vendredi 20 septembre 2019

Spoiler alert (5) : enter the matrix


Je poursuis une réflexion menée il y a plus de deux ans. À moitié avec les pieds j'avoue. Une fois fini il faudra que je reprenne tout depuis le début mais enfin, cela m'a permis de mettre en évidence déjà pas mal de choses essentielles.

D'abord, qu'un film n'est pas une histoire. Une histoire drôle n'est rien d'autre que ça : une histoire. Dont tout l'intérêt repose sur la chute. Elle fait rire la première fois, elle gonfle à la dixième. Parce qu'elle a perdu tout pouvoir comique. Il faut pour la relancer, un élément tout à fait extérieur à la blague elle-même : un style personnel, des apartés, une chute renouvelée ou une grosse perturbation. Je me souviens d'un type à la fac, qui après essuyé flop sur flop avec des blagues de Khâgne qui ne faisaient rire que lui, que personne parmi nous ne comprenait même de loin, s'est rabattu sur le classique « bonjour mamie whoa ça sent la mort chez toi mamie ! Mamie ? Mamie t'es là ? ». C'est sa carrière de comique qui s'en est fait rabattre. Parce qu'alors qu'on l'écoutait tous en silence attendant le désastre final (bien sûr qu'on la connaissait tous cette histoire), Ben a hurlé au milieu du récit « Bah elle répond pas, c'est PARCE QU'ELLE EST MORTE ». Spoilant le truc comme un gros sac. On s'est pissé dessus de rire, parce que d'une part la blague s'est déportée sur celui qui la racontait, et parce que pour le coup, arrivée au milieu du truc, la fin en devenait surprenante. Mais impossible à jouer deux fois.

Un film c'est pas ça. Le plaisir cinéphile est de nature différente. L'histoire n'y est pas secondaire, mais elle est ce autour de quoi le film se construit. Si on veut, l'histoire est toute entière dans le script, mais on serait bien en peine d'y lire ce que sera le film. Qu'est-ce qu'un film, donc, et qu'est-ce qui dans le film nous donne le plus de plaisir si ce n'est l'histoire ? Pour ce qui nous concerne, un film est un ensemble d'éléments plus ou moins disparates qui concourent tous à produire du sens. Tout, dans le choix des acteurs, de leur direction, des costumes, l'élaboration des décors, le choix des plans, de leur rythme, de la musique, concourt à produire du sens. Les mauvais films échouent généralement à faire ça, ils parviennent parfois seulement à bien raconter l'histoire, mais sans une certaine épaisseur, cela n'en fait pas des bons films. Or c'est cette épaisseur qui est importante—certains disent l'univers du film. J'irai pas jusque là. Parler d'univers revient soit à parler du contenu du film comme d'une réalité, ce qui nous fait vite sortir du film en tant que tel, soit à n'évoquer qu'une sorte de tonalité affective (univers macabre) ou à situer temporellement le film (univers futuriste). Cette épaisseur porte l'histoire, la raconte à sa manière, permet d'anticiper sur ce qui arrivera à bien des égards, et c'est d'elle dont nous tirons tout notre plaisir. Le plaisir vient de la confrontation entre l'épaisseur du film et ce que cherche à dire l'histoire. Nous avons du plaisir quand cette confrontation montre l'extrême cohérence du film, du déplaisir quand trop d'éléments sont en décalage et nous font sortir du film. Les américains parlent d'un effet pop-out. Les anachronismes ont cet effet. 
Le pop-out survient aussi quand on reconnaît un acteur qui n'est pas assez absorbé par son rôle. L'effet Pop-out, c'est quand on découvre à la fin d'Interstellar que le Dr Mann est joué par un Matt Damon que rien jamais ne nous a préparé à accepter. On s'est tous dit « mais qu'est-ce qu'il fout là lui ? » en le voyant. Pareil au début de Guardians of the galaxy 2. J'ai éclaté de rire à l'ouverture, parce que dans la décapotable, un personnage qu'on ne connaît pas sonne trop faux, genre visage tartiné de CGI. J'avais l'impression de voir Kurt Russell incarner Ozzy Osborne dans un biopic improbable. Le fou-rire a redoublé d'intensité quand on a finalement remarqué que c'était bel et bien Kurt Russell. Mais en début de film c'est pas bien grave, surtout dans un film qui n'est que clins d'oeil à la pop culture. Il y a pop-out aussi quand un élément matériel du film ressort trop, écrasant le reste, parce que trop caricatural ou trop bête ou pas assez bien amené. Par exemple à la fin de Gran Torino, Clint Eastwood tombe mort les bras en croix comme un Jesus-Christ revenu du Viet-Nam. C'est stupide et trop appuyé, cela écrase l'épaisseur du film en réduisant ce personnage complexe, à une sorte d'allégorie, en une sorte de héros au bon coeur. C'est pas ça qu'on attend d'un film. Cela retiré, le film aurait été plus réussi. Parce qu'offrant paradoxalement plus de matière à exploration.

C'est l'évidence même, mais rappelons-le tout de même : pour bien profiter du film, donc, il faut savoir où il veut en venir, il faut connaître l'histoire, s'être familiarisé avec sa matière. D'où le goût immodéré des bonus, des making-of, sur les dvd et les bluray. Des analyses à n'en pas finir sur internet. Mais comment expliquer alors qu'on ait tous tellement peur des spoilers ? L'hypothèse va être être que, vu que cette peur ne peut se justifier à partir de ce que sont les films (quand ils sont bien fait, ils devraient permettre de prévoir la fin), ni tellement à partir de la psychologie du spectateur (on a tous plus de plaisir à revoir les films qu'à les voir une première fois), elle doit reposer sur autre chose : les modes de consommations actuels des films. Et plus que des films, du reste : des séries. Pour être plus explicite : la peur du spoil est un phénomène typique d'internet.


Pourtant l'histoire du spoiler est plus vieille qu'internet. Mais internet est rarement créateur ; il est
surtout agrégateur. Internet a simplement réuni les éléments qui allaient permettre de faire du spoil, qui existait bien avant internet, l'objet d'une telle obsession.

 Dès Avril 1971 en effet, le National Lampoon, magazine satyrique, publie une rubrique entièrement consacrée au spoiler : elle dévoile la fin de nombreux films, mais aussi de romans. Comme quoi, Ruquier n'a rien inventé, mais ça c'était pas à prouver. Douglas C. Kenney présente ainsi sa rubrique :

« In a more tranquil times, Americans loved nothing better than curling up with a blood-chilling whodunit or trooping off to the cinema to feast on spine-tingling thrillers, weird science fiction tales and hair-raising war adventure.Nowadays, however, with the country a seething caldron of racial, political and moral conflict, the average American has more excitement in his daily life than he can healthily handle. (Remember what the American Heart Association says about excess nervous tension.)For this reason, on the following pages the National Lampoon presents, as a public service, a selection of ''spoilers'' guaranteed to reduce the risk of unsettling and possibly dangerous suspens. We ask that you read them over several times and, if possible, commit them to memory before you venture into the actual book or late night movie.Remember, the life you save may be your own. »


Traduit rapidement :

« A une époque plus calme, les américains préféraient par dessus tout se détendre avec un polar à te glacer le sang ou se ruer au cinéma pour frissonner avec délectation devant des films à suspens, d'étranges récits de science-fiction et des films de guerre à te dresser les cheveux sur la tête.Aujourd'hui, cependant, avec le pays qui bouillonne dans le chaudron des conflits raciaux, politiques et moraux, la vie quotidienne de l'américain moyen lui procure plus d'excitation qu'il ne peut en supporter. (Souvenez-vous de ce que la American Heart Association dit d'un excès de tension nerveuse).C'est pour cela que le National Lampoon va présenter dans les pages qui suivent, à des fins de service public, une sélection de ''spoilers'' qui réduiront infailliblement le risque de se retrouver dans une situation où le suspens s'avérerait dérangeant et peut-être même dangereux. Nous vous demandons de les lire et relire plusieurs fois et, si possible, de bien les garder en mémoire avant d'aller vous aventurer à lire les livres ou voir un film tard le soir.Souvenez-vous, la vie que vous sauvez pourrait être la votre. »


S'ensuit, dans un style lapidaire, la fin des films de Hitchcock, Psychose en tête, des films avec Bogart, des thrillers, des films d'anticipation politique, pour les livres des classiques de la littérature, etc. Ils vont même jusqu'à dévoiler le dénouement d'une nouvelle policière présente de ce même numéro : Jean-Paul Sauvage, le détective philosophe, Critique of pure murder.

Plusieurs remarques s'imposent : si Hitchcock est le premier spoilé, c'est peut-être parce qu'il demandait aux spectateurs de ne pas révéler la fin de Psychose, premier film de la liste. C'est donc sans doute un pied de nez au grand réalisateur. Ensuite, ces révélations sont faites pour le plus grand bien des lecteurs. On dira que c'est satyrique, que c'est drôle, oui ça l'est, mais ça joue surtout sur la grande ambiguïté du terme : le « spoiler » est celui qui gâche et qui gâte : celui qui ruine le film, c'est bien l'idée d'ailleurs, il s'agit ici de détruire les effets dramatiques afin de faire baisser la tension, mais c'est surtout celui qui couvre de cadeaux, de bienfaits, d'attention. Le spoil est donc présenté d'abord comme une chose souhaitable. Enfin, cette présentation repose sur une mauvaise conception du suspens. Je l'ai écrit déjà dans une précédente étape, mais justement le suspens suppose, c'est Hitchcock qui nous l'apprend, que le spectateur soit un spectateur savant. Il doit savoir ce qui va arriver pour ressentir de la tension, un mélange d'appréhension et d'excitation, face au spectacle qui lui est proposé. Connaître la fin par avance, donc, permet d'identifier les éléments essentiels de l'histoire à mesure qu'elle se déroule, permet d'apprécier en direct la manière dont ils nous amènent progressivement vers l'issue finale.

D'après ce que j'ai pu lire, c'est à partir des années 80, sur internet, que les « spoiler alert » ont commencé à être utilisés pour révéler des éléments d'intrigue en permettant aux autres usagers de ne pas les lire s'ils ne le souhaitent pas. Les divers articles que j'ai lus font remonter le phénomène à des discussions à propos de Star Trek : wrath of Khan. Depuis, ce qui était alors un simple acte de prévoyance et d'éthique numérique est devenu la source d'un véritable phénomène de folie collective. Typique d'internet. Pour comprendre comment le spoiler a évolué jusqu'aux proportions qui sont les siennes aujourd'hui, il faut s'intéresser à l'évolution du mode de propagation des films, à l'évolution d'internet en vaste réseau social, à l'émergence d'un nouveau type de séries. Ces évolutions parallèles participent toutes à une modification profonde de notre rapport aux œuvres audiovisuelles. C'est donc ça qu'il va nous falloir explorer maintenant pour comprendre l'obsession du spoil comme le produit psychologique d'une évolution technologique.


mercredi 18 septembre 2019

Radicalité 3 : le concept de radicalité


Parlons enfin radicalité. Ça va être plutôt compliqué. D'abord parce qu'il nous faudra faire abstraction des personnes qui assument cette radicalité, de ce qu'elles peuvent en dire. Faire abstraction aussi du mouvement qui mène à la radicalité pour considérer cette dernière non comme un résultat, un aboutissement ou un stade transitoire mais comme une réalité solide, durable et existant en soi. Faire fi donc des radicalisés et des (dé-)radicalisations. Ensuite parce que la radicalité semble ne jamais exister en elle-même mais toujours en opposition à une non-radicalité, à une modération. La radicalité pourrait facilement passer pour une qualité relative, qui naît de la comparaison entre elle et une position modérée. La radicalité dépendrait ainsi du référent auquel on la compare.
Étudier la radicalité en théorie reviendra donc pour nous à nous livrer d'abord à une approche conceptuelle destinée à apporter une définition de la radicalité comme chose en soi, afin d'en fixer la définition et les usages légitimes. Cet effort, purement philosophique, se doublera d'une approche structurelle qui viendra organiser, exploiter et resituer les données offertes par l'approche conceptuelle. Ce deuxième temps de la réflexion, plus sociologique, nous permettra d'étudier la radicalité non plus en théorie, mais en pratique.


