samedi 18 juillet 2026

Le festival de la douille (DTRH5)

 (10 juin 2024) À ce moment de mon enquête, la pente est raide, je touche au bord du gouffre mais je m’enfonce encore dans les ténèbres avec un vague sentiment de sécurité. Ça va pas durer. Il va suffire d’un mot pour que je bascule et chute. Bon en réalité, je ne suis pas encore en train de basculer dans un tout autre monde parce que, à ce moment-là, je n’ai pas encore découvert que la citation avait été traduite dans de nombreuses autres langues. J’avais bien vu, sur quelques pages, qu’elle existait en bilingue français-anglais, mais je n’en avais tiré aucune conséquence. J’y voyais surtout le texte français, j’étais à attaché à d’autres choses. Il est simplement plus commode de clore le chapitre internet pour avoir les coudées franches pour ce qui suit. Qui dépasse l’entendement. Qui dépasse en tout cas tout qui vient d’être dit. Et de loin. Ce qui m’a fait basculer, c’est un mot dans ma liste de résultats Google : CAIRN.

La pire des découvertes

Cairn, ça vous parle peut-être pas. C’est un portail de revues à comité de lecture en sciences humaines et sociales. Portail de qualité, qui permet d’accéder, gratuitement ou en payant, à de nombreux articles de recherche. Il fait partie de ces portails connus de tous les étudiants en sciences humaines avec Open-édition, Persée, etc. Et c’est un outil de travail quotidien pour un grand nombre d’étudiants, de profs, de chercheurs. Ça a été pendant mes années d’enseignement un portail sur lequel j’allais souvent. Que j’utilise encore aujourd’hui. Alors quand j’ai vu, en recherchant dans Google la formule « pour étouffer par avance toute révolte », le nom du portail, au début je n’y ai pas cru. J’y ai tellement pas cru que je me suis senti très mal puis j’ai éclaté de rire. Puis en vérifiant, en voyant les résultats apparaître, j’ai éclaté de rire. Rire nerveux, de malaise. Et j’ai pleuré. Faut dire que j’avais passé plusieurs nuits blanches à lire ce même texte en boucle sur les sites les plus divers, à passer en revue rapidement le contenu de tous ces sites, à ne voir pendant des jours que le pire et le moins pire. J’étais dans un sale état. Alors forcément, ça, ça m’a achevé. J’étais tout nerveux, fébrile, bizarre. Je venais de découvrir que ce que je prenais pour un épiphénomène de cloaque avait sali un truc qui comptait dans mon parcours. Un peu dur à vivre, mais je m’en suis remis : ce truc ça m’a ouvert une porte vers ce que je ne soupçonnais pas le moins du monde mais qui est devenu un espace d’exploration entier et nouveau. Parce que si cette foutue fausse citation se trouve dans des articles de revue à comité de lecture, merde, elle doit être dans plein d’autres textes imprimés. Parce que si des chercheurs se sont fait prendre au piège, c’est que tout le monde tombe. Et j’ai vérifié : tout le monde tombe.

Mais n’anticipons pas trop.

Dans Cairn, la fausse citation apparaît dans 3 articles de revue et un livre, recueil des actes d’un colloque. Je ne parlerai que des articles.

En février 2017, la revue Multitudes publie dans son numéro 67 un article de Thierry Goguel d’Allondans, Un corps social en travail (pp.188-197). L’auteur finit son article sur un large extrait de ce texte faussement attribué à Aldous Huxley. Il le date de 1939, Comme Mélanchon quelques mois plus tard.

En mai 2022, la revue Servir, revue des anciens de l’ENA et de l’INSP (Institut national du service public, qui remplace l’ENA), publie dans son numéro 515 un article de Xavier Lepage, président fondateur de l’IRENCO et de Aymar de La Mettrie, expert associé de l’IRENCO (Institut de recherche sur les environnements complexes), Métavers :enjeux, perspectives … et risques (pp.46 à 48). Un article creux sur les problèmes que poserait un internet parcouru à partir d’un casque de réalité virtuelle, qui donne un très court extrait de la citation, que les auteurs attribuent à tort à Günther Anders et utilisent pour euh … chais pas, être drôle malgré eux ? Ils me font penser à Jake Morgendorfer quand il bosse à Buzzdome et qu’il sort des mots branchés sans savoir ce qu’il raconte. Je vous laisse juger.

Maintenant le plus dingue.

La revue du Grand-Orient de France, Humanisme, a publié un article d’Alexandre Dorna, professeur émérite de psychologie sociale et d’histoire de la psychologie à l’université Caen-Normandie. Dans cet article, Latechnique, une source séduisante d’aliénationidéologique (pp.51-58), l’auteur attribue à Anders cette fameuse citation : « pour étouffer par avance toute révolte … ». Le plus choquant ici, ce n’est pas seulement la qualité de l’auteur, c’est la date de la publication : mars 2014. Ce que cet article révèle, c’est que, contrairement à ce que l’on pourrait croire, le texte ne s’est pas d’abord imposé largement sur internet pour essaimer ensuite dans des publications papiers, mais il s’est déployé en même temps sur internet et en imprimé. Même si, évidemment, ses apparitions dans des textes imprimés sont moins nombreuses que sur internet, et donc fatalement apparaissent un peu plus tardives. Mais 2014, ça reste tôt, et ça vient par quelqu’un de très respecté dont on pourrait supposer a priori qu’il maîtrise les sources qu’il mobilise. On a tort de faire confiance...

J’ai évidemment contacté ces trois revues : ni Servir, ni Humanisme n’ont daigné répondre. J’ai essayé d’attirer l’attention de Xavier Lepage sur Linkedin mais là encore il fait le mort. Trop la honte. Les coordinateurs du numéro de la revue Multitudes par contre m’ont répondu rapidement, favorablement et j’ai pu avoir avec eux des échanges très éclairants. Cela plaide à mes yeux pour leur sérieux et leur honnêteté. Ils ont immédiatement reconnu l’erreur et m’ont expliqué à la fois comment un numéro de revue est mis en place, les contraintes qui s’exercent sur les différents acteurs ; éditeur, coordinateur et auteurs, ainsi que les raisons pour lesquelles la fausse citation est passée sous les radars. En ce qui les concerne, Thierry Goguel d’Allondans est un auteur reconnu dans son domaine, auteur d’un livre qui fait référence, dont l’article est un résumé de thèses qu’il a déjà exprimées auparavant. Vu que les coordinateurs avaient pleine confiance en lui, que son article ne présentait pas d’idées nouvelles, ils ne l’ont pas relu avec l’attention qu’il aurait fallu, préférant accompagner et contrôler les articles qui venaient d’auteurs extérieurs au monde de la recherche. Les contraintes de temps, la nécessité de boucler le numéro des les délais imposés par l’éditeur et l’imprimeur forcent à ce genre de choix. Le portail CAIRN aussi m’a répondu. Ils disposent d’outils contre le plagiat, mais rien ne leur permet de lutter efficacement contre de fausses citations, d’autant plus que cela reviendrait à intervenir dans la vie éditoriale des revues qu’ils hébergent, ce qui n’est pas leur rôle. Conclusion : du faux, on en verra encore. Surtout dans des revues aussi peu réactives que Servir et Humanisme.

Après ces échanges, j’ai remarqué le point commun entre ces trois articles : leurs auteurs jouissent d’une grande confiance de la part des coordinateurs des numéros, les articles ne portent pas sur Anders ou Huxley, la citation n’est donc pas au cœur du texte et du propos, mais apparaît comme une petite friandise, comme un plus qui intervient en fin d’article. On comprend donc que la relecture passe vite dessus. D’autant plus que ce sont deux auteurs plus célèbres que connus, donc on voit passer le nom, on a le sentiment d’apprendre quelque-chose en plus de ce qu’on est venu chercher, et comme c’est pas un truc central, on ne se rend même pas compte qu’on a lu une ânerie.

Quelles qu’en soient les raisons, ce loot a ouvert un vaste horizon de trouvailles. La quantité de textes imprimés qui me sont apparus est incroyable. Il m’a suffit de taper « pour étouffer par avance toute révolte » avec une recherche format pour les documents en pdf. Et waw. Juste : waw. J’ai connu de beaux fou-rires, un brin désespérés les fou-rires, et des heures recherches repassionnées. J’ai découvert des textes de toute nature, de toute période et de toute orientation politique. J’en ai contacté plusieurs, je n’ai que peu de réponses. Et celles que j’ai eues font froid dans le dos.

THE UNCANNY VALLEY

Il m’est impossible de me souvenir de l’ordre dans lequel j’ai découvert ces textes. Ils sont tous arrivés en cascade. Comme quand on découvre l’avalanche dans Coolboarders 3. Je vais les évoquer dans l’ordre où ils m’apparaissent dans mes notes et mes souvenirs.

D’abord, des textes religieux. Je trouve trace d’un « Courrier de Tychique » tenu jusqu’en mars 2016 par Max Barret, un catholique membre du mouvement schismatique et traditionaliste (adeptes de la messe en latin et organisateurs de pélerinages à Lourdes) condamné pour abus sexuels, La fraternité sacerdotale Saint Pie X. Dans le numéro 491 de son Courrier, il attribue la fameuse citation à Huxley. Le Blogdelamésange en livre un commentaire délicieuxd’ignorance, avec lien vers le blog d’un Soralien qui affiche sans complexe son complotisme et son antisémitisme. La joie.

Autre texte religieux, que j’ai trouvé celui-là, une plaquette distribuée par laParoisse des Saints évêques de Nantes, le bulletin du 30janvier au 13 février 2022. Le texte y est attribué à Anders, mais l’auteur se fend d’une mention de Huxley en ouverture. Cette plaquette est éditée à 1500 exemplaires. L’auteur m’a affirmé tenir la citation d’un « ami libelliste » en qui il avait toute confiance, et qu’il a repris le texte dans le but de « réveiller » les gens. A coups de textes mensongers, vieille tradition catholique

Beaucoup plus drôle, des hommes et femmes politiques ont utilisé la fausse citation comme déclaration d’intention dans des magazines municipaux. Oui oui oui ! Dans le Tremblay-Magazine de juillet-Aout 2014 (ressource supprimée du site), L’udi (centre droit), réunie derrière Emmanuel Naud, utilise la citation page 22 dans sa presque totalité et l’attribue à Huxley (1932). En janvier 2023, dans le magazine municipal de la ville deCarqueiranne, page 34, Nicole Reynaud, artiste locale et « conseillère indépendante de l’opposition » (elle a quitté la majorité municipale courant 2022), utilise aussi la citation dans l’idée de défendre la culture. Elle l’attribue à Günther Anders. La culture n’en demandait pas tant. Enfin, fin 2020, Claude Conrod et Jocelyne Kervella-Lainé du groupe minoritairede la mairie de Plozévet croient citer Aldous Huxley en reprenant la citation bien connue : « pour étouffer par avance toute révolte ». Bah c’est perdu.

