Une drôle de citation
Le 14 janvier, une amie poste sur facebook une citation de Günther Anders. Tirée de L’obsolescence de l’homme. Moi direct je m’en réjouis. Je trouve ça génial qu’on lise et fasse lire Anders. C’est un auteur que je connais bien, j’y reviendrai. Le post, le voici :
LA MANIPULATION DES MASSES
En 1956, Le philosophe allemand Günter Anders a écrit un livre sur la manipulation des masses. Il a nommé ce livre “Obsolescence de l’homme ”. Ces phrases dangereuses ont marqués l’histoire , et surtout le XXI ème siècle.
Voici un résumé de ces propos :
« Pour étouffer par avance toute révolte, il ne faut pas s’y prendre de manière violente;
“ Les méthodes archaïques comme celle d’Hitler sont complètement dépassés”. Il suffit juste de créer un Conditionnement en réduisant considérablement le niveau et la qualité de “L’éducation ” ».
« Un individu inculte n’a qu’un horizon de pensées limité et plus sa pensée est bornée à des préoccupations matérielles, médiocres, Moins il peut se révolter ».
« Il faut faire en sorte que l’accès au “savoir” devienne de plus en plus difficile… Et que le fossé se creuse entre entre “le peuple” et la “ science ”. Que l’information destinée au grand public soit “Anesthésiée”. Là encore ,il faut user de « persuasion” et non de “violence directe ”, et on fera ceci : On diffusera massivement via la télévision, des divertissements abrutissants, flattant toujours l’émotionnel , l’instinctif ».
« On occupera les esprits avec ce qui est futile et ludique . Il est bon avec un bavardage et une musique incessante (sic). Il faut empêcher l’esprit de “s’interroger”, de “penser ” ou de “réfléchir ”».
« On mettra la “SEXUALITÉ” au premier rang des intérêts humains, Comme anesthésiant social.
On fera en sorte de bannir le sérieux de l’existence, d’entretenir une constante apologie de la légèreté; de sorte que la consommation devienne le standard du bonheur humain ».
Günter ANDERS (Obsolescence de l’homme).
Je survole à peine que déjà je sens venir la douille. Tout m’irrite là-dedans.
La présentation : En 1956,
Le philosophe allemand Günter Anders a écrit un livre sur la
manipulation des masses. Il a nommé ce livre “Obsolescence de
l’homme ”. Ces phrases dangereuses ont marqués l’histoire , et
surtout le XXI ème siècle.
Non plus !
Le résumé enfin. Ou la citation. Vous allez voir c’est pas clair du tout.
Anders, comme je l’ai dit, je le connais. J’ai étudié L’obsolescence de l’homme à la fac, je l’ai acheté dans la foulée et dévoré, j’ai acheté et lu compulsivement tout ce que j’ai trouvé de lui et, quand j’enseignais en lycée, la philosophie, pendant 8 ans, je revenais régulièrement dans le texte pour en proposer des extraits à mes élèves. Donc LA MANIPULATION DES MASSES, quand je lis ça, je soupçonne une très mauvaise lecture du livre, une très mauvaise compréhension des thèses de Anders. Ce qui est déjà très con, mais excusable.
Quand je lis la présentation par contre, je soupçonne carrément manipulation. C’est soit ça, soit de l’imbécillité pure : si Anders avait marqué l’histoire, ça se saurait ! Et je ne vois pas en quoi les phrases de Anders sont des paroles dangereuses. Cela je le comprend à lire les phrases en question et c’est en quoi je soupçonne une manipulation : si ce que Anders dénonce est vrai, alors ses paroles ne sont pas dangereuses : elles sont salvatrices. Elles ne sont dangereuses que si, loin de dénoncer, il déroule ouvertement un plan qu’il s’agit d’exécuter, une méthode à suivre. Pour manipuler les peuples.
Et c’est là qu’est la manipulation : ces fameuses phrases NE SONT PAS de Anders ! Et ne peuvent pas l’être ! Le voir c’est instantané, l’expliquer c’est plus long, vous verrez. Donc si ces putains de phrases sont dangereuses, moi, je veux savoir de qui elles sont et jusqu’à quel point elles le sont (spoiler alert : on saura). Je ne vous cache pas qu’à ce moment-là je suis très en colère.