On l'a déjà dit, dans son concept populaire, la radicalité est le fait de s'opposer avec violence aux autres, de faire preuve d'une intransigeance telle qu'elle entraîne une séparation entre le radicalisé et le reste de la population ; ostracisme ou isolationnisme. Étymologiquement parlant, oui, la radicalité a à voir avec la racine (radix). Mais dire que la radicalité c'est « aller à la racine » ne nous permet en rien de comprendre en quoi aller à la racine doit entraîner une telle séparation et rendre violent. Après tout, si les racines de la plante ou de l'arbre sont sous terre et invisibles, elles n'en sont pas pour autant séparées du reste de la plante, tige ou tronc, feuilles et fleurs. Au contraire, dévoiler ce qui est caché, ce qui soutient, nourrit et fait croître ce qui se montre semble plutôt être une activité louable qui, loin de les détruire, met en évidence des liens essentiels. Le radical ne se séparerait pas ainsi du reste de la société, mais creuserait les liens profonds qui le lient aux autres. Si on s'appuie sur la notion linguistique, le radical est la partie essentielle du mot. C'est lui qui porte le sens commun entre tous les mots d'une même famille : vecteur de sens, donc, et unificateur. Par là encore, ce passage de la racine à la violence qui sépare est incompréhensible. À quelle racine donc faut-il remonter pour comprendre la radicalité ?


Remonter aux racines d'une conviction

On peut d'abord considérer que l'on remonte aux racines d'une conviction, nécessairement collective ; autrement, on ne parlerait pas de radicalité mais de folie. Le plus souvent, elle est d'ordre politique ou religieux. Bien qu'elle puisse tout aussi bien être philosophique, esthétique ou autre. Mais cette racine, quelle-est-elle au juste ? Elle peut être soit le fondement de la conviction, de la doctrine, soit son origine.

Remonter au fondement, c'est remonter à l'essence même de la conviction, chercher à la retrouver dans toute la pureté de son message, de son intention et de l'attitude qu'elle impose. Ou dans la pureté de ses fondement, de ses éléments les plus primaires.
C'est cela qu'il convient d'appeler fondamentalisme.

En art, on peut ainsi considérer que les artistes discrépant (ce sont, dans le language d'Isidore Isou, ceux qui réduisent une expression artistique à ses éléments les plus rudimentaires) sont des fondamentalistes : les lettristes reviennent au fondement de la poésie, les sons et le rythme, les suprématistes au fondement de la peinture, couleur, forme et matière, etc. On comprend très bien le rejet qu'ont subi ces artistes : les gens ne viennent pas dans les musées voir la peinture, mais ce qu'on peut représenter par la peinture ; ils n'ont ainsi jamais vu la peinture réellement, en tant que matière—or c'est avec cette matière-là que les peintres ont toujours lutté, c'est en elle qu'ils pensent—mais n'ont jamais vu que des images flatteuses. L'académisme n'est rien d'autre qu'une manière de flatter l’œil bourgeois. Le fondamentalisme pictural est donc nécessairement un scandale, comme en atteste les attaques (lacérations, graffitis) que subissent les tableaux de Barnett Newman, au nom d'une guerre des réalistes contre les abstraits.
On pourrait aussi prendre en exemple les chrétiens-communistes et la théologie de libération des XIX-XXe siècles qui retrouvaient dans la doctrine marxiste la pureté du message évangélique. Et ce en dépit des menaces d'excommunication. Il suffit en effet de lire les Actes des Apôtres pour voir les similarités entre christianisme et communisme : refus de la richesse, mise en commun des biens que l'on distribue aux uns et aux autres selon leurs besoins, égalité stricte entre tous les membres, etc. Le christianisme primitif, comme le communisme, prône « l'abolition de la propriété privée » et la collectivisation des biens. Le mode de vie des premiers chrétiens est l'application stricte des préceptes de Jésus, c'est bien en cela qu'on peut parler au sujet des chrétiens-communistes de fondamentalisme : à leur époque, le communisme était l'expression la plus actuelle du message chrétien et il était naturel pour eux de s'associer à ce mouvement.

Est-ce à dire que le fondamentalisme peut en même temps être progressiste ? Il y à là quelque chose qui choque. Les fondamentalistes ne passent pas vraiment pour des rénovateurs … Au contraire, ils prôneraient plutôt un parfait retour en arrière. Ce paradoxe peut être levé de deux manières. Soit, c'est ce que l'on fera après, en distinguant le radicalisme de conviction (fondamentalisme) du radicalisme de combat, soit en distinguant, dans le radicalisme de conviction, celui qui remonte aux fondements de celui qui en revient à l'origine.

Revenir à l'origine, chercher à vivre et penser comme on le faisait du temps de ceux qui sont à l'origine de notre croyance, c'est très exactement ce que promet le salafisme. Il propose comme idéal « l'imitation des pieux ancêtres » et impose de vivre comme au temps du prophète et de ne considérer comme vrai et acceptable que ce qui l'était déjà à son époque. Cette forme de radicalisme est le contraire même du progressisme et il est important à ce propos de revenir à l'origine du mot « fondamentalisme ».
Le terme de fondamentalisme est né en 1919 aux Etats-Unis. Il a été forgé pour la « World Christian Fundamentals Association » (association mondiale des fondements chrétiens), dont le but avoué était d'en revenir aux croyances de la bible pour lutter contre le progrès de sciences, jugées dangereuses pour la foi, en premier lieu la théorie de l'évolution. C'est donc une association anti-moderne qui prône une lecture littéraliste du texte biblique. Exactement comme les salafistes, qui, dès le XIX, s'opposèrent à l'occidentalisation du monde arabe. On voit qu'ils ne remontent pas aux fondements d'une conviction, qui se traduirait par une fidélité à l'esprit du texte dans une rénovation de sa lettre, mais rejettent le monde dans lequel ils vivent, qu'ils tentent de fuir en s'en retournant vers le passé.
Comment nommer ces radicaux pour bien les distinguer des vrais fondamentalistes ? Lors de ma présentation, je proposais sans grand enthousiasme un néologisme : « germinalistes », avec comme définition « personnes qui en reviennent au germe, à l'état naissant, à l'origine accidentelle de leur croyance pour s'opposer à ce qu'ils considèrent être une menace ». Mais j'étais pas très satisfait. On peut préférer les appeler « réactionnaires ». Seulement on peut être un réac' sans conviction. On peut être réac' par sentimentalisme plus que par conviction. On manquerait donc ce qui fait la spécificité de cette réaction. Les germinalistes américains sont convaincus que la Terre est jeune, que les dinosaures sont une ruse du diable, que l'homme n'a pas évolué, etc. Ils en veulent pour preuve la Bible elle-même, lue au pied de la lettre, exactement comme les salafistes se justifient par une lecture rigide du Coran. On est donc justifié de les dire « littéralistes », mais la lecture littérale du texte religieux est chez eux le moyen de s'opposer au monde et n'est pas une fin en soi ; il faudrait donc un terme qui condense le littéralisme, le passéisme et le germinalisme. Bien malin celui qui arrivera à forger un tel concept.

Remonter aux racines d'un mal

Ainsi, lorsque l'on parle de fondamentalisme aujourd'hui, essentiellement, on parle de ces doctrines qui prétendent remonter aux racines du mal afin de l'éradiquer. Le problème est que cette composante première, guerrière, non contre un ennemi mais contre l'époque elle-même, est présentée comme la conséquence d'un retour à la pureté première qui en est en fait l'alibi et le moyen. Lutter contre une modernité partout présente et qui s'exprime en chaque instant impose logiquement l'intransigeance, la violence et l'isolement. Pour se défendre de ce qu'il s'agit justement de détruire. Mais quel est ce mal ? Pour les salafistes du XIXe comme pour les chrétiens du XXe, c'est l'occident moderne. Pour Rousseau, c'est, à en croire son Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, la propriété privée et l'amour-propre. Pour Marx la propriété privée et la domination de classe et pour les anarchistes, c'est l’État. On peut d'ailleurs à ce propos évoquer une contradiction fâcheuse. À considérer que l’État c'est le mal, comment l'éradiquer ? La doctrine marxiste de base consiste à dire que le prolétariat doit s'emparer de l’État pour l'abolir. Mais quand on voit les efforts nécessaires pour ce faire, et à quel point la maîtrise de l’État facilite l'action, on comprend qu'il soit absurde de s'emparer de l’État pour le détruire. Qui s'en empare le maintient, le développe au besoin, y installe les siens et les défend coûte que coûte. Il y a donc fatalement une perte de radicalité dans l'effort de réalisation des intentions radicales. La mise en œuvre concrète des idées radicales, en ce cas, c'est tout le paradoxe, déradicalise : on ne fait plus face à une volonté de détruire l’État mais de l'améliorer ; on passe du radicalisme au réformisme, du communisme au socialisme, quand le projet ne change pas du tout au tout. Pour éviter cela, on peut évidemment décider d'abandonner la course politique pour des moyens plus directs : dont la version la plus extrême est la propagande par le fait. C'est-à-dire l'attentat. Mais les attentats ont toujours été un échec, puisqu'ils terrorisent une population attachée à sa sécurité, et donc à l’État qui en est le premier garant. Ils offrent en plus à ce dernier l'occasion de se renforcer par des lois plus dures sans se heurter à l'opinion. C'est ce que la RAF a découvert après leur vague d'attentats contre des grands industriels. Dans leur esprit, la répression policière à laquelle ils allaient être confrontés devait soulever l'indignation de la population, qui en solidarité devait se soulever contre l'Etat et le renverser dans un grand mouvement d'insurrection révolutionnaire. Ce qui s'est passé, et cela semble condamner par avance l’extrémisme, c'est que le peuple, plus inquiet de la violence terroriste que de la violence capitaliste, était soulagé de les savoir en cellule.