Autre grand défenseur de la culture, Jacques Remacle, administrateur-délégué de Artset Publics, association belge de médiation culturelle, peut se prévaloir de « 35 ans d’expérience professionnelle dans le domaine de la Culture » et d’être un « créateur d’entreprises sociales et commentateur des politiques culturelles » comme il l’affirme sur son profile Linkedin. Cela ne lui permet pourtant pas de citer correctement Aldous Huxley lorsqu’il prétend « améliorer un esprit critique et une ouverture à d’autres univers ». Contacté, jamais eu de réponse.

Peut-être le meilleur des musées mais pas la meilleure des coms … Culture toujours, le texte apparaît dans les dépliants distribués par Demain legrand soir, émission de radio (en 2018, attribué à Anders), par LeLiseron, petit magazine de promotion de la lecture, proche de Philippe Meirieu (attribué justement à Carfantan, mais dont le titre n’en reste pas moins L’obsolescence de l’homme, allez comprendre, en 2023), par les éditions C3, maison d’éditionhaïtienne, dans une plaquette de 2021 (attribué à Anders) et dans le magazine de liaison des amis de la morale laïquede Molenbeek, dans le numéro de septembre-octobre2020 (attribué à Anders, p21).

En novembre 2022, Dans ladépêche de l’Aube, l’hebdomadaire de la fédération de l’Aubedu PCF, Rémi partage un texte bien connu qu’il attribue àAnders : « pour étouffer par avance tout révolte ». Ce qu’on peut excuser, à la rigueur, d’un dépliant hebdomadaire quasi artisanal, on l’excuse moins de la part d’une revue qui, tout en s’appelant Dogma, prétend être une revue de philosophie. En réalité un torchon complotiste, covidosceptique, climatosceptique et j’en passe. Ce festival du pire prétend compter Pierre-André Taguieff dans son comité de rédaction, faudra m’expliquer. On trouve dans le numéro 25 en tout cas des articles de Louis Chagnon, directeur d’une association « nationale catholique » et ancien candidat du Parti de la France, créé par des dissidents du FN, de Pierre Lurçat, fondateur de la Ligue de défense juive, qui s’est alliée à Génération identitaire et a servi de service d’ordre au RN, qui est réputée pour ses actions violentes et ses partis pris extrémistes (pour en apprendre plus). Pierre Lurçat est aussi connu pour avoir écrit dans Causeur et Valeurs Actuelles ; un joyeux luron. Article aussi de Nicole Delépine, oncologue covidosceptique. C’est cette dernière d’ailleurs qui, dans un article intitulé très pompeusement :

LE TOTALITARISME EN MARCHE CHEZ L’ENFANT JUSQU’À L’ÉDUCATION SEXUELLE ET LA THÉORIE DU GENRE

croit citer Anders (p134) et ne fait qu’étaler son ignorance crasse. Pour elle, le livre de Anders montre que « l’obsolescence de l’homme est programmée » (on a vu que pour Anders, cela est absurde) et que le covid est la réalisation de ce programme, qui, rappelons-le, n’est pas de la main de Anders. Tout faux, donc.
Elle ose en plus écrire :

Les évènement des années Covid19 illustrent parfaitement l’application de ces principes, avec la diffamation sur tous les médias des plus grands scientifiques, comme le professeur Raoult, le prix Nobel Luc Montagnier ou A Henrion Caude entre autres, les traitant de complotistes, fous, etc…

Je ne m’en lasse pas. Moins drôle : y a de vrais journaux qui colportent cette fausse citation. C’est une habitude chez certains réacs de coller cetexte en commentaire d’articles de presse, dès qu’il est question de mariage pour tous et autres sujets qui déplaisent à l’extrême-droite. Mais des journaux n’hésitent pas à faire apparaître ce texte dans leurs colonnes. J’ai déjà évoqué l’article d’El Watan repris par Médiapart, je peux aussi citer l’édito du 17 janvier 2024 de Bernard Valetes dans les pages de L’écho de l’ouest : Le pire des dangers. Il y écrit, avant de dérouler l’éternelle fausse citation : « Avec une prescience assez extraordinaire, le journaliste et philosophe germano-autrichien Günther Anders décrivait en 1956, dans son monumental ouvrage L’obsolescence de l’homme, ce qu’il imaginait du destin de l’humanité dans les décennies qui suivraient. » Et là encore on voit tout de suite qu’il n’a pas lu Anders, mais a juste repris le texte sur internet sans chercher à en savoir plus. L’ignorance, il est là le pire des dangers ! Cet édito cependant donne bien la mesure de sa production éditoriale. Tout ce que j’ai lu de lui ne mérite ni d’être lu, ni d’être imprimé. J’ai contacté le journal. Pas de réponse.

Les magazines, je vous avoue que ça m’a surpris. Mais je n’aurai pas dû l’être. Sur la page Wikiquote de Anders, on trouve entre autre cet extrait :

« On mettra la sexualité au premier rang des intérêts humains. Comme anesthésiant social, il n’y a rien de mieux. En général, on fera en sorte de bannir le sérieux de l’existence, de tourner en dérision tout ce qui a une valeur élevée, d’entretenir une constante apologie de la légèreté; de sorte que l’euphorie de la publicité, de la consommation deviennent le standard du bonheur humain et le modèle de la liberté. »

Or, sur les Wiki, il faut généralement des sources secondaires. Ce bout de citation, comme d’autres, est appuyé par une source secondaire, Chosir la vie, nº 35, mars-avril 2022, p. 19. Ils ont dû mettre le texte en entier dans ce magazine, que je n’ai pas réussi à trouver. Quand je l’avais cherché, je m’étais juste dit que c’était des cathos d’extrême-droite, tendance manif pour tous. J’avais pas vu le plus évident : à savoir que la fausse citation était dans une saleté de magazine. Ça, je l’ai constaté bien après l’avoir su. Et c’est comme ça souvent avec ce qu’on a du mal à accepter. On le voit. Et quand on est enfin prêt, on comprend. Et on mesure le truc.

Mais y a pire. Il y a toujours pire. Cette fichue fausse citation court aussi dans les couloirs des écoles. Ouais, des écoles. C’est là qu’on mesure bien l’étendue du truc.

En 2014 et 2015, cette citation, attribuée à Aldous Huxley, apparaît dans un ensemble de textes publiés par la commission scolaire de Montréal, dans la rubrique « phrases, textes et images à méditer ». La personne qui coordonnait ces documents, Carole Marcoux étant déjà à la retraite quand j’ai contacté la commission, il m’a été impossible d’avoir plus d’information sur la nature exacte de ces « petites annonces de grande importance sur le thème de la solidarité et de l’écocitoyenneté » et je me gratte encore la tête à essayer de comprendre le lien entre ce texte de Carfantan et la solidarité.

Je retrouve la citation dans des listes de textes données par des professeurs de lettres ou de philosophie, parfois correctement attribuée, mais pas toujours. Je la trouve dans un devoir de Collège en 2019, qui force les élèves à déterminer en quoi Huxley est révolutionnaire, alors que le texte qu’ils ont sous les yeux n’est pas de lui. Je le trouve au Collège privé catholique Saint-Jean Hulst donné à lire à des élèves de 3° dans un concours delecture co-organisé par l’association soroptimist. Y a de quoi être trop pessimiste. Surtout quand on lit ce que certains collègues osent écrire publiquement. Dans une note de blog sur le site webpedagogique, site sur lequel des profs se réunissent pour dire des trucs, Sonia Staffa rédige une note de blog sur lestextes attribués à des auteurs qui ne les ont pas écrits. C’est louable. Elle écrit à propos d’un texte bien connu :

« Egalement, l’analyse qu’un critique,Günther Anders, a rédigée sur Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley, présentée comme étant un extrait même de l’oeuvre! Etonnant non?
Voici le début de l’extrait qui est l’objet d’erreurs répétées, copiées, aveuglément, servilement:
« Pour étouffer par avance toute révolte, il ne faut pas s’y prendre de manière violente. Les méthodes du genre de celles d’Hitler sont dépassées. Il suffit de créer un conditionnement collectif si puissant que l’idée même de révolte ne viendra même plus à l’esprit des hommes. L’idéal serait de formater les individus dès la naissance en limitant leurs aptitudes biologiques innées. [… »]
Evidemment, comme il faudrait (je l’ai fait) avoir lu tout le roman pour vérifier l’information, peu de gens le savent…
Sources: ma lecture du roman, tout simplement. »

Euuuh. Étonnant, ouais, étonnant. Au moins, on ne peut pas lui reprocher de répéter, copier, aveuglément, servilement. Juste de manquer gravement de méthode.

Mais y a mieux. Pire. Je ne sais plus. Plus fort en tout cas. La directrice du Lycéeprivé catholique les Maristes à Toulouse utilise cette citation,attribuée à Anders, en ouverture de son discours de remise dediplôme à ses bacheliers de 2022. Une fausse citation pour leur « maintenir leur cerveau en marche ». Faut pas confondre avoir le cerveau qui marche et penser comme un pied … Comme un pied malhonnête qui plus est : je les ai prévenus de la bévue, pas de réponse, pas d’action.

Mais il y a pire. Toujours. Il y a les deux derniers clous qui achèvent de sceller le cercueil où pourrit ce qui me restait de foi en l’humanité. D’unepart l’interview de Jean-Pierre Andrevon à France 3 région. Le 27 Avril 2020, le célèbre auteur de SF est interviewé pour la sortie de son Anthologie des dystopies. Il y cite un texte bien trop connu, qu’il attribue à tort à Aldous Huxley, qu’il situe, à tort, dans Le meilleur des mondes. Et là c’est l’incompréhension. D’autant plus quand je vois qu’il refuse de commenter cela d’aucune manière quand je le contacte par mail. Rendez-vous compte : le mec sort une Anthologie des dystopies, il place, dans un texte fondateur du genre et qu’il ne peut qu’avoir lu, sur lequel il ne peut pas faire l’impasse dans son livre, un texte qui ne s’y trouve pas et ne peut en aucun cas s’y trouver. Faute professionnelle. Vous êtes d’accord, faute professionnelle ? Cela soulève des questions, graves, sur sa méthode de travail et la connaissance des textes dont il parle. Je veux dire : soit c’est une truffe et ok on n’en parle plus, parce que clairement le mec il est pas basé, soit il sait ce qu’il fait : là, soit c’est parce qu’il s’est fait toxoplasmé par ce mème, auquel cas faut l’aider, soit parce qu’il le fait par choix idéologique. Auquel cas euuuuuuh. Je sais pas, mais auquel cas, quoi. J’ai contacté à ce sujet le journaliste qui a fait l’interview, j’attend d’en apprendre plus.

