mercredi 22 juillet 2026

Le Saint-Nicolas de la Pestilence (DTRH13)

 (20 novzmbre 2024)  Quand j’étais à la fac, j’avais un pote, là j’en ai oublié le nom faut dire que ça date. Disons qu’il était pas très regardant. Très sympa, très drôle. Mais pas très regardant. Son appart, c’était juste une grande chambre en bordel, il y dormait avec deux autres dans le plus grand lit que j’ai jamais vu. Dans une promiscuité que j’ai jamais pu vraiment démêler. Et, vu le bonhomme, que je n’avais pas envie de démêler de toute façon. Toujours est-il qu’il attirait à lui les gens les plus bizarres et non, je ne me compte pas parmi ceux-là. Si bien qu’il lui arrivait toujours tout un tas d’histoires improbables. Je ne pourrai pas vous en raconter la moitié. Toujours est-il qu’une nuit, errant dans les rues, il croise un autre type errant, genre pâle en imper, qui veut les inviter chez lui. Lui est partant, imaginez le truc, ses amis le retiennent. À défaut de les attirer chez lui, ce type leur offre des bonbons. Je vous jure que cette histoire est véridique. Les bonbons, m’a-t-il dit, avait des poils frisés collés dessus. On imagine tous très bien ce qu’il faisait avec ses foutus bonbons : il se les collait sous la tige. Il en a donné à chacun d’eux avant de disparaître. Tous ont jeté leur bonbon, sauf le pote en question dont j’ai oublié le nom. Il est tombé malade, gros mal de ventre, vertiges et le pire, c’est qu’il s’en étonnait.

Il aurait dû se méfier m’a-t-il dit en riant. Mais il était comme ça. Pire que naïf : nihiliste.

Si je l’évoque, c’est parce que depuis quelque temps je me sens un peu comme ce mec bizarre. Qui cherche à attirer les gens qu’il croise dans son trou de lapin et distribue à la cantonade des bonbons douteux.
Je me sens être moi aussi un St Nicolas de la Pestilence. Notez que je m’en vante pas. Mais je vais pas m’en repentir pour autant. Car après tout, ça mord, en dépit des poils et, pour une fois, pas par nihilisme. Je m’y suis frotté pendant un an à cette enquête, j’ai fait suer ma couenne pour que ce soit savoureux à lire, alors j’ai pas trop le choix de les distribuer à tout le monde maintenant, mes bonbons douteux, que tout le monde ait le même sale goût dans la bouche que moi. Un goût sale qui donne envie de cracher à la gueule de ceux qui merdent lourdement.

Et quand je vous dis que ça mord :

Joseph, de Trucsdephilo, a d’abord refusé poliment. C’est pas un nihiliste ce mec. Je l’ai contacté mi-juillet, il a refusé, mais il a alerté autour de lui, a fait tourner l’info, j’ai jamais trop su les retours qu’il a pu avoir. Puis avec le temps, malgré le caractère louche de toute cette histoire, l’idée a fait son chemin et il a décidé de faire une vidéo. M’aider à rendre l’affaire publique. Il revient dans sa vidéo sur nos échanges et ça j’aime bien, il montre les coulisses, laisse une bonne part à mon enquête. Et y a un trait de génie dans sa vidéo. Le montage met côte à côte Denis Robert dans son éditorial et Ploncart d’Assac dans sa conférence. Le passage me révolte et me retourne le ventre, il donne vraiment à voir et à vivre le problème : d’un côté, Denis Fucking Robert, Denis, réveille-toi merde, gros problème là mec gros problème … et de l’autre le fumet nauséabond, l’odeur de poubelles : l’antisémitisme supposé du texte sur lequel y a même pas besoin d’insister parce que si Ploncart le dit, le lien est fait y a pas à chier. Si y a bien un type taillé pour renifler la haine à même le cul, c’est lui. C’est déjà assez grave que Denis et Ploncart s’accordent entre eux, là ça vrille les nerfs de les voir quasi copains, chacun dans son style : le journaliste prolo de gauche et l’activiste aristo d’extrême droite.
Putain paye ton remake maudit d’Amicalement Vôtre, quoi.

Ce petit coup de génie dans les parties me console franchement de n’avoir pas pu faire moi-même une vidéo. Ça, qui fait franchement mal, jamais j’y aurai pensé. Je suis content de l’avoir vu. Tiens d’ailleurs, en parlant de youtube : le médecin espagnol repris sur Tik-tok, jamais il n’a lu la fausse citation à la télé, on est sauvé d’un sacré vertige. Il a une chaîne youtube, la reunion secreta qui m’a l’air bien bien conspi. J’ai pas encore trouvé la vidéo en question, mais l’extrait est bel et bien tiré de cette chaîne.

Deux mauvais livres

Et puis y a un truc de malade. Une question qu’il faut bien se poser. Dans combien de livres la fausse citation apparaît-elle ? Elle apparaît dans masse de livres auto-édités, mais ces livres ne sont pas des vrais livres. Joseph était persuadé qu’il y en avait plus que je ne le disais, que j’en avais ratés. C’est pas un naïf ce mec. Il voulait mettre à l’écran ce livre : Dis Grand-père, de Bachir Habiballah.
Le problème de ce livre, c’est qu’il est publié par une maison d’édition à compte d’auteur. Le pendule de Foucault de Umberto Eco met en scène une telle maison d’édition et c’est édifiant. Leur modèle économique ne repose pas sur la vente des livres, donc sur la recherche de lecteurs, ce qui supposerait des livres de qualité, bien écrits, bien corrigés, avec une belle couverture, de la pub, ce qui entraîne un coût important : (re)lecteurs, graphistes, gestion de la relation libraires/presse, etc. Mais sur la recherche d’auteurs naïfs prêts à payer pour être édités. Et ça, ça se trouve tout le temps. Tu pisses sur une fourmilière il t’en sort des centaines. Du coup, la maison d’édition, elle va pas rejeter un manuscrit, demander de réécrire des passages entiers, discuter le style, ce serait un obstacle entre la poche et le pognon. Mais une fois le contrat signé, à quoi bon faire la promo ? Ce serait dépenser de l’argent bien gagné. La manœuvre dégueulasse consiste à laisser mourir le livre, pour ensuite racketter une seconde fois l’auteur en lui faisant racheter son stock d’invendus menacé de pilon. De la littérature au rabais, écrite par amour-propre, comme mon blog, à ceci près que mon blog est gratuit. Et sans doute aussi confidentiel que Dis Grand-père de Bachir Habiballah.

Ce livre, je l’avais vu, mais refusé d’en parler. J’allais pas assurer la promo des rapaces. Les mettre à côté de vrais éditeurs, c’était leur faire un trop beau cadeau. Mais du coup, Joseph me donne l’occasion de leur offrir le cadeau qu’ils méritent.

À quoi on voit que cette maison d’édition est louche ? Il y a un onglet bien visible d’avis dans lequel les auteurs se disent satisfaits des services proposés par l’éditeur. Y a qu’un escroc pour faire ça. Sûr que ça fait partie du contrat. De plus, mais là c’est subtile, il faut regarder leur distribution. Pour les éditions du Panthéon, on a que du numérique et Hachette distribution. Ça fait sérieux Hachette. Ça fait vrai livre, entrepôts, libraires. Poussière érudite et vrillettes. Mais c’est de la merde.
Le truc, c’est que Hachette distribution a un service d’impression à la demande, ce qui fait que les maisons d’édition rapaces l’utilisent et mettent leur partenariat en avant :

Hachette Livre Distribution propose un outil destiné aux éditeurs d’impression à la demande à travers une joint-venture avec Lightning Source, le leader mondial.

C’est de la duperie. Donc méfiance si vous voyez ça. Parce que, oui, ça référence les livres auprès des libraires, mais ça les informe aussi que c’est de l’impression à la demande, donc du compte-ferme. Le libraire ne pourra pas le renvoyer et y sera donc de sa poche si le livre n’est pas acheté. Il émettra ses doutes auprès du client et le mettra en garde. Pire, c’est un partenariat avec Hachette distribution, non avec Hachette diffusion. Les livres de cet éditeur n’apparaissent dans aucun des catalogues qui permettent aux libraires de décider des livres qu’ils exposeront, ce qui fait que ces livres n’existent pas en librairie. Les libraires n’en entendent jamais parler et en général n’y touchent pas.
Hachette distribution mis en avant, avis favorables bien en vue sur la maison d’édition rédigés par les auteurs, tout ça, c’est warning.
Mais, le plus simple pour en avoir le cœur net, c’est de regarder depuis quand la maison d’édition existe, combien de livres elle propose, et de s’adonner à un petit calcul. Les maisons d’édition à compte d’auteur ou en autoédition, vu qu’elles sont aussi peu regardantes que mon pote, dont le nom décidément ne me reviendra pas, ce chiffre va être astronomique. C’en est parfois grotesque qu’on ne peut qu’en rire.
Ici, l’éditeur nous prête le bâton pour se faire battre :

« Créée au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, les Éditions du Panthéon a été relancée en 1992 et est aujourd’hui dirigée par Jeoffroy Delépine. Forte de son histoire, c’est aujourd’hui un éditeur à taille humaine qui a su allier la tradition littéraire aux nouvelles technologies de l’édition du livre.
Notre maison est installée depuis sa création à Paris, lieu emblématique de la littérature et de l’édition française et bénéficiant d’un rayonnement international.
Les 2 500 livres publiés à ce jour aux Éditions du Panthéon sont représentatifs de la littérature dans sa diversité. Dans notre démarche éditoriale, nous accordons une importance particulière au respect des valeurs humaines et éthiques, indissociables selon nous des préceptes humanistes qui président à tout acte de création littéraire.
N’hésitez pas à prendre contact avec notre équipe pour convenir d’un rendez-vous. Situés au cœur du 15ème arrondissement de Paris, nous nous ferons un plaisir de vous recevoir et d’étudier avec vous votre projet éditorial.
Experte et à l’écoute, notre équipe vous offre un réel savoir-faire ainsi qu’un accompagnement personnalisé pour préparer ensemble la publication de votre livre. »

Ah oui, autre Trigger-Warning, le site s’adresse aux auteurs potentiels, non aux lecteurs potentiels.
Regardez par exemple la présentation que les éditions du Sous-sol donnent d’elles-mêmes. ça n’a rien à voir. Là on a l’histoire de la maison d’édition, livrée sobrement, avec la mention d’un travail créateur concret (la rédaction d’une revue), et une invitation en fin de texte qui s’adresse autant aux lecteurs qu’aux auteurs. Tout le reste tourne vraiment autour des œuvres publiées, non autour des auteurs potentiels qui viendraient sur le site.