Radicalité et extrémisme

Ces quelques réflexions sur le fondamentalisme de combat, dont le but est de supprimer l'ennemi, source de tous les maux (l'Etat, la classe bourgeoise, le patriarcat, je mets tout sur un même pied d'égalité, les recherches ultérieures auront pour tâche de distinguer tout ça), dont le but est d'en finir d'une manière ou d'une autre avec l'époque, ont évidemment fait leur effet sur l'auditoire dans le cadre d'une présentation limitée dans le temps et condamnée à n'évoquer que rapidement ces questions. Il faudrait, dans le cadre de ces articles, entrer plus dans les détails afin d'éprouver pleinement la pertinence de ces distinctions. Ce que je ferai ultérieurement. Résumons pour le moment. Nous avons découvert quatre formes de de radicalité. Ces formes sont radicales en elles-mêmes, et non pas en fonction de positions plus modérées auxquelles on les comparerait.Ces quatre formes ne sont pas exclusives : ce sont des manières de décrire des positions radicales, certaines peuvent donc s'appliquer ensemble à une même position radicale. Cependant il est à noter que certaines s'excluent les unes les autres.
Ainsi nous pouvons distinguer une radicalité de conviction qui se divise en deux branches exclusives : le fondamentalisme (retour au fondement de la conviction) et le germinalisme (retour à un passé considéré comme un âge d'or). À côté de ces distinctions, un radicalisme de combat, qui prétend sous toutes ses formes arracher le mal à la racine. Mais d'une part, ce radicalisme pourra être réactionnaire, rétrograde ; il recoupera alors la radicalité germinaliste, d'autre part progressiste, c'est-à-dire tourné vers la réalisation d'un état du monde encore inconnu (si on veut d'un âge d'or, mais qu'il faudrait situer non dans le passé mais dans l'avenir), il pourra alors recouper la radicalité fondamentaliste telle que nous l'avons définie. Nous pourrions chercher à distinguer plus : en proposant d'appeler le radicalisme réactionnaire « extrémisme » pour réserver le terme de radicalisme aux seules tendances progressistes. Cela essentiellement à des fins de clarté puisqu'il n'est pas certain que cette distinction tienne la route ; l'extrémisme pourrait être plus adéquatement la violence extrême, collective et concertée, utilisée indépendamment de toute radicalité, donc dans un but politique autre que celui d'arracher un mal réel ou fantasmé à la racine. L'extrémisme serait alors cette violence déployée non contre les causes d'un problème mais contre ses effets les plus lointains. Pour reprendre les métaphores botaniques, l'extrémisme ne consisterait pas à arracher le mal par la racine, ça c'est la radicalité, mais à chercher à le faire mourir en lui arrachant les feuilles, derniers développement de ce qui se joue dès la racine. On comprend ainsi que l'extrémisme se tourne vers un faux combat et vise d'autres buts que l'éradication d'un mal, même si ce dernier se trouve au cœur des discours extrémistes. Prenons un exemple un peu ancien : dire avec le FN en 1978 "1 million de chômeurs, c'est 1 million d'immigrés en trop", c'est un discours extrémiste en ce sens que l'immigration n'est pas la cause du chômage (les études faites sur la question montrent qu'il n'y a aucune corrélation entre les deux) et que pour lutter contre le chômage, mieux vaut chercher des causes économiques. Extrémiste surtout parce que le but de cette affiche est d'opposer autochtones et immigrés et d'attiser la haine envers ces derniers plutôt que de résoudre les problèmes des autochtones, qui continueraient à subir le chômage malgré une épuration ethnique ou, plus soft, une politique de préférence nationale. 

lundi 16 septembre 2019

Radicalité 2 : quelques distinctions nécessaires


Il est difficile de parler rigoureusement de la radicalité. On l'a vu, on a rapidement tendance à employer le mot pour tout et n'importe quoi. Le philosophe a de toute façon toujours maille à partir avec le grand n'importe quoi du langage quotidien, avec les idées reçues les plus stupides, et ce n'est que lorsqu'elle se décide courageusement à nuire à la bêtise ambiante, lorsqu'elle décide d'abandonner la sécurité des traditionnelles « questions philosophiques et existentielles » qu'elle se montre à la hauteur de ses prétentions. Effort vain, activité de Sisyphe, mais à laquelle il faut se livrer malgré tout.
On voit l'ampleur de la tâche quand on remarque que la confusion est totale là-dessus. La confusion ne porte pas seulement sur la valeur positive ou négative du mot, mais, et là ça tient du délire, sur la différence entre radicalité, radicalisé et radicalisation. Il faut donc opérer des distinctions claires et s'y tenir solidement pour ne pas glisser d'une idée à une autre et produire finalement un discours inintelligible. Il faut donc faire tout le contraire de ce qu'a fait le gouvernement ... En effet, sur son site de prévention de la radicalité, stop-djihadisme, la définition donnée de la radicalisation est un modèle d'absurdité et de confusion :

Le mot « radicalisation » vient du latin radix, qui signifie « aller à la racine ». Au sens politique, le terme désigne les personnes souhaitant changer radicalement la société en faisant – ou pas – usage de la violence.
http://www.stop-djihadisme.gouv.fr/radicalisation/explication-du-phenomene/radicalisation-djihadiste-quest-ce-que-cest

Déjà le premier souci, c'est qu'il n'y a aucune relation entre les deux phrases là où logiquement on s'attendrait à ce que la seconde, qui veut porter sur le sens politique du terme, s'appuie sur l'étymologie proposée par la première. Mais le pire, le délirant, c'est que la radicalisation « désigne les personnes ». « Radicaux » et « radicalisés » désignent des personnes. Pas radicalisation. Qui est un processus de transformation. Je ne dirai rien ni de la définition circulaire (le radical, c'est celui qui veut agir radicalement), ni de la petite précision contre-productive (« ou pas ») qui jette un flou inutile et ruine définitivement l'intérêt d'une telle définition. Car si le radical « souhaite changer radicalement la société en faisant—ou pas—usage de la violence », je suis désolé, mais faut dénoncer Macron et le ficher S parce qu'il prétend tout de même « une transformation complète, radicale » de la France.

Essayons donc de corriger cette erreur lamentable : qu'es-ce au juste que radicalité, radicalisation, radicalisé ? Force nous est de constater d'abord que ces trois notions sont liées entre elles : le radicalisé est celui qui finit par faire preuve de radicalité et la radicalisation est le phénomène qui le mène vers cette radicalité qu'il exprimera. Ce n'est donc qu'après avoir clairement défini la radicalité qu'on pourra revenir sur les deux autres termes, pour en approfondir, ou en transformer, notre compréhension.


Le radicalisé

Disons pour le moment simplement que le radicalisé est un personnage, une figure construite par des discours. Principalement des discours de pouvoir élaborés en commun entre représentants des institutions (politiques, carcérales, juridiques) et chercheurs en sciences sociales. Ces discours sur la radicalisation visent à donner des outils aux institutions afin de surveiller et punir les radicalisés, qui sont l'objet essentiel de ces discours officiels. Ces derniers visent en effet en grande partie à dresser des profils types permettant d'identifier et de neutraliser des individus dès lors considérés comme dangereux. C'est ici la même notion de dangerosité qui à l'oeuvre que celle analysée par Foucault dans les Anormaux. Le dangereux est celui qui ne se plie pas aux normes, qui les remet en cause. Farhad Khosrokhavar définit le radicalisé comme un héros négatif qui n'est autre que celui qui va adopter l'inverse des normes reconnues et imposées par la société. Il est ainsi intransigeant quand la société est ouverte, religieux quand elle est laïque, etc. Ces discours sur le radicalisé ont les mêmes logiques circulaires (l'expertise vient produire un doublet psychologico-moral du délit, tautologique en ce qu'il ne fait que traduire le crime en termes de dispositions criminelles, faisant ainsi glisser le jugement du crime vers la personne) et les mêmes conséquences que ceux sur les anormaux : en 2017 Abdelkader Merah, frère de Mohammed Merah, pourtant innocenté des accusations de complicité dans les crimes de son frère, se retrouve condamné à 20 ans de prison. Pour dangerosité : à cause de son adhésion aux « thèses islamistes radicales » (il a été reconnu coupable de complicité cette année, en appel).

Avec l'imprégnation du terrorisme sur le mot, et l'ambiguïté profonde dont il est de toute façon marqué, le radicalisé passe fatalement pour un criminel violent, dangereux et fanatique. Il est ainsi un moyen de disqualifier les militants et leurs luttes. Claire Nouvian est ainsi, aux yeux des lecteurs de Valeurs Actuelles, une « hitler féminin », « écologiste radicalisée » à la « dialectique fermée », qui « terrorise, ostracise et élimine » ses adversaires en faisant planer au dessus d'eux le spectre d'une censure stalinienne. Rien que ça. Une candidate écolo qui se présente aux élections avec le PS, on a connu plus brutal, et je ne parle pas des discours sur les « féministes radicalisées », tous plus stupides les uns que les autres (https://lincorrect.org/valentin-valentin-e-morne-plaine/) ...
Il faut noter cependant la passivité supposée du radicalisé, comme si le phénomène de la radicalisation était subit de l'extérieur : on parle volontiers d'endoctrinement. Cela n'est pas du tout pour dédouaner le radicalisé, toujours menaçant, mais pour indiquer qu'il est le véhicule d'une menace extérieure, d'une ingérence, d'une occupation venue de l'étranger. Le radicalisé islamiste est l'outil de l'Arabie-Saoudite et la féministe radicalisée le porte-parole d'un féminisme américain qui ici fait tâche, qui n'est pas adapté à « la galanterie à la française ». Mylestan, dans son article raciste en diable de L'Incorrect, magazine culturel ouvertement de droite, met sur un pied d'égalité jihadisme et féminisme et fait même de ce dernier un autre « grand remplacement ». Ce qu'on peut lire comme un remplacement des hommes par les femmes, mais aussi, vu le sens originaire de l'expression, comme le remplacement par une pensée américaine d'une pensée française. Enfin, selon le lectorat de Valeurs Actuelles, « l'écologisme » de Nouvian est « un des avatars du mondialisme », donc bel et bien une atteinte extérieure à l'identité française.
On le voit, parler de « radicalisé » permet d'évacuer à bon compte les raisons bien franco-française des colères qui s'expriment dans tout le pays et de disqualifier ces dernières comme violence aveugle contre une identité ou un gouvernement légitimes et menacés—manière de transformer victimes en bourreaux et causes politiques, sociales, en causalité psychologique.
Soit pour le meilleur, avec les livres de Fethi Benslama, Le Surmusulman, L'idéal et la cruauté, soit pour le pire. Féminisme toujours, le site pickupalliance, site de coaching en séduction, excusez du peu, donne comme conseil d'aller draguer sans se poser de question quand ça ne marche pas, que la fille n'est pas réceptive ou s'énerve :

Votre objectif est de rencontrer des filles agréables, qui seront assez compliantes dès le départ pour vous laisser une occasion de les séduire.Si vous abordez une fille correctement mais qu’elle vous répond mal, tant pis ! Vous avez fait votre travail.Allez sur la fille suivante sans suranalyser sa réaction.Il y a de fortes chances que le problème ne vient pas de vous, mais d’elle.C’est peut-être une flippée ? Une féministe radicalisée ?https://www.pickupalliance.com/drague/phrase-approche-sans-rejet/

Donc être une féministe radicale, c'est avoir un problème psychologique, être une « flippée ». La colère n'est évidemment pas une réponse appropriée face au mec qui « va sur la fille », dans l'objectif de se rassurer lui-même sur sa propre virilité auprès de « filles agréables », « compliantes »—en un mot : soumise, pour in fine en imposer aux autres hommes. Il faut évidemment voir dans cette réification un charmant compliment ...


