n’en reste pas moins L’obsolescence de l’homme, allez comprendre, en 2023), par les éditions C3, maison d’éditionhaïtienne, dans une plaquette de 2021 (attribué à Anders) et dans le magazine de liaison des amis de la morale laïquede Molenbeek, dans le numéro de septembre-octobre2020 (attribué à Anders, p21).

En novembre 2022, Dans ladépêche de l’Aube, l’hebdomadaire de la fédération de l’Aubedu PCF, Rémi partage un texte bien connu qu’il attribue àAnders : « pour étouffer par avance tout révolte ». Ce qu’on peut excuser, à la rigueur, d’un dépliant hebdomadaire quasi artisanal, on l’excuse moins de la part d’une revue qui, tout en s’appelant Dogma, prétend être une revue de philosophie. En réalité un torchon complotiste, covidosceptique, climatosceptique et j’en passe. Ce festival du pire prétend compter Pierre-André Taguieff dans son comité de rédaction, faudra m’expliquer. On trouve dans le numéro 25 en tout cas des articles de Louis Chagnon, directeur d’une association « nationale catholique » et ancien candidat du Parti de la France, créé par des dissidents du FN, de Pierre Lurçat, fondateur de la Ligue de défense juive, qui s’est alliée à Génération identitaire et a servi de service d’ordre au RN, qui est réputée pour ses actions violentes et ses partis pris extrémistes (pour en apprendre plus). Pierre Lurçat est aussi connu pour avoir écrit dans Causeur et Valeurs Actuelles ; un joyeux luron. Article aussi de Nicole Delépine, oncologue covidosceptique. C’est cette dernière d’ailleurs qui, dans un article intitulé très pompeusement :

LE TOTALITARISME EN MARCHE CHEZ L’ENFANT JUSQU’À L’ÉDUCATION SEXUELLE ET LA THÉORIE DU GENRE

croit citer Anders (p134) et ne fait qu’étaler son ignorance crasse. Pour elle, le livre de Anders montre que « l’obsolescence de l’homme est programmée » (on a vu que pour Anders, cela est absurde) et que le covid est la réalisation de ce programme, qui, rappelons-le, n’est pas de la main de Anders. Tout faux, donc.
Elle ose en plus écrire :

Les évènement des années Covid19 illustrent parfaitement l’application de ces principes, avec la diffamation sur tous les médias des plus grands scientifiques, comme le professeur Raoult, le prix Nobel Luc Montagnier ou A Henrion Caude entre autres, les traitant de complotistes, fous, etc…

Je ne m’en lasse pas. Moins drôle : y a de vrais journaux qui colportent cette fausse citation. C’est une habitude chez certains réacs de coller cetexte en commentaire d’articles de presse, dès qu’il est question de mariage pour tous et autres sujets qui déplaisent à l’extrême-droite. Mais des journaux n’hésitent pas à faire apparaître ce texte dans leurs colonnes. J’ai déjà évoqué l’article d’El Watan repris par Médiapart, je peux aussi citer l’édito du 17 janvier 2024 de Bernard Valetes dans les pages de L’écho de l’ouest : Le pire des dangers. Il y écrit, avant de dérouler l’éternelle fausse citation : « Avec une prescience assez extraordinaire, le journaliste et philosophe germano-autrichien Günther Anders décrivait en 1956, dans son monumental ouvrage L’obsolescence de l’homme, ce qu’il imaginait du destin de l’humanité dans les décennies qui suivraient. » Et là encore on voit tout de suite qu’il n’a pas lu Anders, mais a juste repris le texte sur internet sans chercher à en savoir plus. L’ignorance, il est là le pire des dangers ! Cet édito cependant donne bien la mesure de sa production éditoriale. Tout ce que j’ai lu de lui ne mérite ni d’être lu, ni d’être imprimé. J’ai contacté le journal. Pas de réponse.

Les magazines, je vous avoue que ça m’a surpris. Mais je n’aurai pas dû l’être. Sur la page Wikiquote de Anders, on trouve entre autre cet extrait :

« On mettra la sexualité au premier rang des intérêts humains. Comme anesthésiant social, il n’y a rien de mieux. En général, on fera en sorte de bannir le sérieux de l’existence, de tourner en dérision tout ce qui a une valeur élevée, d’entretenir une constante apologie de la légèreté; de sorte que l’euphorie de la publicité, de la consommation deviennent le standard du bonheur humain et le modèle de la liberté. »

Or, sur les Wiki, il faut généralement des sources secondaires. Ce bout de citation, comme d’autres, est appuyé par une source secondaire, Chosir la vie, nº 35, mars-avril 2022, p. 19. Ils ont dû mettre le texte en entier dans ce magazine, que je n’ai pas réussi à trouver. Quand je l’avais cherché, je m’étais juste dit que c’était des cathos d’extrême-droite, tendance manif pour tous. J’avais pas vu le plus évident : à savoir que la fausse citation était dans une saleté de magazine. Ça, je l’ai constaté bien après l’avoir su. Et c’est comme ça souvent avec ce qu’on a du mal à accepter. On le voit. Et quand on est enfin prêt, on comprend. Et on mesure le truc.

Mais y a pire. Il y a toujours pire. Cette fichue fausse citation court aussi dans les couloirs des écoles. Ouais, des écoles. C’est là qu’on mesure bien l’étendue du truc.

