jeudi 18 avril 2019

Spoiler Alert ! (3)

I'm goona sing my song
It won't take long!
We're gonna do the Twist
And it goes like this:
Come on let's twist again
Like we did last summer!
Yeaaah, let's twist again
Like we did last year!
Nous avons vu que le spoiler ne peut pas être l'objet d'une obsession—car alors il s'agirait de tout autre chose—mais qu'il peut, à la rigueur, être celui d'une phobie. Le spoiler est ainsi la crainte d'une révélation intempestive (à contre-temps), d'une résolution extérieure de la tension entre des craintes et des espoirs portant sur des aspects narratifs et techniques de l'oeuvre. La phobie tient au fait que la résolution interne de cette tension promet de produire un plaisir, quand sa révélation externe aboutit à son contraire. Mais pour que cette phobie soit active, il faut un attachement au film, un intérêt fort, ce qui tend à justifier le rattachement de cette question à la psychologie du spectateur.
Il faut donc se poser deux questions : qu'est-ce qui fait qu'un spectateur va s'attacher à un film ou à une série ; quels sont les mécanismes du plaisir audiovisuel. Les deux sont évidemment liées et on peut les lier d'ailleurs dans une même question : qu'est-ce qui fait que l'on a plaisir à revoir un film ?
Cette question posée nous invite immédiatement à douter de l'importance du spoiler et à minimiser celle de la surprise. Ce serait au fond se méprendre sur ce qu'est une œuvre audiovisuelle que de ne considérer le plaisir qu'elle nous procure que comme la réponse émotionnelle à une surprise. Car si tel était bien le cas, pourquoi diable irions-nous revoir un film que nous connaissons déjà ? Or c'est là que réellement un plaisir et un attachement se manifestent, dans la réitération de l'expérience et du plaisir.

Pourquoi sommes-nous surpris par un film ?

Surprise surprise
La philosophie contemporaine tend à considérer la surprise comme autre chose qu'une émotion. L'émotion est une conduite affective tournée vers le monde et qui, loin d'être une pure passion, est plutôt une action sur le monde. L'émotion n'est pas tant le contrecoup physique et moral d'une action du monde sur moi, qui m'asservirait, mais, comme le dit Sartre, une action d'ordre magique que j'effectue sur le monde, un « système organisé de moyens visant une fin ». Dans la peur, nous dit Sartre, je vise à anéantir ce qui est redoutable en le niant, allant même jusqu'à m'évanouir pour ne plus avoir à le considérer. C'est donc une pratique concertée, orientée vers un but, quoique pas nécessairement consciente.
Au contraire, on peut considérer la surprise d'abord comme un événement que je subis et qui me prive de la possibilité d'agir. Dans la surprise, je suis pris de stupeur et je marque un moment d'arrêt face à ce qui arrive ; loin de pouvoir agir, je suis interdit, manquant des mots, des repères pour répondre à ce qui survient. La surprise perdrait cependant à n'être lue que comme un événement bref ; il est nécessaire de l'inscrire dans le temps, de la lier au passé et d'en penser le prolongement dans l'avenir.
Pourquoi suis-je surpris ? Qu'est-ce qui en moi est pris au dépourvu, troublé ? Ce n'est peut-être rien d'autre que les attentes que j'avais vis-à-vis de l'objet que je considère. Nous sommes surpris parce que voir, ce n'est jamais seulement voir ce qui se présente à nous mais, à partir de cela, c'est attendre d'autres perceptions qui viendraient confirmer, structurer, accompagner ce qui se montre. Ainsi à travers les faces d'un dé, se montrent toujours potentiellement les autres, qui forment un horizon d'attente. La surprise ainsi déjoue toujours une attente, une anticipation. On comprend  qu'elle soit un moment de suspens, comme hors du temps, dans lequel un arrêt se marque et dans lequel il soit impossible d'agir, impossible même de dire ce qui se passe car nous n'agissons et n'interprétons ce qui se passe qu'à partir de nos anticipations : interpréter, c'est prévoir toujours, donner une grille de lecture qui permettra de comprendre, de recevoir sans choc ni rupture ce qui ne se présente pas encore mais doit découler, suppose-t-on, de ce qui est présent. Agir, de même, c'est toujours agir sur ce qui est là en anticipant ce qui arrivera. En sport, j'intercepte une passe non en me jetant sur le ballon là où je le vois, mais en coupant sa trajectoire là où je prédis qu'il sera. D'où l'importance des lifts, des effets, qui viennent décevoir ces anticipations, créant de la surprise.
La surprise comme événement met en suspens mon adhésion au monde, annule mes croyances, ouvre à une recherche d'informations supplémentaires permettant de reconstruire a posteriori ce qui a eu lieu, de ressaisir le monde à nouveaux frais. Après la surprise, il nous est ainsi possible de dire « je ne savais pas que … », « je ne m'attendais pas à ça », « jamais je ne me serai douté », montrant tout à la fois l'ignorance première et sa correction postérieure. La surprise comme affect, qui dure dans le temps, dure peut-être le temps de cette recomposition de la connaissance, est peut-être le moteur de cette recomposition ; c'est l'étonnement, c'est le questionnement, c'est la phase de doute, de scrupules, que l'on traverse quand on envisage à nouveau ce qui nous avait surpris et qui suppose une attention extrême, plus intense en tout cas que l'attention flottante qui caractérisait notre première attitude.
Car il faut bien le reconnaître, si nous sommes surpris, si, sans rien ajouter au monde, il est possible de l'interpréter autrement afin d'éliminer la surprise, c'est que nous ne prêtions pas assez attention à ce que l'on regardait, c'est que l'on a laissé passer des détails, tout un monde implicite auquel il aurait fallu se montrer attentif. La surprise comme affect peut donc être vue comme une attention à l'implicite qui, inaperçu, a constitué le fonds et le lit de la surprise comme événement.

Les techniques du cinéma : surprise, suspens, twist
Comment la surprise fonctionne dans les films ? Si tous les films jouent sur la surprise d'une manière ou d'une autre, certains genres sont plus gourmands, comme le film d'horreur, le film policier ou d'espionnage. On peut reconnaître plusieurs tonalités ou usages. Un usage sporadique : une surprise sans importance, qui détourne de ce qui se passe, apaise une tension ou produit une faible tension, dans une recherche de jump-scare, de rupture de rythme, d'anecdote. Dans le cadre du jump-scare, le but est de faire sursauter, d'effrayer sur le coup par un événement inattendu qui survient sans crier gare. Au contraire, quand il y a construction d'une attente inquiète dans une scène, la surprise laisse place au suspens. Et quand tout le film tend à produire une surprise, à créer un choc par une révélation inattendue, on fait face à un twist. C'est là ce que l'on peut tirer des propos d'Alfred Hitchcock sur la distinction entre surprise et suspens :



There is a distinct difference between “suspense” and “surprise,” and yet many pictures continually confuse the two. I’ll explain what I mean.

We are now having a very innocent little chat. Let’s suppose that there is a bomb underneath this table between us. Nothing happens, and then all of a sudden, “Boom!” There is an explosion. The public is surprised, but prior to this surprise, it has seen an absolutely ordinary scene, of no special consequence. Now, let us take a suspense situation. The bomb is underneath the table and the public knows it, probably because they have seen the anarchist place it there. The public is aware the bomb is going to explode at one o'clock and there is a clock in the decor. The public can see that it is a quarter to one. In these conditions, the same innocuous conversation becomes fascinating because the public is participating in the scene. The audience is longing to warn the characters on the screen: “You shouldn’t be talking about such trivial matters. There is a bomb beneath you and it is about to explode!"

In the first case we have given the public fifteen seconds of surprise at the moment of the explosion. In the second we have provided them with fifteen minutes of suspense. The conclusion is that whenever possible the public must be informed. Except when the surprise is a twist, that is, when the unexpected ending is, in itself, the highlight of the story.”
Un film est-il bon, est-il plaisant parce qu'il multiplie les effets de surprise ? Une accumulation de jump-scare fait-elle un film plaisant et leur révélation intempestive risque-t-elle de ruiner le plaisir ? Une seule réponse possible à ces questions : non. Cet effet, jugé simpliste par beaucoup, ne joue que sur le corps et le réflexe de peur. C'est un effet purement physique qui reste aussi fort au second visionnage et qui s'intensifie même de cette connaissance car alors on anticipe l'apparition, on se prépare à ne pas sursauter, mais le corps ne réprimer son réflexe de survie. On ne peut donc pas spoiler un jump-scare. On ne peut pas non plus spoiler l'ambiance angoissante des films, l'ambiance de terreur latente propre aux films d'horreurs asiatiques, dont les effets sont jugés plus élaborés et plus intéressants que lesjump-scare à l'américaine. Ces ambiances qui jouent sur les nerfs du spectateur, sur son émotivité et non plus sur ses réflexes, ne peut pas être spoilée parce que le langage peine à les traduire en langage précis et en même temps expressif. On peut bien sûr révéler ce qui va arriver, mais la tension produite par la matière même du film restera intacte.
Reste les twists, qui semblent bien être les seuls éléments qui, révélés, semblent être à même de ruiner le film et le plaisir que l'on en tire. Mais on aurait tort de seulement considérer le twist comme la révélation finale, à le considérer seulement comme « la fin inattendue qui est est en elle-même le climax de l'histoire ».

