(10 juin 2024) Carfantan, y a quelques infos qui tournent sur lui un peu, reprises systématiquement de son site ou de celui de son éditeur. Rien d’alarmant a priori. Rien qui ne doive nous retenir de creuser. Et quand on creuse, vous savez maintenant ce qui se passe : on touche le fond.
CE QUI CIRCULE
Ce qu’on découvre tout de suite bien entendu c’est qu’il est Professeur de philosophie, qu’il a enseigné à l’université de Bordeaux et qu’il a commencé à mettre ses cours en ligne au début des années 2000. Des cours qu’il espère être d’une haute teneur philosophique. Pour ses étudiants qui ne pouvaient pas toujours être présents, afin qu’ils puissent suivre à leur rythme. Sympa le bonhomme.
En poussant plus loin on découvre qu’il est venu à la philosophie dans les années 70 quand il a découvert, non la philosophie, mais les sagesses orientales, avec Vivekananda. Vivekananda, successeur de Ramakrishna, est un de ces sages hindous qui ont fait des tournées mondiales à la fin du XIXe siècle afin de promouvoir leur religion. Son autre grande révélation philosophique est Pascal. En 1992 il valide sa thèse de philosophie, Conscience et connaissance de soi : essai de lecture phénoménologique des Vedanta, publiée aux Presses Universitaires de Nancy deux ans après. Thèse qui a fait l’objet d’une rapide recension dans la Revue de métaphysique et de morale. Il a aussi une importante production éditoriale, auto-éditée comme il se doit, qui semble n’être qu’une mise en livre des cours qu’il dispense sur son site.
Il a pourtant bien quelques livres chez un vrai éditeur. Certains qui reprennent ses cours en ligne, d’autres qui proposent du contenu inédit, semble-t-il. Tous publiés chez Almora. Almora ça ne vous parle pas. Jeune éditeur spécialisé en religion/spiritualité, il a été racheté en 2021 par un éditeur qui, lui, vous parlera peut-être un peu plus : les éditions Guy Trédaniel, les éditions bien connues en spiritualité new-age, pseudo-médecine, etc. qui ont publié le très fameux Dieu la science les preuves. Ceci pour vous situer l’éditeur. Et un peu le bonhomme. Prof de philo, on s’attendrait à ce qu’il publie des livres chez Vrin, Ellipses, PUF, etc., des éditeurs sérieux de philosophie qui proposent aussi des livres de cours assez léger et grand public. Mais rigoureux. Pas Carfantan. Bah pas rigoureux donc. Lui publie uniquement chez un éditeur qui a un créneau new-age très assumé. Avec par exemple ce livre de Thimothy Freke, Histoire de l’âme. Son résumé ?
« La philosophie dominante est désormais celle de l’objectivisme scientifique, du matérialisme le plus plat qui décrit un univers existant sans raison et absurde. Tim Freke s’attaque à la » crise de l’âme » de cette culture moderne. Il propose une perspective » spirituelle » nouvelle sur la vie et la mort pour nous aider à donner un sens à notre monde.
Ce changement de paradigme révolutionne notre compréhension de la réalité, et intègre les idées les plus profondes de la science contemporaine et de la spiritualité pour créer un nouveau modèle de notre nature humaine, qui rend l’idée de l’âme immortelle intellectuellement crédible (c’est moi qui souligne).»
Et là on comprend tout de suite pourquoi il est chez eux et pas chez Vrin. Amalgamer les données de la science et de la spiritualité, c’est justement ce que prétend faire Carfantan avec les cours de philosophie qu’il dispense sur son site Philosophie-spiritualité, cours dans lesquels le contenu spirituel intervient toujours dans un second temps, comme prolongement et conclusion naturelle de la réflexion philosophique. Son idée est de montrer que la philosophie occidentale, loin de s’opposer aux sagesses orientales, loin de simplement s’accorder à elles, y mènent. Le texte bien connu maintenant, « pour étouffer par avance toute révolte », vient de ce site, d’un cours intitulé « Sagesse et révolte ». Ce texte qu’on a traqué partout est un exercice littéraire, une prosopopée—exercice que Carfantan affectionne particulièrement, du cynisme politique.
