Cette note, je la retarde depuis un bon moment. Je l'avais commencée, puis recommencée, puis elle s'est perdue, et de toute façon, mes brouillons sont trop vieux pour être repris tels quels. Je dois tout reprendre. J'arrive dans la période héroïque de ce marathon, quand tous les muscles te brûlent, que tu trébuches à chaque pas, que tu sues, tu sues putain, que même tes yeux suent, flétrissent dans leur orbite comme deux pruneaux noirs qui suintent leurs sucs, que t'as perdu tellement d'eau que t'es sec comme les répliques passives-agressives de ton manager, que tu te dis que jamais t'aurais dû te lancer dans cette « aventure », « aventure » mon cul, grosse connerie oui, que tu serai mieux dans ton canap' à jouer aux jeux-vidéos, que t'as qu'une envie c'est de mourir, d'autant plus que t'en es qu'au 5e km.
Bon, je n'en suis pas vraiment au 5e km, moi, 21 notes déjà, 22 avec celle-là, c'est un semi-marathon mais on voit l'idée. Et franchement, je n'irai pas plus loin. Je vois bien que tout le monde s'en fout de cette histoire, ou presque. Et si en ce moment, il y a un creux, que cette fausse citation a peu d'actu, elle va remonter en flèche l'an prochain, ça fait pas un pli. Ou poper méchamment dans un autre pays que je n'ai pas encore eu la présence d'esprit d'aller sonder. Donc : j'arrête. Cette note, que je fomente depuis deux ans, et une autre, en matière de conclusion, et basta. Je clôture l'enquête.
Si je l'ai retardée autant, cette note, c'est parce qu'elle m'oblige à faire un truc très déplaisant : regarder cette vidéo débile plusieurs fois d'affilée.
Et bon sang que j'ai pas envie. Elle prétend dénoncer la culture du vide, et son petit titre annonce déjà la hauteur de vue : Comment Kombini nous a rendus débiles.
Le point à la fin est dans le titre même de la vidéo. C'est à ça qu'on voit que le type est colère. Et le type en question, je ne le connaissais pas. C'est une amie qui m'a envoyé le lien le 28 novembre 2024. C'est dire que ce projet date.
Je regardais une vidéo sur "La culture du vide" (donc la glorification de no name parce qu'ils sont devenus des memes avec une connerie filmée) et à la fin il parle d'Huxley et de son livre qui présente la distraction comme une arme pour étouffer la révolte, je crois qu'il regarde pas Trucs de Philo (…) Après c’est juste une mention sans sortir toute la citation mais ça m’a quand même fait tiquer car la ref était évidente si tu connais déjà la citation
Et elle y est allé de son petit commentaire :
Sans avoir forcément les références culturelles j’avais déjà du mal avec le propos très « réveillez vous les moutons », positionnement que je trouve un peu cringe dès lors qu’on a passé 16ans. Je voulais être sûre de pas me faire une fausse idée donc j’ai essayé de regarder d’autres vidéos de lui mais j’avoue que tout est sur le même ton je trouve
Après avoir regardé, et regardé encore pour cette note inutile, je la trouve bien trop indulgente tant rien ne va. À commencer par le type. Que je ne connaissais pas : Georges. Alors, pour moi, Georges, c'est un yeti et il est cool. Même s'il n'est pas très pratique.
Lui, c'est pas un yeti. Et il est tout sauf cool. Ça prend pas bien long pour découvrir qu'il est pote avec Papacito et qu'on le retrouve dans les pages de La Furia, ce « charlie Hebdo d'extrême-droite », chez Frontières, ce « médiapart d'êtrême-droite ». Ce cave est de tous les ersatz ratés que les fachos multiplient pour essayer de faire croire au monde qu'ils savent faire du journalisme et produire des idées. Ça montre déjà un peu l'idée qu'il se fait de la culture, coincé entre Tegner, papacito et Meursault : de la copie sans âme ni fonds, une contradiction dans les termes, du bas nationalisme financé par l'étranger. Streetpress m'apprend en plus qu'il est passé par Valeurs Actuelles et produisait des vidéos pour Zemmour pendant sa campagne. Le caniveau, donc. Depuis le départ. Caniveau largement abreuvé de cash et de contenu par Orban, soutenu maintenant par Bolloré. Mais y a pire, si tant est qu'il puisse y avoir pire. Y a ce que ce Georges-pas-le-yeti raconte …
Alors, ce qu'il raconte n'étonnera personne vu le pedigree du bonhomme. Et ne vaut franchement pas la peine qu'on s'y penche. Enfin, en ce qui me concerne, si, une phrase, une référence minable à Aldous Huxley, c'est dire le niveau de sérieux, mais avant d'y arriver, faut se coltiner la boue et tenter de nettoyer, comme Héraklès en son temps,cette autre écurie d'Augias qu'est sa cervelle.