Calcul, donc. Les éditions du Panthéon existent depuis 1992, si on les suit, avec 2500 livres publiés en 32 ans, ça donne une moyenne de 78 livres publiés par an. Environ 6 par mois. C’est pas le pire, mais ça sent mauvais. Alors je ne sais pas trop ce qu’ils veulent dire par « éditeur à taille humaine », mais si ça veut dire petite équipe, bah je suis désolé, mais une petite équipe ne peut pas faire vivre 78 livres par an. C’est impossible. Et si c’est impossible faut pas y croire. Surtout pas se laisser pigeonner.
En comparaison, je vois un catalogue de 250 livres sur le site des éditions du Sous-sol. En se livrant au petit calcul, 250 livres publiés en 13 ans, ça fait une moyenne de 19,23 livres par an. Un peu plus d’un par mois. Bah là, même « à taille humaine », le défendre, le faire connaître, le faire vivre, c’est jouable. Et pour cause, les éditions du Sous-sol, vrai éditeur, ils l’ont fait. Par contre du coup, ils n’ont pas d’autre choix que de refuser des manuscrits. C’est le jeu.

Mais tout ça n’est qu’une digression.

Quand je lui dit, à Joseph, que Dis Grand-père, je l’ai vu et rejeté, il est déçu c’est sûr. Alors je check à nouveau avec lui, comme je le fais de temps à autres, Google books. Et bordel, le délire : y a livre que j’ai jamais vu. Il vient de nous apparaître comme Jésus à Thomas faut y mettre le doigt pour y croire. Je suis franchement excité comme un nihiliste qui se demande s’il doit manger le bonbon ou retirer le poil frisé qui y est collé d’abord. Et comme lui je gobe tout.
Je vais d’abord sur le site de l’éditeur : https://www.leseditionslabarbichette.fr/
Et là pas de doute, c’est une maison d’édition. Moisie mais maison. Deux livres, tous deux du même auteur, Christophe Bofarull, trois ans entre les deux, c’est correct. Ça sent un poil l’autoédition cachée, à mon avis c’est Bofarull lui-même qui la gère, mais enfin, rythme d’édition correct, ligne éditoriale claire, il cherche en effet des auteurs « motivés sur les thématiques suivantes:
– Management
– Négociation
– Gestion de conflit
– Ressources Humaines
– Psychologie
– Etc… »

Donc même s’il la gère, il suffira d’un livre par un autre que lui pour que ça me paraisse parfaitement legit. Le site affirme également que la maison d’édition a été créée par l’entreprise « growing trends ». Encore un poil frisé sur lequel tirer.

Je la trouve sur Linkedin cette entreprise, elle a deux employés : Christophe Bofarull, bingo, « expert en intelligence stratégique, négociation et protection des personnes », ça fait très militaire reconverti en conseil stratégique aux entreprises, ça se fait tellement souvent maintenant et à regarder son CV en ligne on n’en est pas très loin : il est passé par l’institut de haute étude de la défense nationale.
L’autre employée s’appelle Céline Bofarull, « présidente chez Growing Trends et Directrice de l’ANVL ». J’en déduis que c’est une entreprise familiale. Ou comme ça fait chic de le dire : « à taille humaine ». Christophe, de plus, est « professeur invité à l’Université de la Sorbonne, à l’École centrale et à l’INSP, où il donne des cours de négociation et de gestion des conflits ». INSP, vous vous souvenez ? On a vu ça déjà, avec la revue Servir. L’article minable sur le Métavers déjà repris par les corpo comme je le montre dans la note précédente, c’était dans un numéro coordonné avec le ministère de la défense. On parie qu’il a eu la fausse citation à cette occasion ? On parie que depuis il utilise la fausse citation en cours ? Je lui ai demandé, j’attends sa réponse avec la joie démesurée d’un enfant sage à l’approche des fêtes. Après tout : n’ai-je pas bien fait mes devoirs ?






Lisons le livre, maintenant qu’on s’est mis en appétit. Bon bah comparé à tout ce qu’on a déjà vu, déception. Je m’ennuie à le lire, c’est du conseil aux entreprises, avec références militaires classiques, de Sun Tzu à Napoléon et des passages creux qui me font pouffer de rire tant ça ressemble à du travail bâclé de lycéen :

« Le mot « influence » vient du latin médiéval « influentia ». Nous remarquerons une similitude sémantique avec le mot italien repris par l’anglais « influenza ». L’influenza est la maladie infectieuse bien connue sous le nom de « grippe ». »

Hé couillon, la définition d’Influentia, jamais tu nous la donne ?
Il est peut-être bon en stratégie le boug, mais en lexicographie il laisse à désirer. Déjà, quand on est sérieux, on ne se réfère pas au dictionnaire Larousse. On n’est plus au CM2 … On va comme un grand sur le site du CNRTL. Et là on découvre que influentia, en latin médiéval, renvoie à l’action attribuée aux astres sur la destinée des hommes. Donc bel et bien à un pouvoir caché et lointain qui détermine les gens à agir comme ils le font. Et là le mec a raté son occasion de briller et de mettre des étoiles dans les yeux des ses clients en les projetant au firmament. C’est ce qui arrive quand un besogneux fait le travail à moitié. On perd toute poésie.

Donc le livre pas fifou mais pas honteux, j’imagine qu’il ressemble à tout ce qui se fait dans le même genre. Même si là la couv’ fait franchement conspi. Ou livre scandale sur les VSS. Maladroit quoi.
Le passage sur Anders est plus croustillant et un peu plus loin, on trouve une citation de Gustav Meyrink (l’auteur du Golem) sans références : « les influences qu’on n’arrive pas à discerner sont les plus puissantes ». Google Books donne bien des résultats pour la phrase, mais aucun livre de Meyrink. À tous les coups il l’a eu sur le Figaro ou Ouest-France. Comme les autres d’ailleurs puisque les livres en question, de dev-perso ou d’ésotérisme, ont été publiés entre 2014 et 2024 (tiens, ces dates me rappellent quelque-chose …). Il semblerait que la citation se trouve dans une nouvelle, Les quatre frères de la lune, il me faudra regarder ça. Mais à mon avis, comme tous les livres du genre, le Bofarull grouille de citations non vérifiées, apocryphes pour la plupart. Fausses pour certaines. Il se paye le luxe de mettre deux fois la fausse citation d’Anders, mais franchement qui fait ça ?
Alors il n’y a, je crois, niveau citation, rien à attendre de ce type.


L’essentiel pourtant n’est pas tellement là.
Bofarull c’est personne, qu’un véhicule. J’étais certains que ça viendrait, et c’est là. Chaque année depuis 4 ans des livres sortent avec cette foutue fausse citation, et cette appétence pour ce texte toxique me … je sais pas comment dire, j’aime l’ignominie langagière, la vulgarité mais là j’ai plus de mot pour en parler, j’ai pas de mot assez sale pour exprimer très exactement ce que je ressens face à ça, mais enfin c’est là : j’étais sûr qu’au moins un livre nous sortirait cette année avec ce bonbon douteux, et le voilà, Bofarull nous le donne au moment même où on en a le plus grand désir. Alors j’ai pas trop d’autre choix, comme le St Nicolas de la Pestilence que je suis devenu, que de vous le jeter au visage, histoire que vous vous le rouliez une dernière fois sous la langue jusqu’à en avoir la nausée.




Return to monkey island (DTRH 12)

 (11 août 2024) J’essaie de retrouver l’état d’esprit qui était le mien au moment de la rédaction de cette longue enquête. Entre désespoir et hilarité, satisfaction d’avoir déterré l’essentiel, dépit de ne pas avoir mené cette histoire à son terme. Il était évident pour moi que tout ça devait être connu du plus grand nombre, et que pour ça, il fallait tout lancer sur Youtube.

Youtube, c’est the place to be pour ce genre de révélations.

J’ai mené l’enquête de janvier à mars, de mars à mai, j’ai rédigé script sur script, des sobres, des scénarisés, c’était fun, c’était le meilleur moyen de me décrasser de toute cette merde, de me remettre de la nausée des mois précédents. C’était fun, mais débile. Et vain. Et frustrant. Sans compétences techniques, sans matos, sans réseau ni relais, ma vidéo n’aurait pas eu plus d’existence que les pets que je me plaisais enfant à faire dans mon bain. Et ça aurait été pire que tout. Je me suis donc résigné à tout écrire et à remettre l’enquête clés en main à qui voudrait s’en emparer. J’ai écrit tout ça dans la fièvre, en rentrant du boulot, avant de partir au boulot, revivant tout. Envoyant ça à droite à gauche, mi comme une bouteille à la mer, mi comme une capsule kinder dans laquelle on aurait pété. Entre appel à l’aide et mauvaise blague, dans les deux cas cadeau empoisonné. Empoisonné pour moi d’abord, le péteur est le premier à se sentir : des questions restaient en suspens et ça c’est le pire. C’est le pire, parce que je savais que j’allais devoir y replonger sérieusement.

Du coup, quand j’ai décidé de consacrer un blog public aux fausses citations, PleaseUnquote, il était clair pour moi qu’il me faudrait replonger. Et la perle que j’ai remontée lors de cette nouvelle descente n’avait rien à voir avec celles qu’enfant je faisais dans mon bain. J’ai jeté avec elle une lumière définitive sur l’origine de l’erreur.

Mais revenons-y en détails. Revenons au détail qui m’a permis de trouver ce qu’il fallait. J’ai remarqué à l’occasion de cette note une fonction qui m’avait échappée jusqu’alors sur Facebook. La possibilité de chercher les posts par année. Il y manque la possibilité de trier ensuite par ordre chronologique, pour aider les historiens du temps présent et les fouilleurs amateurs, mais enfin, c’est déjà une avancée. Ça m’a permis de trouver des apparitions encore plus anciennes de la fausse citation, de la voir naître et grossir avant d’éclater à la surface et d’empuantir internet de ses relents nauséabonds. Exactement comme … enfin, vous avez compris quoi.

Huxley

Là, bizarrement, je m’y attendais pas. J’ai encore trop d’espoir, trop de restes d’idéalisme béat. Les premiers qui ont attribué ce texte débile à Huxley donnent comme source le texte de Carfantan ! Ils ont été sur son site, et ils ont cru que c’était Huxley et pas Carfy. J’étais sur le cul. C’est tellement con que ça ne peut qu’être vrai. Alors je regarde de nouveau la page incriminée, et ça me saute aux yeux. Carfy est un analphabète numérique. Il n’a aucune maîtrise de la mise en page et c’est à cause de ça qu’il a induit une bonne paire de ses lecteurs en erreur. Je ne lui jette pas la pierre. Comic sans MS et Papyrus ont donné de l’urticaire à tout le monde pour les mêmes raisons, et moi-même, souvent, quand je fais un fanzine ou un blog, je fais dans le moche et l’arbitraire. Y a pas à dire, c’est un métier. Il a mis son petit jeu littéraire en italique, entre guillemets, à côté d’une énorme couverture du livre de Huxley, alors forcément, les gens se sont fait avoir. Ont cru que c’était Huxley. Et c’est de là que c’est parti, les gens ont dû se passer le mot, et boum, MrMondialisation. Et à partir de là, on retombe sur ce que j’ai documenté. Drôles de petits débuts.

MAIS Y A PIRE.

