(10 juin 2024) Arrivé à ce moment de mon enquête, je suis au plus bas. Enfin. C’est ce que je crois. On peut toujours creuser plus bas. Et on va. Cependant, on peut souffler un peu, on a atteint un pallier. J’ai été attiré dans ce rabbithole par trois questions qui me semblaient simples. On a déjà nos réponses pour deux d’entre elles. Quelle est l’origine de la méprise, qui sont les premiers à avoir faussement attribué le texte à Anders et à Huxley ? C’est désespérant, mais on ne saura pas. Ensuite, quelle est l’ampleur de la méprise. On le voit, elle est totale. Que des sites pas sérieux reconduisent la méprise, cela se comprend, mais on a vu des gens respectés, écoutés, lus, la reconduire malgré eux, induire en erreur leur public, les tromper. Denis Robert, quoi. Le coup de massue. J’ai fini par réussir à le contacter, ça n’a pas été simple, je lui ai demandé pour la forme car je savais déjà comment la chose était arrivée. Il s’en explique dans son livre, Le Travailleur médiatique. Quand il bosse un édito, il sait un peu de quoi il veut parler, mais il doit avoir la phrase, l’exemple, la situation, la citation qui va le lancer. Quand il cherche comme cela, il fait feu de tout bois, il cherche l’étincelle qui va lancer l’écriture. Et ça marche, ses éditos sont incendiaires, c’est à la fois de la poésie, de la politique et du journalisme. Mais ce coup-ci c’est pas glorieux. Il m’a répondu qu’il l’a vu sur internet, il ne sait plus où, mais sans doute d’une source en laquelle il avait confiance-toujours la confiance, et, compte tenu de ce qu’il sait de Anders, ça lui semblait coller et il n’a donc pas cherché à vérifier. Il a ainsi favorisé la propagation du faux. Ce qui ne doit pas être agréable pour un journaliste. D’autant que cette fausse citation apparaît du coup trois fois : sur youtube, en vidéo, sur le site de Blast, en texte. Et ni sous l’un, ni sous l’autre il n’y a de correctif. Alors qu’ils ont été prévenu par mail, avant que je puisse avoir un contact direct avec Denis Robert. Et là, c’est pour moi que ce n’est pas agréable : une troisième fois dans les pages d’un livre. Parce que oui, ça vous avait échappé peut-être, mais ce texte apparaît aussi dans un livre. Un livre de Denis Robert. Justement. Il m’avait échappé à moi aussi. Pourtant il est donné comme source sur la page Wikiquote de Anders déjà évoquée. Il est dans Le travailleur médiatique. Et dans pas mal d’autres livres.
GOOGLE BOOKS
Google Books c’est vraiment un outil parfait. On a accès à de nombreux livres avec recherche textuelle. Ça permet de goûter tout un pan d’une littérature bis, autoéditée, mal pensée, mal torchée, aussi mal torchée que ce blog, qui, le plus souvent, n’a d’autre raison d’être que l’amour-propre. Comme ce blog. Pour l’essentiel, je n’en dirai rien, parce que ça ne vaut pas le coup. Même si voir des fictions dans lesquelles les personnages lisent dans L’obsolescence de l’homme (L’illusion Mathusalem de Eric Giorsetti) ou dans Le meilleur des mondes (Les liens du temps, Hélène Milcent) un texte qui ne s’y trouve pas et gloser dessus, c’est drôle. Mais il y a plus drôle. Il y a la non-fiction. Lucia Canovi, dans Réfléchissez ! Écrit :
« Sur facebook, quelqu’un poste cette citation d’Aldous Huxley (1939) :
»Pour étouffer par avance toute révolte, etc. »
Une personne réagit au texte en disant : il faut le piquer celui-là ! Cette personne n’a pas compris qu’il s’agit d’un texte de 1939. Elle croit qu’Aldous Huxley a été écrit la veille (sic) et qu’il s’agit d’une description méprisante—et inexacte—du mode de vie actuel du »petit peuple ». Quelqu’un (moi) lui répond : Huxley ne parle pas du petit peuple, il parle d’un avenir possible, et comme le texte a été écrit en 1939, le fait que vous pensiez qu’il parle du peuple, de la réalité présente, prouve que l’avenir qu’il avait prédit s’est réalisé … malheureusement ».
