dimanche 26 juillet 2026

Le complexe de Jésus-Christ (DTRH16)

 (7 juillet 2025) Le rabbithole de la def du rabbithole

Ça fait plus d’un an déjà que je suis tombé dans ce rabbithole de l’enfer. À aucun moment je ne me suis demandé comment diable j’en sortirai et ce n’est que lorsque le tunnel a plongé d’un coup et moi avec lui que je me suis rendu compte que j’étais baisé. Ce foutu trou était si profond que je suis tombé bien bas, si bas qu’aujourd’hui, je n’en suis toujours pas tout à fait remis, ni tout à fait sorti. Et comme je n’y comprend pas grand chose, encore aujourd’hui, à ce que j’ai découvert dans ce monde qui ne recèle aucune merveille, mais bien nombre d’horreurs, je fais ce que je fais toujours quand je suis perdu et que je ne comprends rien à rien : je m’arrête, je réfléchis. Et c'est pas triste.

Et je plonge dans cet autre rabbithole qu’est … la définition du rabbithole. Parce que oui, je reprends tout depuis le début, vu que je réessaye d’écrire des vidéos (EDIT : pour la cinquième fois de suite, ce projet a été abandonné) pour synthétiser tout ça et y voir plus clair. Du coup : c’est quoi un rabbithole ?
Ce qu’est un rabbithole, c’est jamais la question. Comme tout sur internet, ce terme de jargon a moins de sens que d’usages : c’est que les internautes sont des pragmatistes malgré eux. Pour eux, rabbithole, ça recouvre tout ce qu’ils peuvent en dire sans que personne ne leur tombe dessus. L’expression renvoie ainsi à l’ensemble des discours efficaces tenus sur les rabbitholes, ce qui peut amener à une dispersion de sa signification, mais cette dispersion n’est rien tant que tout le monde se comprend et accepte ce qui se dit. Et peu importe qu’ils s’entre-tueraient si, au delà de cet accord unanime, ils cherchaient à définir précisément la chose.

Or, définir précisément la chose, c’est justement ce que je me propose de faire. Mettez ça sur mon complexe de Jésus-Christ.

Comme je l’ai dit, pour ne pas me faire crucifier sur place, il faudrait que je recense l’ensemble des usages de l’expression sur le net, que je les classe, que je dise : voilà ce que c’est. Personne n’apprendrait rien et de toute façon j’ai trop la flemme pour me lancer dans ce travail d’archiviste. Je vais plutôt prendre le risque de proposer une analyse conceptuelle du rabbithole entendue comme un certain type d’expérience que nous avons tous vécue sur le net. Ça n’en sera pas moins un calvaire, mais ce calvaire éclairera peut-être son monde.

Et en parlant d’éclairer le monde : vous savez de quand elle date, cette satanée expression ?


White Rabbit


Chercher quelle est l’origine de l’expression est un rabbithole en soi. Alors, bien évidemment, l’expression apparaît en 1865, quand Lewis Carroll publie Alice au pays des merveilles. Mais, là, l’expression n’est pas une expression : Alice tombe littéralement dans un terrier de lapin pour se retrouver dans un autre monde. Moi, ce que je veux savoir, c’est depuis quand on s’inspire du livre de Lewis Carroll pour évoquer une expérience tout autre. Je pensais, vu que c’est une expression qui tourne sur le web, qu’elle était née sur le web. Je ne lui donnais donc pas plus de 30 ans. Et l’expression est partout en effet, et ce depuis le début du web. Impossible, pour moi en tout cas, de retrouver une toute première occurrence. Bonne chance à qui voudrait combler les trous.

J’en ai cependant trouvées pas mal, pas toujours pourtant dans le sens où on l’utilise aujourd’hui ; une des références les plus anciennes que j’ai trouvée est … un groupe consacré au body art. Pas ce que je cherche. Avec la page TVTropes créée en 2009 on s’en rapproche, mais ce n’est pas ça non plus. On est là sur une analyse d’un schéma narratif, type Matrix. On s’en approche plus encore avec cette tentative d’explication, qui date de 2009, bien insatisfaisante. J’espère faire bien plus. Et mieux.