J’alerte immédiatement mon amie, avec un rapide commentaire :
Pour l’avoir lu il y a quelques années, ces citations me paraissent étranges, je vérifierai. Mais il est mensonger de dire que c’est un livre sur la manipulation. C’est un livre qui affirme que les conditions techniques dans lesquelles nous vivons ont dépassé nos capacités d’imagination, si bien qu’il nous est devenu difficile de ne pas se sentir dépassé et encore plus difficile de comprendre comment les objets agissent sur nous. L’homme est devenu obsolète parce que la mesure du monde, et donc de l’homme, c’est la machine. L’homme a ainsi une « honte prométhéenne » face à la machine et sa perfection, il regrette lui-même de ne pas en être une. Rien à voir avec la manipulation.
Par amitié j’y mets les formes, je sais bien que Anders est peu et mal connu. De plus, ce n’est pas son post à elle : elle reposte, depuis sa Bretagne, cette drôle de citation d’un profil congolais, Malungu Diavisi, qui lui-même doit le tirer de quelque part, vu la quantité de contenu emprunté qu’il met en ligne. Internet, que dire d’autre ? Donc elle n’y est pour rien, elle, pour rien du tout.
Je ne dis pas tout non plus : ce texte m’alarme pour des raisons stylistiques et conceptuelles. Je n’y trouve pas la clarté typique des textes de Anders, pire, ces « phrases dangereuses » sont en contradiction avec un de ses concepts majeurs, l’ignorance prométhéenne.
Et c’est là que je développe :
Anders a un style qui a été qualifié de journalisme métaphysique. Malgré une hauteur philosophique constante, L’obsolescence de l’homme se lit très facilement parce qu’il est écrit à hauteur de l’expérience humaine, comme un article de journal. Les personnages mis en scène sont clairement identifiés, ce qu’ils font, comment et pourquoi est limpide ou peut être facilement deviné. Rien de tel dans ce texte. Qui est ce « on » ? Impossible à dire. Comment agit-il ? Impossible à dire. D’où lui vient son pouvoir, quelle en est en l’ampleur, quelles en sont les limites, sur qui agit-il précisément ? Impossible à dire. De plus, cette capacité à agir sur la société dans son ensemble en usant, a priori, de la technologie pour soumettre les peuples à son pouvoir, contredit le texte-même de L’obsolescence de l’homme, qui nie la possibilité d’un tel pouvoir : pour Anders, les effets de la technique sont devenus tels qu’il est impossible d’en prévoir les effets. La technique, dans ses effets, dépasse nos capacités d’imagination et de prévision, si bien que toute technique nouvelle est mise en place de manière ingénue alors même qu’elle risque de transformer intégralement nos conditions d’existence. La télévision a détruit les liens familiaux ; le centre de la maison n’est plus la table du repas, autour de laquelle tous se réunissent, se regardent et parlent, mais la télé du salon, autour de laquelle tous se réunissent en silence sans se regarder. Elle a transformé le monde, qui n’est plus la réalité lointaine auprès de laquelle je dois me rendre pour la connaître, mais ce qui vient à moi sous forme d’images et que je peux éteindre. Rappelez-vous Michel Serres sénile s’extasier sur le téléphone portable : « maintenant, main tenant le monde ». Mais s’il tient le monde dans sa main, l’utilisateur de smartphone peut le mettre sur silence, le bloquer, le faire disparaître par des bulles de filtres. Il transforme le monde, le réduit à ce qui flatte sa sensibilité. Tout le reste est Troll et va mourir sous les ponts.
Tout de même, dans ce résumé, des choses devraient alerter : si ce texte est un résumé du livre de Anders, pourquoi mettre des guillemets et les références à la fin ? On ne fait ça que pour des extraits. Alors extrait ou résumé ? On en sait rien, mais on penche plus volontiers pour l’extrait, vu que ces phrases « dangereuses » sont, supposément, de la main de Anders. On voit, par ce flou, que l’auteur initial du post n’a AUCUNE IDEE de la nature du texte qu’il diffuse, ni de son auteur. Et là, on est en droit de soupçonner une quelconque imbécillité. Ce qui n’empêche pas, a priori, la manipulation. Ce qui surtout, malheureusement, est typique d’internet. J’e quitterai bien internet si internet n’était pas si drôle. J’ai très envie de quitter internet …
Je sais donc que ce texte n’est pas de Anders, mais alors de qui ?
Une rapide recherche dévoile la supercherie. Tellement simple et rapide qu’il m’est difficile de comprendre pourquoi la vérification des contenus qu’on poste n’est pas systématique. Ah si, je sais. Internet. Une rapide recherche, donc, mène à deux débunks : un, complet et sérieux, celui d’un collègue de Maths, Mathématieu, l’autre, moins complet, moins sérieux, plus politique, sur Débunkersdehoax.