On découvre enfin qu’il a consacré trois livres récemment à la pandémie de Covid, L’étrange affaire Corona1, 2 et 3, (les résumés disent tout) dans lesquels il s’appuie sur plus de 6000 articles indépendants parus sur internet pour raconter l’épidémie et réfléchir à ce que l’on a vécu ces dernières années. Plus de 6000 articles, mais combien de pure désinformation ? à vue de nez je dirai 6000 ... Quand je disais fanatique je pensais à ça. Cette soif absolue d’une information parallèle et souvent fausse, soif absolue de la vouloir vraie. Vraiment, je suis pas sûr que ceux qui analysent et suivent les sphères covidosceptiques en aient lu autant que lui. C’est dommage qu’il ait pris ces sites au premier degré il aurait eu des choses à nous apprendre sur le sujet.
Parce que oui, l’épidémie de covid a eu un effet destructeur sur le sérieux qu’on peut lui accorder. Comme on va le voir tout de suite.
CE QUI S’EXHUME
Et vous allez voir qu’en terme de perte de crédit on a un truc là proche du jeu du Tyrolien dans Le juste prix. Yodeli Yoloyodolo et boum, arrive le covid et c’est la chute libre.
Du moins c’est ce que je me suis dit au début. Puis en grattant, en grattant, c’était trop massif, trop gros, trop radical pour avoir été un retournement récent et soudain. C’est pour ça que j’ai commencé à lire chaque ligne disponible écrite de sa main. Eeeeeeeeet oui. Y a pas eu de revirement au moment du covid. Il y a eu une longue maturation et ce qui a explosé au moment du covid dans trois livres très cons, L’étrange affaire corona, est déjà présent au début mais à bas bruit. Il faut pour le voir être déjà au courant de ce qu’il faut chercher.
On découvre ainsi que depuis le début son projet n’est pas philosophique, mais occultiste. Occultiste, c’est le terme qu’on aurait utilisé au XIXe siècle et je ne doute pas qu’il le rejetterait. On dirait aujourd’hui plus volontiers New-age. Il fait de la philosophie intégrative, il met la philosophie au service des religions orientales, boudhisme/hindouisme, comme la médecine intégrative prétend harmoniser médecine occidentale et sagesse orientale, le plus souvent au détriment le plus complet de la médecine et de la santé des patients. Ce qu’il advient de la philosophie dans un tel projet, on aura l’occasion de le voir un peu.
Vous voyez René Guénon ? l’occultiste qui voisine avec Hitler, Faurisson et Bardèche dans le catalogue de l’éditeur Omnia Veritas ? C’est une référence qui revient souvent sous la plume de Carfantan. Guénon croyait en l’existence d’une tradition primordiale et immortelle venue d’extrême-orient, qui aurait innervé tous les courants spirituels et religieux, mais toujours détournée, combattue, survivant par éclats seulement. Guénon ainsi essaye de la retrouver en raccordant les bouts qui lui plaisent ici ou là. Voilà : Guénon, c’est une spiritualité de bouts de ficelle, une religion rapiécée qui n’a de valeur qu’en tant qu’elle combat la « contre-initiation », à savoir : les juifs, les communistes, la science, tout ce que l’extrême-droite réactionnaire déteste et veut faire disparaître encore aujourd'hui.
