La philo au lycée est en pleine
mutation. Sauce Cronenberg. Mi-philo mi-français fondus ensemble
dans une monstruosité génétique informe. Humanités poids-mouche,
clash poids lourd entre les profs qui défendent comme ils peuvent
l'idée, élevée, qu'ils se font de l'éducation contre la vision
néolibérale du gouvernement. Je vais pas prendre parti là-dedans
j'en profite juste pour parler du programme qu'on abandonne, qui
certes a des défauts, mes anciens collègues n'hésitent jamais à
le dire, mais qui a surtout des qualités. Des qualités narratives
en quelques sortes, qui lui confèrent une grande élégance. Genre
grande dame habillée de mots.
Voilà comment je le vois :
Particulier
Universel
Universel
LA RAISON ET LE REEL
Collectif
LA CULTURE
LA POLITIQUE
Individuel
LE SUJET
LA MORALE
Ce programme c'était une sorte de
Roman de formation à l'allemande, un voyage qui mène du sujet à la
morale. Mais on le voit bien ici, morale et sujet c'est un peu le
même bonhomme. On en revient toujours à soi comme on dit. On
tourne en rond quoi, aucun intérêt, nul. Comme disaient les romains
dans ce palindrome qui tourne en rond lui-même, on tourne en rond
dans la nuit et on se consume dans les flammes. L'enfer quoi.
Affreux. Inutile, vain, stupide.
Que non ! Allez donc dire ça aux
athlètes qui font leur tour de piste, qu'ils sont que des couillons
d'avoir couru comme ça, pour revenir à leur point de départ.
Qu'ils avaient qu'à s'asseoir. Ils y gagnent, au delà de la
compétition, à l'entraînement, ils y gagnent en endurance, en
vitesse, ils se dépassent et ainsi trouvent le moyen d'être plus
que ce qu'ils étaient, d'être meilleurs. Pour eux, c'est question
de performance. Pour nous, en philo, c'est autre chose, mais au fond,
on tourne en rond pour devenir un meilleur soi-même. Plus moral,
plus juste, surtout plus attentif. C'est le cœur du truc, vraiment.
In girum imus nocte et consumimur igni, c'est beau justement parce
que ça tourne et qu'au « gni » on ressort tout éclairé.
Et même les manèges qui ne font que nous faire tourner en rond les
uns derrière les autres on les aime, on les apprécie, on dépense
des fortunes là-dedans parce que finalement on en retire quelque
chose. Enfin je veux bien le croire, moi j'ai jamais aimé ça les
manèges mais je reconnais qu'il y a un plaisir enfantin dans le fait
de tourner sur soi-même à s'en donner le tournis, la tête sur un
bâton ou levé vers le ciel, qu'on doit bien retrouver dans toutes
les sociétés. La philosophie n'est rien d'autre que ce jeu, élevé
aux derniers raffinements de l'esprit. Et c'est beau. Beau comme un
double rainbow.
Plus prosaïquement, on part du sujet.
Du premier type venu enfermé dans sa particularité. Je dis bien
enfermé parce qu'au départ on se vit comme unique réalité, on ne
fait pas tout de suite la différence entre soi et le reste du monde,
qu'on ne perçoit de toute façon qu'à peine. Le nouveau-né
hallucine le sein qui le nourrit plus qu'il ne le perçoit. Il
s'identifie à tout, puis à tout ce qui lui apporte du plaisir, à
tout ce qui est bon et bien, et rejette comme extérieure toute
source de souffrance. Même la faim. Gros problème de catégories
mais passons. Ce stade du développement n'est pas si éloigné de la
mentalité de certains narcissiques, qui savent tout mieux que tout
le monde, qui à les écouter incarneraient à eux-seul tout ce qu'il
y a de beau et de bon et de sain et de merveilleux dans le monde.
Mais on est tous un peu comme ça remarquez. L'effet Dunning-Kruger
d'ailleurs nous le dit bien : moins on en sait, plus on croit
savoir et plus on a tendance à se la jouer supérieur. Comme un
pov'môme. Comme Lil Wayne avec son solo de guitare et Lucky
monologuant dans En Attendant Godot.
C'est cette suffisance du sujet, qui
métaphysiquement s'enfle jusqu'au solipsisme, cette conviction que
le contenu de la conscience est le tout de la réalité vraie, qu'il
faut briser. L'inconscient (on n'est pas même ce que l'on croit
être), le désir (on ne se suffit pas à soi-même), autrui (c'est
par le regard de l'autre que l'on peut espérer être quoi que ce
soit), le temps (à la fin on va tous mourir et il n'en restera rien,
on pèse pas bien lourd), toutes notions rattachées au Sujet, sont
là pour ruiner les prétentions puériles de l'individu.
Dans ce naufrage on s'affole, agrippant
tout ce qu'on peut. On trouve la culture comme planche de salut et on
s'y accroche pour pas se noyer. Voyez, on croit tous au même dieu
(religion), on a les mêmes habitudes, les mêmes manières de faire
(technique), on parle d'un même langage des mêmes solos de guitare
de Lil Wayne (l'art), on appartient à un truc, grand et solide, qui
crache des lumières dans le ciel le 14 juillet mais là encore ça
ne tient pas deux secondes. Faut en rabattre à la prétention de sa
culture à être l'optimum auquel l'humanité doit aspirer. Larguer
les amarres loin de tout ça. Alors on se rejette vers plus solide,
plus vaste, peu susceptible de dérive. Le réel tel quel, les choses
sans jugement acceptées telles qu'elles sont. C'est l'idéal de la
raison en tout cas : dire le réel tel qu'il est. La
contemplation de la nature, de ses régularités et de ses lois,
qu'elles nous plaisent ou non.
Tout corps plongé dans un liquide
ressort mouillé. Toute baleine tombant du ciel d'une hauteur de
plusieurs kilomètres arrive nécessairement aux mêmes conclusions
que Descartes. Ce genre de lois.
Ça est, donc je dois l'accepter. Bruce
Baghemil nous montre qu'au moins 450 espèces animales ont des
rapports homosexuels, ce qui ne remet pas en cause la survie des
espèces concernées. Donc on doit s'y faire quitte à bouffer son
chapeau: ça ne peut pas être contre-nature et ce qui est dans la
nature il faut l'accepter.
Là on entre dans le subtile, mais
c'est ce programme était le bébé de Kantiens, alors il y a du Kant
partout en sous-texte, mais c'est là contemplation de ces lois
immuables qui selon kant servent de modèle ou plutôt d'incitation
aux lois que l'on va établir entre les hommes. La nature tend à
l'équilibre, construit des écosystèmes où les espèces s'assurent
par leur action une survie mutuelle et ordonnée, et cet équilibre
est recherché au niveau collectif par la politique, au niveau
individuel par la morale. La législation politique étant le pont
entre les lois naturelles et l'étique personnelle. On rejoue ainsi
les niveaux déjà traversés, mais non plus pour les ravager, pour
les naufrager, mais pour les reconstruire sur des bases concertées,
afin d'en limiter les effets négatifs et d'en renforcer les bons
aspects. Espérons-nous afin d'être heureux et de le rester, de le rester plus longtemps en tout cas que lorsqu'on cherchait aveuglément à s'étendre aux dimensions de l'univers et à n'être plein que de soi-même. Pour ça que le programme, arrivé à la Morale, derrière le Devoir met côte à côte la Liberté et le Bonheur. Vous me direz, quand on voit la politique qu'on se paye, ne
serait-ce qu'en terme d'éducation, quand on voit la diplomatie menée
par des va-t-en-guerre hystériques, on est loin du compte. Sans parler du reste. Que tout ça
c'est que du vent. Bah oui mais, justement, c'est parce qu'on manque de
philosophie tout ça, parce qu'on n'a pas assez suivi les cours en
terminale. Et comme ce programme est caduque maintenant, je vais
m'autoriser une petite toquade, je vais refaire mes cours ici, les
livrer au public pour l'édification des esprits. Et pour m'occuper
le temps. Surtout pour m'occuper le temps.
Oui attendons une minute, le temps de
savoir exactement ce que l'on fait ici. Non pas que ça nous sera
particulièrement utile pour savoir si Dieu peut faire du Catch sans
perdre sa perfection, ou même se présenter à la Nouvelle-Orléans
dans un costume de dalmatien. On ne va pas tellement passer en revue
les idées que l'on s'est fait de Dieu, délirantes ou sérieuses et
les rattacher aux formes de l'imaginaire précédemment listées. Je
doute même que cela soit si intéressant : je n'ai jamais
vraiment eu l'esprit catalogue. Seul l'imaginaire science-fictionnel
m'intéresse. Donc après quelques observations sur le Dieu
merveilleux et le dieu fantastique, ce qui va m'intéresser surtout,
c'est de répondre à ces deux questions :
Bien sûr, dira-t-on, tout cela dépend
de l'idée que l'on se fait de Dieu. Mais pour ces petits articles,
en fait, tout dépend de l'idée que l'époque, la technologie, nos
connaissances sur le monde, etc. nous amènent à nous faire de Dieu.
Et remarquons qu'ici on parle bien de Dieu, au singulier majuscule,
donc exit les paganismes en tout genre, même si, j'avoue qu'avec
l'hypothèse Gaïa d'une part, le néopaganisme, ce culturalisme
européen ethnocentriste d'autre part, il y aurait de quoi développer
autour d'un imaginaire païen contemporain. Même s'il n'y a que
Gaïa, hypothèse écologiste, qui soit en lien avec l'évolution de
nos connaissances.
Dieu du merveilleux et des miracles
Essayons de distinguer, pour des
questions de clarté, entre la nature de Dieu et les actions de Dieu,
entre l'idée que l'on s'en fait et la manière dont il agit dans
notre monde, voire notre vie.