(…) Si Huxley n’avait pas prédit correctement le futur, pourquoi confondrait-on son texte, écrit en 1939, avec un commentaire sur le XXIe siècle ? »
Je me pose exactement la même question, Lucia, mais pas tout à fait dans les mêmes termes. C’est dommage, elle était à deux doigts de réfléchir correctement. Remarquez, je dis ça d’elle, mais elle, elle n’a pas été relue. L’autoédition, ce n’est pas de l’édition. C’est de l’extorsion. On ne peut pas en dire autant de ceux que je vais évoquer maintenant, qui eux ont été relus, je l’espère, qui ont été en contact avec des éditeurs, dont les textes sont passés entre les mains de correcteurs, et malgré ces précautions et ces regards divers : boum ! fausse citation. Tout ça trouvé grâce au merveilleux outil qu’est Google Books. Malheureusement, il ne donne pas accès à l’intégralité des livres alors tout ce que je vais en dire ici est soumis à caution.
La Team Huxley
Entre 2014 et aujourd’hui, j’ai trouvé 5 livres, publié chez des éditeurs, qui attribuent la citation à Aldous Huxley.
En 2014, Moussa Dienne la fait apparaître dans son livre L’islamisme, aux éditions L’Harmattan. Moussa Dienne est Sénégalais, titulaire d’un MBA, un diplôme de gestion d’entreprise. Rien à voir, donc, avec la théologie. Dans ce livre, si j’ai bien compris, il cherche à montrer que, face à ses dérives et à sa perte de repère, le salut de la société occidentale passe par une conversion à l’Islam. Le postulat est osé, je ne sais si le livre a vraiment été relu : les éditions L’Harmattan, qui se vantent d’avoir le catalogue le plus fourni en sciences humaines en France, est pourtant géré par une toute petite équipe. Leur secret consiste à imprimer les livres à la demande, ce qui fait des livres cher, du point de vue de l’acheteur, mais qui ne coûtent pas grand chose du point de vue de l’éditeur. C’est du moins ce qu’on m’a dit.
En 2018, C’est G.W. Goldnadel qui la fait apparaître dans les pages de son Névroses médiatiques chez Plon. Les quelques mots qui précèdent le texte trompeur méritent d’être cités :
« On peut, davantage encore que du temps de Le Bon, se demander si cette réalité virtuelle n’est pas plus créatrice de réalités nouvelles que la réalité réelle, compte tenu de son impact sur l’inconscient collectif. À ce stade de mystification opportune, ou de diversion du réel par le divertissement, on pourrait citer Aldous Huxley : "pour étouffer par avance toute révolte, … " »
Mais je te le confirme mon petit bonhomme tout confit de haine, la réalité virtuelle est créatrice de nouvelles réalités, elle a créé, en partie grâce à ta bêtise, un inédit d’Aldous Huxley, encore plus partagé et incontestable que les véritables phrases écrites de sa main ! Si ce n’est pas merveilleux !
En 2020, Nicolas Teterel, présenté comme un journaliste indépendant occupé surtout d’écologie, publie Les esclaves de l’Anthropocène aux éditions Yves Michel. C’est un éditeur engagé dont je n’ai jamais entendu parler, si ce n’est au cours de ces recherches, depuis le site des Brindherbes je crois. Toujours est-il qu’il y donne la citation, qu’il l’attribue à Huxley et qu’il montre à cette occasion toute la pertinence de son analyse journalistique :
« l’époque bénie de la manipulation médiatique semble toutefois toucher à sa fin en France où une grande partie de la population, réveillée par les gilets jaunes, n’est plus manipulable. Je pense que la majorité des Français se sont (sic) maintenant rendu compte que les faux journalistes mondains et autres programmes distrayants qui ont infesté nos antennes sont entièrement dévoués à la colonisation de notre esprit et que cela ne risque pas de changer. Les gilets jaunes ont démasqué notre médiacratie, et la destruction de cette prison mentale est notre première grande victoire. »
Mec, commence déjà par te libérer de la prison des fausses citations et on parlera après de victoire. À quoi bon fuir des « mensonges » pour retomber dans d’autres mensonges plus cons ?