Il donne aussi du crédit à de nombreuses croyances ésotériques. Occultiste donc, et perché. J’ai du mal du coup à le dire encore philosophe. En effet, il propose depuis son site des livres auto-édités de « lecturesparallèles », à savoir des textes qu’il a glanés pendant 6 ans, au fil de ses lectures sur le net et ailleurs, d’auteurs qui certes ne sont pas des « autorités » en terme de philosophie, mais qui n’en sont pas moins, à ses yeux, « pertinents » et dignes, visiblement, d’être portés à la connaissance de ses « élèves ». Un rapide coup d’œil permet de déceler quelques thèmes récurrents : le chaneling, le fait d’entrer en communication médiumnique avec des entités supérieures, la spiritualité new-age, dans ce mantra sans cesse répété d’une évolution spirituelle prochaine et d’une accession à un degré supérieur d’être promise pour bientôt. Il se justifie ainsi :
La publication sur le Web libère beaucoup de créativité, donc aussi l’écriture et la publication. Une bonne part des textes sur le Net sont mal rédigés, mal argumenté, voire d’une syntaxe maladroite, c’est vrai. Et ne parlons pas des traductions de l’anglais via Google. Souvent un massacre de l’original anglais. Il faut donc les reprendre et les reformuler. Il y a aussi des textes écrits correctement et visiblement inspirés, très fins d’un point de vue philosophique, mais très catalogués, que l’on ne peut pas citer. Toujours cette sottise de l’argument d’autorité. Trop de gens fonctionnent en regardant le messager sans prendre en compte le message. Et c’est bien connu, quand on ne veut pas entendre un message, on s’en prend au messager.
Ah non non je te rassure. Moi j’écoute ce qu’ils disent, qui ils sont je m’en moque éperdument. J’écoute ce qu’ils disent, les ésos et tout. Et je les rejette parce que ce qu’ils disent n’est que pure fantasmagorie. Prenons un exemple parmi tant d’autres du même tonneau :
« Monique Mathieu : « C’est l’énergie qui vous relie à votre Mère la Terre. Faites circuler librement toutes (sic) cette énergie de Vie, celle de vos organes, de votre sang, de vos muscles et des os que vous aurez pu percevoir. Chaque partie de votre corps génère une énergie. Pour être en parfaite santé il faut que toutes ces énergies fonctionnent dans l’harmonie. C’est beaucoup plus facile que ce que vous imaginez de faire en sorte que ces énergies circulent en harmonie en vous. Ce qui déstabilise les énergies de vos organes de votre corps, ce sont vos états émotionnels et également vos pensez inférieures. (c’est moi qui souligne)»
« Au lieu de vous plaindre et dire »j’ai mal là », dites »telle partie de mon corps n’est pas dans la Joie, alors je vais lui donner la Joie et l’Amour. » Nous vous rappelons que la Joie et l’Amour vont de pair. Il faut que vous preniez conscience que les cellules enregistrent tout ce que la pensée émet. Parfois vos cellules sont tristes elles aussi. Si vous émettez des pensées de souffrance, de tristesse, de révolte, vous imprégniez vos cellules de tout ce mal être (ibid.). »
Monique Mathieu, vachement pertinent hein. On a bien besoin de lire que nos cellules c’est la Stasi, qu’elles enregistrent tout ce qu’on pense et qu’elles sont tristes quand on pense bas. Quoi que cela veuille dire. Perso je préfère Mallarmé. La chair est triste hélas et j’ai lu tous les livres. Du Monique Mathieu par anticipation. Si vous voulez l’original, vous pouvez la suivre sur le site PresseGalactique. Ou sur cet autre où elle nous met en garde contre les voix de robot :
NOUS PRIONS NOS LECTEURS DE NE PAS DIFFUSER LES ENSEIGNEMENTS PAR LE BIAIS DE VIDÉOS OÙ ILS SONT LUS PAR DES ROBOTS.
Les enseignements émettent de puissantes énergies et de hautes vibrations qui ne sont pas transmises par les voix robotisées qui, de plus, ne sont pas agréables à entendre.