Anders

Y a pire. Y a putain de toujours pire dans cette saleté d’histoire que ça en devient sordidement comique. J’espère que c’est la dernière galerie et le dernier loot. S’il y a plus à découvrir, amusez-vous, je vous le laisse. J’ai assez déjà de ma moisson de dégoût.

Donc, d’où vient la fausse attribution à Günther Anders ?

De la correction que MrMondialisation a apporté à son post Facebook. Ils l’ont d’abord attribué à Huxley, on leur a dit pas possible, ils ont corrigé. Mais ils ne pouvaient pas simplement dire que c’était de Carfy, Carfy c’est personne. Ça parle pas. Ils ne pouvaient pas dire qu’il s’était inspiré de Huxley, ils s’étaient déjà commis avec lui. Ils ont donc dit qu’il s’était inspiré de Anders. Qui parle à personne, dont tout le monde se fout, mais toujours moins que de l’autre. Et de ce fait, des types, mais pas qu’un, plusieurs, j’en ai trouvé trois, ont cru que c’était de Anders.


Je n’invente rien. J’aimerai bien avoir inventé ça. Mais le réel est tellement plus insensé que ce qu’on peut en penser. Trop drôle. Et trop décevant. On se plante, on corrige, c’est bien. C’est très bien c’est ce qu’il faut. Mais derrière, quand on se plante, on entraîne les autres, quand on corrige, d’autres se méprennent encore et leur méprise est pire encore que la première erreur. C’est du pur délire. Parfois, faut croire, vaudrait mieux se taire. Se contenter de péter dans son bain et appeler la bulle qui crève à la surface un post, et l’odeur de merde une réputation. Toujours mieux que de se faire afficher publiquement.
Et de là, on retombe sur ce que j’ai documenté.

Des perles en cascade

Mais dans tout ce que j’ai écrit, mine de rien, y a un manque. Je l’ai dit, Carfy, il a fait une interview pour Kaizen sur le sentiment de la nature. Malheureusement elle n’est plus en ligne. On peut heureusement se consoler par ses interventions radio/télé :



Ici on est sur Baglis Tv, c’est du New-age pur jus de chaussette. Carfantan se retrouve à parler avec un intervenant, Alain Gourhant, qui a fait un mémoire sur Nietzsche, certes, mais pour qui le plus important fut l’apprentissage du yoga pendant 10 ans. Et là c’est la dégringolade :

Commence alors une autre vie avec l’apprentissage des psychothérapies sous forme de nombreux stages : la programmation neuro-linguistique (PNL) jusqu’au maître praticien, l’initiation à la Gestalt-thérapie (à l’EPG), la formation de Conseil en Santé Holistique (Rémi Filliozat), la thérapie psychocorporelle venant de Wilhem Reich (Gérard Guasch), la PNL de 3e génération avec Robert Dilt, l’hypnose éricksonienne avec Anné Linden et Stephan Gilligan, la respiration holotropique de Stanislav Grof avec Patrick Baudin, la thérapie EMDR (niveau 1 et 2), auxquels il faut ajouter : la méditation (vipassana et zazen) et le qi gong (Karfung Wu).
Toutes ces techniques l’ont conduites au métier de psychopraticien et c’est la rencontre avec les écrits de Ken Wilber qui lui a permis d’organiser toutes ces pratiques en un tout cohérent : la psychothérapie intégrative. https://www.baglis.tv/intervenants/3213-alain-gourhant.html

Fier de ce passif aussi étouffant qu’une cascade de perles au cou d’un naufragé, il peut affirmer sans trembler des genoux, parlant de Ken Wilber :

C’est très important pour Ken Wilber l’harmonisation en même temps, parce que, bon, pour une bonne raison parce que moi je m’intéresse à l’astrologie, il est ascendant balance hein, il est verseau alors c’est un très très fort verseau, il a trois planètes en verseau donc très intellectuel et très, euh, dans le mouvement de, de Ferguson, du, enfin de, c’est c’est l’ère du verseau c’est un très fort verseau mais ascendant balance, avec Neptune en balance, et donc il est toujours heu, il cherche l’harmonie, l’harmonie toujours, il cherche à harmoniser les choses et justement ça la théorie des holons c’est une harmonisation en évolution. On essaie de penser l’évolution dans une harmonie

Après ça je ne sais pas ce qu’il raconte, j’ai tout coupé. La merde je la flush, je la tartine pas. Enfin, je juge pas, chacun son kink, mais Baglis tv, clairement, c’est pas le mien.


Cette radio, là, c’est spécial. L’intro dit déjà tout, on ne sait pourtant toujours pas de quoi ça va parler :

Si vous aimez le mystère, le paranormal, et que vous souhaitez en savoir plus sur les recherches en cours, et bien restez avec nous sur Fréquence évasion et découvrons ensemble en compagnie de scientifiques et de témoins les phénomènes que l’on dit surnaturels.

Ouais bah sans moi. Je dis « sans moi », mais je l’ai écoutée en entier cette émission. Je ne me souviens plus de quoi ça parle tant c’est vide, je me souviens juste d’un pote qui m’a dit tout du long avoir eu le générique de Jayce et les conquérants de la lumière en tête. C’est vous dire le niveau du truc...

Mais il n’a pas fait que participer à des émissions new-age. Il a aussi participé à des revues new-age. Je pense que je l’ai dit déjà, mais Carfy n’a rien écrit dans des revues de philosophie. Par contre, il a participé 10 fois à larevue 3°Millénaire de 2003 à 2017. « Revue de libre recherche spirituelle ». Il y livre des articles qui à l’image de tout ce qu’il fait se trouve être entre philosophie et new-age cringe. Je pourrai consacrer une note à compiler ce que j’ai trouvé sur ses participations à la revue, mais l’intérêt, dans le cadre de cette enquête, est minime. Cependant, les présentations des numéros que la revue livre sur son site méritent parfois le détour. Je vous laisserai découvrir ça par vous-mêmes si le cœur vous en dit.

Par contre il est cité :

Il a donc bien une existence académique en tant qu’auteur, non pour ses propres productions, mais pour les reprises et les références qui en sont faites dans des articles.
On le retrouve cité dans des articles référencés sur GoogleScholar. 8 pages s’affichent, mais pour l’essentiel, ce sont ses livres autoédités et des traductions dans d’autres langues d’articles écrits d’abord en français.

Il est aussi cité sur Youtube. Avec des apparitions de la prosopopée qui m’avaient échappées, parfois correctement attribuées, parfois mal attribuées mais corrigées, et parfois pas du tout corrigées :

Ce court-métrage aurait été très sympa sans une récitation des néoprotocoles des sages de sion au milieu.


Ici, c’est « Hommes différenciés » et si ça sonne mascu d’extrême-droite, c’est parce que très certainement c’était le projet. On trouve sur sa chaîne des conférences de Gustave Thibon, essayiste ultracatho, proche de mouvements maurassiens, des extraits de Jünger, de Saint-Augustin, Heidegger qui lit Hölderlin, sérieux quoi !, du Gabriele d’Annunzio et du Spengler, donc en gros, la crème des intellectuels fascistes du début du XX° siècle. Et au milieu de ça, mais ça n’étonnera personne, Carfy, et au milieu de ça, et là pour le coup c’est étonnant : une vraie citation de Günther Anders. Moi non plus au début j’y ai pas cru, mais clairement c’est là. Et ça me vrille autant le cerveau que tout le reste.


HYM media (lire : immédiat) est une radio axée spiritualités new age. La première description qu’on trouve pourtant est presque innocente : « Hym.Média a pour vocation de rassembler, de faire des ponts entre différentes approches et visions du monde, de susciter le questionnement, l’autonomie et la responsabilité ainsi que de se réapproprier les dons et talents créatifs propre à l’Être Humain. »

« Se réapproprier les dons et talents créatifs propres à l’Être Humain », ça, c’est du développement personnel. Les majuscules font très new-age. Mais sur la page tipeee, Laurent Fendt, un des fondateurs, dit clairement les choses en enfilant les perles comme moi enfant dans mon bain :

Une vingtaine d’années maintenant que j’explore certains domaines comme :
Qu’est-ce que la conscience, l’univers, les religions, la spiritualité, la philosophie, l’ésotérisme; le mysticisme et les symboles, le pouvoir de l’esprit sur la matière, les énergies libres/alternatives, les médecines dites parallèles, la politique, l’économie, l’histoire, etc…
Aujourd’hui, cela fait 1 an et demi que mon équipe et moi avons donné vie à HYM.MEDIA

Et Hym media suit la même voie, il suffit de regarder les programmes proposés par la chaîne youtube. Il y a bien ce new age constant surtout avec les programmes Darshan et quantic planet ce qui est en haut est comme ce qui esten basles momies non humaines de nazca, avec parfois les références fascisantes que l’on commence à bien connaître maintenant : René Guénon, symboles de la science sacrée ; on y trouve du new-age bien bien perché : Dolores Cannon, qui raconte comment l’hypnose régressive permet de renouer le contact avec les aliens qui nous ont mis sur terre et nous cultivent comme des plantes. Du chanvre visiblement. Mais le plus intéressant, c’est Antenne libre, avec des sujets qui annoncent la couleur bien brune du new-age : Le changement climatique est-il réel ? Immigration, quel est le problème ? Trump … un miraculé, unsauveur, un messie ?

L’animateur donne extérieurement une apparence de neutralité, mais, enfin, plutôt : MAIS, quand on prête attention à ce qu’il raconte, on voit qu’il est enfoncé jusqu’au cou dans la désinformation. Sur le changement climatique :

Si vous pensez qu’il y a un changement, est-ce que ce changement serait dû d’après vous à de l’ingénierie, ou de la rétro-ingénierie climatique, euuuuh, ou est-ce que c’est, ça serait d’ordre naturel peut-être ? On pourrait amener ou aborder les cycles du soleil, enfin voilà, je laisse la porte grande ouverte et plus loin : c’est un sujet qui fâche aujourd’hui c’est bien évidemment ce par quoi, avec l’agenda 2035, 2030-2035, du forum économique mondial, ou de Van Der Leyen, d’ailleurs hein c’est ce que la gauche va aussi nous vendre c’est  »Mon dieu mon dieu, changement climatique etc » donc on a que des personnes, soit disant des professionnels, des personnes du GIEC, j’en ai parlé dans les émissions, qui nous disent  »Oui oui oui réchauffement, catastrophe, ah lala euh fin du monde etc » (attitude dubitative) qu’est-ce que vous en pensez ? Là j’ai cru qu’il avait fini. Mais non. Y a quatre heures d’émission faut combler et bien cadrer le débat en mode conspi d’extrême droite. Il reprend : est-ce que pour vous c’est réel, c’est concret, et si tant est que vous n’y croyez pas, on va dire à la doxa officielle, je vous demanderai s’il vous plaît d’avoir à nous donner des éléments qui soient, entre guillemets, factuels.

Bah oui, entre guillemets ça va sans dire. Peut pas y avoir d’argument factuel pour le déni climatique mon gars. Mais ridiculiser le GIEC, dire que le consensus scientifique est de la doxa officielle de gauche, c’est tout de suite biaiser le débat, réduire les éventuels contradicteurs à des imbéciles décérébrés par l’idéologie. J’ai l’impression d’avoir écouté un sous-Pascal Praud et du coup, l’émission sur l’immigration et Trump, je les ai pas écoutées. Seul et sans popcorn, c’est contre-indiqué.


