dimanche 13 septembre 2026

Le sous-marin brun (DTRH22)

 Cette note, je la retarde depuis un bon moment. Je l'avais commencée, puis recommencée, puis elle s'est perdue, et de toute façon, mes brouillons sont trop vieux pour être repris tels quels. Je dois tout reprendre. J'arrive dans la période héroïque de ce marathon, quand tous les muscles te brûlent, que tu trébuches à chaque pas, que tu sues, tu sues putain, que même tes yeux suent, flétrissent dans leur orbite comme deux pruneaux noirs qui suintent leurs sucs, que t'as perdu tellement d'eau que t'es sec comme les répliques passives-agressives de ton manager, que tu te dis que jamais t'aurais dû te lancer dans cette « aventure », « aventure » mon cul, grosse connerie oui, que tu serai mieux dans ton canap' à jouer aux jeux-vidéos, que t'as qu'une envie c'est de mourir, d'autant plus que t'en es qu'au 5e km.

Bon, je n'en suis pas vraiment au 5e km, moi, 21 notes déjà, 22 avec celle-là, c'est un semi-marathon mais on voit l'idée. Et franchement, je n'irai pas plus loin. Je vois bien que tout le monde s'en fout de cette histoire, ou presque. Et si en ce moment, il y a un creux, que cette fausse citation a peu d'actu, elle va remonter en flèche l'an prochain, ça fait pas un pli. Ou poper méchamment dans un autre pays que je n'ai pas encore eu la présence d'esprit d'aller sonder. Donc : j'arrête. Cette note, que je fomente depuis deux ans, et une autre, en matière de conclusion, et basta. Je clôture l'enquête.

Si je l'ai retardée autant, cette note, c'est parce qu'elle m'oblige à faire un truc très déplaisant : regarder cette vidéo débile plusieurs fois d'affilée.

Et bon sang que j'ai pas envie. Elle prétend dénoncer la culture du vide, et son petit titre annonce déjà la hauteur de vue : Comment Kombini nous a rendus débiles.

Le point à la fin est dans le titre même de la vidéo. C'est à ça qu'on voit que le type est colère. Et le type en question, je ne le connaissais pas. C'est une amie qui m'a envoyé le lien le 28 novembre 2024. C'est dire que ce projet date.

Je regardais une vidéo sur "La culture du vide" (donc la glorification de no name parce qu'ils sont devenus des memes avec une connerie filmée) et à la fin il parle d'Huxley et de son livre qui présente la distraction comme une arme pour étouffer la révolte, je crois qu'il regarde pas Trucs de Philo (…) Après c’est juste une mention sans sortir toute la citation mais ça m’a quand même fait tiquer car la ref était évidente si tu connais déjà la citation

Et elle y est allé de son petit commentaire :

Sans avoir forcément les références culturelles j’avais déjà du mal avec le propos très « réveillez vous les moutons », positionnement que je trouve un peu cringe dès lors qu’on a passé 16ans. Je voulais être sûre de pas me faire une fausse idée donc j’ai essayé de regarder d’autres vidéos de lui mais j’avoue que tout est sur le même ton je trouve

Après avoir regardé, et regardé encore pour cette note inutile, je la trouve bien trop indulgente tant rien ne va. À commencer par le type. Que je ne connaissais pas : Georges. Alors, pour moi, Georges, c'est un yeti et il est cool. Même s'il n'est pas très pratique. 

Lui, c'est pas un yeti. Et il est tout sauf cool. Ça prend pas bien long pour découvrir qu'il est pote avec Papacito et qu'on le retrouve dans les pages de La Furia, ce « charlie Hebdo d'extrême-droite », chez Frontières, ce « médiapart d'êtrême-droite ». Ce cave est de tous les ersatz ratés que les fachos multiplient pour essayer de faire croire au monde qu'ils savent faire du journalisme et produire des idées. Ça montre déjà un peu l'idée qu'il se fait de la culture, coincé entre Tegner, papacito et Meursault : de la copie sans âme ni fonds, une contradiction dans les termes, du bas nationalisme financé par l'étranger. Streetpress m'apprend en plus qu'il est passé par Valeurs Actuelles et produisait des vidéos pour Zemmour pendant sa campagne. Le caniveau, donc. Depuis le départ. Caniveau largement abreuvé de cash et de contenu par Orban, soutenu maintenant par Bolloré. Mais y a pire, si tant est qu'il puisse y avoir pire. Y a ce que ce Georges-pas-le-yeti raconte …

Alors, ce qu'il raconte n'étonnera personne vu le pedigree du bonhomme. Et ne vaut franchement pas la peine qu'on s'y penche. Enfin, en ce qui me concerne, si, une phrase, une référence minable à Aldous Huxley, c'est dire le niveau de sérieux, mais avant d'y arriver, faut se coltiner la boue et tenter de nettoyer, comme Héraklès en son temps,cette autre écurie d'Augias qu'est sa cervelle.


Matières brunes

Donc, Georges-pas-le-yéti, qu'est-ce qu'il nous dit ?

Il part d'une interview Kombini avec Apolline, l'héroïne éphémère de la vidéo « je veux un burger wesh » pour dénoncer la culture du vide. Mais il va plus loin et défend trois thèses égrainées dès le début de sa vidéo, que je vais exprimer au conditionnel parce qu'il faudrait pas trop déconner non plus :

  1. la culture du vide serait la médiatisation de la médiocrité

  2. ce spectacle de la médiocrité serait « devenu la norme en occident »

  3. cela afin de produire un « conditionnement des masses »

Ce qu'il nous chie sans preuve, je devrais le flusher sans scrupule. Mais si vous m'avez lu jusqu'ici, vous le savez, quand c'est con et prétentieux, moi, ça m'amuse, je retombe en enfance, je suis comme un bébé Cradingue qui vient jouer dans le pot des autres. D'autant plus que cet étron de cerveau, il est plein de petits morceaux pas digérés qu'on voit mais qu'on ne peut identifier. Georges-pas-le-yéti, il dit quoi vraiment de Kombini ? Rien. On n'apprend rien. On voit juste ici ou là dans ce caca une sorte de peau de maïs qui semble avoir été une idée une fois. Il dit quoi de ce qu'est la culture ? Rien, on n'en apprend rien, y a juste ce truc filamentaire qui s'entortille là-dedans, ressort d'un côté et de l'autre, on ne sait si c'est une pousse de soja ou un ténia crevé. Et moi, foutre mes doigts là-dedans, ça me réjouit, voir cet étron se déliter et tomber en chiasse au moindre toucher, c'est un plaisir incroyable, que je vais vous partager, c'est comme un tour de magie : là y a un truc, et d'un coup de baguette shazaaam y'a plus rien. Plus rapide que les économies de Butters cramées sur les marchés. On croyait voir un video-essay, on a juste un ego-trip merdique. Une coulée brune.


Le bruit marron

Pour lui, la culture du vide est une contradiction dans les termes. La culture « élève », « transcende » et « cherche à apporter quelque-chose au monde, à la collectivité, à la communauté ». Ce sont ses mots pas les miens, j'essaye de ne pas rire en les écrivant. Là où la culture du vide, « culture du rien » a « tendance à privilégier l'unique divertissement sans aucune réflexion derrière », divertissement « vide », simple médiatisation de la médiocrité, qui repose sur l'individualisme de la société, le besoin de satisfaction immédiate des uns et l'égocentrisme des autres. Or, dit-il, le « vide intersidéral » qu'est cette « culture façon kombini », comment pourrait-il nous élever et prétendre à être une vraie culture ? Il ne le peut pas, nous dit-il, ce pourquoi il préfère parler d'anti-culture ou de pseudo-culture pour désigner cette culture qui nous abaisserait à dessein : « Y a forcément quelque-chose ou quelqu'un derrière, y a forcément un intérêt pour des grands groupes de nous voir devenir progressivement des attardés mentaux ». Ce qui ferait de Kombini non pas un mauvais media, mais une arme dans une guerre contre l'intelligence. Intelligence dont Georges-pas-le-yéti se présente comme le héraut. Piètre Héraut.

Piètre Héraut déjà parce que, je vous donne ce petit tip, c'est cadeau, quand quelqu'un parlant de culture n'a rien de plus à dire que la culture transcende et élève, c'est qu'il n'a strictement rien à dire. Transcende quoi ? Pour monter où ? On sait pas. L'important est juste de lâcher un mot ronflant. Là, a part donner un sentiment de supériorité sur ceux qui se divertissent à vide, je vois pas. Et cet anti-yéti pas sympa, il a l'air de se croire bien supérieur. Et peut-être à raison. Car s'il ne dit rien de ce qu'il estime être une vraie culture, ses références je crois parlent pour lui : il s'appuie sur un petit nombre d'essayistes, sociologues et autres, comme Kahnmann, Guy Debord, Neil Postman, Jean Baudrillard, et un romancier, qui passe pour un auteur de science-fiction, Aldous Huxley. La culture serait donc, j'imagine, avec toute la charité dont je suis capable, ce qui nous sort de nous-mêmes pour nous faire rencontrer un réel hors de proportion avec la portion congrue du réel dont on peut témoigner (sociologie), qui nous le fait saisir dans son ensemble et qui nous permet de nous projeter dans un avenir qui d'ordinaire nous échappe (Huxley). Connaissance du monde, connaissance du temps, qui nous arrache à nous-mêmes pour nous mettre au cœur de structures qui nous dépassent. Structures qui tiennent, visiblement, à la volonté malveillante de quelques obscures artisans de l'horreur. Et là fini d'être charitable : tout ça ne sert donc qu'une vision complotiste du monde qui ne mérite que de disparaître dans la fosse sceptique.