En 2022, aux éditions Arkhê, Bertrand Vidal suit dans Survivalisme, bah, des survivalistes. Il retranscrit leurs croyances, leurs discussions, leurs textes phares, dont cette fameuse citation attribuée à Huxley. Vidal n’y est pour rien, lui qui se contente de retranscrire, dans un travail de sociologue, les paroles des personnes qu’il observe afin de nous faire comprendre leur univers mental. Je me sens tout drôle d’évoquer un livre irréprochable ici, irréprochable à ceci près qu’il ne corrige pas, pas même en note de bas de page, la fausse attribution, pour évoquer un autre livre irréprochable, de Jean-Pierre Luminet ce coup-ci. Je suis heureux d’avoir pu échanger avec lui sur cette question, puisqu’il a aussi lutté contre cette fausse citation, en vain. Son livre, Journal Idéoclaste, aux éditions du Chien qui passe, en porte la trace.
Mathilde Morrigan, par contre, est sans excuse. Elle est connue sur les réseaux sociaux pour son compte, Without Patriarchy, et a été approchée directement par les éditions Leduc. Elle y a publié un livre en 2022, Sans Patriarcat, qui attribue le texte à Huxley et tente de dire avec ce passage que le patriarcat est un conditionnement. Ouais, je suis d’accord. Mais t’avais pas plus pertinent comme source ? J’aurai l’occasion très vite d’y revenir et d’exposer mon grief. Et contre le passage cité, et contre l’utilisation qu’elle en fait, et contre ce qu’elle fait. Penchons-nous d’abord sur les éditions Leduc. Le groupe Leduc possède des maisons d’édition orienté littérature légère à destination des femmes (Charleston, Nami), développement personnel (Alisio), spiritualités new-age (Animae). Les éditions Leduc réunissent le pire de tout ça. On a indistinctement du new-age, des pseudo-médecines, du développement personnel, des livres légers, pour ne pas dire vides. Un exemple ? Conversations avec l’au-delà, de Virginie Robert. Le bandeau annonce : « Les conseils des défunts pour aborder le passage avec sérénité. ». Je pense que cela n’étonnera personne : je n’ai eu de réponse ni de l’autrice, ni de l’éditeur.




La Team Anders
Là ça me fout les boules. Entre 2020 et 2023, pas moins de 7 livres sont sortis qui attribuent cette satanée citation à Günther Anders. Ça fait beaucoup. Et je crois que ça ne fait que commencer.
En 2020 d’abord, dans la maison d’édition régionale Le Noyer (collection parole), Le dernier homme, de G. Wincker et R. Chasset. Hélas rien à voir avec Blanchot, là, on est sur ce qui semble être une réhabilitation bon teint de Donald Trump. Le traitement médiatique dont ce dernier ainsi que ses électeurs ont fait l’objet serait le signe d’une décadence achevée des élites américaines, abandonnées aux lobbies et au wokisme. Rien que ça. La quatrième de couverture :
À un an de l’élection présidentielle américaine, Gilles Winckler et René Chasset proposent avec Le dernier homme de revenir sur les ressorts qui ont permis la victoire inattendue de Donald Trump en 2016. Déplorant que les électeurs du candidat républicain soient souvent présentés de manière caricaturale comme intolérants et influençables, ils décortiquent les erreurs successives qui ont conduit le camp démocrate à la défaite, ainsi que l’abandon par la gauche de ses racines républicaines et universalistes au profit de théories absurdes et dangereuses. L’outrance de Trump serait-elle le retour de bâton d’une autre forme d’obscénité et de violence ? Post-colonialisme, fluidité du genre, animalisme et transhumanisme : les deux auteurs étrillent méthodiquement les nouvelles lubies des élites américaines, dont ils démontrent au passage la dimension religieuse. Gilles Winckler et René Chasset signent un pamphlet mordant et sans concession, qui apporte un éclairage nouveau sur les campagnes électorales passées et à venir, aux États-Unis mais aussi en France.
