(9 juin 2024) Comme je l’ai dit, j’ai dû concevoir une nouvelle hypothèse pour rendre compte de ce que je n’ai, ici, présenté que brièvement. Et comme déjà dit, cette hypothèse est plutôt folle.
Là aussi elle est inspirée par les virus. Mais là où ma première hypothèse s’adossait au mode de propagation des virus, cette nouvelle hypothèse s’inspire du mode d’action des virus.
Une hypothèse délirante
Pour simplifier, les virus peuvent être définis certes par leur viralité, leur capacité à se diffuser dans la population, mais aussi par leur virulence, leur facilité à se multiplier dans l’organisme, à l’infester, et par leur mode d’action. On connaît les virus qui provoquent des symptômes, nez qui coule, toux, lui permettant de passer d’un hôte à un autre, d’une manière peu réjouissante pour nous. Mais d’autres induisent des comportements. C’est le cas du toxoplasme. Le toxoplasme va infester le rat. Il va transformer son comportement pour le rendre euphorique, curieux, excité par l’odeur de l’urine de chat, si bien que, loin de prendre la fuite face à son prédateur, il va au contraire rechercher sa compagnie. Du coup, on a des rats qui se mettent debout, tout frétillants du museau devant des chats qui n’ont plus qu’à se baisser, et sûr que le rat n’as aucune idée de la manipulation, lui, il va droit, volontairement, vers ce qui lui semble être son nouveau meilleur ami. Et ces stratégies, dans lesquelles on voit un parasite pousser son hôte à se laisser dévorer, ça se voit dans la nature, parasites de chenilles et d’escargots. Mais pourquoi il fait ça cet horrible virus ? Parce que le rat est quantité négligeable. Parce que le chat est sa véritable cible. Une fois que le chat a dévoré le rat, le toxoplasme se loge dans sa cible finale et féline et y prospère. Et se multiplie dans sa merde. Ce qui infeste des bébés dans le ventre de leur mère. Il y a quelque-chose d’inquiétant, propre à générer de la paranoïa, dans l’idée qu’un virus puisse modifier notre comportement sans qu’on s’en rende compte pour atteindre à travers nous sa véritable cible. Quand je me cure le nez et jette au loin ma crotte d’une pichenette, c’est moi ou c’est virus ? C’est ça l’horreur : comment savoir ?
D’une certaine manière, cette fausse citation fonctionne comme un toxoplasme. Elle provoque chez l’internaute touché non des symptômes, mais des comportements inhabituels et inquiétants : confusion et frénésie. L’internaute touché se retrouve à poster plusieurs fois la-dite citation, la rend virulente, l’attribuant aussi bien à Anders qu’à Aldous, multipliant les occurrences de la fausse citation partout où il peut. Ça c’est la confusion. Cette citation c’est un toxoplasme, elle agit insidieusement sur les internautes qu’elle touche, reste à savoir quelle sont sa dangerosité et sa véritable cible, si l’internaute n’est pour elle qu’un véhicule destiné à la faire circuler.
Je sais que c’est tiré par les cheveux et prendre l’analogie virus/contenu viral un peu trop au pied de la lettre. Cependant, regardons sur Facebook ce qui se passe quand Mélanchon—bon, lui ou son équipe de com, diffuse la citation. Le 18 novembre 2017, le profil Facebook deMélanchon diffuse la citation sous forme d’image : En en-tête, « Aldous Huxley/1939 », s’ensuit le texte sur fond rose accompagné d’une photo de l’auteur. La même photo qu’utilisaient les Veilleurs. Cela accompagné de ce commentaire laconique : « Le mode d’emploi de la dictature contemporaine retrouvé dans un vieux texte de 1939. » suivi d’un correctif : « bon en fait, un lecteur vigilent m’informe », s’ensuit une référence presqu’exacte à Carfantan. Mais remarquez que le correctif n’efface pas l’erreur. On est loin des repentirs de 2014, qui rendaient la méprise invisible autant que possible. Ici, Chonchon laisse l’erreur dans son texte et dans l’image, et surajoute un correctif d’une manière tellement désinvolte qu’il ne peut qu’échouer à corriger quoi que ce soit. D’ailleurs il échoue, puisque ce texte se présente toujours comme un texte de Huxley. Mais il y a pire. Il y a toujours pire.