Ce Dieu du merveilleux est évidemment
celui que l'on « connaît », celui de la bible et que
2000 ans de théologie, pointue ou populaire, nous ont rendu
familier. Sa définition la plus sobre est sans doute celle de
Leibniz : Dieu est l'être qui possède toutes les perfections à
leur plus haut degré de perfection. En lui donc, tout est qualité,
rien n'est défaut ; concept de Dieu plus que parfait, garanti
sans gras. Comme moi quoi.
Superlatif incarné, Dieu est
omnipotent : il peut tout, est tout puissant. Cette omnipotence
se manifeste dans le fait qu'il est créateur, non seulement de
l'homme et du monde, mais aussi de Lui-même par la seule force de sa
propre définition. Les philosophes appellent ça être « cause
de soi ». Étant cause de lui-même, il est ce qui est sans
commencement ni fin : hors du temps, donc éternel. Omniprésent
parce qu'infini il est partout, il sait tout parce qu'omniscient.
Rajoutons qu'il est suprêmement bon et infaillible et nous aurons là
déjà une assez bonne idée de ce qu'il est.
L'action de Dieu porte un nom qui est
déjà tout un programme : le miracle. Le miracle est l'action
particulière de Dieu qui transgresse le cours naturel des choses,
les lois générales du monde. Il les réalise soit lui-même, soit
par l'entremise d'un prophète et face à eux nous n'avons plus qu'à
dire avec Tertullien : « j'y crois parce que ça n'a pas
de sens ; c'est certain parce que c'est impossible ».
Marie a un enfant en étant vierge, le Christ ressuscite après trois
jours sans sentir le pâté, Tertullien. Des nourritures célestes
tombent du ciel au milieu du désert pour nourrir le peuple élu qui
se désespère, Tertullien. Jonas se fait avaler par un gros poisson
et recracher entier quand enfin il décide de faire ce que Dieu lui a
demandé ? Tertullien. On pourrait continuer longtemps comme
cela.
On rétorquera : tout ça c'est vieux, c'est dans la Bible. Mais pour nous aujourd'hui ? Pour nous aujourd'hui, il y a les miracles reconnus du pape Jean-Paul II, qui ouvrent à sa canonisation. Il aurait soigné une maladie incurable. Mais on sait bien que c'est là un geste politique plus que de foi. Un autre type de miracle est l'apparition divine, comme à Lourdes pour Soubirous. On appelle cela la "théophanie". Bien sûr, Dieu infini ne peut pas apparaître tel quel, il se manifeste parfois comme une voix, ou par un rêve, il apparaît sous une forme dérivée, le Christ ou la Vierge, qui viennent le représenter, même et y compris sur une tartine de pain toasté. Cela sans doute pour se rappeler à notre bon souvenir.
Mais le miracle, même s'il est extraordinaire par définition, n'est pas toujours contre-nature et Dieu se livre aussi à des activités ordinaires, c'est-à-dire qui découlent plus ou moins de sa nature: il observe, il juge, il punit.
Omniscient et ubiquitaire (qui est
présent partout), il voit toutes nos actions,
même les plus cachées, connaît toutes nos pensées, même les plus
intimes, mêmes celles que l'on se cache à soi-même. D'où les
menaces métaphysiques dont s'arment les mères chrétiennes et les
angoisses profondes dont elles accablent leurs enfants : tout
mal que l'on commet, en action, en pensée, en parole, Dieu en prend
connaissance, lui qui nous observe en permanence, et s'appuiera
dessus pour nous juger. Jugement, équitable nécessairement puisque
Dieu est à la fois infaillible et suprêmement bon, qu'on aurait
tort de rejeter toujours aux calendes grecques : le jugement
dernier n'est pas le seul jugement.
En effet, Dieu
juge en permanence et punit en continu. D'abord évidemment part par
les lois naturelles et générales. Qui se livre au péché se voue à
une existence d'excès qui portent en eux leur propre punition :
le gourmand, plutôt goinfre que gourmet, se promet maux de ventre en
pagaille ; la luxure fait succéder à l'extase le taedius
vitae, le dégoût de la vie, qui saisit celui qui, comblé de
plaisirs, ne désire plus rien. Mais Dieu punit aussi de manière
extraordinaire, miraculeuse. Ainsi, déjà, du déluge :
« L'éternel
vit que la méchanceté des hommes était grande sur la terre, et que
toutes les pensées de leur cœur se portaient chaque jour uniquement
vers le mal. L'éternel se repentit d'avoir fait l'homme sur la
terre, et il fut affligé en son cœur. Et l'éternel dit :
J'exterminerai de la face de la terre l'homme que j'ai créé, depuis
l'homme jusqu'au bétail, aux reptiles et aux oiseaux du ciel ;
car je me repens de les avoir faits. »Et voilà comment
en quelques phrases on ruine et l'infaillibilité divine et sa
bonté : punir les oiseaux des actions des hommes est tout sauf
juste …
Ce déluge est le
premier d'un grand nombre de catastrophes qui, loin d'être
naturelles, sont plutôt des miracles destinés à punir nos méfaits.
Ainsi du tremblement de terre de Lisbonne en 1755. Pour beaucoup,
c'était certain que Dieu avait puni Lisbonne, mais pour ce qu'il en
est des raisons …. à Lisbonne on pensait que c'était à cause
d'une trop grande tolérance envers les hérétiques (entendez :
les étrangers) ; en Allemagne, on pensait que c'était parce
que les Portugais vénèrent trop les idoles et les saints. Plus
proche de nous, les télévangélistes américains qui depuis Reagan
font leur beurre de l'apocalypse à venir, voyaient dans le sida lapunition divine de l'homosexualité et dans l'ouragan Katrina celledu jazz et de la prostitution.
Quiconque possède ces mêmes qualités
et agit de la même manière que Dieu est Dieu. C'est ce que l'on
peut tirer de la lecture du numéro 53 de Batman (segment Cold Days)
Dans ce segment, Batman est à cran.
Son projet de mariage avec catwoman ayant avorté, il s'est passé
les nerfs sur un Victor Fries qui n'avait rien fait pour mériter ça.
Afin de réparer sa faute, Bruce Wayne participe au jury lors du
procès Fries avec l'intention claire de le disculper. S'ensuit une
reprise de 12 hommes en colère dans laquelle, seul contre tous,
Wayne va s'efforcer de faire naître un doute raisonnable dans
l'esprit des autres jurés, au départ persuadés de la culpabilité
d'un Mister Freeze habitué aux sales coups. Un de ses arguments les
plus forts est que les citoyens de Gotham prêtent à Batman
certaines des qualités et actions de Dieu, le traitent comme un
Dieu. Tous lui doivent la vie, il est infaillible, son jugement est
sans appel, son statut de « plus grand détective du monde »
le rapproche de l'omniscience, il punit les criminels, protège les
justes. Enfin, il est au dessus de nous, « above », au
ciel, sur les toits.
Batman, donc, c'est Dieu. Comme est
Dieu quiconque possède un de ces traits divins.
Dieu et fantastique
On voit très rapidement à quel point
le dogmatisme est une impasse. Quand il est question de la nature de
Dieu, de ses qualités, les contradictions ne manquent pas entre ce
qu'on en dit (il est infaillible) et ce qu'en dit la Bible (il se
repent d'avoir créé l'homme). De même quand il est question de ses
actions : admettons qu'il ait décidé de détruire Lisbonne en
1755. Pour quelle raison ? Pourquoi Lisbonne et pas une autre
ville ? Les certitudes ne résistent pas longtemps au doute et
c'est du doute que les conceptions fantastiques naissent, d'un doute
qui ne détruit pas encore l'objet en question, mais le maintient
paradoxalement.
Du côté de la nature de Dieu, on peut
considérer comme tenant d'un imaginaire fantastique l'approche qu'en
donne la théologie négative. Celle-ci résulte en effet d'une
réelle volonté de tirer les justes conséquences de la nature
infinie de Dieu.
Pour notre entendement limité, Dieu
est un scandale logique de la même nature que la porte de l'atelier
de Duchamp. On peut vouloir réduire ce scandale par un dogmatisme
crispé, mais pour écarter les doutes, il faut toute la malhonnêteté
d'un télévangéliste américain, toute la bêtise désespérée de
ses ouailles ou le fanatisme le plus criminogène. Le plus rationnel
reste encore de dire que Dieu nous dépasse et que malgré tous nos
efforts, nous ne pourrons jamais rien en dire.
Ainsi, pour Nicolas de Cues, Dieu est
un inconnaissable absolu dans lequel les opposés se réunissent et
cessent de s'opposer. C'est pourquoi « Dieu dépasse à plus
forte raison toute dénomination », parce que nommer, c'est relever une qualité en niant son
contraire. Ce qui est contraire à l'essence de Dieu, dont on ne peut
dire qu'une seule chose : qu'il est infini, il réunit donc
en lui ces couples d'opposition que le langage produit. Ainsi, « si tu dis que Dieu est vérité,
tu tombes dans le mensonge ; si tu dis qu'il est vertu, dans le
vice ». Mais il serait tout aussi faux de dire qu'il est vice
ou mensonge ! On ne peut donc absolument pas connaître ce qu'il
est ni rien comprendre de ce qu'il fait. Définition radicale : Dieu est l'être dont on ne peut pas parler.
Citons, pour le sport, Denys l'Aréopagite :
on doit lui (= la nature divine) attribuer et affirmer
d’elle ce qu’il y a de positif dans les êtres, puisqu’elle en
est la cause ; ou mieux encore, le nier radicalement,
puisqu’elle leur est infiniment supérieure ; tandis encore
qu’ici la négation ne contredit pas l’affirmation et que
cette nature suprême s’élève au-dessus de tout, au-dessus de
toute négation comme de toute affirmation. Délivrée du monde sensible et du
monde intellectuel, l’âme entre dans la mystérieuse obscurité
d’une sainte ignorance, et, renonçant à toute donnée
scientifique, elle se perd en celui qui ne peut être ni vu ni
saisi ; tout entière à ce souverain objet, sans appartenir à
elle-même ni à d’autres ; unie à l’inconnu par la
plus noble portion d’elle-même, et en raison de son renoncement à
la science ; enfin, puisant dans cette ignorance absolue une
connaissance que l’entendement ne saurait conquérir. Il n’y a en lui ni parole, ni
nom, ni science ; il n’est point ténèbres, ni lumière,
erreur, ni vérité. On ne doit faire de lui ni affirmation, ni
négation absolue ; et en affirmant, ou en niant les choses qui
lui sont inférieures, nous ne saurions l’affirmer ou le nier
lui-même, parce que cette parfaite et unique cause des êtres
surpasse toutes les affirmations, et que celui qui est pleinement
indépendant, et supérieur au reste des êtres, surpasse toutes nos
négations.