Enfin, le pire : La fausse citation apparaît, attribuée à Günther Anders, dans un éditorial de Denis Fucking Robert pour Blast. Le mec de Clearstream, du combat pour la vérité. Le mec qui m’a fait comprendre qui étaient Philippe Val et Richard Malka. Denis Robert quoi ! Cet éditorial pourtant je l’avais vu. Écouté plutôt. Sur internet, même quand on écrit, on fait toujours au moins deux choses en même temps. J’avais pas tilté, j’avais pas été choqué. Pourtant, en y faisant attention, j’aurai remarqué direct. Encore aurait-il fallu que je fasse attention. Mais là le pire, c’est pas tellement cette erreur, ou cette faute, dans la mesure où Denis Robert est journaliste.

Ce sont les réactions sous la vidéo youtube. 218 000 vues. 21 000 likes. 1508 commentaires. Dont un, de Anneroux3085 :

« Extraordinaire citation de Günther Anders. Je vais la faire lire à mes 140 élèves et la placarder en salle des profs;) ».

Putain par pitié Anneroux3085, ne fais pas ça.


Une citation virale (DTRH4)

 (9 juin 2024) Comme je l’ai dit, j’ai dû concevoir une nouvelle hypothèse pour rendre compte de ce que je n’ai, ici, présenté que brièvement. Et comme déjà dit, cette hypothèse est plutôt folle.

Là aussi elle est inspirée par les virus. Mais là où ma première hypothèse s’adossait au mode de propagation des virus, cette nouvelle hypothèse s’inspire du mode d’action des virus.


Une hypothèse délirante

Pour simplifier, les virus peuvent être définis certes par leur viralité, leur capacité à se diffuser dans la population, mais aussi par leur virulence, leur facilité à se multiplier dans l’organisme, à l’infester, et par leur mode d’action. On connaît les virus qui provoquent des symptômes, nez qui coule, toux, lui permettant de passer d’un hôte à un autre, d’une manière peu réjouissante pour nous. Mais d’autres induisent des comportements. C’est le cas du toxoplasme. Le toxoplasme va infester le rat. Il va transformer son comportement pour le rendre euphorique, curieux, excité par l’odeur de l’urine de chat, si bien que, loin de prendre la fuite face à son prédateur, il va au contraire rechercher sa compagnie. Du coup, on a des rats qui se mettent debout, tout frétillants du museau devant des chats qui n’ont plus qu’à se baisser, et sûr que le rat n’as aucune idée de la manipulation, lui, il va droit, volontairement, vers ce qui lui semble être son nouveau meilleur ami. Et ces stratégies, dans lesquelles on voit un parasite pousser son hôte à se laisser dévorer, ça se voit dans la nature, parasites de chenilles et d’escargots. Mais pourquoi il fait ça cet horrible virus ? Parce que le rat est quantité négligeable. Parce que le chat est sa véritable cible. Une fois que le chat a dévoré le rat, le toxoplasme se loge dans sa cible finale et féline et y prospère. Et se multiplie dans sa merde. Ce qui infeste des bébés dans le ventre de leur mère. Il y a quelque-chose d’inquiétant, propre à générer de la paranoïa, dans l’idée qu’un virus puisse modifier notre comportement sans qu’on s’en rende compte pour atteindre à travers nous sa véritable cible. Quand je me cure le nez et jette au loin ma crotte d’une pichenette, c’est moi ou c’est virus ? C’est ça l’horreur : comment savoir ?

D’une certaine manière, cette fausse citation fonctionne comme un toxoplasme. Elle provoque chez l’internaute touché non des symptômes, mais des comportements inhabituels et inquiétants : confusion et frénésie. L’internaute touché se retrouve à poster plusieurs fois la-dite citation, la rend virulente, l’attribuant aussi bien à Anders qu’à Aldous, multipliant les occurrences de la fausse citation partout où il peut. Ça c’est la confusion. Cette citation c’est un toxoplasme, elle agit insidieusement sur les internautes qu’elle touche, reste à savoir quelle sont sa dangerosité et sa véritable cible, si l’internaute n’est pour elle qu’un véhicule destiné à la faire circuler.

Je sais que c’est tiré par les cheveux et prendre l’analogie virus/contenu viral un peu trop au pied de la lettre. Cependant, regardons sur Facebook ce qui se passe quand Mélanchon—bon, lui ou son équipe de com, diffuse la citation. Le 18 novembre 2017, le profil Facebook deMélanchon diffuse la citation sous forme d’image : En en-tête, « Aldous Huxley/1939 », s’ensuit le texte sur fond rose accompagné d’une photo de l’auteur. La même photo qu’utilisaient les Veilleurs. Cela accompagné de ce commentaire laconique : « Le mode d’emploi de la dictature contemporaine retrouvé dans un vieux texte de 1939. » suivi d’un correctif : « bon en fait, un lecteur vigilent m’informe », s’ensuit une référence presqu’exacte à Carfantan. Mais remarquez que le correctif n’efface pas l’erreur. On est loin des repentirs de 2014, qui rendaient la méprise invisible autant que possible. Ici, Chonchon laisse l’erreur dans son texte et dans l’image, et surajoute un correctif d’une manière tellement désinvolte qu’il ne peut qu’échouer à corriger quoi que ce soit. D’ailleurs il échoue, puisque ce texte se présente toujours comme un texte de Huxley. Mais il y a pire. Il y a toujours pire.

Il y a les commentaires.

J’en prend deux, qui émanent, au vu de leur image de profil qui arbore le Phi de la France Insoumise, de deux insoumis convaincus. Des gens donc que j’imagine être de gauche, communistes et matérialistes. Nancy Bonnefond, « superfan » du compte de Mélanchon, écrit :

« Peu importe de qui est ce texte et de quand il date (suffit de rectifier si on veut partager). Ce qui compte est qu’il représente très exactement la mise en place sournoise au travers des décennies de la dictature, cachée sous un semblant de démocratie. »

Chris Jackette Touriste rajoute :

« Ce texte n’aurait pas été écrit par Huxley. Mais est-ce vraiment important. Ce qui est important est que le texte existe et qu’il puisse nous éclairer sur notre civilisation. »

Pardon ??

Je vois là la preuve d’une absence d’anticorps face au faux sur internet et d’une perte de système immunitaire produite par la citation elle-même. Elle abaisse nos barrières, nous rendant perméable aux contenus viraux dont la dangerosité doit être étudiée. Où est le matérialisme dans ces commentaires ? Bien sûr que c’est important de savoir QUI a écrit QUOI et QUAND ! Bordel ! Bien sûr que la vérité et la pertinence du texte, en tant qu’objet historique, va dépendre de l’époque à laquelle il a été écrit et à laquelle il est lu. Ce texte, écrit par Huxley en 29 ou 31, c’est un oracle. C’est un miracle. C’est un objet incompréhensible et inexplicable qui, avant même la mise en place du régime Hitlérien et de sa chute, annonce la caducité des méthodes hitlériennes dont on ignore tout. C’est pas possible—et pour cause, mais si c’était vrai, y aurait de quoi croire aux puissances surnaturelles et se faire curé. Écrite en 39, c’est pas particulièrement crédible non plus : je rappelle qu’en 39, ça ne fait qu’un an qu’Hitler a envahi les Sudètes, la guerre se déclare enfin après un an d’atermoiement, que le régime Hitlérien semble être le modèle à suivre en France aussi bien qu’aux USA aux yeux de toute une frange antisémite et fasciste de la population. Des groupes fascistes et violents, d’ailleurs, on en trouve aussi en Italie et en Hongrie et rien ne permet de dire qu’ils vont disparaître, sans parler de la fanatisation du japon. Donc vraiment, même en 39 comme le croit Mélanchon, ce texte aurait été l’œuvre d’un fou, d’un voyant ou d’un imbécile, parce que FAUX, parce qu’en désaccord complet avec le réel, parce qu’il aurait décrit une situation impossible et impensable.

En 1956, écrit par Anders, c’est plus crédible. Anders a d’ailleurs une phrase de ce genre dans L’obsolescence de l’homme, mais on ne peut plus alors considérer ce propos comme un oracle. C’est une bonne extrapolation, géniale et provocante, de ce qu’il pouvait voir autour de lui, extrapolation anticipée par Adorno dans ses Minima Moralia, mise en récits paranoïaques par des auteurs de SF comme Philip K. Dick, reconduite 10 ans plus tard par Debord et Marcuse. Donc, en 1956, le texte, qui pourtant n’a pas changé d’un poil, devient VRAI !

Mais écrit en 2007, je suis désolé, on ne peut pas parler à son sujet de prédiction, d’extrapolation, de texte visionnaire ou que sais-je. L’emploi de ces mots montre une confusion terrible, est la marque certaine d’une sorte d’envoûtement. En 2007, c’est au mieux l’éructation ridicule d’un boomer dépassé par son époque, qui ne dit rien du monde mais tout de son sentiment d’être largué, au pire la bouffée délirante d’un complotiste un peu honteux. Écrit en 2007, ce texte n’a rien de remarquable ni d’intéressant et tout le prestige et la force de conviction de ce contenu viral tient seulement à sa fausse attribution à des auteurs passés. Le désir forcené de ces insoumis de maintenir la validité du texte au détriment d’une analyse purement matérialiste du texte montre à mes yeux l’influence et l’action de cette citation : elle pousse les gens touchés à revoir leurs valeurs plutôt que de rejeter et combattre ce texte. D’ailleurs, rions un peu : ce texte (déjà considéré comme faux dans le cours de Carfantan où il apparaît, j’y reviendrai), est en passe de redevenir COMPLÈTEMENT FAUX : je rappelle l’impérialisme de la Russie de Poutine et son usage intensif de la propagande, la propagande internationale génocidaire de l’Israël de Netanyahu, ce qui se passe en Chine, bien entendu, entre la domination numérique totale du Parti sur les citoyens et le génocide des Ouïgours, ce qui se passe en Birmanie et, d’une manière générale, de la montée partout en Europe de l’extrême-droite et du fascisme à l’ancienne. Tout ça semble vouloir ramener des méthodes qui, au final, ne sont peut-être pas si obsolètes qu’on voulait bien le croire.

Cela suffit en tout cas à montrer que le sens d’un texte et sa valeur ne dépendent pas seulement de ce qui y est dit, mais du dialogue entre le texte et son époque.