Oui bien sûr, bien sûûûr. C'est sûr qu'une voix humaine encodée à la baisse et passant dans mes enceintes pourries, c'est énergétiquement haut. Pardon Carfi, mais de la bouche de Monique ou de n'importe qui d'autre, c'est débile. Ces positions new-age se doublent fatalement d’une posture parfois claire, souvent tacite, baignent en tout cas dans une sorte d’ambiance de populisme spirituel. S’il y a une « contre-initiation », des hommes au pouvoir qui manigancent pour empêcher les êtres de vivre leur élévation spirituelle, cela veut dire qu’il faut défendre la sagesse du peuple face aux élites, « politiques, médiatiques, financières » et scientifiques et renverser ces dernières. Cela devient flagrant dans L’étrange affaire corona quand, à l’instar de plusieurs autres figures complotistes, il promet des procès retentissants qui viendraient condamner les responsables de la crise et donneraient raison aux covidosceptiques les plus virulents.
Et je dis bien « autres complotistes », parce que Carfantan, c’est indéniable, est complotiste. Pour lui, l’épidémie de Covid est d’abord une épidémie de peur. Ses positions spiritualistes lui permettent d’affirmer que la maladie vient de l’esprit, vient des idées, et que l’épidémie de peur est une attaque concertée contre l’âme des individus. L’âme vivant dans la peur de la maladie développe, dit-il, des symptômes. L’épidémie est ainsi une attaque de la contre-initiation, une guerre contre les peuples. Il s’appuie sur une quantité phénoménale d’articles complotistes récupérés sur internet pour créer un récit parallèle de l’épidémie, relayant sans recul un grand nombre de fake-news pourtant débunkées depuis longtemps (procès intenté contre Bill Gates pour homicide volontaire, père de Klaus Schwab confident de Hitler, etc.). Il remercie d’ailleurs des figures bien connues du covidoscepticisme : Louis Fouché, Henrion-Caude, Toubiana, Mucchielli, Christian Perrone et évoque tour à tour le Great reset, le Nouvel ordre mondial et le projet de dépopulation par la 5G et les vaccins. Ça fait beaucoup non ?
Plus encore quand on le lit :
Il faut convenir qu’il y a une logique oppressive et meurtrière partout à l’œuvre depuis le début de l’affaire corona. C’est insupportable car on ne peut pas imaginer que cette intention de psychopathe puisse exister dans la tête d’un humain. L’idée que le COVID-19 serait le nom, non pas d’un virus, d’un plan international de contrôle et de réduction des populations est à vomir. L’esprit freine des quatre fers devant pareille possibilité de malveillance. Réellement d’une intention du mal.
Le pire, c’est qu’il existe des documents historiques qui vont dans ce sens. Henry Kissinger dans une conférence sur l’eugénisme à l’OMS, le 25 février 2009 disait : « Une fois que le troupeau a accepté la vaccination obligatoire, la partie est gagnée! » Ils vont alors accepter n’importe quoi, ‘pour le plus grand bien’. On pourra modifier génétiquement les enfants ou les stériliser-‘pour le plus grand bien’. Contrôler (sic) le mental du mouton et vous contrôlez le troupeau.
N’allez surtout pas lui dire que cette fake-news est débunkée depuis longtemps, il vous traiterait d’Obsessionnel, comme lors de cette attaquepublique contre les fact-checkers. Car oui, Carfantan est un philosophe qui n’aime pas les faits …
DEUX PETITS BONBONS
On le voit, globalement, on a affaire avec Carfantan à un bien étrange philosophe, qui méprise la vérité, qui s’inspire de sources douteuses (Guénon, Evola, etc.), qui ne se distingue des ésotéristes et des complotistes les plus radicaux que par son statut de philosophe. Statut qui ne l’empêche en rien de promouvoir des fake-news, dont, dans le lot, des fake-news de nature antisémites. Quand il parle du nouvel ordre mondial et de Great reset, il emploie des expressions assez connotées qui sont tout à la fois utilisées par ceux qui dénoncent un complot sataniste et ceux qui dénoncent un complot juif. On y trouve les mêmes fantasmes de corruption financière (« puissances d’argent », « mafias », « aristocratie strato-financière »), de corruption morale (avec accusations de pédocriminalité, objets du tome 3 de son Etrange affaire Corona), de volontés d’éradications : great resest, dépopulation. Rappelons que son « enquête » sur l’épidémie de covid prétend en révéler la vérité en « suivant l’argent », en cherchant donc qui aurait intérêt financier à asservir, réduire la population, dans une réelle « intention du mal », de psychopathe. On sait bien sur quelle catégorie de population on tombe assez vite en suivant ce genre d’idée : pour lui, comme on l’a vu, cette épidémie a été vendue par Kissinger dès 2009. Kissinger est descendant de Rotschild. Vous voyez où je veux en venir.