On découvre que le texte est souvent attribué à Anders ou à Huxley, tiré soit disant de L’obsolescence de l’homme ou du Meilleur des mondes. Qu’il est daté soit de 29-31, plus rarement de 39, soit de 56. Qu’il est en réalité d’un prof de philo, Serge Carfantan, qui l’a écritet mis en ligne en 2007, sur des sites qu’il destinait à sesétudiants. Le texte en lui-même est un de ces exercices littéraires que Carfantan affectionne, c’est une « prosopopée du cynisme politique » dans le style, dit-il, de Huxley. Je vous renvoie pour plus de détails au blog de mathématieu. Débunkersdehoax semble cantonner la citation à des sites d’extrême-droite. Par ailleurs, le consensus est de dire que la citation a d’abord circulé dans les sphères réac avant de se démocratiser.
Une drôle d’hypothèse
Un truc s’éclaire en moi à lire ces débunks. J’avais déjà lu ce texte, mais attribué à l’époque à un auteur de SF. Je pensais Orwell, je découvre là que c’était Huxley. Au delà de ces détails ce truc me fascine direct.
On a un texte sur internet qui circule, attribué non pas à un, ni à deux, mais à trois auteurs en même temps, des auteurs qui ont des styles différents et ont écrit à trois époques bien différentes. Et le plus souvent il est attribué aux mauvais. Y a qu’internet pour créer ça. Et c’est le nom du véritable auteur qu’on voit le moins. Qu’on connaît le moins, à se demander pourquoi son texte tourne. C’est fascinant. Suffisamment pour vouloir creuser. Sauf que : le débunk est fait, très bien fait, ça fait chier. À quoi bon refaire ce qui déjà est bien fait ? Quel intérêt ?
Y a, pourtant, des questions en
suspens, je le repère tout de suite. Aussi complet soit-il, le
débunk, il ne nous dit pas tout :
_quelle est l’ampleur de la méprise
?
_quelle est l’origine de la méprise
?
_qui est ce Serge Carfantan dont on
sait rien ?
Au fond, ce qui nous manque, c’est le plus intéressant : l’histoire de cette fausse citation et ses acteurs : celui qui a écrit, celui qui s’est mépris, celui qui a suivi. Qui sont-ils et comment tout ça s’est passé ? Il y a un manque à combler. Des détails à donner. Et j’ai envie de savoir. Et je me demande vraiment pourquoi je suis le seul à vouloir savoir.
Je sais maintenant. Je sais …
Je forge vite-fait une première hypothèse, virale, destinée à guider ma recherche.
Prenons ce texte pour ce qu’il est devenu, un contenu viral. Il apparaît sur internet en 2007, sur un site de Carfantan, maintenant disparu. Il le remet en ligne sur un nouveau site qu’il gère, philosophie-spiritualité.com, a priori sans modification. Appelons cette souche C0. Elle est reprise, j’imagine, d’abord, attribuée à Carfantan, C1, C2, chacun présentant le texte à sa manière et, se multipliant sur internet, les variations peuvent perdre en clarté, ou être lues trop vite, ce qui mène à des confusions. Puis à une mauvaise attribution. Un premier attribue le texte à Huxley, créant un variant H0, repris par ceux qui le lisent sans méfiance : H1, H2, etc. D’un autre côté, quelqu’un attribue le même texte à Anders : A0, puis ses variations. Ce qui donne aujourd’hui une apparente confusion, parce qu’on ne suit pas séparément les deux chaînes d’attribution trompeuse. On voit juste des variants venir de toute part sur nos réseaux sociaux sans bien savoir par quelles muqueuses ils ont transité. Mais en prenant l’histoire depuis le début, on devrait pouvoir distinguer trois chaînes bien distinctes qui se ramifient. Comme un Knout.
Je me dis qu’il est possible, par les outils de recherche google et la waybackmachine, de retrouver ces premières attributions trompeuses, ces A0 et H0, d’identifier qui les a faites, de comprendre pourquoi et comment, de suivre à partir de là la propagation de ces faux, de ces variations, en compilant les variations.
Je m’attend, ce faisant, à la trouver d’abord sur des sites réacs, pour la voir ensuite se démocratiser. C’est, après tout, ce que j’ai lu, et ce phénomène aussi m’intrigue. Ce côté glissement de la fenêtre d’overton. Je me donne, ce 14 janvier, trois à quatre heures pour découvrir tout ça, une bonne après-midi pas plus, parce que, franchement, ça ne mérite pas plus.
Rendez-vous compte, aujourd’hui je suis encore en plein dedans. Ça vous donne une idée de l’engrenage débile dans lequel j’ai mis le doigt. Et dans lequel j’essaie de vous entraîner.
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