Ici les paradoxes abondent, ce qui
n'est pas pour nous surprendre. Ce qui nous ennuie est qu'il nous invite à
l'ignorance, à renoncer à toute donnée scientifique. Seulement,
nouveau paradoxe, c'est dans cet abandon que l'on a une chance de
connaître Dieu. Celui qui cherche à connaître Dieu, ou chez Jean
Chrysostome, à en connaître les projets, se destine à échouer.
Celui au contraire qui remplace toute connaissance par la foi
s'assure une chance de connaître Dieu et ses projets. On se retrouve
ici—versant sombre, dans l'univers de Kafka, souvent comparé à la
théologie négative. Chez Kafka, on sait que Dieu agit dans le
monde, mais rien ne nous permet de savoir comment ; qu'il attend
quelque chose de nous, mais personne ne peut nous dire quoi.
L'apologue de la loi, à la fin du Procès, semble nous dire que ces
questions sont superflues, que demander, chercher à savoir, auprès
d'une autorité légitime, l'avocat, le juge, le gardien de la porte
est inutile : il suffit d'avoir foi et d'avancer, ce faisant,
seulement, on suit la volonté de Dieu. Or si on peut suivre sa
volonté, c'est bien que quelque part on la connaît.
Sur un versant
plus lumineux, on a les dialogues entre Docteur Strange et Tony Stark
dans leur lutte contre Thanos. Strange devient un peu comme le Dieu
de Leibniz. Omniscient. Il voit l'infinité des mondes possibles et
choisit le meilleur d'entre eux, le seul où ils arrivent à battre
Thanos. Seulement, dans ce monde-ci, Stark doit mourir. Lorsque ce
dernier demande à Strange ce qui doit se passer, Strange lui répond
qu'il ne doit pas le savoir, que s'il l'apprend, alors ce qui doit se
passer ne se passera pas. Stark a foi en lui, ce qui lui permet de
faire exactement ce que Strange avait prévu pour lui, dans
l'ignorance la plus totale.
Voilà qui épuise la question de la
nature de Dieu. Entrons un peu plus dans ses manières d'agir dans le
monde. On a déjà dit que le fantastique s'impose à l'époque où
la nature semble parfaitement connue et où les événements ne sont
plus expliqués que par une chaîne naturelle de causes et de
conséquences régies par des lois rationnelles. Les miracles divins
n'y ont pas leur place et tout ce qui jusqu'alors s'expliquait par
Dieu s'explique maintenant par les lois de la nature et l'action de
quelque cause. Mais que penser quand ces lois mènent à un événement
merveilleux, imprévisible et semble-t-il impossible ? Que
penser quand un grand nombre de hasards s'additionnent pour donner
naissance à un événement hautement improbable ?
C'est ce que l'on voit dans l'épisode
10 de la Mysterious Ways, Chute libre. Dans cet épisode, un laveur
de carreaux tombe de 61 mètres sans se faire mal. Sa chute a été
freinée par le vent qui frappe la paroi et la remonte, par une
branche d'arbre et enfin par la capote d'une voiture qui se trouvait
à l'arrêt pile en dessous. La conductrice est une architecte,
désespérée parce qu'elle ne parvient pas à retrouver sa fille,
qu'elle avait été contrainte d'abandonner. Il se trouve justement
qu'elle a été recueillie par la famille du laveur de carreaux, dont
la chute permet en dernier lieu et après pas mal de hasards
accumulés de les faire se retrouver. Évidemment, chaque événement
particulier s'explique parfaitement, mais c'est l'accumulation de
hasards, la conclusion à laquelle ils aboutissent, qui semblent
exiger une toute explication : celle d'une volonté, divine, à
l’œuvre dans le monde. Le même type de raisonnement, inévitable,
qui nous fait voir le destin s'accomplir dans les plus petits
hasards. Ce qui est proprement fantastique dans l'épisode, c'est la
solidité de l'explication naturelle, malgré son insuffisance, et
tout à la fois l'impossibilité de poser sérieusement une hypothèse
divine que rien ne vient soutenir, si ce n'est peut-être notre désir
de trouver du sens, et la nécessité de cette hypothèse tant les
hasards sont bien trop nombreux.
Une première réponse est bien connue,
elle est la trame d'une émission comme Alien Theory : Dieu,
c'est un extraterrestre. Il est communément admis que les éléments
nécessaires à la vie sur terre sont venus de l'espace. Cette
théorie, la panspermie, postule que la vie est venue des astéroïdes
et comètes qui se sont écrasés sur terre au moment de sa
formation. La théorie des anciens astronautes va plus loin en y
ajoutant une volonté. Plus l'interventionnisme extraterrestre est
grand, plus la théorie est délirante. C'est une idée déjà
ancienne. Littérairement, on la trouve déjà chez Lovecraft, pour
qui les grands anciens vénérés comme des dieux par des troupes
ahuries de dégénérés sont en fait des êtres cosmiques échoués
sur terre. Mais la théorie des anciens astronautes, reprise par
Ridley Scott dans Prometheus, développée dès les années 60, qui
nous ont offert tout à la fois la scientologie et les raëliens.
Ici, les extraterrestres sont divins seulement en tant qu'ils sont
nos créateurs, c'est surtout leur avancée technologique qui nous
les auraient rendus merveilleux. Considérer que les attributs divins
ne sont pas des attributs essentiels mais des produits de la
technologie est en fait une manière tout à fait rationnelle
d'envisager le divin. Conférer cette avance à des races
extraterrestres aussi, étant donné l'infinité de l'espace,
pourquoi n'y aurait-il pas une infinité d'espèces, intelligentes et
avancées ?
Mais on peut aller encore plus loin
dans cette association de Dieu et de la technologie. Comme le fait
Frederic Brown dans sa micro-nouvelle The Answer :
Dwan Ev ceremoniously soldered the
final connection with gold. The eyes of a dozen television cameras
watched him and the subether bore throughout the universe a dozen
pictures of what he was doing. He straightened and nodded to
Dwar Reyn, then moved to a position beside the switch that would
complete the contact when he threw it. The switch that would connect,
all at once, all of the monster computing machines of all the
populated planets in the universe -- ninety-six billion planets --
into the supercircuit that would connect them all into one
supercalculator, one cybernetics machine that would combine all the
knowledge of all the galaxies. Dwar Reyn spoke briefly to
the watching and listening trillions. Then after a moment's silence
he said, "Now, Dwar Ev." Dwar Ev threw the switch.
There was a mighty hum, the surge of power from ninety-six billion
planets. Lights flashed and quieted along the miles-long panel. Dwar
Ev stepped back and drew a deep breath. "The honor of asking the
first question is yours, Dwar Reyn." "Thank you,"
said Dwar Reyn. "It shall be a question which no single
cybernetics machine has been able to answer." He turned
to face the machine. "Is there a God?" The mighty
voice answered without hesitation, without the clicking of a single
relay. "Yes, now there is a God." Sudden
fear flashed on the face of Dwar Ev. He leaped to grab the switch. A
bolt of lightning from the cloudless sky struck him down and fused
the switch shut.
Cette
nouvelle de 1950 fait de tous les ordinateurs connectés Dieu.
Aujourd'hui nous savons de quoi il retourne : internet, réseau d'ordinateurs connectés entre eux, comme dans cette nouvelle, est Dieu.
Omniscient, tout le savoir s'y trouve, internet, par l'intermédiaire
de nos objets connectés et téléphones, nous espionne en
permanence, nous connaît mieux que nous-mêmes, nous juge aussi
parfois sans défense possible, il est partout, sans forme, il est un
dieu auquel nous participons tous activement. Medhi Belhaj Kacem ne
dit pas autre chose dans Dieu, la mémoire, la techno-science et le
mal. Pour lui, à la suite de Teilhard de Chardin, qui comme chacun
le sait est LE philosophe de la sillicon valley, Dieu est la somme de
toutes nos mémoires, une mémoire absolue et objectivée, objectivée
technologiquement sous la forme d'internet, équivalent matériel de
la noosphère élaborée par Teilhard de Chardin.
La
première théorie trouve des adeptes : environ 20% de la population
française y croirait, selon des sondages assez vieux et par nature
douteux. Jean-Bruno Renard, sociologue qui s'est penché sur la
croyance aux extraterrestres, remarque que ce sont généralement les
personnes instruites qui y croient et que cette croyance vient
combler un manque laissé par l'athéisme et le matérialisme. Les
raisons de douter cependant ne manquent pas. Je reviendrai plus
longuement dessus avec une analyse du livre de
Stoczkowski, Des hommes, des dieux et des extraterrestres.
Donnons pour le moment comme principaux problèmes : les
promoteurs de cette idée sont soit des imbéciles, soit des
charlatans. Ce qui aide pas. Il n'y a aucune preuve d'avancée, tout au plus des « signes troublants » accumulés et contredits par
toute recherche rigoureuse. Tout ce bullshit non plus n'aide pas.
La seconde est à la rigueur plus
facile à avaler. Mais on croit trop qu'internet n'est qu'un outil que nous
avons créé pour notre usage, or Dieu ne peut pas être un outil. Or il est absurde de croire qu'internet est un outil. Nous serions même plutôt des outils d'internet. Qui peut prétendre
utiliser internet comme un outil sans en être transformé ?