Il y a les commentaires.
J’en prend deux, qui émanent, au vu de leur image de profil qui arbore le Phi de la France Insoumise, de deux insoumis convaincus. Des gens donc que j’imagine être de gauche, communistes et matérialistes. Nancy Bonnefond, « superfan » du compte de Mélanchon, écrit :
« Peu importe de qui est ce texte et de quand il date (suffit de rectifier si on veut partager). Ce qui compte est qu’il représente très exactement la mise en place sournoise au travers des décennies de la dictature, cachée sous un semblant de démocratie. »
Chris Jackette Touriste rajoute :
« Ce texte n’aurait pas été écrit par Huxley. Mais est-ce vraiment important. Ce qui est important est que le texte existe et qu’il puisse nous éclairer sur notre civilisation. »
Pardon ??
Je vois là la preuve d’une absence d’anticorps face au faux sur internet et d’une perte de système immunitaire produite par la citation elle-même. Elle abaisse nos barrières, nous rendant perméable aux contenus viraux dont la dangerosité doit être étudiée. Où est le matérialisme dans ces commentaires ? Bien sûr que c’est important de savoir QUI a écrit QUOI et QUAND ! Bordel ! Bien sûr que la vérité et la pertinence du texte, en tant qu’objet historique, va dépendre de l’époque à laquelle il a été écrit et à laquelle il est lu. Ce texte, écrit par Huxley en 29 ou 31, c’est un oracle. C’est un miracle. C’est un objet incompréhensible et inexplicable qui, avant même la mise en place du régime Hitlérien et de sa chute, annonce la caducité des méthodes hitlériennes dont on ignore tout. C’est pas possible—et pour cause, mais si c’était vrai, y aurait de quoi croire aux puissances surnaturelles et se faire curé. Écrite en 39, c’est pas particulièrement crédible non plus : je rappelle qu’en 39, ça ne fait qu’un an qu’Hitler a envahi les Sudètes, la guerre se déclare enfin après un an d’atermoiement, que le régime Hitlérien semble être le modèle à suivre en France aussi bien qu’aux USA aux yeux de toute une frange antisémite et fasciste de la population. Des groupes fascistes et violents, d’ailleurs, on en trouve aussi en Italie et en Hongrie et rien ne permet de dire qu’ils vont disparaître, sans parler de la fanatisation du japon. Donc vraiment, même en 39 comme le croit Mélanchon, ce texte aurait été l’œuvre d’un fou, d’un voyant ou d’un imbécile, parce que FAUX, parce qu’en désaccord complet avec le réel, parce qu’il aurait décrit une situation impossible et impensable.
En 1956, écrit par Anders, c’est plus crédible. Anders a d’ailleurs une phrase de ce genre dans L’obsolescence de l’homme, mais on ne peut plus alors considérer ce propos comme un oracle. C’est une bonne extrapolation, géniale et provocante, de ce qu’il pouvait voir autour de lui, extrapolation anticipée par Adorno dans ses Minima Moralia, mise en récits paranoïaques par des auteurs de SF comme Philip K. Dick, reconduite 10 ans plus tard par Debord et Marcuse. Donc, en 1956, le texte, qui pourtant n’a pas changé d’un poil, devient VRAI !