Et Kombini là dedans ?


Si Georgie ne sait rien de la culture ni du monde, une chose est sûre en tout cas : il sait que Kombini c'est méchant et c'est pas bien. Ce qu'il en dit pue la haine de bout en bout. Tellement qu'il ne se donne même pas la peine de nous dire ce qu'est Kombini, trop caca pour lui pour aller le sentir de près. Si bien que, manifestement, il n'a pas fait le minimum de recherches, à savoir aller sur le site. Il a juste regardé quelques reels, c'est tout. Pire : ces reels, qui répondent à une hype, il s'imagine qu'ils la produisent ! Il n'a vu que ce qui est destiné aux réseaux-sociaux, il n'a vu que la com extérieure, pas l'objet. Il a poursuivi l'ombre pour la proie et c'est bouffon. Car Apolline, elle n'apparaît pas sur le site. Kombini n'a fait qu'une courte interview vidéo d'elle. Rien de plus.

Bon, Kombini, c'est quoi ? C'est un pure player d'infos destiné aux 18-30 ans. C'est ainsi un assez bon media culturel qui livre l'essentiel sur les actus du moment, culturelles, numériques, idées de sortie, permet de se tenir au courant et de se distraire. Ainsi, il « cherche à apporter quelque-chose au monde, à la collectivité, à la communauté », à savoir une connaissance élémentaire sur ce dont on parle, « élève » grâce à des articles qui proposent, sans prétention aucune, du fonds et soulèvent des problèmes intéressants. De quoi alimenter les conversations à la cafèt'. Des exemples : articles sur une exposition à Paris sur le racisme, sur l'origine alimentaire des taux de cadmium alarmants, des critiques de film (dossier 137, Eddington) et une réflexion intéressante sur qui devrait avoir droit d'acheter des places de concert. Bien sûr, il y a aussi du contenu poubelle ...

Mais du contenu poubelle, il y en a sur tous les sites d'information : les éditos, les tribunes, les pages débats sont généralement très poubelle, sans compter que l'astrologie est présente aussi dans la grande presse d'information. Là, ça a au moins le mérite d'être un exercice de style qui se veut drôle. Même si ça reste du contenu poubelle. Sans parler des articles qui semblent être des pubs cachées (des publi-reportages qu'on appelle ça) et sur lesquelles je n'ai pas eu envie de cliquer. Donc en fait il est assez bien ce site. J'ai passé une heure dessus et un bon moment, j'ai identifié des nouvelles importantes, intéressantes, sur lesquelles l'essentiel était rapidement et clairement délivré, à côté de contenu détente. J'apprends d'ailleurs sur wikipedia que Kombini est partenaire de Disclose, le média d'enquête journalistique, et à côté de ce truc franchement cool, des choses sacrément moins cool sur le conflit entre éthique journalistique et dépendance vis-à-vis des annonceurs (les marques qui financent le site par la publicité). Mais ce ne sont pas ces conflits, les mauvaises conditions de travail, la présentation sur un même niveau de l'information, de l'infotainment et du publireportage, qui gênent Georgie, c'est que Kombini nous rendrait con (en nous parlant expositions, cinéma, etc. ?) Et là on voit tout de suite le biais débile typique des droitards. Il y a des sujets à investiguer là, un site d'apparence décalé, qui cache un revers sombre, à savoir qu'il se construit une audience jeune pour la soumettre à une communication corporate cachée, à de la pub qui ressemble à de l'info. Cela pas par méchanceté, mais à cause des structures de pouvoir dans lesquels le site est pris et en raison du pognon : un pure player dépend des revenus publicitaires pour vivre, donc des entreprises extérieures qui peuvent avoir intérêt à faire pression (pour des raisons d'image) et in fine de sa visibilité : il faut du trafic sur le site, et pour ça il faut soit générer beaucoup de contenu nouveau mais peu dense, soit produire une information approfondie, en terme d'analyse ou d'enquête, ce qui est long et coûteux. C'est un choix éditorial cohérent donc de parler de ce dont on parle, de faire de l'info de seconde main, avec un ton accessible et rapide, avec des vidéos brèves, du témoignage, plutôt que de produire une information nouvelle et détaillée. Y a bien un truc à condamner là-dedans : le capitalisme, mais on ne peut pas dire que Kombini c'est du vide. Le site regorge d'infos, dont d'infos culturelles, écologiques et politiques, dignes de ce nom.

Georges-pas-le-Yeti, il a donc pas attendu Kombini pour être con. C'est sa conscience malheureuse, ça, d'être con, alors il cherche à toute force à le cacher, il vit dans le déni de sa bêtise et plus il s'efforce de l'effacer plus elle est manifeste. Comme il est manifeste que, contrairement à ce qu'il veut nous faire croire, il ne lit pas. Sa culture n'est pas la culture écrite, la culture des livres, mais la culture de l'image, celle-là même qu'il dénonce à travers Kombini. Ce qui le dérange là-dedans, c'est que Kombini incarne une culture de l'image qui penche à gauche, qui parle d'écologie en mots simples et forts, d'égalité dans des vidéos d'une minute, qui donne la parole à tous, pour peu qu'ils aient vécu un truc ou possèdent une expertise quelconque, que Kombini ça marche, quand lui baigne dans une culture de l'image d'extrême-droite : il suffit de regarder comme tout le contenu de sa vidéo ne réside pas dans ce qu'il dit, mais dans le montage insultant typique des raptors d'antan.


Culture Club ?

Comment est-ce que je peux dire un truc pareil me demanderez-vous, alors qu'il nourrit sa vidéo de nombreux textes qu'il cite et sur lesquels il s'appuie ? Il fait une vidéo youtube, certes, mais il incarne la culture du texte. Non ? Non. Mais Kahnmann ? Guy Debord ? Neil Postman ? Jean Baudrillard ? Huxley ? Lipovetsky ? C'est pas tout le monde qui connaît, qui maîtrise, qui peut exploiter ça ! Je suis d'accord. Justement. Ce qu'il dit de ces auteurs est risible, c'est tout le pourquoi.

Prenons Daniel Kahnmann. Qu'en dit-il ?

« Pour lui, y a deux systèmes de pensée. Y a un système de pensée court, réactif, quasiment instinctif, et un système de pensée lente, un système de pensée d'analyse qui va permettre, qui va favoriser en tout cas, la construction d'une pensée. Le format même de Tik-Tok, des reels instagram, ou youtube, favorise le premier système de pensée. La culture du vide a donc un allié de taille dans la bataille contre nous, c'est la structure même des réseaux-sociaux. »

Et c'est stupide. Déjà que le bouquin de Kahnmann n'est pas très brillant, c'est une succession d'exemples, de petits exercices pratiques, de généralités, si bien que le succès de l'auteur tient à son idée plus qu'à son livre, son livre se lit vite et ce qu'on en retire tient sur un post-it. Mais ce qu'en dit George n'est même pas sur ce post-it. Il est gravé au compas sur le pupitre par un dark Sasuke qui n'écoute qu'à moitié et comprend encore moins. Ce que Kahnmann affirme, c'est que le cerveau est gourmand en énergie, alors il s'économise et fonctionne donc le plus souvent de manière instinctive. Souvent y a pas besoin de plus. Instinctif ne veut pas dire bête, cet instinct est le résultat d'un entraînement, c'est de l'acquis. Il peut faire, et il fait d'ailleurs des choses très compliquées de manière instinctive : marcher par exemple, tenir une conversation. Moi par exemple, repérer une structure argumentative dans un texte c'est devenu du système 1. Un peu émoussé, mais quand j'enseignais ça ne me demandait aucun effort. Au contraire, dès que je vois un Tik-tok, je suis perplexe, je réfléchis, je verbalise, parce que je n'ai pas les codes, je ne connais pas les trends, alors tout ce que j'y vois est alien. Bizarre, incompréhensible. Le système 1 n'a rien à voir avec la bêtise ou la paresse, mais avec l'économie. Il est globalement efficace, tombe juste quand il ne s'écarte pas de ce qu'il sait faire, et laisse place au système 2 quand il se rend compte qu'il est face à une difficulté ou face à une situation qu'il ne maîtrise pas. Bref, même suivre une vidéo de Georges, c'est débilitant dès lors qu'on est d'accord avec.

Debord maintenant, et Postman :

« ...Debord dans la Société du Spectacle critiquait déjà à son époque, le spectacle et le divertissement permanent. C'est pourquoi cette culture du vide elle est qualifiée de mort par Postman : à force d'être diverti à l'extrême, à force d'être absorbé par des contenus superficiels, on en perd notre sens critique, on meurt intellectuellement parce qu'on pense plus vraiment à force de déconner, quelque-part. »

Quelque-part peut-être, mais pas chez Debord. Et pas chez Postman.

