mercredi 22 juillet 2026

Que faire ? (DTRH10)

 (11 juin 2024) Qu’est-ce qu’on vient de voir, sérieux? J’essaye de réunir mes idées mais j’ai du mal. Beaucoup de mal. Qu’est-ce qu’on vient de voir ? De vivre ? Tout ça aurait dû être simple, très simple. Surtout rapide. Surtout drôle. J’ai un peu perdu l’envie de rire, j’aurai plutôt envie de fuir. Fuir les conclusions qui s’imposent, qu’il faut bien exposer, avec les questions en suspens. Non pas des questions qui resteraient sans réponse malgré l’enquête. J’ai répondu à tout : l’origine est perdue, l’ampleur est sans limite, Carfantan est connu, le texte pue la haine. Mais les questions nombreuses, graves, qui naissent de cette enquête que je crois finie.

On a un texte qui depuis 10 ans fait l’unanimité sur internet. Tout le monde en est fou de cette citation. Au point de la diffuser plusieurs fois, plein de fois, sans jamais s’en lasser. Au point de se méprendre, le plus souvent, complètement à son sujet. De manière inexplicable, quand elle est attribuée à Huxley. De manière excusable souvent, quand elle l’est à Anders. Mais ce texte dont tout le monde raffole est trop proche des Protocoles des sages de Sion pour que cela ne doive pas nous alerter. Et qu’on ne me dise pas qu’en dépit de ces parallèles incontestables, la citation semble dire quelque-chose de vrai sur le monde, sans quoi elle n’aurait pas reçu une telle approbation. Cela je ne peux pas l’entendre, ou alors il faut en tirer toutes les conséquences :

Si vous trouvez cette citation intéressante, si vous êtes d’accord avec elle, si elle vous semble dire quelque-chose de vrai et de juste, allez-y, mais allez jusqu’au bout de votre idée : dites que les Protocoles des sages de Sion est un texte intéressant, avec lequel vous êtes d’accord, qui vous semble dire quelque-chose de vrai et de juste. Et puisque vous êtes d’accord avec les Protocoles, acceptez d’aller au bout de votre idée. Acceptez de dire que vous pensez que les juifs tentent de dominer le monde.

Mais n’allez plus aimer cette citation tout en récusant son fond nauséabond. On ne peut pas tenir les deux positions. Plus maintenant, plus devant moi.

Que penser donc de ceux qui l’ont propagée sans savoir ? Les Mélanchon, les Denis Robert, les Dorna, les Goguel d’Allondans, les très nombreux internautes et auteurs qui l’ont diffusée sans savoir, sans se douter, sans chercher ? Les profs, les proviseurs, les écrivains, les éditeurs, les équipes éditoriales, qui ont tous participé à sa légitimation ? Sans haine ni arrière pensée ? Il va falloir qu’ils corrigent. Ils va falloir qu’ils expliquent, qu’ils nous aident à comprendre. Comment une telle chose est possible. Comment, un siècle après les Protocoles, son résumé jouit d’une popularité sans limite.

Une popularité qui, sans que je sache à quoi elle tient, manifeste ce que j’envisage comme étant un antisémitisme subliminal, un complotisme subliminal, diffusé sans qu’on s’en rende compte dans nos mèmes, nos jeux, nos histoires peut-être aussi, en tout cas dans notre vie numérique. Un antisémitisme qui s’installe, un complotisme qui s’installe, toujours sous le seuil de conscience, à peine perceptible. Et qu’arrivera-t-il quand il passera enfin le seuil de conscience ? Il faut que ce soit avec cette enquête, il faut que ce soit avec des questions et pas avec des pierres, avec des inquiétudes et pas avec des procès. Il faut qu’on fasse quelque-chose de, et contre, cette fichue citation. Avant qu’elle fasse quelque-chose de nous.


Aussi délirante qu’elle soit, je n’ai pas abandonné mon hypothèse. C’est pour le moment la meilleure que j’ai. Cette citation est un toxoplasme, et nous sommes son véhicule. Sa véritable cible devrait être claire maintenant. Et je dis bien que c’est la cible de la citation en tant que phénomène internet, en tant que mème, il faudrait voir, peut-être est-ce le mème politique français le plus relayé, peut-être est-ce le premier d’envergure. En tant que phénomène, sa cible est claire maintenant. Mais en tant que phénomène, ce texte n’a plus grand chose à voir avec son véritable auteur. Car enfin, si tout ce que j’ai avancé tient la route, le complotisme et les idées politiques de Carfantan ne sont pas en jeux. Les nôtres par contre ….

Alors, sommes-nous tous devenus complotistes sans le savoir, sans le manifester encore, et pire que ça, ou bien sommes-nous juste les véhicules d’un texte qui entretient une haine larvée, destinée à passer par tous dans l’espoir de trouver ses véritables cibles, ceux et celles qui peuvent être convaincus, chez qui la haine passera le seuil de conscience, qui agiront en conséquence ? Peut-on vraiment accorder ainsi une volonté à une phrase, à un texte, à un phénomène de transmission ? N’est-ce pas sombrer dans une pensée magique qui considère que les mots sont porteurs de volonté et ont des effets puissants à distance ? Je préférerai pouvoir abandonner ces visions délirantes au profit d’explications plus rationnelles ; mais faut qu’on me les donne ces explications. Je les veux. Je les attends.