Matières brunes
Donc, Georges-pas-le-yéti, qu'est-ce qu'il nous dit ?
Il part d'une interview Kombini avec Apolline, l'héroïne éphémère de la vidéo « je veux un burger wesh » pour dénoncer la culture du vide. Mais il va plus loin et défend trois thèses égrainées dès le début de sa vidéo, que je vais exprimer au conditionnel parce qu'il faudrait pas trop déconner non plus :
la culture du vide serait la médiatisation de la médiocrité
ce spectacle de la médiocrité serait « devenu la norme en occident »
cela afin de produire un « conditionnement des masses »
Ce qu'il nous chie sans preuve, je devrais le flusher sans scrupule. Mais si vous m'avez lu jusqu'ici, vous le savez, quand c'est con et prétentieux, moi, ça m'amuse, je retombe en enfance, je suis comme un bébé Cradingue qui vient jouer dans le pot des autres. D'autant plus que cet étron de cerveau, il est plein de petits morceaux pas digérés qu'on voit mais qu'on ne peut identifier. Georges-pas-le-yéti, il dit quoi vraiment de Kombini ? Rien. On n'apprend rien. On voit juste ici ou là dans ce caca une sorte de peau de maïs qui semble avoir été une idée une fois. Il dit quoi de ce qu'est la culture ? Rien, on n'en apprend rien, y a juste ce truc filamentaire qui s'entortille là-dedans, ressort d'un côté et de l'autre, on ne sait si c'est une pousse de soja ou un ténia crevé. Et moi, foutre mes doigts là-dedans, ça me réjouit, voir cet étron se déliter et tomber en chiasse au moindre toucher, c'est un plaisir incroyable, que je vais vous partager, c'est comme un tour de magie : là y a un truc, et d'un coup de baguette shazaaam y'a plus rien. Plus rapide que les économies de Butters cramées sur les marchés. On croyait voir un video-essay, on a juste un ego-trip merdique. Une coulée brune.
Le bruit marron
Pour lui, la culture du vide est une contradiction dans les termes. La culture « élève », « transcende » et « cherche à apporter quelque-chose au monde, à la collectivité, à la communauté ». Ce sont ses mots pas les miens, j'essaye de ne pas rire en les écrivant. Là où la culture du vide, « culture du rien » a « tendance à privilégier l'unique divertissement sans aucune réflexion derrière », divertissement « vide », simple médiatisation de la médiocrité, qui repose sur l'individualisme de la société, le besoin de satisfaction immédiate des uns et l'égocentrisme des autres. Or, dit-il, le « vide intersidéral » qu'est cette « culture façon kombini », comment pourrait-il nous élever et prétendre à être une vraie culture ? Il ne le peut pas, nous dit-il, ce pourquoi il préfère parler d'anti-culture ou de pseudo-culture pour désigner cette culture qui nous abaisserait à dessein : « Y a forcément quelque-chose ou quelqu'un derrière, y a forcément un intérêt pour des grands groupes de nous voir devenir progressivement des attardés mentaux ». Ce qui ferait de Kombini non pas un mauvais media, mais une arme dans une guerre contre l'intelligence. Intelligence dont Georges-pas-le-yéti se présente comme le héraut. Piètre Héraut.