Avant la citation, sur laquelle je ne reviendrai pas, une liste d’auteurs à la Prévert qui laisse supposer une ignorance totale de ce que disent ces auteurs : « Georges Bernanos, Herbert Marcuse, Guy Debord, Michel Clouscard, Jean-Claude Michéa, ou encore le regretté Philippe Muray, avaient indiqué les signes du désastre à venir. » Clouscard, Michéa et Murray sont des auteurs souvent revendiqués par les confusionnistes et la droite réac, les deux premiers sont des prises de guerre. Le Bernanos, je pense que c’est celui de La France contre les robots, mais celui de la littérature est plus ambigu. Enfin, que viennent foutre Debord là-dedans et surtout Marcuse, qui reconnaissait certes une unidimensionalité grandissante de la société, mais surtout le rôle libérateur du désir dans un Freudo-Marxisme qui rebuterait sans doute nos deux auteurs ? Bizarre donc, et la citation qu’ils attribuent à Anders montre bien une chose : ils ne l’ont pas lu et donc, peu de chance qu’ils aient lu les autres.
En 2021, c’est lelivre déjà évoqué de Denis Robert, aux éditions Massot. J’en profite pour dire qu’un des journalistes de Blast, celui qui anime l’émission Planète B, a publié un livre sur la science-fiction en auto-édition en 2015 : Cyberpunk Reality. Il y attribuait à Huxley la citation que Denis Robert attribue ici à Anders. Je sais que 6 ans séparent les deux livres, mais entre temps, sur son site perso, Antoine Daer a corrigé son texte, réattribuant à Carfantan son morceau de bravoure. N’a-t-il pas écouté, lu l’éditorial de Denis Robert ? N’a-t-il pas reconnu le texte qu’il avait amendé quelques années auparavant ? Comment-question ingénue, les choses se passent dans une rédaction pour que ce texte ne soit, depuis sa publication, pas corrigé alors que des membres de l’équipe de rédactions savent manifestement que ce que dit et écrit Denis Robert, pour ce qui nous occupe ici, est faux ? Cela m’échappe et me pèse.
Autre chose qui m’échappe, le livre d’Anne de Pommereu aux éditions Lattès, autre chose qui me pèse, celui de Jean-Pierre Guéno, aux éditions Philippe Rey. Tous deux publiés en 2021. Anne de Pommereu est diplômée de HEC. École de commerce donc, j’avoue, pour moi, ça ne sent pas l’honnêteté. Le site de l’éditeur affirme qu’elle « transmet l’art et la manière de mieux utiliser ses facultés cognitives : mémoire, attention, concentration. » Dommage qu’elle n’apprenne pas l’art de vérifier ses sources, comme un auteur sérieux doit le faire. Ça lui aurait évité d’écrire des âneries sur Günther Anders dans son livre A la reconquête de l’attention et de se fendre de grands mots sur la résistance aux pouvoirs totalitaires. Prévenus. Pas de réponse.
Jean-Pierre Guéno, lui, c’est pire. Il se prétend historien. Historien putain ! Il ne vérifie même pas ses sources. Je le soupçonne de ne rien connaître à l’histoire. Dans un passage grotesque de son Eloge sentimental du lien, il dresse un parallèle entre le couteau à égorger vu en vente sur Amazon (un couteau de chasse, donc), les attentats islamistes, les nazis qui décapitaient à la hache ceux qui participaient à la presse résistante et la guillotine pendant la révolution française, faisant de tout ça divers avatars d’une même déshumanisation. Oubliant très étrangement que la guillotine était le moyen le plus humain et le plus égalitaire que les révolutionnaires aient trouvé : elle vient en effet supprimer la distinction faite entre les criminels nobles, qui étaient décapités proprement, et la roture, qui était torturée à hauteur de la gravité du crime. Le pire intervenant en cas de régicide, je vous renvoie là-dessus au début de Surveiller et Punir de Michel Foucault. La guillotine est donc un moyen de punir, mais ce faisant de traiter le peuple avec la même dignité que les nobles. Et je trouve ça plus admirable que les crétineries de Guéno.