Internet nous transforme, nous modifie, nous façonne. Nous sommes
ses créatures autant que ses créateurs. Loin d'utiliser internet,
nous sommes utilisés par lui à des fins qui nous dépassent; ce qui est plutôt divin. Il se nourrit en permanence des données que nous créons en permanence sans nous en rendre compte. L'idée selon laquelle Dieu ne pourrait pas être créé aussi
est un obstacle, mais c'est un obstacle qui ne peut être levé qu'en
changeant radicalement d'imaginaire, en abandonnant l'idée
merveilleuse pour l'idée technologique de Dieu. Ce qui ne peut se
demander.
La première réponse possible est d'en
faire un genre, littéraire ou narratif, c'est-à-dire de la
concevoir comme une catégorie d’œuvres ayant des caractères
communs. Le problème n'est que repoussé : quels caractères ?
Une arborescence, que j'ai souvent vue, semble considérer que la SF
se caractérise par un certain nombre de thèmes. Tout ne tiendrait
qu'à deux choses : le cadre dans lequel se déroule le récit
(conquête spatiale) et ce que ce dernier raconte. Cette
arborescence, malgré un effort louable, est une catastrophe en
raison des graves confusions qu'elle reconduit. Entre thème et cadre
d'abord. 2001 de l'espace, son thème n'est pas la conquête
spatiale, ça c'est le cadre, ni le space-opéra, qui serait le
genre. Les thèmes serait plutôt l'évolution et l'intelligence que
les « E.T. Neutres ou amicaux ». L'évolution abordée de "manière SF", comme réponse spéculative à une question qui ne peut naître que des connaissances
scientifiques sur le comportement animal, l'évolution des espèces
et l'immensité de l'espace. Les conditions permettant l'émergence
d'une vie intelligente et développée sont si rare que l'humanité
ne peut être qu'une sorte de miracle. Comment nous sont venues
l'intelligence, les techniques, la connaissance du monde et jusqu'où
tout ça nous mènera ? Et si l'homme est le fruit d'une évolution qui se poursuit encore, vers quel nouvel être l'homme s'achemine-t-il ? L'hypothèse du livre est que des êtres évolués, divins,
soucieux de faire survivre l'intelligence dans une univers qui lui
est hostile, sont venus sur terre nous donner la première
pichenette. Évolution. Intelligence. Dieu. Voilà les thèmes.
Mais le pire concerne les œuvres
proposées. Là c'est le grand n'importe quoi et c'est là que les
pires confusions doivent être dénoncées. Peut-on considérer que Jules Verne (la
journée d'un journaliste américain en 2889) parle de la même
chose, aborde le même « thème » que Mona Lisa
Overdrive de William Gibson ?
Pas de faux suspens : non !
Prétendre le contraire est juste délirant !
Au delà de ces arguties, un problème
de taille par contre. Un genre ne se caractérise pas que
par les thèmes privilégiés qu'il aborde ; ces derniers pouvant être partagés par d'autres genres. C'est cette proximité des genres qui est source
d'immenses confusions. Preuve en est la présence du Golem, « mythe
de tradition juive » et de l'épopée de Gilgamesh … On voit
tout de suite qu'on est dans le grand n'importe quoi. Un mythe
antique ne peut pas prétendre être de la science-fiction même si
les lecteurs d'aujourd'hui croient y voir quelque-chose d'approchant.
Cela parce qu'un genre narratif se reconnaît surtout au réseau de
contraintes qui le structure et auquel un texte doit se plier pour
être dit de science-fiction : personnages, vraisemblance du
récit, structure du récit, nature des difficultés et des
personnages. Je ne vais rien dire du Golem encore, je vais parler de
ce que je maîtrise mieux : Frankenstein.
Dans l'arborescence il apparaît juste
en dessous de « révolution industrielle », la seconde
j'imagine, la première ayant eu lieu un siècle avant. À croire
tous les commentateurs patentés, c'est de la SF. Le dernier texte en
date que j'ai lu à l'affirmer est une honte absolue :
« qu'est-ce que le romantisme ? » de Alain Vaillant,
pourtant professeur de littérature à l'université. D'après lui,
Frankenstein de Mary Shelley est « l'archétype » de la
science-fiction, donc son modèle le plus parfait. Sans doute parce
que la création d'un être artificiel, ou la possibilité de
redonner vie aux morts est un thème largement abordé par la SF :
les robots, le clonage, la réanimation, aujourd'hui le
téléchargement de la conscience dans des ordinateurs, etc. Mais
c'est aussi un thème largement abordés par les mythes et les
religions ! Comme le Golem d'argile des juifs, création
similaire à celle d'Adam, comme l'armée que Cadmos, dans le mythe,
fait sortir de terre en plantant dans le sol des dents de dragon. On
est tout de même loin de la SF !
Alors est-ce que Frankenstein, par sa
structure, donne le modèle du récit de SF ? Non, il suit exactement
tous les codes du fantastique. Discours rapportés, créature
horrible qui semble être une manifestation démoniaque
(« apparition », « monstre », « créature »),
qui demeure l'essentiel du temps cachée, parce que scandaleuse, qui
finit morte comme son créateur, le secret de sa création perdu à
jamais. Pire, le mot électricité, auquel on a associe le roman,
n'apparaît que DEUX FOIS, galvanisme UNE SEULE FOIS, tout n'y est que
« philosophie naturelle », « chimie » au sens
large, c'est-à-dire imprécis, de al/chimie. Mary Shelley ne s'intéresse pas aux
sciences de son temps au point d'en faire le cœur de son récit. Le
cœur du récit c'est l'horreur, l'abjection, thème fantastique par excellence,
et la solitude, thème romantique par excellence. Elle ne s'y intéresse même pas
du tout. Les grands noms associés à l'électricité et au
galvanisme au XVIII n'apparaissent pas dans le récit, tous les noms
des alchimistes par contre y sont. Pire ! Les révélations
scientifiques sur la nature de l'éclair découragent Victor
Frankenstein de ses recherches et il ne les reprend que parce qu'un
de ses professeurs lui vante les mérites des recherches des
alchimistes ! C'est, à poser des étiquettes, plus de l'anti-SF que de la SF.
Quiconque a lu, correctement lu
Frankenstein ne peut que se révolter contre l'identification de ce
récit à de la SF. Sans quoi, les mots n'ont aucun sens et la Bible
même peut être incluse dans cette catégorie.
Corrigeons donc la question :
comment bien définir la SF ?
J'opte pour ma part pour une définition
plus large en extension (elle concerne des œuvres, mais aussi des
design, des objets, des manières de penser, etc.) mais en même
temps plus scrupuleuse dans son acception (elle rejette tout ce qui
ne lui correspond pas parfaitement). Je m'appuie en partie pour cela
sur Roger Caillois, qui définissait la SF comme un style, une
manière d'écrire et de penser le récit, évitant ainsi les travers
de l'arborescence, ainsi que sur Marc Bloch (la technologie et les
apparitions d'esprit).
Je considère que la science-fiction
est une forme de l'imaginaire social. Elle traduit l'idée que
l'homme se fait de lui-même au sein du monde et donne une forme
particulière à ses craintes et à ses espoirs. Plus que cela, elle
modèle l'expérience qu'il fait du monde, elle détermine la manière
dont il va vivre certaines choses, avec espoir ou avec crainte. Cet
imaginaire science-fictionnel devrait avoir remplacé les formes
d'imaginaire fantastique et merveilleux, si l'imaginaire suivait
l'évolution des styles narratifs telle que nous la propose Caillois.
Mais à prendre la définition large que je donne, on voit que ce
n'est pas le cas : aujourd'hui, bien que l'on vive dans un
univers où la technologie est omniprésente, dans des conditions
d'existence dignes de la SF, on a des imaginaires hybrides ou
décalés : parfois on verse dans le merveilleux, parfois dans
le fantastique pur.
Ainsi de la formule souvent reprise
d'Arthur C. Clarke : « toute technologie suffisamment
avancée est indiscernable de la magie », que j'estime être
une ânerie. Preuve en est : il est paraphrasé par une pub pour
shampooing : « ce n'est pas de la magie, c'est de la
science ».
Pour débrouiller tout ça, regardons
déjà les catégories de l'imaginaire que je reconnais pour le
moment et que j'ai classées, avant de les exploiter pour tordre le
cou à Arthur C. Clarke.
J'ai même fait un tableau pour plus de
clarté.
MERVEILLEUX
FANTASTIQUE
SCIENCE-FICTION
Miraculeux
Surnaturel
Anticipatif
Magique
Paraconsistant
Merveilleux scientifique
Féerique
Rationnel
Positif
LES MERVEILLEUX
Regardons comment les imaginaires
s'articulent et se remplacent à mesure que la situation de l'homme
dans le monde change. Ils traduisent la place de l'homme dans le
monde mais surtout visent à donner une image de « ce qui
laisse à désirer » à chaque époque. Ils permettent ainsi de
combler des désirs insatisfaits, de corriger des défauts
fondamentaux. D'après Caillois,
« par le merveilleux de la
féérie, l'homme encore démuni des techniques qui lui permettraient
de dominer la nature, exauce dans l'imaginaire des désirs naïfs,
qu'il sait irréalisables : être ailleurs au même instant,
devenir invisible, agir à distance, se métamorphoser à son gré,
voir sa besogne accomplie par des animaux serviables ou des esclaves
surnaturels (…)
Ces prodiges traduisent des souhaits
simples et dont le nombre est limité. Ils sont dictés, sans trop
d'intermédiaires, par les infirmités de la condition humaine. Ils
trahissent l'obsession d'y échapper, au moins une fois, à la faveur
d'une décision exceptionnelle du sort ou des puissances
supérieures. »
Infirmités de la nature humaine au
nombre desquelles il faut mettre l'ignorance sur le monde et les
causes des phénomènes, que l'on se retrouve à réduire, par
comparaison avec nous, à des effets de volonté. Volonté des
dieux, volonté des sorciers, volonté d'êtres venus d'un monde
enchanté. Ainsi l'imaginaire miraculeux vise d'abord à expliquer
l'inexplicable : l'origine du monde, des êtres vivants, des
phénomènes, en les liant à des êtres agissant ou en leur prêtant
des traits proprement humains (parole, sentiments, désirs, etc.) On le retrouve encore agissant dans le langage commun : le vent souffle, le soleil se lève. Comme s'ils étaient doués de volonté (s'il se lève, il pourrait tout aussi bien ne pas se lever et boum, on s'effraie du coup des éclipses).