On peut considérer comme twist tout retournement de situation qui vient perturber l'intrigue ou la compréhension que l'on en a. Le twist final, la révélation inattendue et improbable, vient généralement déjouer les attentes, ruiner la compréhension que l'on avait du récit, mais ce n'est là qu'un exemple de twist, particulier, puisqu'il est un jeu avec le spectateur. Mais l'essentiel des twists se jouent plutôt des personnages, avec la complicité parfois du spectateur. Ainsi l'événement qui fait passer d'une situation initiale équilibrée à une situation de déséquilibre, ouvrant la voie aux péripéties, est un twist, puisqu'il retourne la situation. De même l'événement, attendu, qui viendra établir un équilibre nouveau. Entre les deux, l'événement qui fait passer d'une situation déjà difficile à une situation désespérée (ex : le seul personnage qui accepte d'aider se fait tuer, ou se révèle être un ennemi)
Ce sont sur ces éléments, sur ces twists que les récits de fiction se construisent et si on les révèle par avance, on enlève au film ses principaux effets, ruinant la surprise, empêchant alors certainement le spectateur de s'attacher à l'oeuvre en se laissant surprendre par elle. La curiosité laissant place à une sorte de sentiment de supériorité, à une sorte de mépris de l'oeuvre que l'on regarde dès lors de haut, de toute la hauteur de celui qui sait d'avance et que ce savoir dégoûte.

Les effets du cinéma : spoiler et surprise

Mais si tout cela est parfaitement juste, on ne comprendrait pas pourquoi on a plaisir à regarder plusieurs fois un même film. Si on a plaisir à être surpris par un film, et cette surprise mériterait d'être étudiée pour elle-même, une fois ses effets connus, ne devrions-nous pas nous détourner de l'oeuvre ? Une fois les twists révélés par le mouvement même du film, pourquoi y revenir si le plaisir essentiel réside dans la surprise, ce que tend à faire dire cette phobie du spoiler ?
Prenons l'exemple des films de Night Shyamalan. Ils semblent reposer exclusivement sur le twist final, la révélation qui va perturber l'appréhension globale du film et que l'on n'aura pas vue venir. Passée la stupeur, l'éventuelle jubilation face à ce retournement, passée, donc, la surprise comme événement, on va revenir au film poussé par l'affect de surprise. On aura un plaisir, un plaisir autre, mais ce plaisir durera-t-il ? Combien de fois peut-on voir le 6e sens ? Deux, trois fois, mais très vite, le sens du film sera épuisé, pleinement saisi, et le goût n'y sera plus. C'est le problème des films à twist final ; si c'est là leur seul ressort, le film ne survit pas à la révélation qu'il apporte. Quel est ce plaisir cependant que l'on ressent la seconde fois ? Il va sans dire qu'il ne peut pas être le même que la première fois. Si la première fois nous sommes surpris par l'histoire, cette dernière ne peut plus nous étonner dès lors qu'on la connaît. La seconde fois, la surprise naît non pas de l'ignorance et de l'inattention mais au contraire de la connaissance et de l'attention scrupuleuse : nous sommes alors surpris par les moyens mis en œuvre par le réalisateur ou le scénariste, moyens techniques et narratifs, pour déjouer nos attentes, provoquer des anticipations contrefactuelles tout en donnant suffisamment d'indices pour que le second visionnage construise un tout autre film. En l'absence de cette seconde surprise, attentive, savante, qui procure le plaisir cinéphile, le spectateur se sent floué et abusé. En l'absence aussi d'une matière suffisamment riche et indépendante autour des retournements narratifs, le film s'épuise vite. Ce qui procure le plus de plaisir n'est donc jamais l'ignorance, mais la connaissance et la connaissance toujours plus approfondie de la matière du film et de comment tous les éléments ensemble concourent à produire une histoire dense et surprenante.

On peut ainsi distinguer, à partir de ces réflexions, deux types d'attachements à l'oeuvre. Le premier, qui en reste à l'événement de la surprise, sans guère pousser à revoir l'oeuvre, est attachement esthétique (lié à l'émotion) à l'effet produit par l'oeuvre : la surprise, la jubilation qui en découle, la stupeur, le frisson, etc. « On en garde un bon souvenir », comme on dit, mais on est plus attaché à l'effet qu'au film et c'est pour cette raison que souvent on se refuse à le revoir, pour ne pas ternir le souvenir, pressentant déjà que l'effet ne survivrait pas à un second regard. Le deuxième attachement est attachement à l'oeuvre elle-même, attachement construit à partir de la surprise comme affect qui pousse à connaître, à revoir, à analyser, à épuiser la matière du film pour faire, de ce film menaçant le regard, déstabilisant, un monde entièrement maîtrisé à nouveau ; ici la surprise devient émotion c'est-à-dire, comme dit au début, démarche concertée, action sur le film à fin d'en maîtriser les aspects, de les produire soi-même par la découverte et l'analyse, faisant du film non plus seulement un spectacle à recevoir passivement mais une œuvre ouverte, comme le dit Umberto Eco, à co-construire avec l'équipe de production dans le mouvement d'une réception active.

Spoiler Alert ! (2)

La crainte, la haine du spoiler est-elle une obsession irrationnelle ? Nos colères de spectateur à qui on vient de gâcher la surprise est-elle la manifestation d'un état délirant dont il faudrait nous libérer au profit d'un rapport plus sain, plus originel à nos séries et films d'une part, à nos propres émotions de spectateur d'autre part ?

LE SPOIL, OBSESSION OU PHOBIE ?

Commençons déjà par distinguer, comme le faisait Freud, l'obsession de la phobie. Ces deux états sont caractérisés d'une part par une idée qui s'impose au malade et d'autre part par un état émotif associé. Mais la similitude s'arrête là. Dans l'obsession l'émotion peut être de toute sorte et elle est absolument première, elle s'est « éternisée » et s'est associé à une idée qui « n'est plus l'idée juste, l'idée originale », celle qui a provoqué l'émotion à l'origine, mais « un remplaçant, une substitution ». C'est dire que l'émotion que ressent l'obsessionnel est « toujours justifiée ».
Si le spoil est l'objet d'une obsession, il provoquera douleur, tristesse, colère ou angoisse, mais l'idée de se faire gâcher le spectacle de manière inopportune, si elle est réellement l'objet d'une obsession, sera une idée de substitution. Non la cause réelle de l'émotion négative. On ne peut donc parler d'obsession du spoil que de manière imagée et impropre.
Mais est-ce pour autant une phobie ? Devons-nous parler de spoilophobie ?
Il y a deux sortes de phobies : celles qui sont une exagération de la peur de ce qui est communément reconnu comme redoutable, celles qui consistent en une « peur de conditions spéciales, qui n'inspirent pas de crainte à l'homme sain » et qu'on appelle des « phobies d'occasion », qui ne surviennent qu'à la considération d'occasions particulières où sont réunies certaines conditions jugées angoissantes. Ici, Freud remarque qu'aucun souvenir précis ne vient justifier la peur de ces conditions. On peut reconnaître qu'il est désagréable de se voir révéler des éléments d'intrigue, le dénouement d'un film, que la spoilophobie puisse être une phobie au premier sens du terme. On pourrait reconnaître, dans les réactions outrancières de certains, les marques d'une phobie d'occasion, puisque si le spoil est regrettable, il n'en est pas pour autant redoutable. Je doute cependant qu'il faille suivre Freud jusqu'au bout et dire avec lui que ces phobiques sont des frustrés qui seraient plus détendus s'ils étaient sexuellement satisfaits. Ce qui est malheureusement la conclusion de son article « obsessions et phobies ».

DE RUQUIER A DAVID HUME

Gardons l'hypothèse selon laquelle nous avons tous, plus ou moins, peur du spoil, selon laquelle nous nous efforçons tous plus ou moins d'y échapper, de nous en prémunir, ce qui est une manifestation objective de peur. Qu'est-ce qui justifie cette peur plus ou moins prononcée chez nous tous ? Il faut bien que certaines conditions particulières soient réunies.

D'abord un attachement au film ou à la série. Les campagnes promotionnelles, les trailers sont le plus souvent construits de telle sorte qu'ils en disent un maximum, afin de permettre à chacun d'en parler sans même l'avoir vu. Cela serait du spoil si les gens étaient réellement attachés à ces films ou à ces romans, mais c'est de la promotion, parce qu'au fond, tout le monde s'en moque de les voir ou de les lire, ce qui compte, c'est d'avoir quelque chose à en dire. Cette zone grise entre spoil et promo, Ruquier l'a franchie dans son ancienne émission, On a tout essayé, quand ses chroniqueurs et lui évoquaient le dernier tome de Harry Potter en compagnie de deux adolescents venus représenter la communauté de fans. Ruquier, prenant occasion d'une discussion sur la fin de la saga et de sa morale, quand l'adolescente évoquait pour toute morale l'espoir que les « forces du bien » l'emportent sur le mal, faisait la promo en parlant de « victimes collatérales » sans en dire plus, refusant de dévoiler le dénouement de l'histoire, affirma pouvoir dévoiler la fin, et se mit à tourner les dernières pages du livre. Il annonça par deux fois pouvoir révéler la fin, et lut la toute dernière phrase : « cela faisait 19 ans que sa cicatrice de Harry avait cessé de lui faire mal, tout était bien. »
En toute innocence, trouvant cette phrase « anodine ». Christine Bravo s'énerva contre lui, rétorquant que « la phrase de fin n'est jamais anodine ».
L'était-elle ? Elle ne dévoile rien de l'intrigue, de comment « les forces du bien » l'emportent sur le mal et de qui sont les « victimes collatérales ». On se doutait bien que Harry Potter allait survivre. Voldemor mourir. En ce qui concerne Casablanca, savoir que « c'est le début d'une longue amitié » ne nous révèle rien du film, ne nous dit rien de l'intrigue amoureuse, de l'opposition à Vichy. À la rigueur, on se doute que le héros a survécu jusqu'au clap de fin, mais qui en doutait ?
Les fans peuvent se sentir volés parce que ces derniers mots sont en fait les derniers qu'adresse l'auteure à ses lecteurs assidus à propos du héros avec lequel ils ont grandi, c'est un message personnel qui dépasse de loin le seul cadre de l'histoire : avec le recul, malgré les épreuves, un ordre doit en ressortir, avec le temps, on guérit de ses douleurs. « Tout était bien » a quelque-chose de la parole divine des premiers jours, a quelque-chose du mot optimiste de Leibniz. Et c'est cela que Ruquier souille, pas un récit, mais un lien fort entre écrivain et lecteur, une parole qui doit lancer ce dernier dans la vie. Parce qu'il n'est pas engagé dans ce lien et ne le voit que de l'extérieur, il n'est pas attaché à l’œuvre, qu'il peut regarder dès lors de haut, il est dans la promo, quand son jeune public vivait cela comme un spoil.
En plus de l'attachement à l'oeuvre, il faut aussi que le spectateur soit en proie à une émotion particulière, puissante, qui sera le catalyseur de toutes les émotions que l'oeuvre produira chez le spectateur. Émotion que Hume présente comme une « passion mixte » dans sa Dissertation sur les passions, l'incertitude, mélange de crainte et d'espoir. Crainte qu'un mal advienne sans que l'on sache exactement les risques qu'il arrive, espoir qu'un bien advienne, mais bien incertain. L'incertitude fait osciller de la crainte à l'espoir, suivant ce qui arrive, suivant l'événement ou la parole qui fera pencher d'un côté ou de l'autre. Mais il faudrait adapter cette analyse à la contemplation esthétique. Qu'espérons-nous, que craignons-nous quand nous regardons un film, quand nous suivons une série ? Sur quoi repose exactement le doute ?
Cette incertitude joue à plusieurs niveaux. Le premier porte sur l'oeuvre elle-même. Est-ce que ce sera un bon ou un mauvais film, une bonne ou une mauvaise série, et quel critère envisager ? Le deuxième se porte à l'intérieur de l'oeuvre : qu'arrivera-t-il aux personnages, quelles difficultés affronteront-ils, arriveront-ils à les surmonter et comment ? Ici, bien entendu, nombreux sont les éléments qui peuvent être révélés, jusqu'à ruiner intégralement l'intérêt qu'il y aurait à regarder un film, quand ce dernier ne repose que sur les rebondissements. C'est dire qu'en toute logique, il ne peut pas y avoir de spoil pour les biopics. On sait tous très bien ce qui arrive à Coluche, à Edith Piaf, etc. Ici, le film n'a d'intérêt, n'est réussi que dans la mesure où l'acteur parvient à s'identifier ou à prendre de la distance avec la personnalité qu'il incarne. Toute la promo d'ailleurs ne tourne qu'autour de cela : la glorification de la personnalité, le merveilleux travail d'acteur. Le troisième niveau est intermédiaire : le réalisateur, les acteurs seront-ils à la hauteur du sujet qu'ils se donnent de traiter, de ce que l'on est en droit d'attendre des personnages, de l'histoire, du film et par quels moyens satisferont-ils les attentes ? Là encore, ces appréciation techniques et non plus narratifs sont susceptibles de révélations inopportunes, de spoils.