Piètre Héraut déjà parce que, je vous donne ce petit tip, c'est cadeau, quand quelqu'un parlant de culture n'a rien de plus à dire que la culture transcende et élève, c'est qu'il n'a strictement rien à dire. Transcende quoi ? Pour monter où ? On sait pas. L'important est juste de lâcher un mot ronflant. Là, a part donner un sentiment de supériorité sur ceux qui se divertissent à vide, je vois pas. Et cet anti-yéti pas sympa, il a l'air de se croire bien supérieur. Et peut-être à raison. Car s'il ne dit rien de ce qu'il estime être une vraie culture, ses références je crois parlent pour lui : il s'appuie sur un petit nombre d'essayistes, sociologues et autres, comme Kahnmann, Guy Debord, Neil Postman, Jean Baudrillard, et un romancier, qui passe pour un auteur de science-fiction, Aldous Huxley. La culture serait donc, j'imagine, avec toute la charité dont je suis capable, ce qui nous sort de nous-mêmes pour nous faire rencontrer un réel hors de proportion avec la portion congrue du réel dont on peut témoigner (sociologie), qui nous le fait saisir dans son ensemble et qui nous permet de nous projeter dans un avenir qui d'ordinaire nous échappe (Huxley). Connaissance du monde, connaissance du temps, qui nous arrache à nous-mêmes pour nous mettre au cœur de structures qui nous dépassent. Structures qui tiennent, visiblement, à la volonté malveillante de quelques obscures artisans de l'horreur. Et là fini d'être charitable : tout ça ne sert donc qu'une vision complotiste du monde qui ne mérite que de disparaître dans la fosse sceptique.
Et Kombini là dedans ?
Si Georgie ne sait rien de la culture ni du monde, une chose est sûre en tout cas : il sait que Kombini c'est méchant et c'est pas bien. Ce qu'il en dit pue la haine de bout en bout. Tellement qu'il ne se donne même pas la peine de nous dire ce qu'est Kombini, trop caca pour lui pour aller le sentir de près. Si bien que, manifestement, il n'a pas fait le minimum de recherches, à savoir aller sur le site. Il a juste regardé quelques reels, c'est tout. Pire : ces reels, qui répondent à une hype, il s'imagine qu'ils la produisent ! Il n'a vu que ce qui est destiné aux réseaux-sociaux, il n'a vu que la com extérieure, pas l'objet. Il a poursuivi l'ombre pour la proie et c'est bouffon. Car Apolline, elle n'apparaît pas sur le site. Kombini n'a fait qu'une courte interview vidéo d'elle. Rien de plus.
Bon, Kombini, c'est quoi ? C'est un pure player d'infos destiné aux 18-30 ans. C'est ainsi un assez bon media culturel qui livre l'essentiel sur les actus du moment, culturelles, numériques, idées de sortie, permet de se tenir au courant et de se distraire. Ainsi, il « cherche à apporter quelque-chose au monde, à la collectivité, à la communauté », à savoir une connaissance élémentaire sur ce dont on parle, « élève » grâce à des articles qui proposent, sans prétention aucune, du fonds et soulèvent des problèmes intéressants. De quoi alimenter les conversations à la cafèt'. Des exemples : articles sur une exposition à Paris sur le racisme, sur l'origine alimentaire des taux de cadmium alarmants, des critiques de film (dossier 137, Eddington) et une réflexion intéressante sur qui devrait avoir droit d'acheter des places de concert. Bien sûr, il y a aussi du contenu poubelle ...
