(13 Juillet 2025) Maintenant que je me suis laissé détourner jusqu’au bout par cette pas si petite recherche généalogique, il est temps pour moi de mettre à plat mon analyse conceptuelle. Je l’ai dit déjà : le rabbithole est une expérience commune. Aussi commune que l’expérience de l’ennui à me lire. Les rares unhappyfews qui me suivent ne me contrediront pas.
Des nœuds au cerveau
Dès lors qu’on laisse de côté ces histoires de radio, d’Iran et de Clinton, et qu’on s’intéresse à ce qu’est le rabbithole pour nous sur le web, qu’en dire ? Que le terme renvoie à l’expérience d’une errance numérique. Errer sur le net : rien de plus commun. On se connecte, avec en tête un certain truc à faire, et pendant qu’on le fait, mais le plus souvent, plutôt que de le faire, on se retrouve malgré nous à faire tout autre chose. Ainsi lit-on dans Charlie Hebdo :
S’il y a bien une expérience commune à tous les utilisateurs d’Internet, c’est celle de tomber dans un rabbit hole (« terrier du lapin »). En clair, cela signifie se rendre sur la Toile pour regarder quelque chose de précis (ses mails, par exemple) et se retrouver deux heures plus tard à visionner un documentaire sur la reproduction des étoiles de mer. Avec l’arrivée des réseaux sociaux, tomber dans un rabbit hole est de plus en plus fréquent.
Mouais. Sauf qu’Alice, avant le lapin, elle faisait rien, pas même consulter ses mails. Mais même en admettant ça, ouvrir un second onglet, faire trois choses en même temps, dont deux qu’on n’avait pas prévues, c’est commun, c’est pas du rabbithole. Ici, rabbithole n’est justifié que par la bizarrerie à laquelle on aboutit : « un documentaire sur la reproduction des étoiles de mer ». Le rabbithole, donc, c’est une errance numérique qui nous fait aboutir à une étrangeté et exprime l’idée selon laquelle, sans trop savoir comment, nous nous égarons sur internet, entraînés un peu trop loin dans une partie troublante du réseau dont on ne soupçonnait pas l’existence. Et, comme Alice se retrouvant dans le terrier du lapin blanc, nous nous sentons perdus, et sans repères, face à ce que nous y découvrons. Et incapables d’expliquer comment on en est arrivé là. Enfin, je dis « sans trop savoir comment », mais pour Charlie Hebdo comme pour les autres journaux, depuis que l’Union Européenne a TikTok dans le collimateur, la raison est toute trouvée : l’algorithme. L’algorithme, c’est notre équivalent du malin génie. Il nous fait vivre des trucs à notre insu et tout effort qu’on fasse pour voir que l’esclavage, bah c’est l’esclavage, il ne cesse pas de nous faire imaginer que non, c’est la liberté. BFM explique :
Cette expression [l’effet rabbithole] est en effet employée pour désigner la tendance du réseau social à enfermer ses jeunes utilisateurs dans des univers virtuels en leur recommandant des vidéos autour d’un seul et même intérêt. Un phénomène plus extrême que les « bulles de filtre » des autres réseaux sociaux, qui a déjà été pointé du doigt dans des études. Après avoir proposé une première série de vidéos à un utilisateur, Tiktok détermine rapidement ses intérêts en fonction de son engagement sur celles-ci et s’affine de plus en plus. Autrement dit, une fois que l’algorithme de la plateforme connaît les intérêts de l’utilisateur, il lui recommande des vidéos toujours plus spécifiques.
Des vidéos plus spécifiques, moins vues, plus délirantes, plus dangereuses. L’expression est là, ok, mais : j’ai un doute quand-même. Ils parlent vraiment de rabbithole là ? Pas d’un autre truc ? Genre, ce que ça dit de TikTok, pour moi c’est du Doomscroll, pas vrai ? Il suffit de lire l’article que Le Monde consacre à l’effet rabbithole sur TikTok : il y est question d’une jeune étudiante qui regarde une vidéo, « les 5 signes qui montrent que vous êtes autiste », et qui se retrouve à passer tout son temps à scroller des vidéos sur l’autisme, de plus en plus délirantes, au point de se convaincre que tout son comportement est symptomatique. D’autres utilisatrices, par les mêmes logiques, sont poussées au suicide ou développent des troubles alimentaires. Un scrolling infini qui aboutit à un profond mal-être. Doomscroll. Doomscroll et rabbithole, c’est la même chose ? Pas la même chose ?