Debord le dit très bien dans ses « Commentaires sur la société du Spectacle » :

« Le pouvoir du spectacle, qui est si essentiellement unitaire (…) s'indigne assez souvent de voir se constituer, sous son règne, une politique-spectacle, une justice-spectacle, une médecine-spectacle, ou tant d'aussi surprenants « excès médiatiques ». Ainsi le spectacle ne serait rien d'autre que l'excès du médiatique, dont la nature, indiscutablement bonne, puisqu'il sert à communiquer, est parfois portée aux excès. (…) Les maîtres de la société (…) reprochent à la plèbe des spectateurs sa tendance à s'adonner sans retenue, et presque bestialement, aux plaisirs médiatiques. On dissimulera ainsi, derrière une multitude virtuellement infinie de prétendues divergences médiatiques, ce qui est tout au contraire le résultat d'une convergence spectaculaire voulue avec une remarquable ténacité (…) la logique sévère du spectacle commande partout la foisonnante diversité des extravagances médiatiques »

On reproche à la plèbe son usage bestial du médiatique ; c'est ce que fait Georgie dans son petit enclos, quand il reproche à Apolline sa célébrité soudaine sans remettre en question sa propre présence sur internet : il manifeste la même nature du spectaculaire sous des dehors différents, plus respectables qu'en apparence, parce que le spectacle, ce n'est pas l'excès, ni le divertissement permanent, c'est l'idéologie bourgeoise dans laquelle on baigne tous et plus loin Debord offre avec une remarquable préscience un portrait au vitriol de Georgie, au point qu'on se demande quel clown de caniveau l'a enturlupiné comme ça au point de le faire flotter à 10 000 lieues de la vérité tout gonflé de son orgueil à l'hélium :

« (…) on peut voir se déchaîner soudainement, avec une allégresse carnavalesque, une fin parodique de la division du travail ; d'autant mieux venue qu'elle coïncide avec le mouvement général de disparition de toute vraie compétence. Un financier va chanter, un avocat va se faire indicateur de police, un boulanger va exposer ses préférences littéraires, un acteur va gouverner, un cuisinier va philosopher sur les moments de cuisson comme jalons dans l'histoire universelle. Chacun peut surgir dans le spectacle afin de s'adonner publiquement, ou parfois pour s'être livré secrètement, à une activité complètement autre que la spécialité pour laquelle il s'était d'abord fait connaître. »

Georgie est journalistiquement incompétent ; j'imagine qu'il s'est d'abord fait connaître autrement, en faisant flotter des bateaux en papiers au bord des routes. Toujours est-il que le sérieux avec lequel il est suivi est la preuve qu'il appartient au spectacle tout autant que quiconque. Sinon il dirait que Debord ne dénonce pas la culture du vide mais un process de dépossession absolue, l'idéologie à l'oeuvre partout et qui nous dépossède de notre vie comme la marchandise dépossédait, sous forme de travail mort, le travail vivant de l'exploité. Il en appelle à un retour à la vie, à une action collective d'où déployer un langage nouveau, un nouveau rapport à l'histoire, à la société, à l'art, au langage qui traduisent cette action dont ils sont le fruit, et non pas à « parler de dieu au lieu de scroller 4 heures sur les réseaux », vu que dieu est, lui aussi, une représentation qui nous prive de notre pouvoir d'action, un rapport social figé et mis hors d'atteinte dans une idée offerte à la contemplation. Bref, Georgie n'a rien compris et, surprise n'a rien compris à Postman :

La télévision, comme je lai laissé entendre plus haut, joue le mieux son rôle quand elle présente des divertissements légers mais elle nous fait le plus grand tort quand elle coopte les modes de discours sérieux — informations, politique, science, éducation, commerce, religion — et les présente sous forme de divertissement. Mieux vaut encore pour nous que la télévision nous donne le pire que le soi-disant meilleur. « The A-Team » et « Cheers » ne menacent pas la santé publique ; « 60 minutes », « Eye-Witmess News » et « Sesame Street », si.

Même pour Postman ce type est un gland : mieux vaut Apolline et son Burger wesh que Georges et sa vidéo : d'autant qu'elle a tous les travers que la culture de l'image porte avec elle :

« Dans une civilisation dominée par le livre, le discours public est plutôt caractérisé par un agencement ordonné et cohérent des faits et des idées. Le public à qui il s’adresse a, en général, les compétences voulues pour tirer parti d’un tel discours. Dans une civilisation du livre, c’est une faute pour les écrivains de mentir, de se contredire, de ne pas étayer leurs généralisations, d’essayer d’imposer des connexions illogiques. Dans une civilisation du livre, c’est une faute pour les lecteurs de ne pas faire attention, ou pire, d’être indifférent »

Mais dans la civilisation de l'image, no problemo ; on peut sous-entendre par l'habillage vidéo que Bilal Hassani est célèbre pour avoir fait le con sur les réseaux quand il a surtout réussi pour avoir appris le chant et participé à de nombreux télé-crochets. Mais c'est une icône queer, alors l'écorcher gratos est sans doute une figure imposée dans ce milieu mascu-testo, du patinage artistique plus que de l'essai, tout en fautant contre la vérité, la logique et les auteurs qu'il revendique pourtant comme sources.

Mais c'est quand il parle d'Huxley que vraiment il met des paillettes dans ma vie :

« la distraction c'est une arme. Dans le meilleur des mondes, Aldous Huxley imagine une société où les gens sont passifs et heureux, plein de plaisirs superficiels pour éviter toute forme de révolte. Et on comprend où est-ce qu'il veut en venir : si on est heureux tout le temps, on n'a pas le temps de se poser et de réfléchir à des drames qui agissent dans notre société. On évite toute remise en question. En s'affaiblissant mentalement via les réseaux-sociaux et via les contenus courts, c'est scientifique, on s'empêche de développer notre esprit critique ».

On sait bien évidemment comment l'extrême-droite utilise les réseaux-sociaux pour parler des « drames » qui agissent dans notre société, les monter en épingle pour attaquer systématiquement ceux qu'ils considèrent être des étrangers de l'intérieur ou la cinquième colonne du grand remplacement, culture du vide au sens où vraiment elle désinforme et brain-rot la tête avec des sujets qui mériteraient un traitement autrement plus sérieux. Mais passons. Penchons-nous plutôt sur Huxley, qu'il déforme comme il déforme tout ce sur quoi il pose son gros cul poilu de pas-Yéti indélicat.

C'est pas que les gens sont heureux dans Brave new world, ils ne le sont pas, c'est qu'à la gêne ressentie, à l'inconfort provoqué par le malheur et la tristesse, la seule réponse disponible est le soma et le cinéma. Certains se révoltent, le roman en parle, le roman même ne parle que de ça, mais soit cette révolte est le fait des membres inférieurs de la société, qui sont alors vite éliminés, soit des membres de la caste supérieure et alors les choses se compliquent. On les remet dans le droit chemin, on leur propose l'exil ou le compromis. Ce n'est pas la distraction l'arme la plus importante, c'est la stricte division en classes sociales et le contrôle policier sur les produits de l'industrie culturelle. Le divertissement en soi n'est pas un problème, Marx le disait bien, il est un temps du travail, de cette activité naturelle qu'est le travail, le divertissement est ce moment où l'on se détend après avoir été éprouvé. Là, le problème, c'est qu'on cadenasse ce qui est au delà du divertissement. Shakespeare est prohibé ; le scandale vient d'un sauvage qui l'a tellement lu qu'il en est imprégné et qu'il est jeté au milieu de la société policée. Ceux qui sont à la tête de cette société, qui sont tout aussi prisonniers, ont eux aussi accès à ces textes interdits, mais ils n'ont aucun rapport authentique à ces textes ; ils tirent fierté de les connaître, jouent la provoc', mais ils n'ont qu'un rapport extérieur à ces œuvres. Il n'y a guère que Bernard Marx et le sauvage qui, par fidélité à la culture, se réduisent à l'exil. Rien de tel dans l'idée de contrôle social que Georges met en avant, rien de tel dans ce qu'il annonce dans son introduction :

« Un burger wesh ou le conditionnement des masses »

Qui pue non la lecture d'Huxley, mais d'une fausse citation bien connue maintenant. Et clairement, lui se la joue conscient, mais il n'a aucun rapport authentique à la culture, la culture n'est rien pour lui, et, dans le Meilleur des mondes, clairement, il ne serait pas avec les révoltés. Il serait sagement assis à sa console à produire du conditionnement populaire et baver son soma le regard perdu dans le vide.

Rien de plus à dire là sur la citation, vu qu'elle n'apparaît pas, mais tout trahit sa présence. Et c'est intéressant, parce que j'ai tout vu avec cette fausse citation : des gens qui l'attribuent à l'un, à l'autre, à l'un puis à l'autre, voire aux trois, qui intercalent leur commentaire et leurs propres réflexions entre les phrases du texte, ceux qui disent que c'est visionnaire, ceux qui la traduisent dans toutes sortes de langues, d'autres qui l'impriment dans des livres qu'ils croient sérieux, lui, enfin, qui l'utilise sans l'utiliser, qui se laisse posséder et la fait circuler de manière subliminale. Clairement, c'est con, aussi con que toute cette histoire, et ça montre, un peu plus, s'il le fallait, que cette fausse citation n'aide pas à penser. Ça montre surtout, petite lumière numérique bleue, qui donne espoir mais te promet la cataracte à 50 ans, c'est que pour peu qu'on informe, qu'on combat les récits faux par une mise en histoire de la fausseté, ça génère des anticorps, ça fait tiquer, ça fait tilter, ça fait se méfier.

Avais-je besoin d'entrer dans tous ces détails pour en arriver à là ? Non.