Je suis plutôt content d’avoir trouvé cette description enthousiaste de Minecraft comme rabbithole, mise en ligne le 30 novembre 2010. Cette même année, on rêvait rabbitholes dans la lune. Je m’arrête cependant sur ce vieux post tumblr daté du 15 juillet 2000 :

« Banjo-Kazooie actually has a very fascinating history to it regarding what the project for the game that ended up becoming Banjo-Kazooie in its final iteration began as, and all the tribulations and changes Rareware went through (such as a change of platform from SNES to N64 mid-development) before settling on making the game as we know it today. Look up « Project Dream » and go down the rabbit hole of how Boy And Dog became Bear And Bird – it’s well worth it! »

Je m’arrête là. J’ai ce qu’il me faut. Un texte mis en ligne il y a tellement longtemps que son auteur a peut-être bien oublié l’existence de ce Tumblr, avec l’expression que je traque, qui dit ce que tout le monde comprend immédiatement : le développement du jeu Banjo et Kazooie a été un tel chaos qu’il y a des dingueries à découvrir en creusant un peu. Et il nous dit même qui a creusé. Et ce n’est même pas l’occurrence la plus vieille. J’en veux pour preuve cet article de Slate sur l’affaire Lewinsky, publié le 13 février 1998 :

« Since leaks became a big issue in the Clinton sex scandal, the whole affair has taken on a surreal Alice in Wonderland quality. (…) We slipped down the rabbit hole Feb. 6, when the New York Times reported that the president’s secretary, Betty Currie, had, while testifying to a grand jury, contradicted Clinton’s sworn testimony about his relationship with Monica Lewinsky. »

Attend, quoi ? Lewinsky, c’est un rabbithole ? Pas l’affaire en soi, mais, visiblement, le fait que le journalisme s’appuie sur des fuites anonymes. Ça en fait vriller certains faut croire, plus que le fait que la principale fuite vienne de la braguette présidentielle. Moi je veux bien, mon rabbithole à moi, c’est une citation de merde, alors je suis prêt à tout accepter. Faut quand-même dire : ça surprend. J’avais tendance à croire que les rabbitholes, c’étaient surtout des phénomènes internets : ARG, sites douteux, discussions sur des messageboards, mods de doom, vidéos sur youtube, je remarque que les exemples que je trouve concernent tous autre chose. Le scandale Clinton quoi, c’est un peu le dernier truc que j’aurai appelé un rabbithole. Même en connaissant la définition scabreuse du terme. Alors du coup, si le moindre scandale d’État est un rabbithole, vu que des scandales d’État y en a un un peu à chaque présidence dans chaque pays, ptet que ça dépasse le web ce que je traque. Que si l’expression y est partout depuis le début, ce n’est pas parce que l’expression est née sur le web, dès le début du web, mais parce qu’elle lui préexiste, et les internautes s’en sont simplement emparé, voyant bien que brancher son modem et ouvrir la page du navigateur, c’était plonger dans un rabbithole cher à te ruiner un bourgeois à l’issue duquel on ne savait pas quelle scène loufoque, quel personnage burlesque on allait rencontrer. Bon si, on savait : un prédateur sexuel. Mais on ne savait pas sous quel déguisement il se présenterait, madhatter_02 ou Cheshirecat_du_88, et ça, ça faisait tout le charme de l’expérience.

L’avantage, c’est que pour prolonger l’enquête, je n’ai pas à changer de méthode, juste d’onglet. Je passe de google à google books et oh surprise, « le sol s’abaisse brusquement, si brusquement qu’avant d’avoir pu songer à m’arrêter, je m’aperçois que je tombe dans un puits très profond ».

Oh super, encore un ….


Plus bas, encore plus bas, toujours plus bas

Là encore je trouve des trucs. Des trucs pas encore trop vieux, mais ça viendra.