Mais écrit en 2007, je suis désolé, on ne peut pas parler à son sujet de prédiction, d’extrapolation, de texte visionnaire ou que sais-je. L’emploi de ces mots montre une confusion terrible, est la marque certaine d’une sorte d’envoûtement. En 2007, c’est au mieux l’éructation ridicule d’un boomer dépassé par son époque, qui ne dit rien du monde mais tout de son sentiment d’être largué, au pire la bouffée délirante d’un complotiste un peu honteux. Écrit en 2007, ce texte n’a rien de remarquable ni d’intéressant et tout le prestige et la force de conviction de ce contenu viral tient seulement à sa fausse attribution à des auteurs passés. Le désir forcené de ces insoumis de maintenir la validité du texte au détriment d’une analyse purement matérialiste du texte montre à mes yeux l’influence et l’action de cette citation : elle pousse les gens touchés à revoir leurs valeurs plutôt que de rejeter et combattre ce texte. D’ailleurs, rions un peu : ce texte (déjà considéré comme faux dans le cours de Carfantan où il apparaît, j’y reviendrai), est en passe de redevenir COMPLÈTEMENT FAUX : je rappelle l’impérialisme de la Russie de Poutine et son usage intensif de la propagande, la propagande internationale génocidaire de l’Israël de Netanyahu, ce qui se passe en Chine, bien entendu, entre la domination numérique totale du Parti sur les citoyens et le génocide des Ouïgours, ce qui se passe en Birmanie et, d’une manière générale, de la montée partout en Europe de l’extrême-droite et du fascisme à l’ancienne. Tout ça semble vouloir ramener des méthodes qui, au final, ne sont peut-être pas si obsolètes qu’on voulait bien le croire.
Cela suffit en tout cas à montrer que le sens d’un texte et sa valeur ne dépendent pas seulement de ce qui y est dit, mais du dialogue entre le texte et son époque.
Une diffusion délirante
Avec cette hypothèse en tête, j’ai poursuivi mes recherches, déjà commotionné par les deux chocs reçus : la confusion des internautes, qui attribuent la même citation à plusieurs auteurs indifféremment ; l’immédiate omniprésence de la citation, qui traverse tout le spectre politique et social. Mais je ne suis pas au bout de mes peines. Cette citation, faussement attribuée à Aldous ou à Anders, rarement attribuée à son véritable auteur, je ne la trouve pas seulement en France.
Je la trouve dans tout le web francophone.
Cela n’aurait pas dû être une surprise, vu qu’internet ne connaît pas de frontières étatiques, seulement des frontières linguistiques. Sauf en Chine. Tout de même, ça surprend. J’étais sur le cul. Ça surprend de voir ce texte repris au Canada, en Belgique (un des rares sites à avoir rectifié la citation), en Suisse (dans les commentaires, par un dénommé JalvarezCorrea, renommé RaphaelCelis, qui se dit philosophe), en Algérie, pire, dans un journal algérien, El Watan, qui livre un court article relayé par Médiapart le 10 avril 2014 : « Algérie, 5 façons d’étouffer la révolte », dans lequel la situation en Algérie est lue à partir de cette fausse citation, attribuée à Aldous Huxley, au Congo, dans un article relayé par le site conspi Réseau-International, etc.
Mais, si cette citation traverse les frontières nationales au sein de la francophonie, elle traverse aussi purement et simplement …. les barrières de la langue. Vraiment, dans cette histoire, il y a toujours pire.
C’est là où on tombe pour de bon dans le délirant. Ce texte, écrit par un philosophe français, en français, en 2007, attribué à tort à deux auteurs, l’un anglais, l’autre allemand, a été traduit. Dans de très nombreuses langues. Et là je me pose vraiment la question de savoir si on quitte la paresse intellectuelle pour tomber clairement dans la manipulation et le vice. Car enfin, ce texte, on le chercherait en vain dans les œuvres de Anders et d’Huxley, on le chercherait donc en vain en allemand ou en anglais. Sauf à user de Google Translate pour traduire ce texte qui n’existe qu’en français et depuis peu. Mais, je me pose la question, peut-on encore parler de paresse intellectuelle ? Doit-on aller jusqu’à dire que les internautes qui ont volontairement traduit ce texte l’ont fait par flemme de le chercher par mot clé dans l’original supposé, ou doit-on imaginer qu’après avoir essayé, faute de le trouver, ils l’ont produit ? Savaient-ils qu’ils forgeaient un faux ? Et si oui, pourquoi l’ont-ils fait ?