La Radicalisation

La radicalisation est l'action de radicaliser. On peut l'entendre comme un mouvement, individuel ou collectif, qui porte les radicalisés d'une position centraliste, consensuelle, vers une position radicale, considérée comme excentrée ou extrémiste. Que ce soit dans le domaine politique (Wauquiez qui radicalise ses positions sur l'immigration et le terrorisme se rapproche de l'extrême droite ; Hamon qui se radicalise se retrouve renvoyé à l'extrême gauche) ou religieux. Pour ce dernier cas les ouvrages de David Thomson (Les français jihadistes) et celui de Farid Benyettou et Dounia Bouzar (Mon Djihad), permettent de voir comment ce mouvement s'impose aux individus, issus de familles musulmanes ou convertis de fraîche date, et d'en suivre les étapes. Mais dans le domaine social, le plus souvent les discours dénoncent une radicalisation des luttes, de manière parfaitement anonyme : radicalisation de l'écologie (écoterrorisme fort en Angleterre, vu comme dérive terroriste de la lutte écologique), du véganisme (les boucheries repeintes en rouge et dont on brise les vitres sont données comme le signe d'une radicalisation de l'idéologie vegan), etc., comme si ici la radicalisation n'était pas le parcours de personnes mais la déviation inévitable d'idées. Par exemple de l'opposition faite entre politique écologique et écologie politique, la première, assumée par le gouvernement, étant vertueuse, l'autre, propre aux mouvements militants et aux partis écologistes, étant dangereuse, suspecte et inconsidérée. Ainsi, dans une même logique, parler de radicalisation de telle ou telle lutte vise à la discréditer même dans ses formes plus consensuelles, celles-ci n'étant plus que la porte d'entrée vers une radicalité politique, donc vers le terrorisme.


Ces mots de radicalisé et de radicalisation sont pourtant susceptibles de recevoir une définition non polémique et rigoureuse. Mais il nous faudra d'abord définir clairement ce qu'est la radicalité pour pouvoir leur donner un sens qui, débarrassés du poids des usages polémiques, traduise exactement les réalités qu'ils doivent recouvrir.

dimanche 15 septembre 2019

Radicalité 1 : le chaos conceptuel


Il y a quelques années j'ai donné une conférence sur la Radicalité. Le but était d'en clarifier la notion et de l'utiliser pour critiquer la manière dont on utilise le mot et essayer, de mon côté, de l'utiliser correctement pour penser l'actualité. Mon intervention portait la marque de cette actualité ; les exemples que je donne, que je n'ai que peu actualisés, le montrent bien. La base de cet article date d'avant l'élection de Macron, date des dernières présidentielles.



Il est devenu très facile de faire trembler dans les chaumières et oublier la légitimité de certains combats ou de certaines revendications : il suffit de mettre ces derniers sous la bannière de la radicalité. La radicalité c'est la grande inquiétude de l'époque : on lui dédie des observatoires (l'observatoire des radicalités politiques, lié à la fondation Jean Jaurès), on s'inquiète de ses effets sur la politique, on s'interroge sur ses mécanismes. On ne sait si on doit l'analyser en termes de conviction politique, de dérive sectaire ou d'alibi au crime. Le terrorisme bien entendu exacerbe les inquiétudes, mais c'est bien toute la vie politique et diplomatique qui est prise dans ce processus de radicalisation. Fillon, Trump, Sanders, Corbyn, même Hamon ! ont été donnés comme autant d'indices de la radicalisation de la vie publique. Mais il est étonnant qu'un même mot désigne tout à la fois le devenir ultraviolent des religions et la polarisation des partis politiques, laissant entendre qu'un parti socialiste qui se repositionnerait à gauche serait dangereux.
Alors bien sûr on peut essayer de distinguer usages populaires, ou courants, et usages scientifiques, précis, mais même ça ça ne nous aiderait pas forcément. C'est que si l'observatoire des radicalités politiques présente un concept, législatif, clair et limité de la radicalité :

« À partir de l’état du droit, il est donc possible d’identifier plusieurs caractéristiques de la « radicalité politique » : l’atteinte à la forme républicaine de gouvernement, l’atteinte à l’intégrité du territoire, l’existence de liens avec la Collaboration ou avec toute entreprise de réhabilitation de celle-ci, l’incitation à la haine, à la discrimination ou à la violence.La radicalité idéologique s’accompagne très régulièrement de l’usage de la violence militante, selon des formes elles aussi listées par la loi : manifestations armées, pratiques paramilitaires, terrorisme, atteinte grave à l’ordre public. »https://jean-jaures.org/nos-productions/definir-la-radicalite-pour-mieux-la-combattre

les définition sociologiques peuvent parfois laisser à désirer. Anne Muxel, dans son étude sur la radicalité et les lycéens (Publiée aux PUF : La tentation radicale, pas encore lue), affirme que la radicalité « suppose un ensemble d’attitudes ou d’actes marquant la volonté d’une rupture avec le système politique, social, économique, et plus largement avec les normes et les mœurs en vigueur dans la société ». C'est dire à quel point déjà le radicalisé est louche, lui qui vise à prendre ses distances avec la société, indépendamment de ce qu'il peut y avoir de révoltant dans ladite société. Mais on passe de l'effarant au terrifiant quand elle ajoute que

« dans le domaine politique par exemple, nous interprétons comme radical le fait de voter pour des partis hors système ou extrémistes, de participer à des actions protestataires comme les grèves ou les manifestations ».

Donc manifester, défendre ses droits, qui sont aussi les droits des autres citoyens, c'est être radical ? Participer par le vote au processus démocratique, c'est se « séparer de la société » ? On croit rêver. Et je rêve peut-être d'ailleurs, puisque pour vérifier ce jugement que je portais à l'époque sur une enquête dont je n'avais lu que le compte rendu, détaillé certes mais enfin, sur le site de l'INSEE, j'ai découvert qu'elle distinguait une radicalité « de rupture » d'une radicalité « de protestation ». Le vote « extrême » entrerait peut-être dans cette dernière, mais la présentation que j'avais lu à l'époque était là-dessus loin d'être claire. Toujours est-il qu'affirmer que manifester ou participer à des grèves sont des actes radicaux alors qu'ils sont garantis par le droit est déjà pour le moins inquiétant et semble la caution scientifique de toutes les brutalités policières.

Si l'enquête sociologique pèche par une définition trop large, l'usage courant du terme pèche par une absence totale de signification claire. Cet usage courant, pléthorique, est tantôt positif tantôt négatif et sert généralement à disqualifier ou à glorifier. Il est synonyme de violence, d'une violence définitive, d'intransigeance, donc renvoie au refus d'entendre l'opposition et de l'accepter, au rejet des compromis au profit de la position la plus tranchée, la plus absolue, la plus outrancière parfois. Ainsi un changement de vie radical est à la fois violent, soudain, absolu et tranché, il fait passer d'un mode de vie à son contraire. Ce refus du compromis et du débat mène facilement à l'isolement, soit que cet isolement soit voulu, recherché, on parlera alors d'isolationnisme, soit qu'il soit subit. On parlera alors d'ostracisme. On peut parler de « véritable campagne d'ostracisme » quand la CGT se fait attaquer à cause de sa « radicalité » (ils auraient « bloqué la France »), quand F-O. Giesberg la compare à Daesh dans les pages du Point, y affirme que la CGT est une « menace », sous-entendu une menace terroriste.
Cet usage se contente de reconnaître cette violence, ce qui dans notre contexte social est déjà une condamnation, puisque ce n'est pas l'intransigeance, le refus, l'enfermement sur des positions tranchées, l'affirmation définitive d'une idée ou d'une identité qui est valorisée et reconnue, mais au contraire une certaine fluidité, le dialogue, les qualités d'adaptation. Cet usage ne cherche jamais les causes ni les raisons de cette radicalité, ni à chercher si elle est justifiée. Mais bizarrement cette radicalité est jugée positive et même nécessaire dès qu'il s'agit de défendre les siens. La radicalité se teintera alors de courage, si ce n'est d'héroïsme, là où, jugée négativement pour discréditer les ennemis, elle est donnée comme la source de tous les maux. Ce qui fait que Jean-Marie Le Guen peut condamner sur RTL le 28 février 2017 Benoît Hamon à cause de sa position radicale, affirmant que ce dernier s’est mis dans « une impasse stratégique » en raison de son « programme de rupture avec sa famille politique », qui serait « un programme d’une gauche radicalisée ».

« Il s’est isolé en tenant un discours extrêmement radical, isolé par rapport à sa propre famille politique, la social-démocratie, le social-réformisme. C’est un socialisme de rupture qu’il propose. Or, nous, nous sommes pour la réforme, c’est la tradition du Parti socialiste. » (Marianne)

alors qu'autour de François Fillon, on tenait à défendre son « programme radical », économique, contre la précarité. Ainsi pouvait-on faire de la « radicalité » de Fillon le « 1er critère de vote » à la fin de l'année 2016, apportant comme preuve ce témoignage dans les pages d'un journal quelconque : « Il faut des mesures radicales, approuve Marie-Caroline Mulot, 67 ans, ancienne professeur d'économie en lycée privé. Je crains qu'un candidat trop consensuel ne tergiverse. » On est ici pas très éloigné de ce que Macron disait lui-même pendant sa campagne présidentielle :

« Je suis confiant dans la capacité qu’a notre pays à se transformer et à réussir ces défis [...] La France est un pays irréformable, mais nous ne proposons pas de le réformer. Nous proposons une transformation complète, radicale. Un changement de logiciel sur beaucoup de sujets »

On voit dans les propos de Le Guen tous les caractères et les conséquences de l'usage courant de la notion : l'intransigeance (la rupture contre la réforme, le débat, la concertation), la violence, et tout à la fois l'ostracisme (le refus de donner son parrainage) et l'isolationnisme (« il s'est isolé »). Dans ceux des soutiens de Fillon ou dans la bouche de Macron la recherche d'une radicalité synonyme de solution définitive, de décision tranchée, de courage politique. De changement souhaitable, qui paradoxalement n'est que la continuation de ce que l'on connaît déjà. Cela ne permet en rien de savoir si la radicalité est une menace ou un bienfait, s'il faut la condamner ou la rechercher. Pourquoi ce qui est admiré chez Fillon, chez Macron, est rejeté quand il est endossé par Hamon ou par Martinez et la CGT ?
Inutile d'attendre après la philosophie pour trouver la réponse, le bon sens y suffit : c'est que le mot est creux, purement polémique. Comme les mots imaginés par Orwell dans 1984, ils servent à louer l'ami et à critiquer l'ennemi, le même mot servant à tout, ruinant l'esprit de nuance et la capacité de penser. Radicalité, tant qu'on en aura fixé un sens clair et univoque, n'est rien d'autre que de la novlangue. Notre travail dès lors est d'abord de toujours remplacer le mot par un synonyme, comme violence, intransigeance, absolu, etc. afin d'annuler l'effet polémique et intimidant du terme, ensuite de chercher un sens restreint du mot afin de pouvoir en déterminer un usage légitime.

mercredi 11 septembre 2019

L'affaire Moix


Je m'étais juré mi-août de ne plus lire la presse jusqu'à la mi-septembre afin d'échapper à tous les articles plus ou moins navrants sur l'école et la rentrée. J'ai changé d'avis pour pouvoir suivre l'affaire Yann Moix. Non pas que ce type me plaise ou rien mais j'avais décidé de l'utiliser dans une de mes nouvelles : un type écrit un manifeste, veut pousser tout le monde à un suicide altruiste (tuons-nous ça sauvera la nature). Mais ce type c'est personne. Alors il veut l'envoyer à un mec célèbre qui portera ses idées. Trois ou quatre étaient envisagés, dont Moix, sniper de talk-show vite écarté car avec lui ça tournerait trop vite à la farce. Voilà l'avis que j'avais sur le bonhomme, et que j'ai toujours. Pas sérieux.
Pas assez pour que je m'y intéresse en tout cas. Mais toute cette histoire c'est quelque-chose. Voilà un feuilleton médiatique tout en rebondissements qui soulève plein de questions intéressantes et les laisse retomber au sol comme de la merde irrésolue.