Un premier indice m’est donné par le Merriam Webster Dictionnary of allusions, publié en 1999, qui consacre une entrée, moins choquante que celle-là, à l’expression « down the rabbithole », mais plus intéressante :

« Down the rabbit hole » Into a bizarre, surreal or strange situation, episode or series of events. The phrase is the heading of Chapter One of Alice’s Adventures in Wonderland, the 1865 classic of Lewis Carroll. Alice’s adventures begin when she follows the White Rabbit down a large rabbit hole, « never once considering how in the world she was to get out again ».
She follows the hole like a tunnel for some way, and then suddenly falls down what seems like a very deep well. The descent is slow enough for her to see pictures, bookshelves and cupboards along the sides. After a long, slow drift downward she suddenly lands at the bottom and her peculiar adventures begin in earnest.

The term in use, by William Plummer in People, July 29, 1991 :
For 10 years, virtually since that night at Little Joe’s when he fell down the rabbit hole of cocaine addiction, Steve Howe has been trying to regain the ground he held with the Dodgers in the early ’80s, when he was one of the top relievers in the game.
And by James Ridgeway in the Village voice, October 15, 1991 :
Like any investigationve reporter disappearing down the rabbit hole of Iran-contra or the OCTOBER SURPRISE, Danny Casolaro had entered a world of shadowy grudges and wispy suspicions that are often difficult to follow, much less prove.
Also, from the New York Times Book Review, May 8, 1988, in a review of What they owed to the scandal sheets by Justin Kaplan :
He probes a strain of pre-Civil War popular litterature and culture he calls « subversive », as distinguished from the genteel, conventional and conformist. He shows the subvertive to have been a nurturing subsoil for the major writers, and, farther down the rabbit hole, an underworld of eroticism, bizarre fantasy and radical impulse that disturbed and darkened their imaginations.

Je traduis ce long morceau avec lequel perso je ne jouerai pas les lapins :

« Tomber dans le rabbithole », dans une situation, un épisode ou une série d’événements bizarres, surréalistes ou étranges. La phrase est le titre du premier chapitre d’Alice au pays des merveilles, le classique de 1865 de Lewis Carroll. Les aventures d’Alice commencent quand elle poursuit le Lapin Blanc jusque dans un large terrier de lapin, « sans se demander une seule fois comment diable elle pourrait bien en sortir ».
Elle continue dans ce trou comme dans un tunnel pendant un moment, et tombe d’un coup dans ce qui semble être un puits incroyablement profond. La chute est si lente qu’elle a le temps de regarder les images, les étagères et les buffets qui longent les parois. Après une longue chute elle tombe soudain au fond et c’est alors que son étrange aventure commence vraiment

J’aime bien l’idée d’avoir un livre pour m’expliquer les allusions culturelles qui m’échappent. Mais j’aurai trop peur d’avoir l’air bête au milieu de la conversation à feuilleter les pages pendant que les autres rient.

Je poursuis :

« L’expression est utilisée par William Plummer dans un article de People, du 29 juin 1991 :
Pendant 10 ans, pratiquement depuis cette nuit au Little Joe’s quand il tomba dans le rabbithole de l’addiction à la cocaïne, Steve Howe s’est efforcé de retrouver le niveau qu’il avait atteint avec les Dodgers au début des années 80′, quand il était un des meilleurs releveurs du circuit. »

Là y a une blague à faire entre le terrier du lapin blanc et ses narines, mais elle ne me vient pas. Je préfère poursuivre :