Nous ne devrons donc nous intéresser qu'aux œuvres qui ouvrent à des incertitudes tant au niveau narratif qu'au niveau technique. Cela nous cantonne aux œuvres de fiction qui mettent en jeu des intrigues faites de rebondissements, des surprises, quel que soit le genre considéré et l'effet recherché. Cela nous obligera à considérer le spoil, philosophiquement, comme la suppression d'une incertitude qui, par sa résolution en temps voulu, aurait dû provoquer une « joie » ou une « tristesse », et à juger, narrativement et techniquement, ce qui dans l'oeuvre provoque cette résolution. Si par ce moyen nous arrivons à déterminer ce qui cause du plaisir dans un film ou une série, alors nous pourrons d'une part déterminer sans peine si le spoiler doit être redouté et quand, d'autre part, peut-être, évaluer la qualité des œuvres elles-mêmes sur la valeur des procédés et des ressorts utilisés.

Spoiler Alert ! (1)


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Le spoiler est devenu comme l'ennemi numéro 1 sur internet depuis quelques années, pire que la post-vérité, c'est la pré-vérité qui envenime les conversations, les forums, les réseaux sociaux, avec menaces à l'appui et larmes et cris. La vérité révélée trop tôt sur le dernier épisode sorti où le prochain film à envahir les écrans. James Dunn pestant contre les journalistes : « depuis quand spoiler l'intrigue d'un film est devenu un scoop ? ». Le contact facebook en colère : « celui qui me spoil le dernier Game of Throne, j'lui défonce le crône ». C'est bien simple, dès qu'on se lance sur le sujet brûlant de l'intrigue de nos films et séries, on devient tous des Trump ou des viktor Orban en puissance. On dresse des murs, on attrape les spoilers par la pussy et pour un peu, on irait s'encanailler chez les dictateurs pour s'acheter la paix à l'ombre des goulags.

Spoiler signifie gâcher, pourrir. On nous gâterait le plaisir, on nous le gâcherait, en nous révélant par avance la fin du film, le twist final qui fait que le film change radicalement de direction, qui fait que d'un coup, ce n'est plus du tout le même film. Mais spoil vient de spolier, qui signifie voler, dénuder. Le spectateur spoilé se ferait voler son plaisir, son expérience ; le film se ferait dénuder, priver de ses effets afin d'en exhiber plus facilement l'intrigue et le sens. Le spoiler est ainsi une attaque double, un combo qui frappe et le spectateur malheureux, dépouillé de son plaisir et de son expérience propre (la surprise), et le film, dépouillé de ses principaux effets narratifs pour ne laisser apparent que les enjeux et la fin de l'intrigue.
Le terme est donc à la fois descriptif et accusateur, il porte en lui déjà la condamnation de la révélation comme indue et criminelle et interdit de la prendre de manière posée. Le spoil c'est du vol, et en la matière la seule justice possible est nécessairement sauvage.



Jusque là, rien de bien étonnant, tout le monde s'accorderait facilement sur tout ça et il n'y aurait rien à redire. Mais il suffira de rappeler un fait essentiel pour ruiner la belle unité de ce raisonnement et son apparente évidence. C'est que beaucoup des films marquants, des films essentiels à toute une génération, celle qui aujourd'hui réfléchit sur les films, sont des films qui se spoilent eux-mêmes. Cet autospoil est ce que Mèmeteau nomme la prophétie autoréalisatrice, qu'il considère comme étant devenu un tic dans le cinéma. Des histoires d'élus qui s'ignorent quand tout le monde les désigne, à qui les adjuvants dévoilent leur destinée, qui passent tout le film a se démener pour montrer qu'ils ne sont pas l'élu pour à la toute fin, réaliser ainsi la-dite prophétie, le-dit destin. C'est Néo dans Matrix et tous ses épigones.
Pourquoi alors même que la révélation précipitée de l'intrigue est un des ressorts les plus utilisés de nos films, cette même révélation, venue de l'extérieur, est criminalisée ? N'y a-t-il pas là aveuglement ou hypocrisie ? Le spoiler serait alors un élément obsessionnel dans une psychologie du spectateur à élaborer, voir d'une psychanalyse. La cure consisterait à déterminer quels sont les ressorts réels et profonds du plaisir éprouvé par le spectateurs, considéré que ce plaisir ne peut être réduit à la seule surprise.
Mais ne pourrait-on pas envisager le spoiler comme le révélateur d'un mode d'appréhension objectif des œuvres qui trouverait son fondement non dans la psychologie du spectateur, mais dans les nouveaux usages structurés par la technologie ? Il y aurait spoiler parce que films et séries seraient pensés avant tout comme des œuvres digitalement diffusées, destinées à être consommées immédiatement de manière solitaire. Le spoiler viendrait alors enlever au consommateur l'illusion qu'il a d'être le premier, lui montrer, dans un monde où la vitesse prime, qu'il n'est jamais que le second. Le spoiler viendrait alors moins gâcher le plaisir du spectateur que froisser l'ego de l'internaute.

Le désordre républicain (sur la privatisation d'ADP)


Les députés ont adopté le texte de la loi pacte par 147 voix pour, 50 contre et 8 abstentions. L'opposition s'efforce de lancer un référendum d'initiative partagée pour contrer le projet de loi, essentiellement à cause de sa mesure la plus controversée : la privatisation d'Aéroport de Paris (au profit de Vinci Aviation) et de la Française des jeux. Bruno Le Maire, ministre de l'économie, au cœur du débat, affirme qu'un référendum d'initiative partagée menacerait la démocratie représentative et que ceux qui le proposent font le jeu des populismes en alimentant la contestation de la démocratie parlementaire.

Son intervention est typique des prises de parole dont nous abreuvent les membres de la République en Marche et du gouvernement depuis le début de la présidence de Macron. Elle s'inscrit dans une longue série de disqualifications de l'opposition, systématiquement accusée de populisme rouge-brun, et de requalification en miroir du gouvernement et du parti présidentiels comme étant les seuls défenseurs du « meilleur modèle politique à notre [leur ?] disposition ». Phrase qui mériterait toute une exégèse, mais passons pour le moment.
Bruno Le Maire n'innove en rien, il ne fait que dérouler le récit confortable qui est un des mythes du macronisme. Il articule ensemble un populisme conçu comme un levier politique utilisé sans précaution par une opposition aux aboies, affaiblie, exsangue, qui en appelle pour exister encore au populisme de la rue. Là où le populisme de la rue menace « l'ordre républicain », le populisme des partis menace lui la démocratie représentative, c'est-à-dire, pour dramatiser, la république elle-même. Ce qui fait des opposants aux populismes, à savoir le gouvernement et la République en marche, les seuls garants de la république, de la démocratie, de notre modèle politique, qui soyons en certains, est le meilleur. Le meilleur pour eux ou le meilleur pour nous, ça, ils se gardent bien de clarifier la chose.

Mais qu'est-ce que le populisme ? L'ordre républicain ? Cela ils se gardent toujours de les définir, ce serait détruire le récit qu'ils construisent en en dévoilant fatalement les lacunes, les manques, les fraudes et les mensonges. Le mythe fonctionne en tant que mythe, en tant que récit, sur l'efficacité des oppositions et des égalités qui le sous-tendent et qui sont hors discussion. Il nous faut donc bien les discuter, tenter de les définir, afin de dénoncer les mensonges (ces récits masquent des décisions politiques, masquent le fondement idéologique et les conséquences prévisibles de ces dernières), et le caractère frauduleux de ces discours (qui détruisent le sens des mots et donc la possibilité même de toute politique possible basée sur des échanges de parole. À ce compte là, ne reste que le bourre-pif).