Une diffusion délirante

Avec cette hypothèse en tête, j’ai poursuivi mes recherches, déjà commotionné par les deux chocs reçus : la confusion des internautes, qui attribuent la même citation à plusieurs auteurs indifféremment ; l’immédiate omniprésence de la citation, qui traverse tout le spectre politique et social. Mais je ne suis pas au bout de mes peines. Cette citation, faussement attribuée à Aldous ou à Anders, rarement attribuée à son véritable auteur, je ne la trouve pas seulement en France.

Je la trouve dans tout le web francophone.

Cela n’aurait pas dû être une surprise, vu qu’internet ne connaît pas de frontières étatiques, seulement des frontières linguistiques. Sauf en Chine. Tout de même, ça surprend. J’étais sur le cul. Ça surprend de voir ce texte repris au Canada, en Belgique (un des rares sites à avoir rectifié la citation), en Suisse (dans les commentaires, par un dénommé JalvarezCorrea, renommé RaphaelCelis, qui se dit philosophe), en Algérie, pire, dans un journal algérien, El Watan, qui livre un court article relayé par Médiapart le 10 avril 2014 : « Algérie, 5 façons d’étouffer la révolte », dans lequel la situation en Algérie est lue à partir de cette fausse citation, attribuée à Aldous Huxley, au Congo, dans un article relayé par le site conspi Réseau-International, etc.

Mais, si cette citation traverse les frontières nationales au sein de la francophonie, elle traverse aussi purement et simplement …. les barrières de la langue. Vraiment, dans cette histoire, il y a toujours pire.

C’est là où on tombe pour de bon dans le délirant. Ce texte, écrit par un philosophe français, en français, en 2007, attribué à tort à deux auteurs, l’un anglais, l’autre allemand, a été traduit. Dans de très nombreuses langues. Et là je me pose vraiment la question de savoir si on quitte la paresse intellectuelle pour tomber clairement dans la manipulation et le vice. Car enfin, ce texte, on le chercherait en vain dans les œuvres de Anders et d’Huxley, on le chercherait donc en vain en allemand ou en anglais. Sauf à user de Google Translate pour traduire ce texte qui n’existe qu’en français et depuis peu. Mais, je me pose la question, peut-on encore parler de paresse intellectuelle ? Doit-on aller jusqu’à dire que les internautes qui ont volontairement traduit ce texte l’ont fait par flemme de le chercher par mot clé dans l’original supposé, ou doit-on imaginer qu’après avoir essayé, faute de le trouver, ils l’ont produit ? Savaient-ils qu’ils forgeaient un faux ? Et si oui, pourquoi l’ont-ils fait ?

Et rendez-vous compte : le site Cosmydor est moins anecdotique que je ne le croyais. Leur blog, bilingue, présente la citation, attribuée à Anders, en français ET en anglais. Et il a servi de source à d’autres sites anglophones (j’avais vu ça en fouillant les metadonnées, je vous retrouverai ça). Je pense qu’ils l’ont traduit via Google et mis en ligne. Fatalement. On le trouve également en anglaissur Linkedin. Beaucoup trop, trop partout, par des gens, souvent bilingues, parfois profs de philo : comme Marion Duvauchel, qui n’hésitait pourtant pas à écrire par ailleurs (source, qui, parailleurslà aussi) :

« Nous autres professeurs dans les matières littéraires (français et philosophie) nous apprenons à lire des textes, à les analyser techniquement, et avec une minutie terrifiante : il faut bien réussir le concours. Nous pouvons donc légitimement dire que nous avons une vraie compétence dans ce domaine. »

J’avoue, j’admire cette « vraie compétence » et cette « minutie terrifiante », dès qu’il s’agit de faire passer des convictions religieuses avant la rigueur professionnelle …

Pour les autres langues, il m’est parfois difficile d’identifier l’orientation politique des sites, mais je l’ai repérée entre autres sur un sitechrétien espagnol, en espagnol donc, en polonais, sur un site d’extrême-droite je crois, en italien (le fameux cv !), en grec, sur un blog qui m’a paru complotiste, mais je n’en jurerai pas, en portugais, sur un site, c’est le plus déroutant, sur un blog lié à la promotion de la langue galicienne. Que je n’ai pas retrouvé, alors voilà undeux (encore une prof de philo ???), trois résultats en portugais. Quel succès ! Le tout, généralement, attribué à Günther Anders, de loin l’attribution la plus récurrente aujourd’hui. Notez une chose intéressante : sites catholiques, conservateurs, d’extrême-droite, tous sites qui, en France, passent pour avoir été les premiers promoteurs de cette citation, comme si, au bout de 10 ans, ce qui s’est produit sur le web francophone se reproduisait dans d’autres langues. La fausse citation gagne les milieux réacs, qui en font un usage massif, et de là, par les franges confuses, gagnent toute la société. Mais remarquez la folie de la situation. On a sous les yeux un faux qui s’impose non pas d’en haut, par l’usage d’une propagande d’État, mais par le bas, par un manque d’attention, de rigueur intellectuelle, par un refus de se prémunir du faux et de le corriger. On est face à un texte récent, qui, partout autour du monde, passe pour dater de 56, pour être extrait d’un livre qu’il fait connaître tout en le remplaçant. En effet, en faisant circuler cette fausse citation, on laisse croire que Günther parle de manipulation des masses, quand il construit une ontologie posthumaniste du monde dominé par la technique. Et cela est une exemplification directe de sa pensée.

Le soulèvement des machines

Internet a transformé ce qu’est un auteur, c’est qu’est une référence. Un auteur avant, c’était une œuvre, et pour la connaître il fallait la lire. Une référence, c’était un auteur qu’on avait suffisamment lu pour l’avoir digéré et avoir fait de sa pensée un prisme à travers lequel on voit le monde. Maintenant, une référence, c’est ce que l’on fait circuler sous un nom, peu importe que cela ait peu à voir avec son œuvre ou sa pensée. Ce qui circule sur internet aura toujours plus de réalité et d’effet que ce qui est écrit dans un livre. Et dans la mesure où, sur internet, le faux se propage plus vite, plus largement et plus longtemps que le vrai, avec le temps, un auteur devient nécessairement la somme des contre-vérités qui circulent à son sujet. L’œuvre apocryphe devient l’œuvre canonique, et l’œuvre canonique plus rien. Cela parce que nous ne sommes plus des lecteurs. Nous sommes des opérateurs de textes qui faisons circuler, dans la plus grande ignorance de ce que l’on transmet, des textes que nous ne comprenons plus et dont la valeur ne se mesure plus qu’à la viralité. Faire circuler du texte qui circule, c’est cela aujourd’hui qui s’appelle penser.

Cette irrationalité va même jusqu’à traduire ce texte, de Serge Carfantan je le rappelle, en allemand, je répète, en allemand, pour l’attribuer à Günther Anders, philosophe allemand, ayant écrit son livre en allemand.

Si vous n’avez pas encore l’impression d’avoir basculé dans un drôle de monde, accrochez-vous, ça ne va pas tarder.


jeudi 16 juillet 2026

Une drôle de citation (DTRH3)

 (9 juin 2024) Comment dire ?

Ma belle hypothèse a volé en éclats dans le premier quart d’heure. Pire que le décollage d’une fusée Space X.

Je m’explique.

Je croyais pouvoir distinguer deux chaînes virales trompeuses, soit toutes deux nées d’une première attribution, juste, du texte à Carfantan, soit issue l’une de l’autre. Cela suppose une chose évidente, à savoir que ceux qui attribuent le texte à Carfantan ne sont pas les mêmes que ceux qui l’attribuent à Huxley, qui eux-mêmes diffèrent de ceux qui l’attribuent à Anders. Que ces gens sont distincts les uns des autres. Soit simplement du fait du hasard, soit du fait de raisons politiques ou sociologiques. J’ai envie d’explorer ça : est-ce qu’on l’attribue à Anders à gauche et à Huxley à droite ? Est-ce qu’on l’attribue d’abord à Huxley puis à Anders ? Je ne sais pas, j’ai envie de savoir. Et je ne saurais rien de ce que je recherche. Parce que mon hypothèse s’effondre dès que je la soumets à l’épreuve du réel. Et il est moche le réel. Jamais je n’aurai imaginé un tel truc : y a des internautes, nombreux, des sites, nombreux, qui attribuent le texte à deux, voire aux trois auteurs. Relisez, je mens pas. Allez comprendre. Moi je comprends pas.

Par exemple, le site Babelio donne de larges extrait de ce texte dans les pages « citations » des trois auteurs : AndersHuxleyCarfantan. C’est un site collaboratif, donc cela est gênant, mais guère étonnant : des internautes trompés propagent l’erreur en toute bonne foi. Là où on est gêné, c’est quand on sait que j’ai alerté deux fois sur cette question, que j’ai signalé ces fausses citations et qu’elles y sont toujours. Pas bravo Babelio.

Mais regardons-y de plus près : une même utilisatrice, LilianeLafond, attribue exactement le même texte à Huxley, le 28 février 2020, à Anders, le 14 septembre 2023.

Vous allez me dire qu’en trois ans, presque quatre, on a le temps d’oublier. OK. Parlez-moi d’oubli ici : Galadriel, sur le site des Brindherbes, un site écolo devenu complotiste-compatible (il suffit de regarder la barre des liens et leur message d’adieu en pleine pandémie), livreun débunk convaincant le 16 août 2024. Galadriel montre que la citation n’est ni de Huxley, ni de Anders, redonne la paternité du texte à Serge Carfantan, contacté pour l’occasion. Un travail propre, qui a dû demander un peu de temps, de réflexion, de motivation. C’est donc très étonnant de voir que le 30 août2014, 14 jours après, Galadriel, sur le même site, attribue toutcrème le texte … à Anders. Et ça je l’ai vu tellement de fois.

Quand je me rend compte de cette bizarrerie, je perd tout repère. Je ne comprends plus rien. Je recherche, en mode panique, toutes les apparitions du texte sur internet et sur chaque site, sur chaque compte sur les réseaux sociaux où je le trouve, je regarde combien de fois il apparaît, attribué à qui. Je copie les pages, je commence un tableur. Panique mais méthodique. Je l’abandonne ; méthodique mais flemme quoi. Je vois le texte apparaître plusieurs fois sur les mêmes sites, les mêmes profils, attribué indifféremment d’abord à l’un puis à l’autre auteur. Je comprends pas. Parfois aux trois. Je comprends encore moins. Je vois des commentaires qui débunkent, en vain. Je m’y essaye moi aussi : j’informe les sites, les pages, j’en cible 10. Sur les 10, deux répondent favorablement, corrigent ou suppriment la page sur laquelle apparaît la fausse citation. Deux petits sites d’informations locales, tenus par des passionnés. Les autres s’en foutent. Et tous les autres que je contacteraient s’en foutront également, tous autant qu’ils sont.