« Et par James Ridgeway dans le Village Voice du 15 octobre 1991 :
Comme n’importe quel journaliste d’investigation avalé par le rabbithole du scandale Iran-contra et de la SURPRISE D’OCTOBRE, Danny Casolaro est entré dans un monde de rancunes tacites et de suspicions larvées qu’il est souvent difficile de remonter, et plus encore de prouver.
Aussi, tiré du New York Times Book Review du 8 mai 1988, dans une critique de What they owed to the scandal sheets de Justin Kaplan :
Il explore un courant de la littérature et de la culture d’avant la Guerre Civile qu’il appelle « subversif », pour le distinguer du courant conformiste plus gentillet et respectueux des conventions. Il montre que le courant subversif a été un terreau fertile pour les plus grands écrivains et, s’aventurant plus loin dans le rabbithole, il y a trouvé tout un monde clandestin d’érotisme, de fantaisie bizarre et de pulsions violentes qui bouleversaient leur imagination et la rendait plus sombre. »

Bien bien bien, on a la drogue, sans passer par le Jefferson Airplaine, l’enquête dans laquelle on s’embourbe et nous laisse avec nos doutes, et tout un monde de découvertes tordues. Rien n’a changé en 30 ans, c’était internet déjà, sans les claviers. Et de 1999, date d’édition du dictionnaire, on remonte 10 ans plus loin, en 1988.
Peut-on descendre plus bas ?

On le peut. Mais d’abord, parce que la chute est lente et que j’ai le temps de feuilleter les livres sur les étagères alentour, j’aimerai évoquer rapidement le livre de 1996, Handwriting in America, a cultural history deTamara Plakins Thornton. Parce qu’elle dit là-dedans un truc qui est très proche du sens qu’on entend aujourd’hui donner à l’expression. Elle n’avait pas prévu d’étudier l’écriture manuscrite. Tu m’étonnes. C’est arrivé par accident, quand elle a trouvé un manuel du XVIIIe siècle qui conseillait aux marchants d’adopter une calligraphie qui traduise les valeurs et les qualités d’un bon marchant. L’autrice découvre que l’écriture n’est pas le reflet de la personnalité, comme elle le croyait, mais qu’il y a tout un monde dans lequel l’écriture manuscrite se contrefait. Le fake it till you make it des premiers coachs en auto-entreprise en somme. Et c’est comme ça qu’elle tombe dans le rabbithole et se lance dans sa drôle d’enquête. Image à l’appui :

Dans les années 70, parce que personne n’en doutait, on va chuter jusque là, les rabbitholes étaient moins érudits. En 1978, je trouve un manuel à l’attention des parents dont les enfants ont des troubles psychologiques : Help for your child, a parent’sguide to mental health services qui s’ouvre sur ces mots : « Les parents et les enfants qui bénéficient d’une aide en santé mentale se sentent parfois comme Alice quand elle tombe dans le rabbithole. Comme pour elle, chaque étape apporte son lot de perplexités. » En 1976, ce n’est pas la psychiatrie, c’est la drogue : dans Viva la différence, de Pénélope Ashe, un passage compare la prise de LSD à l’expérience d’Alice. Et le relisant, je me dis qu’on est pas très loin de ce que j’avais lu en 1996 dans les pages de The art of fiction writing, or how to fall down the rabbithole without really tryingQuel programme...


Je trouve aussi l’expression dans un livre sur l’apprentissage des sciences comme une « enquête continue » en 1973, dans un autre sur les dessous des grands empires médiatiques et économiques, Down the programmed rabbithole, d’Anthony Haden-guest, qui, au vu des snippets, a l’air juste dingue, mais je suis incapable de dire jusqu’à quel point il tire profit de l’expression. Enfin, en 1970, Damon Knight publie une enquête sur Claude Fort, un des premiers new-age bullshitters à employer la méthode du mille-feuille argumentatif et à noyer son monde sous une avalanche de faits surprenants. Cette noyade est l’objet du chapitre 7 : « down the rabbithole ». Il y indique comment il a exploré ce rabbithole pour y mettre de l’ordre et s’y retrouver. Ce serait passionnant si on pouvait lire ça en entier, rien que la première page me donne le vertige, je n’imagine pas le reste.