POPULISMES
Le monde diplomatique consacre son magazine Manière de Voir au populisme, cet anathème incontournable de la politique aujourd'hui. Je ne chercherai pas à le définir maintenant (je dois d'abord me replonger dans le livre de Jan-Werner Müller, consacré à la question), je me contenterai de résumer ici ce qui en est dit le plus souvent.
Populisme est un mot d'autant plus offensif qu'il n'est que très peu descriptif, et d'autant plus efficace qu'il est malléable et donc adaptable à toute situation. Il peut ainsi servir à attaquer n'importe quel adversaire, et ce d'autant plus quand l'adversaire s'oppose au nom même de la démocratie. Un démocrate qui n'en démord pas deviendra donc, par la seul force d'un mot sans signification, d'un mot insignifiant, l'ennemi même de la démocratie. Un populiste le démocrate, le chaînon manquant entre Hitler et Orban, Mussolini et Trump. Ce mot ne sert donc qu'à une chose ; en rendant incompréhensibles les positions et les intentions des acteurs, à figer et justifier une opposition intransigeante entre partis et personnes et à se donner le bon rôle à peu de frais, à opposer violemment « eux » et « nous ». Comment en effet se défendre d'être populiste si personne n'est en mesure de définir la notion ? Celui qui le brandit le premier est ainsi assuré de gagner. Que la République en Marche abuse de cet épouvantail est ainsi passablement comique, puisqu'ils prétendaient, comme Salvini en Italie (qu'ils traitent de populiste), dépasser les clivages et prendre les bonnes idées d'où qu'elles viennent. On voit qu'avec une telle pratique, le clivage est renforcé, généralisé, et que la politique s'en trouve malmenée, au bas mot, si ce n'est évacuée de l'affaire, réduite à un style de discours qui doit provoquer l'assentiment des foules. Politique des effets, non des espoirs.

CARTE SOMMAIRE
Mais essayons, si ce n'est de définir précisément, au moins de donner un contenu minimal à la notion. Serait populiste celui qui se présente comme étant proche du peuple, dans ses manières (il « fait peuple », il est « populeux », « populacier ») ou dans ses préoccupations (il est « populaire », ses mesures sont « populaires »). Le peuple, de son côté, serait l'ensemble des gens simples, les « français moyens », comme on dit. À partir de là, quelles oppositions se dessinent ?
on voit que s'oppose au populiste le démocrate, qui partage réellement les préoccupations du peuple et d'autre part et le technocrate, qui ne masque pas la distance qui existe entre lui et le peuple, mais prétend savoir mieux que lui ce qu'il lui faut, prétend répondre aux vrais besoins du peuple, Le technocrate ne s'oppose donc pas aux préoccupations populaire qu'il gère et rationalise de haut, sauf quand elles entrent en conflit avec ses « vrais besoins », ses besoins dictés, enfin à l'élitiste, dont les manières et les intérêts correspondent à la frange supérieure de la population (économiquement, culturellement), le reste pouvant, grosso modo, aller crever.

RIONS-UN PEU
Où placer Macron, la République en Marche, les membres du gouvernement ? Pour les autres je sais pas, mais force est de constater que Macron est populiste. Sa promotion de la « société civile » contre les politiciens de carrière est une manière de s'identifier au « vrai peuple », exclu mais compétent, audacieux : peuple élu de CSP+, d'entrepreneurs, de start-uppers, d'actifs bien côtés. En Avril 2018 sur Fox News il parlait de « son peuple », malgré les consonances bibliques, les traversées du désert et les meurtres du père que cette formule suppose, comme pour rendre clair un lien religieux, sacré, clanique, entre sa personne et son peuple élu ». ses « petites phrases » aussi sont "peuple", éructées dans un style très populaire : « qu'ils viennent me chercher ! ». « On met un pognon de dingue dans les minimas sociaux et les gens sont quand même pauvres » digne des brèves de comptoir. Je pense qu'un livre très drôle, très grinçant pourrait être fait à partir de ces phrases pour dévoiler l'idée qu'il a de la france, entre « gaulois réfractaires », "cyniques et fénéants" et autres qui foutent le bordel au lieu d'aller voir pour trouver du travail. La France T-shirt/autocars, opposée à la france Costard/TGV et avions jets.

PLUS SÉRIEUSEMENT
N'oublions pas qu'il n'hésitait pas à dire au Journal du Dimanche, en mars 2017 : « si être populiste, c'est parler au peuple de manière compréhensible sans passer par le truchement des appareils, je veux bien être populiste », puis en 2018 devant les maires : « nous sommes les vrais populistes, nous sommes avec le peuple ». Les propos de 2017 montrent qu'en refusant les « appareils », les partis et autres, en voulant parler directement et sur un pied d'égalité aux français, il prétend incarner le peuple plutôt que le représenter, abolir la distance entre lui et les électeurs et incarner personnellement leur dynamisme, être dynamique pour eux, charge à eux de suivre, plutôt que d'organiser le cadre dans lequel le dynamisme de chacun pour s'élancer dans sa direction propre. Non, là, faut marcher en rangs serrés. C'est cette rhétorique quasi-fasciste de l'homme providentiel, du guide, qui justifie les interventions dans les écoles, bien plus qu'un technocratisme pédagogique comme on pourrait le penser. C'est le bourrage de mou, qui vise à macroniser les esprits malléables.

RÉFLÉCHISSONS
Mais si Macron—même lui, se revendique populiste, il devient impossible de déterminer, même vaguement, non plus seulement un sens, mais même déjà un usage correct, plus convenable que les autres, du mot ! Populiste est-il un motif de fierté ou une insulte, une position à revendiquer ou à disqualifier ? Et comment Macron peut user des deux registres sans jamais se prendre le boomerang sémantique dans les dents ? 
On s'en sortira en distinguant peut-être, comme le faisait Hal Draper avec le socialisme, en distinguant un populisme par en haut et un populisme par en bas, un populisme des chefs et un des masses. Macron se situe du côté du populisme des chefs et d'en haut (qu'il oppose au populisme des partis d'opposition, ce n'est pas le même). Il suffit d'écouter le discours d'inauguration de la station F en 2017 : il dresse un parallèle parfait entre sa vie politique et la vie d'un patron de start-up, sa proximité donc avec une « France Xavier Niel » qui à ses yeux est toute la France : « start-up nation », « entrepreneur is the next France ». C'est bien simple, c'est plus la France, c'est la Franglish et malheur aux « illétrées de Gad » qui ne maîtrisent déjà pas le Français digne, c'est mort pour elle en ce qui concerne l'anglobish. Pas toute la France, donc, la France, et quiconque se réclame de l'autre France est un populiste d'en bas, de l'encarté de syndicat qui parle au nom d'une masse dangereuse qui ne veut pas le « changement mais le chaos » et donc qui sans cesse menace de « renverser l'ordre républicain » à grands coups de lattes dans l'arc de Triomphe.

Sauf que si on ne me dit pas, à moi, ce qu'est l'ordre républicain, j'ai aucune raison de ne pas vouloir qu'il chavire ...

L'ORDRE REPUBLICAIN
Quel est cet ordre républicain dont on se félicite de la préservation chaque fois que les gilets jaunes ne cassent pas trop ? À minima, la république est un régime dans lequel le peuple élit ses représentants. La république alors n'est rien d'autre que la démocratie représentative et l'ordre n'est rien d'autre que l'absence de contestation hors cadre de ces derniers par le peuple. Mais on ne peut pas se contenter de cette définition tant est vraie la formule de Marcuse : « Le fait de pouvoir élire librement des maîtres ne supprime ni les maîtres ni les esclaves ». Donnons le passage en entier :

« Réglementée par un ensemble répressif, la liberté peut devenir un instrument de domination puissant. La liberté humaine ne se mesure pas selon le choix qui est offert à l'ndividu, le seul facteur décisif pour la déterminer c'est ce que peut choisir et ce que choisit l'individu. Le critère d'un choix libre ne peut jamais être absolu, mais il n'est pas non plus tout à fait relatif. Le fait de pouvoir élire librement des maîtres ne supprime ni les maîtres ni les esclaves. Choisir librement parmi une grande variété de marchandises et de services, ce n'est pas être libre si pour cela des contrôles sociaux doivent peser sur une vie de labeur et d'angoisse—si pour cela on doit être aliéné. »

Ainsi, en adaptant le propos, ce n'est pas réellement une république si le contrôle exercé sur les citoyens est tel que tout un ensemble de possibles se retrouve exclu du choix, ou maintenu seulement de manière cosmétique. Par exemple, le fait de changer intégralement la constitution est hors de propos, de faire partir les projets de loi de discussions entre citoyens concernés non plus (sauf quand ça vient des citoyens cac40). De même, certains partis sont maintenus sans aucune possibilité d'être élus, tant est puissant le contrôle qui les présente d'emblée comme des partis peu sérieux. Ou dangereux, et on sait bien que le « votez pour qui vous voulez mais votez Macron » est un outil de contrôle social, autant que les éditoriaux du Figaro contre Lutte Ouvrière.
Mais au delà de ça, un autre problème surtout se pose quand on sait, en lisant par exemple l'article du Monde « le blues des technos de la République » ou L'Etat de Bourdieu que ceux qui travaillent pour l'Etat ne sont pas du tout élus ; ils sortent des grandes écoles (ENA, Polytechnique), cultivent l'entre-soi, partagent le même langage et les mêmes convictions, demeurent en place quand les gouvernements s'effondrent et vivent entièrement coupés du reste du monde. Dans ces conditions, lire que :

« La Macronie est intrinsèquement technocratique. Une grande partie du programme de Macron était d’ailleurs dans les cartons de Bercy depuis dix ans » attendant un ministre convaincu ou qui, sans idées, veut faire son trou facilement, n'est pas forcément rassurant.