Ce que je constate me contraint à abandonner ma première hypothèse, aux fraises. Ce qui est facile vu qu’elle ne rend pas compte du réel. Mais la seconde hypothèse que je forge me semble trop folle pour être sérieuse. Pourtant, elle rend compte, elle, de la frénésie et de la confusion que je remarque partout. Confusion, qui amène un même internaute à attribuer la citation à l’un et à l’autre, voire aux trois auteurs, habituellement associés à ce texte. Rend compte aussi de sa diffusion massive et explique l’inefficacité des débunks. Mais avant de la présenter, un mot sur cette diffusion.

De maigres résultats

Dix ans après les faits, on ne va pas se mentir, il est difficile de rétablir avec certitude une juste chronologie. Internet est comme une mer sur laquelle nous sommes des nautes, des marins. Internet change, évolue, est en mutation constante. Comme un océan d’immondices où surnage parfois un dauphin pas trop crevé. Ce qui y disparaît ne fait pas de vagues. Il y a 10 ans, on communiquait surtout sur des forums de discussion, qui, tous ou presque, ont disparu, leurs admins ont trouvé une vie, leurs hébergeurs ont coulé, leurs serveurs ont été réattribués. Aujourd’hui on ne communique plus par forums. Parce qu’il y a eu les réseaux sociaux. Et quand Facebook fermera, tout son contenu disparaîtra avec lui. Il ne faudra que quelques années pour que plus personne ne se souvienne ni ne parle de comment c’est aujourd’hui. Du coup, les premières traces de la diffusion de ce texte sont, je crois, perdues pour de bon. Je doute d’avoir trouvé les premiers internautes à avoir attribué de manière erronée la citation à Anders et à Huxley. Les instanciations les plus anciennes auxquelles j’ai pu remonter datent de 2013. Sauf qu’en 2013, certains affirment déjà que la citation traîne sur internet depuis quelques temps, sans doute un an, peut-être deux. Si bien qu’aujourd’hui, à défaut de nouvelles informations, il semble que la citation ait explosé en 2013 et qu’elle se soit répandue absolument partout dès cette année. Ce que j’ai vu, donc, c’est une diffusion immédiate et massive : une explosion. Comme avec les fusées Space X.

J’y reviendrai, mais je tiens d’abord à évoquer trois sites, parmi les plus anciens auxquels j’ai pu remonter, qui ont beaucoup fait je crois pour la diffusion de la citation. Un site pour l’attribution à Carfantan, un pour l’attribution à Anders, un pour celle à Huxley.

Pour Carfantan, je le répète véritable auteur du texte, sans surprise, la source, elle date de 2007. C’est Philosophie-spiritualité.com. Le texte apparaît dans un cours, « sagesse et révolte », dont la fin n’est plus disponible librement. Le mec en a marre de se faire piller donc il cache une partie (elle est payante) et interdit maintenant le copier-coller. Le truc amusant, c’est que c’est un site sur lequel je tombais souvent quand j’ai commencé à enseigner et que je cherchais des ressources sur internet, pour voir comment les collègues construisaient leurs cours, abordaient telle notion ou tel repère au programme. J’ai commencé à enseigner dès 2012 et j’ai eu des postes à l’année à partir de 2014. Entre ces deux dates, ce site, je l’ai donc beaucoup vu, souvent consulté. Cela me fait dire, mais je n’ai rien pour étayer cette hypothèse, que sans doute les premiers à avoir relayé le texte étaient soit étudiants, soit enseignants. En tout cas liés un tant soit peu à la philosophie. Mais c’est une supposition gratuite. Toujours est-il qu’il semble que ce texte ait beaucoup circulé dès 2012, dans les sphères réacs, mais je n’ai aucune trace directe de cela.

Pour Huxley, le site, lié à la page Facebook, MrMondialisation, a sans doute fait beaucoup de mal. En fait encore, le dernier commentaire date d’il y a deux ans. Le post en question est toujours visible, daté du 20 juillet 2013. Il affiche le texte dans sa version la plus complète, suivi de quelques mots maladroits qui invitent à commenter : « Mythe à la réalité ? » et précédé d’une courte introduction : « Prosopopée de Serge Carfantan inspiré de Günther Anders, L’obsolescence de l’homme, p.122 ».

La référence à la page du livre de Anders rappelle immédiatement le lien donné par Carfantan après la prosopopée, ce qui ferait croire qu’ils l’ont repris de son site. Mais il suffit de lire les commentaires pour comprendre que MrMondialisation a d’abord présenté le texte comme étant de Huxley puis, face aux réactions négatives, s’est amendé et a corrigé l’introduction sans modifier la conclusion, qui se comprend dès lors que l’on sait qu’ils ont d’abord diffusé le texte comme une citation du Meilleur des mondes, un roman d’anticipation, un mythe, donc. J’en veux pour preuve ces interventions de Léo Debonne en commentaires du post.

Cela laisse supposer qu’ils ont tiré la citation non du site de Carfantan mais d’un autre, qui l’attribuait à Huxley. J’ai contacté MrMondialisation sur la question, mais après tout ce temps, ils ne peuvent savoir ni qui est à l’origine du post, ni quelle était sa source. Une impasse, donc. Une sacrée impasse ceci-dit : 299 commentaires, 6500 partages. Combien, parmi ces derniers, ont été fait avant le correctif ? Là encore, impossible à dire.

Pour Anders, j’ai longtemps cru avoir décelé l’origine de la méprise. Là encore, un site que je fréquentais à la fin des années 2000, début 2010 : 1libertaire. Ce site, tenu par Philippe Coutant, un anarchistereconnu, donne un grand nombre de textes d’auteurs importants. Stiegler, Anders. Dont le texte qui nous occupe, sous le titre « Leconditionnement collectif », précédé de la mention étrange : « A lire et relire – Texte de science fiction à la fois inquiétant et étonnant d’actualité ». SF, ça laisse supposer du Huxley plus que du Anders. Ça sent la vieille méprise et la plus totale confusion. Avec une mention du site depuis lequel il a copié le texte : JCjeveritas. LightWithJC, comme son nom l’indique, est tenu par un catholique. Oui, mais comme son nom ne l’indique pas, par un journaliste catholique, écolo-critique de la technique tendance Jacques Ellul. Plutôt de gauche, donc. Qui a mis en ligne la citation le 14 septembre 2013. Date proche de celle du post de MrMondialisation. Il donne deux titres au texte : « Conditionnement des masses », « Le conditionnement collectif ». Il met un grand nombre de mots en évidence, certains en vert, certains en rouge, ce qui rappelle fortement les images du texte qui circulent, qui usent aussi de ces couleurs pour mettre des passages en valeur.

Il attribue enfin le texte à Carfantan, ce pourquoi j’ai d’abord cru que Philippe Coutant s’était trompé, d’une manière bien étrange, parce que la page source ne permet, a priori en rien, cette méprise. La fatigue restait la seule explication, et tu parle d’une explication …

Ce n’est que récemment que j’ai découvert sur le site des brindherbes, la page datée du 30 août 2014 quand Galadriel attribue le texte à Anders, donnant comme source … JCVeritas. J’ai alors regardé les commentaires sur ce blog : « Comme il est actuel, ce bouquin … », « J’ai commandé les deux bouquins dont sont extraits ces lignes », L’obsolescence de l’homme, donc, tomes 1 et 2, bah mon con tu vas être étonné !, « Troublant de ressemblance avec ce qui se passe actuellement. » on comprend que l’auteur a attribué le texte à Anders au moins jusqu’en 2015 et qu’il a certainement induit en erreur un très grand nombre d’internautes.
Je vous jure, ces mecs qui se trompent et qui corrigent, c’est presque à vous faire détester l’honnêteté…

Une omniprésence immédiate

En 2013, un site altermondialiste en vue et un journaliste catho de gauche participent à la diffusion de cette fausse citation. À la même époque, sur un des sites des veilleurs, ce collectif de jeunes gens masqués créé en marge de la manif pour tous, diffuse cette même citation. LeJournal des veilleurs, retrouvé grâce à la Waybackmachine, attribue le texte à Carfantan. Les quelques mots qui précèdent la citation cependant paraissent bien étranges : « A lire et relire – Texte de Serge Carfantan sur le cynisme politique. A la fois inquiétant et étonnant d’actualité. » Pourquoi rajouter « étonnant d’actualité » si le texte est de 2007 ? La réponse est évidente quand on considère qui apparaît sur la photographie qui accompagne le texte : Aldous Huxley. Et qu’on lit l’adresse de la page. Ils ont d’abord présenté le texte comme étant de Huxley, puis ont partiellement corrigé : ils ont changé l’auteur sans changer la photo. Cela permet de dire une chose : dès 2013, la citation se trouve à gauche comme à droite, à l’extrême-gauche (1libertaire) comme à l’extrême-droite (les veilleurs). Le texte des veilleurs a été repris à l’identique sur plusieurs sites, dont Réseau-International, le site conspirationniste bien connu, en 2016, accompagné d’une image d’illustration montrant des vaches, cette même image qui, sur le site Syti.net (site conspi-new-age qui se défend d’être d’extrême-droite), illustre ce même texte, attribué là encore à Carfantan, là encore une des plus anciennes occurrences trouvées. Cette omniprésence n’a fait que s’accroître, si bien qu’aujourd’hui, elle est partout, attribuée indifféremment à l’un comme à l’autre.

On l’a un peu vu, la citation traverse tout le champ politique (droite, gauche, jusqu’aux extrêmes, cathos, matérialistes, écolos, conspi. etc.). Des royalistes également la diffusent, des nationalistes, et des gilets-jaunes. Les sites sur l’ésotérisme et le développement personnel aussi la diffusent.

Elle est, évidemment, sur les réseaux sociaux, Facebook, Linkedin, Twitter, enfin, X. Aucune personne ou page que j’ai contacté sur ces réseau n’a changé quoi que ce soit. Sur Linkedin, la citation est diffusée par exemple, par M. Daniel Hervouet, Contrôleur général des armées, directeur de collection aux éditions Balland. Il attribue le texte à Anders, on lui dit plusieurs fois en commentaire que le texte n’est pas de Anders, il le laisse pourtant tel quel. Quel sérieux dans le monde de l’édition ! Pire, Dominique de Courcelles, Directrice de recherche au CNRS, le reposte depuis le compte de Jacqueline Dupuis, Magistrate ; elles l’attribuent toutes deux faussement à Anders. Les deux ont été prévenues, aucune n’a modifié. Une fausse citation, c’est le dernier chic, faut croire, pour briller dans ses réseaux professionnels.