Arrivé là, mais arrivé où ? on peut se dire qu’on a fait une sacrée descente déjà : on a glissé sur près de 30 ans, on a bien eu le temps de regarder les livres sur les étagères pendant qu’on tombait, de fureter, de papillonner. Et de nous inquiéter : n’avons-nous pas là touché le fond déjà ? N’allons-nous pas traverser les siècles, les millénaires jusqu’à l’hadéen ?

Non. Pas encore. Et non, j’espère pas. On va se contenter pour l’instant d’une décennie supplémentaire. Nous voilà en 1961. Et c’est terrible. Robert Jay Lifton consacre un livre au lavage de cerveau et à lapsychologie du totalitarisme. Il prend l’exemple de la Chine, des prisonniers politiques enfermés dans les asiles : ils clament leur innocence, mais cela est lu comme un symptôme de leur maladie, et les autres patients sont là à les pousser à avouer leurs crimes, crimes qu’ils n’ont pas commis. « Le sentiment d’inversion totale de la réalité est celui qu’Alice éprouve après être tombée dans le rabbithole mais l’étrangeté de l’expérience rappelle surtout celle des héros de Kafka. » Par pitié me lancez pas sur Kafka.

L’humanité touche le fond, mais pas nous. Pas encore. 1958. Marjorie Grene écrit dans la préface à son Introduction à l’existentialisme un passage pour expliquer l’absence de chapitre consacré à Heidegger dans la première édition :

« Finalement, je n’ai pas, quand j’ai écrit ce livre, affronté l’ontologie de Heidegger. Je ne pourrai suivre son argument sur l’Être, j’avais dit alors, qu’à la manière dont on poursuivrait Alice au fond du rabbithole. C’était pas très courageux. Depuis j’ai fait de mon mieux pour trouver mon chemin dans cet abominable pays des merveilles, et c’est un monde désolé, hideux et pratiquement vide. »

Le Heidegger-bashing, ça me fait toujours plaisir. Moins d’un siècle sépare Alice et Marjorie. On touche au but. J’imagine qu’il y aura toujours un écart, entre ce qu’on peut trouver et la sortie du livre, que l’expression n’a pas été un hit immédiat, mais je me demande jusqu’à quel point on va pouvoir le réduire. Jusqu’aux dimensions d’un trou de souris peut-être ?

Plus de suspens. L’écart, je le réduis à 70 ans. Sacrée souris ! En juin 1935, dans les pages de la revue Fortune, l’article And all because they’re smart est la véritable merveille que j’espérais atteindre en faisant toutes ces recherches. On est là dans le rabbithole du business de la radio, l’article étant écrit pour expliquer comment la Columbia Broadcast System (CBS) a pu faire près de 20 millions de bénéfice et étendre son réseau d’antenne comme aucune autre station. Le passage qui nous intéresse est malin, alors je traduis vite fait :

« Pour l’investisseur non initié ça semble être le business le plus dingue au monde. Tombé dans le rabbithole du studio de radiodiffusion, il se retrouve dans un pays peuplé de chapeliers fous et de cavaliers blancs, qui vendent du temps, une denrée invisible, à des êtres fictifs appelées corporations afin des les aider à influencer une audience que personne ne peut voir. C’est un business, on pourrait dire, qui commence avec rien et finit nulle part, et pourtant à l’arrivée ça rapporte 73 millions de dollars par an aux 600 diffuseurs américains qui toucheraient plus de 20 millions de postes radio et donc entre 55 et 65 millions d’auditeurs. »

Rien que ça.

En 1935, un journaliste américain tombe dans le rabbithole de la radio parce que c’est trop bizarre de faire autant d’argent en faisant ce qu’on connaît bien aujourd’hui, à savoir vendre du temps de cerveau disponible à Coca-Coca, mais qui à l’époque est une absolue nouveauté. Et près d’un siècle plus tard, alors que la radio, toujours bien vivante, rapporte nettement moins, qu’elle reste encore, dans plusieurs de ses applications pourtant presque entièrement abandonnées, en place presque de manière fantomatique, FeldUp s’intéresse à la radio non comme moyen de s’enrichir, mais comme rétrotech cheloue, comme une technologie mystérieuse, vestige d’une époque révolue, bizarre, un peu inquiétante, utilisée par quelques nostalgiques, de rares explorateurs et … des espions. Le finding 103/104 est la réplique lointaine de cet article. Sa sombre conclusion.