L'ordre républicain est alors une demi-démocratie, ou une démocratie de façade, et dans ces conditions, le désordres est certainement souhaitable.

Mais la république, c'est surtout le règne de la loi, à l'opposé d'un régime qui distribue allègrement les privilèges, règne de la loi fragile assuré par un principe fort : la séparation des pouvoirs. L'ordre républicain est alors synonyme d'une part de hiérarchie des normes, d'autre part de mise en respect mutuelle des divers pouvoirs. Mais est-ce bien ainsi que le gouvernement entend l'ordre républicain ? Ne l'entend-il pas plutôt comme un calme, une léthargie politique qui laisse les coudées franches à un exécutif en majesté pour mener à bien son projet, indépendamment de tout contrôle et au mépris des principes les plus essentiels de la république ?

La loi anti-casseur en est un exemple. Dans cette volonté de limiter les libertés publiques et de passer au-dessus des juges en accordant des pouvoirs au préfet. Certes, l'article 3 a été censuré, mais pas du tout dans son principe : donner au préfet la possibilité d'interdire de manifestation un citoyen sans recours possible auprès d'un juge administratif à cause de simples questions de délais trop court, aurait été accepté par le conseil constitutionnel si les raisons de cette interdiction avaient été plus étroitement liées à une infraction. Il est vrai que l'exécutif voulait avoir la possibilité d'interdire de manifestation des personnes ayant été présentes à une manifestation violente ou partageant des idées radicales. Mais on doit surtout dénoncer les pressions exercées sur les députés LREM, menacés d'exclusion en cas de vote contraire aux projets de l'exécutif, ce qui, étant donné que LREM dispose d'une majorité absolue, à réduire considérablement le rôle de contre-pouvoir de l'assemblée nationale. Au moment de la loi Asile et Immigration, « Richard Ferrand, avait mis une forte pression sur les députés, menaçant d'exclure du groupe tout élu du parti votant contre le texte, assénant d'une formule: «Abstention, péché véniel, vote contre, péché mortel». » (Libération) et, on s'en souvient, Jacqueline Gourault s'emportait contre les députés LR qui exigeaient d'elle des réponses à leurs questions, disant qu'ils usaient de « méthodes autoritaires » qui « ne sont pas acceptables dans une démocratie ». Autre manière de faire rendre les armes aux contre-pouvoirs. Attaques contre le législatif, contre le juridique, mais en élargissant, contre le « quatrième pouvoir », Macron ayant accusé les journalistes, en pleine affaire Benalla, de vouloir se substituer à la justice, de ne pas faire leur travail, uniquement parce qu'ils enquêtaient sur un de ses proches et levaient de sacrés lièvres. On attend de voir comment la loi contre la « manipulation de l'information » va entraver le travail des journalistes mais tout ça semble peu réjouissant.

Et bien sûr, il y a le mépris des instances internationales, Conseil de l'Europe et ONU, qui condamnent l'utilisation massive de la force par les policiers et invitent à mener une enquête rigoureuse sur chaque cas. On connaît la réponse du président : refus de reconnaître une violence démesurée, refus de reconnaître aux mutilés et aux morts leur statut de victimes de la violence policière. Ainsi, quand Macron affirme qu'il n'y a eu aucun mort à cause d'une intervention policière depuis le début de la crise des gilets jaunes et refuse de parler de répression, refuse de recevoir des leçons de républicanisme, il ment effrontément et outrage tout, sa fonction, l'ONU et nous tous. Car la réalité est loin d'être ce qu'en dit Macron, comme le révèle David Dufresne à France Inter :

« nous sommes passés à une phase d’industrialisation de la violence. Et je pèse mes mots ! Quand on en est à 500 blessures, plus de 200 personnes frappées à la tête dont 110 par des tirs de LBD, 110 cas complètement interdits parce qu’on ne doit absolument pas viser la tête, 23 personnes qui ont perdu un œil, cinq une main »

ainsi que Libération de son côté :

C’est toutefois dans le cadre de l’intervention des forces de l’ordre en marge d’une manifestation de gilets jaunes, que la dixième victime, l’octogénaire Zineb Redouane, a été touchée au visage par une grenade lacrymogène alors qu’elle fermait ses volets, le 1er décembre 2018 à Marseille, près de la Canebière. »
« Selon le témoignage d’une voisine recueilli par Libération, la victime, encore consciente avant d’être transportée à l’hôpital, avait déclaré avoir été visée : «Quand je suis arrivée, raconte ce témoin, elle sortait de la salle de bains une serviette en sang sur la mâchoire. Elle criait : "Ils m’ont visée, ils m’ont visée !" L’appartement était rempli d’une fumée noire. Elle m’a raconté que deux policiers en tenue se trouvaient sur le trottoir d’en face de la Canebière et lui ont tiré dessus.»Dans l’Express, le secrétaire régional du syndicat de policiers Alliance, Jean-Marie Allemand, évoque des «tirs en courbe» dont l’un a «pu atteindre le quatrième étage».


LA HIÉRARCHIE DES NORMES
Mais il y a peut-être pire. La volonté de faire passer passer des lois qui vont à la fois contre les intérêts du pays et contre la constitution. La République considère en effet un certain nombre de textes auxquels elle confère un statut constitutionnel, c'est le bloc de constitutionnalité que tout projet de loi doit respecter. La hiérarchie des normes place ces textes au dessus des textes de loi qui doivent nécessairement s'y conformer. Ces textes qui servent de cadre à l'action du gouvernement sont la constitution de la Cinquième, le préambule de la constitution de la Quatrième, la déclaration universelle des droits de l'homme et du citoyen, la charte de l'environnement.

Or, en voulant privatiser ADP au profit de Vinci aviation, en détournant le principe des concessions (des concessions sont offertes à des entreprises privées lorsqu'elles investissent et participent directement à un chantier public, afin de leur permettre de se rembourser avant de céder la concession à l'Etat) : en lui donnant une extension jamais vue (70 ans) et en permettant à Vinci d'acquérir un aéroport déjà construit, ce qui est déjà absurde, et surtout rentable et bien géré.
Or, le préambule de la constitution de 1946 affirme au paragraphe 9 :

Tout bien, toute entreprise, dont l'exploitation a ou acquiert les caractères d'un service public national ou d'un monopole de fait, doit devenir la propriété de la collectivité.

Or, c'est bien d'un monopole dont il est question ici : Si Vinci récupère ADP, il possèdera les aéroports parisiens, la majorité des aéroports français, une partie des alternatives à l'avion avec les autoroutes. Il est déjà évident que l'Etat va y perdre de l'argent, mais on ne sait même pas encore la somme qu'il lui faudra débourser à la fin de la concession pour récupérer ADP. En toute logique, après cette transaction, On se retrouvera avec beaucoup moins d'argent qu'en gardant l'aéroport, sans avoir l'assurance que les bénéfices iront aux salaires et infrastructures plutôt que dans la poche des actionnaires, c'est-à-dire qu'on n'a aucun moyen de savoir dans quel état on va retrouver l'aéroport si on le récupère, vu qu'il est prévu de permettre une vente définitive une fois la période finie.

Déjà que le texte a l'air calamiteux, mais il n'est peut-être même pas conforme au droit français. Donc, si tout cela s'avère pas trop inexact : on a un président tout ce qu'il y a de plus populiste, qui se la joue populeux avec nous, mais aux yeux de qui le seul vrai peuple, c'est le peuple de la grande richesse et le peuple de la richesse numérique, peuple d'entrepreneurs, réunis dans une petite « start-up nation ». Et tant pis pour ceux qui start down. Eux, ma foi, ils resteront tout en bas à faire des livraisons à vélo toute la nuit. Cela le force à jongler. Car sa nation n'aime pas l'Etat, n'aime pas l'impôt, n'aime pas qu'on lui impose des choses. C'est à elle d'en imposer. On n'amasse pas des milliards génération après génération pour se faire marcher sur les pieds par un président qui peut nous remercier et qui dégagera dans 5 ans. C'est pour ça que Hollande aide Bolloré à obtenir le port de Kribi au Cameroun, alors même que le projet de l'entreprise avait été mis à la poubelle rapidement. De même, la suppression de l'ISF, et la volonté de le faire très tôt, vient surtout du « cercle des économistes » et de l'Afep, une association où les patrons du Cac40 sont très représentés qui on exigé que la réforme se fasse et se fasse vite. Peut-importe les conséquences sur la masse. Et là je ne sais plus où je suis : ploutocratie, oligarchie, carnavalerie. Peut importe, mais République démocratique, là ….

jeudi 28 février 2019

TOOL 10 000 Days (6)


C'était vraiment pas la peine d'aller chercher si loin pour contester l'idée d'une nature humaine déterminée et d'une guerre inévitable de tous contre chacun. Il y suffisait d'écouter le reste de l'album. En particulier deux chansons : intension et right in two.