On la trouve malheureusement sur les sites de citation : ABCCitation (5/9 sont fausses), Babelio, Wikiquote (corrigé depuis). Sur des sites de soutien scolaire : LadissertationPhilofrançais. Philofrançais livre un long cours sur l’utopie et la dystopie, conformément au programme de 2017 (il me semble), et attribue le texte … à Huxley. Le Meilleur des mondes, c’est le notre assurément, dans lequel un site de soutien scolaire, qui propose des cours, se permet de mettre des fausses citations. C’est moche pour les élèves qui font confiance. Pire : je les ai prévenus dès janvier de la méprise ; ils m’ont remercié par mail, mais n’ont à ce jour toujours rien corrigé ! Philofrançais recalé.

On la trouve également sur des site plus inattendus et anecdotiques, comme le site d’une marque de cosmétiques française, Cosmydor, ou un CV en ligne …

Cette citation, en 10 ans, s’est imposée ABSOLUMENT PARTOUT. On pourrait croire à une blague, ou à un très court récit de Kafka. Mais c’est plus drôle et plus sombre encore : c’est internet.

(Je ne donne ici qu’un aperçu trop rapide, je le sais. Je rajouterai des liens au fur et à mesure quand je déblayerai mes copies de pages internet correctement, malheureusement dispatchées sur deux ordinateurs, tous deux assez lents. A moins que je ne me décide à consacrer tout un article à balancer des liens, ce qui serait vertigineux, assez vertigineux pour mériter d’être fait. J’espère que le peu que vous montre ici vous permettra de prendre la mesure de l’étrangeté de la situation. Je me souviens avoir vu sur un site communiste qui diffusait la fausse citation une liste de sites confusionnistes dont ils refusaient à leurs lecteurs la consultation ; dans la liste, un site sur lequel j’avais vu la même fausse citation. L'erreur, unique point commun entre des gens que tout oppose. Je vous retrouverez ça.)


La citation intégrale

 (9 juin 2024)

Pour étouffer par avance toute révolte, il ne faut pas s’y prendre de manière violente.

Les méthodes du genre de celles d’Hitler sont dépassées. Il suffit de créer un conditionnement collectif si puissant que l’idée même de révolte ne viendra même plus à l’esprit des hommes.

L’idéal serait de formater les individus dès la naissance en limitant leurs aptitudes biologiques innées.

Ensuite, on poursuivrait le conditionnement en réduisant de manière drastique l’éducation, pour la ramener à une forme d’insertion professionnelle. Un individu inculte n’a qu’un horizon de pensée limité et plus sa pensée est bornée à des préoccupations médiocres, moins il peut se révolter. Il faut faire en sorte que l’accès au savoir devienne de plus en plus difficile et élitiste.

Que le fossé se creuse entre le peuple et la science, que l’information destinée au grand public soit anesthésiée de tout contenu à caractère subversif.

Surtout pas de philosophie.

Là encore, il faut user de persuasion et non de violence directe : on diffusera massivement, via la télévision, des divertissements flattant toujours l’émotionnel ou l’instinctif.

On occupera les esprits avec ce qui est futile et ludique.

Il est bon, dans un bavardage et une musique incessante, d’empêcher l’esprit de penser.

On mettra la sexualité au premier rang des intérêts humains. Comme tranquillisant social, il n’y a rien de mieux. En général, on fera en sorte de bannir le sérieux de l’existence, de tourner en dérision tout ce qui a une valeur élevée, d’entretenir une constante apologie de la légèreté ; de sorte que l’euphorie de la publicité devienne le standard du bonheur humain et le modèle de la liberté.

Le conditionnement produira ainsi de lui-même une telle intégration, que la seule peur – qu’il faudra entretenir – sera celle d’être exclus du système et donc de ne plus pouvoir accéder aux conditions nécessaires au bonheur.

L’homme de masse, ainsi produit, doit être traité comme ce qu’il est : un veau, et il doit être surveillé comme doit l’être un troupeau. Tout ce qui permet d’endormir sa lucidité est bon socialement, ce qui menacerait de l’éveiller doit être ridiculisé, étouffé, combattu.

Toute doctrine mettant en cause le système doit d’abord être désignée comme subversive et terroriste et ceux qui la soutiennent devront ensuite être traités comme tels.

On observe cependant, qu’il est très facile de corrompre un individu subversif : il suffit de lui proposer de l’argent et du pouvoir.


Je la rajoute séparée de tout développement parce que je viens de me rendre compte que Malungu Diavisi a coupé sauvagement le texte, ce qui rend certains passages totalement dénués de sens. Enfin, lui ou un autre … Donc voilà l’objet du délit dans toute sa gloire.



Une simple citation (DTRH2)

(9 juin 2024) Tout est parti d’une simple citation. Sur Facebook.
J’ai très envie de quitter Facebook.

Une drôle de citation

Le 14 janvier, une amie poste sur facebook une citation de Günther Anders. Tirée de L’obsolescence de l’homme. Moi direct je m’en réjouis. Je trouve ça génial qu’on lise et fasse lire Anders. C’est un auteur que je connais bien, j’y reviendrai. Le post, le voici :

LA MANIPULATION DES MASSES

En 1956, Le philosophe allemand Günter Anders a écrit un livre sur la manipulation des masses. Il a nommé ce livre “Obsolescence de l’homme ”. Ces phrases dangereuses ont marqués l’histoire , et surtout le XXI ème siècle.
Voici un résumé de ces propos :
« Pour étouffer par avance toute révolte, il ne faut pas s’y prendre de manière violente;
“ Les méthodes archaïques comme celle d’Hitler sont complètement dépassés”. Il suffit juste de créer un Conditionnement en réduisant considérablement le niveau et la qualité de “L’éducation ” ».
« Un individu inculte n’a qu’un horizon de pensées limité et plus sa pensée est bornée à des préoccupations matérielles, médiocres, Moins il peut se révolter ».
« Il faut faire en sorte que l’accès au “savoir” devienne de plus en plus difficile… Et que le fossé se creuse entre entre “le peuple” et la “ science ”. Que l’information destinée au grand public soit “Anesthésiée”. Là encore ,il faut user de « persuasion” et non de “violence directe ”, et on fera ceci : On diffusera massivement via la télévision, des divertissements abrutissants, flattant toujours l’émotionnel , l’instinctif ».
« On occupera les esprits avec ce qui est futile et ludique . Il est bon avec un bavardage et une musique incessante (sic). Il faut empêcher l’esprit de “s’interroger”, de “penser ” ou de “réfléchir ”».
« On mettra la “SEXUALITÉ” au premier rang des intérêts humains, Comme anesthésiant social.
On fera en sorte de bannir le sérieux de l’existence, d’entretenir une constante apologie de la légèreté; de sorte que la consommation devienne le standard du bonheur humain ».
Günter ANDERS (Obsolescence de l’homme).

Je survole à peine que déjà je sens venir la douille. Tout m’irrite là-dedans.

Le titre : LA MANIPULATION DES MASSES.
Bah non.

La présentation : En 1956, Le philosophe allemand Günter Anders a écrit un livre sur la manipulation des masses. Il a nommé ce livre “Obsolescence de l’homme ”. Ces phrases dangereuses ont marqués l’histoire , et surtout le XXI ème siècle.
Non plus !

Le résumé enfin. Ou la citation. Vous allez voir c’est pas clair du tout.

Anders, comme je l’ai dit, je le connais. J’ai étudié L’obsolescence de l’homme à la fac, je l’ai acheté dans la foulée et dévoré, j’ai acheté et lu compulsivement tout ce que j’ai trouvé de lui et, quand j’enseignais en lycée, la philosophie, pendant 8 ans, je revenais régulièrement dans le texte pour en proposer des extraits à mes élèves. Donc LA MANIPULATION DES MASSES, quand je lis ça, je soupçonne une très mauvaise lecture du livre, une très mauvaise compréhension des thèses de Anders. Ce qui est déjà très con, mais excusable.

Quand je lis la présentation par contre, je soupçonne carrément manipulation. C’est soit ça, soit de l’imbécillité pure : si Anders avait marqué l’histoire, ça se saurait ! Et je ne vois pas en quoi les phrases de Anders sont des paroles dangereuses. Cela je le comprend à lire les phrases en question et c’est en quoi je soupçonne une manipulation : si ce que Anders dénonce est vrai, alors ses paroles ne sont pas dangereuses : elles sont salvatrices. Elles ne sont dangereuses que si, loin de dénoncer, il déroule ouvertement un plan qu’il s’agit d’exécuter, une méthode à suivre. Pour manipuler les peuples.

Et c’est là qu’est la manipulation : ces fameuses phrases NE SONT PAS de Anders ! Et ne peuvent pas l’être ! Le voir c’est instantané, l’expliquer c’est plus long, vous verrez. Donc si ces putains de phrases sont dangereuses, moi, je veux savoir de qui elles sont et jusqu’à quel point elles le sont (spoiler alert : on saura). Je ne vous cache pas qu’à ce moment-là je suis très en colère.

J’alerte immédiatement mon amie, avec un rapide commentaire :

Pour l’avoir lu il y a quelques années, ces citations me paraissent étranges, je vérifierai. Mais il est mensonger de dire que c’est un livre sur la manipulation. C’est un livre qui affirme que les conditions techniques dans lesquelles nous vivons ont dépassé nos capacités d’imagination, si bien qu’il nous est devenu difficile de ne pas se sentir dépassé et encore plus difficile de comprendre comment les objets agissent sur nous. L’homme est devenu obsolète parce que la mesure du monde, et donc de l’homme, c’est la machine. L’homme a ainsi une « honte prométhéenne » face à la machine et sa perfection, il regrette lui-même de ne pas en être une. Rien à voir avec la manipulation.

Par amitié j’y mets les formes, je sais bien que Anders est peu et mal connu. De plus, ce n’est pas son post à elle : elle reposte, depuis sa Bretagne, cette drôle de citation d’un profil congolais, Malungu Diavisi, qui lui-même doit le tirer de quelque part, vu la quantité de contenu emprunté qu’il met en ligne. Internet, que dire d’autre ? Donc elle n’y est pour rien, elle, pour rien du tout.

Je ne dis pas tout non plus : ce texte m’alarme pour des raisons stylistiques et conceptuelles. Je n’y trouve pas la clarté typique des textes de Anders, pire, ces « phrases dangereuses » sont en contradiction avec un de ses concepts majeurs, l’ignorance prométhéenne.