J’ai conscience d’aborder là un sujet délicat. Certains sur ce sujet clairement on franchi la ligne rouge. Evola est sans conteste un auteur antisémite et racialiste, Guénon reconnaissait la véracité du Protocole des sages et plaçait les juifs dans la contre-initiation. Pour lui, donc, les juifs menaient une guerre spirituelle contre les peuples. Louis Fouché n’a pas hésité à dire que Jacques Attali et Soros décidaient des résultats des élections en Françe. Ligne rouge franchie. Rien ne permet de dire que Carfantan a lui aussi franchi cette ligne rouge. Au vu de ce qu’il raconte et des auteurs qu’il suit, force est de constater qu’il se tient dans une zone trouble : beaucoup d’éléments s’accumulent qui éveillent la suspicion, tous éléments secondaires qui ne sont pas concluants et ne permettent en rien de trancher.
Un autre élément qui invite à la méfiance : cette drôle de référence à Hitler dans son Etrange affaire Corona 3, p50.
« Vous souvenez-vous qui a dit : « grâce à l’application intelligente et constante de la propagande, les gens peuvent être amenés à voir le paradis comme un enfer et aussi à l’inverse, à considérer la vie la plus misérable comme le paradis. » ? C’était Adolf Hitler, qui était passé maître dans la manipulation de masse et dans l’utilisation de techniques subliminales. »
Outre le fait que parler pour le nazisme de techniques subliminales me semble passablement risible, intéressons-nous à ce propos prêté à Hitler. Citer Hitler, en dehors d’un livre d’histoire, c’est tout de même pas tout le monde qui le fait. Surtout pour dire quelque-chose d’aussi banal. Moi ça me trigger direct. A-t-on besoin d’une référence, d’autant plus celle-là, pour dire quelque-chose avec laquelle, de base, on est tous d’accord ? Oui la propagande peut nous faire perdre de vue notre propre intérêt, Marx l’a dit avant Hitler. C’est justement le but de l’idéologie dominante que de chercher à se voir adoptée par les dominés. Qui dès lors défendront comme leur bien le plus propre l’organisation sociale et politique qui les tue. Quel besoin de citer les Nazis là-dessus ? Je suis triggé au point de vouloir vérifier. J’ai récupéré Mein Kampf, jusqu’où on est prêt à aller parfois, fait une recherche textuelle, et j’ai trouvé l’extrait en question :
« Qui sera capable, par une utilisation habile et constante de la propagande, de représenter au peuple le ciel comme un enfer, et inversement, l’enfer comme un ciel ? Seul le Juif saura le faire et agir en conséquence ; l’Allemand, ou mieux, son gouvernement, n’en avait pas la moindre idée. Mais il fallut le payer très cher pendant la guerre. »
Il est déjà bizarre de citer Hitler, mais le citer en effaçant au passage sa nature profondément antisémite et complotiste (la 1ère Guerre Mondiale aurait été provoquée par les juifs), c’est un peu too much. Je l’ai interrogé sur ce point il ne savait même pas d’où je tirai la citation. Je me suis heurté à un mur. Là encore Google aide bien. Je l’ai trouvée sa citation, presque mot pour mot,sur un site de citation en ligne. Et nulle part ailleurs. S’il la tient de là c’est pas sérieux. Et même venue d’ailleurs, une telle déformation fait de Carfantan un auteur peu rigoureux. Pas besoin d’être philosophe pour comprendre que les deux phrases, malgré leur ressemblance, ne disent absolument pas la même chose. Pas besoin d’être philosophe, je pense, pour trouver ça plus que louche.