Là, on a Radio Pléiades et comme son nom l’indique, théorie guerre planétaire et reptiliens. Toute l’émission vaut le coup, puisqu’il y est question … de chambres à Tachyons ! Big up à G.Milgram au passage. Alors ils citent correctement Carfantan, aucun souci, au delà de la nature ultra douteuse du texte en question j’entends, mais enfin pas étonnant qu’on le retrouve cité là-dedans vu qu’il partage leurs vues.


On a aussi ce mec. C’est le truc le plus extraordinairement con que j’ai pu lire. Fou rire garanti. Sur son site il vend des livres éducatifs autoédités à destination des enfants. Cringe. Ici il s’appui sur J-P Petit, le scientifique qui communique avec des extraterrestres pour penser les sciences du futur, sur Carfy, et sur un troisième que je vous laisse découvrir, qui serait sans doute très étonné de se retrouver là. Toute sa chaîne mérite le détour, mais cette autre vidéo est priceless et dit je pense le fond nauséabond de ce type et toute sa médiocrité : https://www.youtube.com/watch?v=BNr3gjCd6qA


On a ce musicien colérique et pseudo intellectuel. Sans doute en colère contre lui-même de ne pas être Richard Pinhas.


Un autre musicien, la musique me plaît plus, mais il attribue la prosopopée à Huxley et rajoute une face d’alien. Sérieux …


Là, on a ce que je craignais le plus. Une table ronde du FNEGE. Je connais pas, je regarde la description :

Créée par l’Etat français et les entreprises, la FNEGE a eu pour mission, à l’origine, de développer en France l’enseignement supérieur de gestion pour le porter à un niveau comparable à celui des grands pays industrialisés. Les programmes qu’elle a alors financés ont permis, dans un premier temps, la formation d’un corps professoral de gestion de haut niveau. Dans un second temps, la FNEGE a favorisé le développement de la recherche en gestion (formations doctorales, associations académiques, publications, notamment la Revue Française de Gestion).

Ok, ça me semble un minable marigot, mais qui suis-je pour juger. Je regarde les intervenants :
Cécile RENOUARD, Directrice scientifique du programme CODEV – Entreprise et développement, ESSEC Business School, et Présidente du Campus de la Transition
Fabrice FLIPO, Professeur à Institut Mines-Telecom Business School
David-Henri BISMUTH, Directeur, Metaverse & AI Catalyst, PwC France & Maghreb
Patrice COCHIN, Directeur de l’expérience digitale, Michelin

Et que font ces génies du marketing et du numérique ? Ils citent (enfin, elle, c’est Cécile Renouard) l’article de Servir, Enjeux, perspectives … et risques que j’ai étrillé déjà, et à travers lui, la fausse citation de Anders. Mais bordel de merde, voilà le problème avec ces saloperies de fausses citations ! T’as un mec qui n’a jamais lu un livre en entier, qui sort d’une grande école, grande école qui n’apprend ni à réfléchir, ni l’éthique intellectuelle mais à briller et à copiner, qui te pond un article minable pour étoffer son CV dans la revue de ses potes sortis de la même grande école, il te glisse sans réfléchir une fausse citation qui pue la merde dedans, et derrière, t’en as, sortis d’une autre grande école, « directrice scientifique du programme CODEV » ou détenteur de n’importe quel autre titre ronflant, pour reprendre ça tout crème. Sans recul, sans réflexion, sans rien. Et tout le monde autour de rire et d’applaudir comme des otaries de cirque. En même temps, comment lui en vouloir ? cela a été dit d’abord dans un colloque organisé par l’armée de terre, reproduit tel quel dans la revue de ce qui était avant l’ENA. La crème de la crème sur le gâteau. Bah la crème, désolé de le dire, elle a sacrément tourné.

Ici, un webinar de Ludotic, société spécialisée en expérience utilisateur. L’intervenante reprend la citation, attribuée à Anders. Ça n’a pas fait beaucoup de vues, mais je ne sais pas combien ont assisté à la présentation.


Halterophilo, comme son nom l’indique, intello mascu d’extrême droite. Cite correctement Carfantan. 815 vues en 2 ans là où la première vidéo avec Pierre Hillard (extrême droite ultra catho, ultra conspi) sur laquelle j’ai cliqué a fait 60k vues. Comme quoi, le principal intérêt de sa chaîne, c’est pas lui, c’est Pierre Hillard.

Lui, j’ai pas compris grand chose, mais ce que j’ai compris, c’est qu’il rend dispo en arabe la fausse citation et, j’imagine, n’en dit rien de bien intelligent.


Ici, on a Sapiens-Education, une plate-forme numérique d’apprentissage. Et pour présenter un site éducatif, quoi de mieux qu’une fausse citation de Anders ? Hein ? Hein ? Achevez-moi par pitié …

CPC Kingdom, c’est un « cabinet de développement d’applications informatiques » basé en Inde. En INDE ! Voilà, la citation a fait le tour du monde. Y a plus qu’à trouver une traduction en japonais et en lapon et on pourra tous se tirer une balle pour ne plus y penser.

Ici, dans une troupe de théâtre sans public, vu le nombre de vues, vraiment sans public, une comédienne lit la prosopopée comme si elle était de Huxley. C’est le passage le plus drôle de la vidéo un poil cringe, comme le sont souvent les vidéos de confinement.


Là une webTV ultraconspi, à voir parce que la présentatrice écorche le nom et appelle l’auteur « Canfrantan ». C’est marrant. En plus elle dit que c’est tiré d’un livre, comme tous les autres conspis qui ne font pas leurs propres recherches.

Ici Jean-Michel Conspi (M. Verdi, mais allez donc essayer de le traquer sur internet avec un blaze pareil, donc pas plus d’infos) fait plus de vues en crachant sa haine de Davos et son ignorance crasse à la face de ses auditeurs. Moi-même, qui ne me compte pas parmi ceux-là, je me suis senti sali, mais j’ai décidé en cours de route de ne plus faire d’allusion aux prouts, alors il n’y aura pas d’humour douteux pour ponctuer la vidéo. Juste une énième vidéo douteuse et plus aucune raison d’en rire.


Enfin ce second Ploncard d’Assac qui revient avec le pseudo-Anders pour s’en prendre aux Franc-maçons. Complotismes d’hier et d’aujourd’hui, unissez-vous et jetez-vous dans le canal.

Mais pourquoi donc se limiter à Youtube ?

Ainsi sur Odysee, le Youtube des bannis des youtube, on trouve, parmi ceux que j’ai pas déjà évoqués : https://odysee.com/@AKINA:7/lectureinspirante-l-obsolescence-de-l:4, en description de cette vidéo où toutes les théories fumeuses y passent :https://odysee.com/@AH-D%C3%A9brief:c/Live—Tonton-Posture-et-Anne-Lallemand-d%C3%A9briefent-le-live–02-novembre-2022-:d, cette merde : https://odysee.com/@jerome.ravenet:8/gunter-anders,-l’obsolence-de-l’homme,:e, cette autre, qui lit le site de Cosmydor qu’on a déjà vu : https://odysee.com/@cryptoinvest:3/covidisme-avenement-de-l’obsolescence-de:b, ça, qui heureusement n’est pas une vidéo : https://odysee.com/@vivreautrement:6/Gu%CC%88nther-Anders:7, une vidéo avec le pseudoAnders, en ITALIEN : https://odysee.com/@alfaomegachannel:c/%E2%9D%8C-l’uomo-ignorante:3, sur VK, le facebook russe, Nadalet nous livre une contrefaçon de Anders à 21:50 : https://vk.com/video430568862_456241527, sur Facebook le Petit Albert et les extraordinaire, un conspi canadien lit dans un livre complotiste La conspiration des élites n’est plus une théorie (p187), de Faydit, la citation du pseudoHuxley, ça se passe à 1:11:50 ici : https://www.facebook.com/temoignerpourbriserlesilence/videos/413203927987456/, et encore des canadiens (Sébastien Desautels) à 15:20 qui pensent citer Anders, mais comme d’hab, c’est raté : https://www.facebook.com/SebastienDesautels.Pagepublique/videos/3508081046121526. Et sur TikTok, faudrait mener une recherche dans toutes les langues, parce que j’y ai vite trouvé le pseudoAnders en espagnol :

Ce mec qui parle dans la vidéo originale semble être le Dr José Miguel Gaona, tellement legit le mec qu’il a une page wikipedia : https://en.wikipedia.org/wiki/Jos%C3%A9_Miguel_Gaona Je me suis dit que le mec devait être important parce que la vidéo fait vraiment talk-show télévisé et j’ai bien peur là que le truc vienne de la télé et non du net. (EDIT : l'extrait vient d'une chaîne youtube conspi) Je pensais clore toute cette histoire avec cette douzième note. Mais faut croire qu’il y en aura une treizième. Et que je vais devoir me remettre à l’espagnol.


Here comes a new challenger (DTRH11)

 (3 août 2024)

Wait what ??

J’étais parti pour faire un historique de la présence de la citation sur Twitter/X, parce que c’est là un des pans d’internet que je n’avais pas du tout exploré (spoiler alert : beaucoup de fachos et de mecs de droite droite, des complotistes, mais aussi quelques comptes manifestement de gauche, d’autres d’infotainment ; beaucoup de Anders, un peu de Huxley, donc on y voit ce qu’on a déjà vu) et au milieu de tout ça : un JohnP, compte qui retweet des trucs complotistes et d’extrême droite, un des nombreux caniveaux d’internet, donc, balance je ne sais pourquoi en anglais, alors que le post d’origine est en français et tout ce qu’il reposte est en français, que la citation soit-disant de Anders est en fait de Deleuze ! (EDIT : ChatGPT qui hallucine ?)

Je continue comme je peux à chercher, mais franchement, là, je ne comprend pas, mais pas du tout.

Que faire ? (DTRH10)

 (11 juin 2024) Qu’est-ce qu’on vient de voir, sérieux? J’essaye de réunir mes idées mais j’ai du mal. Beaucoup de mal. Qu’est-ce qu’on vient de voir ? De vivre ? Tout ça aurait dû être simple, très simple. Surtout rapide. Surtout drôle. J’ai un peu perdu l’envie de rire, j’aurai plutôt envie de fuir. Fuir les conclusions qui s’imposent, qu’il faut bien exposer, avec les questions en suspens. Non pas des questions qui resteraient sans réponse malgré l’enquête. J’ai répondu à tout : l’origine est perdue, l’ampleur est sans limite, Carfantan est connu, le texte pue la haine. Mais les questions nombreuses, graves, qui naissent de cette enquête que je crois finie.