Toute cette note, ces 7 pages de traitement de texte, c'est un build-up. C'est un effet d'annonce. Car maintenant, il est temps de répondre point à point et plus seulement de jouer les tatillons sur les citations. Et cette réponse, c'est même pas moi qui vais l'apporter.

mardi 25 août 2026

Nous autres qui faisons de la philosophie (1)

Tu ne l'as pas demandé, tu n'en tireras rien, mais je vais tout de même le faire. Je vais te donner un cours de philo.
Parce que ça me manque un peu déjà, que je suis curieux de savoir ce que ça donnerait, un cours, maintenant que je ne suis plus prof, que je ne le suis plus depuis 6 ans. Et que je t'ai sous la main. Alors bien sûr, commencer un cours de philo en parlant de philo, c'est clicheton. On fait tous ça je crois. On pontifie sur l'amour de la sagesse, et la sagesse c'est quoi ? Et l'amour c'est quoi ? Eros Agapè Philia quelle différence ? Et c'est avoir et manquer. De la merde. Moi je m'emmerde à faire ça. Alors je vais clichetonner, mais je vais essayer de ne pas trop clichetonner non plus, de m'amuser un peu. Et de répondre à une question qui m'anime depuis un moment. J'ai jamais abandonné la philo. À côté j'ai été libraire, hôte de caisse, employé de magasin. Tous métiers dans lesquels je sais qui sont mes collègues. Je sais les relations d'entente, d'entraide et de concurrence dans lesquelles je suis pris avec eux. Mais en tant que je philosophe, à ma mesure toute petite, qui sont mes collègues ? Ça c'est une question, laissons-la de côté pour le moment, qui va faire que c'est pas tant la philo que je veux définir, mais le philosophe. C'est quoi un philosophe et qu'est-ce qu'il fait ? Si on arrivait à s'entendre là-dessus, ou à être entendu quand on en parle, ça se saurait : plus personne ne penserait que la question se pose. Et les cours de philo commenceraient autrement que comme un cours sur la philo. Y a un truc à la Sisyphe là-dedans, chaque année, pousser ce boulet, définir, expliquer, justifier ce que c'est, et quand on nous remet dans les dents que personne ne sait ce que c'est, qu'il suffit de raconter ce qui nous passe par la tête et on a 18, que tout est philo, respirer déjà c'est philo, ce boulet nous glisse des doigts et dégringole. Et nous derrière lui qui y sommes attachés comme un prisonnier à son boulot, on tombe de haut. En hurlant de rage. Casser des cailloux plutôt que de le pousser, ça paraîtrait presque désirable. En un sens c'est ce que je fais, je m'établis comme on disait avant, et je suis heureux comme un pape. Je regarde de loin, très détaché, tous ces gens, tous très différents, trop différents, qui font des trucs très différents, parfois carrément opposés, qui pourtant se disent tous ou sont dits philosophes. J'essaye en les regardant de me faire une idée de ce qu'est la philo, en mode néophyte, ou dilettante, et je suis pau-mé. Comment une même chose, la philo, peut prendre des formes si différentes, si opposées, sembler suivre des principes ou des méthodes contradictoires entre elles et malgré ça résister à l'éclatement ? C'est comme si le mot philosophie ne recoupait pas une réalité unique, ou unifiable, mais un chaos de pratiques disparates qu'on appelle ainsi faute de mieux. Qu'on pourrait tout aussi bien appeler ce truc. Et ceux qui s'y adonnent des truqueurs ?

Maintenant qu'on a bien ri, singeons la méthode :
On peut bien entendu vouloir écarter certaines de ces pratiques et réduire l'extension de la notion, rejeter hors de la philo certaines choses qui se font sous ce nom, dénier à certains le droit de se dire philosophes, distribuer les bons points et l'anathème. À ce moment-là c'est sûr, on obtiendrait une idée claire de ce que c'est, mais selon quels critère adouber et écarter ? Il n'est pas sûr que nos critères soient assez sûrs ni assez fiables pour discriminer avec justesse. Le risque est grand de faire preuve de trop de subjectivité en la matière, de promouvoir ce qui nous plaît, ceux qui nous plaisent, ce qui s'approche de ce que l'on fait soi-même ou de ce que l'on aime, de refuser de reconnaître des trucs pourtant bien plus légitimes et ainsi de jeter, poussé par souci de clarté, plus d'obscurité et de perplexité qu'il n'y en a déjà.
Du coup, moi, je balance : soit tout ce qui se dit philo est philo, mais alors il n'est pas certain que l'on puisse encore définir ce qu'est la philo et il me faudra bien assumer l'éclatement du truc et dire à quoi il tient. Et accepter de ne pas pouvoir parler de ce à quoi j'ai consacré ma vie pendant plus de 15 ans.
Soit il nous faut discriminer et distinguer, et rejeter hors de la philosophie certaines choses qui se font sous ce nom. Mais en l'absence de critères solides sur lesquels s'entendre, cet effort risque d'être vain et de jeter un trouble plus grand : si on n'arrive pas à s'entendre sur ce qu'est la philo et à la définir, on va passer pour des débilos. Et de fait, on passe, collectivement, pour des débilos et la philo pour n'être rien, rien qu'un truc vide et prétentieux. Et si on peut échapper à ça, ce serait pas mal.

Tu vas me dire que je suis débilos et qu'elle est con ma question. Et d'ailleurs tu ne t'en gênes pas. Si des types se disent philosophes, c'est bien qu'ils le sont. Tu ne vois pas trop pourquoi ils le diraient sinon. Ou laisseraient le dire.

Baaaah, chais pas. Peut-être pour se donner un genre, justement ? Obtenir un prestige intellectuel, un ascendant sur les autres qu'ils n'auraient pas en se présentant autrement ? Se dire philosophe, c'est plus classe que se dire chroniqueur radio. Ou pauvre bourgeois parachuté là où il est. Un peu comme les sophistes du temps de Platon, qui se prétendaient philosophes et se faisaient ridiculiser par Socrate.

Peut-être, diras-tu. Et t'attaques : d'une, les sophistes étaient des philosophes. Simplement, Platon n'était pas d'accord avec leur pensée, qui est essentiellement une pensée des effets du langage, là où Platon veut calcifier le langage autour de l'être et le rendre univoque. Il faut lire là dessus L'effet Sophistique de Barbara Cassin. Donc des gens différents qui sont philosophes tout pareil, c'est pas nouveau et tu devrais bien le savoir. de deux, aujourd'hui, plus personne n'en a rien à foutre des philosophes. Niveau statut, ça n'apporte plus rien. Les sophistes d'aujourd'hui ne se disent plus philosophes, ils se disent coachs en développement personnel. Ils sont influenceurs. Ils sont stars de la téléréalité, énergéticiens, shamans qui se gargarisent avec leur pisse et appellent ça amaroli pour pas qu'on voit avec trop d'évidence que ce sont des bouffons. Donc s'ils le disent, franchement, c'est qu'ils le sont. Sinon c'est trop con. Et si ce ne sont que des cons, autant les laisser dire.

Admettons. mais non, en fait non, j'admets pas. Prends le tennis par exemple. J'adorais regarder Nadal jouer contre Federer. Parce que les deux, clairement, ne jouent pas le même tennis, regarder Federer c'est pas regarder Nadal. Et pourtant, au delà de leur différence de jeu, ils pratiquent le même sport et font les mêmes trucs : ils se mettent sur la ligne de fond, ils lancent la balle en l'air, la frappent avec force, la frappent quand elle leur revient et cherchent, par force ou ruse, à ce qu'elle ne revienne plus. Mais on ne peut pas en dire autant des philosophes : clairement, ils ne font pas la même chose du tout.

Et donc ? Me demandes-tu. Tu ne vois pas où est le problème. Platon, justement, Spinoza, Nietzsche, zéro point commun entre ce qu'ils font, et pourtant ça fait pas un pli que ce sont des philosophes. Bien, là-dessus t'as raison. À ceci près : ils étaient des philosophes. Ils ont écrit et pensé à des époques différentes et la manière dont ils écrivent, les pensées qu'ils ont développées, dépendent, en grande partie, des possibilités offertes par leurs époques respectives. La philosophie, ce n'est pas vraiment la même chose dans l'antiquité, à l'époque moderne et contemporaine. Pour Platon, elle accompagne la révolution conceptuelle (rejet des explications mythologisantes) et politiques (démocratie). C'était un peu ce que je racontais quand j'enseignais. Le dialogue présente la philosophie comme une pratique démocratique, une arène publique dans laquelle chacun peut venir présenter ses arguments et les défendre ; ce qui est retors, vu que le but de Platon est de promouvoir l'aristocratie. Spinoza rédige l’Éthique comme une démonstration mathématique, Descartes l'avait devancé dans ce style avec ses réponses aux objections et personne en Grèce n'aurait songé je crois à présenter les choses ainsi. Le but est d'atteindre à la même rigueur et à la même solidité que les mathématiques (c'est aussi un projet cartésien) et montre l'influence majeure des sciences sur la philosophie à l'époque. Nietzsche au XIXe siècle a reçu une solide formation philosophique et philologique mais quitte l'université, lieu pourtant de la production du savoir : dès ce siècle, les grands philosophes de plus en plus sont professeurs et développent leur pensée en l'enseignant, comme Hegel, comme d'autres. Nietzsche, lui, se fait plutôt essayiste, contraint, d'une certaine manière, de se distinguer éditorialement parlant, pour exister hors des cadres universitaires. D'où les aphorismes, la virulence du propos, et le positionnement critique : là où des philosophes comme Hegel construisent, bâtissent, érigent ; lui démolit. Donc on ne peut pas vraiment s'appuyer ici sur leurs différences : Platon aurait été déplacé aux temps de Spinoza et de Nietzsche et ce dernier se serait contenté de se branler dans une amphore au temps des cyniques. Il s'agit donc de se pencher sur les vivants, les vivants seulement, afin de déterminer les formes de philosophie conformes à notre époque. Et écarter … ce qui s'en écarte. À commencer par les coachs en développement personnel, les influenceurs, les stars de la téléréalité, les énergéticiens et autres shamans qui boivent leur pisse.