Mais du contenu poubelle, il y en a sur tous les sites d'information : les éditos, les tribunes, les pages débats sont généralement très poubelle, sans compter que l'astrologie est présente aussi dans la grande presse d'information. Là, ça a au moins le mérite d'être un exercice de style qui se veut drôle. Même si ça reste du contenu poubelle. Sans parler des articles qui semblent être des pubs cachées (des publi-reportages qu'on appelle ça) et sur lesquelles je n'ai pas eu envie de cliquer. Donc en fait il est assez bien ce site. J'ai passé une heure dessus et un bon moment, j'ai identifié des nouvelles importantes, intéressantes, sur lesquelles l'essentiel était rapidement et clairement délivré, à côté de contenu détente. J'apprends d'ailleurs sur wikipedia que Kombini est partenaire de Disclose, le média d'enquête journalistique, et à côté de ce truc franchement cool, des choses sacrément moins cool sur le conflit entre éthique journalistique et dépendance vis-à-vis des annonceurs (les marques qui financent le site par la publicité). Mais ce ne sont pas ces conflits, les mauvaises conditions de travail, la présentation sur un même niveau de l'information, de l'infotainment et du publireportage, qui gênent Georgie, c'est que Kombini nous rendrait con (en nous parlant expositions, cinéma, etc. ?) Et là on voit tout de suite le biais débile typique des droitards. Il y a des sujets à investiguer là, un site d'apparence décalé, qui cache un revers sombre, à savoir qu'il se construit une audience jeune pour la soumettre à une communication corporate cachée, à de la pub qui ressemble à de l'info. Cela pas par méchanceté, mais à cause des structures de pouvoir dans lesquels le site est pris et en raison du pognon : un pure player dépend des revenus publicitaires pour vivre, donc des entreprises extérieures qui peuvent avoir intérêt à faire pression (pour des raisons d'image) et in fine de sa visibilité : il faut du trafic sur le site, et pour ça il faut soit générer beaucoup de contenu nouveau mais peu dense, soit produire une information approfondie, en terme d'analyse ou d'enquête, ce qui est long et coûteux. C'est un choix éditorial cohérent donc de parler de ce dont on parle, de faire de l'info de seconde main, avec un ton accessible et rapide, avec des vidéos brèves, du témoignage, plutôt que de produire une information nouvelle et détaillée. Y a bien un truc à condamner là-dedans : le capitalisme, mais on ne peut pas dire que Kombini c'est du vide. Le site regorge d'infos, dont d'infos culturelles, écologiques et politiques, dignes de ce nom.
Georges-pas-le-Yeti, il a donc pas attendu Kombini pour être con. C'est sa conscience malheureuse, ça, d'être con, alors il cherche à toute force à le cacher, il vit dans le déni de sa bêtise et plus il s'efforce de l'effacer plus elle est manifeste. Comme il est manifeste que, contrairement à ce qu'il veut nous faire croire, il ne lit pas. Sa culture n'est pas la culture écrite, la culture des livres, mais la culture de l'image, celle-là même qu'il dénonce à travers Kombini. Ce qui le dérange là-dedans, c'est que Kombini incarne une culture de l'image qui penche à gauche, qui parle d'écologie en mots simples et forts, d'égalité dans des vidéos d'une minute, qui donne la parole à tous, pour peu qu'ils aient vécu un truc ou possèdent une expertise quelconque, que Kombini ça marche, quand lui baigne dans une culture de l'image d'extrême-droite : il suffit de regarder comme tout le contenu de sa vidéo ne réside pas dans ce qu'il dit, mais dans le montage insultant typique des raptors d'antan.
Culture Club ?
Comment est-ce que je peux dire un truc pareil me demanderez-vous, alors qu'il nourrit sa vidéo de nombreux textes qu'il cite et sur lesquels il s'appuie ? Il fait une vidéo youtube, certes, mais il incarne la culture du texte. Non ? Non. Mais Kahnmann ? Guy Debord ? Neil Postman ? Jean Baudrillard ? Huxley ? Lipovetsky ? C'est pas tout le monde qui connaît, qui maîtrise, qui peut exploiter ça ! Je suis d'accord. Justement. Ce qu'il dit de ces auteurs est risible, c'est tout le pourquoi.
Prenons Daniel Kahnmann. Qu'en dit-il ?