On a un texte qui depuis 10 ans fait l’unanimité sur internet. Tout le monde en est fou de cette citation. Au point de la diffuser plusieurs fois, plein de fois, sans jamais s’en lasser. Au point de se méprendre, le plus souvent, complètement à son sujet. De manière inexplicable, quand elle est attribuée à Huxley. De manière excusable souvent, quand elle l’est à Anders. Mais ce texte dont tout le monde raffole est trop proche des Protocoles des sages de Sion pour que cela ne doive pas nous alerter. Et qu’on ne me dise pas qu’en dépit de ces parallèles incontestables, la citation semble dire quelque-chose de vrai sur le monde, sans quoi elle n’aurait pas reçu une telle approbation. Cela je ne peux pas l’entendre, ou alors il faut en tirer toutes les conséquences :

Si vous trouvez cette citation intéressante, si vous êtes d’accord avec elle, si elle vous semble dire quelque-chose de vrai et de juste, allez-y, mais allez jusqu’au bout de votre idée : dites que les Protocoles des sages de Sion est un texte intéressant, avec lequel vous êtes d’accord, qui vous semble dire quelque-chose de vrai et de juste. Et puisque vous êtes d’accord avec les Protocoles, acceptez d’aller au bout de votre idée. Acceptez de dire que vous pensez que les juifs tentent de dominer le monde.

Mais n’allez plus aimer cette citation tout en récusant son fond nauséabond. On ne peut pas tenir les deux positions. Plus maintenant, plus devant moi.

Que penser donc de ceux qui l’ont propagée sans savoir ? Les Mélanchon, les Denis Robert, les Dorna, les Goguel d’Allondans, les très nombreux internautes et auteurs qui l’ont diffusée sans savoir, sans se douter, sans chercher ? Les profs, les proviseurs, les écrivains, les éditeurs, les équipes éditoriales, qui ont tous participé à sa légitimation ? Sans haine ni arrière pensée ? Il va falloir qu’ils corrigent. Ils va falloir qu’ils expliquent, qu’ils nous aident à comprendre. Comment une telle chose est possible. Comment, un siècle après les Protocoles, son résumé jouit d’une popularité sans limite.

Une popularité qui, sans que je sache à quoi elle tient, manifeste ce que j’envisage comme étant un antisémitisme subliminal, un complotisme subliminal, diffusé sans qu’on s’en rende compte dans nos mèmes, nos jeux, nos histoires peut-être aussi, en tout cas dans notre vie numérique. Un antisémitisme qui s’installe, un complotisme qui s’installe, toujours sous le seuil de conscience, à peine perceptible. Et qu’arrivera-t-il quand il passera enfin le seuil de conscience ? Il faut que ce soit avec cette enquête, il faut que ce soit avec des questions et pas avec des pierres, avec des inquiétudes et pas avec des procès. Il faut qu’on fasse quelque-chose de, et contre, cette fichue citation. Avant qu’elle fasse quelque-chose de nous.


Aussi délirante qu’elle soit, je n’ai pas abandonné mon hypothèse. C’est pour le moment la meilleure que j’ai. Cette citation est un toxoplasme, et nous sommes son véhicule. Sa véritable cible devrait être claire maintenant. Et je dis bien que c’est la cible de la citation en tant que phénomène internet, en tant que mème, il faudrait voir, peut-être est-ce le mème politique français le plus relayé, peut-être est-ce le premier d’envergure. En tant que phénomène, sa cible est claire maintenant. Mais en tant que phénomène, ce texte n’a plus grand chose à voir avec son véritable auteur. Car enfin, si tout ce que j’ai avancé tient la route, le complotisme et les idées politiques de Carfantan ne sont pas en jeux. Les nôtres par contre ….

Alors, sommes-nous tous devenus complotistes sans le savoir, sans le manifester encore, et pire que ça, ou bien sommes-nous juste les véhicules d’un texte qui entretient une haine larvée, destinée à passer par tous dans l’espoir de trouver ses véritables cibles, ceux et celles qui peuvent être convaincus, chez qui la haine passera le seuil de conscience, qui agiront en conséquence ? Peut-on vraiment accorder ainsi une volonté à une phrase, à un texte, à un phénomène de transmission ? N’est-ce pas sombrer dans une pensée magique qui considère que les mots sont porteurs de volonté et ont des effets puissants à distance ? Je préférerai pouvoir abandonner ces visions délirantes au profit d’explications plus rationnelles ; mais faut qu’on me les donne ces explications. Je les veux. Je les attends.

D’autres questions par contre, très prosaïques, se sont imposées à moi à l’issue de mes recherches.

La première concerne le statut et l’usage des citations. Il est clair que pour beaucoup la citation vaut œuvre et pensée. Beaucoup m’ont fait cette réponse que la citation encapsule la pensée d’un auteur et permet de s’en saisir. On a vu le résultat... Mais je crois que ça c’est qu’une rationalisation, qu’il y a quelque-chose de plus sombre et inavouable dans le fétichisme de la citation que beaucoup partagent. L’effet d’intimidation et de sidération. L’intimidation d’une part parce que l’on croit à tort qu’un type qui est capable de citer Voltaire, Anders ou Hugo est un type qui connaît Voltaire, Anders, Hugo. Quand je crois, le plus souvent, qu'il connaît juste une citation qu’il ne maîtrise pas. Qu’il exploite et utilise. Pour intimider. Pour sidérer. Parce que certaines sont impressionnantes, si impressionnantes qu’on ne sait pas quoi leur répondre et puis répondre à Günther Anders ? N’est-ce pas présomptueux ? Alors on ne répond pas. On ferme sa gueule. Et l’imposture gagne.

Mais cette imposture qui fait système elle est apprise, forcément, elle est une méthode inculquée, forcément, sans quoi ça ne marcherait pas si bien. Alors il faut mettre au jour ces habitudes d’apprentissage. J’ai envie de savoir le statut qui est donné aux citations dans les prépa, dans les grandes écoles, à la fac. On doit savoir pour mieux comprendre toute cette fichue histoire.

Liée à cette première, il y a manifestement des questions à poser à certains sur leur éthique de travail (je pense à Bidar), mais plus généralement sur leur méthode de travail. Comment Andrevon se retrouve-t-il avec cette citation qu’il croit d’Huxley sur son bureau ? N’a-t-il pas Huxley sur ses étagères ? Pareil Bidar ? Pourquoi des auteurs par ailleurs sérieux (là je ne pense pas à Bidar) se sentent-ils obligés de poser une citation qu’ils ne maîtrisent pas pour clore un texte ou un article ? Est-ce par peur que l’article ne soit pas bon ou une stupidité qu’on leur a inculquée et dont ils n’arrivent pas à se défaire ? Comment conçoivent-ils et s’organisent-ils pour aboutir à des textes qui sont fautifs à ce point alors qu’ils ne pensent pas un seul instant mal faire ?

Il doit bien y avoir des travaux de réalisés, je sais pas, de sociologie, sur le travail intellectuel en train de se faire. Où sont les travaux, quels sont les travaux qui pourront éclairer ce qu’on a vu ?

La troisième concerne les spiritualités orientales et le new-age, comme pentes glissantes vers le complotisme et la haine, ce qui, je crois, de plus en plus, est bien documenté. Mais il y a des mécanismes que j’aimerai bien connaître. Est-ce que ça tient aux éléments portés par ces croyances ? Est-ce que ça tient à la sociologie de ceux qui les partagent, aux rencontres que l’on fait avec les autres croyants, qui, possédant par ailleurs des idées dangereuses, nous entraînent de leur côté malgré nous, est-ce que ça tient aux pratiques qui se greffent autour ou au fait qu’historiquement, beaucoup d’anciens nazis ont investi ce domaine et l’ont utilisé pour faire porter leurs idées ? Est-ce que du coup, le new-age est intimement nazi et nazi sans retour ?

Enfin, mais là aussi je crois c’est très documenté, toute cette histoire met en jeu notre liberté, plutôt notre absence de liberté sur internet et notre profonde dégradation. Sur internet, nous sommes des opérateurs de textes. Nous les likons, nous les commentons, nous les partageons. C’est la seule chose que les textes nous demandent. Ils n’ont pas besoin d’être compris, d’être lus, ils ont besoin de circuler et pour cela, de nous. Moi ça m’inquiète, un monde de textes que plus personne ne comprend faute d’être incités à les lire. Ça donne cette foutue citation, sur facebook, sur internet, dans les revues de sciences humaines, dans les éditoriaux des journaux, en déclaration d’intention des élus locaux, en devoir de collège, en discours de remise de diplômes. Parce que tous, tous, ont d’abord pris ce putain de texte sur internet et ne l’ont pas lu.

Sans quoi ils auraient vu comme moi ce qu’il y avait à y voir.

J’ai plein de questions vous voyez. J’ai aucune réponse.

Si vous vous les avez, vous avez l’occasion rêvée de partager quelque-chose de plus intéressant qu’une fausse citation d’Anders.

Alors par pitié, n’hésitez pas.

Mic Drop (DTRH9)

 (11 juin 2024) Poursuivons sans transition

La prosopopée affirme :

Ensuite, on poursuivrait le conditionnement en réduisant de manière drastique l’éducation, pour la ramener à une forme d’insertion professionnelle.

Ce qui donne dans les Protocoles :

Chaque classe sociale doit être élevée dans des limites sévères, d’après la destination et le travail qui lui sont propres.

Un individu inculte n’a qu’un horizon de pensée limité et plus sa pensée est bornée à des préoccupations médiocres, moins il peut se révolter.

Ce qui donne dans les Protocoles :

La lutte pour la supériorité et les spéculations continuelles dans le monde des affaires créera une société démoralisée, égoïste et sans cœur. Cette société deviendra complètement indifférente à la religion et à la politique dont elle aura même le dégoût. La passion de l’or sera son seul guide et elle fera tous ses efforts, pour se procurer cet or qui, seul, peut lui assurer les plaisirs matériels dont elle a fait son véritable culte. Alors les classes inférieures se joindront à nous contre nos compétiteurs — les Gentils privilégiés — sans alléguer aucun but élevé

J’aimerai faire remarquer que cette idée selon laquelle la révolte est impossible sans des aspirations élevées, défendue tant par la prosopopée que par les Protocoles, est une idée, si ce n’est stupide, en tout cas souvent fausse. Beaucoup de révoltes et de révolutions se font, non au nom de grands idéaux, mais sous la pression de la nécessité. Quand il n’y a plus d’autre choix que de se révolter ou de se laisser mourir ou de se laisser tuer, fatalement pour beaucoup le choix se porte sur la révolte. Les mutineries militaires dans la Russie de 1905, illustrées par Le Cuirassé Potemkine en sont un exemple. La révolution russe de 1905 a des causes manifestement « médiocres » :

La crise économique a durement frappé la population entre 1901 et 1903. Dans un contexte de crise mondiale, les faillites industrielles se multiplient, tout comme les famines dans les campagnes à cause des mauvaises récoltes. Entre 1900 et 1904, on compte 670 révoltes paysannes. De plus, les ouvriers, au chômage en ville, n’ont même plus l’espoir de trouver refuge à la campagne, frappée elle aussi par la crise. (Wikipédia)