Moi, je suis un peu débile vous savez, dans la mesure où j’ai deux mots, je veux deux idées. L’habitude tout petit de mettre l’idée- forme carré rouge dans le mot-trou carré rouge, l’idée-forme rond bleu dans le mot-trou rond bleu et pareil pour le triangle vert. C’est le problème avec les concepts flottants, ils veulent dire trop de trucs, ils veulent dire le même truc que d’autres trucs qui sont pourtant pas pareils et ça, ça me casse le crane. Dans quel trou je met quoi ? En général, dans le doute, je jette tout dans le même trou : la poubelle. Mais là je peux pas, le rabbithole, c’est réel.
Si avant internet, Rabbithole renvoyait surtout au passage d’un monde à un autre, dans ces journaux on a le sentiment que ce qui est visé par l’expression, c’est surtout le goulet d’étranglement, le puits vertical dans lequel on chute. Sans qu’il aboutisse nulle part. Or, dans le rabbithole, oui y a l’idée d’un univers qu’on découvre et qui nous perturbe, et d’une sorte de tunnel qui nous pousse à nous focaliser sur un truc qui souvent n’en vaut pas le trop le coup, mais y a quand-même l’idée d’une recherche active, d’une exploration prolongée. Comme Alice, une fois dans le rabbithole, on observe, on expérimente, on essaye de comprendre. En un mot : on enquête. Quand on suit les chaînes youtube spécialisées dans les rabbitholes, ceux qui les animent ne se contentent pas de se laisser guider par les algorithmes comme sur un toboggan. Ils cherchent les sites, les infos, demandent à droite à gauche, mettent en commun, etc. Y a un sub reddit,/rabbitholes, qui propose cette définition, qui a le mérite de faire apparaître un peu cette dimension-là :
To enter into a situation or begin a process or journey that is particularly, especially one that becomes increasingly so as it develops or unfolds
L’expression décrirait le fait de « rencontrer une situation ou de se lancer dans une exploration particulièrement étrange, problématique, difficile, complexe, ou chaotique, plus particulièrement qui devient telle à mesure qu’on progresse ou que la situation se développe ».
Mais là encore, je ne suis pas des plus convaincus. Parce qu’à suivre cette définition, la moindre démarche administrative sur internet serait un rabbithole. Et perso j’irai pas jusque là. Alors oui : une démarche administrative sur internet, c’est un « process problematic » qui devient de plus en plus « complex ». Mais la démarche administrative je suis désolé on n’y comprend rien. C’est un labyrinthe de sites dans lequel on repasse systématiquement par les mêmes pages sans jamais trouver ce qu’on cherche, ce qui semble être fait pour épuiser notre endurance et forcer notre abandon. On en sort avec aucune clarté sur les arcanes secrètes de l’administration, ni sur le fonctionnement des sites officiels à moitié cassés, juste avec une frustration accrue et un risque plus élevé de faire une crise cardiaque à 50 ans. Rien d’autre. À la fin, c’est un conseiller téléphonique qui nous débloque la situation, juste en cochant une case sur son logiciel et nous laisse seul face à nos questions et notre perplexité. C’est un enfer, oui. Un rabbithole, pas sûr.
Si je devais résumer, je dirai que l’expression désigne l’expérience d’une errance numérique caractérisée par le sentiment d’une fuite du temps, voire d’une perte de temps (on se rend compte après coup qu’on a perdu trois heures) d’une perte de maîtrise (on se demande après coup comment on en est arrivé là) et qui nous fait découvrir un contenu étrange et inattendu. Mais par extension, le terme désigne aussi un sujet suffisamment vaste et tordu, le plus souvent lié aux cultures numériques (ARG, sites suspects, discussions sur des message boards, séries de vidéos, etc.), pour qu’on puisse s’y plonger pendant des heures sans trop s’ennuyer, ainsi que le récit par lequel un internaute relate son exploration personnelle de ce sujet.
Les formes d’errances numériques
Sauf que des formes d’errances, on a pu le voir, y en a plus d’une. À côté du rabbithole, j’ai déjà évoqué le doomscroll, BFM les bulles de filtre, et y en a sans doute plein d’autres. Le plus dur sans doute n’est pas de les lister, mais d’établir des outils pour les distinguer clairement. Parmi ces errances, certaines donnent vraiment le sentiment d’avoir perdu du temps, d’autres de l’avoir passé avec un profit relatif ; certaines tiennent à notre volonté de poursuivre une recherche qui échappe de son cadre initial, d’autres tiennent à l’algorithme qui décide des contenus qui nous seront proposés. On peut donc déjà essayer de les distinguer en fonction de ces deux axes : x) un plus ou moins de liberté, y) un plus ou moins de récompense.