Ah ! T'as une question ! Est-ce que je ferai la même chose pour la littérature ? Genre, dire : les écrivains ils écrivent pas tous pareil leurs romans, t'en lis deux c'est deux choses radicalement différentes, alors je m'en vais chercher un critère pour dire qui est écrivain et qui ne l'est pas ? Ce serait absurde que je te réponds et t'es d'accord, ce que je fais est absurde. Bien sûr, il y a la différence entre le roman et la littérature, qui n'est peut-être qu'un outil de distinction élitiste, mais entre les romanciers, on ne va pas s'amuser à distinguer. Qui écrit un roman est romancier, que ce soit du policier—et là-dedans, que de différences entre un whodunit et un roman noir, et entre ceux-là et une romance estivale. Niveau littérature, c'est pire ! La littérature étant justement le lieu de toutes les idiosyncrasie. C'est bien simple, un texte est littérature dès lors qu'il est écrit comme jamais personne d'autre n'a jamais écrit : rien de commun entre Proust, Raymond Roussel, Pierre Guyotat et Beckett. Si ce « rien de commun » fait la valeur de la littérature, pourquoi ne ferait-il pas la valeur de la philosophie ?

Je ne sais vraiment pas quoi te répondre. Peut-être simplement parce que c'est pas la même chose ?

La philosophie, c'est pas la littérature. Je me sens bête à le dire, mais enfin, faut en passer par ces évidences. Le roman raconte une intrigue avec des personnages, une situation initiale perturbée, des péripéties, une résolution. Le tout en essayant de ne pas ennuyer le lecteur. Le philosophe ne cherche pas à raconter une histoire. Ce qu'il cherche à faire, je suis tenté de le garder pour plus tard. Les romans sont généralement imaginaires, ils inventent des histoires qui ne sont pas vraies ; ils peuvent chercher le réalisme, mais ne peuvent s'en tenir aux fait. Le roman n'est pas le journalisme. Sauf peut-être chez Jaenada. Le philosophe, sans être aussi précautionneux et attaché au réel qu'un journaliste, prétend cependant parler du réel et l'éclairer. Enfin, côté littérature, ce n'est pas tant la singularité d'un style, d'une plume, ou d'une structure narrative, que recherche le philosophe. Mais, peut-être, la singularité d'une pensée. Si tant est qu'il y ait recherche d'une singularité. Intrigue, personnages, style d'écriture, structure narrative : rien de tout ça n'est au cœur de la philosophie, qui est certes une pratique d'écriture, mais pas celle-là. Cela, même pas besoin de développer, on le sent tout de suite en ouvrant n'importe quel livre de philosophie.

Mais du coup : c'est quoi qui est au cœur de la philosophie ?

Ça … On va essayer de le dire. Positivement, maintenant qu'on a un peu dit ce que c'était pas. On va le faire, sans présupposer de ce qu'elle doit être, sans exclure par avance des gens qui, pourtant, se disent philosophes et sont reconnus comme tels. Et maintenant qu'on a singé l'approche philosophique, on va singer, assez mollement, les approches sociologiques.

jeudi 30 juillet 2026

La dolce vita (DTRH21)

 (08juin2026) J’ai fait le tour. Pour ce qui est d’internet, je ne trouve plus de dingueries.

Donc je cherche les livres. Les livres étrangers. J’ai fait une belle moisson en cherchant des livres hispanophones, j’ai trouvé un livre, des revues universitaires, des journaux. L’enfer.
Un récent éditorial de Denis Robert, où il était fait mention de l’Italie, m’a donné l’idée de regarder vite-fait de ce côté-là. J’ai trouvé. Évidemment que j’ai trouvé. L’enfer encore, mais un enfer froid, terne, fait de cendres plus que de flamme. Je n’éprouve plus rien à trouver ces merdes, plus rien du tout. Tiens, encore des gens qui se font avoir, qu’ils soient mexicains, italiens, complotistes ou journalistes, cela ne me touche plus. Tout ça m’emmerde en fait. Ouais, ça m’emmerde. Alors je ne vais y mettre aucun effort : petit inventaire de livres italiens avec le pseudo-Anders

Pandemie non autorizzate, Marco Pizzuti, éditions Il Punto d’Incontro

https://www.edizionilpuntodincontro.it/libri/pandemie-non-autorizzate-libro.html

Franchement, pas la maison d’édition en laquelle j’aurai le plus confiance, suffit de voir les rubriques : yoga, ésotérisme, contrinformation, radiesthésie et énergie, tarot divinatoire, etc. Pas l’auteur le plus sûr non plus, vu les titres de ses livres : le mec baigne dans toutes les théories du complot qui marchent. De la merde donc, pas de vérification des faits, personne ne sera étonné.


Chez le même éditeur, par le même auteur :
DeepState, I segreti dell’élite finanziaria e delle multinazionali che controllano i governi Indagine non autorizzata sui poteri economici che da secoli decidono i destini del mondo. Rien que ça. Quand ton titre est aussi long qu'un roman et qu'il ne t'arrache pas un sourire, c'est que t'as merdé quelque part.


Là, on arrive sur ce qui me semble être un vrai éditeur. Enfin, plutôt une maison correcte, mais grand public : Mankell, Kafka, etc.Là, c’est Marcello Veneziani, chez Marsilio éditions. 2021. Ça m’a l’air en plus d’être un auteur plus sérieux que l’autre parano. Théâtre, roman, philosophie. Il prétend livrer une critique du monde moderne. Il ferait mieux de se pencher sur l’enfumage généralisé.


A Piedi nudi sopra ipensieri, Antonio Moretta, éditions Aletti. 2023. Je ne sais pas trop là, j’avoue, peut-être une petite maison d’édition, peut-être un truc pas sérieux, peut être un truc douteux, je ne saurai dire. Vraiment. Toujours est-il que le faux est là.

Faut dire aussi que j’ai une putain de flemme. Et que tout ça, là, c'est que du détail, ça ne change rien au tableau d'ensemble. Donc, je pense pouvoir m'arrêter là, et m'arrêter pour longtemps.

Il me restera juste une vidéo de droitard sur la culture du vide à traiter, une note sur Anders, le vrai et peut-être une conclusion finale. Le temps me manque un peu pour m’y coller, alors en attendant je glane les derniers détails intéressant, sans plus rien trouver de phénoménal. Juste pour retarder. Et tout de même, on ne se refait pas, toujours avec l'espoir de trouver une nouvelle dinguerie.



Je deviens viral (DTRH20)

 (26 mars 2026) Est-ce que ça se fait de roaster des inconnus perdus à l’autre bout du monde et qui n’ont aucune chance de savoir ce que je dis d’eux ? Pas sûr.

Du coup, je les ai contactés, Maya Lopez Rodriguez et Marcello Colussi. Pour leur dire, les informer, en savoir plus. J’en ai profité pour essayer de contacter Olivia Gazalé. Wait and see. (EDIT : qui en sera surpris ? Je n'ai reçu aucune réponse) Mais ça ne se fait pas plus de ne parler que du mauvais.

Il y a des choses très positives qui se passent aussi.
Mon travail a été lu. Et apprécié.


La Bat-family

J’ai déjà pu évoquer la vidéo youtube faite par Joseph de Trucs de philo et du sujet de Lloris Guémart dans son émission Proxy pour Arrêt sur Image. J’ai d’ailleurs répondu à ceux qui avaient commenté sur le site. Mais cette émission n’a pas que produit une levée de boucliers de la paresse et de la bêtise. Elle est aujourd’hui utilisée pour essayer d’informer sur la fausseté de la citation.


Ces gentils inconnus sont rares, mais ne sont pas seuls. Il y en a un troisième que j’aurai envie de serrer dans mes bras, de lui taper dans le dos et de lui offrir à boire. Philip Mackowiecki, un polonais, a fait un bon travail de débunk sur la fausse citation ; il s’est appuyé sur mon travail pour le faire. C’est drôle et triste à la fois, la fausse citation est si bien implantée en Pologne qu’elle a généré du débunk, et du débunk en italie aussi, sous laplume de Marco Maurizi. Qui lui a oeuvré avant que je ne songe moi-même à le faire.
Ce brave polonais n’est pas le seul à avoir apprécié mon taf. Les bibliothécaires de la ville de Genève aussi me créditent dans leur réponse à une question d’un usager :

Là, il n’est pas question de Günther Anders, mais de cette horrible fumisterie qui se prétend être la suite de la formule de Delphes, « connais-toi toi-même et tu connaîtras l’univers et les dieux ». Mais ça reste cool. Surtout quand on voit ce qu’ils disent :

Nous vous recommandons la lecture intégrale de cet article. L’auteur y écrit que cet ajout crée pas mal de confusion et est souvent considéré, à tort, comme étant la suite originelle de la locution de Delphes.

