(9 juin 2024) Cette série de notes est un pis aller. L’écrit, le blog, surtout aussi confidentiel que le mien, n’est pas le bon outil pour lutter contre les phénomènes que je m’apprête à documenter. J-P. Luminet en est l’exemple flagrant. Il y faudrait la vidéo, le truc viral. Coup de poing. Mais voilà : je suis un scripteur, j’écris. C’est plus fort que moi. Tout effort pour adopter une autre forme d’expression échoue, toujours, jusqu’à maintenant. Alors j’écris, tant pis. J’écris poussé par cette nécessité interne, qui fait de moi un homme du texte, et par cette nécessité externe : ce que je vais documenter, c’est un rabbithole, et il n’y a de sortie hors du rabbithole que par la communication, la recherche d’une main qui nous en sort, la recherche d’une oreille amicale qui accepte de partager l’effroi et le frisson. Que dans l’accord de personnes qui veulent se perdre aussi.
Je ne sais si je trouverai ça, au delà de ce que j’ai déjà trouvé, qui est peu, mais qui est.
Rabbithole, une philosophie
L’expression Rabbithole, inspirée du Alice aux Pays des merveilles, est largement utilisée sur internet, sur reddit, sur youtube, pour parler d’un sujet, le plus souvent lié à la culture numérique, dans lequel on peut se plonger pendant des heures. Parce que déjà bien documenté. Mais de rabbithole, il n’y en a, à proprement parler, que pour ceux qui défrichent le sujet et le découvrent. Ce sont eux, ces explorateurs du numérique, qui tombent dans le rabbithole et s’y perdent. Les autres, comme ceux qui visitent les catacombes à Paris, se contentent de se faire peur en esthètes, de venir ressentir le frisson en arpentant des sentiers déjà balisés. Mais ils perdent ainsi la dimension proprement effroyable du rabbithole : les découvertes faites au hasard, dont l’énormité, sans commune mesure avec ce qui était cherché au départ, semble vouée à une démesure sans fin et à enfler toujours plus à mesure que l’on progresse, de dinguerie en dinguerie, avec cette angoisse constante qui nous suffoque et nous excite : où tout cela va-t-il s’arrêter ? Comment toutes ces découvertes vont-elles transformer l’image que j’ai du monde ? En sortira-t-il intact, voire encore habitable ?
C’est ça que j’ai vécu. Des découvertes en cascades qui m’ont suffoqué, et que je n’ai vues documentées nulle part. C’est contraint par ce vide que j’écris.
Ce que j’ai vécu je le divise en 3 étapes. Culture numérique oblige, l’anglicisme sera de rigueur : le Lure, le Fall, le Lost.
Le Lure, c’est le sujet qui nous appâte. Le plus souvent lié aux cultures numériques ou ludiques (jeu-vidéo, BD, séries de vidéos, etc.), mais pas seulement. Le Lure prend des apparences innocentes et laisse augurer une recherche rapide et des résultats amusants, suffisamment intéressants pourtant pour que l’on se décide à mener la recherche. Dans Alice c’est le lapin blanc qui nous attire dans le terrier—et comme Alice on ne le suit que parce qu’on en a le loisir, cette composante est essentielle—après lequel on court parce qu’il nous étonne et nous amuse, sans savoir que le terrier dans lequel il disparaît est un piège, un trou creusé à la verticale dans lequel on va tomber et le monde avec nous. On tombe au moment où l’on fait une découverte inattendue, fatale, sans commune mesure avec ce que l’on cherchait au départ. Conséquence inattendue d’une recherche ingénue qui transforme le petit délassement numérique en quête compulsive et chronophage.
Cette chute, ce fall, c’est Alice qui tombe et avec elle les restes du monde civilisé, ordonné. Compréhensible. C’est aussi le sentiment que l’on a qui nous ôte le sol sous nos pieds et nous donne une sensation de vide intérieur, d’apesanteur. Comme un trou d’air en avion. Ce fall s’accompagne d’un changement complet de mood et de monde : ce n’est plus un jeu, c’est une exploration. Qui prendra vite des allures méthodiques et paniques. C’est un effarement continu, croissant avec l’excitation de la traque et l’accumulation de données, ainsi qu’un changement complet de situation. On ne cherche plus à se détendre avec une recherche légère, mais à soulever un pan du voile, à documenter un aspect sombre et insoupçonné de la réalité. Cette recherche, méthodique, panique, c’est le loot. On pousse la recherche aussi loin que possible afin de dénicher tout élément nouveau et déroutant, on explore le sujet en long et en large à la recherche de toute dinguerie supplémentaire. Bien sûr ce sont les dingueries qu’on cherche et souvent on est bien récompensé. Mais l’excitation se transforme vite en écœurement et en incompréhension. Plus on en découvre, plus mal on se sent et moins on comprend ce qu’on a mis à jour, moins on sait comment en parler : c’est le lost.