Et rendez-vous compte : le site Cosmydor est moins anecdotique que je ne le croyais. Leur blog, bilingue, présente la citation, attribuée à Anders, en français ET en anglais. Et il a servi de source à d’autres sites anglophones (j’avais vu ça en fouillant les metadonnées, je vous retrouverai ça). Je pense qu’ils l’ont traduit via Google et mis en ligne. Fatalement. On le trouve également en anglaissur Linkedin. Beaucoup trop, trop partout, par des gens, souvent bilingues, parfois profs de philo : comme Marion Duvauchel, qui n’hésitait pourtant pas à écrire par ailleurs (source, qui, parailleurs, là aussi) :
« Nous autres professeurs dans les matières littéraires (français et philosophie) nous apprenons à lire des textes, à les analyser techniquement, et avec une minutie terrifiante : il faut bien réussir le concours. Nous pouvons donc légitimement dire que nous avons une vraie compétence dans ce domaine. »
J’avoue, j’admire cette « vraie compétence » et cette « minutie terrifiante », dès qu’il s’agit de faire passer des convictions religieuses avant la rigueur professionnelle …
Pour les autres langues, il m’est parfois difficile d’identifier l’orientation politique des sites, mais je l’ai repérée entre autres sur un sitechrétien espagnol, en espagnol donc, en polonais, sur un site d’extrême-droite je crois, en italien (le fameux cv !), en grec, sur un blog qui m’a paru complotiste, mais je n’en jurerai pas, en portugais, sur un site, c’est le plus déroutant, sur un blog lié à la promotion de la langue galicienne. Que je n’ai pas retrouvé, alors voilà un, deux (encore une prof de philo ???), trois résultats en portugais. Quel succès ! Le tout, généralement, attribué à Günther Anders, de loin l’attribution la plus récurrente aujourd’hui. Notez une chose intéressante : sites catholiques, conservateurs, d’extrême-droite, tous sites qui, en France, passent pour avoir été les premiers promoteurs de cette citation, comme si, au bout de 10 ans, ce qui s’est produit sur le web francophone se reproduisait dans d’autres langues. La fausse citation gagne les milieux réacs, qui en font un usage massif, et de là, par les franges confuses, gagnent toute la société. Mais remarquez la folie de la situation. On a sous les yeux un faux qui s’impose non pas d’en haut, par l’usage d’une propagande d’État, mais par le bas, par un manque d’attention, de rigueur intellectuelle, par un refus de se prémunir du faux et de le corriger. On est face à un texte récent, qui, partout autour du monde, passe pour dater de 56, pour être extrait d’un livre qu’il fait connaître tout en le remplaçant. En effet, en faisant circuler cette fausse citation, on laisse croire que Günther parle de manipulation des masses, quand il construit une ontologie posthumaniste du monde dominé par la technique. Et cela est une exemplification directe de sa pensée.
Le soulèvement des machines
Internet a transformé ce qu’est un auteur, c’est qu’est une référence. Un auteur avant, c’était une œuvre, et pour la connaître il fallait la lire. Une référence, c’était un auteur qu’on avait suffisamment lu pour l’avoir digéré et avoir fait de sa pensée un prisme à travers lequel on voit le monde. Maintenant, une référence, c’est ce que l’on fait circuler sous un nom, peu importe que cela ait peu à voir avec son œuvre ou sa pensée. Ce qui circule sur internet aura toujours plus de réalité et d’effet que ce qui est écrit dans un livre. Et dans la mesure où, sur internet, le faux se propage plus vite, plus largement et plus longtemps que le vrai, avec le temps, un auteur devient nécessairement la somme des contre-vérités qui circulent à son sujet. L’œuvre apocryphe devient l’œuvre canonique, et l’œuvre canonique plus rien. Cela parce que nous ne sommes plus des lecteurs. Nous sommes des opérateurs de textes qui faisons circuler, dans la plus grande ignorance de ce que l’on transmet, des textes que nous ne comprenons plus et dont la valeur ne se mesure plus qu’à la viralité. Faire circuler du texte qui circule, c’est cela aujourd’hui qui s’appelle penser.
Cette irrationalité va même jusqu’à traduire ce texte, de Serge Carfantan je le rappelle, en allemand, je répète, en allemand, pour l’attribuer à Günther Anders, philosophe allemand, ayant écrit son livre en allemand.
Si vous n’avez pas encore l’impression d’avoir basculé dans un drôle de monde, accrochez-vous, ça ne va pas tarder.
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