En 2022, un livre sur l’éducation. Il en fallait un. C’est Meirieu et Bidar qui s’y collent, avec leur Grandir en Humanité. Un échange épistolaire sur l’éducation, ce qu’elle doit être, ce qu’elle doit réaliser, ce qu’elle doit surmonter. Rien de bien intéressant à se mettre sous la dent, mais un formidable exercice de style de la part d’Abdennour Bidar. On croirait lire le monologue de Pogo dans En attendant Godot. L’ironie contre Hegel en moins, la prétention en plus. Le mec brasse du vide et se contredit d’une page à l’autre. Pire, on aura l’occasion d’y revenir, il émaille ses verbiages de citations plus que douteuses et de références louches. Je ne résiste cependant pas à montrer à quel point c’est un imposteur plein du sentiment de sa propre importance :
« Réalisons-nous bien ce lien fatal entre affaiblissement des individus et servitude des masses ? L’une de mes références en la matière est le philosophe Günther Anders, qui écrivait en 1956, dans L’obsolescence de l’homme : « pour étouffer par avance toute révolte, … On peut trouver le constat très excessif. Je voudrais bien qu’il le soit ! Mais pour ma part, il est clair vis-à-vis d’un tel avertissement que l’école est face à un choix radical : conspirer ou résister, être complice ou entrer en rébellion. »
Il est clair, compte tenu de ce qu’il balance dans la gueule des profs, qu’à ses yeux, l’école est entièrement du côté de la complicité. Je laisse à ce pauvre type la responsabilité de ses idées, je rappellerai juste ici qu'Abdennour Bidar a enseigné la philosophie en lycée pendant 20 ans et se trouve être il me semble inspecteur général de l’éducation nationale. Le mec n’est même pas foutu de citer correctement un philosophe qu’il présente pourtant comme étant « son maître en la matière ». Je pense, et je vous le montrerai bientôt, qu’on n’a rien à apprendre de lui.
2023, encore les éditions L’Harmattan, Joseph Rouzel, La planète camp. C’est une sorte de journal de confinement tenu par le directeur de l’Institut Européen de Psychanalyse et Travail Social, dans lequel il accumule des extraits de textes et des notes de lecture. Il semble être considéré comme une référence dans la formation des éduc.spé. Je sais pas. Moi ce que je vois c’est qu’il ne vérifie pas ses sources. Quand je le lui ai fait remarquer, il s’en fendu d’une réponse que j’avais trouvée sèche et s’est dit décidé à vérifier lui-même dans le livre de Anders que la citation s’y trouve bien. C’est louable, mais il aurait fallu le faire avant de publier. Du reste, il ne l’a pas fait. Je suis revenu à lui deux mois après, il n’en avait rien fait, a bien admis avoir pu se tromper mais ne se souvenais plus d’où il tirait la citation. Je sais, moi, en tout cas, d’où il ne l’a pas tirée. Ceci-dit, il m’a dit qu’il corrigerait s’il y avait un second tirage. Mais quel intérêt y aurait-il à republier un tel livre ?
2023, toujours et enfin, le plus merveilleux. Le plus extraordinaire. Le plus délirant. Philippe Pascot. Je crois que vous ne le connaissez pas. Il a été maire adjoint d’Evry sous Valls. Difficile de dire que ça fait de lui un élu de gauche, surtout quand il se retrouve quelques années après aux côtés de François Asselineau, de Philipot et de Dupont-Aignan ou a préfacer un livre de Chouard. Je n’ai lu de son livre que la première page, son pedigree suffisant à me donner la nausée. La première page ? Un « Avant-propos prémonitoire », soit-disant de Günther Anders, soit-disant de 56. C’est tout vu. J’ai contacté la maison d’édition, qui a transmis mes questions à Pascot. Je voulais savoir quelles étaient ses sources. Il m’a donné deux sites : Cosmydor, oui oui, le Cosmydor qu’on a déjà vu, un top5 des citations de GüntherAnders, qui sur les 5 n’en a qu’une de vraie et le blogd’Alexandre Lebreton, MKPolis. Cet Alexandre Lebreton écrit sur la franc-maçonnerie et ce qu’il appelle la pédocriminalité sataniste des élites destinée à contrôler le cerveau des enfants. Ouais, c’est un gros complotiste. Il est publié chez OmniaVeritas, qui publie Bainville, l’histoirien préféré des fascistes et des nationalistes, Mein Kampf, de Hitler, les Livres de René Guénon, le chantre de la Tradition spirituelle et pourfendeur du déclin l’occident et du matérialisme, de Julius Evola, le racialiste ésotérique italien et les pamphlets antisémites de Céline. Bardèche, Faurisson, etc., la liste des auteurs immonde serait trop longue. On est dans le puant, donc. Mais il y a plus. Sur son blog, Alexandre Lebreton tient la fausse citation de Anders d’une conférence donnée par Philippe Ploncart d’Assac, « La démocratie détruit tout, pourrit tout, les conséquences », aux Cercles Nationalistes Français, et on est là dans le Maurassisme antisémite et antirépublicain le plus assumé. Je laisse chacun tirer les conclusions qu’il souhaite de tout ça.