Comment composer entre l’aspect dérisoire du sujet exploré et l’énormité de ce qu’on a découvert ? Cette contradiction, qui peut retenir d’en parler ou de prendre tout à fait au sérieux ce que l’on a sous les yeux, n’est pas la moindre des contradictions dans lesquels le rabbithole nous jette. Il nous faut pour en sortir, de toute façon, raconter, présenter, rendre le sujet réel aux yeux des autres qui, peut-être, pourront aider à en tirer du sens. Dans le Rabbithole comme dans Alice, l’issue est dans le procès intenté par l’internaute au réel, et le procès en retour de la communauté qui juge l’internaute et la solidité de son enquête. De sa pertinence. De son fun.
Les notes qui vont suivre constituent le dossier à charge que je présente. Le butin que j’ai amassé. Charge à chacun de le faire sien.
Rabbithole, un exemple
Un exemple, à titre d’illustration. Très pop. Très con.
Batman, c’est le héros le plus solitaire de l’univers DC. Il n’est pas drôle. Il est sombre, rumine en permanence et, à force de voir les morts s’accumuler autour de lui et le danger et la folie croître partout, il tente le plus souvent de faire le vide autour de lui. Pourtant, il est l’un des personnages qui, le plus tôt, a été le plus entouré de l’univers DC au point qu’une expression a été forgée pour réunir tous ceux qui l’entourent et combattent le crime avec lui : la bat-family.
Or family, c’est certes un terme générique, mais c’est aussi un terme spécifique. Ici en France, c’est le nom d’un incubateur de start-ups qui a un fait un important lobbying pour aider l’industrie numérique. Cela fait de Batman une sorte de Oussama Ammar qui incube des start-ups dont le seul projet est de briser des mâchoires avec des technologies de pointe. Il profite pour ce faire de l’influence et des richesses de ceux qui détiennent les richesses à Gotham, principalement de celles de Bruce Wayne, éternel mécène. Mais comme l’essentiel des start-ups, ce modèle n’est pas tellement viable et cela fait de Bruce Wayne un mec peu recommandable. Aussi peu recommandable que Oussama Ammar. Mais il y a pire : family est aussi le terme spécifique employé par de nombreuses sectes autour du monde et aux USA ; d’une en particulier. Celle qui s’est constituée autour de Charles Manson. Manson avait sa famille, il a réuni autour de lui des jeunes gens perdus, avides d’expériences, désireux de se libérer de leur famille et des normes sociales, souvent avec un vécu douloureux derrière eux. Il jouissait sur sa famille d’une emprise totale, comme tout gourou charismatique. Au point de pouvoir les pousser à commettre des crimes. Et c’est vrai que Batman s’entoure essentiellement d’adolescent ayant subi des traumatismes, qu’ils aient vu leurs parents mourir sous leurs yeux ou autre, qu’il les maintient en marge de la société en les utilisant pour servir ses propres desseins. Et les pousser au crime, fût-il vertueux. Ce qui fait de Batman un gourou sectaire qui propose à ses adeptes le salut par les poings dans une marginalité violente. Parallèle renforcé quand on se rend compte que les criminels qu’ils combattent sont indissociables des grandes familles riches de Gotham : ils tabassent des notables. Ce qui fait de Batman le grand méchant de l’univers DC, celui qui est à l’origine de tout le mal et de toute la folie qui se donnent libre court à Gotham. Mais, me dira-t-on, Bruce Wayne a lui-même perdu ses parents sous ses yeux, il est lui-même porté par une recherche absolue de justice, manichéenne à souhait et de nature traumatique. N’est-il pas une victime de cette folie au même titre que ceux qui le suivent ?