Le miraculeux est cette forme de
merveilleux qui agit dans les mythologies et les religions. La bible
est pleine de miracles, accomplis par Dieu (la création) ou par ses
représentants (prophètes et messies).
Encore aujourd'hui, des miracles sont
reconnus, mais on voit bien qu'on n'y accorde plus toujours la même
foi. La canonisation de Jean-Paul II sur la base d'un misérable
miracle a tout de suite été vu plus comme une piètre démarche
politique que comme la preuve de la sainteté de l'homme. Les
télévangélistes américains accomplissent leur "miracles" surtout
pour s'enrichir. Mais s'ils s'enrichissent, c'est bien que certains
imaginent la guérison du cancer par toucher inspiré possible.
L'idée selon laquelle Dieu agit dans
le monde est encore présente et beaucoup interprètent comme signe
divin ce qui pourrait facilement être expliqué autrement. Un
exemple qui m'a été rapporté : une personne conduit de nuit
et s'endort au volant. Elle est réveillée par un immense oiseau qui
bat des ailes devant la voiture avant de disparaître. Jugeant la
chose impossible, cette personne a interprété cela comme un acte
divin destiné à la sauver du danger dans lequel elle se mettait en
persistant à vouloir conduire. L'imaginaire miraculeux ici donne
forme à l'expérience, au monde, permet d'agir dessus et d'en
parler. Ce miracle vécu place l'homme au centre des préoccupations
divines, transforme toute chose étrange en signe ou tentation, tout
malheur en épreuve. Un tel imaginaire rassure, rassure plus que de
se dire que ce n'était là qu'une hallucination hypnagogique qui ne
signifie rien et que dans le mur ou non cela est indifférent au
monde. On n'est pas là face à deux interprétations différentes
d'un même fait. Il faut bien comprendre qu'un fait brut non
interprété n'est rien. On est face à deux faits distincts,
qui extérieurement sont les mêmes et dont la différence ne tient
qu'à l'imaginaire à travers lequel ils sont vécus, expérimentés.
Le magique est différent, en ce sens
qu'il écarte le divin mais pas toujours le diable. Ceux qui croient
fortement en la magie ont l'habitude de l'associer à des forces
obscures, voire hostiles et qui maîtrise la magie génère
fascination et inquiétude. J'ai discuté récemment avec quelqu'un
qui croit en la magie, qui considère qu'un membre de sa famille
avait des pouvoirs, sans savoir d'où ils venaient. Mais d'après lui
les pouvoirs ne viennent pas d'eux-mêmes, mais d'un pacte, d'un
commerce avec des forces dont il vaudrait mieux ne pas s'approcher,
dont il vaut mieux même ne pas parler. Le blues est plein
d'histoires de ce genre, le grand talent de certains viendraient de
pactes, de jeux avec des diables et des démons.
À la différence du Miraculeux et du
magique, le féerique marque déjà une rationalisation du monde. Le
merveilleux n'appartient plus à notre monde, mais à un monde
enchanteur, séparé, qui touche le notre qu'en des endroits
particuliers (les forêts) ou en des moments privilégiés : ce
n'est qu'à la nuit tombée que l'enfant croit au monstre. Mais les
enfants ne sont pas les seuls à s'effrayer merveilleusement :
les soldats anglais au cours de la seconde guerre mondiale imputaient
aux gremlins, petits êtres farceurs mais protecteurs, les pannes et
petites avaries de leurs appareils. Ce jusque dans leurs manuels
techniques. On voit tout de suite ce que l'on perd à dire qu'elles
étaient dues aux vibrations de l'appareil et à des défauts de
conception : un aviateur n'irait pas sereinement en mission sur
un avion mal conçu. Rejeter la faute à des êtres facétieux et peu
dangereux comble une ignorance sans doute volontaire et réconcilie
l'homme avec son monde.
LE FANTASTIQUE
Le fantastique intervient quand
l'homme, à force d'inquiétude, d'étonnements, de recherches, se
forge une idée rationnelle d'un monde entièrement déterminé par
des lois et des causes impersonnelles. Cette conception du monde a en
partie évacué le merveilleux à l'époque où Perrault recueille
ses contes de fées, les réduisant à des histoires pour enfants.
Les Lumières (philosophes comme scientifiques, Laplace et Lavoisier
sont à ce titre déterminants) viennent achever ce moment de
reflux : Le « démon de Laplace » donne en 1814
l'image d'un monde tout entier conséquence d'un état premier et de
quelques lois, dans lequel l'action des hommes est tout aussi
déterminée que le déplacement des astres, monde dans lequel tout
peut être connu. Dans lequel tout mystère a disparu.
Tout mystère ... on aimerait bien. Car si
l'homme a conquis toute la planète, s'il a percé les secrets de la
nature et évolue maintenant dans un monde qu'il connaît, il demeure
des inconnues et un grand risque. La mort est la grande inconnue
ainsi qu'un immense sujet d'inquiétude. On recense au XVIII de
nombreux cas de morts qui se relèvent, alimentant la croyance aux
vampires et fantômes, alimentant surtout la conversation médicale
qui s'empare de ces cas et reconnaît que la différence entre la vie
et la mort est mal connue. L'essai Mort apparente, mort imparfaite
de Claudio Milanesi le montre
bien. Le Fantastique va ainsi jouer à briser les distinctions
d'apparence trop claires entre vivant et mort, présent et absent
(comme dans le Horlà), visible et invisible, animé et inanimé,
etc. Ce jeu joue avec le risque inhérent à tout système
scientifique élaboré et efficace : que se passerait-il si ses
fondations étaient bâties sur du sable, si son harmonie n'était
qu'illusion toute prête déjà à s'évanouir ? Que
subsisterait-il sur ses ruines ? La ruine des certitudes, la
méfiance envers les sciences et la connaissance rigoureuse, l'appel
lancé vers une nouvelle connaissance, plus large, plus paradoxale—en
quoi consiste l’œuvre fantastique, n'est pas une attaque contre la
raison, mais le projet même de la raison la plus avancée, mené avec
les outils de l'art.
L'imaginaire
fantastique est unique, mais susceptible de formes dégradées. La
première de ces formes et l'abandon définitif au surnaturel, qui
ravale cet imaginaire au féerique ou au magique. Comme chez
Lovecraft (même si sa nouvelle L'innommable est
paradigmatique). La deuxième consiste au contraire à recouvrir
l'ambiguïté par une raison prosaïque. Ce que l'on voit dans le
Chateau des Carpathes de
Jules Verne ou encore Le chien des Baskerville de
Conan-Doyle. Le fantastique pur, proprement ambivalent, je propose,
après de nombreux autres (Anouck Linck surtout), de le dire
« paraconsistant », afin d'insister sur le fait paradoxal
que le fantastique reconnaît comme vraies une explication et ce qui
la nie, une chose et son contraire et qu'il naît du maintient
forcené de la contradiction. C'est ce fantastique là qu'on retrouve
dans la littérature.
Mais
une telle bizarrerie peut-elle se réaliser dans le monde réel ?
Peut-on trouver dans le monde du paraconsistant, peut-on créer des réalités qui
soient de tels scandales pour la raison, qui soient en mesure de nous
horrifier comme les monstres issus de la littérature parce
qu'illogiques et impossibles, proprement innommables ?
Oui.
Même si ça paraît impossible et justement parce que ça paraît impossible. Là-dessus, Caillois est précieux, lui qui traque le
« fantastique naturel » : des animaux « peuvent
être dits fantastiques, encore qu'ils soient des produits de la
nature, si leur aspect surprend, déroute ou inquiète, au point
qu'ils ne paraissent pas pouvoir être ce qu'ils sont ». Il
donne plusieurs exemples de ces animaux par lesquels la nature
« donne l'impression d'échapper à ses propres normes et même
de les moquer effrontément » dont le fulgore porte-lanterne,
la taupe étoilée, connue pour
« arborer
autour de son museau une couronne de vingt-deux courts tentacules de
chair rose vif, mobiles, sensibles, rétractiles, à volonté
flasques ou tendus, très vaguement comparables à une étoile de mer
compliquée ou à quelque horrible corolle. (…) L'observateur en
croit à peine ses yeux et s'imagine en présence de créatures de
cauchemar, qui contredisent la réalité plus qu'elles n'en
émanent ».
On peut ajouter
aujourd'hui les Myxomycètes, ces amibes collectives champignonesques
qui s'étendent, se rétractent et se déplacent, apprennent, se
souviennent, communiquent leur savoir et semblent être ainsi des
champignons doués d'intelligence. Ou se souvenir des émois du jeune Dali devant le spectacle biomimétique : de petits papillons semblables à des feuilles.
Mais
on peut très bien imaginer des objets fantastiques. Marcel Duchamp,
dans son atelier, avait une porte toujours à la fois ouverte et
fermée, puisque la partie mobile pivotait entre deux encadrement :
fermant le passage atelier-chambre mais laissant ouvert celui
chambre-salle de bain, ou inversement. Ses ready-made, œuvres d'art
autant qu'objets trouvés, qui ont provoqué le scandale, sont des
objets fantastiques, du moins l'ont été au début : Duchamp
estimait nécessaire de n'en produire qu'un petit nombre, le
fantastique ne pouvant survivre à la production en chaîne. On dira
qu'on est là dans un scandale artistique et conceptuel, mais que le
désordre des sens, l'ambiguïté des perceptions n'y est pas. Sans
doute. Mais on trouve cet effet de fantastique dans la notion de
vallée dérangeante de
Masahiro Mori. Quand on est face à une reproduction réaliste de
l'homme, plus la reproduction (sculpture, robot, etc.) est proche du
modèle, plus ses défauts vont ressortir et produire un sentiment de
malaise, d'inconfort. La vallée dérangeante se situe donc entre
deux pics : une grande ressemblance à l'homme (si la
ressemblance est totale, il n'y a plus d'inconfort) et un trop grand
écart par rapport à la norme (la différence trop manifeste est
grotesque plus qu'effrayante). Cet effet peut donc être produit
volontairement et produit un effet fantastique : plus l’ersatz est ressemblant, plus il apparaîtra difforme, monstrueux.