Les printemps arabes nés à la suite de l’immolation de Mohammed Bouazizi en Tunisie, trouvent aussi à leur origine « des préoccupations médiocres » :

L’immolation de Mohamed Bouazizi n’est pas la première en Tunisie, mais celle de trop. La population est à cran, à commencer par les jeunes qui, même qualifiés, diplômés, ne trouvent pas de travail. Le ras-le-bol devient une contestation qui se propage à travers le pays, jusqu’à atteindre la capitale, le 27 décembre. (source)

Pendant la Révolution Française, la journée du 5 octobre est une émeute de la faim qui a eu des conséquences politiques considérables. Alors pourquoi cette idée dont on trouve facilement des centaines de contre-exemples ? Mais parce que Carfantan est un putain de spiritualiste. Pour lui, l’âme prévaut sur tout le reste et tout ce qui arrive dans le monde de capital n’est que la manifestation de l’âme. La révolution n’est donc pas un changement mondain mais une élévation spirituelle. Ainsi, si une révolution a lieu, elle ne peut pas venir du ventre, mais ne peut qu’être en résonance avec l’âme : la révolution vient transformer la réalité pour l’adapter au nouveau plan de vibration de l’âme. Tous les ésotéristes vous le diront : pour changer le monde il faut d’abord se changer soi intérieurement et profondément et ce n’est qu’à ce moment-là que le monde de lui-même changera ...
Ce qui est le discours le plus conservateur et le moins révolutionnaire, le moins apte à amener un quelconque changement dans le monde. Mais revenons à nos moutons :

Il faut faire en sorte que l’accès au savoir devienne de plus en plus difficile et élitiste.
Que le fossé se creuse entre le peuple et la science, que l’information destinée au grand public soit anesthésiée de tout contenu à caractère subversif.
Surtout pas de philosophie.

De nombreux passages des Protocoles concernent l’éducation. L’idée est toujours de cacher une partie du savoir à la majorité, de ne la réserver qu’à une frange de la population triée sur le volet et de faire en sorte à ôter, dans l’éducation, tout ce qui pourrait faire naître le germe d’une insoumission.

Les chefs et les professeurs des universités seront spécialement préparés au moyen de programmes d’action perfectionnés et secrets, dont ils seront instruits et ne pourront s’écarter sans châtiment. Ils seront désignés avec soin et dépendront entièrement du gouvernement. De notre programme, nous exclurons tout l’enseignement de la loi civile, comme celui de tout autre sujet politique. À un petit nombre d’hommes, choisis parmi les initiés pour leurs capacités évidentes, seront dévoilées ces sciences.(…)
Par une éducation systématique, nous nous chargerons de faire disparaître tout ce qui pourrait rester de cette indépendance de la pensée, dont nous nous sommes si largement servis, depuis un certain temps, pour aboutir à nos fins.

Là encore, il faut user de persuasion et non de violence directe : on diffusera massivement, via la télévision, des divertissements flattant toujours l’émotionnel ou l’instinctif. On occupera les esprits avec ce qui est futile et ludique. Il est bon, dans un bavardage et une musique incessante, d’empêcher l’esprit de penser. (…) Le conditionnement produira ainsi de lui-même une telle intégration, que la seule peur – qu’il faudra entretenir – sera celle d’être exclus du système et donc de ne plus pouvoir accéder aux conditions nécessaires au bonheur.

Ce qui rappelle ce passage des Protocoles :

Pour les empêcher de se découvrir une nouvelle ligne de conduite en politique, nous les distrairons également par toutes sortes de divertissements : jeux, passe-temps, passions, maisons publiques. Nous allons bientôt lancer des annonces dans les journaux, invitant le peuple à prendre part à des concours de tout genre : artistiques, sportifs, etc. Ces nouveaux divertissements distrairont définitivement l’esprit public des questions qui pourraient nous mettre en conflit avec la populace. Comme le peuple perdra graduellement le don de penser par lui-même, il hurlera avec nous, pour cette raison bien simple que nous serons les seuls membres de la société à même d’avancer des idées nouvelles ; ces voies inconnues seront ouvertes à la pensée par des intermédiaires qu’on ne pourra soupçonner être des nôtres.

Détail intéressant : ce que dit la prosopopée ici rejoint point par point la lecture que Carfantan a donné récemment de la crise du Covid. Il estime que la télévision a produit des informations qui visaient par l’émotionnel (la peur) à produire des réactions instinctives (fuir, chercher des coupables) et à tenir les gens par la peur, par une peur qui met dans le rang : d’un côté on a peur de refuser les directives et mesures sanitaires (risque de mort), de l’autre d’être traité de complotiste (risque d’exclusion). Ce prêt-à-penser théorique, que traduit aussi bien la prosopopée de 2007 que le Protocole des sages de Sion, s’est plaqué sans difficulté on le voit sur la situation sanitaire que nous avons traversée récemment. Il a pu donner aux personnes perdues et déroutées une explication d’autant plus rassurante qu’elle est facile à comprendre, et d’autant plus facile à comprendre qu’elle innerve la culture depuis plus d’un siècle.

Poursuivons :

On mettra la sexualité au premier rang des intérêts humains. Comme tranquillisant social, il n’y a rien de mieux. En général, on fera en sorte de bannir le sérieux de l’existence, de tourner en dérision tout ce qui a une valeur élevée, d’entretenir une constante apologie de la légèreté ; de sorte que l’euphorie de la publicité devienne le standard du bonheur humain et le modèle de la liberté.

Les Protocoles affirment :

Considérez ces brutes alcoolisées stupéfiées par la boisson, dont la liberté tolère un usage illimité ! Allons-nous nous permettre et permettre à nos semblables de les imiter ? Chez les chrétiens, le peuple est abruti par l’alcool, la jeunesse est détraquée par les classiques et la débauche prématurée à laquelle l’ont incitée nos agents : précepteurs, domestiques, institutrices dans les maisons riches, employés, etc., nos femmes dans les lieux de plaisir ; j’ajoute à ces dernières les soi-disant « femmes du monde », — leurs imitatrices volontaires en matière de luxe et de corruption.

L’idée que le sexe, le plaisir, la débauche, le loisir non studieux soient utilisés à des fins de domination est commune aux deux textes, et partagée par ailleurs dans le Tome 3 de L’étrange affaire corona. La sexualité, ou plutôt la pédocriminalité des élites, y est explorée à partir des sources douteuses qu’on imagine bien et présentée comme un élément de l’idéologie mondialiste :

Mondialisme et hypersexualisation.
La sexualisation des jeunes, des enfants est une propagande mondialiste. (p215)

Ce qui ressemble pas mal au titre d’un certain article de la revue Dogma que nous avons vu passer.
« Idéologie mondialiste » : il est important de le noter, est une expression que l’on retrouve dans la bouche de Jean-Marie le Pen, pour qui elle est imposée aux nations en partie par les juifs, de Marine le Pen, qui la brandit régulièrement comme un épouvantail, qui est une expression plutôt d’extrême-droite. Elle sert de déversoir à tout ce qui déplaît, ici l’égalité de genre, la contraception, la libéralisation des mœurs, etc. et de cadre global pour les accusations de pédocriminalité supposée des élites, qu’on a vu s’exprimer publiquement dans les délires autour de l’adrénochrome et qui rejoignent, comme on le voit ici, de vieilles antiennes antisémites (accusations de messes noires et d’infanticides). Carfantan baigne là-dedans premier degré quand il écrit sur le Covid, en 2007 c’est pas dit, mais de plus en plus en plus la proximité entre la prosopopée et les Protocoles me fait dire qu’il y avait déjà une bonne base. Qui peut-être n’attendait qu’un événement pour que s’étage dessus un monument de haine et de bêtise.

Finissons :

L’homme de masse, ainsi produit, doit être traité comme ce qu’il est : un veau, et il doit être surveillé comme doit l’être un troupeau. Tout ce qui permet d’endormir sa lucidité est bon socialement, ce qui menacerait de l’éveiller doit être ridiculisé, étouffé, combattu. Toute doctrine mettant en cause le système doit d’abord être désignée comme subversive et terroriste et ceux qui la soutiennent devront ensuite être traités comme tels. On observe cependant, qu’il est très facile de corrompre un individu subversif : il suffit de lui proposer de l’argent et du pouvoir.

Les Protocoles aussi usent de la métaphore du troupeau :

Les Gentils sont comme un troupeau de moutons — nous sommes les loups. Et savez-vous ce que font les moutons lorsque les loups pénètrent dans la bergerie ? Ils ferment les yeux. Nous les amènerons à faire de même, car nous leur promettrons de leur rendre toutes leurs libertés après avoir asservi tous les ennemis du monde et obtenu la soumission de tous les partis. J’ai à peine besoin de vous dire combien de temps ils auront à attendre le retour de leurs libertés.

Dans ce qui leur ferait fermer les yeux, on peut compter la presse et les sciences :

Nous avons abêti et corrompu la génération actuelle des Gentils en lui enseignant des principes et des théories que nous savions entièrement faux, mais que nous lui avons nous-mêmes inculqués. 
La littérature et le journalisme sont les deux puissances d’éducation les plus importantes ; pour cette raison, notre gouvernement achètera le plus grand nombre de périodiques. Nous neutraliserons ainsi la mauvaise influence de la presse indépendante, et nous acquerrons un empire énorme sur l’esprit humain.

Pour ce qui est de la disqualification politique et de la corruption des individus subversifs, on trouve bien des passages qui rejoignent la prosopopée :

Parmi les plus importants de ces moyens de corrompre leurs institutions, il faut compter l’emploi des agents qui sont susceptibles, étant donné leur activité destructive, de contaminer les autres en leur révélant et leur développant leurs tendances corrompues, comme l’abus de pouvoir ou l’achat sans pudeur des consciences.

Pour enlever au crime politique son auréole de bravoure nous placerons ceux qui l’auront commis au rang des autres criminels ; ils iront de pair avec les voleurs, les assassins et autres malfaiteurs du même genre odieux. L’opinion publique ne fera plus alors de différence entre les crimes politiques et les crimes vulgaires et les chargera d’égal opprobre.

Mais on en trouve aussi d’autres qui semblent la contredire : le Protocole reprend l’idée de l’Abbé Barruel, idée selon laquelle la Révolution Française serait une révolution juive et franc-maçonne, idée qui va courir jusqu’à Maurras et ses continuateurs actuels. Donc les Protocoles avancent l’idée que les juifs auraient d’abord promu des idées révolutionnaires, ce désir d’éveil et de remise en cause du système. Mais cela pour déstabiliser les nations et s’en emparer plus facilement. C’est le seul point où la divergence, sans être totale on le voit, est notable.

Verdict ?

Et bien ma foi, je crois qu’on est tous d’accord, non ? La proximité entre le texte de la prosopopée, ce texte qui apparaît sur internet comme une citation de Günther Anders, ressemble en tout point à un texte dont l’antisémitisme ne fait pas de doute. L’antisémitisme de ce texte, de cette fausse citation, de cette prosopopée, ne devrait, de facto, lui non plus, pas faire de doute.