Oui, on peut dire cela. Ca fait de lui non le gourou charismatique mais son avatar d’ombre et de lumière. Cela oblige à chercher derrière Batman un gourou au carré, un génie du mal, caché dans son ombre, cerveau dont Batman serait le poing armé. Le vrai méchant, donc, ne peut être qu’Alfred. Le majordome flegmatique et insoupçonnable est issu de l’armée de l’air anglaise, il a été au service des Wayne pendant des années, durant lesquelles il s’est occupé de tout, il avait une connaissance totale du manoir, il a connu Bruce Wayne depuis tout petit, il savait donc très exactement comment le manipuler après la mort de ses parents, pour le pousser à fuir dans le jardin, à tomber dans la grotte aux chauve-souris, fixer en lui l’image de cette terreur ailée qui l’a hanté toute sa vie. Il pouvait, par des remarques insidieuses, le pousser à rechercher la vengeance, l’entraîner afin qu’il survive à ses expéditions, etc. Cela dans le seul but de venger son ami en armant le fils de ce dernier et en le manipulant pour en faire un monstre. Ce que Batman Forever pressent sans jamais l’affirmer totalement.
Ce petit exemple, sans sortir de la culture pop, permet cependant de montrer à l’œuvre les dimensions émotionnelles et rationnelle de l’exploration d’un rabbithole : il y a le frisson que provoque le réseau d’identifications entre batman, Ammar et Manson, et l’effroi, parce que ce reseau d’identifications marche dans tous les sens et identifie donc Ammar à Manson, à un gourou charismatique et manipulateur, ce qu’il reconnaît, devant des caméras complaisantes, à demi-mot, avoir été. Les résultats auxquels on aboutit ont donc bien des conséquences rationnelles, modifient donc bien le regard que nous portons sur le monde : sur le petit monde des start-ups et de la tech en France, sur l’univers de Batman que l’on retourne absolument pour faire d’Alfred un équivalent du Chiffre et de Batman un Charles Manson en combinaison latex.
Mon RabbitHole
Rien de tout ça dans mon rabbithole.
Mon Rabbithole s’est d’abord présenté comme une rapide recherche autour d’un phénomène internet : une fausse citation que l’on voit partout sur internet depuis 10 ans, qui m’a suffisamment surpris pour que je veuille en savoir plus. Pour l’essentiel le boulot était déjà fait, il ne restait que deux trois questions en suspens et comme j’avais tout le temps disponible, pour trouver réponse à ces questions laissées en suspens, je me suis lancé. Je pensais, je pensais réellement, pouvoir consacrer 3-4 heures à ces recherches, pour en faire une petite note de blog et oublier cette histoire. Je me suis retrouvé à enquêter pendant 3 mois. Un mot, apparu dans ma recherche Google, m’a fait basculer dans un tout autre délire et après ça j’étais foutu. J’étais pris. J’ai parcouru de manière panique ce terrier, je l’ai cartographié, j’en ai pillé les trésors, et ce qui au début me faisait rire m’a angoissé, m’a déçu, aux larmes. Parce que les conséquences de ce que j’ai découvert son grandes, sont graves, même si j’ai du mal encore à les exprimer clairement, à les circonscrire précisément.
Mais reprenons les choses, étape par étape.
Le lure ici, ce qui m’a appâté, c’est une citation très partagée,
un post facebook. J’y ai prêté une plus grande attention que les
autres internautes d’une part par mes connaissances : je
connais l’auteur qu’on me présentait, j’ai déjà lu plusieurs
fois le livre dont il était question. tout cela éveilla
immédiatement ma méfiance.
Puis comme je l’ai dit, le fall, la chute, s’opère quand je découvre, à cause d’un mot, à cause du nom d’un portail que je connais également très bien, que ce que je suis en train de documenter va bien plus loin que ce que je croyais au départ. Va même, déjà, beaucoup trop loin pour moi. Là, ma recherche a changé de nature, là, mood et monde ont basculé : je pleure de rage et d’incompréhension, je cherche de manière panique, je loot comme un forcené. Je crois bêtement avoir découvert le pire au début de ma chute, mais je vois avec effarement qu’il y a toujours pire plus loin. Ce que je découvre est dingue au point que je me sens perdu. C’est le lost. C’est un sentiment bizarre d’être perdu sur internet, joyeux mais plombant. Je ne le referai plus, j’espère.
J’espère
surtout que vous allez vous marrer. Ne serait-ce qu’un peu.
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