Y a de la récompense
dans le rabbithole ? Plutôt, ouais. Ne serait-ce que le
sentiment d’avoir découvert un mystère ou un fait étonnant. Des
émotions assez fortes (surprise, sidération, inquiétude, terreur)
qui rendent l’expérience vivante. Cette expérience, elle, est
libre, dans la mesure où nous recherchons par nous mêmes les
éléments et où nous pouvons nous arrêter à tout moment.
Rien
ne nous force à continuer, si ce n’est une avide curiosité mêlée
de crainte.
Dans le doomscroll, qui consiste à circuler d’un contenu proposé à un autre, souvent des vidéos courtes qui s’enchaînent (mais, aussi des liens hypertextes, des « recommandations », etc.), on n’est pas vraiment libre : c’est l’algorithme qui décide, il nous propose ce contenu en fonction de ce qu’ils sait de nos goûts et cherche à maintenir notre intérêt. La récompense y est immédiate, c’est tout le problème, mais sur le long terme, le sentiment d’avoir perdu son temps et d’en sortir essoré, voire détruit, donne plutôt l’idée d’un gâchis de temps et d’une expérience vide ou désastreuse. Alors : récompense ou pas ?
Dans la bulle de filtre, là non plus nous ne sommes pas libres. L’algorithme ne nous montre que ce qui correspond à nos orientations politiques et à nos croyances. Nous dérivons progressivement dans un espace, un enclos, où, pour ainsi dire la surprise n’existe plus, puisque tout nous y conforte dans nos idées. Nous adhérons ainsi entièrement au contenu qui nous est proposé, ce qui n’est pas forcément le cas dans les autres errances. Je ne sais pas si c’est une récompense ou pas, mais je ne connais pas grand monde qui s’en plaint ; sans doute parce qu’ils ne s’en rendent pas compte. Mais partons du principe que c’est une récompense. On se retrouve avec deux récompenses, bien distinctes : surprise et adhésion.
Et à partir de maintenant, petits tableaux :

Ce tableau il est bien sympa, mais il est pas complet. Dans le rabbithole, on adhère au contenu qu’on trouve ou pas ? Dans le doomscroll ? Et la surprise, c’est la même dans les deux ?
Dans le rabbithole, le fait même de dire que l’exploration est déstabilisante suffit à dire qu’il n’y a pas adhésion avec le contenu découvert. Surtout si on ajoute que l’exploration est « étrange, problématique, difficile, complexe ou chaotique ». Ce que le rabbithole nous fait découvrir nous perturbe et bouscule nos croyances. Mais si tout y est désagréable, pourquoi ça nous plaît tant ? Rappelons le tout de suite, on tombe malgré nous dans le rabbithole. Et c’est une mauvaise surprise. Du coup, une fois qu’on s’en rend compte, on devrait en sortir au plus vite, vu à quel point c’est déplaisant ou perturbant. Or, ce n’est pas toujours ce que nous faisons. Alors, oui, parfois, on va juste consulter nos mails, pour « se retrouver deux heures plustard à visionner un documentaire sur la reproduction des étoiles demer ». Arrivé là, souvent on se dit « wow, comment j’en suis arrivé là ? », et on préfère retourner à nos mails plutôt que de continuer. Mais parfois on continue, on creuse plus loin. Parce que ce qu’on trouve nous intrigue trop et qu’on sent qu’il y a plus encore à découvrir. Le plaisir tiré ne tient alors pas tant à ce qui est découvert, même s’il y a un vrai plaisir esthétique, lié aux émotions qui découlent de ces découvertes. Mais il y a un plaisir plus essentiel, et continu, qui est le plaisir pris à l’enquête, au fait de découvrir une étrangeté et de la dénouer. Le rabbithole est donc bien en partie une exploration hasardeuse, elle naît d’un hasard et on ne sait jamais ce qu’on découvrira, mais elle est une expérience concertée, prolongée volontairement dans le temps. Cette continuité, qu’on peut à bon droit appeler une enquête, va lier entre eux les contenus de manière logique (l’ordre des liens et des preuves) et narrative (l’ordre dans lequel on a découvert les faits ou les présente) si bien qu’on pourra expliciter le lien entre deux contenus pourtant très éloignés en apparence l’un de l’autre, par exemple roblox, un réseau-social/plateforme de jeux pour enfants et jeunes ados, et … une secte. Ou un système de recrutement dans des groupes néonazis (wire et theguardian). Dérouler ce fil d’Ariane du bizarre et permettre à d’autres d’emprunter le même chemin est un plaisir en soi, esthétique et social.