Tout était noir au dessus de sa tête

Peut-on remonter plus loin ? Ouais, sans doute. Mais je m’arrête là. D’abord, parce que j’aime l’idée que le premier rabbithole soit un rabbithole technologique. Sur la radio. La technologie de pointe à l’époque. Et aujourd’hui, pour parler de ce qui concerne la nouvelle techno de pointe, on parle toujours de rabbitholes. Y a une constante, l’émerveillement s’exprime toujours par des mots d’enfants, les mêmes mots d’enfants, ceux que Lewis Carroll avait mis dans la bouche de son Alice. Ça donne une origine technologique, mais surtout nostalgique au truc, et un peu sombre, comme si on avait besoin de se frotter à la pointe, à ce qui échappe, à ce qui inquiète, pour retrouver des émotions et des frissons perdus depuis longtemps. Internet est notre réplique de la radio, et la radio était la réplique lucrative du livre pour enfant. Et tout ça vibre, tremble et craque. Et nous engouffre dans des histoires pas possibles dont on sort difficilement, et pas toujours indemme. Moi, mon rabbithole, ce n’est qu’une citation de merde, alors ça va, mais vous ? C’est quoi votre rabbithole ? Et comment vous vous en sortez ?


Mais je m’arrête là surtout parce que merde, je viens de faire très exactement ce que je ne voulais pas faire : je me sacrifie, moi et mon plaisir, à jouer les archivistes de l’usage du mot pour en dégager un vague sens. Et je vous jure que c’était un calvaire. Et je sens bien que ce calvaire n’a pas porté les fruits qu’il devait porter. Mais maintenant que c’est fait, allons y. Essayons d’en tirer une conclusion. J’ai laissé de côté une quantité AHURISSANTE de références, qui me semblaient anecdotiques, qui l’étaient peut-être, mais enfin, d’autres sans doute trouveraient des trésors dans ce que j’ai rejeté. Alors amusez-vous. Faites pareil, trouvez des dingueries, remontez plus loin que je ne l’ai fait. Creusez jusqu’en 1865.

Ce que je retiens pour l’instant, c’est que pour l’essentiel, ce qui compte dans l’expression, ce n’est pas la chute dans le terrier, dans le puits, c’est le pays des merveilles qui est derrière, avec sa logique bizarre, ses étrangetés, ses personnages hauts en couleur, avec ce monde qu’on ne soupçonnait pas, qui nous dépasse et dans lequel on s’efforce de sortir (la drogue, l’univers concentrationnaire chinois), ou de s’y repérer afin de comprendre ce qui se passe et comment (l’enquête sur Claude Fort, l’article sur la radio) ou pourquoi (l’essai sur l’écriture manuscrite). Très peu évoquent la chute en elle-même, encore moins ce qui y mène (le lapin). Et c’est dommage.

Surtout, le rabbithole est le rappel que, pour peu qu’on y regarde, il y a des portions du réel et de l’activité humaine qui nous laissent perplexes et démunis, ou joyeusement dépaysés et qui méritent d’être découverts et mieux compris, mieux analysés. Là dessus on est tous d’accord. Mais on est loin tout de même de comprendre par là exactement ce qu’est un rabbithole, pour nous, aujourd’hui. Ce qui devrait suffire à prouver la nécessité d’un vrai effort de définition. D’un effort philosophique. Conceptuel. Et cet effort, c’est celui que je me propose. Mettez ça sur mon complexe de Jésus-Christ. Mais remarquez bien, cette note le montre, qu’il ne faudra pas venir me tomber dessus après si vous n’êtes pas d’accord.

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