Et c’est là que je développe :

Anders a un style qui a été qualifié de journalisme métaphysique. Malgré une hauteur philosophique constante, L’obsolescence de l’homme se lit très facilement parce qu’il est écrit à hauteur de l’expérience humaine, comme un article de journal. Les personnages mis en scène sont clairement identifiés, ce qu’ils font, comment et pourquoi est limpide ou peut être facilement deviné. Rien de tel dans ce texte. Qui est ce « on » ? Impossible à dire. Comment agit-il ? Impossible à dire. D’où lui vient son pouvoir, quelle en est en l’ampleur, quelles en sont les limites, sur qui agit-il précisément ? Impossible à dire. De plus, cette capacité à agir sur la société dans son ensemble en usant, a priori, de la technologie pour soumettre les peuples à son pouvoir, contredit le texte-même de L’obsolescence de l’homme, qui nie la possibilité d’un tel pouvoir : pour Anders, les effets de la technique sont devenus tels qu’il est impossible d’en prévoir les effets. La technique, dans ses effets, dépasse nos capacités d’imagination et de prévision, si bien que toute technique nouvelle est mise en place de manière ingénue alors même qu’elle risque de transformer intégralement nos conditions d’existence. La télévision a détruit les liens familiaux ; le centre de la maison n’est plus la table du repas, autour de laquelle tous se réunissent, se regardent et parlent, mais la télé du salon, autour de laquelle tous se réunissent en silence sans se regarder. Elle a transformé le monde, qui n’est plus la réalité lointaine auprès de laquelle je dois me rendre pour la connaître, mais ce qui vient à moi sous forme d’images et que je peux éteindre. Rappelez-vous Michel Serres sénile s’extasier sur le téléphone portable : « maintenant, main tenant le monde ». Mais s’il tient le monde dans sa main, l’utilisateur de smartphone peut le mettre sur silence, le bloquer, le faire disparaître par des bulles de filtres. Il transforme le monde, le réduit à ce qui flatte sa sensibilité. Tout le reste est Troll et va mourir sous les ponts.

Bien sûr, une fois une technologie mise en place, on peut l’utiliser à des fins de pouvoir. Mais pour ce faire il faut s’y soumettre. Pour Anders, il n’y a plus de maîtres et d’esclaves, mais, à ses yeux, les maîtres sont devenus des esclaves parmi d’autres, aussi ignorants et dominés que ces derniers. Il suffit de lire ce qu’il écrit sur les donneurs d’ordre de l’armée américaine, qui demandent à une intelligence artificielle s’il faut envoyer la bombe atomique sur la Corée et obéissent sans pouvoir se justifier. Tout dominant est dominé par le règne technologique, qui réduit tout homme au simple rôle d’opérateur.
Dans ce texte-camelote, pas d’opérateurs ignorants. Juste des grands méchants d’opérette.

Tout de même, dans ce résumé, des choses devraient alerter : si ce texte est un résumé du livre de Anders, pourquoi mettre des guillemets et les références à la fin ? On ne fait ça que pour des extraits. Alors extrait ou résumé ? On en sait rien, mais on penche plus volontiers pour l’extrait, vu que ces phrases « dangereuses » sont, supposément, de la main de Anders. On voit, par ce flou, que l’auteur initial du post n’a AUCUNE IDEE de la nature du texte qu’il diffuse, ni de son auteur. Et là, on est en droit de soupçonner une quelconque imbécillité. Ce qui n’empêche pas, a priori, la manipulation. Ce qui surtout, malheureusement, est typique d’internet. J’e quitterai bien internet si internet n’était pas si drôle. J’ai très envie de quitter internet …

Je sais donc que ce texte n’est pas de Anders, mais alors de qui ?

Une rapide recherche dévoile la supercherie. Tellement simple et rapide qu’il m’est difficile de comprendre pourquoi la vérification des contenus qu’on poste n’est pas systématique. Ah si, je sais. Internet. Une rapide recherche, donc, mène à deux débunks : un, complet et sérieux, celui d’un collègue de Maths, Mathématieu, l’autre, moins complet, moins sérieux, plus politique, sur Débunkersdehoax.

On découvre que le texte est souvent attribué à Anders ou à Huxley, tiré soit disant de L’obsolescence de l’homme ou du Meilleur des mondes. Qu’il est daté soit de 29-31, plus rarement de 39, soit de 56. Qu’il est en réalité d’un prof de philo, Serge Carfantan, qui l’a écritet mis en ligne en 2007, sur des sites qu’il destinait à sesétudiants. Le texte en lui-même est un de ces exercices littéraires que Carfantan affectionne, c’est une « prosopopée du cynisme politique » dans le style, dit-il, de Huxley. Je vous renvoie pour plus de détails au blog de mathématieu. Débunkersdehoax semble cantonner la citation à des sites d’extrême-droite. Par ailleurs, le consensus est de dire que la citation a d’abord circulé dans les sphères réac avant de se démocratiser.

Une drôle d’hypothèse

Un truc s’éclaire en moi à lire ces débunks. J’avais déjà lu ce texte, mais attribué à l’époque à un auteur de SF. Je pensais Orwell, je découvre là que c’était Huxley. Au delà de ces détails ce truc me fascine direct.

On a un texte sur internet qui circule, attribué non pas à un, ni à deux, mais à trois auteurs en même temps, des auteurs qui ont des styles différents et ont écrit à trois époques bien différentes. Et le plus souvent il est attribué aux mauvais. Y a qu’internet pour créer ça. Et c’est le nom du véritable auteur qu’on voit le moins. Qu’on connaît le moins, à se demander pourquoi son texte tourne. C’est fascinant. Suffisamment pour vouloir creuser. Sauf que : le débunk est fait, très bien fait, ça fait chier. À quoi bon refaire ce qui déjà est bien fait ? Quel intérêt ?

Y a, pourtant, des questions en suspens, je le repère tout de suite. Aussi complet soit-il, le débunk, il ne nous dit pas tout :
_quelle est l’ampleur de la méprise ?
_quelle est l’origine de la méprise ?
_qui est ce Serge Carfantan dont on sait rien ?

Au fond, ce qui nous manque, c’est le plus intéressant : l’histoire de cette fausse citation et ses acteurs : celui qui a écrit, celui qui s’est mépris, celui qui a suivi. Qui sont-ils et comment tout ça s’est passé ? Il y a un manque à combler. Des détails à donner. Et j’ai envie de savoir. Et je me demande vraiment pourquoi je suis le seul à vouloir savoir.

Je sais maintenant. Je sais …

Je forge vite-fait une première hypothèse, virale, destinée à guider ma recherche.

Prenons ce texte pour ce qu’il est devenu, un contenu viral. Il apparaît sur internet en 2007, sur un site de Carfantan, maintenant disparu. Il le remet en ligne sur un nouveau site qu’il gère, philosophie-spiritualité.com, a priori sans modification. Appelons cette souche C0. Elle est reprise, j’imagine, d’abord, attribuée à Carfantan, C1, C2, chacun présentant le texte à sa manière et, se multipliant sur internet, les variations peuvent perdre en clarté, ou être lues trop vite, ce qui mène à des confusions. Puis à une mauvaise attribution. Un premier attribue le texte à Huxley, créant un variant H0, repris par ceux qui le lisent sans méfiance : H1, H2, etc. D’un autre côté, quelqu’un attribue le même texte à Anders : A0, puis ses variations. Ce qui donne aujourd’hui une apparente confusion, parce qu’on ne suit pas séparément les deux chaînes d’attribution trompeuse. On voit juste des variants venir de toute part sur nos réseaux sociaux sans bien savoir par quelles muqueuses ils ont transité. Mais en prenant l’histoire depuis le début, on devrait pouvoir distinguer trois chaînes bien distinctes qui se ramifient. Comme un Knout.

Je me dis qu’il est possible, par les outils de recherche google et la waybackmachine, de retrouver ces premières attributions trompeuses, ces A0 et H0, d’identifier qui les a faites, de comprendre pourquoi et comment, de suivre à partir de là la propagation de ces faux, de ces variations, en compilant les variations.

Je m’attend, ce faisant, à la trouver d’abord sur des sites réacs, pour la voir ensuite se démocratiser. C’est, après tout, ce que j’ai lu, et ce phénomène aussi m’intrigue. Ce côté glissement de la fenêtre d’overton. Je me donne, ce 14 janvier, trois à quatre heures pour découvrir tout ça, une bonne après-midi pas plus, parce que, franchement, ça ne mérite pas plus.

Rendez-vous compte, aujourd’hui je suis encore en plein dedans. Ça vous donne une idée de l’engrenage débile dans lequel j’ai mis le doigt. Et dans lequel j’essaie de vous entraîner.



Down the rabbit hole

(9 juin 2024) Cette série de notes est un pis aller. L’écrit, le blog, surtout aussi confidentiel que le mien, n’est pas le bon outil pour lutter contre les phénomènes que je m’apprête à documenter. J-P. Luminet en est l’exemple flagrant. Il y faudrait la vidéo, le truc viral. Coup de poing. Mais voilà : je suis un scripteur, j’écris. C’est plus fort que moi. Tout effort pour adopter une autre forme d’expression échoue, toujours, jusqu’à maintenant. Alors j’écris, tant pis. J’écris poussé par cette nécessité interne, qui fait de moi un homme du texte, et par cette nécessité externe : ce que je vais documenter, c’est un rabbithole, et il n’y a de sortie hors du rabbithole que par la communication, la recherche d’une main qui nous en sort, la recherche d’une oreille amicale qui accepte de partager l’effroi et le frisson. Que dans l’accord de personnes qui veulent se perdre aussi.

Je ne sais si je trouverai ça, au delà de ce que j’ai déjà trouvé, qui est peu, mais qui est.

Rabbithole, une philosophie

L’expression Rabbithole, inspirée du Alice aux Pays des merveilles, est largement utilisée sur internet, sur reddit, sur youtube, pour parler d’un sujet, le plus souvent lié à la culture numérique, dans lequel on peut se plonger pendant des heures. Parce que déjà bien documenté. Mais de rabbithole, il n’y en a, à proprement parler, que pour ceux qui défrichent le sujet et le découvrent. Ce sont eux, ces explorateurs du numérique, qui tombent dans le rabbithole et s’y perdent. Les autres, comme ceux qui visitent les catacombes à Paris, se contentent de se faire peur en esthètes, de venir ressentir le frisson en arpentant des sentiers déjà balisés. Mais ils perdent ainsi la dimension proprement effroyable du rabbithole : les découvertes faites au hasard, dont l’énormité, sans commune mesure avec ce qui était cherché au départ, semble vouée à une démesure sans fin et à enfler toujours plus à mesure que l’on progresse, de dinguerie en dinguerie, avec cette angoisse constante qui nous suffoque et nous excite : où tout cela va-t-il s’arrêter ? Comment toutes ces découvertes vont-elles transformer l’image que j’ai du monde ? En sortira-t-il intact, voire encore habitable ?

C’est ça que j’ai vécu. Des découvertes en cascades qui m’ont suffoqué, et que je n’ai vues documentées nulle part. C’est contraint par ce vide que j’écris.