En parlant de philosophes peu rigoureux et incapables de citer correctement les auteurs, deuxième bonbon. Parlons d’Abdennour Bidar. Je vous l’ai dit, il a enseigné 20 ans la philosophie et se trouve être inspecteur général dans l’éducation nationale. Ok. Mais qu’apprend-on en le lisant ?
D’abord, et c’est intéressant, il a lui aussi publié un livre chez Almora : Révolution spirituelle.
Deux mots : new age.
Cela n’a rien d’étonnant quand on connaît son parcours. Il s’est d’abord intéressé, très jeune, à l’islam et à ses courants les plus spirituels. Il a été très tôt fasciné par René Guénon dont il avoue la forte influence. Ce n’est que plus tard qu’il est venu à la philosophie. Ça vous rappelle quelqu’un ? Il est connu médiatiquement pour proposer un islam vécu comme un moyen personnel d’élévation spirituel, un islam dans lequel on choisit librement les éléments qui résonnent intérieurement en soi. Très exactement, donc, une version new-age de l’islam. Cette vision new-age, énergétique de la réalité, soluble dans le développement personnel suinte des propos qu’il tient sur l’éducation dans Grandir en Humanité. Des formules prises au hasard : « Une personnalité non seulement ainsi alignée au-dedans mais en harmonie au-dehors », « développer ses forces spirituelles, c’est-à-dire les forces qui font grandir en humanité, transcender les limites de notre ego de base ». Cela n’étonnera personne : il fait souvent référence aux Vedanta et au bouddhisme, aux sagesses orientales, donc. Mince, moi ça me rappelle vraiment quelqu’un ça.
Peut-on trouver d’autres parallèles ? Cite-t-il Hitler lui aussi ?
Vous allez rire. Pas Hitler mais presque.
Pour parler de la révélation et de la manifestation du divin en nous, comme auguré dans le résumé de son livre chez Almora, il cite page 59 Karlfried Graf Dürckheim. Karlfried signe en 33 la pétition des professeurs en faveur d’Hitler. Ce mec était tellement nazi qu’il a été détaché pour promouvoir le nazisme en Afrique du sud avec une série de conférences qu’il a donnée à Prétoria. Il est tellement proche de Himmler, dont il partage le goût immodéré pour l’occultisme, que quand on découvre que Karlfried a du sang juif, stupeur, son grand ami mystique l’envoie se mettre à l’abri au Tibet faire des recherche sur les religions en extrême-orient. Histoire de sauver son ami et de nourrir leur passion commune pour les sagesses orientales. Bien entendu après guerre Karlfried fait de la prison : après tout, il a été un des rouages très actifs de la propagande nazi, et s’est recyclé à sa sorti en spécialiste des sagesses orientales avec un projet bien précis : associer les religions orientales et la philosophie occidentale. Oui ! c’est un occultiste ! Comme Carfantan, comme Bidar, dont toute la pensée est innervée par ce projet de concordisme dégueux. Renforcé preuve en est par des références immondes. Ça me rappelle vraiment vraiment quelqu’un.
Mais il y a pire concernant Bidar. Qu’il cite un obscure nazi sans savoir que c’est un nazi, je veux bien l’admettre. C'est gros, mais quand on veut s'abaisser à laisser le bénéfice du doute, ça passe.
Mais quand il cite Socrate, là, faut qu’il soit inattaquable. C’est toujours délicat de citer Socrate. N’ayant rien écrit, on a toujours la version de Socrate d’un auteur en particulier ; celui de Platon n’est pas celui de Xénophon ni d’Aristophane, mais passons. Quand il s’agit de rappeler la formule du temple de Delphes, que Socrate avait faite sienne, y a de toute façon peu de risques. Bidar écrit dans Grandir en Humanité (p58) :
… dont témoignait Socrate lorsqu’il dit « Connais-toi toi-même, tu connaîtras l’univers et les dieux »… comme si l’altérité du dedans était la porte vers le plus grand dehors, de l’univers et du fond insondable de son surgissement, du côté des « dieux » invisibles.