Et si vous doutez encore, considérez cela. Je vous ai parlé de Pascot. Il a tiré la fausse citation de Günther Anders, entre autre, d'un blog, MKPolis, qui lui-même la tirait d’une conférence donnée aux Cercles nationalistes français par Philippe Ploncard d’Assac. « La démocratie pourrit tout, détruit tout, les conséquences ». Ce titre, maurrassien en diable, m’a longtemps retenu de l’écouter pour voir ce qu’il faisait de la citation. J’en avais déjà vu assez. Mais tout de même : un maurrassien, nationaliste, s’il est maurrassien, certainement antisémite, peut-être royaliste encore, antirépublicain en tout cas, opposé fermement à la démocratie, qui cite prétendument un auteur juif, bah ça intrigue. À la longue je me suis décidé à l’écouter cette conférence. J’ai eu raison. Le voir lire le texte, c’est du dernier bouffon. J’ai bien ri. Puis je me suis senti con.

Vous allez pas me croire.

Ploncard d’Assac, aprèsavoir lu ce qu’il croit être le texte d’un philosophe juif (il le précise bien), dit à son auditoire que tout est là.

« Fin de la citation. Cela ne vous rappelle rien ? (une pause). Ceux qui étaient là à ma conférence sur les Protocoles des sages de Sion, vous ne trouvez pas que c’est un remarquable résumé des Protocoles des sages de Sion ? Un faux célèbre bien sûr, vous dira-t-on même dans nos milieux … C’est remarquable comme précision et comme résumé. Pas besoin de se farcir les je-ne-sais pas combien de pages des différentes éditions des Protocoles : tout est là. Tout est là et correspond tellement bien à ce que nous vivons dans nos programmes à l’école, dans ce qui est fait dans la société, que c’est la preuve absolue du complot. »

Ptin, je me serai épargné si j’avais su que pour démontrer ce que je voulais démontrer j’avais juste à balancer un lien youtube


dimanche 19 juillet 2026

Le moment qui fâche (DTRH8)

 (10 juin 2024) Ce portrait intellectuel de Carfantan que j’ai dessiné à grands traits est inquiétant. Semble concluant. Pourtant, il n’est pas certain qu’on puisse en tirer quoi que ce soit en ce qui concerne le texte qui nous occupe. Cette prosopopée du cynisme politique qui, d’exercice littéraire, de moment au sein d’une réflexion, est devenue citation apocryphe mais dominante dans l’œuvre d’Huxley et de Anders, ne jouit pas du même degré d’affirmation que les fake-news assénées par Carfantan dans ses derniers livres. Ce texte, Carfantan semble certes lui accorder une certaine valeur, mais, au sein de son cours sur la révolte, cette prosopopée est vite rendue caduque. Carfantan s’y moque de ses aspects complotistes et remarque qu’un tel plan, pour être mis en œuvre, suppose un contrôle total des médias. Ce qui, à l’époque d’internet, est illusoire. Sauf en Chine. Mais la Chine est un cas limite, pas un exemple radical. La suite de sa leçon, je ne la connais pas. Je ne sais donc pas s’il réhabilite ce texte jusqu’à un certain point. Partons-donc du principe qu’il le récuse. Cela importe assez peu d’ailleurs : ce que je veux comprendre, ce n’est pas la valeur que lui donne Carfantan, mais la valeur que lui donne tout internet. L’attrait universel que ce texte exerce, et sur internet, et dans le monde de l’édition.

Un texte complotiste

La première difficulté tient au fait que le texte n’a peut-être pas la même nature quand on l’attribue à Carfantan ou à ses faux auteurs. Attribué à Carfantan, c’est un texte sur le cynisme politique. Attribué à Anders, à Huxley, c’est … un plan de domination mondiale.

Peut-on vraiment y voir une analyse du cynisme politique ? Ce qui m’a rapidement gêné dans ce texte, c’est que moi, perso, je n’y vois pas le cynisme politique.

Dans un sens très commun, le cynisme, ce n’est pas ça. C’est masquer derrière de grands discours des intérêts mesquins et à courte vue. Le cynisme ne va pas résider dans une déclaration mais dans l’écart entre la déclaration et les effets concrets de la décision. Dire « on va sauver l’hôpital public » et l’enterrer un peu plus pour aller pantoufler deux ans après dans un groupe médical privé, c’est cynique. C’est déjà avoir en tête un cynisme philosophique que de présenter le cynisme comme l’énonciation transparente d’une vérité crue. Ou un cynisme désabusé, et donc déjà un début de désengagement, de refus du cynisme vulgaire et de la situation qui le provoque. La question est de savoir si ce cynisme philosophique est celui, d’une manière générale, de nos dirigeants, de nos riches, etc. des gens donc, qui sont dans des positions confortables de pouvoir. On a évidemment des exemples, mais est-ce que ces exemples font norme ? Au début de l’automobile, les industriels ont rejeté un carburant sans risque pour mettre au point un carburant dangereux, qui a causé de nombreuses morts au court de son élaboration, parce que le carburant sans risque ne promettait aucun profit. Oui, on a ça. Et on a en Angleterre un médecin véreux qui, pour s’enrichir, a falsifié une étude afin d’imposer dans le débat public l’idée que les vaccins trivalents provoquaient l’autisme chez les enfants. Il l’a fait parce qu’il était payé pour ça, parce qu’il avait lui-même un vaccin à vendre. Ce mec est pourtant encore une figure adulée dans les milieux complotistes. On croise parfois des enflures. Mais font-ils normes ? Ne faut-il pas au bout d’un moment, pour ne pas tomber dans un cynisme désabusé et donc déjà dans une forme de souffrance, croire au rôle que l’on se donne, créer une situation de « théâtre vécu » comme le dit Leiris, une situation où l’on sait jouer un rôle, mais où ce rôle ne nous apparaît pas comme une pure fiction, ou alors nous apparaît comme une fiction à laquelle nous croyons de plus en plus à mesure que nous la jouons. Je ne sais pas. C’est cela qui me gêne tant dans ce texte lu comme présentation du cynisme des élites—manière dont il est souvent présenté. Faut pour le défendre montrer que les « élites » ne sont pas dupes de leurs discours et du langage qu’ils parlent. Il faudrait pour cela déjà qu’ils parlent ; le langage technocratique utilisé dans les sphères du pouvoir est si dénué de toute signification qu’il rend certainement impossible tout cynisme désabusé : puisque le cynisme consiste à dire les choses telles qu’elles sont, là où les élites baignent dans un langage dont la force réside justement dans le fait qu’il ne dit jamais rien, elles deviennent incapables de tout cynisme. Sauf à rompre avec tout ça façon Juan Branco. Lui il manifeste un cynisme philosophique et désabusé. Qui, jouissant d’une position élevée, parle comme Juan Branco ? Personne.

On ne peut donc pas voir dans ce texte le cynisme si le cynisme est une figure du mensonge et si on y voit le cynisme comme une brutale honnêteté, on ne peut pas voir ce texte autrement que comme un plan de domination mondiale. Carfantan le reconnaît lorsqu’il moque ses accents complotistes. Disons simplement un plan de domination nationale. Donc pas de philosophie. Mais la philosophie, elle règne où ? Nulle part. De la musique abrutissante et du spectacle. Mais ça c’est limité à un pays ? Pas aux yeux de qui dénonce la culture du divertissement. La promotion de la sexualité ? Pour ceux qui dénoncent les « lobbies lgbt » et leur soit-disant emprise sur les enfants, c’est mondial. Pour ceux qui dénoncent la vulgarité d’une culture de la pornographie, c’est mondial, etc. C’est-à-dire que, à partir du moment où les gens lisent dans ce texte une description de la réalité qui les entoure, ils se représentent cette réalité comme le fruit d’une volonté occulte, concertée et toute puissante qui agit non à un niveau local et limité, mais à un niveau mondial. Ce texte est donc bien, matériellement parlant, un texte complotiste et les internautes de tout bord ont eu paradoxalement raison d’y voir autre chose qu’une prosopopée. La nature du texte, à mes yeux, explique son étrange destin—jusqu’à un certain point. Je comprend qu’il en ait attiré certains, je ne comprend pas qu’il s’empare des autres. Je comprend par ailleurs la nécessité de lui assigner un auteur intouchable. Écrit par un inconnu—et Carfantan l’est, ce texte est trop facilement rejeté. Écrit par Huxley, par Anders, on le prend, parce que c’est Huxley, parce que c’est Anders. D’autant plus quand c’est Anders. D’autant plus quand ce dernier est annoncé d’emblée comme un auteur juif. Et d’une, ça fait de lui un penseur qui a subi les conditionnements de masse et se trouve donc bien placé pour en parler. Et de deux, bah …. ça fait de lui un juif. Et là ça dépend de qui lit. Soit, parce que juif, il est très au courant des méthodes de domination mondiale. Ça c’est la version bien faf. Soit, parce que juif, on ne peut tout de même pas l’accuser d’avoir écrit un texte antisémite. Ce texte dit donc d’autant plus la vérité que son auteur est juif. Qu’on vive dans la haine des juifs ou non. Ça devient gênant …

C’est bizarre tout ça on est d’accord ? Quoi qu’on fasse et par quelque bout qu’on le prenne, ce texte finit toujours par être un complot juif mondial. Hey, Duvauchel ! Tu vois ? C’est ça, lire un texte, l’analyser techniquement, avec une minutie terrifiante, montrer une vraie compétence dans ce domaine ! Witneeeessss !

Mais comment le montrer ? Comment le démontrer ? J’ai bien vu qu’il ne suffisait pas de dire que c’est un texte full complot aux relents antisémites. Les gens résistent. Et, je tiens à le dire tout de suite, cela ne préjuge en rien des croyances et des convictions de Carfantan. Il m’a affirmé lors de nos échanges avoir simplement extrapolé et radicalisé ce qu’il voyait du néolibéralisme actuel et je le crois (EDIT : même si il m'a jeté au visage l'adage sorti de je-ne-sais-où : "un patient guéri est un patient perdu"). Il se trouve simplement que, lorsqu’il a radicalisé ce qu’il voyait du néolibéralisme, il est retombé sur le complot juif. Compte tenu de ses lectures c’est pas étonnant. C’est là en arrière-fond dans son imaginaire. Tous les gens qui sont dans le new-age tendanciellement développent des convictions complotistes d’abord, antisémites ensuite. Comme réponse et issue à la nouvelle vision du monde complotiste qu’ils se sont forgée, et qui est insupportable à vivre sans un bouc-émissaire. Mais qu’ils aient tous tendance ne veut pas dire qu’ils basculent tous. Je ne peux donc m’appuyer ni sur la personnalité de Carfantan, ni sur la transparence du texte, vu que l’évidence ne suffit pas. Il me faut donc recourir à un expédient. Trouver un texte qui a les propriétés que je crois trouver dans le texte que j’analyse : une comparaison avec un texte étalon devrait permettre de montrer les points sur lesquels la prosopopée se rapproche du texte étalon, ceux au contraire où il s’en éloigne. S’il s’éloigne beaucoup, j’ai tort. S’il se rapproche beaucoup j’ai d’autant plus raison que les différences sont faibles et peu nombreuses.