« Pour lui, y a deux systèmes de pensée. Y a un système de pensée court, réactif, quasiment instinctif, et un système de pensée lente, un système de pensée d'analyse qui va permettre, qui va favoriser en tout cas, la construction d'une pensée. Le format même de Tik-Tok, des reels instagram, ou youtube, favorise le premier système de pensée. La culture du vide a donc un allié de taille dans la bataille contre nous, c'est la structure même des réseaux-sociaux. »
Et c'est stupide. Déjà que le bouquin de Kahnmann n'est pas très brillant, c'est une succession d'exemples, de petits exercices pratiques, de généralités, si bien que le succès de l'auteur tient à son idée plus qu'à son livre, son livre se lit vite et ce qu'on en retire tient sur un post-it. Mais ce qu'en dit George n'est même pas sur ce post-it. Il est gravé au compas sur le pupitre par un dark Sasuke qui n'écoute qu'à moitié et comprend encore moins. Ce que Kahnmann affirme, c'est que le cerveau est gourmand en énergie, alors il s'économise et fonctionne donc le plus souvent de manière instinctive. Souvent y a pas besoin de plus. Instinctif ne veut pas dire bête, cet instinct est le résultat d'un entraînement, c'est de l'acquis. Il peut faire, et il fait d'ailleurs des choses très compliquées de manière instinctive : marcher par exemple, tenir une conversation. Moi par exemple, repérer une structure argumentative dans un texte c'est devenu du système 1. Un peu émoussé, mais quand j'enseignais ça ne me demandait aucun effort. Au contraire, dès que je vois un Tik-tok, je suis perplexe, je réfléchis, je verbalise, parce que je n'ai pas les codes, je ne connais pas les trends, alors tout ce que j'y vois est alien. Bizarre, incompréhensible. Le système 1 n'a rien à voir avec la bêtise ou la paresse, mais avec l'économie. Il est globalement efficace, tombe juste quand il ne s'écarte pas de ce qu'il sait faire, et laisse place au système 2 quand il se rend compte qu'il est face à une difficulté ou face à une situation qu'il ne maîtrise pas. Bref, même suivre une vidéo de Georges, c'est débilitant dès lors qu'on est d'accord avec.
Debord maintenant, et Postman :
« ...Debord dans la Société du Spectacle critiquait déjà à son époque, le spectacle et le divertissement permanent. C'est pourquoi cette culture du vide elle est qualifiée de mort par Postman : à force d'être diverti à l'extrême, à force d'être absorbé par des contenus superficiels, on en perd notre sens critique, on meurt intellectuellement parce qu'on pense plus vraiment à force de déconner, quelque-part. »
Quelque-part peut-être, mais pas chez Debord. Et pas chez Postman.
Debord le dit très bien dans ses « Commentaires sur la société du Spectacle » :
« Le pouvoir du spectacle, qui est si essentiellement unitaire (…) s'indigne assez souvent de voir se constituer, sous son règne, une politique-spectacle, une justice-spectacle, une médecine-spectacle, ou tant d'aussi surprenants « excès médiatiques ». Ainsi le spectacle ne serait rien d'autre que l'excès du médiatique, dont la nature, indiscutablement bonne, puisqu'il sert à communiquer, est parfois portée aux excès. (…) Les maîtres de la société (…) reprochent à la plèbe des spectateurs sa tendance à s'adonner sans retenue, et presque bestialement, aux plaisirs médiatiques. On dissimulera ainsi, derrière une multitude virtuellement infinie de prétendues divergences médiatiques, ce qui est tout au contraire le résultat d'une convergence spectaculaire voulue avec une remarquable ténacité (…) la logique sévère du spectacle commande partout la foisonnante diversité des extravagances médiatiques »
On reproche à la plèbe son usage bestial du médiatique ; c'est ce que fait Georgie dans son petit enclos, quand il reproche à Apolline sa célébrité soudaine sans remettre en question sa propre présence sur internet : il manifeste la même nature du spectaculaire sous des dehors différents, plus respectables qu'en apparence, parce que le spectacle, ce n'est pas l'excès, ni le divertissement permanent, c'est l'idéologie bourgeoise dans laquelle on baigne tous et plus loin Debord offre avec une remarquable préscience un portrait au vitriol de Georgie, au point qu'on se demande quel clown de caniveau l'a enturlupiné comme ça au point de le faire flotter à 10 000 lieues de la vérité tout gonflé de son orgueil à l'hélium :