Plaît-il ?
Là c’est con il donne pas de sources j’aurai bien aimé. Parce que pour tout prof de philo, ce qu’il vient d’écrire, c’est pas Socrate. Philon d’Alexandrie à la rigueur, mais on est déjà dans le monothéisme. « Connais-toi toi-même » oui, le reste, « et tu connaîtras l’univers et les dieux », non. Ça c’est de la merde. C’est pas Socrate. Toute l’antiquité, et toute l’histoire de la philosophie reconnaissent dans l’usage que fait Socrate de l’impératif delphique une question de tempérance et de contrôle de son désir. C’est affaire de maîtrise, pas de mystique. Alors d’où ça lui vient cette connerie ? Quand on la cherche sur Gallica et autres sites, on la retrouve en 1889 chez Edouard Schuré, Les grands initiés, l’histoire secrète desreligions. Mais associée à Pythagore. Schuré, deviendra quelques temps après cet essai membre de la société Théosophique et proche de Rudolph Steiner. Belles fréquentations …
Le livre Lesprécurseurs du Spiritisme l’associe aussi à Pythagore (1906). On trouve la formule dans des revues : La revue spirite l’attribue en 1929 à Pythagore, Le fraterniste, sous-titré « revue générale de psychosie », qui fait sa propre retape ainsi : « le plus grand journal de conquête spiritualiste et d’études métaphysiques, propagateur des guérisons occultes-psychosiques ». Rien que ça. Pour les études métaphysiques on repassera, parce qu’en 1914 ils attribuent la formule à Socrate, comme le Dr Cantenot dans la revue L’infini, une autre revue spiritiste. Même la Revue Caodaïste, ce syncrétisme qui se nourrit autant des vedanta que de René Guénon (ça me rappelle quelqu’un), attribue la formule à Pythagore (1931).
La formule est douteuse donc, parce que d’une part elle plaît surtout à un marigot peu fréquentable intellectuellement parlant, et surtout parce qu’elle n’est pas de Socrate !
Sans compter qu’il se plante comme un couillon en croyant citer Anders. Mais avec tout ce qu’on a dit de lui et de Carfantan, pas étonnant qu’il se sente appelé par ce texte qui résonne profondément en lui au point qu’il se dispense de faire le minimum qu’on attend d’un philosophe : chercher à savoir de quoi il parle.
Conséquences : Bidar a enseigné la philosophie pendant 20 ans, il est inspecteur général. MAIS il ne maîtrise pas les bases les plus essentielles de la matière qu’il a enseigné pendant 20 ans et pour laquelle il est connu et écouté. Loin d’être philosophe, il déguise une pensée new-age douteuse et sans rigueur en philosophie pour la faire passer dans le grand public sans éveiller la méfiance. Son Socrate est un Socrate New-age, donc pas Socrate. Bidar est donc soit parfaitement incompétent, soit volontairement malfaisant. Il fait mal, avec l’intention mauvaise d’imposer des idées contre lesquelles on serait prévenu si elles ne se présentaient pas comme philosophie. Dans un cas comme dans l’autre, il me pose problème. Comme Carfantan me pose problème pour les éléments que j’ai présentés ici aussi : il n’est pas non plus un philosophe. C’est un auteur new-age, cela est documenté, complotiste, cela est documenté, pour qui la vérité et la rigueur importent peu, cela est documenté.
Sachant cela, votre regard ne change pas sur la citation ? Votre goût pour cette dernière ne s’émousse pas ? Vous n’avez pas un arrière-goût amer vous tous qui la propagez ?
Si non : ça va venir. Et ça va faire mal.
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