En 2014 et 2015, cette citation, attribuée à Aldous Huxley, apparaît dans un ensemble de textes publiés par la commission scolaire de Montréal, dans la rubrique « phrases, textes et images à méditer ». La personne qui coordonnait ces documents, Carole Marcoux étant déjà à la retraite quand j’ai contacté la commission, il m’a été impossible d’avoir plus d’information sur la nature exacte de ces « petites annonces de grande importance sur le thème de la solidarité et de l’écocitoyenneté » et je me gratte encore la tête à essayer de comprendre le lien entre ce texte de Carfantan et la solidarité.

Je retrouve la citation dans des listes de textes données par des professeurs de lettres ou de philosophie, parfois correctement attribuée, mais pas toujours. Je la trouve dans un devoir de Collège en 2019, qui force les élèves à déterminer en quoi Huxley est révolutionnaire, alors que le texte qu’ils ont sous les yeux n’est pas de lui. Je le trouve au Collège privé catholique Saint-Jean Hulst donné à lire à des élèves de 3° dans un concours delecture co-organisé par l’association soroptimist. Y a de quoi être trop pessimiste. Surtout quand on lit ce que certains collègues osent écrire publiquement. Dans une note de blog sur le site webpedagogique, site sur lequel des profs se réunissent pour dire des trucs, Sonia Staffa rédige une note de blog sur lestextes attribués à des auteurs qui ne les ont pas écrits. C’est louable. Elle écrit à propos d’un texte bien connu :

« Egalement, l’analyse qu’un critique,Günther Anders, a rédigée sur Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley, présentée comme étant un extrait même de l’oeuvre! Etonnant non?
Voici le début de l’extrait qui est l’objet d’erreurs répétées, copiées, aveuglément, servilement:
« Pour étouffer par avance toute révolte, il ne faut pas s’y prendre de manière violente. Les méthodes du genre de celles d’Hitler sont dépassées. Il suffit de créer un conditionnement collectif si puissant que l’idée même de révolte ne viendra même plus à l’esprit des hommes. L’idéal serait de formater les individus dès la naissance en limitant leurs aptitudes biologiques innées. [… »]
Evidemment, comme il faudrait (je l’ai fait) avoir lu tout le roman pour vérifier l’information, peu de gens le savent…
Sources: ma lecture du roman, tout simplement. »

Euuuh. Étonnant, ouais, étonnant. Au moins, on ne peut pas lui reprocher de répéter, copier, aveuglément, servilement. Juste de manquer gravement de méthode.

Mais y a mieux. Pire. Je ne sais plus. Plus fort en tout cas. La directrice du Lycéeprivé catholique les Maristes à Toulouse utilise cette citation,attribuée à Anders, en ouverture de son discours de remise dediplôme à ses bacheliers de 2022. Une fausse citation pour leur « maintenir leur cerveau en marche ». Faut pas confondre avoir le cerveau qui marche et penser comme un pied … Comme un pied malhonnête qui plus est : je les ai prévenus de la bévue, pas de réponse, pas d’action.

Mais il y a pire. Toujours. Il y a les deux derniers clous qui achèvent de sceller le cercueil où pourrit ce qui me restait de foi en l’humanité. D’unepart l’interview de Jean-Pierre Andrevon à France 3 région. Le 27 Avril 2020, le célèbre auteur de SF est interviewé pour la sortie de son Anthologie des dystopies. Il y cite un texte bien trop connu, qu’il attribue à tort à Aldous Huxley, qu’il situe, à tort, dans Le meilleur des mondes. Et là c’est l’incompréhension. D’autant plus quand je vois qu’il refuse de commenter cela d’aucune manière quand je le contacte par mail. Rendez-vous compte : le mec sort une Anthologie des dystopies, il place, dans un texte fondateur du genre et qu’il ne peut qu’avoir lu, sur lequel il ne peut pas faire l’impasse dans son livre, un texte qui ne s’y trouve pas et ne peut en aucun cas s’y trouver. Faute professionnelle. Vous êtes d’accord, faute professionnelle ? Cela soulève des questions, graves, sur sa méthode de travail et la connaissance des textes dont il parle. Je veux dire : soit c’est une truffe et ok on n’en parle plus, parce que clairement le mec il est pas basé, soit il sait ce qu’il fait : là, soit c’est parce qu’il s’est fait toxoplasmé par ce mème, auquel cas faut l’aider, soit parce qu’il le fait par choix idéologique. Auquel cas euuuuuuh. Je sais pas, mais auquel cas, quoi. J’ai contacté à ce sujet le journaliste qui a fait l’interview, j’attend d’en apprendre plus.

Enfin, le pire : La fausse citation apparaît, attribuée à Günther Anders, dans un éditorial de Denis Fucking Robert pour Blast. Le mec de Clearstream, du combat pour la vérité. Le mec qui m’a fait comprendre qui étaient Philippe Val et Richard Malka. Denis Robert quoi ! Cet éditorial pourtant je l’avais vu. Écouté plutôt. Sur internet, même quand on écrit, on fait toujours au moins deux choses en même temps. J’avais pas tilté, j’avais pas été choqué. Pourtant, en y faisant attention, j’aurai remarqué direct. Encore aurait-il fallu que je fasse attention. Mais là le pire, c’est pas tellement cette erreur, ou cette faute, dans la mesure où Denis Robert est journaliste.

Ce sont les réactions sous la vidéo youtube. 218 000 vues. 21 000 likes. 1508 commentaires. Dont un, de Anneroux3085 :

« Extraordinaire citation de Günther Anders. Je vais la faire lire à mes 140 élèves et la placarder en salle des profs;) ».

Putain par pitié Anneroux3085, ne fais pas ça.