Enfin
je ne résiste pas à évoquer Baudelaire, dont la conception de la
beauté est le produit d'une vision du monde, d'une manière de
penser proprement fantastique. Pour lui, en effet :
« Le
beau est toujours bizarre. Je ne veux pas dire qu'il soit
volontairement, froidement bizarre, car dans ce cas il serait un
monstre sorti des rails de la vie. Je dis qu'il contient toujours un
peu de bizarrerie, de bizarrerie naïve, non voulue, inconsciente, et
que c'est cette bizarrerie qui le fait être particulièrement le
Beau. C'est son immatriculation, sa caractéristique. Renversez la
proposition, et tâchez de concevoir un beau banal! Or, comment cette
bizarrerie, nécessaire, incompressible, variée à l'infini,
dépendante des milieux, des climats, des moeurs, de la race, de la
religion et du tempérament de l'artiste, pourra-t-elle jamais être
gouvernée, amendée, redressée, par les règles utopiques conçues
dans un petit temple scientifique quelconque de la planète, sans
danger de mort pour l'art lui-même ? »
Beau
qui réclame donc pour ressortir un détail, un quelque-chose qui ne
soit pas beau, une fêlure, une laideur qu'aucune règle jamais ne
pourra prescrire ni prévoir. Beau paradoxale que Baudelaire disait
« moderne » et « romantique » parce que
propre à son époque, qu'on pourrait tout aussi bien dire
fantastique ou paraconsistant.
LES
SCIENCE-FICTIONS
Aujourd'hui, ce qui nous angoisse ne se
trouve plus en dehors du connu. L'horreur est au contraire un produit
quotidien des sciences, de la technique et de la recherche. Déjà,
comme nous le fait remarquer Ernst Bloch, parce que « l'éclairage
perfectionné » a effacé toutes les ombres de nos habitats.
Nous ne savons plus ce qu'est la nuit noire, la solitude. Nos maisons
modernes ne craquent plus la nuit. Tous les recoins où auraient pu
se cacher des spectres ont été supprimés par l'architecture,
l'éclairage et l'urbanisme. Mais surtout parce que l'horreur
maintenant est celle qui se cache au cœur des hommes, furent-ils de
bonne volonté :
« Aujourd'hui, l'authentique
horreur, à plus forte raison l'authentique objet de l'horreur ne
loge plus dans les récits d'épouvante transmis, pas plus que dans
le vert-de-gris romantique, lequel avait été si longtemps considéré
ici comme essentiel. Il y a aujourd'hui un monde de l'horreur
beaucoup plus authentique, beaucoup plus proche que celui du roman
d'épouvante, sous le lampadaire électrique. Et cette horreur là ne
pénètre pas moins jusqu'à la moelle parce qu'elle est d'ici-bas au
lieu de l'au-delà, parce qu'elle fait croire au diabolique sans plus
avoir besoin en rien du diable lui-même. (…) Donc la technique
n'abolit jusqu'à maintenant que la fantasmagorie illusionniste, et
non l'irrécusable, à savoir l'élément infernal provenant de
l'abîme humain lui-même ».
Élément irrécusable qui se retrouve
dans les génocides, les écocides et toutes les dégradations sans
remède dont l'humain est quotidiennement la coupable victime. Comme le dit
Caillois :
« Le merveilleux de la
science-fiction (…) n'a pas pour origine une contradiction avec les
données de la science, mais, à l'inverse, une réflexion sur ses
pouvoirs et surtout sur sa problématique, c'est-à-dire sur ses
paradoxes, ses apories, ses conséquences extrêmes et ou absurdes,
ses hypothèses téméraires qui scandalisent le bon sens, la
vraisemblance, l'habitude et jusqu'à l'imagination, non par l'effet
d'une imagination turbulente, mais par celui d'une analyse plus
sévère et d'une logique plus ambitieuse. »
En termes d'imaginaire, cela renvoie à
une manière purement positive d'aborder le monde et les phénomènes,
le plus éloigné possible de toute « fantasmagorie ».
Mais quand il s'agit d'aborder les produits de la modernité
technique, internet, les machines, le grand collisionneur de hadrons
ou la nature et le contenu de l'espace, une imagination particulière
s'éveille, qui est une sorte de rêverie spéculative informée sur
« les paradoxes, les apories, les conséquences, etc. »
de la technique. Seulement, quand on n'est pas « informé »,
le risque est grand de tomber dans une admiration béate, un
émerveillement insensé, qu'on trouve déjà chez Verne (« Les
hommes de ce XXIXe siècle vivent au milieu d'une féerie
continuelle, sans avoir l'air de s'en douter. Blasés sur les
merveilles, ils restent froids devant celles que le progrès leur
apporte chaque jour. »), qu'Arthur C. Clarke prolonge avec ses
propositions. Dire avec lui que « toute technologie
suffisamment avancée est indiscernable de la magie » revient à
retomber dans une mentalité merveilleuse technologiquement assistée.
Est-ce vraiment la même chose de dire « flapitiflop » au
balai en agitant sa baguette et d'avoir un roombot à la maison qu'on
peut programmer ou du matériel électroménager qu'on peut commander
à la voix grâce à un système de domotique, fruit de recherches poussées en cybernétique ? L'usager naïf
dira peut-être que oui, ne remarquant pas assez que pour communiquer
avec Alexa il faut articuler à outrance des phrases préfabriquées,
donc déjà parler comme un robot. Mais l'ingénieur qui a conçu le
système, le dépanneur qui l'installe ou le répare, lui, sait bien
ce qu'il en est. Si la magie aussi réclame des formules rituelles,
stéréotypées, pour agir, le balai qui répond à l'injonction du
mage bouge miraculeusement. Ses fibres de bois, ses brins de paille
se déplacent sans autre raison que la force du mage et la justesse
de l'incantation. Rien de tel dans les outils techniques, dont le
comportement, prévu à l'avance, répond bien plus à un programme
et à la qualités des soudures sur un circuit imprimé qu'à la
volonté de l'usager. Ce que l'usager moyen apprend chaque jour devant son pc.
D'un autre côté, ces nouvelles
réalités peuvent inquiéter au point qu'en elles, on ne voie pas
tellement leurs possibilités actuelles mais des possibilités
futures et inquiétantes. Ainsi d'Elon Musk voyant déjà dans
l'intelligence artificielle un dictateur numérique en puissance à
même d'asservir l'humanité. L'I.A. n'en est pas là et il n'est pas
certain qu'elle fasse un jour quoi que ce soit qu'on ne lui ai pas
demandé de faire : performante sur des tâches précises, comme
jouer à Mario, rédiger une note d'information sur les comptes de la
bourse, peu douée pour écrire un scénario avec David Hasseloff,
sans doute incapable de devenir Skynet. Cependant, cette projection
angoissante voile les réalisations actuelles de l'I.A. et y font
voir plus que ce qui s'y donne. Si tout discours invitant à plus de
raison reste impuissant , c'est que notre imaginaire collectif
actuel étant du genre angoissé, on ne peut s'empêcher de penser
que le risque, quoi qu'improbable, est déjà là.
Tout bien réfléchi, il est impossible
de distinguer, de séparer, dans la perception, le perçu du projeté,
le vu du rêvé, le réel du fantasmé. Percevoir, se rapporter à
une chose, rapporter ce que l'on en voit, revient toujours en partie
à halluciner le monde autour de soi. Il suffit pour s'en convaincre
de se demander pourquoi on ne peint jamais les murs de sa chambre en
rouge. Qu'est-ce qui dans le rouge est incompatible avec l'intérieur
d'une chambre ? Cela n'a rien à voir avec la longueur des ondes
que la peinture absorbe ou renvoie, les longueurs d'onde sont
indifférentes comme des chats. Cela, en fait, a tout à voir avec
nous. On dira que c'est psychologique ou subjectif, mais il n'est pas
certain que cela tienne à la personne seule : car le projeté
est bien vu dans la chose, et de la même manière par tous.
Je ne connais pas une personne qui ait une chambre rouge ; par contre
j'en connais plusieurs que l'idée seule horrifie parce qu'elles
auraient l'impression de vivre dans un lupanar.
Ce qui gêne autant dans le rouge est la symbolique qui y colle. Si cette symbolique
s'enracine dans la nature, le sang et le feu, elle n'y est pas
réductible : le rouge est couleur de sexualité illicite ou
perverse, de prostitution—c'est le quartier rouge, de
danger—l'alerte rouge et les panneaux d'interdiction. Le rouge,
c'est aussi la passion : on considère que c'est une couleur
trop excitante pour servir à une chambre.
Digression : tout cela se retrouve condensé dans la « femme à la robe rouge » de Matrix, prostituée numérique autant que menace de mort dans la simulation (elle se transforme en agent Smith), rappel SF d'Anne Sage, qui, par ses vêtements rouges, signal destiné au FBI, a signé la mort de John Dillinger. Plus « femme fatale », tu meurs.
Il en va ainsi de tout ; toute
réalité qui nous entoure, même naturelle, recueille en elle toute
une dimension spirituelle et collective qui nous échappe parce
qu'elle nous paraît aller de soi. Il n'y a que le délire
paranoïaque qui nous étonne parce qu'il projette dans le perçu des
significations qui n'existent que pour lui seul, que ce soit de
manière pathologique comme dans le délire de persécution ou
artistique dans les œuvres paranoïa-critiques de Dali. Mais au
fond, ces phénomènes limites ne sont rien d'autre que les
expressions singulières d'une vérité universelle : nous
sommes tous des êtres d'imagination et pour nous tous, penser voir
ou agir, c'est toujours d'abord imaginer, c'est toujours d'abord
évoluer dans une sorte de précipité de rêve collectif.