Quelles sont les caractéristiques de notre texte ? C’est, dans la quasi totalité de ses occurrences, un faux qui circule sur internet alors même que sa fausseté est connue. Lu comme une méthode de domination du monde. Lu comme une description du monde. Je rajoute : c’est un texte complotiste. Textuellement antisémite.

Connaissons-nous un texte qui soit un faux reconnu, qui circule malgré cette reconnaissance, qui soit une méthode de domination du monde dans laquelle beaucoup voient une description du monde dans lequel on vit ? Qui soit, de plus, complotiste et antisémite—connaissons-nous un tel texte qui puisse servir de point de comparaison ?

Un texte antisémite ?

Oui. On en connaît un. Et là pour le coup, ça va pas être drôle.

Le Protocole des Sages de Sion. Il correspond en tout point à ce que je cherche. Le protocole des Sages de Sion va donc me servir de texte étalon, de texte de comparaison. Écrit en 1903, rapidement traduit dans plusieurs langues, le Protocole présente les discussions qui auraient eu lieu lors de séances secrètes entre juifs et francs-maçons pour dominer les populations occidentales et conquérir le monde. Sa nature complotiste et antisémite ne fait donc aucun doute. C’est aussi un faux rapidement dénoncé (en vain) comme tel, décalque du Dialogue aux Enfers entre Machiavel et Montesquieu de Maurice Joly, publié quarante ans plus tôt. Ce qui ne gêne en rien ceux qui s’appuient aujourd’hui encore dessus : pour eux, certes le texte est inauthentique, mais sa véracité ne fait aucun doute. Allez comprendre...

Le texte existe en plusieurs versions et plusieurs traductions. N’étant pas un spécialiste du texte, j’ai fait l’exercice en comparant plusieurs variantes et en gardant celle qui, sur les passages comparables, me semblait la plus clair. J’essayerai de vous retrouver les références du texte utilisé.

Et bien maintenant, comparons.

Le texte entier d’abord :

Pour étouffer par avance toute révolte, il ne faut pas s’y prendre de manière violente. Les méthodes du genre de celles d’Hitler sont dépassées. Il suffit de créer un conditionnement collectif si puissant que l’idée même de révolte ne viendra même plus à l’esprit des hommes. L’idéal serait de formater les individus dès la naissance en limitant leurs aptitudes biologiques innées. Ensuite, on poursuivrait le conditionnement en réduisant de manière drastique l’éducation, pour la ramener à une forme d’insertion professionnelle. Un individu inculte n’a qu’un horizon de pensée limité et plus sa pensée est bornée à des préoccupations médiocres, moins il peut se révolter. Il faut faire en sorte que l’accès au savoir devienne de plus en plus difficile et élitiste. Que le fossé se creuse entre le peuple et la science, que l’information destinée au grand public soit anesthésiée de tout contenu à caractère subversif. Surtout pas de philosophie. Là encore, il faut user de persuasion et non de violence directe : on diffusera massivement, via la télévision, des divertissements flattant toujours l’émotionnel ou l’instinctif. On occupera les esprits avec ce qui est futile et ludique. Il est bon, dans un bavardage et une musique incessante, d’empêcher l’esprit de penser. On mettra la sexualité au premier rang des intérêts humains. Comme tranquillisant social, il n’y a rien de mieux. En général, on fera en sorte de bannir le sérieux de l’existence, de tourner en dérision tout ce qui a une valeur élevée, d’entretenir une constante apologie de la légèreté ; de sorte que l’euphorie de la publicité devienne le standard du bonheur humain et le modèle de la liberté. Le conditionnement produira ainsi de lui-même une telle intégration, que la seule peur – qu’il faudra entretenir – sera celle d’être exclus du système et donc de ne plus pouvoir accéder aux conditions nécessaires au bonheur. L’homme de masse, ainsi produit, doit être traité comme ce qu’il est : un veau, et il doit être surveillé comme doit l’être un troupeau. Tout ce qui permet d’endormir sa lucidité est bon socialement, ce qui menacerait de l’éveiller doit être ridiculisé, étouffé, combattu. Toute doctrine mettant en cause le système doit d’abord être désignée comme subversive et terroriste et ceux qui la soutiennent devront ensuite être traités comme tels. On observe cependant, qu’il est très facile de corrompre un individu subversif : il suffit de lui proposer de l’argent et du pouvoir.

Et maintenant les comparaisons point à point :

Pour étouffer par avance toute révolte, il ne faut pas s’y prendre de manière violente. Les méthodes du genre de celles d’Hitler sont dépassées. Il suffit de créer un conditionnement collectif si puissant que l’idée même de révolte ne viendra même plus à l’esprit des hommes. L’idéal serait de formater les individus dès la naissance en limitant leurs aptitudes biologiques innées.

Ce qui donne dans les Protocoles :

Un esprit bien fait peut-il espérer mener avec succès les foules par des exhortations sensées ou par la persuasion, quand la voie est ouverte à la contradiction même déraisonnable, pourvu qu’elle paraisse séduisante au peuple qui comprend tout superficiellement ? Les hommes, qu’ils soient de la plèbe ou non, sont guidés exclusivement par leurs petites passions, par leurs superstitions, par leurs usages, par leurs traditions et leurs théories sentimentales : ils sont esclaves de la division des partis qui s’opposent à l’entente la plus raisonnable. (…) En raison de la fragilité actuelle de tous les Pouvoirs, notre puissance sera plus durable que toute autre, parce qu’elle sera invincible jusqu’au moment où elle sera si bien enracinée qu’aucune ruse ne pourra plus la ruiner

Là, dans les Protocoles on retrouve bien la même opposition entre conditionnement collectif puissant et révolte. Dans les Protocoles, les hommes sont susceptibles de se révolter très facilement parce que divisés et à la recherche constante de leur intérêt supposé. Un pouvoir, uni, concerté, coordonné, s’assure une domination totale dès lors que son pouvoir et ses valeurs ont été intégrés par les populations : dès lors qu’elles ont été conditionnées, donc. Ça colle.

Regardons ces « aptitudes biologiques innées » maintenant. Pas pour les comparer aux Protocoles, mais avec le cours sur Autrui concocté par Carfantan. C’est un petit à-côté que je m’autorise, pour développer un peu autour du livre de Morrigan, Sans Patriarcat. Je vous l’avez annoncé, c’est le moment. Pour Mathilde Morrigan, ces aptitudes innées sont celles des femmes qui sont bridées par la société patriarcale dans leurs possibilités les plus essentielles, intellectuelles comme physiques. On connaît l’expérience faite en classe : un exercice de maths est donné, les garçons le réussissent mieux que les filles. Le même, présenté comme un exercice de dessin, les filles le réussissent mieux que les garçons. Le sport, c’est un truc de mec, alors comme avec les maths les femmes se brident, s’interdisent d’y prendre plaisir, de s’y épanouir. Alors que, vécu autrement que comme compétition, dépassement de soi, truc viriliste quoi, elles pourraient en faire un élément comme un autre de leur développement. Je suis d’accord. Sauf que Carfantan, c’est pas ça qu’il entend par « aptitudes biologiques innées ». Il ne dit pas physiques, ni physiologiques, mais biologiques. C’est une affaire qui ne concerne pas seulement la femme, mais l’espèce à travers elle. Et cela se remarque quand il est question du « langage corporel ». Je cite :

« on remarquera que l’homosexuel s’approprie les caractéristiques gestuelles du sexe opposé. A une époque qui aimerait tout confondre, on pourrait penser que ces distinctions sont passées de mode, mais c’est sans compter sur les conduites primitives qui restent présentes sous le verni de la culture et se réveillent sous l’impulsion du désir (c’est moi qui souligne). Rien n’y fait, en situation de désir, même la femme soit-disant libérée, retrouve des gestes archaïques : montrer sa crinière, se triturer les cheveux, même quand ils sont courts, baisser les yeux, battre des cils. Rien n’y fait, quand elle circule au milieu d’un groupe d’hommes, une femme se tient plus droite, sort sa poitrine et balance les hanches, c’est de l’ordre du subconscient, un rappel archaïque qu’elle est faite pour porter des enfants, et une manière de le signaler au regard du mâle. Même une femme lesbienne qui n’a pas d’attirance spontanée pour les hommes est inconsciemment inclinée vers ces comportements archaïque.(Ibid.) » (Tours et détours sur autrui, p.95)

Voilà ce que Carfantan entend, je crois, par « aptitudes biologiques innées » : les aptitudes à la séduction et à la procréation, la performance du genre. Dans l’économie de ce texte, ici lu comme un texte antisémite, comme un décalque des Protocoles des sages de Sion, il s’agit de ruiner la sexualité normale et saine et libératrice des individus par une sexualité dénaturée et pervertie par cette « idéologie qui est le mondialisme », idéologie qui impose aux peuples occidentaux, entre autres, « égalité des sexes (dits « genres ») et droits des homosexuels (dits LGBTQ) ». C’est lui qui le dit. Dans ses cours sur le Great Reset (ici et). Ceci afin d’affaiblir les peuples et de les détourner, dans le plaisir, de ce qui serait dans leur intérêt, à savoir croître et multiplier. C’est un « great reset » soft, un remplacement de population sans meurtre.

Du coup, ce petit bout de texte, dans un essai féministe, ça la fout mal. Vraiment. C’est un contresens complet–si j’ai raison bien entendu, du texte qui, là encore, mais on commence à en avoir l’habitude, a été mal lu, si toutefois il l’a été. Là-dessus j’ai un doute, parce que Mathilde Morrigan n’est pas seulement une autrice féministe. Elle est aussi une sorte de néo-sorcière et médium new-age qui fait des soin par téléphone. Enfin, elle facture 85 balles un appel de 15 minutes pour ensuite faire des trucs de son côté :

« Mon sort-soin est une séance complète, durant laquelle je me connecte à toi à travers un voyage dans l’astral, et je te transmettrai aussi certains messages reçus via écriture intuitive.  Tu auras aussi un tirage de cartes, puis un sortilège pour sceller le tout. Le sort-soin est idéal si tu es en recherche de réponses, un besoin d’aller de l’avant, de lâcher-prise ou de comprendre certaines choses dont tu peines à trouver la solution…
Prix unique : 85€ »

Elle peut te sauver de la poisse aussi pour 120 balles, fait des séances pour animaux de compagnie et il me semble qu’il y a quelques temps encore, elle proposait du chaneling avec les morts … Tout ça juste avec Wattsapp. On comprend pourquoi les éditions Leduc lui ont proposé un contrat. Elle se fond parfaitement bien dans leur catalogue. Même si elle est bien tombée, toutes les séances astrales n’enlèveront pas le fait qu’elle s’appuie dans son livre, féministe, sur un texte plein de haine et probablement antisémite ; sur un auteur qui tient des propos un brin misogynes, un brin complotistes, et que ni elle, ni son éditeur n’ont daigné me répondre quand j’ai voulu les en prévenir. Tant pis.