« (…) on peut voir se déchaîner soudainement, avec une allégresse carnavalesque, une fin parodique de la division du travail ; d'autant mieux venue qu'elle coïncide avec le mouvement général de disparition de toute vraie compétence. Un financier va chanter, un avocat va se faire indicateur de police, un boulanger va exposer ses préférences littéraires, un acteur va gouverner, un cuisinier va philosopher sur les moments de cuisson comme jalons dans l'histoire universelle. Chacun peut surgir dans le spectacle afin de s'adonner publiquement, ou parfois pour s'être livré secrètement, à une activité complètement autre que la spécialité pour laquelle il s'était d'abord fait connaître. »
Georgie est journalistiquement incompétent ; j'imagine qu'il s'est d'abord fait connaître autrement, en faisant flotter des bateaux en papiers au bord des routes. Toujours est-il que le sérieux avec lequel il est suivi est la preuve qu'il appartient au spectacle tout autant que quiconque. Sinon il dirait que Debord ne dénonce pas la culture du vide mais un process de dépossession absolue, l'idéologie à l'oeuvre partout et qui nous dépossède de notre vie comme la marchandise dépossédait, sous forme de travail mort, le travail vivant de l'exploité. Il en appelle à un retour à la vie, à une action collective d'où déployer un langage nouveau, un nouveau rapport à l'histoire, à la société, à l'art, au langage qui traduisent cette action dont ils sont le fruit, et non pas à « parler de dieu au lieu de scroller 4 heures sur les réseaux », vu que dieu est, lui aussi, une représentation qui nous prive de notre pouvoir d'action, un rapport social figé et mis hors d'atteinte dans une idée offerte à la contemplation. Bref, Georgie n'a rien compris et, surprise n'a rien compris à Postman :
La télévision, comme je lai laissé entendre plus haut, joue le mieux son rôle quand elle présente des divertissements légers mais elle nous fait le plus grand tort quand elle coopte les modes de discours sérieux — informations, politique, science, éducation, commerce, religion — et les présente sous forme de divertissement. Mieux vaut encore pour nous que la télévision nous donne le pire que le soi-disant meilleur. « The A-Team » et « Cheers » ne menacent pas la santé publique ; « 60 minutes », « Eye-Witmess News » et « Sesame Street », si.
Même pour Postman ce type est un gland : mieux vaut Apolline et son Burger wesh que Georges et sa vidéo : d'autant qu'elle a tous les travers que la culture de l'image porte avec elle :
« Dans une civilisation dominée par le livre, le discours public est plutôt caractérisé par un agencement ordonné et cohérent des faits et des idées. Le public à qui il s’adresse a, en général, les compétences voulues pour tirer parti d’un tel discours. Dans une civilisation du livre, c’est une faute pour les écrivains de mentir, de se contredire, de ne pas étayer leurs généralisations, d’essayer d’imposer des connexions illogiques. Dans une civilisation du livre, c’est une faute pour les lecteurs de ne pas faire attention, ou pire, d’être indifférent »
Mais dans la civilisation de l'image, no problemo ; on peut sous-entendre par l'habillage vidéo que Bilal Hassani est célèbre pour avoir fait le con sur les réseaux quand il a surtout réussi pour avoir appris le chant et participé à de nombreux télé-crochets. Mais c'est une icône queer, alors l'écorcher gratos est sans doute une figure imposée dans ce milieu mascu-testo, du patinage artistique plus que de l'essai, tout en fautant contre la vérité, la logique et les auteurs qu'il revendique pourtant comme sources.
Mais c'est quand il parle d'Huxley que vraiment il met des paillettes dans ma vie :
« la distraction c'est une arme. Dans le meilleur des mondes, Aldous Huxley imagine une société où les gens sont passifs et heureux, plein de plaisirs superficiels pour éviter toute forme de révolte. Et on comprend où est-ce qu'il veut en venir : si on est heureux tout le temps, on n'a pas le temps de se poser et de réfléchir à des drames qui agissent dans notre société. On évite toute remise en question. En s'affaiblissant mentalement via les réseaux-sociaux et via les contenus courts, c'est scientifique, on s'empêche de développer notre esprit critique ».