Dans le doomscroll, l’expérience est au contraire purement solitaire. Personne d’autre ne peut faire exactement le même trajet, pas même nous-mêmes, et la question de l’adhésion est double. Il y a d’abord une adhésion comportementale : les propositions de l’algorithme collent à notre usage, on se voit toujours proposer des vidéos qui ressemblent à ce qu’on a commencé à regarder. Mais cette adhésion n’est pas une adhésion morale : on peut regarder par ennui, avec une distance apathique (idlewatch), comme je le fais avec les shorts sur facebook, par pure curiosité ou par hatewatch, l’essentiel de ma consommation de X/Twitter, c’est du hatewatch. Pourtant, on le voit, ce qui commence avec distance peut parfois aboutir à une vraie adhésion : loin d’être indifférent, on est touché intimement et on finit par projetter ce qu’on voit sur soi et sur le monde, avec les problèmes que cela peut poser. Pour ce qui est de la surprise, elle est maximale, elle est activement recherchée comme un shoot de dopamine. Mais le contenu qui donne ce shoot est décorrélé de tout contexte et n’entretient aucun lien réel avec qui précède ou suit, si ce n’est un thème commun. Ainsi, la surprise perd rapidement toute signification et tout effet. Elle s’annihile. Ce qui produit un effet, c’est l’accumulation, qui accable et enferme là où, dans le rabbithole, la surprise, préparée, attendue et espérée, va être significative, parce qu’elle sera le signe que quelque-chose s’est passé : elle marque une découverte, d’un sujet, d’un monde, elle est la marque d’une révélation.
Ces réflexions étoffent mon petit tableau. Par contre, comme ce sera évident à y regarder, y a des trucs sur lesquels je ne sais pas trop quoi penser. En tout cas j’agrémente de nouvelles errances : le tunnel et le nerdism.
Errances et dépendances

Rabbitholes
Sur Youtube, les chaînes
qui présentent des rabbitholes, y en a plein. Feldup, l’étrange
voyage, Nexpo, etc. On ne peut que reconnaître l’effort de
recherche fourni, ils évoquent souvent le temps que ça leur prend
de les mener et parfois, les surprises, soit excellentes, soit
déroutantes, soit franchement perturbantes auxquelles ces recherches
ont abouties. Il n’est pas rare que L’étrange Voyage mette en
garde à ce sujet ses spectateurs : on ne sait jamais ce sur
quoi on va tomber et on ne sait donc pas à l’avance si on va être
en mesure de supporter la chose. Quand ils évoquent des découvertes
significatives, elles viennent changer la nature du récit, elles
modifient l’objet de l’exploration, le regard que l’on porte
sur ce qui est exploré. Ce en quoi ces surprises sont
significatives, mais elles ne viennent jamais par hasard. Elles
arrivent dans le fil logique de l’exploration. D’où, souvent, le
découpage en plusieurs chapitres, qui permet de garder une
continuité narrative et de marquer la différence entre l’approche
superficielle et la compréhension profonde. Enfin, ces youtubers ne
sont pas forcément en parfaite adhésion avec ce qu’ils dévoilent
d’internet. Cela est surtout vrai pour l’étrange voyage, qui
exprime parfois sa gêne, ses scrupules ou son dégoût.
On a donc
bien là une exploration libre, dont l’opportunité se présente
après avoir erré, caractérisée par une forte continuité, qu’on
peut retracer, qui apporte un grand lot de surprises, qui amènent à
reconsidérer la nature de ce que l’on découvre, mais dans
laquelle on ne se départit pas d’une certaine distance, critique
ou émotionnelle.