Ces rêves collectifs, propres à une
société, qui la définissent mieux sans doute que tout autre chose,
déterminent tout ce qui peut y être vécu et pensé. Ils
constituent son imaginaire. Il est tout à fait possible alors de
décrire une société à partir de ce qu'elle s'imagine être et de
ce qu'elle croit être le monde. Ce que fait, par exemple, Edward
Said dans l'Orientalisme ou Christopher Lasch avec
« l'idéologie du progrès » dans Le seul vrai
paradis. Ces recherches nous montrent que ces rêves ne sont pas
figés, qu'ils sont l'objet de contestations, qu'ils se transforment
sous les poussées réformatrices ou par la résistance qu'ils leurs
opposent pour survivre.
Mais l'imagination agit plus
profondément encore au niveau de l'individu. L'individu est le lieu
d'un marchandage constant entre imaginaire social et imaginaire
radical (pour reprendre les termes de Castoriadis). L'individu n'est
évidemment pas libre d'assigner les significations qu'il veut aux
choses, et les révoltes instinctives face à tout ce qui s'impose de
l'extérieur n'y changent rien. Je ne décrète pas librement le
rouge couleur du respect. Quand Mc Donalds a commencé à communiquer
sur la qualité de la viande, le respect de la famille, des éleveurs
locaux, etc., ils ont abandonné le rouge, trop violent, trop viande
saignante et blessée, pour le vert, couleur plus apaisée, couleur
du respect de la vie et de la nature. Si Mc Donalds peut tout se
permettre sur de nombreux sujets, en matière de symbolique, ils
n'ont pas le choix de se tenir à carreaux.
Cette absence de liberté pose un
immense problème. L'imagination semble être sans limite, sans
freins, libre absolument et pourtant on le voit, sur de très
nombreux sujets, elle est parfaitement limitée. Mais si l'individu
n'a pas les moyens d'imaginer ce qu'il veut, on ne peut pourtant pas
affirmer que la société lui impose absolument tous ses contenus
imaginaires. Les rapports entre imaginaire social et imaginaire
radical, entre ces imaginaires et les conditions concrètes
d'existence sont tout à fait mystérieuses et le défi est de
déterminer comment les idées nous viennent, jusqu'à quel point
notre vie intérieure est autonome et dans quel mesure il peut être
dit clivé (coupé des conditions d'existence et source
d'aveuglement, d'erreur et de souffrances).
Le seul moyen pour répondre à ce défi
je pense est de prendre successivement divers objets, de voir ce qui
s'en dit, d'inclure ces propos dans un cadre théorique général, un
peu comme le fait Roger Caillois avec la pieuvre. Cela permettant de
voir l'imaginaire qui se concrétise autour d'une réalité et si
possible d'en déterminer les conditions d'émergence, la manière
dont elle est ressaisie par les individus.
Deux difficultés. Ce cadre global,
doit il être défini a priori ou construit autour de l'objet et pour
lui seul ? Dans le premier cas, qui n'est pas sans rappeler
« l'idéologie bourgeoise » visée systématiquement par
Barthes dans ses Mythologies ou « l'idéologie
managériale » analysée par Boltanski et Chiapello, le risque
est de ne prendre que des objets qui confirment l'existence et la
force de ce cadre, nous poussant à ignorer tout ce qui s'en éloigne.
Dans l'autre cas, le risque est grand d'avoir à la fin un grand
nombre de pièces de puzzle qui ne s'emboîtent pas et ne dessinent
aucune vue d'ensemble. L'autre difficulté consiste à s'enquérir de
ce que pensent les gens. Si l'imaginaire individuel recoupe
l'imaginaire social, il y a de fortes chances pour que les gens n'en
pensent rien, ceux qui en ont une idée seraient alors ceux qui
lutteraient politiquement pour modifier les représentations. Il y
aurait donc un risque de surreprésentation d'idées orientées
politiquement non encore inscrits dans l'imaginaire social. Les
points de vue d'artistes ont cet avantage d'être plus accessibles et
plus représentatifs (le lecteur doit s'y retrouver dans ce qu'il
lit). Mais leur activité ne les amène-t-ils pas à avoir une idée
personnelle et surprenante des choses ? Comment espérer
atteindre la vision d'une norme à partir des idées développées
par des excentriques de profession ?
Ces difficultés-là, je serai bien
incapable de les résoudre maintenant. Pour éviter le moindre
écueil, je vais donc multiplier les angles d'attaque, les manières
de faire. Pour interroger le lien entre les conditions d'existence et
les imaginaires, je vais me lancer à la poursuite de ce que
j'appelle « l'ère de la science-fiction intégrale ». En
partant d'un cadre global a priori et plutôt arbitraire qui consiste
à faire du merveilleux, du fantastique et de la science-fiction des
formes de l'imaginaire. Je m'expliquerai là-dessus bientôt. La
science-fiction étant décrétée la plus en accord avec nos
conditions d'existence, j'analyserai les images qui accompagnent
divers objets selon l'imaginaire à partir duquel il est considéré,
et j'essayerai de savoir, en cas de décalage entre l'imaginaire et
les conditions de vie, ce qui le justifie. Méthode top-down en
quelques sortes. Bottom-up, je me risquerai à dresser le portrait
symbolique de quelques objets très présents dans l'imaginaire pour
voir comment les significations qui leur sont attachées sont
investies par les personnes et comment elles se sont imposées
socialement.
Intension semble être à la fois hors
du temps et hors de l'album, prise dans une parenthèse musicale et
temporelle. Suspendue au milieu des autres chansons elle nous
transporte ailleurs, dès les premières secondes. Elle ne tranche
pas avec le reste, comme le fait The Pot, qui est un titre
frénétique, ironique et incisif, qui est un titre virulent.
Intension met à distance. Elle met à distance le reste de l'album,
finissant de le disloquer après la première parenthèse que
constitue le tryptique Lipan Conjuring, Lost Keys et Rosetta Stoned.
Elle met à distance l'auditeur, l'arrachant du sol. Pendant plus
d'une minute, il n'est presque pas question de musique. Raclements
métalliques, sons diffusés à l'envers dans une sorte d’apesanteur,
propos diffusés à l'envers qui résonnent comme les paroles d'un
rituel magique, percussion ronde comme une bulle d'air qui remonte à
la surface puis le chant, calme, posé, presque traînant, comme une
prière ou une lamentation. On est plus proche, dans cette ambiance,
avec le son des tambourins, l'effet sur la voix qui transforme le
chant d'un seul en chant collectif, du côté du rituel musical,
rituel de conjuration, que de la chanson métal. Comme si on
décollait, emportés loin d'un monde où la violence rampe au sol.
Afin de la contempler et de la resituer dans un contexte plus vaste.
Afin de lui redonner sa juste échelle. Et il est bien question de
hauteur dans cette chanson, ainsi que dans la suivante, de hauteur de
vue, du jugement supérieur, de vision synoptique que seule apporte
prise de distance métaphysique.
Intension, c'est l'expérience d'une
sortie hors du corps, musicalement assistée.
C'est à partir de cette chanson que la
structure de l'album se dévoile pour de bon. Intension est à la
fois un choc esthétique et une révélation.
Cet album est un chemin de croix, une
volonté répétée de guérir l'homme de sa haine, qui échoue
toujours mais se renouvelle à chaque fois. La haine exprimée dans
Vicarious est d'abord exorcisée par l'expérience du deuil et de la
mort ; vivant personnellement ce traumatisme, on est moins tenté
de s'en réjouir quand il arrive aux autres. Mais après l'espoir
qu'offrent Jambi et Wings For Mary, The Pot vient tout ruiner. Cette
chanson, contre l'hypocrisie des discours religieux, radicalise des
éléments déjà présents dans Wings for Mary, mais se détourne
entièrement de l'expérience de la douleur, ignore la manière dont
elle nous transfigure et nous élève, pour n'en tirer qu'un nouveau
motif de haine et de moquerie.
Lipan Conjuring vient rabattre les
cartes, mais l'espoir d'obtenir une vision cosmique des choses par
les drogues mène rapidement à une impasse (rosetta stoned). Le
groupe a toujours eu, dans les paroles de ses chansons, un regard
critique là-dessus. Lipan Conjuring, ce pur rituel, lost keys et
Rosetta Stoned est un second cycle, sans progression, qui saute et
balbutie, et un second échec.
Intension semble reprendre Lipan
Conjuring, mais plutôt que de simplement reprendre le rituel tel
quel, comme un élément culturellement étranger, la chanson
l'assimile, l'intègre musicalement et rationnellement. Ce n'est plus
un rituel indien, c'est un rituel musical, avec des paroles
concertées qui en reproduisent l'effet tout en en maîtrisant les
moyens. Il ne mène pas dans un rechute violente dans le corps, comme
Rosetta Stoned, qui en revient toujours au détail scato pour évoquer
la redescente (« goddamn, shit the pants »), mais ouvre à
une compréhension plus large du monde : Right In Two, où l'on
s'élève au niveau des anges.
L'album là dessus s'achève sur une
conclusion mystérieuse, tant dans son titre que dans son contenu,
conclusion qui nous laisse démuni, incapable de savoir s'il s'agit
d'un nouvel échec (23 est le signe de la discorde érigée en
divinité dans un livre mystique parodique, Principia discordia) ou à
une victoire définitive sur la haine (le 23 peut renvoyer à
l'arcane 23 du tarot de Thot, qui renvoie à l'acquisition de
connaissance et à l'élévation spirituelle par l'effort et le
travail) ou n'est finalement qu'une simple manière humoristique
d'achever le cd, en laissant tout en suspens (23 skidoo est une
manière argotique de dire qu'on part en vitesse).