D’autres questions par contre, très prosaïques, se sont imposées à moi à l’issue de mes recherches.

La première concerne le statut et l’usage des citations. Il est clair que pour beaucoup la citation vaut œuvre et pensée. Beaucoup m’ont fait cette réponse que la citation encapsule la pensée d’un auteur et permet de s’en saisir. On a vu le résultat... Mais je crois que ça c’est qu’une rationalisation, qu’il y a quelque-chose de plus sombre et inavouable dans le fétichisme de la citation que beaucoup partagent. L’effet d’intimidation et de sidération. L’intimidation d’une part parce que l’on croit à tort qu’un type qui est capable de citer Voltaire, Anders ou Hugo est un type qui connaît Voltaire, Anders, Hugo. Quand je crois, le plus souvent, qu'il connaît juste une citation qu’il ne maîtrise pas. Qu’il exploite et utilise. Pour intimider. Pour sidérer. Parce que certaines sont impressionnantes, si impressionnantes qu’on ne sait pas quoi leur répondre et puis répondre à Günther Anders ? N’est-ce pas présomptueux ? Alors on ne répond pas. On ferme sa gueule. Et l’imposture gagne.

Mais cette imposture qui fait système elle est apprise, forcément, elle est une méthode inculquée, forcément, sans quoi ça ne marcherait pas si bien. Alors il faut mettre au jour ces habitudes d’apprentissage. J’ai envie de savoir le statut qui est donné aux citations dans les prépa, dans les grandes écoles, à la fac. On doit savoir pour mieux comprendre toute cette fichue histoire.

Liée à cette première, il y a manifestement des questions à poser à certains sur leur éthique de travail (je pense à Bidar), mais plus généralement sur leur méthode de travail. Comment Andrevon se retrouve-t-il avec cette citation qu’il croit d’Huxley sur son bureau ? N’a-t-il pas Huxley sur ses étagères ? Pareil Bidar ? Pourquoi des auteurs par ailleurs sérieux (là je ne pense pas à Bidar) se sentent-ils obligés de poser une citation qu’ils ne maîtrisent pas pour clore un texte ou un article ? Est-ce par peur que l’article ne soit pas bon ou une stupidité qu’on leur a inculquée et dont ils n’arrivent pas à se défaire ? Comment conçoivent-ils et s’organisent-ils pour aboutir à des textes qui sont fautifs à ce point alors qu’ils ne pensent pas un seul instant mal faire ?

Il doit bien y avoir des travaux de réalisés, je sais pas, de sociologie, sur le travail intellectuel en train de se faire. Où sont les travaux, quels sont les travaux qui pourront éclairer ce qu’on a vu ?

La troisième concerne les spiritualités orientales et le new-age, comme pentes glissantes vers le complotisme et la haine, ce qui, je crois, de plus en plus, est bien documenté. Mais il y a des mécanismes que j’aimerai bien connaître. Est-ce que ça tient aux éléments portés par ces croyances ? Est-ce que ça tient à la sociologie de ceux qui les partagent, aux rencontres que l’on fait avec les autres croyants, qui, possédant par ailleurs des idées dangereuses, nous entraînent de leur côté malgré nous, est-ce que ça tient aux pratiques qui se greffent autour ou au fait qu’historiquement, beaucoup d’anciens nazis ont investi ce domaine et l’ont utilisé pour faire porter leurs idées ? Est-ce que du coup, le new-age est intimement nazi et nazi sans retour ?

Enfin, mais là aussi je crois c’est très documenté, toute cette histoire met en jeu notre liberté, plutôt notre absence de liberté sur internet et notre profonde dégradation. Sur internet, nous sommes des opérateurs de textes. Nous les likons, nous les commentons, nous les partageons. C’est la seule chose que les textes nous demandent. Ils n’ont pas besoin d’être compris, d’être lus, ils ont besoin de circuler et pour cela, de nous. Moi ça m’inquiète, un monde de textes que plus personne ne comprend faute d’être incités à les lire. Ça donne cette foutue citation, sur facebook, sur internet, dans les revues de sciences humaines, dans les éditoriaux des journaux, en déclaration d’intention des élus locaux, en devoir de collège, en discours de remise de diplômes. Parce que tous, tous, ont d’abord pris ce putain de texte sur internet et ne l’ont pas lu.

Sans quoi ils auraient vu comme moi ce qu’il y avait à y voir.

J’ai plein de questions vous voyez. J’ai aucune réponse.

Si vous vous les avez, vous avez l’occasion rêvée de partager quelque-chose de plus intéressant qu’une fausse citation d’Anders.

Alors par pitié, n’hésitez pas.

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