Nerdism
Je serai tenté d’appeler « recherche encyclopédique » ou « exhaustive » le travail effectué par des chaînes comme Summoning Salt, et d’une manière générale les explorations sur internet qui visent à épuiser un sujet. Mais il y a un terme plus clair pour ça : le nerdisme. Ici aussi, la recherche est active, le lien entre les éléments découverts est clair, peut être raconté et rejoué, la recherche est affinitaire, menée sur un sujet en fonction de l’intérêt qu’il peut présenter pour celui qui la mène (savoir de quoi il retourne, savoir quoi en penser), ou par pur plaisir. Cette recherche, caractérisée par sa gratuité et son exhaustivité est très proche du rabbithole : la seule différence, c’est que ce qu’on y trouve ne s’éloigne pas tant de ce à quoi on s’attendait à trouver au départ. On peut aller très en profondeur dans le sujet, s’intéresser pendant des heures à des détails, aucune découverte ne nous perturbera au point de nous faire sentir qu’on est projeté dans un tout autre monde ou qu’on a affaire à un tout autre sujet que le sujet de départ. Sauf à sortir du nerdism pour entrer dans un rabbithole. On explore, au contraire, le monde qu’on s’est donné et qu’on connaît, souvent, déjà bien, et on peut y passer des heures entières parfois à ne rien glaner d’exceptionnel.
Doomscroll
Face à ces deux errances actives, les errances passives soumises aux aléas des algorithmes. Le doomscroll consiste à faire défiler des vidéos, des pages, du contenu, en se laissant guider par les propositions des plateformes. Les contenus ainsi consommés n’ont pas forcément de liens entre eux, ce qui les relie, c’est la conjonction d’un geste et d’un algorithme. Cette absence de continuité fait qu’il est presque impossible de retrouver un contenu aperçu mais non sauvegardé. Ce chaos d’images va trouver une certaine unité en fonction de notre comportement : en fonction de notre appréciation (commentaires, likes, temps passé à voir ou revoir une vidéo), nous allons être profilé et rapidement ne nous sera plus proposé que ce qui plaît à ceux qui ont le même profil que nous, avec le risque de voir du contenu de plus en plus spécifique, de niche, exagéré ou grave, puisque le but est à la fois de nous donner toujours la même chose, mais en même temps de nous surprendre, de nous garder attentif. Pour ne pas dire : captif. Cette recherche de plaisir immédiat et rapide peut se prolonger longtemps et mener à une sorte d’apathie, de fatigue informationnelle voir de détresse. On est là face à une réelle errance numérique, là où, dans les formes actives, nous étions plutôt face à des formes d’enquête.
Bulle de filtre
La bulle de filtre fonctionne un peu comme le doomscroll, mais de manière plus claire et sur une temporalité plus grande. En fonction de notre comportement, les algorithmes vont cesser de nous montrer ce qui s’oppose à nos goûts, à nos croyances et à nos convictions politiques pour ne plus que nous montrer ce qui nous conforte dans nos idées. Le principe est le même que lors du doomscroll, à ceci près qu’ici, c’est toute l’expérience numérique qui peut se retrouver filtrée, et qu’elle n’intervient pas alors que l’on cherche à passer le temps sur un site, mais qu’elle agit tout le temps. On subit ainsi sans le voir un phénomène de dérive, qui nous conforte dans des positions de plus en plus radicales et nous donne le sentiment que ce que l’on croit est vrai puisque massivement repris sans contradiction. Au fond, la bulle de filtre, c’est du doomscroll sans effet de surprise et étalé dans le temps. La temporalité des phénomènes est donc aussi importante que les éléments déjà exposés et ça mériterait sans doute une entrée supplémentaire dans le tableau. (EDIT : ça, c'est finalement assez inexact, vu que ceux qui sont amenés par ces bulles vers des positions plus extrêmes et intolérantes sont très souvent en contact avec du contenu qui les rendent furieux, qui sont contraires à leurs convictions. Donc dans le détail, ce que je dis des bulles de filtres, qui est un concept qui tend à être abandonné, est douteux)
Le tunnel
Le tunnel, c’est
particulier. Je ne m’attendais pas à ne lui donner que du vert,
j’ai l’impression que du coup, c’est l’expérience la plus
positive qu’on puisse faire sur internet, au sens où rien ne nous
y contraint et où rien ne nous en rejette. C’est sans doute aussi
la plus commune, plus commune encore que le rabbithole. Ça me
laisse penser qu’il doit bien y avoir en vis-à-vis une expérience
purement négative d’internet. Mais laissons ça de côté.