Royal. C’est royal.

Ces trucs, je les découvre au fur et à mesure grâce à une veille régulière sur les fausses citations que j’ai publiquement traitées. Cette fâcheuse manie, cette espèce d’égotisme numérique m’a amené à découvrir un truc assez énorme. Je lis sur le blog du Fonds Alcuin sur une page consacrée à Socrate :

Attention aux Fausse Citations Attribuées à Socrate
Il est important d’être vigilant quant aux citations attribuées à Socrate, car beaucoup d’entre elles sont apocryphes ou déformées. Une citation souvent attribuée à Socrate concerne la jeunesse d’aujourd’hui : « Les jeunes d’aujourd’hui aiment le luxe, ils sont mal élevés, méprisent l’autorité, n’ont aucun respect pour leurs aînés et bavardent au lieu de travailler. » Cependant, cette citation est fausse et date en réalité de 1906.
Pourquoi c’est Faux
Socrate étant universellement connu pour n’avoir rien écrit, une citation de Socrate est nécessairement la citation d’un autre que Socrate. Le plus souvent Platon. Plus rarement Xénophon ou Aristophane.
Pourquoi c’est Grave
Cette fausse citation conduit à des contre-sens et entretient une erreur grossière en matière d’histoire de la philosophie. Il est donc essentiel de vérifier l’authenticité des citations avant de les attribuer à Socrate.

Putain attend, il se passe un truc là. Clairement, là, l’origine de la citation, c’est de moi qu’il la tient. Il me crédite pas. Il me crédite pas l’enfoiré. Et puis ce plan là ! Pourquoi c’est faux, pourquoi c’est grave … C’est moi ça ! C’est ma manière de faire. Il a piqué mes gimmicks. Il m’a pas crédité là-dessus non plus. Il s’attribue mon travail. Ça y est, je deviens viral ? Je deviens viral ! J’ai fait un truc qui est repris, moi on m’oublie, mais le truc il passe. C’est … je sais pas … cool ? Non c’est pas cool ! La moindre des choses, c’est de me créditer ! On appelle ça l’honnêteté ! Ça coûte rien en plus, l'honnêteté !

Attend attend attend attend. Cette formule : « une citation de Socrate est nécessairement la citation d’un autre que Socrate. Le plus souvent Platon. Plus rarement Xénophon ou Aristophane. », ça me rappelle furieusement quelque-chose : mon propre style. C’est de moi ça ! C’est MA phrase ! Alors non content de s’appuyer sur mon travail sans me créditer, ce putain d’enfoiré vole mes phrases et s’arroge un travail qui n’est pas le sien ! Il me vole ! Il me spolie ! Il ment ! Il plagie ! Mais c’est qui ce pauvre type, ce tocard de merde qui se cache derrière ce « admin » ? Oh Admin ; t’es qui ??

Alors, Admin, je ne sais pas qui c’est. Mais j’ai très envie de savoir. Très envie de savoir qui se permet ça. Le fonds Alcuin ça nous parle pas à nous, on sait pas c’est quoi. Sur leur site ils affirment :

Le Fonds Alcuin est engagé pour l’éducation en Europe depuis 2017.
Conscient que le besoin d’alternatives scolaires pour permettre à TOUS les enfants de réussir est grand, le Fonds soutient les initiatives de terrain susceptibles de répondre à la variété des besoins éducatifs actuels des enfants en Belgique et en Europe.

Et donc, pour ces gros caves, permettre à tous les enfants de réussir—quel magnifique projet, c’est leur montrer le pire exemple possible ? C’est montrer qu’il vaut mieux paraître cultivé que l’être, qu’il n’y a aucune honte à pomper du texte, à ne pas créditer les auteurs qui eux, ont fait des recherches et produit un travail original ? Que se foutre de la décence, c’est OK ?

Hé, Adminus, tu sais pas que le plagiat c’est une fraude ? Adminus, c’est toi la fraude ! Tu te rends compte là de l’exemple de merde que tu donnes ? Tu volerais pas une voiture, mec ! Ni un sac à main ! Encore moins une télé ! Alors pourquoi tu voles mon travail ?

Et je dis mon travail. Mais mon beau : c’est tout ton texte qui est volé à droite à gauche ! On est nombreux à avoir des droits à te demander des comptes.

Et je ne me suis même pas cassé la tête à chercher pendant des heures. Très rapidement j’ai trouvé d’étranges correspondances. Ça par exemple :

ça ressemble furieusement à ce que Renaud Boudry écrit dans sa note : Socrate, premier coach de l’histoire.

Le coaching n’a rien inventé ! Juste actualisé ce magnifique « concept ». Socrate ne serait donc pas len quelques sorte le père du coaching ?
Sa pensée pleine d’humilité se démarque surtout des philosophes de l’époque dans le constat qu’il est non sage, mais qu’il désire la sagesse, sachant qu’il ne l’a pas et allant même jusqu’à se considérer ignorant. Vivant dans une relative pauvreté par choix, considérant n’avoir l’utilité d’une grande fortune, il était l’anti-consumériste de l’antiquité ! Altruiste, il enseignait, ou plus exactement questionnait, gratuitement et dialoguait avec tous (…)
Qu’on soit coach, coachés, adepte du développement personnel ou simplement curieux de cela, on peut tous s’inspirer des enseignements de Socrate. Et peut être de lui attribuer la paternité du coaching !

Oh, Adminable, tu l’as crédité, Boudry, tu l’as contacté, pour lui dire que t’allait lui pomper la page ? Moi oui je l’ai fait. (EDIT : pas de réponse)

Oh ! Celle-là aussi elle est belle ! Regardez ça !

Aucun doute possible ! Tu les as crédités ? Pause Philo et Nicolas Bouteloup ? Tu leur a dit que tu avais volé leur travail pour te l’approprier ? Non hein ? Moi je l’ai fait. (EDIT : je sais qu'ils m'ont lu, mais pas de réponse) Lisez ça aussi :

Là, on tape dans le dur, dans le papier de recherche, la revue de sciences humaines, le travail universitaire. En l’occurence le magnifique article d’Aurélie Damet : Le sein et le couteau, l’ambiguïté de l’amour maternel dans l’Athènes classique, comme le montre l’image du dessous. Mais tout le passage sur la philia, Platon et Aristote, est tiré de ce texte, des paragraphes 1, 4 et 13.

Tu l’as contactée l’autrice ? Non hein. Moi oui. (EDIT : pas de réponse)

Et le plus drôle c’est la dernière partie de cette trop longue note :

Dialogue et Vérité : L’Héritage de Nathalie Sarraute
L’exemple de ces deux amis nous interroge : devaient-ils absolument se comprendre, partager une même vision du bonheur ? En tout cas, la démarche même de Nathalie Sarraute prouve son attachement au lien humain. Le dénouement est pessimiste mais la démarche même de Nathalie Sarraute prouve son attachement au lien humain.

C’est sur Sarraute ! Le délire ! Qu’est-ce qu’elle vient foutre là-dedans la Sarraute ? Il aurait confondu Sarraute et Socrate ??
Alors, déjà, le texte est tiré d’une aide de cours sur la pièce radiophonique de Sarraute, Pour un oui pour un non mis en ligne sur le site Médiaclasse. Et pourquoi lui ? Pourquoi ça ? Parce que Socrate apparaît une fois, très secondairement, dans l’analyse : « Le dialogue est un outil bien connu en philosophie : Socrate utilisait ce qu’il appelle la « maïeutique » (accouchement en grec ancien). D’une manière générale, la confrontation des idées est révélatrice. » Mais très bizarrement, c’est pas le passage-là qui est choisi : c’est la toute fin :

Et ça fait sens dans le texte de médiaclasse. Les deux amis, ce sont les deux personnages de la pièce. Mais dans la note de l’autre teubé, absolument pas ! C’est qui ces deux amis ? À aucun moment il ne dit que ça concerne cette pièce, alors « ces deux amis », ce démonstratif là, il renvoie nécessairement à ce qui précède. Mais alors, c’est qui ces amis ? Aristote et Platon ? Socrate et la Philia ? L’indécence et la connerie ? C’est d’une bêtise affolante ... Et que personne n’ait pris ce débile par le col pour le virer à coups de pieds me dépasse. Si y a besoin de quelqu'un je suis là.


L’avocat du diable

Alors, soyons charitables. Si ça se trouve, c’est un accident de parcours, la philo c’est compliqué, adménéstrel n’y connaît rien, il s’appuie par excès de prudence sur ce qu’il trouve sur internet et puis il oublie malencontreusement de rajouter à la fin sa bibliographie, ou d’ajouter des liens dans le texte. Ça reste un plagiat. Mais de bonne foi. Défense Etienne Klein. Soit. Admettons. Allons voir une autre note. Au hasard :

Bébé ne finit pas son biberon. Pauvre bébé ! Trop dur pour lui ! Que peut-on faire avant qu’il ne devienne bleu et fripé comme un pruneau vierge ? Ouais, vérifier si cette note est originale ou non. Et pas de faux suspens : elle ne l’est pas ! Voilà la preuve :

Mais à le lire ce texte on voit qu’il est tout breloque. Qu’il ne tient pas la route. Amusez-vous, vous verrez, tout est puisé de ces pages—cherchez dans l’une des expressions comme « points cardinaux », et dans cette autre « rusez », « ludique ». Et eux aussi, qui sont des sites commerciaux, savent-ils qu’ils ont été pillés par une institution belge ? (EDIT : oui, mais ils n'ont pas daigné me dire ce qu'ils en pensent)

Bref, le Fonds Alcuin, il faut qu’il nous explique le but exact de ce blog, qui est derrière, pourquoi personne ne surveille le travail fourni, ne sanctionne ces méconduites et en quoi ce blog tel qu'il est tenu incarne les valeurs et participe à la réalisation des buts affichés par ailleurs sur leur site. (EDIT : je n'ai toujours pas de réponse à ces question ; tout le monde s'en fout de cette histoire)


El desdichado (DTRH19)

 (22mars2026) « I’m Batman »

J’en aurai jamais fini.
Je le sais ; et je le vis bien.