Right in two montre l'humanité regardée de haut par les anges et moquée pour son inconséquence. Maynard y chante clairement l'idée que l'homme est libre, et donc, que nous ne sommes pas condamnés à suivre une nature aveugle et méchante. Ce qui ne veut pourtant pas dire—pas encore, que nous pourrions sortir de cette situation conflictuelle, et afflictuelle tiens, inventons des mots, car si « Dieu nous a donné le libre-arbitre », cela nous a « égarés » :

« Why did Father give these humans free will?
Now they're all confused »

Ce « free will » se retrouve d'ailleurs dans Intension : « ruled by will alone ». Puisque nous ne sommes dirigés que par notre propre volonté, au double sens de dominés et de guidés, nous ne pourrions que nous en prendre à nous-mêmes, individuellement et collectivement. Si j'agis mal, si je suis méchant, si je cause du mal, si mon peuple est criminel, c'est d'une part parce que je le veux, parce que j'en ai l'intention, d'autre part parce que collectivement nous sommes une majorité à le vouloir (dans l'idée un peu délirante où nous compterions tous pour 1, où la volonté des uns égalerait celle des autres, ce qui est faux. La vie politique n'est pas égalitaire et la volonté de quelques uns vaut plus que celle de beaucoup d'autres, ce n'est pas un jeu de dames ; une image confortable parce que fausse parle d'échiquier, il y aurait des pièces intrinsèquement plus fortes que d'autres, ces dernières devant être utilisées pour ne pas entraver les pièces maîtresses et appuyer leur stratégie ; on parle ainsi d'échiquier politique. La vérité est que la vie politique est un plateau de Go, c'est la position des uns et des autres qui détermine leur force et leur ascendant, et même un Tuche, ou, disons le, un Trump, est puissant placé là où il ne devrait jamais l'être).
Ces deux chansons, donc, semblent nous dire une chose : nous sommes les artisans de notre propre déchéance. À cause de notre libre volonté, de notre raison (« father blessed them with reason and this is what they choose »). Mais là où Right in two est bel et bien une chanson accusatrice, pleine de fiel envers l'homme qu'elle traite de « singe imbécile », qu'elle trouve « répugnant », Intention semble plus vaporeuse et rumine la nostalgie d'une époque initiale, primitive, au cours de laquelle l'homme vivait en parfaite harmonie avec le monde et les autres, vivait un vrai paradis qu'il a fini par perdre. Cette nostalgie est rendue par le « pure as we begin » scandé tout au long de la chanson, par des voix superposées qui sussurent et chuchotent derrière le chant, donnant l'impression d'être dans le gaz, d'entendre un fondu enchaîné qui nous plongerait dans une sorte de rêverie, de laquelle nous tirerions cette intuition splendide et une sorte de vision onirique du destin de l'homme. Je me laisse égarer sans doute, mais ce qu'on peut dire avec certitude et sans lyrisme, c'est que cette chanson retrace les instants de crise à travers lesquels nous nous sommes conduit comme des imbéciles et avons commencé de vivre dans un monde de merde, pour paraphraser Full Metal Jacket.

Mais si tout était parfait au départ, si tout était aussi pur que des sensations lactées, comment ça se fait que tout soit parti en live de la sorte ? Que nous finissions ainsi, loin de toute pureté, confus et violents, répugnants au point de diviser le monde en deux catégories égales, ceux qui ont le pistolet chargé et ceux qui creusent pour se terrer dans un trou ? Si nous étions déjà raisonnables et rationnels, partant d'un état stable et parfait, il n'y a aucune raison pour que nous ayons tout gâché en prenant des décisions désastreuses. Sauf à considérer la possibilité d'une révolte métaphysique, que rien n'indique dans les chansons de Tool, qui aurait conduit l'homme, pour se libérer du Bien promu par la religion, à faire le mal en toute occasion parce qu'il en avait la liberté. Ce sont plutôt des situations, des moments précis de crise qui nous ont fait basculer, crises que restitue Intension :

Here we have a stone
Gather, place and raise, so
Shelter turns to home
Here we have a stone
Throw to slay the stranger
Swore to crush his bones
Spark becomes a flame
Flame becomes a fire
Light the way or warm this
Home we occupy
Spark becomes a flame
Flame becomes a fire
Forge a blade to slay the stranger
Take whatever we desire

In Tension peut vouloir dire être tiraillé entre deux positions, deux décisions contradictoires. Ce que l'on a dans la chanson. Il y est question de deux directions opposées, amour et peur, accueil et rejet, mais qui sont, c'est cela qui est dérangeant, inséparables l'une de l'autre. Dès que nous avons une pierre, dès que l'outil est inventé, nous avons tout à la fois le foyer, la maison, le silex qui par percussion produit étincelles puis feu, et enfin arme. Les aspects positifs de l'outil sont indissociables de ses conséquences désastreuses, tant et si bien qu'il est délicat encore de dire que cela est de notre faute. Ce serait donc l'outil, l'objet technique qui, bien plus que notre raison et notre libre-arbitre, nous aurait rendus mauvais les uns envers les autres.
Mais Intention est aussi le but, le dessein, et on le voit : une pierre indifférente, un objet naturel sans spécificité aucune, devient un outil en fonction du but que l'on se donne, de notre intention. Ce n'est pas la pierre qui nous pousse à la lancer pour tuer, à l'empiler pour bâtir. C'est notre désir de bâtir et de tuer qui nous pousse à considérer la pierre, mais tout aussi bien l'arbre, l'os et que sais-je encore, comme un outil exploitable. Ce serait donc bien de notre faute … Et pourtant on ne peut se déprendre de l'idée que oui, peut-être, l'objet nous aurait perverti, que la pierre, une fois prise en main, ne laisse pas beaucoup d'autre choix que de la lancer. Tôt ou tard sur quelqu'un. Mais dire cela revient à nier le libre-arbitre ... À contester l'empire que la raison exerce sur nous. Donc à dire que nous ne sommes pas dirigés par notre seule volonté. Donc à faire mentir la chanson-même que nous essayons d'interpréter. Il y a là une tension, une contradiction, au moins une difficulté qu'il va nous falloir tirer au clair : la pierre fait-elle l'assassin, ou bien est-ce l'assassin qui tire profit de la pierre pour réaliser son dessein meurtrier ?

Pour répondre, il va d'abord falloir rendre compte de ce « pure as we begin », de l'idée qu'au départ l'homme était bon et heureux. Car si l'homme était bon au départ, l'espoir est permis de le voir le redevenir, mais surtout cela oblige à trouver une origine et un fondement à sa méchanceté. Si cette idée s'avère absolument fausse, s'il s'avère que l'homme a toujours été méchant, alors sans doute vaut-il mieux arrêter d'écouter Tool et de lire de livres pour suivre des cours d'autodéfense.

L'idée selon laquelle à l'aube de son histoire l'humanité aurait été paisible n'a rien d'évident, tant peut être tenace le mythe de l'hominidé primitif, tirant sa femelle par la tignasse pour assouvir violemment un rut bestial, tel qu'on peut le voir dans le film, magnifique mais terriblement inadéquat, de Jean-Jacques Annaud, La guerre du feu. Ce qui n'est pas étonnant. Ce film est tiré d'un livre publié en 1911, époque à laquelle la préhistoire est plus proche de la projection de fantasmes exotiques que de la discipline académique. Pour l'essentiel, tout porte à croire qu'au paléolithique, l'homme était paisible et soucieux de son semblable ; vivant en petits groupes nomades, il avait tout intérêt à avoir des rapports paisibles avec les autres groupes, ne serait-ce que pour « la circulation des femmes » qui permet d'éviter un inceste galopant qui aurait rendu vraiment bizarres les repas collectifs au coin du feu et du reste, rapports paisibles d'autant plus facilités que les ressources existaient en abondance dans de vastes territoires peu peuplés dans lesquels il était toujours plus simple de s'éloigner un peu des gêneurs que de se lancer dans un conflit dont l'issue aurait été plus qu'incertaine. On était bons au début, « pure as we begin », pure signifiant ici bon, moral.
C'est en tout cas ce que nous révèle Marylène Patou-Mathis, Directrice de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), département préhistoire du Muséum national d’histoire naturelle (Paris), dans un article du Monde Diplomatique : Non, les hommes n'ont pas toujours fait la guerre.
Mais la question reste entière, qu'est-ce qui nous a fait sortir de ce paradis nomade que chacun portait en lui ? Ce qui est intéressant, c'est que cet article finalement donne raison à un philosophe qui parlant des débuts de l'humanité prétendait pourtant « écarter tous les faits ». Car pour Marylène Patou-Mathis comme pour Jean-Jacques Rousseau, c'est la sédentarisation et l'émergence de la propriété privée, l'accumulation des richesses qui a rendu possibles les premières guerres et la naissance de sentiments profonds d'hostilité.

« au cours du néolithique, le besoin de nouvelles terres à cultiver entraînera des conflits entre les premières communautés d’agropasteurs, et peut-être entre elles et les derniers chasseurs-cueilleurs (…) Une crise profonde semble marquer cette période, comme en témoigne aussi le nombre plus élevé de cas de sacrifices humains et de cannibalisme.
Alors que les sédentaires peuvent accumuler des biens matériels, les chasseurs-cueilleurs nomades disposent d’une richesse nécessairement limitée, ce qui réduit également les risques de conflit. De plus, l’économie de prédation, à la différence de l’économie de production, qui apparaît avec la domestication des plantes et des animaux, ne génère pas de surplus. L’histoire a montré que les denrées stockées et les biens pouvaient susciter des convoitises et provoquer des luttes internes ; butin potentiel, ils risquent d’entraîner des rivalités entre communautés et de mener à des conflits. »

Ce qui donne une valeur considérable aux diatribes de Rousseau :
« Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire : ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d'horreurs n'eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou combattant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d'écouter cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n'est à personne. Mais il y a grande apparence, qu'alors les choses en étaient déjà venues au point de ne pouvoir plus durer comme elles étaient ; car cette idée de propriété, dépendant de beaucoup d'idées antérieures qui n'ont pu naître que successivement, ne se forma pas tout d'un coup dans l'esprit humain. »

Ainsi ce qui nous a avili n'est pas à proprement parler des événements, mais des transformations progressives, des mutations de notre pensée et de notre rapport au monde, qui, aboutissant à des conséquences monstrueuses, ne trouvent leur origine que dans des idées qui semblent anodines et sans conséquence. Mais d'où viennent ces idées ? D'un développement autonome de notre raison ou des suites d'un développement technologique ? Doit-on avec Intention blâmer la pierre ou avec Right in two blâmer l'homme seul ?

samedi 16 février 2019

Moi Société-Anonyme

(Article écrit en décembre 2017, dans l'idée trop ambitieuse de lancer un hebdomadaire critique sur internet, commentaires et analyses des articles de la semaine. Ce mois-ci, Alternatives Economiques publie une page sur "Capital Humain", occasion pour moi de ressortir ce texte, dans une période où les élèves de terminale sont contraints de se vendre sur le marché devenu concurrentiel des études supérieures.)

https://www.monde-diplomatique.fr/2017/12/MARTIN/58192
https://theconversation.com/retour-vers-le-futur-quand-le-capitalisme-de-plate-forme-nous-renvoie-au-domestic-system-preindustriel-72917


Serge Halimi, écrivant sur le néo-libéralisme, parlait d'un « grand bon en arrière ». Nous y sommes manifestement, et ce grand bon en arrière, qui nous fait remonter en terme de liens et de contrats, aux temps préindustiels, est en même temps un grand saut dans l'inconnu des économies numériques et du capitalisme de plateforme. Il n'est d'ailleurs pas innocent à ce titre que les formes de lutte puisent aussi leur modèle dans ce qui a précédé l'appropriation capitaliste : les communs assurés jadis par le droit coutumier et les coopératives, qui unissent les petits face aux grands.