D'abord, la question c'était celle de la frontière entre le roman et le récit, l'affabulation et le souvenir, la littérature et la confession. « Récit » des sévices subis durant son enfance, avec témoignages des amis de l'époque, très évasifs, venant s'opposer aux propos tenus par le frère et le père. C'est au cours de l'enquête sur ce passé, sur la véracité des faits, que sont ressortis les numéros du fanzine négationniste dans lequel Moix a écrit et dessiné. Alors vient le second moment, très confus : a-t-il été antisémite ? À cette question pas de vraie réponse mais une série de fuites, d'esquives. Il n'aurait fait que des dessins et même s'ils sont antisémites, lui ne l'était pas, juste un paumé. Quand on fait remarquer publiquement qu'il a écrit des pages et des pages ouvertement négationnistes, il reconnaît la chose, mais ne s'excuse bizarrement que pour les dessins, et quant à ses accointances, il botte en touche. Enfin on en arrive au troisième temps où des personnalités prennent ouvertement sa défense.


L'affaire Claire Nouvian


Pour l'essentiel, les débats consistent à prendre position pour ou contre Moix et c'est là le piège même de ce type de débat : parler de lui en mal concourt malgré tout à en faire un personnage incontournable, important, et à donner envie de lire son livre, de s'intéresser à lui. Pour éviter cet écueil il faudrait plutôt s'intéresser au cadre dans lequel cela se passe.
Prenons d'abord un autre exemple :

Quand Claire Nouvian, après être passée, sans s'être informée sur l'émission, son format, son ton, etc. dans l'émission de Pascal Praud, « l'heure des pro », s'alarme à juste titre de ce qu'elle a vécu, on en fait un débat sur le sexisme et le climato-scepticisme. Ce serait affirmer que Pascal Praud a des convictions. C'est vraiment trop préjuger du bonhomme. En l'attaquant lui, en relançant la discussion sur le sexisme et l'enjeu climatique, on fait de Pascal Praud un interlocuteur. Il fallait faire le débat de l'information télévisée et dénoncer cet oxymore intenable.
Pourquoi sommes-nous systématiquement pris entre un Bourdin, un Praud, qui malmène l'invité et l'agresse ostensiblement et des poseurs de questions vaporeux qui ne montent jamais au créneau quand on leur débite des horreurs ? Pas parce que les uns sont des crétins et les autres des fachos mais parce que la télé est une structure qui impose, en 3 minutes de séquence, soit le plan-plan soit l'outrance. Question de standing de chaîne et de créneau horaire. Or là fallait quand-même se rendre compte qu'on était chez Bolloré. Le mec a dégommé le zapping, a dégommé les émissions d'investigation, c'est-à-dire de journalisme, sur une chaîne info c'est quand-même la base, mais a gardé Praud ! Quand on se dit ça on se doute que ça va être plus gonzotainement qu'infotainement ! Typiquement le genre d'endroit que Bourdieu conseillait de fuir …

Mais plus généralement, de toute façon, l'info et le sérieux à la télé, c'est par tranches millimétrées entre le sujet suivant et la guerre à la bonne vanne que se livrent les chroniqueurs. C'est pire dans les émissions de débat, genre Praud justement, ou le débat est réduit à une foire d'empoigne entre les partisans du bon-sens égrillard et les mecs qui rament pour dire deux phrases sensées. Après tout, il est toujours plus facile de creuser dans les ornières que de se creuser les méninges et pour cela il n'est pas besoin d'avoir des convictions, juste d'avoir envie de garder sa place à la télé.

C'est si vrai d'ailleurs que malheureusement je crois que c'est Gilbert Collard qui a le mieux compris l'info télé et qui en use le plus adéquatement : en se vautrant dans la fange … Il arrive sur un plateau, insulte les uns et les autres, lâche une bombe, un truc monstrueusement faux, invective et repart. Il a dit son truc, sans réplique—ce qui donne l'impression qu'il a raison, et a fourni une séquence courte, mouvementée, calibrée pour les réseaux sociaux. C'est de la merde intégrale mais c'est ça qui marche. Et tant que ça sera ainsi, il sera pas possible de faire valoir des points de vue progressistes dans les émissions d'information, parce qu'il y a toujours ce besoin de creuser dans les ornières, pour pas fatiguer le téléspectateur qui consomme l'information comme un produit détente. Là encore c'est pas de la faute au spectateur, mais à ce vaste complexe organique qu'est la télévision.

L'affaire Moix



Au delà des questions de personne, on a aussi ici affaire à des débats purement structurels.
Sont en jeu le rôle, la nature des écrivains aujourd'hui et les liens qu'ils entretiennent entre eux, conflit ou entraide. En jeu aussi la place et l'usage des luttes dans les grands médias. Si pour l'épisode Nouvian il aurait fallut relire Sur la télévision de Bourdieu et La fabrication du consentement de Chomski, ici c'est plutôt Dernières nouvelles du spectacle (ce que les médias font à la littérature) de Vincent Kaufmann qu'il faut rouvrir.

Kaufmann nous dit que les médias se sont repliés sur eux-mêmes et ne se nourrissent plus que de ce qu'il y a dans les médias. Ils ne sont plus un moyen d'apporter au grand public ce qui est digne d'intérêt et qu'il ignorerait sans ça, mais ils sont devenus l'outil de leur propre visibilité : d'où l'intérêt immense de ces émissions, ces talk-show, dans lesquels on commente à la télé ce qui a été diffusé … à la télé. Or ces médias ont permis l'émergence d'une économie de la visibilité dans laquelle ce qui compte le plus est ce qui est le plus partagé, le plus vu, le plus diffusé. L'auteur en subit nécessairement les conséquences : pour continuer à exister, il doit se métamorphoser. Les essayistes l'ont fait : ce sont les « nouveaux philosophes », qui ont inventé le style publicitaire en philosophie, et en ce qui concerne la littérature, c'est l'autofiction qui a permis de réinventer l'auteur, d'ermite soucieux du travail de la langage en personnalité publique. Or ce monde régi par l'attention est un monde ultra-compétitif où l'écrivain est en concurrence avec tous ceux qui passent devant une caméra. Les autres écrivains donc, mais aussi les Chtis à Mikonos et les plats de nouilles dans le slibard.

Le spectacle selon Debord se donne comme le seul bien possible, comme désirable. Mais pourquoi l'est-il, pourquoi est-il devenu désirable pour tous, pourquoi non seulement les marchands mais les individus—et les auteurs en particulier—se battent-ils pour quelques poussières d'attention, pourquoi autant d'individus sont-ils prêts aux sacrifices les plus surprenant et souvent les plus repoussants pour obtenir leur place au soleil ou plus exactement devant une caméra ? (p63)



L'aveu, l'authenticité, la comparution : « grammaire du spectacle »


Or l'écrivain en quête de gloire doit pour passer à la télé se soumettre à l'exigence de transparence, doit parler de lui avant tout : c'est que « le spectacle, c'est également une culture de l'aveu. »

C'est par l'aveu, par l'exhibition de son intimité que le sujet se transforme le plus immédiatement et le plus facilement en marchandise. Payer de sa personne, dans le cadre d'une économie de la visibilité, cela veut dire très souvent avouer, se confesser, jeter son intimité en pâture aux spectateurs ou aux lecteurs. (p105)

Du coup quand Moix, qui a toujours voulu être écrivain, toujours voulu être de ceux qui en sont, dit qu'il ne trouve pas désirables les femmes de son âge mais préfère les jeunes, derrière le topos sexiste, il n'y a ni l'abjection ni le courage de dire son désir tel qu'il est, simplement la marchandisation d'un écrivain qui doit pour exister non pas écrire mais parler de lui en permanence et se forger une image de marque. Or qu'attendre de plus d'un type qui sans s'étouffer dans sa connerie affirme être le dernier punk français ? Tout ça c'est image et distinction et sans doute, comme avec Praud, est-on ici face à a un homme sans conviction. Un homme qui se contente de faire ce qu'il faut pour être là où il faut, sous le feu des projecteurs. D'où sa volonté arrivé à Paris de rencontrer BHL. De se mettre sous son aile. D'où la nécessité pour lui d'écrire sur son enfance, d'exhiber encore plus son intimité.

Mais comment avouer avoir martyriser son frère, avoir été tyran, alors qu'on se donne pour être le grand défenseur de la veuve et de l'orphelin, qu'on se vante d'avoir été le premier et le seul écrivain, le seul intellectuel à avoir fait vaciller Macron, à l'avoir jeté dans les cordes à propos de sa gestion des migrants ? Facile : il suffit de passer cela sous silence et de voler la vie d'un autre, de se livrer à un « plagiat psychique » (c'est de cela que Camille Laurens accusait Marie Darrieussecq après que cette dernière ait elle aussi écrit sur un enfant mort-né, mais sans avoir vécu la chose. Elle l'accusait de lui avoir volé son expérience et ses affects, mettant en avant non les qualités littéraires mais l'authenticité de l'expérience). Et bien là aussi il y a apparemment vol d'expérience intime : en se donnant comme victime alors qu'il aurait été bourreau, il vole l'expérience intime d'un être qu'il cherche à faire disparaître à tout prix et s'invente un récit qui lui donne le bon rôle, celui, justement, de l'écrivain : un homme sauvé par la lecture et par son éditeur, un homme qui a fui une enfance horrible pour n'exister plus que par les œuvres audacieuses qu'il dévorait. C'est un beau récit mais à l'ère de l'authenticité à tout prix cet escamotage ne peut pas passer. Pas même en jouant sur les mots (un roman dans lequel on dit que tout est vrai est une autofiction et on y veut la vérité). Parce que la machine exige qu'on se livre absolument, qu'on dise la vérité telle qu'elle est, qu'on s'exhibe et quand on ne le fait pas, c'est la comparution immédiate.

Tout commence avec la comparution, avec l'entrée dans le spectacle, qui a toujours quelque chose de l'entrée dans un tribunal. Apparaître dans le spectacle, c'est comparaître, c'est y apparaître pour y être jugé, non pas parce qu'on aurait commis un crime, mais simplement parce qu'on y revendique une place. Qu'avez-vous à dire pour votre défense, c'est-à-dire pour justifier votre présence, qu'avez-vous fait pour mériter la visibilité dont nous vous créditons, la place que vous prenez implicitement à un autre ? Au nom de quoi revendiquez-vous votre petite tranche de visibilité ? Quel prix êtes-vous prêt à payer pour qu'on vous accorde du temps et de l'attention, quelles sanctions, quelles humiliations êtes-vous prêt à subir ? […]
Inversement, serez-vous capable à votre tour de vous transformer en juge, de participer à la curée s'il le faut, d'envoyer des vannes et d'autres invités dans les cordes ? Quelles humiliations infligerez-vous à d'autres aspirants à la gloire, de qui vous moquerez-vous, qui dénoncerez-vous, qui accuserez-vous si vous en avez l'occasion ? L'économie de la visibilité est hypercompétitive parce que fondamentalement exclusive. (…) Par conséquent c'est aussi une économie fondamentalement agressive, et le spectacle est la mise en scène de cette agressivité. (pp102-103)