Le tunnel, c’est quoi ? C’est quand on va sur internet
pour s’intéresser à un truc, et que, parce qu’on s’intéresse
à ce truc, on nous ouvre des accès vers d’autres sujets, qui sont
pas les mêmes, qui sont tout à fait autre chose, mais qui y sont
liés. Personne ne nous y pousse, pas même un algorithme, mais ce
sujet est là à la marge de ce qui nous intéresse et quand on
commence à se pencher dessus, wow, c’est fou ce qu’on découvre
et qu’on nous cache. Mais à la marge de ce second sujet, y en a un
troisième, et encore un autre, et à la fin, vous l’avez compris,
on affirme que la lune est un hologramme. Merde mais comment on
arrive à ça ? Mais parce qu’on s’intéresse au bouddhisme
par exemple, et à la méditation. Fatalement au bout d’un moment,
entre les contenus universitaires, les discours de coachs en
bien-être, on trouve aussi des gens, pseudo-thérapeutes et gourous
new-age qui parlent de chakra, d’énergie, des bienfaits de la
méditation et qui partagent un langage commun avec ceux qu’on a
commencé à suivre. Sauf que eux, ils te parlent de « médecine
holistique », qui prennent en compte l’intégralité de la
personne dans une recherche de santé intérieur comme extérieur,
bien-être et être bien. Et comment soignent-ils ? Avec des
pierres, des odeurs, des appositions des mains, des prières et c’est
facile d’aller bien qu’ils te disent. Pas besoin de médecin, pas
besoin d’une pomme quotidienne et d’un bon lancer, juste de la
gratitude et des huiles essentielles. Alors pas de problème, a priori, si cela
amène juste à prendre soin de soi dans ses routines quotidiennes,
mais fatalement, en s’intéressant à ça, on tombe aussi sur du
contenu qui sous prétexte de médecine douce attaque la médecine
vraie. La médecine « allopathique » et parler de
« médecine allopathique », c’est redflag déjà. Que
disent-ils là-dessus ? Qu’elle vise non la santé mais la
maladie, que le médecin a tout intérêt à nous rendre malade,
parce que si on est guéri, on lui rapporte rien. Sérieux, si on est
mort non plus, mec. Donc il a quand-même bien intérêt à nous
soigner efficacement, le médecin. Mais ça, ça ne rentre pas dans
leurs discours, c’est du doute, du mental et faut lâcher prise.
Faut surtout lâcher la thune. Et la prise de médicaments. par contre, la peur
des vaccins qui rendraient autistes, ou morts, ou cyborguisés, oui,
ça ça rentre dans leurs discours. Une fois qu’on est là dedans,
on achète encore plus d’améthystes et on se demande pourquoi les
médecins font ça sérieux ??? Nouvel accès, nouvelle branche
du tunnel par où on découvre la guerre intergalactique
entre pléadiens et reptiliens dont on est l’objet et le besoin
absolu de participer à l’élévation spirituelle de la terre pour
atteindre la 5e dimension, là où on vibre très vite et très fort
et où on s’éveille tous à notre plus grande félicité
collective, libérés des élites pédosatanistes qui ne sont que les
clones des humano-reptiliens de Rotschild, qui dirigent les médias, les Etats et la médecine.
Voilà c’est quoi un
tunnel : c’est ce qui te fait passer d’une recherche sur les
postures de yoga aux livres de David Hicke et sur l'adn cristalin sans que tu te dises que
c’est de la couille. Parce que t’es comme la grenouille dans la
casserole : on te fait cuire à feu doux. Pire, personne ne
t’impose rien, mais tous t’invitent à « faire tes propres
recherches ». Ce pourquoi cette errance est libre, volontaire,
continue : on y va pour trouver des réponses aux questions
qu’on se pose à force d’être exposé à des discours à la
marge de ce qui nous intéresse. Alors on découvre des idées, des
contenus, auxquels on adhère, puisque ceux qui les tiennent
partagent une base idéologique avec nous, parlent un langage qu’on
comprend et qu’on pratique en partie, et parce qu’il y a un effet
esthétique fort, de découverte, de sidération, le sentiment d’une
plus grande compréhension des choses et d’une sorte d’élection
personnelle. Y en a d’autres des tunnels :
Le docu Mascus, infiltration chez les hommes qui détestent les femmes, en évoque un autre. Y a ce mec qui raconte qu’il voulait apprendre à accoster les filles, mais que dans ces réseaux de coach en séduction, il y a des discours qui tournent disant que quoi que tu fasses pour séduire, tu seras jamais en couple, parce que les féministes t’émasculent, te volent à leur profit ce qui te rendrait attirant, alors il faut que tu regagnes ça, ta puissance virile, et puis même alors t’arriveras à rien parce que les noirs et les arabes ils ont plus de cosmo-énergie que t’en auras jamais, ils sont sauvages, prédateurs, toi t’es trop émasculé par les féministes. Alors faut que tu les combattes. Et de sois séducteur, tu finis par entendre sois fasciste. Comme si l’un et l’autre étaient liés. Voilà, ça, c’est un autre tunnel. Le mec en est revenu en se disant au bout d’un moment que c’était absurde, que lui il voulait être en couple, et pas participer à un nettoyage ethnique. Il est sorti du tunnel, et en sortant du tunnel il a trouvé ce qu’il cherchait. Kudos ! Le tunnel, c’est un rabbithole sans distance critique, sans analyse ni compréhension de ce qui se passe. C’est une bulle de filtre dont on est le héro.