LE CAPITALISME INDUSTRIEL
Un article d'Aurélien Acquier sur le site The Conversation, daté du 3 septembre 2017, évoque ce retour à des formes ancienne d'échange par le biais des entreprises les plus en pointe et trace le parcours, juridique et intellectuel, des différentes formes de l'entreprise qui conduit du « domestic system » préindustriel à la plate-forme numérique comme Uber. Cette évolution articule une dialectique étrangement hégélienne quant à la forme-entreprise.
Avant la grande industrie, les professionnels du textile faisaient appel aux fermiers en mal d'activité à la saison creuse pour sous-traiter la confection. Ce travail à la tâche, domestique, artisanal, tenait de l'accord entre personnes et ne devait pas permettre un grand rendement. La première révolution industrielle, révolutionnant l'industrie textile en permettant l'émergence des manufactures, obligea à sortir de ce modèle pour entrer dans le capitalisme industriel. Ce dernier, caractérisé par une production abondante et un besoin massif en main-d’œuvre, appel de lui-même l'exode rural et l'organisation militaire des paysans dépossédés dans les casernes industrielles que sont les manufactures. Cette dépossession passe par le mouvement des enclosures en Angleterre, ratifié par la loi (plus de 5000 actes d'enclosure votés entre 1727 et 1815—source Universalis), favorisant les riches propriétaires terriens et l'industrie dans son ensemble. Ce capitalisme industriel naissant oppose, dans les termes du Marx des Manuscrits, le salaire, le profit, la rente. L'évolution du capitalisme n'aura pour but que de régler les conflits entre ces trois intérêts contradictoires.
LE CAPITALISME MANAGERIAL
Une première victoire s'amorce à partir de 1870, avec la seconde révolution industrielle, un nouveau capitalisme commence à croître, appelé par l'auteur le « capitalisme managérial », qui rappelle évidemment celui qui est au cœur du « nouvel esprit capitaliste » de Luc Boltanski et Eve Chiapello, qu'ils décrivent à travers la littérature interne des grands groupes un siècle après sa naissance, au temps de son plein éclat. Managérial, parce que le propriétaire a cessé pour l'essentiel d'être capitaine d'industrie, d'être un entrepreneur, mais le plus souvent se trouve être un actionnaire qui récupère des profits toujours plus grands, laissant à un directeur salarié le soin de gérer les affaires, manager à la tête d'une armée de managers qui font office de courroie de transmission entre direction en haut et salariés en bas. Aurélien Acquier nous dresse cependant un portrait trop rapide de ce capitalisme de Firme qu'il faudrait étoffer, en lisant les nombreuses références qu'il donne : Alfred Chandler, Berle et Means, Galbraith, Ronald Coase.
« la grande entreprise » est pour lui devenue « l'acteur central ». « elle possède ses actifs (murs, machines, etc.), s'engage dans des activités de R&D, planifie, pilote les coûts, gère les ressources humaines, organise ses activités suivant un idéal scientifique et professionnel. » « Elle concentre un pouvoir économique, politique et social croissant », menace par sa croissance et son mode de fonctionnement la société et s'oppose par nature, par sa verticalité hiérarchique, à l'horizontalité du marché, qu'elle a tout intérêt à perturber et à rendre inégalitaire. Ce capitalisme a atteint son plein développement aujourd'hui et c'est lui qui est la cause de ces grandes inégalités de richesse qui sont l'objet principal du mécontentement. Arrivé à son apogée, le capitalisme managérial a pour ainsi dire éliminé la rente. La firme possède ses bâtiments, ses infrastructures, c'est même parfois là l'essentiel de sa richesse (que l'on pense au modèle mis en place par Mc Donald's), s'est affranchi par optimisation fiscale de la rente fiscale des Etats. Ce capitalisme a réduit au maximum les salaires en faisant jouer la concurrence internationale entre les travailleurs et en délocalisant toujours plus d'activités, en réduisant les salaires trop élevés par un lobbying efficace auprès des gouvernements afin de démanteler le droit du travail et la protection des salariés. Il s'est installé partout sur la planète en profitant des guerres, des assassinats politiques, en installant des gouvernements conciliants qui acceptent que les multinationales s'arrogent une partie des ressources et territoires nationaux. Les Firmes ont même acquis la possibilité de poursuivre les Etats qui menacent leurs intérêts dans des tribunaux d'arbitrages coûteux et obscures.
Cet accroissement immense du capitalisme managérial lui a certainement fait atteindre sa « masse critique ». La nécessité d'entretenir les liens hiérarchiques forts et le contrôle tout autour de la planète, de stocker toujours plus, d'être là à la fois où sont les consommateurs, les producteurs et les matières premières amène à dépenser beaucoup trop dans la gestion, dans l'organisation, et à jongler avec des législations nationales non homogènes et de plus en plus décidées à entraver l'activité non régulée. Le Grand Marché Transatlantique n'est qu'un moyen de lever les derniers freins, mais ces derniers freins une fois sautés ne feront qu'avancer un peu plus loin le capitalisme dans son impasse. L'activité traditionnelle s'avère donc être une activité de plus en plus coûteuse sans avenir, dépassée par l'activité numérique et les nouveaux modèles d'entreprise, beaucoup plus légers et capables sans ressources de générer des profits importants. Capables donc de faire ce que les Firmes sont devenues incapables de faire.
LE CAPITALISME DE PLATEFORME
Les entreprises numériques ne sont plus des firmes. Ayant supprimé la hiérarchie, ou l'ayant fortement réduite, elles se présentent essentiellement comme des marchés. Ce modèle est présenté dès 1976, par Jensen et Meckling, comme « nœud de contrats ». L'entreprise n'est plus une entité possédant ses actifs, elle est un marché, se fond dans le marché et n'est plus qu'un ensemble coordonné de relations contractuelles entre acteurs. Or nous sommes tous liés contractuellement à une entreprise, le client, l'Etat, le partenaire, etc. c'est-à-dire que ce modèle dissous l'entreprise et la confond avec la réalité même, l'inscrit dans les relations mêmes que les individus entretiennent et dans l'usage que l'on fait d'un logiciel ou d'un produit.
L'entreprise dans ce modèle n'a plus besoin d'avoir d'actifs, de posséder quoi que ce soit, encore moins d'employer des salariés, il suffit de mettre en contact des clients-partenaires qui, avec leurs propres actifs, travailleront à la tâche exactement comme les paysans anglais avant la manufacture. Cela est appelé « capitalisme de plateforme », tant dans l'article d'Aurélien Acquier que dans celui de Jean-Philippe Martin publié dans le Monde Diplomatique de décembre 2017. Appellation qui semble préférable aux autres proposées, comme celle de capitalisme cognitif ou d'économie de la connaissance, qui ne permettent pas de saisir les structures concrètes d'exploitation et de création de richesse. Même s'ils sont liés.
ALIENATION
Aurélien Acquier montre bien que dans une telle économie, l'individu est lui-même devenu une entreprise, doit veiller à sa réputation, à la qualité de ses actifs pour pouvoir ne serait-ce que travailler. Mais l'impact de cette nouvelle économie n'est pas assez montré. L'article de Jean-Philippe Martin permet de combler ces lacunes, lui qui insiste sur la misère et l'exploitation provoquées par ces entreprises, l'ironie cruelle qu'elles emploient dans leurs rapports avec leurs sous-traitants, l'effet d'aubaine que ce modèle représente pour les firmes qui préfèrent licencier et faire appel à des autoentrepreneurs qui, mis à leur compte, pourront être payés à la tâche plutôt que salariés et protégés. Il montre aussi l'inscription de ces statuts dans le droit de divers pays récemment, pays qui ne savent pas encore comment réagir, entre interdiction de ces entreprises « nœuds de contrats », comme lorsque Londres interdit Uber, ou facilitation de leurs activités par la création de statuts précaires qui fragilisent le monde du travail, les travailleurs les plus en difficulté, qui tendent à supprimer, à terme, le salariat au profit de ce « libertariat » contraignant. Etats d'ailleurs qui dans les administrations n'hésitent pas à recourir à ces autoentrepreneurs. Cette suppression espérée du salariat, qui marquera la victoire définitive du capital sur ses deux adversaires, contrairement à ce que la propagande néo-libérale affirme, ne lèvera pas par la même occasion les rapports de subordination. L'aliénation, dans ce modèle, au contraire, est totale, l'individu ne pouvant plus séparer son existence même des logiques de marché, de la conscience de la concurrence, ayant pleinement intégré la soumission aux logiques d'un marché qui exige de sa part une mobilisation de chaque instant.La soumission économique aussi, puisque contraint de posséder ses propres actifs, le travailleur « indépendant » se retrouve évidemment limité par son capital de départ : contrairement à ce qui est répété, ce modèle où tout le monde a le même statut, certes, est un modèles de dupes (comme le disait Rousseau du pacte d'association qu'est le contrat social) puisque seuls les plus riches, encore, vont s'en sortir écrasant de fait les plus pauvres qui ne pourront jamais fournir la même qualité de service. Qui seront donc condamnés à mourir de faim ou à se révolter.
Aliénation économique mais culturelle aussi. Dans la mesure où la qualité du travail et la soumission du travailleur dépendent de ce que Toni Negri appelle, dans son article « Le rapport Travail/Capital dans le capitalisme cognitif », le capital intangible et de la qualité de vie (éducation, formation, santé), les plateformes ont tout intérêt à investir dans ces domaines qui avant étaient le domaine du wefare-state : la santé, l'éducation, la recherche, etc. Ce pourquoi « on assiste à une pression extraordinaire pour privatiser et/ou subordonner à la logique marchande ces productions collectives. L'explication de cette occultation grossière se trouve dans l'enjeu que représente pour le capitalisme cognitif le contrôle biopolitique et la colonisation marchande des institutions du Welfare. » Une fois cette réintégration du domaine privilégié de l'Etat Providence, régulateur et protecteur, dans la logique de marché, les structures de régulation n'auront plus aucun pouvoir de résistance pour former des individus politiques, qui ne seront plus que des individus économique dont les logiques de lutte seront intégrées aux logiques du marché, puisque toute leur existence n'aura été qu'en vue de faire intégrer ces logiques, en vue de transformer le citoyen en autoentrepreneur de sa propre existence comme produit.