Et c'est piquant de voir ce juge de plateau comparaître, la queue entre les jambes et déconfit, tout en dénégations, comme un Clinton en plein Lewinsky-gate. C'est piquant—et cela montre la justesse des analyses de Kaufmann—de voir que France 2 a jugé l'émission d'ONPC dans laquelle Moix s'excusait trop complaisante, pas assez saignante. Cela montre aussi qu'il n'y a pas à croire en une reconversion de Moix et s'il a été antisémite il l'est encore : ses ruptures d'amitié avec les négationnistes encombrants, c'est stratégique, sa lutte contre l'antisémitisme aussi. Tout est question de montrer le moins de faiblesses possibles et d'attaquer le plus durement. Or l'article du Monde Diplomatique, Antisémitisme, l'arme fatale montre bien que l'attaque en antisémitisme, dont Moix était coutumier, c'est une attaque contre laquelle on ne peut pas se défendre même, et surtout, quand elle est délirante. C'est aussi une arme dont abuse … BHL. Son mentor. Car si on doit exister par l'aveu, dans le cirque médiatique, on a plus facile aussi à y exister par l'engagement, même de façade. Sa participation à ONPC, comme sniper, a certainement été pour lui une formidable incitation dans cette voie. Ainsi de Natacha Polony lancée dans une quête frauduleuse pour la liberté d'expression et la pluralité d'opinion avec son comité Orwell—excusez du peu. Après avoir snipé dans ONPC. Comme Zemmour, découvert par ONPC, pris dans un gourbis d'extrême droite avec Marion-Maréchal LePen. Et on pourrait en citer plusieurs encore. Mais avec ce que dit Kaufmann, on comprend mal la douceur fraternelle avec laquelle Onfray, BHL, parlent de Moix, la douceur des juges de ONPC. C'est facile : Onfray, BHL et FOG sont tous chez Grasset ...


mardi 10 septembre 2019

Que risque-t-on à se faire spoiler sa vie ? (4)


Vie, film, roman, tout ça au fond c'est la même chose. Ce sont des manières de raconter des histoires. Or les histoires partagent ensemble une même structure dans laquelle chaque élément mène au suivant, l'annonce et le prépare. La conséquence est d'importance pour nous : le spoil ne fait finalement qu'effleurer cette structure. Mais il y a d'autres manières de devancer l'histoire qui s'enracinent profondément en elle. Le spoil, répétons-le, c'est la révélation intempestive d'éléments d'intrigue de l'histoire. Mais intempestive ne veut pas seulement dire qu'elle est à contre-temps, qu'elle arrive trop tôt. Ça veut dire aussi que la révélation intervient en totale déconnexion d'avec la structure du récit, elle posée dessus sans en faire partie. Il y a en effet plusieurs manières de découvrir par avance ce qui va arriver dans une histoire :

On peut d'abord deviner ce qui va arriver alors même que nous découvrons pour la première fois l'histoire en question. Cela est possible justement parce qu'un récit est nécessairement structuré. Les événements se suivent logiquement, les personnages se transforment selon des règles d'écriture fixes, et les genres sont des tissus d'exigences formelles qui permettent au spectateur expérimenté de prévoir facilement ce qui va arriver. Scream en ce sens a été un film très important parce qu'il a réussi à jouer sur les codes du slasher, sans les subvertir ni tout à fait les parodier, mais en les exhibant ouvertement comme éléments d'une culture commune, en leur donnant une qualité « méta », jouant à les lister et à les utiliser comme autant de clins d’œil aux spectateurs. Cela est possible parce que maintenant le cinéma est un art suffisamment ancien pour que les créateurs aient fixés un certain nombre de règles que les spectateurs maîtrisent et connaissent plus ou moins consciemment. Ainsi face à un film, ce qui nous permet de devancer, de deviner ce qui va arriver, c'est la rigueur avec laquelle il suit les ficelles.
La vie aussi est essentiellement prévisible. Si la vie est une trajectoire, donc une ligne droite, cette trajectoire traverse un espace non euclidien vu qu'elle ne fait que suivre des cycles, donc des cercles. Les heures de la journée, les jours de la semaine, les mois de l'année et les années, tout cela rythme l'existence, lui assurant une certaine périodicité. La vie est tissée de période, elle est faite de moments qui reviennent et que l'on peut prévoir sans difficulté. L'enfant par exemple n'est plus aujourd'hui celui qui doit se taire, qui n'a pas voix au chapitre ; l'enfant a dépassé son étymologie pour devenir un être dont les cycles de vie sont régis par l'école, avec ce que cela implique de week-ends, vacances, rentrées qui reviennent toujours et qui offrent toujours les mêmes expériences.
Étrangement donc, ce qui dans la vie est prévisible est ce qui n'est pas important, est ce que films et romans évacuent par des ellipses. Ce qui, en un mot, ne fait pas avancer l'histoire. Au contraire certainement ce qui dans la vie finit par nous construire comme narration, c'est l'imprévisible, c'est ce qui survient sans « build-up », ce qui arrive sans avoir été préparé. Cela porte un nom : c'est l'événement.

On peut par ailleurs prévoir ce qui va arriver dans un récit pour cette simple raison qu'on le connaît déjà, qu'on a déjà vu le film, déjà lu le roman, etc. Pour ce qui nous occupe, il faudrait ajouté : déjà vécu sa vie. La possibilité de relire un texte ou de revoir un film ne pose pas de problème ici ; celle de revivre sa vie par contre mériterait qu'on s'y arrête. Dire qu'on peut revivre sa vie, c'est affirmer au fond deux choses qui toutes deux sont hautement improbable—ce qui ne veut pas dire impossible. D'abord, que nous ne vivons pas une seule vie mais plusieurs. Ensuite que ces diverses existences peuvent être identiques, au moins similaires. Une manière très classique d'envisager cette possibilité consiste à en passer par l'idée de réincarnation. Cette idée n'est pas propre aux bouddhistes, on la retrouve par exemple chez Platon, dans le dernier livre de la République (le mythe d'Er). Dans ce mythe, les âmes des morts se retrouvent dans le ciel à devoir choisir la vie qu'ils souhaitent avoir à leur retour sur terre, ou plutôt la carrière qu'ils souhaitent y mener. C'est une sorte de CIO cosmique. Les intempérants choisissent sans réfléchir, se jettent sur la première option venue et se lamentent après de leur pauvre choix et des misères qu'ils se promettent. Mais ce choix n'est pas certainement pas laissé au hasard ; le simple fait qu'ils en pleurent montre qu'ils savent très bien ce qui les attend, ils le savent pour avoir vécu la chose. Ils ont donc choisi sans réfléchir, c'est-à-dire inconsciemment, c'est-à-dire poussés par leurs passions, par leur compulsion à reproduire toujours la même chose, encore et encore. Mais ils ne se promettent ainsi qu'une existence similaire, pas tout à fait identique. Si leur psychologie reste inaltérée d'une vie à l'autre, les circonstances historiques auxquelles elle va répondre seront différentes ; pas absolument sans doute, mais néanmoins différentes. C'est dire qu'un élément de la vie doit être considéré comme hautement prédictible, un élément plus important dans la narration que les éléments cycliques extérieurs : les effets de nos constances psychologiques. De ce point de vue là sans doute nous n'évoluons pas et nous nous jetons toujours dans les mêmes situations, nous nous retrouvons prisonniers des mêmes schémas et reproduisons ainsi un certain nombre de trames narratives dont on peut prévoir aisément les étapes et les conséquences. Justement, pour les avoir déjà vécues, non pas ici dans une vie antérieure, mais cette vie même.

On peut aussi se faire raconter l'histoire. Quand il s'agit d'un livre ou d'un film, c'est le plus souvent parce qu'ils ne nous intéressent que très peu et que nous n'avons pas spécialement l'intention d'aller y voir. Encore que, ça c'est quelque-chose que j'explorais dans mes vielles réflexions sur le spoiler, la campagne promotionnelle souvent en dit beaucoup sur ce qui va arriver. Prenons un film qui va bientôt sortir, Ad Astra. IMDB me résume l'intrigue : « l'astronaute Roy McBride (Brad Pitt) voyage jusqu'aux confins du système solaire afin de trouver son père disparu et révèle ainsi un mystère qui menace la survie de notre planète. Son voyage va découvrir des secrets concernant la nature de l'existence humaine et notre place dans le cosmos », je traduis à la va-vite. On en apprend un peu, on craint de se retrouver devant un prometheus bis ou une resucée de Event Horizon. C'est fait de telle sorte à ce qu'on en sache pas beaucoup, tout étant auréolé de mystère : sans doute son père a disparu à cause de ce que Roy va découvrir, mais qu'est-ce ? Sans doute des extraterrestres mais va savoir. En quoi ça menace la terre et quelle est la nature de l'existence humaine ? Quelle est notre place dans l'univers ?
Cherchons ailleurs. Wikipédia est plus explicite. Roy est un ingénieur dont la station d'observation est détruite par une surcharge (ça c'est mystérieux, est-ce une sorte de rayon?) venu de Neptune. Son père, Clifford, qui n'est pas un chien rouge démesuré mais bel et bien Tommy Lee Jones, a justement disparu sur Neptune 16 ans avant dans une mission pour rechercher … des extraterrestres. J'en étais sûr. J'y apprends aussi qu'on sera plus proche d'au cœur des ténèbres que de Prometheus. Mais cela confirme la grande prétention du film et dévoile peut-être aussi le ton du film.
Allons voir maintenant les trailers, bande-annonces et autres articles sur internet.
La bande-annonce montre l'explosion de la base d'observation, qui n'est pas vraiment sur terre, et les conséquences pour la population (avions qui s'écrasent, etc.). J'imagine donc que la surcharge est une sorte d'impulsion électromagnétique. La mission Lima que dirigeait Clifford ne devait pas seulement chercher des extraterrestres mais aussi faire des expériences sur un « matériau top-secret susceptible de menacer le système solaire et de détruire toute vie », j'imagine pour fabriquer une arme et que la surcharge vient de là. Le site adastramovie.com annonce que le film est un « thriller psychologique » et compte 12 vidéos promotionnelles qui laissent penser à un spectacle du genre d'Event Horizon, centré sur une relation père-fils.
Le clip « lima project », une scène du film en fait, nous en révèle plus sur la surcharge : rien d'électromagnétique, c'est en fait « the result of some kind of antimatter reaction », je ne vois pas comment traduire ça. Ce qui menace la vie et le système solaire c'est une réaction en chaîne impossible à arrêter, j'imagine la dissolution même de la matière du monde.
Les interviews du réalisateur sont très intéressantes parce qu'elles permettent de clarifier tout le côté psychologique du film. Il semble centré en partie centré sur la solitude et ses effets sur la personnalité ; il n'y a pas d'extraterrestres, on est seul dans l'univers et Roy lui-même est seul dans l'espace l'essentiel du temps ; or cette solitude est une chose terrifiante, insupportable, à même de rendre fou, au moins de dévoiler au grand jours les faiblesses, les failles, les traumatismes que l'on peut plus facilement se masquer à soi-même dans la vie de tous les jours. Ici, visiblement, liés à la figure trop imposante d'un père absent. Tout cela spoile tout de même moins le film que les quelques critiques que j'ai lues sur internet. Je sais maintenant qu'en plus il y a une scène dans une navette en détresse avec des singes mutants.