On sait bien évidemment comment l'extrême-droite utilise les réseaux-sociaux pour parler des « drames » qui agissent dans notre société, les monter en épingle pour attaquer systématiquement ceux qu'ils considèrent être des étrangers de l'intérieur ou la cinquième colonne du grand remplacement, culture du vide au sens où vraiment elle désinforme et brain-rot la tête avec des sujets qui mériteraient un traitement autrement plus sérieux. Mais passons. Penchons-nous plutôt sur Huxley, qu'il déforme comme il déforme tout ce sur quoi il pose son gros cul poilu de pas-Yéti indélicat.
C'est pas que les gens sont heureux dans Brave new world, ils ne le sont pas, c'est qu'à la gêne ressentie, à l'inconfort provoqué par le malheur et la tristesse, la seule réponse disponible est le soma et le cinéma. Certains se révoltent, le roman en parle, le roman même ne parle que de ça, mais soit cette révolte est le fait des membres inférieurs de la société, qui sont alors vite éliminés, soit des membres de la caste supérieure et alors les choses se compliquent. On les remet dans le droit chemin, on leur propose l'exil ou le compromis. Ce n'est pas la distraction l'arme la plus importante, c'est la stricte division en classes sociales et le contrôle policier sur les produits de l'industrie culturelle. Le divertissement en soi n'est pas un problème, Marx le disait bien, il est un temps du travail, de cette activité naturelle qu'est le travail, le divertissement est ce moment où l'on se détend après avoir été éprouvé. Là, le problème, c'est qu'on cadenasse ce qui est au delà du divertissement. Shakespeare est prohibé ; le scandale vient d'un sauvage qui l'a tellement lu qu'il en est imprégné et qu'il est jeté au milieu de la société policée. Ceux qui sont à la tête de cette société, qui sont tout aussi prisonniers, ont eux aussi accès à ces textes interdits, mais ils n'ont aucun rapport authentique à ces textes ; ils tirent fierté de les connaître, jouent la provoc', mais ils n'ont qu'un rapport extérieur à ces œuvres. Il n'y a guère que Bernard Marx et le sauvage qui, par fidélité à la culture, se réduisent à l'exil. Rien de tel dans l'idée de contrôle social que Georges met en avant, rien de tel dans ce qu'il annonce dans son introduction :
« Un burger wesh ou le conditionnement des masses »
Qui pue non la lecture d'Huxley, mais d'une fausse citation bien connue maintenant. Et clairement, lui se la joue conscient, mais il n'a aucun rapport authentique à la culture, la culture n'est rien pour lui, et, dans le Meilleur des mondes, clairement, il ne serait pas avec les révoltés. Il serait sagement assis à sa console à produire du conditionnement populaire et baver son soma le regard perdu dans le vide.
Rien de plus à dire là sur la citation, vu qu'elle n'apparaît pas, mais tout trahit sa présence. Et c'est intéressant, parce que j'ai tout vu avec cette fausse citation : des gens qui l'attribuent à l'un, à l'autre, à l'un puis à l'autre, voire aux trois, qui intercalent leur commentaire et leurs propres réflexions entre les phrases du texte, ceux qui disent que c'est visionnaire, ceux qui la traduisent dans toutes sortes de langues, d'autres qui l'impriment dans des livres qu'ils croient sérieux, lui, enfin, qui l'utilise sans l'utiliser, qui se laisse posséder et la fait circuler de manière subliminale. Clairement, c'est con, aussi con que toute cette histoire, et ça montre, un peu plus, s'il le fallait, que cette fausse citation n'aide pas à penser. Ça montre surtout, petite lumière numérique bleue, qui donne espoir mais te promet la cataracte à 50 ans, c'est que pour peu qu'on informe, qu'on combat les récits faux par une mise en histoire de la fausseté, ça génère des anticorps, ça fait tiquer, ça fait tilter, ça fait se méfier.
Avais-je besoin d'entrer dans tous ces détails pour en arriver à là ? Non.
Toute cette note, ces 7 pages de traitement de texte, c'est un build-up. C'est un effet d'annonce. Car maintenant, il est temps de répondre point à point et plus seulement de jouer les tatillons sur les citations. Et cette réponse, c'est même pas moi qui vais l'apporter.
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