Si je voulais dramatiser les choses, je taperai ces lignes comme Rorchach écrit dans son carnet, avec une voix-off rocailleuse. Ou je me replongerai dans ma toute première note, celle qui évoque batman, et je dresserai un parallèle entre lui et moi. Il combat le crime dans Gotham ; j’affronte le mensonge sur internet. Ce qui, techniquement, me rapproche plus d’Oracle que de Batman, mais passons. L’essentiel n’est pas là, l’essentiel, c’est que tout ça n’est qu’illusion. Batman ne combat pas le crime. Il combat quelques criminels iconiques qui à eux seuls prétendent incarner l’idée, cartoonesque et fausse, que l’on se fait du crime à la lecture des comics américains. Moi, je n’ai jamais écrit que contre quelques fausses citations, qui reviennent tout le temps, et dont on pourrait se foutre, mais qui montrent à mes yeux, à un niveau très élémentaire, le rapport que l’on a à la vérité factuelle. Rapport trop souvent cartoonesque. Je me repose, je bosse, je mène ma vie comme je l’entends. Puis de temps à autre, je me dis que ça fait un moment que je ne me suis pas abandonné à mes lubies alors j’enfile mon costume de justicier masqué et boum : je découvre une nouvelle dinguerie de mes méchants préférés et je leur tape dessus comme un sourd. Le sentiment du travail accompli et la certitude de me retrouver, à cause des mêmes toujours, dans une situation plus dingue encore dans quelques temps. C’est comme ça qu’on imagine Sisyphe heureux. Avec une cape et des rêves plein les poings.

Moi, ça, je le vis bien. Même si ce que je découvre me rend fou. Et pas de faux suspens ce coup-ci, je vais tout de suite vous dire le fin mot de l’histoire : après Denis Robert et Blast, c’est au tour du Monde Diplomatique.
A une nuance près, ça rassure ça rassure pas : dans son édition chilienne : https://www.lemondediplomatique.cl/etica-y-principios-realidad-o-mito-por-carlos-lopez-dawson.html

Alors c’est grave déjà parce que c’est le Diplo. Clairement ça me fume. Mais faut voir le pédigré du gars : c’est qui, ce Carols Lopez Dawson ? Il se présente lui-même sur sa page d’utilisateur de Wikipedia :

Carlos López Dawson, avocat, docteur en science politique, Institut d’Etudes Politiques de Paris; Doctorat en droit international public, Université Paris Sorbonne 2 et d’autres cours de troisième cycle, Professeur Université de deuxième et troisième cycles en droit public de facultés de droit aux universités Arcis, Bolivariana et Autonoma de Chile, l’Institut latino-américain des sciences sociales. (ILAES ), a l’Ecole de Gouvernement de l’Université du Chili, FLACSO et plusieurs universités étrangères. Il est l’actuel président de la Commission Chilienne des Droits de L’homme. Il a dirigé son cabinet d’avocats depuis qu’il a fondé en 1979. Il est l’auteur de nombreux ouvrages sur droit public, parmi d’ autres: l’épistémologie juridique (2015), la justice militaire dans le XXI e siècle (2012), Les paradoxes du droit public minière (2015) . Il a été conseiller juridique dans les différentes institutions de l’Etat, a été un avocat membre (abogado inegrante) de la Cour d’appel de Santiago en 2008-2009 et a plaidé pour plusieurs entreprises, associations et ONG. Allégations cours d’appel, la Cour suprême et de la Cour constitutionnelle et des présentations à la cour d’appel de Paris, France.


Rien que ça. Et avec tout ça qui sonne bien ronflant, il s’ouvre régulièrement les columnas du Diplo international. Le 18 mai 2025 ; il signait ainsi une note sobrement intitulée « Impunité et désinformation » on pourrait donc croire qu’il a bossé le sujet et qu’en tant que penseur, activiste, auteur, il est bien au fait de la désinformation, des moyens de s’en prémunir et donc que sa parole, et ses références, sont fiables. D’autant plus qu’il écrit dans un journal hautement respectable. Comment on en arrive à là, sérieusement, j’en sais pas grand-chose et ça me dépasse. C’est pour ça que j’ai écrit au Monde Diplo. Et en attendant leur réponse, s’ils l’ont reçue, je traque la fausse citation en espagnol pour lister un peu les apparitions les plus saillantes. Parce qu’il est temps d’enfiler à nouveau masque et gants. Et de casser du caillou.

Mais une première chose d’abord :

Je jetterai ma main au feu, comme Caius Scaevola autant que comme Van Gogh ; je jetterai ma main au feu qu’il la tient d’internet, certainement de l’internet français, et ptet même de facebook. Ce qui me le fait dire, c’est déjà son passage ici en France, c’est aussi son texte. Voilà ce qu’il écrit avant de partager la fausse citation :

En 1956, el filósofo alemán Günter Anders escribió un libro sobre la manipulación de las masas. Llamó a este libro “Obsolescencia del hombre”. Estas frases hicieron historia, especialmente en el siglo XXI.

Et voilà ce que dit le paratexte bien connu que j’ai déjà eu l’occasion de commenter :

En 1956, Le philosophe allemand Günter Anders a écrit un livre sur la manipulation des masses. Il a nommé ce livre “Obsolescence de l’homme ”. Ces phrases dangereuses ont marqués l’histoire , et surtout le XXI ème siècle.

Mec, c’est moche ce que tu fais.
Très moche. Prétendre que tu connais un auteur juste en ayant lu un texte bidon sur internet, c’est intellectuellement inqualifiable. Culturellement bourgeois, bassement bourgeois, mais intellectuellement, c’est du niveau de la goutte au nez.
Mais bon, passons. Pour ceux qui voudraient explorer le côté espagnol de toute cette histoire, il faut faire gaffe au fait qu’il existe plusieurs traductions : « Para sofocar de antemano cualquier revuelta » ; « Para sofocar cualquier revuelta por adelantado » ; « Para reprimir de antemano cualquier revuelta » ; « para ahogar » ; etc. d’autres encore existent mais sont clairement moins utilisées. Donc ce n’est pas une, mais deux trois fausses citations qu’il faut chercher. Youpi. Et voir, pour les plus acharnés, si elles se recoupent ou si elles découpent l’internet hispanophone. Moi je ne m’y risque plus, la dernière fois que j’ai fait une telle hypothèse, elles a été balayée instant et le résultat était pire encore que tout ce que j’avais pu envisager. Alors à vous les  hypothèses et à moi la paix.

A moi la tête de quelques pauvres types qui se rehaussent du col surtout, la tête bien droite et le mouvement lent pour pas que la goutte leur tombe du nez, qui se croient distingués mais qui ne sont que dégueulasserie et ridicule. J’ai devant moi 30 onglets avec la fausse citation, le plus ancien date de 2020, c’est le blog de Hernan Montecinos ; et le plus récent de 2024, sous la plume de Raphael Rodriguez Olmos. J’y reviendrai. Entre ces deux dates, un compte conspi sur youtube que j’ai déjà évoqué, le diplo et quelques autres dingueries.

Ecrémons d’abord sans scrupule ni détail les sites qui ne me semblent pas si importants :

Outre le blog d’Hernan Montecinoups, on trouve le courrier des diaspora latinoaméricainesle cercle, me demandez pas ce qu’il y a dans ce cercle, ça n’a pas l’air sérieux, ça a pourtant l’air d’être une maison d’édition !, la vigie de cuba, de ce que j’ai compris, une sorte d’agrégateur de news, agrégateur de merdes du net ouiInitiative2028, un site « issu de la société civile » espagnol, moi déjà ça me fait tiquer, alors en plus avec la fausse citation et le lien vers la vidéo du compte youtube conspi que j’avais déjà repéré, c’est clair et net, c’est direct poubelle. Comme toute l’année 2024 : poubelle. Parce que là il va y en avoir des références.

Des références de merde, par contre, vous attendez pas à mieux : https://www.verdadypaciencia.com/2024/08/para-sofocar-de-antemano-cualquier-revuelta.html, ça c’est conspi et ça https://tresubresdobles.com/tag/gunther-anders/ c’est débile. Mais toujours moins débile que « l’amour universel en expansion ». Et on a ce qui est à la fois conspi et débile : un site qui s’appelle « penser » dans un article sur les élections état-uniennes et la psychologie cognitive. Ronflant le truc. Regardez la photo : le mec se montre tout sourire avec Von Daniken ; un des plus gros promoteurs de la fumisterie des anciens astronautes, ce qui est gravissime puisque l’auteur est un scientifique qui a bosséradiotéléscope Arecibo ! Mais ne glissons pas sur ce sujet.