Je viens de prouver qu'on peut se faire raconter un film, que c'est même le but d'une campagne promotionnelle. Mais ça ne dit pas si on peut se faire raconter sa vie. Se faire raconter sa vie, c'est cela même que l'on cherche quand on va se faire tirer les cartes ou lire son horoscope et dans les mêmes termes : quelles difficultés on traverse, quel problème on se pose, quelle en sera l'issue et comment les autres vont jouer dans cette issue, les situations qu'on traversera, etc. C'est également ce que l'on vit quand un vendeur nous vante les mérite du canapé qu'on s'apprête à acheter ou qu'un étudiant nous raconte la vie sur le campus dans lequel on vient étudier. La vraie question c'est : où commence le spoil et où s'arrête la campagne promo ? Ce que j'ai appris de Ad Astra, spoil ou promo ? Je proposais dans mes anciens articles de trancher la question à partir des sentiments du spectateur. Si le spectateur n'éprouve qu'un intérêt limité pour le film, on est dans la promo, parce qu'il voudra pouvoir en parler même sans avoir vu le film. Il en va ainsi des films récents avec Christian Clavier. Personne ne veut les voir, mais comme tout le monde en parle et qu'on ne veut pas être largué, on s'y intéresse. Du coup on peut prendre part aux conversations ciné autour de la machine à café. Si au contraire le spectateur attend avec impatience le film, est excité, il va s'énerver face au trailer qui en dit trop, au post facebook indélicat, à la review youtube qui se met en lecture automatiquement après une vidéo innocente. Ce qui se comprend, mais en même temps, toutes ces sources de spoil sont aussi des éléments classiques de promotion. En va-t-il de même pour la vraie vie ? Il y a des choses pour lesquelles on préfère savoir, afin d'être préparé : l'achat d'une maison, d'un canapé ou le choix d'une poursuite d'études. On n'a pas envie d'être surpris par un dégât des eaux masqué par un papier-peint fraîchement posé, on n'a pas envie de découvrir à la première crue qu'on est en zone inondable, on préfère savoir à l'avance si l'ambiance est bonne enfant ou tendue et ultacompétitive, si la somme de travail est titanesque ou non. Mais pour beaucoup de choses par contre, on accepte de se laisser surprendre. C'est pour ces choses que l'on peut se permettre de prendre avec légèreté que l'on regrettera des révélations intempestives. Tout le contraire de ce que l'on vit avec les films : plus l'enjeu semble important plus nous sommes désireux de connaître par avance, plus la chose est extérieure, plus on préférera être surpris.

On voit donc bien que si la vie, comme un film, est un récit, une narration, et qu'en tant que telle on peut la devancer, ce sont des récits très différents : si les modes d'anticipation sont les mêmes dans chaque cas—deviner, connaître déjà, se faire raconter, les réactions que l'on va avoir, les éléments qui peuvent être anticipés changent, suivant que cela concerne un film ou la vie. Dans la vie, ce qui prédictible ou ce que l'on peut connaître par avance, c'est ce qui est cyclique, ce qui revient à l'identique et ce qui n'est pas important, ce dont on se passerait bien en fait. Mais rien de tel dans un film. Les choses importantes par contre, dans la mesure du possible, on tient à les anticiper, à se les faire raconter, afin d'être préparé. Ce que l'on fait naturellement quand on demande conseil sur telle ou telle chose qu'on ne connaît pas mais à laquelle on sait qu'on va être confronté. Parce qu'elles nous tiennent à cœur et qu'on veut assurer. Pour les films c'est le contraire : plus ils nous intéressent, dans un premier temps, moins on voudra en savoir. Alors que par simple curiosité on préférera entendre parler des films qui ne nous intéressent pas.

vendredi 6 septembre 2019

Que risque-t-on à se faire spoiler sa vie ? (3)


On l'a vu en vitesse, une première petite difficulté, c'est que pour se faire spoiler sa vie, il faudrait que celle-là, d'une certaine manière, soit déjà finie, une deuxième, colossale par contre, c'est que ça n'a pas l'air bien possible comme truc, se faire spoiler sa vie. Faut d'abord résoudre ça pour espérer avancer.

Je pourrais bien sûr ramener le Dieu de Leibniz sur le tapis. Pour Leibniz, Dieu, avant de créer le monde, le seul, l'unique, le meilleur, a conçu en esprit toutes les existences possibles, dont une infinité de moi possibles, du moi-phasme au moi-président, avec entre les deux toute une ribambelle de moi distincts les uns des autres seulement par de micro-différences, pour ne choisir qu'un seul moi possible, le moi-philosophe ronchon afin qu'il participe avec tous les autres élus à la plus grande perfection du monde. Même si j'ai de quoi être fier, je vois pas trop comment le fait que je perde mes cheveux participe à la perfection du monde. Ce serait plutôt le contraire et j'ai beau essayer de prendre du recul pour contempler le tableau en entier, à part justifier l'existence des coiffeurs, je vois pas. D'autant que les coiffeurs aussi, quand on voit dans la rue des petites vieilles à cheveux violet, on se demande si le monde se porterait pas mieux sans eux. Enfin bref …

Donc Dieu sait d'avance tout ce qui va nous arriver, tout ce qu'on va penser, dire, écrire, et Lui serait en mesure de spoiler. Mais pas que lui. Nous aussi. Leibniz présente l'homme comme une sorte d'équation qui, mise au jour, permettrait de calculer notre comportement à venir, nos actions à venir, et pour peu qu'on équationne tout le monde, qu'on algorithme les gens, on serait en mesure de prévoir l'avenir et donc, de spoiler la vie des uns et des autres. Je vous renvoie là-dessus à ce que je disais de Dieu dans une autre note : Dieu nous l'avons créé, il s'appelle internet. Et Cambridge Analytica est très franchement une entreprise leibnizienne dystopique. À ceci près qu'elle participe, un peu comme les coiffeurs, à empirer les choses. Parce qu'on n'aille pas me dire que la présidence de Trump va aboutir à du bon … Mais j'ai pas trop envie de partir vers Dieu. Du reste, Cambridge Analytica n'a pas besoin de postuler que notre vie est entièrement écrite dans le divin esprit : l'entreprise n'avait besoin que du passé des individus pour programmer leurs décision à venir.

Conclusion : internet a tout à fait moyen de nous spoiler notre avenir.
Suffit qu'on continue à le nourrir en big-data, que des entreprises, partis politiques, etc., expriment des demandes particulières : augmenter la consommation de Coca-cola, défendre le droit de port d'arme, que des boîtes de com leur fabriquent des campagnes de pub micro-ciblées. Ce qui, soyons-en certains, arrive tous les jours. Mais pour nous autres ? Je suis pas internet, je suis pas cadre chez Cambridge Analytica et j'ai pas des milliards de dollars à foutre en l'air pour jouer avec la vie des gens. Alors comment je fais pour connaître mon avenir et vers qui me tourner pour me faire spoiler ma vie ?

Pour nous autres, j'ai envie de dire hélas, y a « Madame Soleil » ...
On est loin ici de la start-up nation et de l'efficacité prouvée, mais enfin, les horoscopes et la voyance sont des services vers lesquels beaucoup se tournent pour en découvrir plus sur eux-mêmes et leur avenir. On pourrait dire que c'est complètement stupide, mais ça a tellement la côte qu'on ne peut pas balayer ces choses d'un revers de main. D'autant que les personnes qui ont fait des études supérieures sont surreprésentées chez ceux qui croient en l'astrologie. L'horoscope cependant, sous cette forme cultivée, faites de thèmes astraux et de souci de soi, ne prétend pas annoncer l'avenir, mais permet plutôt, par une sorte de recentrement sur soi, de mieux maîtriser et affronter ce qui arrive. La prédiction est plutôt du côté de l'horoscope populaire, celui des magazines féminins, ces quelques lignes lapidaires qui nous informent sur ce qui arrivera dans la journée, la semaine, le mois, l'année.

J'y avais consacré un article, il y a à peu près 10 ans, mais sans commune mesure avec l'étude rigoureuse que lui a consacré Adorno : The stars down to Earth.
Bien sûr cette astrologie est complètement bidonnée. On sait très bien comment ça marche : les rédactions reçoivent des horoscopes tout faits, produits par des logiciels, les retouchent parfois pour les adapter au style de la maison. La fabrication est donc totalement creuse et les principes même de l'astrologie sont irrationnels. Rien ne vient étayer la croyance en une influence des astres sur notre personnalité ou notre avenir ; toute approche rigoureuse d'ailleurs montre que cette influence est nulle et les conclusions des astrologues gratuites et hasardeuses.

La croyance en l'astrologie se maintient pourtant, fait de nombreux nouveaux adeptes, à une époque où l'état de nos connaissances sur l'univers, sa structure, ses lois, devraient pourtant balayer tout ça. Si le progrès de la raison ne parvient pas à lutter contre cette croyance, c'est parce qu'elle n'a rien de rationnel justement. Elle se maintient d'une part grâce à son indéniable autorité : elle existe là dans l'espace commun, se revendique d'une tradition millénaire et beaucoup l'acceptent ainsi sans remise en cause, par conformisme ; d'autre part, par le fait qu'elle donne satisfaction à des pulsions, à des besoins inconscients. Dans mon article, je n'essayais pas, comme le fait Adorno, de mettre au jour les ressors inconscients de la croyance en l'horoscope. J'essayais plutôt de montrer qu'il y a une certaine rationalité dans l'usage qu'on peut faire de l'horoscope. Une rationalité « de derrière la tête », pour reprendre la formule de Pascal. Nos journées sont courtes et stressantes, le travail c'est le stress, la famille c'est le stress, en plus c'est la crise, on a la tête dans le guidon à devoir tout gérer en même temps et on s'en sort pas. Les rubriques renvoient à ces objets d'inquiétude, nous invitant souvent à la sagesse (« évitez les dépenses inconsidérées cette semaine »), une sagesse tout bourgeoise et d'un conformisme à toute épreuve. En cas de difficulté, quand on ne se sent pas écouté, pas bien dans sa vie, que tout nous tombe dessus, il faut savoir faire le dos rond et « attendre des jours meilleurs », ou, dans la vie de famille et en amour, savoir « faire entendre ses désirs avec douceur et bienveillance » plutôt que de créer des conflits. Donc en général c'est pas la joie mais de temps à autre, le logiciel se prend d'une petite fantaisie et annonce enfin « une rencontre inattendue », ou invite à « cueillir les moment de beauté et de sérénité que la journée offrira ». Alors ayant lu ça, forcément, pour pas passer à côté de la merveille, on ouvre un œil, on est attentif aux occasions que la vie offre auxquelles on est aveugle la plupart du temps parce que trop pris dans la course. Alors oui on se donne la possibilité dans une vie hautement insatisfaisante de vivre de bons moments, donnant ainsi raison à l'horoscope.

Bien sûr on est loin ce faisant de la croyance naïve, selon laquelle l'horoscope dit le futur. Mais que cette croyance naïve existe permet bien de dire une chose, même si cette chose n'a aucun fondement rationnel : toute une partie de la population mondiale lit son horoscope le matin persuadée que ce qu'elle découvre au réveil est bel et bien l'annonce de ce qui se passera dans la journée. Elle se prépare donc à affronter ou accueillir ce qui lui est prédit. Or c'est exactement ça un spoil existentiel.

jeudi 5 septembre 2019

Que risque-t-on à se faire spoiler sa vie ? (2)


Rappelons-le, on spoil quand on révèle en avance un élément important d'intrigue. On ne peut pas spoiler un tableau, on peut spoiler un film, un épisode de série ou de dessin animé, pour peu que l'histoire se suive d'un épisode à l'autre, constituant autant de chapitres. Parce que je ne vois pas vraiment comment on pourrait spoiler un épisode de Bob l'éponge ou même de Daria. Et c'est intéressant parce que justement Bob l'éponge et Daria, c'est très proche de la vie. Le premier est absurde et décousu, l'autre n'est que conversations tenues face à des situations plus ou moins embarrassantes—sorte de commentaire blessant de la vie des autres et franchement, ma vie est en général assez peu éloignée de ça. N'oublions pas que Daria au départ est un personnage secondaire, ce qu'elle reste en grande partie dans sa propre série : elle est une spectatrice, à peine impliquée, de la vie de ses camarades, spectatrice incisive qui nous livre un commentaire cynique de ce qui se passe et qui finit transformée par ce qu'elle voit, commente et analyse. Pas étonnant que cette série m'ait accompagné si longtemps, et encore aujourd'hui. Je suis bien plus spectateur qu'acteur, bien plus Daria ou Trent que Kevin ou Jodie. Si ça n'a pas de sens de craindre de se faire Spoiler Daria et Bob l'éponge, est-ce que ça a peut avoir un sens de craindre de se faire spoiler sa propre vie ?