Autre élément ambivalent, les paroles
passées à l'envers. Elles se moquent évidemment de ceux qui
croient que des messages de haine sont diffusés à l'envers dans les
disques de rocks, invitant à vénérer Satan ou à se suicider.
Elles sont positives au possible, presque naïves : « écoute
ta mère, ton père à raison, vas à l'école, ne prend pas de
drogues ». Elles se moque aussi des fans du groupe qui
surinterprètent tout et se persuadent à la fin que les chansons
regorgent de messages cachés, mais elles servent surtout peut-être
de solution métaphorique au problème de la haine.
Diffuser un message à l'envers, c'est
l'orienter vers le passé, c'est remonter le temps afin de changer
les anciens événements et les attitudes préjudiciables. Une sorte
de retour vers le futur ; de la même manière que Marty est
transformé par les voyages et les messages temporels, devient un
jeune homme responsable et pas cette tête brûlée incapable de se
contenir qu'il était au départ, nous devrions pouvoir être
transformés rétroactivement par l'écoute de ces paroles
conciliatrices. En corrigeant des attitudes de séparation, en
invitant tôt à l'union et à la concorde, à l'écoute de l'autre,
peut-être y a-t-il possibilité de prévenir les grandes fractures
qui divisent la société. Or c'est justement ça que se propose de
faire Intension : remonter aux premières causes des fractures
sociales, des oppositions entre les hommes aujourd'hui devenues
insurmontables et voir s'il était possible de les corriger, voir si
une autre histoire pour l'homme aurait été possible. Il ne faut
donc pas se laisser à dire, comme beaucoup, que cette chanson
retrace l'histoire de l'humanité. C'est une ânerie. Il n'y est
question que de quelques moments critiques pendant lesquels tout
encore est possible, non pas d'une histoire continue mais de deux
moments qui ont décidé de toute la suite de l'histoire. Le titre,
Intension, est à la fois intention, expression d'une volonté, et In
Tension, en tension, dans le sens d'être tiraillé entre deux choix,
deux directions, sans pouvoir décider, mais sans pouvoir s'abstenir
de choisir. Il traduit l'état de stress que l'on subit quand on doit
décider en toute urgence entre deux options toutes deux
catastrophiques.
Ainsi, dans les paroles, l'homme
balance toujours entre amour et haine, accueil et rejet. Le stress
vient du fait que l'on ne peut choisir l'un sans tomber dans
l'autre : si je construit un foyer, je le fais par amour, mais
je dois le protéger, et donc développer des sentiments négatifs,
méfiance ou haine, envers l'étranger qui menace l'unité et la paix
du foyer. De même, cet amour devient la justification des haines que
l'on peut éprouver et une raison confortable de les laisser éclater.
La chanson semble dire que cette situation est due entièrement à
nos innovations technologiques et non à une nature particulièrement
belliqueuse. Il ne faut pas se laisser abuser par l'omniprésence de
la volonté (will) dans les paroles ; ce n'est pas une intention
continue, une volonté libre de tuer qui s'exprime ici, mais une
volonté contrainte. La chanson dit bien « moved by will
alone », mis en mouvement et non pas « ruled »,
réglé, dirigé par la volonté. La volonté libre, l'intention pure
a donné la pichenette au départ, a mis en mouvement l'humanité au
tout début, mais la volonté ne dirige plus l'homme, l'habitude
maintenant agit en nous collectivement. Nous sommes prisonniers d'un
choix passé qui agit en nous et contre lequel nous ne pouvons rien.
Prisonniers d'un inconscient que la chanson met au jour. Le contenu
de la chanson ne nous concerne pas directement, le choix mis en scène
n'est pas le nôtre, mais nous devons comprendre que nous sommes
embarqués dans le destin technologique, que nous sommes condamnés
par lui à la violence dès lors que l'on veut agir et user de ces
technologies. Nous n'y pouvons rien. Nous ne pouvons plus corriger
cela. D'où les échecs précédents et la fuite hors du temps et de
l'espace que nous propose maintenant le groupe comme issue finale.
23 skidoo, voilà la solution :
une fuite hors du monde qui nous arrache au chaos, mais qui exige
pour cela que nous abandonnions tout espoir d'agir contre ce qui
arrive, de combattre la haine. C'est une contemplation pure qui nous
est offerte comme solution. Ici bien sûr je pourrai évoquer
Schopenhauer, qui considère que tout le malheur du monde vient de
l'expression de la volonté et du désir et que le bonheur réside
dans la sainteté et dans la contemplation artistique qui met le soi,
le désir, la volonté, entre parenthèse. En ce sens, écouter 10
000 est faire œuvre de paix. Mais cette chanson n'est pas la
traduction d'une philosophie—et je voulais finir là-dessus, elle
est la transcription d'un tableau. J'ai parlé d'expérience hors du
corps, il faudrait plus exactement parler d'extase. L'extase est bien
une sortie hors de soi, mais vers une vérité qui frappe par son
évidence et sa simplicité et vers une bonté sans limite qui nous
submerge. Or il est remarquable que la chanson qui suit Intension se
place du point de vue des anges, véhicules de la vérité et de la
bonté divine. Intension est ce pont entre le chaos, le mal, l'abysse
et la plénitude divine. Entre les deux, donc, une chanson tiraillée
entre les deux directions, entre le haut et le bas, un juste milieu
fragile autant qu'un passage de l'un à l'autre, juste milieu et et
passage entièrement concentré dans la voix merveilleuse d'un
Maynard transfiguré en Sainte Cécile, sainte patronne des
musiciens, à moins que ce ne soit en Raphaël.
Dans ce tableau, L'extase de Sainte
Cécile, nous voyons tout en bas de l'image, au premier plan, des
instruments usés, un triangle, un lirone, un tambour crevé. La
sainte elle-même cesse de jouer, les tuyaux de son orgue tombent
tandis qu'elle élève le regard. On croirait voir les sons de cette
introduction, cymbales et triangles qui tombent, pluie d'instruments,
non violemment et bruyamment comme dans disgustipated, la dernière
chanson de Undertow, non avec haine, mais comme s'ils s'abandonnaient
eux-mêmes. Ils se désintègrent. Et de cette musique qui tombe,
seule la voix au dessus des orgues s'efforce de s'élever, les
intonations finales s'envolant comme des questions. En haut, les
anges chantent, leur musique se passe d'instrument et Sainte Cécile,
les écoutant, est illuminée et sereine. L'orgue dans ses mains,
instrument de la musique sacrée par excellence, montre qu'elle
jouait afin d'emporter l'âme dans un état de contemplation, dans un
état « d'extase musicale », et non seulement pour faire
plaisir. Il est vrai que la musique est l'art le plus insidieux en
cela qu'il pénètre en nous qu'on le veuille ou non, qu'il nous
émeut malgré nous et modifie notre état bien plus directement et
facilement que n'importe quel autre art. Il peut nous faire croire à
Dieu malgré nous. Son orgue est le pendant des rythmes tribaux
exploités par Tool, ils en ont le même but, le même effet :
emporter notre âme dans la contemplation de vérités qui nous
dépassent et qui ne peuvent pas s'exprimer adéquatement à travers
des instruments. Cette musique qui s'entend au delà de la musique,
Raphaël la restitue par un chœur d'anges chantant. D'où la sortie
hors de la chanson, dans un au-delà, donc, où les anges eux-mêmes
chantent.
Daniel Arasse affirme que Raphaël a traduit dans ce tableau la
« conception néo-platonicienne de la triple nature de la
musique ». Au premier plan, la musica instrumentalis, au
centre, la musica humana, musique de l'âme, enfin, la musica
mundana, la musique cosmique. Citant Chastel, il affirme que la
musique est ici « reliée à tous les étages de l'être,
qu'elle touche à la fois la basse conscience, liée à la nature
physique, la conscience éclairée qui jouit de la beauté du nombre
[j'imagine, les harmonies et les accords, qui sont des rapports
mathématiques] et la conscience supérieure qui saisit un univers
transfiguré ».
Dans le tableau, les instruments usés
et rendus inutilisables montrent l'impuissance de ces instruments,
qui flattent les sens, à jouer la musique céleste, à élever l'âme
à la vérité. Cela parce qu'ils appartiennent au règne chaotique
de la basse matérialité et sont vouée à la destruction. Tout le
contraire d'une spiritualité intemporelle à laquelle nous accédons
dans la vision béate.
C'est ce monde-là que fuit Tool à
partir de cette chanson, abandonnant les destins particuliers des
titres précédents qui gisent maintenant au sol, pour s'élever au
niveau de l'humanité entière, pour proposer une musica humana, un
chant de l'humanité qui prépare l'âme à de nouvelles révélations
mais qui doit quand même passer par la médiation d'instruments,
d'instruments plus dignes certes, de rythmes et d'harmonies plus
pures, images d'une nature centrale et ordonnée, mélange de corps
et d'esprits, mais qui ne pourra jamais égaler la musique purement
sacrée, immatérielle, des anges (qui dans leur multiplicité sont
les prototypes parfaits de tout ce qui se réalisera dans la nature).
Ces anges se passent d'instrument, images d'une vérité qui frappe
directement l'âme, chant intérieur qui illumine et béatifie et
qui, sans doute, ne peut s'entendre que dans l'intimité d'une écoute
solitaire ; ces anges qui chantent en lisant ressemblent à des
fans de Tool qui se laissent imprégner des paroles pour en
recueillir le sens, un sens qui nous frappe comme une révélation
soudaine et que l'on peine à retranscrire avec des mots, qui dans
leur matérialité ne peuvent que trahir la pensée qu'ils
s'efforcent d'exprimer. Cette musique de conversion et d'accord
profond avec le monde ne peut résonner qu'en nous et vient nous
saisir en un éclair quand nous écoutons avec intelligence et
sensibilité la musique qui flatte nos sens et les paroles qui
émeuvent notre âme. Quand, en un mot, on se laisse pénétrer
entièrement par ce qu'on écoute.