mercredi 6 février 2019

Divagations autour de Paul Eluard


J'ai pas toujours eu beaucoup de tendresse pour le surréalisme. J'ai même longtemps été critique à son égard. Jusqu'à ce que j'en lise. Le découvrant pour de bon, j'ai été immédiatement conquis, et enthousiaste, et dès que j'en parlais un peu autour de moi j'essuyais les mêmes critiques que j'adressais moi aussi au surréalisme avant d'y lire. En gros que c'est bête, et stupide même, que dire « la Terre est bleue comme une orange », c'est marrant 5 minutes quand on est petit, mais que le paradoxe est facile et que ça fait pas une poésie. La poésie sérieuse est autrement plus ... », et là, chacun y va de sa référence et de son critère. Mais c'est pas de ça dont je voudrais parler.

Là, ce que je veux dire, d'abord, c'est que c'est trop facile d'attaquer le surréalisme en critiquant Eluard. Ce serait comme démolir un film en ne critiquant que les figurants. Alors bon, je sais qu'Eluard, dans l'histoire du surréalisme, fait partie des premiers et est un personnage important, mais artistiquement parlant, c'est clairement pas par lui que l'on peut se rendre compte de la vigueur et de l'importance du surréalisme. La poésie surréaliste, du reste, en général, n'est pas le meilleur, mais là encore, cela juste pour dire une chose, c'est que critiquer Eluard, c'est facile, c'est trop facile, c'est comme tirer sur une ambulance, ça ne se fait pas. Surtout réduit à un seul poème, qui n'a même pas le mérite de ne pas être une de ses mièvreries habituelles. Mais je ne veux pas aller trop loin dans ce poème, contentons-nous des de ce à quoi on le réduit toujours.

« La Terre est bleue comme une orange. »



On me dira c'est absurde. Non, d'abord, c'est une référence culturelle. Lichtenberg déjà, auteur de la fin du XVIIIe siècle justement redécouvert par André Breton, écrivait dans ses Aphorismes :


« Dans la loi 2 fois 2, 4 ou 2.2=4, il y a vraiment déjà quelque chose de la parallaxe du soleil et de la terre en forme d'orange. »

Ce qu'il veut dire par là, c'est que dans les lois les plus élémentaires
des mathématiques, il y a déjà présentes en germe les applications les plus pointues et étonnantes, comme celle de la parallaxe qui permet, de calculer sans bouger son cul, juste avec de la patience et un calcul d'angle, de mesurer la distance entre la terre et un astre. Mais le plus étonnant là dedans est la drôle de formule de Lichtenberg, « Terre en forme d'orange », qui, si elle n'a pas inspiré Eluard (je n'en ai pas trouvé de preuve), en est très proche.






Ensuite, est absurde est ce qui est dépourvu de sens, ce qui enferme une contradiction, et comme il le dit lui-même tout de suite après « Jamais une erreur les mots ne mentent pas ». Du coup, c'est même plutôt malin, là, parce qu'on tombe tout de suite dans le panneau, orange est à la fois la couleur, là ce serait dénué de sens oui, de dire le bleu orange, mais c'est pas ce qu'il dit, et à la fois le fruit. Or, toute la subtilité est dans le « comme », qui peut être soit la marque d'une identité (ils se ressemblent comme deux gouttes d'eau), soit la marque d'une analogie, auquel cas le « comme » n'est pas à prendre au pied de la lettre, mais il faut plutôt essayer d'imaginer le terme manquant entre les deux, qui justifie le rapprochement, trouver le bleu de l'orange qui justifie sa comparaison avec la Terre. Ça c'est plutôt coton.

Généralement, on se met à regarder la Terre et à se demander ce qu'elle a en commun avec l'orange. On pense alors à l'écorce, le logo Orangina mimant tant bien que mal les plaques continentales et océaniques, on pense aux quartiers d'orange, semblables aux méridiens. Mais difficile de comprendre ce bleu autrement que comme un lieu commun, une facilité, le degré zéro de l'image poétique : la "planète bleue". Bref, comme une faiblesse. C'est simplement parce que c'est prendre l'analogie par le mauvais bout.

Il faut abandonner la Terre pour un moment. Il faut se poser une question simple : à quel moment, film de Tintin mis à part, une orange cesse-t-elle d'être orange pour se faire bleue ? 

La réponse est évidente, basique : quand elle est moisie, quand elle se couvre d'un duvet de champignons, de moisissures, ce qui fait de Eluard peut-être l'équivalent tardif et édulcoré du Baudelaire de la Charogne. Cela commence à le rendre intéressant, mais on peut aller plus loin encore en se risquant, à partir de là, à une lecture destoy du poème.

Ce qu'il dit, Eluard, c'est que la Terre est bleue comme une orange est bleue, ça n'a rien à voir avec la mer, ça a avoir avec nous, nous sommes la moisissure bleue, la vie qui grouille et multiplie à sa surface, triste, ayant le blues, qui la recouvre de sa tristesse. Et cela permet de comprendre pourquoi tout le reste du poème est affaire d'amour : « au tour des baisers de s'entendre les fous et les amours elle sa bouche d'alliance ... ». Parce qu'on n'aime que les pourritures, c'est bien connu, Eluard le premier, célibataire involontaire dont toutes les amantes sont mortes à pourrir sous terre.

La terre est bleue comme une orange
Jamais une erreur les mots ne mentent pas
Ils ne vous donnent plus à chanter
Au tour des baisers de s'entendre
Les fous et les amours 

Ici, on le voit, la tristesse humaine s'exprime dans la couleur orange sale du Dernier Tango à Paris de Bertolucci, où les personnages on cessé de « chanter » l'amour, de se séduire, pour se jeter les uns sur les autres dans une avidité de fauve, dans un acte désespéré.

Elle sa bouche d'alliance
Tous les secrets tous les sourires
Et quels vêtements d'indulgence
À la croire toute nue.


Tout ce passage jouit d'un double-sens pesant. La bouche d'alliance peut se rapporter aux baisers rapaces du début, à l'instar de la grivoiserie de Magritte dans La main heureuse, qui représente une alliance autour de la queue d'un piano,la bouche étant alors ce par quoi on s'unit à l'autre. Mais il faut voir la bouche en forme d'anneau, en forme de « O », très exactement, comme un cri d'angoisse et d'horreur. C'est le moment où l'amour se transforme en passion criminelle, en passion criminelle qui rejette la responsabilité du crime sur la victime, sorte de préméditation de la culture du viol : « quels vêtements d'indulgence à la croire toute nue », comme si elle désirait ce que le poète s'apprêtait à lui faire subir.

Les guêpes fleurissent vert
L'aube se passe autour du cou
Un collier de fenêtres
Des ailes couvrent les feuilles
Tu as toutes les joies solaires
Tout le soleil sur la terre
Sur les chemins de ta beauté.


Ici, le poète, pris dans une frénésie criminelle attisée par la chaleur de l'été, comme un Meursault domestique, défenestre sa victime pour qu'elle lui fasse de l'air. D'où le « collier de fenêtres » et « l'aube se passe autour du cou », ce qui est aussi un double-sens autour de l'alliance, du mariage, vu que « passer la bague au doigt » et « passer la corde au cou » est la même chose, proximité, identité de l'amour et de la mort. Il imagine cette chute libre comme une libération de sa victime, un service qu'il lui rend et un hommage à sa beauté, qu'il sacrifie au soleil. Cet amour qui devient violence puis fini jeté par la fenêtre, on le retrouve répercuté dans un très grand album de rock, The Wall, le poème étant une préfiguration sage de la folie absolument joyeuse de One of my turns, plus sage dans son expression, plus feutrée, mais plus fatale dans son issue.



Day after day, love turns grey
Like the skin of a dying man.
And night after night, we pretend its all right
But I have grown older and
You have grown colder and
Nothing is very much fun any more.
And I can feel one of my turns coming on.
I feel cold as a razor blade,
Tight as a tourniquet,
Dry as a funeral drum.

Run to the bedroom,
In the suitcase on the left
You'll find my favorite axe.
Don't look so frightened
This is just a passing phase,
One of my bad days.
Would you like to watch T.V.?
Or get between the sheets?
Or contemplate the silent freeway?
Would you like something to eat?
Would you like to learn to fly?
Would'ya?
Would you like to see me try?
Would you like to call the cops?
Do you think it's time I stopped?
Why are you running away?

Dans ces paroles, on retrouve le désespoir des uns, le pourrissement de leur situation, le passage de l'amour à la violence, l'idée d'une libération en se jetant par la fenêtre, le tout condensé en trois courtes expressions à peine, d'une subtilité toute poétique : « between the sheets ; silent freeway ; learn to fly ». Voilà assurément de quoi se réconcilier avec Paul Eluard, cette cinquième roue du surréalisme.