Il faudrait pour cela que la vie soit une histoire. Avec un début, une fin, entre les deux, péripéties et moments forts, qui tous préparent à la-dite fin. Dans Skippy Dies, Paul Murray fait dire à Howard :

« It’s just not how I expected my life would be ».

Avant de préciser, bien que ça lui paraisse stupide, qu'il espérait y trouver quelque-chose comme un arc narratif. Ce qui rend la vie parfois insupportable, c'est l'idée justement qu'elle n'est pas une histoire. La vie n'est pas structurée : c'est un chaos d'événements et de moments décousus, sans liens entre eux, qui se contredisent tous et nous laissent démunis face au puzzle que finit par être notre existence. On vit des moments forts, oui, mais qui nous dit qu'ils sont importants ? Pour le savoir, il faudrait déjà connaître la fin. mais de fin, justement, notre vie n'en a pas. Les Stoïciens n'hésitaient pas à le dire, parfois une vie s'achève avant son terme. Elle n'a pas de fin, mais une interruption. Donc même si on relie les moments de sa vie comme des perles et qu'on n'en lâche pas le fil, rien ne nous dit que l'histoire qu'on construit trouvera son aboutissement. Et puis de début … Il y a autant de débuts dans la vie qu'on en veut pour peu qu'on y regarde. Il suffit de regarder Casablanca : les derniers mots, les dernières secondes du film, la fin de l'histoire donc : « Je crois que c'est le début d'une belle amitié ». Une amitié nouée autour d'une pastille Vichy … quand je vous disais qu'on peut voir des débuts partout ...

Rien de plus désespérant qu'une telle vie. Comme Shakespeare le fait dire à McBeth :

« It's a tale told by an idiot, full of sound and fury, signifying nothing. »

Ce qui résume en quelques mots très durs ce que j'ai platement essayé de dire. Pas étonnant dans ces conditions que les coach de vie, les types des relations humaines et les hommes politiques nous bassinent tant avec leurs histoires de vie. Leur « storytelling ». Les hommes politiques gagnent grâce à l'histoire qu'ils nous vendent. Une bonne histoire ça justifie tout et ça fait tout passer. Regardez ce que disait un des spin-doctor de Bill Clinton, James Carville :

« Je pense que nous pourrions élire n’importe quel acteur de Hollywood à condition qu’il ait une histoire à raconter ; une histoire qui dise aux gens ce que le pays est et comment il le voit. »

Leçon qu'a bien apprise Macron. Mais même sans viser aussi haut, les conseils pleuvent sur internet : « comment séduire une fille grâce au storytelling », « comment utiliser le storytelling dans sa recherche d'emploi », « coaching et storytelling, stretchez vos soft-skills », peu importe ce que cela veut dire. « Storytelling social ». Avec tout ça, déjà, la vie n'est plus la vie. Avec internet, notre vie s'écrit avant même de se vivre, elle est déjà en soi un récit. Et ce n'est pas étonnant d'ailleurs que des start-up proposent de récupérer tous les statuts facebook et autre pour les imprimer sous forme de livre. C'est la continuité même. L'histoire de votre vie, livrée pour vous, par vous. Et on se construit ainsi sa propre histoire en la racontant. Mais le plus étonnant, ce sont les effets bien réels de ces histoires qui ne tiennent pourtant à rien et qui sont le plus souvent de pures illusions, de la mauvaise foi caractérisée. On se persuade si facilement que l'histoire qu'on raconte est vraie ; ce qui nous fait agir en conformité avec elle. L'histoire qu'on s'invente finit ainsi par avoir un effet réel et ce qui a un effet sur le réel EST réel. C'est peut-être ça le plus déroutant. Qu'avec assez de conviction—ou d'illusion, les plus gros mensonges qu'on se raconte à soi-même finissent par être la vérité de notre être et s'imposer aux autres comme seule vérité.

Ce qui me fait dire que depuis l'avènement d'internet on est tous devenus existentialistes. On manque juste un peu de culture et de liberté d'esprit pour l'être tout-à-fait : c'est-à-dire pour se l'avouer. 
Parce que, pour faire simple, la grande idée de l'existentialisme, c'est qu'on est d'abord et avant tout un projet, donc un désir, une volonté, un pur potentiel à partir duquel on va se réinventer soi-même et son passé. à partir duquel on va construire le monde autour de nous. A partir duquel on va réécrire toute l'histoire de notre vie. Il suffit de regarder Yann Moix en ce moment. Il a eu le projet d'être écrivain. Je ne doute pas que Gide ait été important pour lui, mais il ne l'a été qu'en tant qu'il a formé à un moment ce projet d'être écrivain. À partir de là s'élabore un récit comme quoi Gide l'a sauvé, puis son éditeur et que sans eux, il ne serait rien. Ça fait classe dans une lettre de motivation cette story. « Je veux être écrivain parce que la littérature m'a sauvé ». Il oublie totalement dans cette histoire que ce qui lui a permis de supporter les coups de son père, c'est surtout les coups qu'il rendait à son petit frère, mais ça, ça fait tout de suite moins classe. « Je veux être écrivain parce que j'ai fait passer de sales quart-d'heure à mon petit frère et que maintenant, je veux faire subir ça à tous les couillons qui suivent les rentrées littéraires ». Là ça marche pas pareil. On comprend du coup que Moix ait été obligé de mentir : pour être écrivain il s'est construit un rôle sur la base des éléments de sa vie qui étaient congruents, mais il lui a fallut pour l'asseoir publiquement effacer tout ce qui s'en écartait trop : son frère et son antisémitisme (passé ou présent qu'importe). Mais ce qui vaut pour Moix vaut pour tous : on s'invente au quotidien en fonction de l'histoire qu'on se raconte et pour ce faire on balaie sous le tapis un grand nombre de moments passés qui ne cadrent pas. Ce que les réseaux sociaux ont du reste aussi capté. Ils ne nous invitent plus à penser notre présence numérique seulement en termes de position sociale (le statut) ou de collection de souvenirs (le mur, sur lequel on punaise nos photos souvenir) mais en termes de narration : nous devenons une histoire qu'on partage avec les autres, une story, c'est-à-dire un temps fort qu'on choisit comme déterminant dans la personnalité qu'on construit au quotidien sur les réseaux.


Tout ça pour dire qu'il n'y a rien d'inconcevable dans le fait de se faire spoiler sa propre vie, puisque c'est entériné, celle-ci n'est plus guère que la série des histoires qu'on construit à partir d'elle. Or, une histoire peut sans difficulté être spoilée.

Que risque-t-on à se faire spoiler sa vie ?


Y a des questions qui me terrifient encore aujourd'hui. Quelles lunettes tu préfères, tu veux manger quoi ce soir, etc. Des questions pratiques. L'horreur. Je préfère encore et de loin les questions tordues. Du genre : si tout est relatif, peut-on encore dire que je suis plus grand qu'une fourmi ?
Ça c'est facile, typiquement le genre de question derrière lequel on peut se cacher, soit en esquivant, soit par l'humour, soit par l'érudition. Mais les questions pratiques sont faites justement pour nous dévoiler. Le type qui répondrait que ce soir il veut manger des pancakes aux anchois se retrouvera à manger seul le soir et tous les jours après. Moi je m'en sors en disant que je m'en tape de ce qu'on mange, mais ça en dit déjà beaucoup. Trop.

D'autres par contre … « Comment voyez-vous votre vie dans quelques années ? » Là l'humour c'est pas possible. Déjà parce que dans les questionnaires des magazines féminins, les trois quatre réponse fournies manquent totalement de subtilité, ensuite parce que vous ne pouvez pas dire au recruteur, malgré tout le mépris que vous avez pour ses questions : « alors écoute, moi ma vie je la vis, justement. Je la regarde pas défiler devant mes yeux comme toi tu le fais. C'est l'avantage de ne pas travailler dans un bureau j'imagine. »

On m'a posé cette question il y a pas longtemps. J'ai répondu que je la voyais avec des livres et des chats. Des livres et des chats, c'est déjà l'essentiel de mon existence aujourd'hui, ce qui revenait à dire qu'au fond je ne me projette pas. Un recruteur y verrait un manque d'ambition, un médecin un symptôme dépressif, mes amis n'y verraient rien que de très moi et tous auraient raison en un sens. Parce que c'est pas chez moi un manque d'imagination, on le verra, c'est juste que je trouve qu'on en fait trop avec l'avenir. On n'a encore rien vécu qu'on nous demande déjà de choisir des options, des filières, des poursuites d'études, de faire des choix en fonction d'un avenir qu'on n'entrevoit même pas. Comme si l'enfance n'était que la phase préparatoire de la vie professionnelle. C'est ruiner l'enfance que de l'enfermer dans des collèges à penser à un avenir auquel beaucoup n'auront pas droit : mutation de l'économie et des emplois, chômage structurel, destruction de l'environnement, réformes de l'éducation. On ne sait rien du monde dans lequel on vivra dans 10 ans, pourquoi ne pas simplement faire ce qu'on aime et se construire au présent ? Si on aime ce qu'on fait, on pourra toujours l'exploiter et le valoriser plus tard. Point. Du coup, ma vie avec mes chats et mes livres, c'est pas un manque d'ambition, c'est juste que, a minima, tant qu'il y aura des livres, tant qu'il y aura des chats, j'aurai de quoi vivre et prendre plaisir à la vie, quitte à brûler les uns pour manger les autres.
Je laisse par contre tout le reste du côté de l'imprévisible et de l'inattendu, « parce que la vie est pleine de surprises et que sans ça, elle perdrait de sa saveur » comme on pourrait le dire.

Ah ... Là je me redresse parce que c'est le genre d'idées qui me font tiquer autant que les questions de recruteur. Donc une vie sans surprises, c'est une vie sans saveur ? C'est dire qu'on n'a plaisir à vivre que parce qu'on ne sait pas ce qui va nous arriver. Ah. C'est dire que si on le savait, on ressentirait moins de joie, moins de plaisir, la vie nous deviendrait égale. Ainsi des élèves : ceux qui savent qu'ils auront le bac, le bac obtenu, « oui bof, je savais que je l'aurais », les autres qui l'ont à 10,5 éclatent de joie au contraire. Ceux qui espéraient la mention très bien et n'ont que la mention bien s'effondrent en larmes, autant dire que oui, l'inconnu, l'imprévisible, la surprise, bonne ou mauvaise, est ce qui nous attache à l'existence. Nous la fait vivre, au plein sens du terme.

Ah mais pourtant, je suis bien placé pour le dire, j'ai écrit dessus déjà : on a plaisir à voir des films qu'on connaît par cœur. Des films qui ne nous surprennent plus en rien. On a plaisir encore à les regarder. Ne pourrait-il pas en être de même pour la vie ? 
Et c'est là, là précisément, qu'on va voir que je ne manque pas d'imagination. Parce que c'est là qu'on va commencer à se livrer à une petite expérience de pensée. Qu'arriverait-il si on pouvait se faire spoiler sa vie comme on se fait spoiler un film ? Est-ce que la vie perdrait tout son intérêt ?