Maintenant qu’on a un concept, l’errance numérique, sous lequel subsumer et distinguer entre elles les différentes formes d’errances, on peut quitter un peu le champ du seul concept pour s’intéresser au rabbithole comme expérience particulière et voir comment il est vécu. Et pour ça, et bien, il faut le considérer comme un « process », que l’on peut découper en plusieurs étapes. Ces étapes, ça n’étonnera personne je crois, suivent précisément l’histoire d’Alice au Pays des Merveilles : lure, fall, lost, rise.
The Lure
« Alice se dressa d’un bond, car, tout à coup, l’idée lui était venue qu’elle n’avait jamais vu de lapin pourvu d’une poche de gilet (…) dévorée de curiosité, elle traversa le champ en courant à sa poursuite »
Au début du roman, Alice s’ennuie. Elle n’a rien à faire, elle reste à côté de sa sœur, qui lit, et n’arrive pas à s’intéresser à cette lecture. Elle voit passer un lapin, un lapin qui éveille sa curiosité : ce lapin en effet porte veste et gousset. Et parle. Alice sait que les lapins ne parlent pas et qu’ils ne portent pas de montres. Elle décide donc de le suivre sans se poser de question et ce faisant arrive dans le terrier. Ainsi au départ du rabbithole, il y a le désœuvrement, donc un ennui dans lequel un truc va, seul, attirer notre attention et c’est souvent pour se sauver soi-même de l’ennui qu’on va le suivre. Mais pourquoi on le suit ? Parce qu’on voit bien qu’il y a un truc qui cloche ou un truc qui promet. Ce n’est donc pas seulement l’ennui, mais à la fois une certaine connaissance (les lapins ne sont pas censés porter des vêtements), et en même temps une certaine ignorance qui se mue en curiosité : on le suit avec une question en tête, une question qui devrait facilement trouver réponse. Pourquoi est-il habillé ? Pourquoi si pressé ? Moi, vous le savez, je m’emmerdais ferme sur le net parce que je n’avais pas grand chose à faire à l’époque, et j’ai vu passer une citation que je savais fausse. Je me suis demandé de quand elle datait et de quand datait l’erreur. C’est ça qui m’a appâté.
The Fall
« puis le sol s’abaissa brusquement, si brusquement qu’Alice, avant d’avoir pu songer à s’arrêter, s’aperçut qu’elle tombait dans un puits très profond »
Une fois dans le terrier, ce dernier plonge brutalement et Alice tombe dans une sorte de puits qui n’en finit pas. Cette chute l’inquiète, elle spécule sur ce qui se passe, se demande là où elle va se retrouver, mais, sous le coup d’une sorte d’hébétude, est incapable de penser droit et de comprendre ce qui se passe. De plus, elle remarque sur les parois du puits des meubles, des étagères, empilés les uns sur les autres, comme si le monde avait basculé et changé d’axe, détruisant tous ses repères. Cette chute, dans le rabbithole, elle est physique. Vous connaissez cette sensation en voiture, quand on accélère dans une descente et qu’on sent son ventre se vider. C’est ça. Avec la tête qui nous tourne. La chute, elle arrive à l’occasion d’une première découverte qui est tellement folle et inattendue, et tellement perturbante, qu’on sent tout de suite qu’on a changé de monde. Et de mood. On est plus dans une petite poursuite joyeuse, dans une escapade, on est face à un gros truc. Qui va nous prendre du temps. Qui va nous prendre de l’énergie. Alors on s’arrête, encore sous le coup de l’émotion, on hésite à poursuivre et je suis persuadé qu’il y en a plein qui s’arrêtent là. Parce que déjà il faut y avoir été attiré, il faut avoir senti qu’il pouvait y avoir un truc, et faut avoir du temps devant soi. Sans ça, on repousse, on rebrousse chemin. Moi, du temps, je n'avais que ça devant moi, alors j'ai plongé tête baissée ...