Ce que j’ai vécu je le divise en 3 étapes. Culture numérique oblige, l’anglicisme sera de rigueur : le Lure, le Fall, le Lost.

Le Lure, c’est le sujet qui nous appâte. Le plus souvent lié aux cultures numériques ou ludiques (jeu-vidéo, BD, séries de vidéos, etc.), mais pas seulement. Le Lure prend des apparences innocentes et laisse augurer une recherche rapide et des résultats amusants, suffisamment intéressants pourtant pour que l’on se décide à mener la recherche. Dans Alice c’est le lapin blanc qui nous attire dans le terrier—et comme Alice on ne le suit que parce qu’on en a le loisir, cette composante est essentielle—après lequel on court parce qu’il nous étonne et nous amuse, sans savoir que le terrier dans lequel il disparaît est un piège, un trou creusé à la verticale dans lequel on va tomber et le monde avec nous. On tombe au moment où l’on fait une découverte inattendue, fatale, sans commune mesure avec ce que l’on cherchait au départ. Conséquence inattendue d’une recherche ingénue qui transforme le petit délassement numérique en quête compulsive et chronophage.

Cette chute, ce fall, c’est Alice qui tombe et avec elle les restes du monde civilisé, ordonné. Compréhensible. C’est aussi le sentiment que l’on a qui nous ôte le sol sous nos pieds et nous donne une sensation de vide intérieur, d’apesanteur. Comme un trou d’air en avion. Ce fall s’accompagne d’un changement complet de mood et de monde : ce n’est plus un jeu, c’est une exploration. Qui prendra vite des allures méthodiques et paniques. C’est un effarement continu, croissant avec l’excitation de la traque et l’accumulation de données, ainsi qu’un changement complet de situation. On ne cherche plus à se détendre avec une recherche légère, mais à soulever un pan du voile, à documenter un aspect sombre et insoupçonné de la réalité. Cette recherche, méthodique, panique, c’est le loot. On pousse la recherche aussi loin que possible afin de dénicher tout élément nouveau et déroutant, on explore le sujet en long et en large à la recherche de toute dinguerie supplémentaire. Bien sûr ce sont les dingueries qu’on cherche et souvent on est bien récompensé. Mais l’excitation se transforme vite en écœurement et en incompréhension. Plus on en découvre, plus mal on se sent et moins on comprend ce qu’on a mis à jour, moins on sait comment en parler : c’est le lost.

Comment composer entre l’aspect dérisoire du sujet exploré et l’énormité de ce qu’on a découvert ? Cette contradiction, qui peut retenir d’en parler ou de prendre tout à fait au sérieux ce que l’on a sous les yeux, n’est pas la moindre des contradictions dans lesquels le rabbithole nous jette. Il nous faut pour en sortir, de toute façon, raconter, présenter, rendre le sujet réel aux yeux des autres qui, peut-être, pourront aider à en tirer du sens. Dans le Rabbithole comme dans Alice, l’issue est dans le procès intenté par l’internaute au réel, et le procès en retour de la communauté qui juge l’internaute et la solidité de son enquête. De sa pertinence. De son fun.

Les notes qui vont suivre constituent le dossier à charge que je présente. Le butin que j’ai amassé. Charge à chacun de le faire sien.

Rabbithole, un exemple

Un exemple, à titre d’illustration. Très pop. Très con.

Batman, c’est le héros le plus solitaire de l’univers DC. Il n’est pas drôle. Il est sombre, rumine en permanence et, à force de voir les morts s’accumuler autour de lui et le danger et la folie croître partout, il tente le plus souvent de faire le vide autour de lui. Pourtant, il est l’un des personnages qui, le plus tôt, a été le plus entouré de l’univers DC au point qu’une expression a été forgée pour réunir tous ceux qui l’entourent et combattent le crime avec lui : la bat-family.

Or family, c’est certes un terme générique, mais c’est aussi un terme spécifique. Ici en France, c’est le nom d’un incubateur de start-ups qui a un fait un important lobbying pour aider l’industrie numérique. Cela fait de Batman une sorte de Oussama Ammar qui incube des start-ups dont le seul projet est de briser des mâchoires avec des technologies de pointe. Il profite pour ce faire de l’influence et des richesses de ceux qui détiennent les richesses à Gotham, principalement de celles de Bruce Wayne, éternel mécène. Mais comme l’essentiel des start-ups, ce modèle n’est pas tellement viable et cela fait de Bruce Wayne un mec peu recommandable. Aussi peu recommandable que Oussama Ammar. Mais il y a pire : family est aussi le terme spécifique employé par de nombreuses sectes autour du monde et aux USA ; d’une en particulier. Celle qui s’est constituée autour de Charles Manson. Manson avait sa famille, il a réuni autour de lui des jeunes gens perdus, avides d’expériences, désireux de se libérer de leur famille et des normes sociales, souvent avec un vécu douloureux derrière eux. Il jouissait sur sa famille d’une emprise totale, comme tout gourou charismatique. Au point de pouvoir les pousser à commettre des crimes. Et c’est vrai que Batman s’entoure essentiellement d’adolescent ayant subi des traumatismes, qu’ils aient vu leurs parents mourir sous leurs yeux ou autre, qu’il les maintient en marge de la société en les utilisant pour servir ses propres desseins. Et les pousser au crime, fût-il vertueux. Ce qui fait de Batman un gourou sectaire qui propose à ses adeptes le salut par les poings dans une marginalité violente. Parallèle renforcé quand on se rend compte que les criminels qu’ils combattent sont indissociables des grandes familles riches de Gotham : ils tabassent des notables. Ce qui fait de Batman le grand méchant de l’univers DC, celui qui est à l’origine de tout le mal et de toute la folie qui se donnent libre court à Gotham. Mais, me dira-t-on, Bruce Wayne a lui-même perdu ses parents sous ses yeux, il est lui-même porté par une recherche absolue de justice, manichéenne à souhait et de nature traumatique. N’est-il pas une victime de cette folie au même titre que ceux qui le suivent ?

Oui, on peut dire cela. Ca fait de lui non le gourou charismatique mais son avatar d’ombre et de lumière. Cela oblige à chercher derrière Batman un gourou au carré, un génie du mal, caché dans son ombre, cerveau dont Batman serait le poing armé. Le vrai méchant, donc, ne peut être qu’Alfred. Le majordome flegmatique et insoupçonnable est issu de l’armée de l’air anglaise, il a été au service des Wayne pendant des années, durant lesquelles il s’est occupé de tout, il avait une connaissance totale du manoir, il a connu Bruce Wayne depuis tout petit, il savait donc très exactement comment le manipuler après la mort de ses parents, pour le pousser à fuir dans le jardin, à tomber dans la grotte aux chauve-souris, fixer en lui l’image de cette terreur ailée qui l’a hanté toute sa vie. Il pouvait, par des remarques insidieuses, le pousser à rechercher la vengeance, l’entraîner afin qu’il survive à ses expéditions, etc. Cela dans le seul but de venger son ami en armant le fils de ce dernier et en le manipulant pour en faire un monstre. Ce que Batman Forever pressent sans jamais l’affirmer totalement.

Ce petit exemple, sans sortir de la culture pop, permet cependant de montrer à l’œuvre les dimensions émotionnelles et rationnelle de l’exploration d’un rabbithole : il y a le frisson que provoque le réseau d’identifications entre batman, Ammar et Manson, et l’effroi, parce que ce reseau d’identifications marche dans tous les sens et identifie donc Ammar à Manson, à un gourou charismatique et manipulateur, ce qu’il reconnaît, devant des caméras complaisantes, à demi-mot, avoir été. Les résultats auxquels on aboutit ont donc bien des conséquences rationnelles, modifient donc bien le regard que nous portons sur le monde : sur le petit monde des start-ups et de la tech en France, sur l’univers de Batman que l’on retourne absolument pour faire d’Alfred un équivalent du Chiffre et de Batman un Charles Manson en combinaison latex.

Mon RabbitHole

Rien de tout ça dans mon rabbithole.

Mon Rabbithole s’est d’abord présenté comme une rapide recherche autour d’un phénomène internet : une fausse citation que l’on voit partout sur internet depuis 10 ans, qui m’a suffisamment surpris pour que je veuille en savoir plus. Pour l’essentiel le boulot était déjà fait, il ne restait que deux trois questions en suspens et comme j’avais tout le temps disponible, pour trouver réponse à ces questions laissées en suspens, je me suis lancé. Je pensais, je pensais réellement, pouvoir consacrer 3-4 heures à ces recherches, pour en faire une petite note de blog et oublier cette histoire. Je me suis retrouvé à enquêter pendant 3 mois. Un mot, apparu dans ma recherche Google, m’a fait basculer dans un tout autre délire et après ça j’étais foutu. J’étais pris. J’ai parcouru de manière panique ce terrier, je l’ai cartographié, j’en ai pillé les trésors, et ce qui au début me faisait rire m’a angoissé, m’a déçu, aux larmes. Parce que les conséquences de ce que j’ai découvert son grandes, sont graves, même si j’ai du mal encore à les exprimer clairement, à les circonscrire précisément.

Mais reprenons les choses, étape par étape.

Le lure ici, ce qui m’a appâté, c’est une citation très partagée, un post facebook. J’y ai prêté une plus grande attention que les autres internautes d’une part par mes connaissances : je connais l’auteur qu’on me présentait, j’ai déjà lu plusieurs fois le livre dont il était question. tout cela éveilla immédiatement ma méfiance.

Surtout, j’avais du temps devant moi. Début janvier, en effet, je suis en recherche d’emploi, et à côté de ma recherche d’emploi, j’ai du temps pour écrire. Pour mener les recherches que je veux. Temps et connaissances de bases sont nécessaires à cette étape du Rabbithole, c’est de là que ça part.

Puis comme je l’ai dit, le fall, la chute, s’opère quand je découvre, à cause d’un mot, à cause du nom d’un portail que je connais également très bien, que ce que je suis en train de documenter va bien plus loin que ce que je croyais au départ. Va même, déjà, beaucoup trop loin pour moi. Là, ma recherche a changé de nature, là, mood et monde ont basculé : je pleure de rage et d’incompréhension, je cherche de manière panique, je loot comme un forcené. Je crois bêtement avoir découvert le pire au début de ma chute, mais je vois avec effarement qu’il y a toujours pire plus loin. Ce que je découvre est dingue au point que je me sens perdu. C’est le lost. C’est un sentiment bizarre d’être perdu sur internet, joyeux mais plombant. Je ne le referai plus, j’espère.

J’espère surtout que vous allez vous marrer. Ne serait-ce qu’un peu.

Et ne pas être lassés par ma fâcheuse tendance à trop écrire.