On a l’anecdotique aussi : https://gustos-personales.blogspot.com/2024/12/la-obsolescencia-del-hombre.html et les anarchistes qui assument de reposter automatiquement du contenu qui vient d’une « revue » qui utilise la police d’écriture Papyrus ; et celui-là, que je balance sans commentaire parce que le plus gros arrive bientôt : https://elopinadero.com.co/de-locke-a-gunter-reglas-de-oro-para-educar/ et lui, j’arrive pas à dire si c’est un journal sérieux ou l’équivalent de notre France soir : https://lanacion.com.ec/la-manipulacion-de-las-masas-2/ et lui aussi qui fait très journal : https://semanariouniversidad.com/opinion/costa-rica-trabajadores-unios-o-terminaremos-en-el-patibulo/, pas autant que le Diplo, mais tout de même. Il y a aussi cette revue en ligne : https://revistamalabia.com/reflexiones-sobre-cultura-y-sociedad/


Le colosse aux pieds d’argile

Et on a ce mec qui a sans doute plus fait pour la diffusion de cette fausse citation que n’importe qui d’autre :

Petit aparté dans les pages de ce site, aporrea, on trouve la fausse citation sous la plume d’un Rafael Rodriguez Olmos, qui est lui aussi professeur d’université.

Et il a commis un article de revue ce con, avec la fausse citation !
Les nouveaux fascismes. Les nouveaux fascismes ! L’audace putain, d’appeler son article ainsi quand, dans ton texte, tu cite une resucée des Protocoles ! Gniiiiiiiii ! Mais bordel à cul si seulement c’était le seul ! Mais non ! Plein d'autres ! Et ce Colussi, c’est qui ? Et Kavilando c’est quoi ? Marcelo Colussi est, d’après cette page :

Né à Rosario, Argentine (1956).
Marcelo a étudié la psychologie et la philosophie dans sa ville natale.
Il a vécu et travaillé dans plusieurs pays d’Amérique latine : Nicaragua, El Salvador, Venezuela, toujours dans le domaine des programmes sociaux et des droits humains, et il vit au Guatemala depuis plus de 20 ans.
Il est psychanalyste, chercheur en sciences sociales et professeur d’université.
Il écrit régulièrement dans divers médias électroniques sur des questions politico-sociales.
Il a également touché à la littérature (nouvelles) et a remporté plusieurs prix.

A priori un mec qui lit, qui vérifie ses sources, qui jouit, comme l’autre qui entache le Diplo, d’une grande confiance de ceux qui le publient. Kavilando, c’est une revue qui défend l’idée d’une spécificité de la pensée en Amérique latine et qui porte pour ce faire son regard sur les réalités sociales propres à l’Amérique latine et là je les cite : l’exclusion et l’appauvrissement systémique d’une majorité de la population, le pillage et la censure. Je ne crois pas pour autant qu’ils estiment que les fausses citations vraiment fascistes soient une spécificité qu’ils veuillent mettre en avant. J’espère pas.

Mais comme je l’ai dit, ce n’est pas la seule revue : https://uacm.edu.mx/portals/8/epub/p31-32/index.html

Palabrijes, El placer de la lengua est une revue liée à l’UACM, L’université autonome de la ville de Mexico. Et merde. Parce que là, l’autrice, c’est Lopez Ramirez Maya Lucrecia : Là encore, pas n’importe qui.

Donc résumons : des sites perso, des journaux sérieux qui la relaient dans la rubrique opinion, des journaux pas sérieux, des sites conspi, de gauche et des sites conservateurs. Tout le spectre politique, et sur le spectre de la légitimité on a aussi bien les illuminés, ceux qui ont vrillé et ceux qu’on ne soupçonnerait pas de malhonnêteté intellectuelle. Comme chez nous; comme en Roumanie, comme partout où j’ai enquêté. Et comme chez nous, on trouve des livres et l’école. Bien sûr, là, on va dire que l’école est déjà là, avec les revues à comité de lecture, mais non. On peut trouver pire. Je vous rappelle que récemment, l’école nationale d’administration publique du Québéc, dans son appel à communication pour son symposium international « le management public mis à l’épreuve du publicness », inscrit très officiellement la fausse citation dans le texte de présentation de l’atelier 8 : LE MANAGEMENT PUBLIC A L’EPREUVE DES RESEAUX : complémentarité et/ou rivalité entre la nubileuse des réseaux et les institutions publiques pour la défense de l’intérêt général. Sous la présidence de Christophe ASSENS, Université de Versailles à Saint-Quentin en Yvelines (France). Christophe Assens, donc, prof j’imagine au dessus de tout soupçon, fait usage de ce faux dans une communication. https://fnege.org/wp-content/uploads/2025/08/Appel_Com_2026_15e_ENAP-QC-VF-27-8-2026_BMazouz.pdf

Tout aussi fun, la direccion générale de educacion secundaria la fait apparaître dans le texte de la communication de son assemblée nationale extraordinaire de novembre 2022. Un cadre on ne peut plus officiel. https://www.dges.edu.uy/sites/default/files/atd/Libro_I_atd_extraordinaria_Salto_2022.pdf

J’imagine qu’on doit sa présence ici au président de la commission, Julio Oddone (je n’ai rien trouvé sur lui, je n’ai pas beaucoup cherché en même temps). Qui a parlé devant une quarantaine de personnes qui toutes ensemble ont pris des décisions sur comment améliorer l’apprentissage. Bah commencez par pas citer n’importe quoi. Et par pitié par ne pas utiliser la police d’écriture Papyrus ! Et pas comme ça ! La première page est un enfer ! Un coup Papyrus est flou, paraît brun, un coup bleu, un coup en gras merde c’est moche. Presque aussi moche que de faire croire à son petit monde qu’on connaît Anders



EDIT IMPORTANT

Oh bon sang ! En parlant de ce texte, j’ai oublié le plus important ! Je ne sais pas comment c’est possible, y avait tellement de trucs à évoquer, à découvrir, à traiter, que j’ai oublié le plus délirant, le plus ridicule, en un mot le pire. Le document de la direction de l’éducation secondaire, il est pas seulement moche, pas seulement torché avec le cul, avec une police d’écriture déplacée et mal gérée, il ne se contente pas seulement de faire apparaître là où elle ne devrait jamais apparaître une fausse citation politiquement douteuse, le pire, le plus délirant, c’est que le type à l’origine de ce texte donne ses putains de sources ! Et ses sources, il ne cherche même pas à se cacher, à jouer les intellos, à mettre L’obsolescence de l’homme, éditions Ivréa, page 121, non ! Sa putain de source, c’est COSMYDOR !!! Cette saleté de page de merde est partout ! Elle est à l’origine de tout, du pire de ce que j’ai vécu avec cette citation de merde, c’est ma némésis à moi, mon Joker. Ce site à la con, il est vert et violet et me rit à la gueule. Je l’ai vu intoxiquer en français, en anglais, et, dans ma grande naïveté, je pensais que ça s’arrêtait là. Mais nooooooon ! En espagnol aussi ! BORDEL !


Sérieux, qui se dit que Cosmydor, une marque de cosmétiques donc, qui publie de la merde sur son blog pour se donner un semblant d’actu et rester bien référencé, est une source fiable d’information et une source assez sérieuse pour apparaître dans une bibliographie ??? C’est quel niveau d’amateurisme ça ?
Ah oui, c’est le niveau Papyrus de l’amateurisme …


Retour aux affaires

Mais plus proche de chez nous et là pour le coup, un peu dingue : Je suis tombé sur cette page Scribd.

Scribd, c’est plus ce que c’était, j’ai cru au départ que c’était la fausse citation, prise d’internet, mise en page façon livre pour faire genre. Un fake à partir d’un fake quoi. Sauf qu’il y a l’arrondi de la page et ça aucun fumiste du net ne prend la peine de mettre cette courbure de livre. J’en ai déduit que c’était un scan d’un vrai livre. En espagnol. Avec la fausse citation. Je suis devenu fou, je tournais sur ma chaise de bureau en éclatant de rire. Je regarde le nom du document : Lopez Mondejar-sin relato. Une rapide recherche me permet de voir que Lola Lopez Mondejar est tellement pas n’importe qui qu’elle a une page wikipedia : dans laquelle on apprend qu’elle psychanalyste et essayiste. Entre autres. Et qu’elle a écrit des romans, des récits et des essais, dont un qui s’appelle Sin relato, donc « sans récit, atrophie de la capacité narrative et crise de la subjectivité »

qui a aussi sa page wikipedia … C’est dire l’importance de ce livre …

Cette page nous apprend que l’autrice s’appuie sur Günther Anders, on se doute de ce qu’il en est, mais surtout que le livre s’est vu décerner plusieurs prix. Qui, ça n’étonnera personne, ne valent rien : l’un est décerné par le journal dans lequel elle écrit régulièrement, l’autre par son éditeur lui-même, le dernier par la région dans laquelle travaille, consulte et participe à l’organisation de festivals. Copinages à tous les étages et mépris du lecteur. Vu que la fumisterie de ce personnages’affiche en grand dès les premières pages. Elle est l’équivalent de notre Olivia Gazalé, qui dans Le paradoxe du rire s’appuie, non sur Anders, mais sur ce pseudo-Anders que n’importe qui débunkerait en 2 minutes d’une recherche internet basique. Mais à quoi bon faire un travail honnête quand se moquer du monde est si rémunérateur ?