The Lost
« Je regrette presque d’être entrée dans ce terrier … Et pourtant … et pourtant … le genre de vie que je mène est vraiment très curieux ! »
Une fois arrivée en bas, Alice est tellement perdue que le lapin blanc est le cadet de ses soucis. Ce qu’elle découvre dépasse de loin ce seul animal : elle rencontre des personnages tous plus bizarres les uns que les autres (dont le Dodo, qui est censé être mort), des phénomènes auxquels elle ne comprend rien (la course au caucus), elle mange des trucs qui la font grandir trop, qui la font rapetisser trop, elle dit des choses qui choquent, blessent, outragent, et finit, à force de récupérer des petits éléments de savoir, par maîtriser un peu les choses : elle se donne toujours une taille appropriée, se retient de dire des bêtises, etc. Elle comprend de plus en plus la logique étrange de ce monde dans lequel elle évolue. Comme Alice, dans le rabbithole, on est paumé. Ce qui nous y a amené n’entre plus en ligne de compte, alors on loot, on cherche frénétiquement d’abord, méthodiquement ensuite, toutes les infos, tous les éléments qu’on peut trouver, afin d’y voir plus clair, de trouver à s’orienter, de comprendre la nature et l’étendue de ce qu’on découvre.
The Rise
« —Oh, quel rêve bizarre je viens de faire ! S’exclama Alice. Et elle se mit à raconter, autant qu’elle pouvait se les rappeler, toutes les étranges Aventures que vous venez de lire »
à la fin, forte de son savoir, elle confronte le procès inique auquel elle est contrainte d’assister et produit ainsi une réaction en chaîne qui la sort de cet univers inquiétant où l’on perd si facilement la tête : elle sort littéralement grandie de cette expérience et s’éveille du songe avec une histoire à raconter qu’elle s’empresse de partager avec sa sœur. Sa sœur fait, et la chose la plus extraordinaire du roman, l’anamnèse du rêve d’Alice. Elle rattache chaque élément du rêve, chaque personnage, chaque situation à un bruit de la campagne environnante : c’est elle qui dispose des clés du rabbithole, de l’explication définitive. Cette supériorité de la sœur montre que, pour tomber dans le rabbithole, il ne faut pas seulement des connaissances, qui se heurtent à l’inconnu, mais une candeur, qui tient à une ignorance réelle ou jouée (face à un ARG, ou à une vidéo truquée, faire comme si c’était vrai), et cette candeur tranche furieusement avec l’ironie un peu snob, qui prétend tout survoler avec distance et ne se laisse jamais emporter. Elle nous montre surtout que sortir du rabbithole, c’est certes l’avoir exploré de bout en bout, l’avoir cartographié, avoir compris des trucs. Mais sortir du rabbithole c’est surtout raconter le rabbithole aux autres, les inviter à le parcourir aussi, fut-ce de manière seconde, à travers nos yeux et notre récit, comme au train fantôme, autres qui, parce qu’extérieurs, peuvent en détenir les clés, offrir une explication distanciée et éclairante sur ce qui a été vu dans le rabbithole. On ne sort pas seul du rabbithole : pris dans le terrier, si personne n’accepte de le partager, s’il ne devient pas un phénomène social, il est une obsession, un délire, une lubie, pas un rabbithole.
Voilà. J’ai fait le tour de ce que j’avais à dire. J’ai produit un concept général, sous lequel j’ai subsumé le rabbithole et les phénomènes approchants, que j’ai distingués les uns des autres à l’aide de quelques données simples. Enfin j’ai décrit le rabbithole dans sa dimension propre, à travers les étapes qui le structurent et le déterminent comme expérience. Ce faisant, j’ai fait ce qu’il ne faut pas faire : descendre sur une notion collective comme un dieu, avec une vérité à révéler qui aurait échappé à tout le monde. Donc crucifiez-moi si je me plante, dans le projet, dans l’idée, dans la moindre de ses étapes, mais alors, surtout, corrigez, ajustez, modifiez, en un mot, faites mieux. Éclairez-moi le chemin, vous qui le connaissez si bien.
Et bordel, sortez-moi de cette saleté de trou dans lequel je suis tombé !
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