CONCLUSION PROVISOIRE
Je pense que ça s’est senti que je l’ai encore mauvaise. Je ne digère toujours pas ce que j’ai découvert. Je ne digère pas cette adultération du livre, ce mépris pour le lecteur.
Mais j’aimerai attirer une dernière fois votre attention sur la précocité, sur la persistance, sur l’accélération du phénomène. Dès 2014 on voit des profs, des livres, des magazines, des journaux utiliser chaque année la fausse citation. Depuis 2020, ce sont trois livres par ans qui la donnent à lire. Ce texte, dès qu’il a circulé, il a circulé partout. Oui, en partie, dans les livres comme sur internet, il a circulé à cause de l’ignorance et de la paresse. Et après tout, c’est pas bien grave une fausse citation. Peu importe de qui elle est, de quand elle est, si elle dit des choses vraies. Non ? Et bien je sais pas. Si la paresse doit nous faire penser comme Pascot et Lebreton, comme Goldnadel et Delépine, alors il faut qu’on arrête d’être paresseux. Point.
Sauf à reconnaître la possible pertinence et véracité de ce qu’ils disent. Dois-je rappeler le titre de l’article de Delépine ? Sauf à accepter la possibilité de partager avec eux plus qu’une citation fausse. Mais des idées. Et des convictions. Fussent-elles encapsulées dans cette citation qui fait l’unanimité. Je rappelle juste que quand elle est traduite dans d’autres langues, elle l’est d’abord par les réacs, les religieux et les fascistes. Que beaucoup de profils sur lesquels je me suis un peu appesanti sont des figures du pire, qu’il se dégage de tout ça quelque-chose de poisseux. Et d’inacceptable. Alors peut-être que l’accord sur la pertinence de ce texte que je traque partout ne traduit rien d’autre qu’un constat partagé unanimement, parce que vrai.
Croire en la possibilité de cela, c’est déjà être toxoplasmé, c’est déjà être fait comme un rat. Si ce texte est si vrai, pourquoi a-t-il besoin de recourir à la fausseté la plus grossière ? Pourquoi, quand c’est Anders ou Huxley, il nous fascine, et quand c’est Carfantan, il ne satisfait que l’extrême-droite et les complotistes les plus sommaires, du genre de Michel Dogna, homéopathe pro-Trump, pro-Poutine, covidosceptique et j’en passe, déjà convaincu de ce que ce texte dit ? Pourquoi accepter ce texte aveuglément sans rien savoir de son auteur, de ce qu’il croit, de ce qu’il dit et de ce qu’il défend ? Car enfin, si Carfantan est parfaitement honnête et convaincant, oui, je n’aurai pas d’autre choix que d’accepter son texte comme vrai, si tant est qu’il traduise ce qu’il pense et qu’il soit à même de le défendre (on verra que ce n’est pas si simple). Par contre, si Carfantan est un pitre, ou pire, un fanatique, là, il faudra qu’on se pose de sérieuses questions et qu’on trouve rapidement des réponses.
Oh et puis merde, tant
pis pour le suspens. Disons-le tout de suite :
Carfantan,
c’est un fanatique.
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